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Nuit d’ivresse, jour de deuil

A l’instar d’un Jules Verne qui prévoyait déjà la conquête de la lune ou celle des fonds marins dans ses romans d’anticipation, Georges Rémi n’a eu de cesse de dessiner des prophéties qui se sont réalisées. Lorsqu’il publia, en 1954, Objectif Lune et On a marché sur la lune, c’était 3 ans avant le premier satellite Spoutnik lancé par l’URSS et quinze avant la mission Apollo 11. L’étoile mystérieuse, planche publiée en 1942 évoquait déjà le réchauffement de l’atmosphère matérialisé par la viscosité du goudron quand L’Or Noir racontait la crise du pétrole à un moment (1939) où personne n’imaginait que cette énergie fut épuisable. Les contempteurs d’Hergé ont beau tirer à hue et à dia sur son œuvre prétendument colonialiste, raciste ou antisémite, ils ne peuvent retirer au génial dessinateur du Petit XXème d’avoir donné au genre prospectif un caractère oscillant entre divination et vaticination.

Mais jouer les oracles implique nécessairement, d’une manière ou d’une autre, de jouer les Cassandre. Et c’est probablement l’année 2013 qui permettra au merveilleux album de Tintin et les Picaros d’accomplir la prédiction mise en scène dans ces bulles de 1976 où le Professeur Tournesol confectionne un médicament destiné à sortir le capitaine Haddock de son penchant pour le whisky Loch Lomond. Car cette pilule anti-alcool secrètement glissée dans les verres d’Archibald, qui permettra aussi aux Arumbayas puis aux Picaros, de guérir de leur alcoolisme chronique, est en passe de voir le jour. Un laboratoire danois aurait en effet développé un nouveau médicament capable de réduire la consommation d’alcool chez les personnes dépendantes et devrait le commercialiser courant 2013 sous le beau vocable de « Selincro ».

S’il ne fait aucun doute que cette solution miracle en ravira plus d’un, à tout le moins plus d’une, elle promet aussi une radicalisation sociétale sans précédent sur ce qu’il convient de désigner comme la dictature de l’hygiène, celle là-même qui sous couvert sanitaire a aseptisé tour à tour les esprits, les corps, les arts et les savoir-faire. Non pas que l’alcool ait une incidence directe sur la capacité créatrice de l’individu et qu’il suffirait à un gamin de dix-sept ans se revendiquant pas sérieux d’enfiler quelques litres d’absinthe pour composer Voyelles… Trop facile !

Ces cinquante dernières années nous ont condamné à la négation du goût pour la prophylaxie, à la célébration du vide contre le faste artistique, au couronnement de la machine contre le dispendieux et vulnérable travailleur. Et c’est ainsi que la chimie a remplacé le vivant, que le monochrome est devenu une culminance artistique, que les jeunes femmes prétendent à la beauté à coups de jeûne sans esprit de pénitence, et que vous et moi sommes condamnés à ne pouvoir travailler qu’avec un « faux travail ».

Dans quelques années, lorsque cet euthanasiant d’endomorphines aura contaminé l’ensemble de la population, s’accouder au zinc et porter aux lèvres la substance incriminée constituera un acte aussi insensé que celui de griller une sèche dans un lieu public. On recommandera alors aux Blondin et autres Gainsbourg d’avaler quelques pilules au lieu de disserter sur l’inutile. C’est là que triompheront enfin la réification des rapports sociaux et la personnification des choses.

Vous trouvez ces arguties tirées par les cheveux ? Peut-être, mais elles valent mieux que d’avoir mal aux cheveux. La contamination a déjà commencé…
 
*Photo : Leo Reynolds


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