Je m’étais presque juré de ne pas écrire sur ce sujet ! « Non, Mathieu, tu n’écriras pas sur les Pokémon. » Il y a des limites à être contre tout. Mais c’est plus fort que moi.

Si on n’en fait pas le procès de temps en temps, la bêtise devient rapidement fière d’elle-même et se prend pour une forme novatrice d’intelligence. Et d’un coup, on a l’impression d’habiter un monde où les gens marchent sur la tête. Alors allons-y : dans les rues des grandes villes du monde occidental, mais aussi ailleurs, on traque le Pokémon.

Jusqu’à Auschwitz…

Pour la plupart, les chasseurs sont jeunes. Mais quelques ados attardés accumulant les années les accompagnent. Ils se promènent en meute, le nez rivé sur leur maudit téléphone intelligent, à la recherche de créatures imaginaires mises en circulation par Nintendo.

Quel que soit le lieu, si on trouve une bonne concentration de Pokémon quelque part, nos petits zombies risquent de s’y jeter. Les histoires les plus folles nous parviennent.

Ainsi, il y a quelques jours, on pouvait chasser le Pokémon à Auschwitz. Oui, je parle bien du fameux camp de concentration qui a joué un si grand rôle dans l’extermination des juifs d’Europe. On pouvait aussi le traquer au musée de l’Holocauste, à Washington.

Dans ces lieux, normalement, un esprit minimalement éclairé devrait pouvoir se recueillir et pleurer dans le silence la mort des millions de victimes juives du nazisme. Mais non ! On traque Pikachu !

Le phénomène frappe aussi le Québec. Convenons que rarement la bêtise universelle nous épargne. On l’embrasse même goulûment, de peur de ne pas être à la mode. On publie même des cartes pour nous dire où les trouver.

Réalité augmentée ?

Étrangement, j’ai entendu bien des parents dédramatiser la chose. Grâce à ce jeu, leurs jeunes sortiraient enfin du sous-sol. Pokémon Go permettrait à des ados zombies de redevenir pendant quelques heures des ados normaux jouant dehors.

Soyons sérieux. Ce jeu à la mode prouve que les grandes entreprises de divertissement ont un pouvoir de manipulation des masses absolument époustouflant. Elles dictent les modes, excitent la jeunesse et ont une emprise sur les esprits. C’est terrifiant.

On voit aussi à quel point l’individu d’aujourd’hui est esclave de son téléphone intelligent, comme s’il ne parvenait plus à vivre sans lui. Il lui sert de mémoire artificielle, de radio, de télévision, de jeu vidéo et d’appareil photo. Sans lui, il se sent nu.

On dit que le jeu Pokémon Go représente la réalité augmentée. La seule réalité augmentée que je connaisse vraiment, c’est l’art. Et plus exactement, la littérature. Elle sollicite notre imagination. Elle nous pousse à cultiver notre vie intérieure, à plonger en nous-mêmes. Elle nous rend plus subtils, plus humains.

Il devrait être permis de détester ce que représente ce jeu. Aujourd’hui, on invente sans arrêt des mots qui finissent par « phobie ». J’en ajoute un. Et je m’en réclame. Vive la pokémonophobie !

Cet article a été initialement publié dans Le Journal de Montréal.

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Mathieu Bock-Côté
est sociologue.Auteur du Multiculturalisme comme religion politique (Cerf Ed., 2016).