Photo : Pierre Metivier

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Gil Mihaely et Jean Matouk débattent des annonces de référendums de Nicolas Sarkozy.

Nicolas Sarkozy est à ce jour le seul président de la Ve République à n’avoir jamais eu recours à un référendum national. En 2007, par ailleurs le même président a réintroduit par la fenêtre le Traité constitutionnel européen rejeté massivement par référendum en 2005. Qu’il propose donc depuis dimanche dernier de redonner la parole aux Français peut prêter à sourire. Mais après les sarcasmes — bien mérités — il faut se poser quelques questions sérieuses, et notamment la plus banale des questions de fond : est-ce que le référendum est bon ou mauvais pour la France ? Et ensuite, si la réponse est oui, quel candidat pourra le remettre en selle, celui qui a promis et risque de ne pas tenir parole ou bien celui qui est franchement contre ?

La Ve République est un marché de dupes. Sur fond de guerre d’Algérie et lassitude générale du régime des partis — la Quatrième — les Français ont opté en 1958 pour la stabilité et la gouvernabilité aux dépens de la représentativité et, disons-le, de l’équité. Le prix à payer pour ce compromis lointain est toujours supporté par de larges franges de la communauté nationale : d’importants courants politiques sont largement sous-représentés dans les institutions de la République, phénomène qui érode systématiquement la légitimité des pouvoirs élus. En revanche, la contrepartie est douteuse : avec deux cohabitations et des présidents élus par 20 millions de français qui n’osent plus bouger un orteil dès qu’un million de personnes descendent dans la rue, la capacité d’action de la Cinquième ressemble étrangement à celle de la Quatrième…

Or le constat d’une société en panne sèche est partagé par la plupart des Français et le besoin de réforme aussi. Mais comment faire ? Et bien en général on choisit de ne rien faire, pour ne pas froisser les polytechniciens, les agriculteurs, les magistrats, les familles nombreuses, les amis des bêtes, les non-fumeurs, etc. Pour être plus exact, il s’agit surtout de ne pas fâcher les porte-voix de ces groupes, qu’ils soient réellement représentatifs ou seulement autoproclamés. C’est bien pour ça qu’en l’état actuel des choses, on n’est pas près de voir le prélèvement de l’impôt à la source, la retraite par points, le code vestimentaire à l’école, la possibilité d’acheter de l’aspirine chez l’épicier du coin ou la taxe sur les déjections canines, toutes bonnes idées que nous risquons d’envier pendant quelques siècles encore à nos voisins européens.
D’où l’idée, pas plus bête qu’une autre, disons-le, de contourner par la voie la plus démocratique possible ces corps intermédiaires qui pensent, parlent et décident en notre nom. Certes le président et ses amis ont parfois des définitions assez éloignées de ce qu’ils appellent les « corps intermédiaires ». Certains sarkozystes à front bas ne visent explicitement que les syndicats ou les collectivités locales — et surtout celles de gauche. Les plus avisés n’oublient heureusement pas d’y ajouter le patronat, l’énarchie ou la magistrature.

La vision la plus large du problème s’impose. Car malheureusement, les corps constitués et les contre-pouvoirs qui fondent la démocratie française sont également en panne. Les syndicats ont de moins en moins d’adhérents et les médias souffrent d’un manque cruel de pluralisme. Laurence Parisot déclenche l’hilarité générale à chaque fois qu’elle s’exprime et Bercy est perçu comme l’ennemi public n°1 par tous les Français (sauf Bernard Tapie). Et après le jugement ubuesque condamnant un maire du Nord ayant giflé un voyou, qui croira encore que la justice est réellement rendue au nom du Peuple français ?
Force est de reconnaitre que la République s’étouffe et il faut prendre des mesures pour la faire respirer de nouveau à pleins poumons. Plutôt que d’asphyxier les corps intermédiaires — dont la plupart, tout sclérosés qu’ils soient, restent nécessaires — on peut penser qu’oxygéner le débat public par un recours intelligent au peuple qui aura comme conséquence une revitalisation de ces institutions. Souvenons-nous des conséquences des débat qui ont précédé et suivi le référendum de 2005 : D’une question de spécialistes, l’Europe est devenue en trois mois seulement l’affaire des citoyens, et c’est très bien comme ça.

Il ne s’agit donc pas de populisme bête prônant une impossible démocratie directe ou un péronisme remastérisé fondé sur un dialogue mystique entre le leader et « le peuple » mais d’un assouplissement intelligent de la démocratie française. Un ou deux référendums sur des questions importantes par quinquennat, ou peut-être même un peu plus, pourraient revigorer la vie démocratique et surtout redonner de la légitimité aux institutions républicaines. Quand les citoyens se sentent de moins en moins écoutés par la France d’en haut, les faire participer plus souvent et plus concrètement aux grandes décisions est une urgence.

Ainsi, au lieu d’infantiliser les français en en lui proposant que des gestes « citoyens » sur la nécessaire fermeture des robinets durant le savonnage des mains, le tri sélectif ou la Fête des voisins, il est temps de réhabiliter le geste citoyen par excellence: la libre expression du peuple souverain.

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