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Petite île, grand homme

Petite île, grand homme

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Napoléon Bonaparte est-il un « bloc », comme le disait Clémenceau à propos de la Révolution ? Ou bien y a-t-il un bon Bonaparte républicain qui aurait « dérapé »[1. Comme François Furet le disait de la Révolution française.] pour devenir le méchant Napoléon, despote népotique responsable de millions de morts et de guerres incessantes à travers l’Europe ? Physiquement au moins, la thèse des deux personnages se tient : le maigre général Bonaparte aux cheveux longs et aux joues creuses céda la place à un Napoléon Ier bedonnant.

Dans Bonaparte, premier tome de sa biographie monumentale, Patrice Gueniffey approfondit cette vision des « deux hommes en un » en analysant la transformation du jeune hobereau corse en héros français, incarnation parfaite de la Grande Nation en armes.

Autant prévenir les amateurs de scoops et de séisme historiographique : ils seront déçus. L’Empereur n’était ni juif, ni homo, ni le fils naturel de Louis XV – et rien n’indique qu’il fut une femme ![access capability=”lire_inedits”] On ne trouvera pas non plus une lecture radicalement nouvelle de sa vie. Il faut dire aussi qu’après plus de 70 000 biographies, il est difficile de révolutionner le champ historiographique et littéraire. « On a fait de Napoléon mille portraits psychologiques, intellectuels, moraux, porté sur lui autant de jugements. Il échappe toujours par quelques lignes des pages où on essaie de l’enfermer », prévenait déjà Jacques Bainville. Cependant, en dépit de l’avertissement de ce fin connaisseur, Gueniffey parvient à capter quelque chose du mystère. Car son livre, merveilleusement écrit, ne se contente pas de replacer minutieusement la geste napoléonienne dans son contexte : il apporte une véritable contribution à la compréhension de ce qu’on pourrait appeler la « fabrique du grand homme ». Comment devient-on Napoléon ?

Gueniffey ne fournit pas de recette clé en mains, mais il suggère une hypothèse : en naissant et en grandissant dans la Corse du XVIIIe siècle, nid de vipères et laboratoire politique de premier plan.

Pour simplifier l’énigme napoléonienne, il faut distinguer le génie singulier de l’homme – proprement inexplicable – de son habitus natal, c’est-à-dire sa Corse, sa famille et son clan. Autrement dit, faire la part des choses entre l’« accident de la nature » et les circonstances historiques. De Napoléon, on peut affirmer avec certitude que la nature l’a doté d’une forte intelligence, d’une excellente mémoire, d’une grande énergie et d’une rare capacité de concentration. Pourtant, aucun de ces dons ne s’est manifesté avec un éclat particulier pendant

les vingt-quatre premières années de la vie de Bonaparte : loin d’être médiocre, Napoléon n’a pas été non plus un enfant ou un adolescent précoce. Curieusement, sa carrière prend son essor quelques mois après que les Bonaparte, défaits par leurs ennemis, ont quitté leur île, à la fin de 1793. Voilà donc le mystère : comment se fait-il qu’en six ans, l’homme qui avait échoué à soumettre la Corse ait pu mettre la France à ses pieds, puis qu’en une décennie il soit devenu maître de l’Europe ? Pour comprendre cette métamorphose, il faut analyser l’humus singulier de la terre corse en cette fin de XVIIIe siècle. Gueniffey esquisse ainsi le portrait de

l’« homo corsicus », né et élevé au sein d’une des « maisons » qui ne cessent de mener une lutte harassante contre les autres clans pour s’approprier les maigres ressources de l’île.

Charles Bonaparte, le père de Napoléon, en est un parfait spécimen : l’homme a passé sa vie à intriguer, à mener des procès, à faire le courtisan, à guerroyer, changer de camp, réclamant postes et honneurs. Il a même toléré – à l’encontre de l’image d’Épinal des mœurs et du code d’honneur corses – que sa jeune et belle femme, Laetitia, entretienne une liaison plus ou moins ouverte avec le comte Marbeuf, gouverneur français de l’île. Tout ce petit monde nourrit une seule obsession, une unique ambition : le pouvoir, les honneurs et le patrimoine matériel et symbolique de la famille. Seule compte la victoire. Les pires des péchés, les déshonneurs les plus cuisants sont la défaite et la ruine. Génération après génération, ces petits chefs ont fait de la politique de la façon la plus artisanale et prosaïque qui soit – bref, en mettant les mains dans le cambouis. À cette sociologie singulière, il faut ajouter les spécificités de la Corse du XVIIIe siècle. Les décennies précédant la naissance de Napoléon, en 1769, sont rythmées par une succession de régimes, de guerres et d’ingérences étrangères, un véritable tourbillon obligeant les différents acteurs de la politique insulaire – dont les Bonaparte – à déployer toute leur habileté manœuvrière pour préserver leurs intérêts. On ironise souvent sur les « girouettes » qui, au cours du XIXe siècle, ont su s’adapter aux nombreux changements de régime sans que leur carrière en soit affectée. La Corse du milieu du XVIIIe siècle exigeait la même souplesse des membres de clans qui se disputaient le pouvoir ou ses faveurs.

L’historien Frédéric Masson, l’un des grands spécialistes du personnage et de son époque, a bien compris l’impact de ce contexte agité sur les autres membres de la famille Bonaparte.

C’est ainsi qu’il les décrit durant les premiers mois de la campagne d’Italie (1796-1797), alors que la carrière de Napoléon prenait son envol : « […] nul étonnement de ce qui leur arrive, du conte de fées où ils se meuvent

[…], nulle inquiétude d’y paraître déplacés ; nulle crainte d’y commettre des erreurs ou de sottises ; […] une confiance en soi, qui n’est même point accompagnée par le sentiment des devoirs que la position entraîne. Et cette confiance en eux-mêmes les porte malgré tout, elle les impose, et tant que la chance les accompagne, elle leur rend facile ce qui, à d’autres, paraîtrait gratuitement impossible. Elle leur prête […] l’audace de tout entreprendre, la certitude de tout réussir […] ».

De ce point de vue, rappelle Gueniffey, les Bonaparte n’ont rien d’exceptionnel. Il suffit d’évoquer les Pozzo di Borgo, autre clan ajaccien, tantôt allié, tantôt ennemi des Bonaparte, dont l’un des fils, Charles-André, contemporain de Napoléon, joua un rôle historique de premier plan. Car plus de vingt ans après avoir fait partie des vainqueurs des Bonaparte en Corse en 1793, Pozzo di Borgo, devenu ambassadeur et homme de confiance du tsar Alexandre, jouera un rôle important dans les défaites et la chute définitive de Napoléon.

La Corse constituait donc un terreau particulièrement propice à l’éclosion d’hommes rompus aux différents jeux du pouvoir : violence, diplomatie, conquête du pouvoir et exercice habile du gouvernement des hommes. Le hasard a permis la rencontre entre l’homme de génie et le moment historique exceptionnel que nous appelons Révolution – cette époque où, comme l’écrit Lamartine, « les dieux étaient tombés, les trônes étaient vides ». Bref et fuyant moment, certes, mais suffisant pour qu’un « Mozart de l’action » s’empare de l’un de ces trônes vides pour créer une œuvre qui, comme celle du musicien salzbourgeois, son contemporain, figure toujours au sommet de notre répertoire et ne cesse de nous étonner.[/access]

Patrice Gueniffey, Bonaparte, Gallimard, 2013

*Photo: FRILET/SIPA 00557799_000005

Octobre 2013 #6

Article extrait du Magazine Causeur


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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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