Pierre Lamalattie. Photo : http://www.l-editeur.fr

Pierre Lamalattie peint habituellement des portraits et des autoportraits mais voilà que cet ancien élève de l’Agro se fait portraitiste littéraire dans son premier roman publié cet automne, 121 curriculum vitae pour un tombeau (L’Editeur). Loin des autofictions nombrilistes dont se repaît le petit milieu des lettres parisiennes, Lamalattie traite son premier opus comme ses peintures, soignant méticuleusement les détails que l’on ne voit pas mais qui forment la trame de l’œuvre, comme la réussite d’une pâtisserie dépend de la maîtrise du « fond de tarte ». Son parallèle entre littérature, art pictural et musique classique structure en fait les quatre cents pages de ce récit entrecoupé de descriptions minutieuses d’une galerie de personnages presque interchangeables tant ils participent tous d’une même époque sinistre : la nôtre.

Il y a quelque chose du premier Houellebecq dans ce Lamalattie, qui fait de la relation de la maladie mortelle de sa mère un prétexte à la décomposition du monde moderne. Mais un Houellebecq qui serait humain, presque doux. On navigue ici dans le paysage exsangue de ces étudiantes désorientées par l’explosion de leur cellule familiale, de ces petits fonctionnaires du ministère de l’Agriculture qui noient leur mal de vivre dans d’insanes colères. On se surprend à épouser l’ indifférence aimable de Lamalattie, lorsqu’il butine de femme en femme, participe « machinalement » à un mariage « participatif » où les convives se doivent de cuisiner, ranger et nettoyer pour contribuer à la « convivialité » bourgeoise d’un couple en mal d’authenticité néo-rurale.

Dans son emploi à quart-temps de fonctionnaire assoupi au ministère de l’Agriculture, il observe la désertification industrielle des campagnes, la détresse et le dépit pathétiques de syndicalistes qui ne négocient plus le sauvetage de leurs usines mais mendient la considération d’un dircab qui-en-a-vu-d’autres. C’est aussi cela, la France de 2012 : les miettes et les décombres du XXe siècle qui a le mauvais goût de se répandre en auto-célébration perpétuelle.

Anticonformiste artistique, Lamalattie préfère le style néo-pompier des sculptures du Grand Palais aux avant-gardes impressionnistes et a fortiori contemporaines qui font le succès des grandes expositions pluriannuelles. C’est en peintre et en mélomane averti qu’il a entrepris d’écrire, son « tombeau » devant beaucoup à Mozart, Schuman et Chostakovitch qu’il écoute en parcourant Paris et la Corrèze dans son véhicule Espace ultrapolluant.

Son « tombeau », inspiré des œuvres de ces maîtres baroques, est une sorte d’hommage ante mortem aux ombres errantes qu’il croise, baise ou imagine pendant les quelques semaines qui précèdent la mort de sa mère, atteinte d’une tumeur foudroyante, attendant la mort dans une maison de soins de Brive-la-Gaillarde.

121 est un chiffre arbitraire pour cette élégie d’un genre nouveau : 121 portraits à l’huile[1. On peut en admirer quelques uns, dont celui de l’auteur (reproduit à la fin de l’article), dans un petit volume fourni avec le livre.], chacune arborant le prénom et une phrase, souvent dérisoire mais jamais anodin, qui présente succinctement son modèle, le tout exposé dans une église de Brive.

Dans ces années 2010 vouées à la dilution du sensible dans l’hyper-réalisme des mangas, de la bande dessinée et du porno en haut débit, le souffle inspiré de Pierre Lamalattie rappelle les meilleures déplorations d’Annie Le Brun. Sans larmes ni pathos, cet écrivain enfin révélé nous éclaire sur la mutation anthropologique de nos amis mortels. Décidément post-humains, trop post-humains…

Pierre Lamalattie, 121 curriculum vitae pour un tombeau, L’Editeur.

Autoportrait de Pierre Lamalattie.