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Mon septennat chez les Jèzes

Le moi de Basile

Mon septennat chez les Jèzes
Jésuites : la dernière expulsion en date © Gallica (BNF)

Ce moi-ci ce n’est pas l’actu qui manquait, entre la Fête de la Musique, les régionales, l’Euro, l’AZERTIUYOP+ Pride et le bac. Mais pour être franc, rien de tout ça ne m’a vraiment inspiré. Même mon bac à moi n’évoque que quelques vagues souvenirs d’épreuves au sens plein du terme. J’ai donc choisi de repartir de ça pour vous conter le « prequel », plus substantiel : mon septennat chez les Jèzes.


Parle de ton bac d’abord

Comment ça, « si je l’ai eu ? » Mais mon pauvre ami, après sept ans de Franklin (aka Saint-Louis-de-Gonzague) et l’entraînement intensif du même métal, il fallait vraiment le vouloir pour rater le bac. D’ailleurs les Bons Pères veillaient au grain des stats : en terminale, les « mauvais » avaient été virés depuis belle lurette.

Certes le niveau était plus élevé que maintenant – mais fut-il jamais plus bas ? Moi qui vous parle, j’ai sous les yeux un recueil d’exercices du certif 1890, et je ne fais pas le fier. Au bac, je me souviens d’avoir un peu romancé mon tableau des sous-sols de l’URSS, et carrément séché sur un auteur « bien » dont, pas de bol, j’avais du mal à dire du bien. Mais j’ai prié saint Ignace de Loyola, et ça a marché : il m’a insufflé l’hypocrisie sacrée parfois nécessaire « Pour la plus grande gloire de Dieu » (devise de la Compagnie de Jésus).

Le seul épisode rigolo fut l’oral de philo. Dès que j’ai vu mon examinateur, j’ai su que c’était lui ! Un archétype de vieux prof laïque et obligatoire dont on aurait volontiers félicité la costumière. Après avoir jeté un œil à mon dossier franklinois, il me regarde et énonce d’une voix gourmande : « Dieu est mort. Vous avez 15 minutes. »

S’il espérait m’embarrasser, c’est raté. « Ignace is on my side ! » Je vais lui servir ce qu’il veut, ni plus ni moins : un exposé philosophique objectif au sens où il l’entend, où pas un bout de soutane ne dépasse.

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Comme il n’a pas cité l’auteur de la phrase, je marque un point d’emblée en la rendant à Nietzsche ; tant de mes co-candidats l’auraient attribuée aussi bien à Pilate ou à Galilée. Au fil de mon topo, j’évoque les principaux courants du nietzschéisme et le sens réel de cet apophtegme, longtemps débattu. Non sans préciser que le « Dieu » du vocabulaire nietzschéen, c’est le sacré qui régit toute vie humaine – « au-delà des religions », conclus-je en un bel élan d’hypocrisie putassière.

Bref j’ai eu 15 et, non, je n’ai pas honte ! Avec les secours de la casuistique, et notamment d’une saine pratique de la restriction mentale, j’ai pu sans pécher dire le contraire de ce que je pensais et avoir une bonne note. Merci les Jèzes !

Un collégien sur orbite

Les Bons Pères et moi, c’est une longue histoire. À partir de la 6e, nos parents veulent du sérieux pour leurs quatre garçons : les jésuites ou rien.

Mes années de collège, je les vis comme un zombie. L’image n’est pas originale, mais ce n’est pas une image : depuis mon enfance, j’avance à tâtons dans un brouillard d’irréalité où j’ai pour seuls repères l’autorité parentale et l’imitation de mon grand frère.

À Franklin bien sûr, j’essaie de faire comme tout le monde pour passer inaperçu, avec plus ou moins de bonheur. Parfois je tombe juste, mais le plus souvent je me trompe d’erreur. Tant que ça ne se voit pas trop…

Le pire, c’est ce matin où le collège au grand complet a rendez-vous avec l’archevêque de Paris pour une messe à Notre-Dame. Pourquoi faut-il que, ce jour-là, j’arrive enfin à l’heure – mais au Sacré-Cœur ?

J’ai confondu cathédrale et basilique, voilà tout ; sauf que je suis le seul sur 1 300 élèves. Bref, lorsque je débarque enfin à Notre-Dame, la cérémonie se termine et personne ne croit mon incroyable histoire. « Panne d’oreiller ! » ricane-t-on de toutes parts, tandis que les plus lettrés évoquent le professeur Nimbus, voire le savant Cosinus.

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Seul le Père Préfet, qui commence à me connaître, me croit. Ça tombe bien : « ministre de l’Intérieur » du Collège, il est en charge de la discipline. À ce titre, tous les trimestres il agrémente mon bulletin scolaire d’un commentaire aimablement sarcastique genre : « Notre cosmonaute gravite toujours à la même altitude en orbite géostationnaire. »

En cette qualité, je suis exempté de sanction. Mais ça ne sera pas toujours le cas : malgré sa longanimité à mon égard, le Préfet est parfois contraint de sévir, ne serait-ce que pour l’exemple. Ainsi du jour où ma distraction déclenche, en sa présence, un trouble manifeste à l’ordre public.

Tous les matins, en étude, on se lève et on se signe pour la prière. Le vendredi soir, c’est plus compliqué : on se lève pour l’arrivée du Père Préfet ; puis on se rassoit pour la proclamation solennelle des « Notes de conduite » ; enfin, chacun se relève à l’appel de son nom pour entendre le verdict, qui peut aller de l’acquittement à l’exclusion définitive.

Autant dire que l’ambiance n’est pas à la rigolade, surtout chez les rigolos. Sauf ce soir-là, quand vient mon tour et que je confonds les deux « rites », comme Notre-Dame et le Sacré-Cœur. Avec mon inconscience tranquille, je me lève et fais ostensiblement le signe de croix, comme si je recommandais mon âme à Dieu.

Aussitôt, hilarité et chahut généralisés – auxquels le Préfet ne tarde pas à mettre bon ordre. Quant à moi, cosmonaute ou pas, il ne peut pas laisser passer ça : huit heures de colle. Mais ça vaut le coup ! Pour la première fois, tel Arsène Lupin (le vrai), j’ai « mis les rieurs de mon côté ».

Sans le vouloir, certes ; mais le premier jalon est posé. L’année suivante, le passage du collège au lycée et d’un bon Préfet à un méchant m’aideront à entrouvrir enfin une porte vers la réalité : la dérision. Je ne la lâcherai plus.

Le complot des reptiliens jansénistes partouzeurs de droite

Tout bien considéré, la réputation sulfureuse des jésuites me semble relever en grande partie d’un complot janséniste athée.

Pourquoi les multiples ordres catholiques séculiers et réguliers ne s’enrichiraient-ils pas de leurs différences, comme tout le monde ? Les jésuites sont juste un peu plus différents que les autres, voilà tout.

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Certains sont capables du pire, et mon frère Raoul l’a vécu à Franklin en 6e. Encore naïf, il révèle dans le secret de la confession tout le mal qu’il pense de l’institution à son « père spi », qui s’empresse de tout répéter aux autorités compétentes. Depuis, ne lui parlez plus des Jèzes !

À mon avis à moi, comme disait Descartes, il n’y a que des cas particuliers, chez eux comme chez les reptiliens jansénistes partouzeurs de droite.

Spéciale dédicace à mon Père Préfet préféré, sévère mais juste, qui me comprenait tellement mieux que moi-même. Outre son boulot ingrat de superflic, il était notre prof de grec et pleurait sans gêne en chaire en lisant Antigone (en VF, quand même).Pour le reste, qui fait l’actualité et la joie des anticalotins, je peux témoigner à décharge ! En sept ans, pas la moindre « conduite inappropriée » à mon égard de la part des Bons Pères. Limite vexant.

Été 2021 – Causeur #92

Article extrait du Magazine Causeur


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