Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Jérôme Leroy et Pascal Riché débattent de l’avenir du bac.

Il n’y a pas que les élections qui approchent, le baccalauréat aussi. Et comme chaque année depuis quelques temps déjà, il semblerait bien que ce qui appartenait jadis à une certaine mythologie française ne soit plus qu’un objet de polémiques, un point douloureux et terminal, c’est le cas de le dire, où se concentrent toutes les contradictions d’un système éducatif de plus en plus malmené, déconsidéré, affolé. Luc Chatel, sans doute pour montrer que le gouvernement gouverne jusqu’au bout et éviter le cauchemar des fraudes de l’année dernière, a rendu publiques les conclusions d’un rapport qu’il avait demandé à l’Inspection Générale de l’Education Nationale sur une institution qu’il juge « à bout de souffle. »

Le problème est que les recommandations de l’Inspection Générale pour réformer le baccalauréat ne vont pas lui permettre de retrouver sa respiration et ressemblent davantage à un pansement sur une jambe de bois qu’à la « revalorisation » de l’épreuve officiellement souhaitée. Car vous n’êtes pas sans savoir que le bac ne vaut plus rien. En tout cas, c’est ce que tout le monde dit, donc c’est certainement vrai. Le bac, en effet, serait aujourd’hui pratiquement donné (il reste quand même un tiers d’une classe d’âge qui ne l’a pas), les correcteurs recevraient des consignes qui rendraient souvent impossible de ne pas mettre la moyenne à une copie et les jurys réunis en commission seraient priés d’harmoniser les notes, façon pudique de dire qu’elles sont toutes remontées. Plus grave, des élèves auraient le bac sans avoir la moyenne dans les matières principales, par le jeu d’options pléthoriques, ce qui ferait par exemple que l’on pourrait faire un très bon bachelier littéraire avec 2 en philo mais 18 en clarinette.
Et que propose le rapport remis au ministre ? D’abord, de réduire le nombre des options. Peu importe, au demeurant, que ces options aient été depuis des années favorisées par une vision pédagogiste d’un lycée « ouvert sur le monde », elles ne seront plus de saison désormais.
Autre point du rapport, réduire le nombre de langues vivantes qu’il est possible de présenter. Il y en a 57 dont les deux tiers concernent moins de deux cents candidats. On peut trouver que c’est exagéré. On peut aussi penser que c’est un gage de la qualité d’une offre éducative. A moins que l’on ne décide, comme c’est déjà pratiquement le cas au collège, de ne laisser pour l’immense majorité des élèves que le choix, de fait, entre l’Anglais, l’Allemand et l’Espagnol.

En fait, si l’on résume la réforme souhaitée, c’est à un bac encore plus allégé que l’on va aboutir, avec notamment l’introduction d’un contrôle continu accru que viendra masquer une feinte sévérité par l’introduction de notes éliminatoires pour le petit noyau survivant des matières effectivement passées lors d’épreuves ponctuelles.

Pour ceux qui sont attachés à cette institution, on a finalement la vilaine impression d’assister à la même mécanique qui a vu le Service National disparaître sous Chirac. Le bac, comme l’était Service National, et ce n’est pas un hasard s’il est soumis à de telles pressions, a aussi été conçu dès l’origine comme un rite d’initiation républicain, comme le double symbole d’une entrée dans l’âge adulte et dans une certaine élite méritocratique.
Et pourtant que pèsent ces considérations face à des questions de gros sous ? Parce que c’est bien à cela que se résume le problème. On avait dit du Service National qu’il était devenu inégalitaire, (ce qui était vrai mais on avait tout fait pour), et qu’il ne correspondait plus aux nécessités des armées modernes. On a juste oublié de dire que l’arbitrage entre son utilité civique et son coût budgétaire aura été la principale motivation de sa suppression.

Pour le bac, clef de voûte de cette école de la République, on commence par dire qu’il est dévalorisé, on prend des mesures qui ne feront qu’aggraver les choses à plus ou moins court terme et on finira là aussi, un jour, par constater de manière assez tartuffe qu’il ne sert plus à rien. En omettant juste de préciser qu’il s’agira avant tout pour l’Etat de ne plus payer le prix de l’organisation de l’épreuve, chiffrée aux alentours de 100 millions d’euros. Il est d’ailleurs assez intéressant de savoir que l’Inspection des Finances a travaillé en collaboration avec l’Inspection Générale sur ce rapport. Cette même inspection des Finances, qui est chargée de l’application de la fameuse RGPP responsable de la suppression de 70 000 postes d’enseignants durant le quinquennat, phénomène qui n’a pas facilité, c’est le moins qu’on puisse dire, un déroulement serein des épreuves ces dernières années.

Encore une fois, en la matière, les libertaires pédagogistes qui rêvaient d’un monde sans examens discriminants auront servi d’idiots utiles aux libéraux gestionnaires qui ne sont pas persuadés de la nécessité d’une éducation nationale. Et c’est ainsi que le bac pourrait mourir, pris sous le feu croisé de ceux qui ne l’aimaient pas, de ceux qui trouvaient qu’il ne valait plus rien et de ceux qui trouvaient qu’il coûtait trop cher. Quand on veut tuer son bac, on dit qu’il n’est plus à la page.

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