Lecture de La Chamade, roman de Sagan, paru en 1965.


Cette remarque de Françoise Sagan, d’entrée de jeu : « On ne trompe que les hommes qui nous aiment, parce qu’ils nous donnent confiance en nous. »

Son grand roman?

Elle le tenait, son grand roman. Les critiques l’ont pourtant massacrée. Un jeu de phrases assassines. On se paya « la » Sagan. Comme on se paye d’autres écrivains aujourd’hui que je ne nommerai pas. Rien de nouveau sous le soleil qui tape fort derrière les persiennes. J’entends la mer au loin.

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Il y a une odeur de sel sur les draps frais. La Chamade, le roman d’une femme de trente ans, Lucile Saint-Leger. C’est une bourgeoise, elle mène une vie mondaine et oisive, entretenue par Charles, homme de cinquante ans cultivé et maniéré. Sagan, c’est un peu Lucile. L’enfance, ce pays qui n’existe plus dès qu’on le quitte, est évoquée, le port familial (Sagan dédie ce livre à ses parents), le passé qui devient douloureux, réactivé sans cesse par la mémoire sensible, le futur dont on se méfie, le présent qu’on dévore. « Seul le présent courait avec elle dans ce vent d’aube. » La vie immédiatement, credo saganesque.

L’amour finit mal, en général

Lucile est de nature plutôt optimiste. Elle attend Charles, dans « l’euphorie de la solitude ». Elle se méfie de l’amour qu’elle a connu à vingt ans, une passion qui se finit mal. Elle ne dit plus « je t’aime » depuis.

Lucile va rencontrer un beau jeune homme, éditeur prometteur, Antoine. Il tombe amoureux d’elle, et elle, existe pleinement. Sagan : « Tout sa vie, d’ailleurs, elle avait été ainsi, ne s’intéressant, par un heureux hasard ou une horreur des difficultés presque pathologique – qu’aux êtres qui s’intéressaient à elle. »

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Lucile veut échapper au vieux Charles. Et là le roman devient étonnamment moderne. Lucile retrouve la vie professionnelle. Elle avait travaillé dans un journal, « un de ces journaux qui se disent de gauche afin de mal payer leurs collaborateurs et dont l’audace s’arrête là. » La romancière décrit ce qu’on nous a imposé sans broncher. Il faut être performant au turbin, alors voici le programme : « Il ne fallait pas fumer à jeun, ni boire d’alcool d’ailleurs, ni conduire vite, ni trop faire l’amour, ni fatiguer son cœur, ni dépenser son argent, ni rien. » Sagan, encore : « Les gens ont de plus en plus peur (…). Ils ont peur de perdre ce qu’ils ont, ils ont peur de ne pas obtenir ce qu’ils veulent, ils ont peur de s’ennuyer, ils ont peur d’ennuyer, ils vivent dans un état de panique et d’avidité permanentes. »

Il ne fait pas bon être amant dans les romans de Sagan

Sagan traite de l’avortement, sujet tabou en 1965. La femme avorte en risquant sa peau. Lucile tombe enceinte d’Antoine. Elle ne veut pas garder l’embryon. Elle considère qu’un enfant, c’est terriblement contraignant, ça risque de la priver de la liberté, le bien le plus précieux. Elle ressemble à Bardot qui ne voulait pas de son enfant, pour les mêmes raisons. Antoine se rebiffe, il veut garder le bébé. Lucile va voir Charles qui accepte de payer un avortement sans risque. Antoine a joué, il a perdu. Il ne fait pas bon être amant dans les romans de Sagan. Lucile épouse Charles ; elle reste dans le même milieu où l’argent est roi. On n’échappe pas à sa classe sociale. François Mitterrand, qui aimait secrètement l’écrivain, aurait dit de Lucille qu’elle « portait sa marque de fabrication. »

Ce roman n’a pas pris une ride. La musique de Sagan est là, elle pince le cœur.

Sagan appréciait les langoustines car elle mangeait peu ; elle picorait plutôt. Mais c’était fatigant à décortiquer, disait-elle en oubliant quelques syllabes.

Françoise Sagan, La Chamade, Pocket

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Pascal Louvrier
Romancier et biographe. Il a longtemps exercé le métier de ghostwriter pour de nombreuses personnalités. Aujourd'hui il est directeur littéraire aux Editions TohuBohu et s'occupe en particulier de développer le département biographie.
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