Malgré les embouteillages, la politique de la Mairie de Paris et mille petits riens qui leur gâchent la vie, il existe encore des Français qui viennent travailler en voiture dans la capitale. Témoignage d’un de ces « terroristes » de la route.


 

Vous vous souvenez de la vie en voiture dans les années 80 ? Pour ceux d’entre vous qui n’ont pas connu cette époque (dorée), voilà comment vivaient les automobilistes, il y a quarante ans. On descendait de chez soi, un matin de printemps, pour prendre sa Golf GTI. Là même où on l’avait garée. C’est-à-dire (gratuitement) devant son immeuble. On mettait le contact et, dix minutes plus tard, on était à la fac ou au boulot. Sur le périph ou sur les quais.

J’ai bu une demi-coupette de Pommery au pot d’adieu de Jean-René. Mais je n’ai pas la tête qui tourne. Je dois avoir 0,01 gramme d’alcoolémie. J’ai honte et je suis conscient d’être « un danger pour la société »

À peine le temps de faire chauffer le moteur. On traversait Paris en dix minutes. Et les rares motos que l’on croisait étaient conduites par des livreurs de journaux en side-car Béhème ou des facteurs en Vespa. On allait de la Porte Maillot à Saint-Lazare en trois minutes. De la Madeleine à Clichy en dix. On faisait Bastille-Concorde en un éclair. Et, en pleine nuit, avec tous les feux synchro, on pouvait passer de Boulogne à Bercy en un rien de temps. Il n’y avait pas de radars, pas de ralentisseurs, pas de ceintures, pas de voies de bus, pas de vélos, pas de contrôle technique et beaucoup moins de feux. Lelouch filmait la traversée de Paris, de l’Étoile à Montmartre, en Ferrari à 5 heures du mat. Les taxis faisaient fumer leur « Indenor » aux stations. Et on se faisait klaxonner sur la voie « express » Pompidou quand on roulait à moins de 80 km/h. Il y avait des Mercedes Pagode boulevard Suchet. Des Ferrari 250 GTE dans les rues de Neuilly. Des 911 dans le 17ème. Des R8 Gordini à la Bastille. Les moins chanceux allaient au Bazar de l’Hôtel de Ville en autobus Berliet, en taxi Slota jaune et noir, et les flics roulaient en 404 pie. Il y avait des pompes à essence partout, des pompistes attentionnés en uniforme qui se précipitaient pour vous servir et des garages en hauteur en pleine ville avec des ascenseurs pour les voitures ! Le super était à 4 francs (0,60 centimes d’euros). Le dimanche matin, on faisait la course en Mini Cooper sur les extérieurs. Et, en prenant de l’élan, on pouvait même racler les pots de sa Coccinelle dans la descente du tunnel Dauphine. Tout le monde connaissait la bosse de l’Alma. Pour « sortir propre » des voies sur berges, dans le tunnel, « fallait faire corde-corde, gauche droite, sans ça on pouvait se manger le muret » conseillaient les pros de l’époque. Lady Di avait 20 ans et monsieur Paul, son futur chauffeur, faisait comme tout le monde, il roulait à tombeau ouvert. C’était le paradis, je vous dis. Bien sûr, c’était moins « secure ». Il pouvait même y avoir des accidents. Mais la ville circulait. La cité fonçait. Paris se déplaçait. Et le professeur Got maugréait déjà dans son bureau de Garches. 

On pouvait même casser son moteur en descendant sur la Côte en essayant de taper une DS 23. On achetait des Jaguar d’occasion pour 2 000 euros, des Alfa Giulia Sprint véloce pour 1 000. 

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Il y avait six voies avenue Marceau, cinq boulevard du Montparnasse et on se garait sur les Champs dans les contre-allées pour aller au ciné. La nuit, en s’y prenant bien, on pouvait même décoller légèrement en passant sur la bosse devant le garage BP Paul-Doumer. Mais ça, comme dit la pub, c’était avant. 

Terrorisme routier

J’ai bien conscience, qu’en écrivant ces lignes, je risque la prison pour apologie du terrorisme routier. Les menottes pour appel au meurtre. Ou pire, le retrait de permis à vie pour violence routière en réunion. De toute façon, il y a prescription. Cependant, ce que certains pourront vivre comme un rêve, un délire ou même des menteries était pourtant le quotidien de bien des citadins. Lamentable me direz-vous ? C’est pas faux. Je n’en suis pas totalement fier. Je baisse même un peu les yeux. Mais c’était tellement bien !

Ce matin, en composant le code d’accès de la descente de mon ascenseur (qui n’est pas le même que celui de la montée), non sans avoir pris le soin de fermer la porte de mon logis à double tour et branché l’alarme, je me souviens de cette époque fichtrement révolue. Il est 6 heures 30 du matin et je me demande déjà comment je vais bien pouvoir franchir la Porte Maillot pour aller bosser. Victime de la relégation périurbaine (banlieusard, en vieux français), et habitant aux alentours de Puteaux, je vais tenter un voyage de moins de quarante-cinq minutes à une heure où il n’y a guère que les camionnettes d’artisans pour encombrer les rues. Et, pourtant, je ne suis pas au bout de mes peines. Je cherche nerveusement mon bip de parking. Ouf. Il est rangé à côté de celui de mon immeuble et de celui de mon bureau. Pas question de laisser la bagnole dehors et de me la faire rayer par un Vélib’. J’ouvre ma voiture avec la télécommande (dont je viens de changer les piles puisque l’alerte tableau de bord me l’ordonne depuis une semaine). Je m’enroule dans ma ceinture pour faire taire la sonnerie stridente d’alerte. Appuie sur les armements d’airbags et rentre le code de ma boîte de « signalisation pistage antivol international ». Après avoir franchi deux portes sécurisées par des caméras, je branche le Bluetooth de mon IPhone. Puis je démarre ma voiture (qui se ferme automatiquement, protection anti car-jacking oblige). Je glisse ma sacoche sur le sol pour éviter de provoquer les casseurs de vitres et j’attends prudemment que la porte du parking se ferme derrière moi, afin d’éviter qu’un SDF ne s’y engouffre. Puis, je franchis les quatre ralentisseurs qui séparent ma rue du boulevard. J’allume la radio afin de vérifier que nous ne sommes pas en alerte pollution. Je vérifie la validité de ma vignette Crit’Air, le voyant du filtre à particules. La présence (rassurante) de mon gilet jaune phosphorescent, de mon triangle de pré-signalisation et de mon alcootest jetable est bien la preuve que je suis bel et bien, ce jour-là, totalement en règle. Au passage, je checke aussi ma vignette d’assurance et la validité de mon contrôle technique, on n’est jamais trop prudent. Mon GPS me salue de sa voix mécanique, comme d’ailleurs mon Coyote qui pépie de joie et mon application Waze qui m’indique deux informations essentielles: le McDo le plus proche et les prochaines nocturnes du magasin Ikea d’Asnières. « Bonjour, me dit-il, il y 4 700 radars en France et bonne journée. » Le compteur de pression des pneus indique 2,5 bars à l’avant et à l’arrière. Les phares au Xénon éclairent comme en plein jour et mon détecteur de charge de batterie indique 14,2 volts. Je suis donc rassuré. Et, enfin prêt, pour dix kilomètres de rêve en toute sécurité à 13 km/h de moyenne. Après 30 feux rouges, 3 radars de feu, 7 de vitesses, l’escalade d’une vingtaine de ralentisseurs, le frôlement des nouveaux séparateurs de voies (en granit rose) avenue de la Grande-Armée et un blocage de forains matinal à l’Etoile, l’angoisse me prend soudain à la gorge. À quelle vitesse ai-je bien pu passer le feu Hoche – Saint-Honoré ? N’étais-je pas à plus de 50 km/h ? N’y a-t-il pas un risque pour que l’opérateur de la caméra infrarouge du carrefour ait pris mon grattage d’oreille pour un appel téléphonique? Je rumine cette interrogation qui m’obligera à guetter nerveusement le courrier ces prochains jours et me concentre sur ma dernière mission. Il est 7 h 15 et mon voyage mon calvaire prend presque fin. Il ne me reste plus qu’à trouver une place de stationnement. Deux solutions s’offrent alors à moi pour commencer sereinement la journée: soit le parking à 39 euros les douze heures, soit la place en surface à 8 euros les deux heures (espérant que les pervenches 2.0 n’aient pas changé leur ronde qui les amène à passer chaque jour à 10 h 30 puis à 15 heures, ce qui représente une économie de 25 euros).

Entre les places réservées aux livraisons, aux transports de fonds, aux handicapés, aux motos, aux Vélib’, aux Autolib’, aux véhicules électriques, aux écoles protégées par le dispositif Vigipirate et aux taxis, je trouve par miracle un emplacement susceptible d’accueillir ma voiture de 4,90 m de long. 

Et oui, ayant un âge certain et appréciant l’espace, le confort et la puissance, je fais partie de la génération des automobilistes qui roulent gros, puissant et donc allemand. Un salaud en somme.

Rentrer au bercail 

Douze heures plus tard, la journée s’achève enfin. Mon 4×4 d’occasion étoilé m’attend sagement non loin du bureau. Il n’a pas l’air rayé et les rétroviseurs ont l’air fonctionnel. C’est un miracle qu’un clochard n’ait pas lâché dessus une gerbe de sauvignon blanc ou qu’un enfant n’ait pas ruiné une porte avec ses patins à roulettes en sortant de l’école. Il n’y a guère que le tombereau de prospectus qui couvre le pare-brise, pour attester de mon arrivée matinale. Promo sur les massages chinois au caniveau. Il est temps de rentrer au bercail. Mais cette fois, pas question de feinter avec les horaires. On est dans le flot jusqu’au cou. Dans la merde. J’ai bu une demi-coupette de Pommery au pot d’adieu de Jean-René. Mais je n’ai pas la tête qui tourne. Je dois avoir 0,01 gramme d’alcoolémie. J’ai honte et je suis conscient d’être « un danger pour la société ». Une bombe roulante comme disent les journalistes qui en connaissent un rayon sur la tisane. Mais je vais quand même tenter de rentrer chez moi. Je sais, c’est moche.

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Il y a du monde partout. Même les petites rues sont bouchées. Waze m’envoie dans des « short-cut » improbables. Vélib’, vélos, deux roues, motos, patinettes, skateboards, monocycles, c’est la guerre sur les trottoirs et sur le pavé. Piétons gueulards, brassards lumineux, chasubles phosphorescentes, « spot light » dans le dos, sur les casques… Les chaussées dansent de mille feux devant mes yeux usés par une journée sur écran. C’est Halloween. Le black Friday. Pare-choc contre pare-choc, je me bats pour dix centimètres. Un coursier qui force le passage, un vélo qui me frôle. Je cache ma montre, pas envie de me faire casser une vitre pour trois aiguilles et une date. Une bouche de métro vomit ses « usagers » et m’oblige à prendre le feu orange. A droite, à gauche, ils sont partout comme des grappes de fourmis sur une saucisse abandonnée. Lequel vais-je toucher dans le virage ? Celui qui me double à droite en scooter ou l’autre cinglé qui tourne avec son clignotant bloqué en sens inverse et son siège bébé? Toi aussi, choisis ta proie. Au feu de l’Etoile, les deux roues s’agglutinent comme des abeilles à l’entrée de la ruche. On se croirait à Marrakech. Il ne manque plus que des remorques tirées par des ânes. Flics en apnée, pompiers bloqués « encore une belle journée, l’ami Ricoré » chante la radio. Enfin, la banlieue se profile. Les portes de Paris égrènent les voitures qui fuient, comme un filtre laisse passer les gouttes de café. Au fil des rues qui mènent aux maisons, le trafic se fluidifie. Il y a plus d’arbres. D’espaces verts. De gens qui promènent leur chien. Comment font-ils pour être là si tôt? Cochons de Rttistes, chômeurs ou rentiers? Cela fait quatorze heures que je suis debout. La porte du parking s’ouvre enfin. J’ai passé trois heures dans la bagnole pour faire moins de vingt bornes. Consommé sept litres de sans-plomb 95. J’ai hâte de trouver mes impôts dans la boîte à lettre. C’est bon la liberté. Vive la modernité. La société inclusive et la mobilité pour tous. 

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François Tauriac
François Tauriac est journaliste éditorialiste (ex France soir et Figaro) et conseil en communication.
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