Quand l’art devient de plus en plus joyeux et divertissant ; quand le regard se fait de plus en plus policé, quand le temps est à la fuite du réel, le duo du photographe Gérard Rancinan et de l’écrivain Caroline Gaudriault ne baisse pas la garde. Pendant plus de sept années, ils ont entrepris un voyage sur leurs contemporains, une trilogie qu’ils ont nommé Trilogie des Modernes. En s’intéressant à ce Moderne, c’est en fait ses contradictions qu’ils regardent plus particulièrement. Personne n’est épargné. Ni eux-mêmes d’ailleurs. Et leurs thèmes de prédilection reviennent par petites touches, quand ils évoquent les illusions qui entraînent les hommes à des actions absurdes, la muséification du vivant qui rend difficile l’avenir de notre héritage culturel, l’infantilisation de nos sociétés qui voit arriver la fin du courage…

Les photographies de Rancinan sont des miroirs et les écrits de Caroline Gaudriault viennent triturer nos esprits. Ils mènent comme cela, en se répondant l’un l’autre, une longue conversation qui engage le spectateur et le concerne. Tous deux n’ont pas pour habitude de jouer de complaisance. Ils utilisent l’humour et l’impertinence pour piquer au vif. Ils mettent le Moderne face à ses désirs modernistes et ses responsabilités. Leur intention n’est pas moralisante car ils acceptent volontiers d’être pris eux-aussi par le jeu – ou le diktat – de la volonté de changement. Ils se voient certainement bien comme des agitateurs de conscience.

On avait pu ainsi les voir agir au Palais de Tokyo en 2009, puis dans une chapelle désacralisée d’Issy-les-Moulineaux en 2011. Plusieurs expositions internationales plus tard, les voilà qui reviennent en France pour montrer la dernière pièce de leur Trilogie, au musée des Arts et Métiers. Enfin, ils terminent leur voyage avec un « Festin des Barbares ». On s’attend à tout.

Ils nous promettent que les « Barbares arrivent » : ils veulent parler des ayatollahs du Modernisme, de ceux qui poussent les limites en menant un combat idéologique. Ils montrent leur volonté de casser tous les codes, briser les frontières. Les Barbares de Rancinan et de Caroline Gaudriault sont forcément transgenres, transhumanistes, se nourrissant d’insectes et de molécules et se pensant tout à fait éternels. Et comme le disent les deux auteurs : « Si au bout du voyage, nous n’avons toujours pas trouvé de réponses à nos questionnement, nous ne trouvons pas plus d’excuses à la nature humaine. »  Mais la sentence ne se veut pas si radicale. Le photographe choisit l’esthétisme pour parler de ses personnages et l’écrivain ouvre les portes en pensant que « tout mouvement peut avoir ses propositions positives ».

C’est donc à chacun de faire son propre jugement, devant cette œuvre qui relève de la prouesse photographique, par l’instant photographique qu’elle représente, puisqu’il n’y a pas de recours au montage et par la taille du tirage qui dépassera les 3 mètres. A côté du Pendule de Foucault, dans l’église du Musée, on s’attend à une autre évidence que la rotation de la terre. Et comme devant un livre sacré, on pourra lire les textes sur un livret aux côtés de l’œuvre. La scénographie est une autre marque de fabrique de ce duo d’artistes.

« Le Festin des Barbares » au Musée des arts et Métiers du 15 octobre au 3 novembre 2013, 60 rue Réaumur – Paris 3ème.

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