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La revanche de Paul Morand

Les cartes postales de Pascal Louvrier (2)


La revanche de Paul Morand
Paul Morand (1888-1976) © LIDO/SIPA

Les cartes postales de l’été, la nouvelle série de Pascal Louvrier


Le lac limousin devient une plaque noire, à l’instant même où le soleil disparaît derrière l’horizon. La fraîcheur du soir apporte alors un relâchement du corps. Le court roman, Hécate et ses chiens, signé Paul Morand (1888-1976), convient à ce changement d’atmosphère.  Le récit est sombre, il plonge dans les marécages de l’inconscient, dans la partie obscure de l’homme où beaucoup évitent de s’aventurer.

On croyait Morand fini mais…

On pensait que le Morand d’avant-guerre refusait de donner de l’épaisseur à ses personnages ; pire, ses détracteurs, de plus en plus nombreux après 1945, affirmaient qu’il en était incapable. C’était un être superficiel, doué pour la formule et les mondanités.

Il allait vite, pour masquer son impuissance à développer l’analyse psychologique. Le Morand d’Ouvert la nuit, de L’Europe galante ou encore de Lewis et Irène, était fini, discrédité après avoir prêté allégeance à Philippe Pétain. C’était un vieux réac qui rongeait son frein, le plus souvent à Tanger, sous le regard inquisiteur de la redoutable Hélène, sa riche épouse antisémite, de dix ans son ainée. « Une Minerve qui aurait avalé sa chouette », pour reprendre l’image de Jean Cocteau. Elle avait misé sur ses qualités d’écrivain et tolérait ses infidélités, à condition qu’il fût rentré pour l’heure du thé. Mais l’écrivain a toujours la possibilité de se soustraire à l’aliénation sociale. Il écrit un texte ambigu, où les actes « sales », liés aux pulsions sexuelles, dominent. Il devient infréquentable sur le plan littéraire pour échapper à l’emprise de sa femme revancharde – elle veut lui faire payer sa liaison amoureuse avec l’actrice Josette Day. Elle qui rêve de l’Académie française pour son cher Paul, c’est plutôt mal barré. Il faudra attendre un peu.

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Hécate, ou la débauche    

Nous sommes en 1954. La date a son importance. Paul Morand publie donc Hécate et ses chiens. On résume l’intrigue. À Hécate, à une femme mystérieuse prénommée Clotilde, le roman oppose Spitzgarner, un jeune banquier vivant les pires années de sa vie. Étroit et fermé, il n’éprouve que répulsion pour l’univers que lui propose Clotilde. Peu à peu, cependant, ce personnage falot « est pris par les mêmes tourments et finit par ne plus pouvoir se passer de ce que sa compagne lui apporte, sans jamais qu’on sache – et qu’il sache lui-même – si elle a rêvé ce qu’elle dit, ou si elle l’a fait. » Homosexualité et pédophilie sont suggérées. Le narrateur : « Nos draps étaient lourds de l’acide carbonique de nos souffles ; le seul air que je respirais était celui de Clotilde ; elle avait gardé la délicieuse haleine des êtres très jeunes. »

Spitzgarner en vient lui-même à se lancer dans la pratique de la débauche. Sa conduite scandaleuse le contraint à quitter cette terre d’Afrique où la morale se dilue au soleil. Il part en Chine se guérir de ses turpitudes. Le hasard, mais est-ce le hasard vraiment, le met de nouveau en présence de Clotilde à New-York, ville où le rationalisme triomphe, quinze ans après. Il ne parvient cependant pas à lui arracher sa part d’ombre…

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Le récit multiplie les non-dits, les doutes, les incertitudes. Le lecteur s’interroge, hésite en permanence. Fantasmes, rêves, réalité déformée ? Délire, activité onirique débridée, hallucinations ? L’équivoque s’installe durablement. Et c’est là qu’il faut rappeler la date de parution : 1954. Période où s’impose le Nouveau Roman avec, en charismatique chef de file, Alain Robbe-Grillet, qui publie Les Gommes (1953) et Le Voyeur (1955). Le « pape du Nouveau Roman » affirme ex cathedra que la réalité, impossible à représenter sans risquer de la détruire, doit céder le pas à l’incertitude. Le lecteur entre alors dans une zone grise, où les garde-fous traditionnels sont volontairement retirés, et dont il sort déstabilisé. Spitzgarner s’embarque dans une aventure passionnelle qui le dépasse ; sa vision s’en trouve déformée jusqu’au délire. C’est là qu’il ne faut pas confondre représentation du fantasme et réalité. Avec Hécate et ses chiens, le cavalier Morand se remet en selle, épouse une fois encore son temps et… entre dans La Pléiade en 1992.

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Pascal Louvrier est écrivain. Dernier ouvrage paru: « Philippe Sollers entre les lignes. » Le Passeur Editeur.

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