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Pendant la récession, le libre-échangisme continue

Au moment où, selon la formule divertissante de Causeur, la France s’apprêtait à se donner au « François », une aigre controverse opposait les industriels français et européens aux institutions européennes, représentées par la Commission et le Parlement. Elle concernait les résultats d’ores et déjà calamiteux de l’ouverture complète des frontières entre la Corée et l’Union européenne. Peu ou mal traitée dans les médias français, cette controverse soulève des questions économiques de fond qui prennent un tour lancinant dans le contexte d’une récession qui atteint l’ensemble de l’Europe, à l’exclusion, sans doute provisoire, de l’Allemagne et des pays scandinaves.
Le 11 mars 2011, en effet, le Parlement européen adoptait à une large majorité un traité de libre-échange avec la Corée que personne ne demandait, ni les secteurs d’activité, ni les États concernés. Il s’agissait en effet d’une initiative du président de la Commission, José Manuel Barroso, toujours fringant et content de lui en dépit de sa faillite personnelle à la tête d’une institution incapable de comprendre la crise bancaire de 2008 et de nouveau prise en défaut de clairvoyance par la crise des dettes souveraines européennes à partir de l’hiver 2010.[access capability=”lire_inedits”]

En première analyse, le contenu de ce traité, approuvé par tous les groupes politiques importants de droite, du centre et de gauche du Parlement de Strasbourg, n’appelle aucune critique. Il définit des engagements symétriques en termes d’ouverture des frontières aux marchandises et de respect des droits relatifs à la propriété intellectuelle. Voilà qui semble exemplaire du « free and fair trade » promu par les accords de l’OMC signés à Marrakech au printemps 1994, qui constituent les tables de la loi de la doctrine du libre-échange mondial. Le traité ne fait que confirmer par un accord bilatéral la logique du libre-échange multilatéral qui a inspiré l’OMC.

Près d’un an après son entrée en vigueur, le 1er juillet 2011, cet accord euro-coréen fait pourtant grincer pas mal de dents, notamment celles des constructeurs automobiles européens qui estiment, toutes marques et toutes nationalités confondues, qu’il leur est particulièrement dommageable. Les plus polis le jugent « déséquilibré », les plus sincères le disent « stupide ». Que s’est-il passé ? Il s’est passé qu’en l’espace de neuf mois les exportations d’automobiles coréennes vers l’Union se sont accrues de 71% tandis que les exportations de véhicules européens vers le Pays du matin calme n’ont augmenté que de 13%. Ces chiffres signifient que les Européens ont considérablement reculé sur un marché en forte contraction, et enregistré une très faible progression − à partir d’un niveau très bas et essentiellement sur le segment des véhicules de haut de gamme −, sur un marché coréen qui reste prospère.

Confrontés à ce triste constat, nombre de commentateurs invoqueront mécaniquement un déficit de compétitivité, saint Graal de la pensée néolibérale. Tentons de savoir ce qu’il en est.

La Corée, exemple d’échange asymétrique

La vérité est que le premier constructeur automobile coréen, Hyundai, avec ses deux marques Hyundai et Kia, est devenu l’un des plus performants des acteurs du marché automobile mondial. C’est un peu moins le cas des deux autres constructeurs, Daewoo et Samsung, qui enregistrent cependant des résultats honorables. Le parcours de Hyundai mérite le détour, non seulement en raison de sa réussite exemplaire à ce jour, mais encore parce qu’il illustre une grande question de théorie économique. Comment fait-on, en effet, pour devenir compétitif, pour se hisser au premier rang mondial, quand on démarre sur un marché misérable, sans aucun des grands atouts dont disposent les concurrents occidentaux et japonais ?
En 1960, en effet, le PIB par tête de la Corée est égal à celui du Ghana. Le pays, qui bénéficie de la protection diplomatique et militaire des États-Unis, se doit d’inventer un modèle de développement. Celui qui s’impose aux dirigeants est le Japon. Le Japon a commencé à retrouver ses marques économiques, après la terrible défaite militaire, en s’appuyant sur trois principes conjugués : la concurrence entre les producteurs nationaux sur un marché national protégé, la concentration de la production dans des conglomérats, l’imitation des Occidentaux.
La concurrence entre nationaux sur un marché national protégé offre la voie royale pour construire un avantage comparatif. À partir de ce choix, les entreprises peuvent déterminer les secteurs où elles vont concentrer leurs efforts pour, peu à peu, combler leur retard initial vis-à-vis de leurs concurrents étrangers. Jouissant, par rapport à ces derniers, d’un monopole de fait sur un marché intérieur en croissance progressive, elles n’ont pas à craindre une compétition qui tuerait dans l’œuf leurs tentatives de développement. Mais en même temps, la concurrence interne les prive des avantages contre-productifs du monopole.
La concentration de la production au sein de conglomérats, produisant des articles très variés, véhicules terrestres, navires, produits électroniques et informatiques, facilite la répartition des moyens issus du développement de l’entreprise au fur et à mesure que celle-ci cherche à se déployer sur de nouveaux créneaux. Les « chaebol » coréens, Hyundai, Samsung, Daewoo, dupliquent à leur manière les conglomérats japonais comme Mitsubishi et quelques autres. La réussite d’un modèle d’entreprise qui semblait propre au Japon pourrait au demeurant donner à réfléchir aux Occidentaux qui ont adopté le modèle de l’entreprise centrée sur un cœur de métier, dit d’excellence, et soumise au jugement capricieux des actionnaires de marché plutôt qu’à celui d’un capital familial. Mais passons.

Les Coréens imitent donc les Japonais, mais, comme eux, ils imitent aussi les Occidentaux. Ils sont fiers sans doute, mais pas vaniteux. Puisqu’il est impossible d’égaler les meilleurs au départ, commençons modestement à retenir, l’une après l’autre, les leçons d’organisation qu’ils nous donnent. Simultanément, consentons les efforts de recherche indispensables pour réduire par étapes le fossé technologique qui nous sépare d’eux. Enfin, attachons-nous les services de designers capables de donner un style singulier aux produits maison. Hyundai illustre à merveille cette démarche qui vise à réussir dans la durée. Qu’y a-t-il de commun entre le modèle Pony, apparu en 1974, qui suscita la risée des Occidentaux en raison de sa laideur, de ses performances pitoyables et de sa fabrication camelotée, et les récents succès internationaux que sont l’Elantra ou la Rio ? Pas grand-chose, si ce n’est la marque.

Là où les choses se sont gâtées, c’est que la Corée, une fois devenue compétitive dans les secteurs décisifs de la sidérurgie, de la construction automobile et des produits électroniques, n’a pas accepté le principe de l’échange équitable, alors que ses entreprises performantes pouvaient se déployer sans entraves sur les marchés occidentaux. Ses élites économiques et politiques, coalisées pour encourager la conquête des marchés extérieurs par les entreprises du pays en exigeant l’ouverture des frontières chez les autres, ont continué de préserver l’intégrité du marché intérieur. À cette fin, Séoul utilise cyniquement deux outils.

Le premier, ce sont les obstacles non tarifaires. Dans le jargon des spécialistes, cette formule désigne les entraves juridiques et techniques à l’entrée des marchandises étrangères. En pratique, les entreprises étrangères sont tenues à l’écart du marché intérieur par le refus des entreprises locales de devenir leurs partenaires, par le refus des nationaux de vendre des produits étrangers, par le refus des autorités de leur délivrer les autorisations techniques ou les permis de construire pour leurs installations d’entreposage ou de vente. Le deuxième outil réside dans la sous-évaluation de la monnaie au regard de celle des plus grands concurrents. Le won coréen est notoirement sous-évalué vis-à-vis du yen − le Japon souffre énormément de la concurrence déloyale coréenne −, du dollar et, bien sûr, de l’euro. La sous-évaluation du won vis-à-vis de notre chère monnaie unique se situe dans une fourchette de 25% à 30%. Le droit de douane « à l’envers » représenté par une monnaie dépréciée permet aux entreprises bénéficiaires de proposer des produits de qualité, à un prix modeste, tout en engrangeant des profits substantiels.

Au-delà de l’épisode douloureux de l’entrée en force des producteurs automobiles coréens sur le marché européen, la politique de conquête de Séoul fait ses preuves : l’excédent commercial du Pays du matin calme s’accroît de trimestre en trimestre. La Corée du Sud pèse d’un poids croissant dans la balance des échanges internationaux, déjà profondément déséquilibrée par la puissance chinoise et par le Proche-Orient, le Canada, la Russie ou l’Australie qui bénéficient du prix croissant de leurs matières premières.
Le traité avec Séoul concerne aussi, pour être exhaustif, les produits électroniques, pour lesquels la messe est pratiquement dite en raison du monopole acquis par l’Asie dans la production des biens électroniques grand public, et les produits textiles. Dans ce dernier domaine, les Européens espèrent trouver une complémentarité avec la production locale, grâce aux articles de qualité dont la fabrication n’a pas été encore délocalisée. L’avenir dira si leur pari sera couronné de succès ou si la Corée, après s’être servie en Europe, se tournera vers des fournisseurs plus proches d’elles.

Il est vrai que le traité comporte une contrepartie qui explique qu’il ait été massivement approuvé : en échange de l’ouverture des marchés européens, l’État coréen s’engage à ne plus opposer d’obstacles techniques à l’entrée des produits européens et à ne pas copier les techniques européennes (preuve a contrario de ce que les entreprises locales ne respectaient pas les droits de propriété), ainsi qu’une clause de sauvegarde qui autorise l’Europe à reprendre sa liberté tarifaire dans le commerce bilatéral avec la Corée s’il s’avérait que ce commerce est dommageable aux entreprises du Vieux Continent. L’ennui, c’est que cette clause ne pourra pas être invoquée avant le 1er juillet 2016 !

Europe ouverte, Europe offerte

Nous nous en souvenons tous. Les propagandistes du libre-échange en Europe ont eu recours à l’une de ces formules qui ont pour objectif d’interdire le débat avant qu’il ait commencé : « Nous voulons d’une Europe ouverte, non d’une Europe offerte », disaient-ils. La raison aurait dû conduire à se poser une question moins flamboyante − et moins sommaire : « À quel degré d’ouverture et dans quelles conditions l’Europe sera-t-elle ouverte sans être pour autant offerte ? » Ce questionnement ne s’est jamais imposé et l’Europe est en même temps le marché le plus ouvert du monde et l’entité économique la plus offerte.

Les propos de circonstance entendus durant la campagne présidentielle pouvaient laisser penser que le dogme libre-échangiste vacillait sur ses bases. On a dit et redit qu’il fallait produire en France, évoqué un « Buy European Act » à la mode du « Buy American Act ». Mais, en ce moment troublant de dévotion « hollandienne », qui témoigne de l’indéfectible volonté de croire et d’espérer de beaucoup de Français, en dépit ou à cause de la gravité de la crise, aucune proposition concrète n’émane des hauteurs politiques et médiatiques. Et la Commission européenne prépare officiellement deux autres traités de libre-échange, avec le Japon et l’Inde, sans que les gouvernements concernés aient formulé la moindre demande d’explications. Quant au Parlement européen, il s’est évidemment montré obéissant et soumis aux exigences des lobbies étrangers qui pullulent à Bruxelles et Strasbourg, comme les marchands du Temple de Jérusalem de l’Évangile.

Est-il besoin de dire, au moment où retentissent de nouveau les clairons de la relance keynésienne, qu’un dopage de la demande, qui bénéficierait en premier lieu aux importateurs, serait pire que la politique de négligence de la demande qui a prévalu jusqu’ici ? L’Europe commettrait la même bévue que la France en 1981 qui, sous l’impulsion d’un premier François présidentiel, avait offert des débouchés accrus à nos voisins en stimulant sa demande intérieure. C’est ce qu’a bien compris un « Européen du troisième type », ni national, ni supranational, mais apparemment non dénué du bon sens qui fait si cruellement défaut à nos dirigeants de Paris et de Bruxelles. Lakshmi Mittal, président du groupe sidérurgique Arcelor Mittal, représentant de la famille d’origine indienne, basée à Londres, qui contrôle le capital, a appelé à un « Buy European Project »: « Nous avons besoin de mesures qui encouragent l’achat de biens européens pour soutenir la demande et qui profiteront à l’industrie européenne plutôt qu’aux importations », a-t-il déclaré. Son discours illustre la préoccupation croissante des cercles dirigeants de l’industrie européenne face à la faiblesse aggravée des économies européennes et à la politique de conquête des concurrents asiatiques, préoccupation qu’atteste également la mise en garde de Sergio Marchione, président de Fiat-Chrysler et président en exercice de la Fédération automobile européenne: « Pour les Asiatiques, dit-il, l’Europe est un gros poisson à prendre ». À force de s’offrir à la convoitise de ses concurrents, le poisson européen finira dans leurs filets.[/access]

*Photo : lisboncouncil

Mai 2012 . N°47

Article extrait du Magazine Causeur


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est un économiste français, ancien expert du MEDEF

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