Prix Goncourt 1919. Thierry Laget fait le récit d’une « émeute littéraire ».


Le 10 décembre 1919, les académiciens Goncourt déjeunaient de rognons et poulet à la diable arrosés de blanc des blancs. Menu « presque frugal »: le rationnement est d’hier, l’opinion se ménage. Les jurés vont pourtant la bousculer en distinguant, plutôt que les Croix de bois de l’écrivain combattant Dorgelès, les Jeunes filles en fleur de Marcel Proust. Pendant tout le conflit, le prix n’était allé qu’à des romans de guerre et Dorgelès — assez confiant pour dédaigner les avances du Femina — semblait devoir l’emporter.

Procédé déloyal d’Albin Michel

La presse s’embrase. Les Goncourt ont-ils perdu tout sens du devoir pour préférer les plages de Balbec au mémorial des poilus? Le sentiment d’une récompense indûment obtenue est si fort qu’Albin Michel, l’éditeur des Croix de bois, revêt ses exemplaires d’un bandeau « Prix Goncourt », suivi de la mention (en petits caractères) « quatre voix sur dix ». Procédé déloyal jugeront les tribunaux saisis par Gallimard, devenu l’éditeur de Proust (Du côté de chez Swann, en 1913, était paru chez Grasset). C’est le récit de cette querelle très française, une « émeute littéraire », que retrace Thierry Laget d’une plume aussi alerte qu’informée(1).

A lire aussi: Juif et homosexuel: Proust le maudit

L’académie Goncourt a pour président Gustave Geffroy, le critique d’art dont Cézanne a peint un portrait aujourd’hui au musée d’Orsay. Des jurés, l’un des plus célèbres est alors Rosny dit « l’aîné » (pour le distinguer de son frère Rosny « le jeune », lui aussi des Dix), auteur prolifique dont la postérité a retenu la Guerre du feu (l’un des charmes mineurs du livre tient à ce qu’il fait resurgir, sans ironie rétrospective, toute une galerie de littérateurs oubliés). Mais le manœuvrier en chef, auquel Proust doit son prix, est Léon Daudet, le tribun royaliste, fraîchement élu à la Chambre bleu horizon. Daudet n’avait pas été conquis d’emblée. Il ne lut Swann qu’en 1917 (sous les instances de son frère Lucien) et ses éloges — « un livre ahurissant et plein de promesses » — sont encore ambigus. Proust les prit d’ailleurs en mauvaise part et le soupçonna de s’être contenté « au hasard [de] dix lignes trompeuses ».

Kaléidoscope des opinions

L’annonce du Goncourt est doublée d’un coup de clairon de Daudet (comme il en aura pour Bernanos) qui a cette fois tout pour réjouir Proust. Il souligne, contre les critiques qui n’y lisent qu’un « recueil d’insomnies » ou d’interminables digressions, la composition, l’architecture de la Recherche qui commence à se révéler dès ce deuxième tome : « Sa tapisserie a d’abord l’air vue à l’envers avec ses fils qui pendent et sa grisaille. Il la retourne brusquement, et l’on voit alors toutes ses lignes, ses perspectives, son rouge ardent, son jaune cru, son violet profond. » Cet « article matraque », comme le qualifie Robert de Montesquiou (l’une des « clés » fameuses du baron de Charlus), paraît sous un titre que lui a soufflé Proust : « Un nouveau et puissant romancier ». Proust en effet a mené campagne, prodigue en flatteries (Daudet surpasse Saint-Simon) et en stratégies à deux ou trois bandes sans doute aussi hermétiques pour ses correspondants que les compliments sibyllins des grands-tantes du Narrateur.

A lire aussi: La veuve de Louis-Ferdinand Céline, Lucette, est morte

L’appui de Daudet a son revers. Il ne protège pas tout à fait des attaques venues de la « droite » et expose davantage à celle de la « gauche ». Le Journal du Peuple présente le vainqueur du prix comme « le protégé » de Léon Daudet, censé mener (depuis la mort d’Octave Mirbeau) l’académie à la cravache, un « réactionnaire » qui a obtenu les « suffrages des salonnards » (on se souvient du mot de Gide, d’abord circonspect devant Swann : « Trop de duchesses ! »). Le Populaire abonde et pose sur les jurés du Drouant ce diagnostic fatal: des « empoisonnés d’Action française ».

Le kaléidoscope des opinions, Proust se plait à le faire tourner: c’est l’une des ressources comiques de la Recherche qui nourrit aussi son scepticisme historique, sensible dans le Temps retrouvé(2). En cet hiver 1919, il ne lui reste que trois ans à vivre. De paperolles en paperolles, « l’oisif » raillé par une certaine presse va consumer ses forces à la tâche, la seule vraie, la « traduction » du livre intérieur qu’il portait.

Lire la suite