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« Un héros »: Tartuffe en Iran ?

En plus d’une performance cinématographique remarquable, « Un héros« , le dernier film d’Asghar Farhadi, dresse un tableau sociologique acéré d’un Iran où l’Islam gouverne…


Aucun doute, plus encore qu’un cinéaste exceptionnellement doué, Asghar Farhadi demeure, à l’approche de la cinquantaine, au premier chef un scénariste hors pair.

Délectable et cruelle, sa filmographie (neuf longs métrages en tout) ne connaît aucune baisse de régime. On se souvient d’« Une séparation« , il y a cinq ans, imbroglio virtuose autour d’un divorce au pays des mollahs. Dans « Le Passé« , en 2013, avec Tahar Rahim et Bérénice Bejo, ce directeur d’acteurs époustouflant décalait ses impeccables constructions intellectuelles dans le contexte de la banlieue pavillonnaire française. En 2018, il s’échappe une fois encore de son Iran natal pour tourner, en Espagne, le thriller rural « Everybody Knows », porté par un sens du récit phénoménal – avec Penelope Cruz, Javier Bardem et le génial acteur argentin Ricardo Darin.

Dans Shiraz la provinciale

Toujours des histoires contemporaines, corrosives à souhait, où s’affrontent, sous le regard impuissant des enfants, les membres de familles disjointes, sous la férule combinée d’autorités judiciaires, politiques et morales. Pas la moindre fadeur, un agencement de haute précision, un montage au millimètre, nul prêche moraliste à la clef. Récompensé d’un Grand Prix à Cannes cette année, « Un héros » nous ramène, non plus à Téhéran cette fois, mais à un millier de kilomètres de la capitale : à Shiraz, patrimoine architectural de l’ancienne Perse, célèbre pour ses tapis. Cette implantation a son importance : provinciales, les mœurs y sont plus rigoureuses, les relations humaines plus solidaires ; loin du centre, les réseaux sociaux y répandent davantage la rumeur, tandis que la télévision met l’intimité sur la place publique.

Les traits animés d’un perpétuel demi-sourire, Rahim, jeune divorcé et père de famille incarcéré depuis trois ans pour dettes, profite des rares permissions de sortie qui lui sont accordées pour retrouver en secret sa maitresse, avec qui il rêve d’un remariage. La revente d’un sac rempli de pièces d’or qu’elle a trouvé par hasard devrait lui permettre de rembourser son intraitable créancier, et de sortir de prison. Point de départ de péripéties serrées, dont les protagonistes sont tout à la fois les instigateurs, les otages et les victimes : parentèles des parties en conflit, enfant bègue mis à contribution, chauffeur de taxi accommodant avec les faits… Derrière les rebondissements qui tiennent le spectateur captif de l’intrigue pendant plus de deux heures (Le sac d’or a-t-il été volé ? Que va inventer le débiteur pour se soustraire aux suspicions qui pèsent sur lui ? Quelles raisons aurait son créancier de ne pas transiger ? Comment chacun cherche-t-il à sauver la face ? Jusqu’à quel point les comparses sont-ils instrumentalisés ? Etc.) se dévoile la physionomie peu glorieuse d’une société sous la triple emprise des « bonnes mœurs », du couperet de la peine de mort, du règne omniprésent de l’hypocrisie, de la corruption, du mensonge. A commencer par ce « héros », qui ne cesse de proclamer à qui veut l’entendre qu’il dit la vérité, alors qu’il la manipule avec constance, avec les mines de la bonne foi. Mensonger, à l’instar de la télévision d’Etat, ou même de cette féminine association de bienfaisance : tous biaisant avec la vérité, à des fins d’édification ou dans leur intérêt bien compris.

Une immense prison: l’Iran

Nouvel exercice de sociologie appliquée, en ce pays délicieusement inclusif où l’homme, après Allah, est roi. En immersion dans la réalité propre à cette attrayante dictature théocratique, le film de Farhadi, au-delà de l’allégorie, dispense pour l’œil du spectateur occidental un tableau vivant frappé au coin d’un certain exotisme, celui de la vie quotidienne dans la classe moyenne en son décor : logis surencombrés d’objets, au mobilier éclectique autant que hideux ; rituel des repas ; chromatisme et typologies vestimentaires ; intensité du trafic urbain, vie des marchés, etc. C’est le versant documentaire du film.

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Le dénouement d’« Un héros » confirme symboliquement ce que l’on savait : la République d’Iran n’est jamais qu’une immense prison. Le plus étrange, dans ce contexte, c’est la façon dont son cinéma contemporain, d’une qualité supérieure (cf. « La loi de Téhéran », de Saeed Roustayi ; « Trois visages » ou « Taxi Téhéran » de Jafar Panahi ; « Un homme intègre » ou « Au revoir », de Mohammad Rasoulof – pour ne citer qu’eux), esquive la censure d’État, alors même que ses thématiques renvoient crûment à la face des barbus une réalité peu obligeante à l’égard du régime qu’ils incarnent. Certes, au pays des aveugles les borgnes sont rois.

Mais tout de même…


Film de Asghar Farhadi. Avec Amir Jadidi, Moshsen Tanabandeh, Fereshteh Sadraorafall.
Iran, France. Durée : 2h08.

Quand le wokisme s’infiltre à la Commission européenne

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Dans un « manuel de la communication inclusive », la commissaire européenne à l’Égalité a récemment proscrit officiellement une liste de mots et expressions, en vue de mieux « refléter la diversité » et de lutter contre les « stéréotypes profondément ancrés dans les comportements individuels et collectifs »… Tout cela ressemble fort à une nouvelle police des mots !


À défaut de ne vouloir vexer personne, ce guide a à mon avis fait bien pire : la mise à l’index d’une civilisation dont tous les Européens héritent.

Son contenu a de quoi surprendre, et surtout inquiéter. Parmi les termes censurés ou remplacés: « Mesdames et messieurs » (et réciproquement « M. » et « Mme »), « les deux sexes », « Noël », le prénom « Marie », j’en passe et des horreurs ! Le guide, dénoncé par le quotidien italien Il Giornale, pouvait bien susciter l’émoi – si ce n’est l’effroi – jusqu’au Vatican. Dit « pour une communication inclusive », la recette concoctée par la commissaire Helena Dalli est pourtant de l’ordre de l’exclusif. Dieu nous sauve (si je peux me permettre), cette dernière a finalement décidé de « retravailler » ce guide. Mais la sentence est tombée : le wokisme s’est bel et bien infiltré au sein de l’exécutif européen.

Il doit être noté que la commissaire maltaise n’en est pas à son premier exploit. La semaine précédente, elle avait reçu en termes élégants (c’est une litote) le Femyso, cette association de jeunes musulmans à l’origine de la campagne (retirée) du Conseil de l’Europe sur la « liberté dans le hijab ». On est à des années lumières du sommet de Copenhague de 1973, où les futurs Neuf affirmaient leur ambition d’introduire « l’identité européenne ».

A lire aussi: La beauté est dans la diversité, comme la liberté est dans le hijab?

Avec ce guide, on voit encore que l’enfer est (a priori) pavé de bonnes intentions. Car si sa finalité est de ne blesser personne, et que personne ne peut à première vue être en désaccord avec cela, il rend légitime en réalité ces discours « systémiques » qui voient une offense partout et dans chaque situation, sans même se demander si les personnes qui en sont supposément à l’origine en ont l’intention. Ces termes, dont l’usage est déconseillé dans le document, sont gravés dans le marbre de la civilisation européenne depuis des siècles. Ce sont nos traditions européennes qui sont remises en cause par une Commission sensément gardienne des traités, lesquels mentionnent à l’article 3 du Traité de l’Union européenne que cette dernière « respecte la richesse de sa diversité culturelle et linguistique, et veille à la sauvegarde et au développement du patrimoine culturel européen. »

Unis dans la diversité, on avait dit…

Le guide est rédigé en anglais exclusivement. 70% des textes produits ne feraient jamais l’objet d’une traduction dans les institutions de l’UE. « Unis dans la diversité », devise européenne quand tu nous tiens…

« Refléter la diversité » au sein de l’Union européenne impliquerait, au contraire, de proposer des traductions d’abord, et de ne pas déconseiller l’usage de termes du simple fait qu’ils ont une connotation chrétienne ensuite, car le christianisme fait précisément partie de cette « diversité culturelle » du Vieux Continent, si ce n’est davantage. Réciproquement, les autres confessions présentes sur le territoire européen doivent être respectées, même si elles sont minoritaires.

Alors qu’au début de son mandat, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen annonçait la création d’un portefeuille pour « la protection du mode de vie européen », également en charge des migrations – vite remplacé par le terme « promotion » face aux critiques [1], la démarche est aujourd’hui reniée par une des commissaires. Le « en même temps » n’est donc pas une spécificité du président Macron, il est aussi le mode opératoire de la Commission.

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Plutôt que de remplacer (entre autres exemples nombreux et infâmes) « la période de Noël peut être stressante » par « la période des vacances peut être stressante », il semble préférable – et bien moins stressant – que nous respections les us et coutumes du patrimoine européen – c’est-à-dire les nôtres -, nonobstant le statut, l’orientation sexuelle, la religion ou d’autres considérations qui regardent chacun.  


[1] L’appellation initiale « protection de notre mode de vie européen », qui a suscité la polémique, a finalement été rebaptisée « promotion du mode de vie européen ». Margaritis Schinas, qui a hérité de cette vice-présidence très large, doit s’occuper à la fois de la culture, de l’éducation, du sport, de l’intégration des migrations et de la sécurité. Source Le Monde.

Joséphine Baker aimerait-elle la France de Macron?

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Joséphine Baker ne serait pas bien dans la France d’aujourd’hui, selon Philippe Bilger


On peut trouver déplacée, dans la vidéo de candidature d’Eric Zemmour, son exploitation de la geste gaullienne par l’écart évident entre cette Histoire et sa propre trajectoire mais aucune raison pour cela de déverser sur l’essayiste enfin candidat des tombereaux de haine, comme l’absurde « totalement ignoble » de Gérald Darmanin ou quelques autres réactions poussant encore plus loin que d’habitude leur détestation. Des rats vont quitter le bateau Zemmour : je suis d’autant plus à l’aise pour dénoncer ce comportement si lâche mais tellement prévisible que, pour ma part, je ne suis jamais monté sur celui-ci et que sa candidature m’est apparue depuis le début comme une mauvaise idée qui allait lui faire perdre une incontestable aura médiatique. Quel que soit son futur – je crains, pour lui, qu’il ne se retrouve pas au second tour -, ma réserve initiale n’en sera pas modifiée. Certes on pourra me rétorquer que tous les thèmes auxquels il tenait ont été prédominants dans le débat public et que donc d’une certaine manière il a déjà gagné. Il n’empêche que dans le début de cette vidéo à la fois atypique et forçant sur le grandiose, avec un texte remarquable dans la forme, une immense nostalgie s’est exprimée à l’égard d’une France disparue, glorieuse pour son Histoire, sa littérature, ses savants, ses réussites, son universalité, sa beauté. J’entends bien que, si j’adhère absolument à ce sentiment, je n’irais pas jusqu’à oublier qu’aujourd’hui il serait inconcevable de voir la continuation parfaite de ce passé si cher à beaucoup de Français, ceux qui ont de la culture en tout cas et qui ne placent pas forcément la République au-dessus de la France.

L’abstraction des principes et des valeurs au-dessus de la proximité chaleureuse, viscérale et inconditionnelle avec leur réalité nationale.

Quand je lis dans Le Figaro qu’avec la belle panthéonisation de Joséphine Baker, « Macron oppose la France de cette dernière à la vision décliniste du pays », il me semble que c’est appréhender de manière partiale notre temps, en se servant abusivement du passé pour prétendre célébrer notre présent, que de soutenir une telle opposition. Si j’avais formulé des réserves sur cette panthéonisation, j’avais tort. Moins évidemment sur cette magnifique et pluraliste Joséphine Baker que sur cette banalisation des honneurs et des cérémonies dont le président s’est fait une spécialité. On peut – et c’est mon cas – aimer Joséphine Baker précisément parce qu’elle est une figure admirable de la France d’hier, une patriote n’ayant juré que par elle, une artiste fière de ce pays et donc naturellement vouée à lui porter une affection sans limite ; mais en même temps avoir naturellement une vision décliniste de la France de maintenant.

Il serait absurde de dresser un tableau sombre de la nation sur tous les plans mais qui est de bonne foi ne saurait contester que le pouvoir d’aujourd’hui – il hérite aussi de beaucoup de lâchetés et d’impuissances – a favorisé un délitement, n’a pas su lutter contre ce qui peu à peu fait surgir chez beaucoup de citoyens la certitude que la France qu’ils aimaient les a en effet quittés. Joséphine Baker, à l’évidence, ne serait pas bien dans la France d’aujourd’hui. On lui a rendu un bel hommage justifié mais elle ne peut pas nous consoler de vivre ce qu’on vit, ce qu’on subit. Il est doux seulement de savoir qu’elle a existé…

Un avocat rock’n’roll

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Fabrice Epstein est entre deux mondes, la justice et la musique. L’avocature à haut risque et le rock sulfureux. Il publie un nouveau livre, Rock’n’roll justice


« On se retrouve vers le Père-Lachaise ? Tout près de Morrison ? » C’est avec ces mots que Fabrice Epstein, avocat à la cour et passionné de rock à la ville, me donne rendez-vous. Il en tire un nouveau livre, Rock’n’roll Justice, où figurent certaines des chroniques qu’il écrit chaque mois pour Rock & Folk. Il s’agit de chroniques judiciaires, un peu romancées, auxquelles l’auteur insuffle un aspect quasi mythologique car, oui, le rock’n’roll est une mythologie, avec son épopée, ses dieux, son bruit et sa fureur. Du simple plagiat à l’assassinat. « Le rock’n’roll a sauvé ma vie », disait Lou Reed. Je ne sais pas si le rock’n’roll a sauvé la vie de Fabrice Epstein, mais il a sauvé sa convalescence, quand il s’est cassé la jambe à l’âge de dix ans et qu’il a écouté en boucle les albums des Pink Floyd de son père. Les fans de rock le savent, pour accéder à la parole sacrée, que ce soit celle d’Elvis ou des Sex Pistols, il faut un passeur. Et pour Fabrice, ça a été son père, tout simplement.

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« Je ne voulais pas écrire un énième livre sur le rock, que pourrais-je apporter de plus ? Jai fouillé partout sur internet, et je me suis aperçu qu’il n’y avait rien sur l’histoire juridique du rock’n’roll. » Qu’à cela ne tienne, il décide de faire cohabiter ces deux termes qui ne vont pas forcément ensemble : le rock et la loi. « I fought the law and the law won », chantaient les Clash, et Fabrice Epstein l’a bien compris. Cet homme au doux regard bleu, avec des faux airs de Woody Allen, aime les défis. En 2014, il a pris la défense d’un génocidaire rwandais, Pascal Simbikangwa, devant la cour d’assises de Paris. Mais pour ce petit-fils d’un rescapé de la Shoah, cela a été bien plus qu’un défi. Pourquoi l’a-t-il fait ? Il s’en est expliqué dans Un génocide pour l’exemple (Le Cerf). C’était pour lui un moyen de se confronter à cet héritage si pesant qui peut conditionner la vie de ses dépositaires. Poser le fardeau à terre pour continuer à avancer.

Fauteurs de troubles

Mais revenons à nos fauteurs de troubles. « Comme la justice, le rock raconte des histoires, permet de mieux comprendre l’être humain, d’approfondir ses comportements », dit Epstein. C’est ce qui est passionnant dans son livre : il raconte des histoires. Les groupes et les chanteurs des années 1960 qui se plagient allègrement les uns les autres, les managers escrocs, dont celui d’Elvis, le célèbre « colonel Parker », et les meurtriers, comme Phil Spector, producteur mythique, ou encore Sid Vicious, le bassiste des Sex Pistols, symbole du « vivre vite, mourir jeune ». Tout cela est écrit dans un style riche, imagé, avec pléthore de références bibliques, car le rock’n’roll est fondateur : « Il était un temps où le peuple attendait la sortie d’un disque des Beatles et de Dylan comme les Hébreux le 11e commandement. »

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En 1976, Georges Harrison, le guitariste des Beatles – l’un des dieux du panthéon rock’n’rollesque –, est accusé de plagiat pour son tube My Sweet Lord. Dès l’intro, on reconnaît en effet la mélodie de He’s so fine, le tube des Chiffons, un girls band new-yorkais, les volutes hindouisantes en moins. Harrison est condamné à verser 587 000 dollars à la maison de disques. Il plaide le plagiat involontaire, et cela est intéressant car, pour Carl Jung, « la musique touche un matériel archétypal si profond, que ceux qui la jouent ne s’en rendent pas compte ». Il est donc possible qu’Harrison ait dit vrai. À l’époque bénie des 60’s, la musique circule et relie ses hérauts les uns aux autres, comme un mystérieux fil d’Ariane.

Jim Morrison: « Do you want to see my… » 

Du scandale, le rock’n’roll, musique de hors-la-loi, n’a cessé d’en faire en bousculant l’ordre établi. « Celui qui blasphème nominativement l’Éternel devra être mis à mort », lit-on dans le Lévitique (24:16). Lorsque Lennon, dans d’une interview accordée à une journaliste américaine, affirme que les Beatles sont plus célèbres que Jésus, il provoque un tollé et se voit effectivement menacé de mort ! Mais cette citation n’est qu’un bout de phrase extraite de son contexte. Ce qu’il dit est bien plus intéressant : « Le christianisme s’en ira, il décroîtra et il disparaîtra […], nous sommes plus populaires que Jésus, mais je ne sais pas qui disparaîtra en premier, le rock’n’roll ou le christianisme. » J’ai toujours pensé que le rock’n’roll, avec ses rituels, ses disciples et ses prophètes (chacun le sien), était le dernier avatar du christianisme. Aujourd’hui, on dit que le rock est mort, sacrifié sur l’autel de la société du spectacle – entre autres –, mais des thaumaturges défilent à son chevet, et Fabrice Epstein en fait partie (il partage d’ailleurs son patronyme avec Brian Epstein, le manager des Beatles).

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Les prophètes ont été nombreux, et plus sulfureux les uns que les autres. Jim Morrison en est un, un vrai, avec ses concerts aux allures de messes défiant tout ordre moral. Le 1er mars 1969, jouant à Miami, ivre et éructant, il menace de montrer son sexe sur scène : « Do you want to see my… » Il est jugé pour exhibitionnisme, ébriété, outrage aux bonnes mœurs et condamné, sans aucune preuve, à six mois de prison ferme. Pour échapper à sa peine, le « roi lézard » s’enfuit à Paris. C’est là qu’il meurt, le 3 juillet 1971.

Rock’n’roll Justice comporte aussi un chapitre sur des procès imaginaires dans lesquels maître Epstein s’imagine plaider la cause de Sid Vicious, accusé du meurtre de sa petite amie, mais qui n’a jamais comparu devant un juge : il meurt d’overdose avant son procès…

Toujours être du côté des perdants, magnifiques ou non, cela pourrait être une définition du rock’n’roll.

Fabrice Epstein, Rock’n’roll Justice, La Manufacture des livres, 2021.

Rock'n'roll justice: Une histoire judiciaire du rock

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Tristane Banon contre l’égarement néoféministe

Dans son dernier livre [1], Tristane Banon se dresse contre la victimisation “systémique” des néoféministes wokisées. Alors, forcément, Isabelle Marchandier – chroniqueuse anti-woke toujours à l’affût – l’a lu pour Causeur…


À l’heure où les hasthag #metoo déferlent sur la toile et font tomber les puissants et les icônes d’hier, lire le dernier essai de Tristane Banon [1], une féministe pas comme les autres, s’avère salutaire. Derrière sa silhouette fluette, Tristane Banon est une femme forte, une amazone guerrière comme l’ont été les féministes des années 70 – lesquelles se considéraient plus comme des combattantes que comme des éternelles victimes. 

En prenant la plume, Tristane Banon livre une bataille non pas sur le terrain de l’acharnement judicaire contre son ancien agresseur présumé, mais sur le plan idéologique contre toutes ces néoféministes qui ont instrumentalisé le statut de victime au détriment de l’égalité entre les sexes et du droit des femmes. 

Selon Banon, le féminisme s’est perdu dans les abimes d’une victimisation qui est bien “systémique”, elle, pour le coup ! La paix des sexes, le titre de l’ouvrage, résonne comme une provocation. Provocation adressée à la face des militantes professionnelles qui préfèrent dégainer #balancetonporc dans des tribunaux populaires 2.0 au moindre dérapage verbal d’un goujat qui oublierait les codes de la galanterie, plutôt que de défendre Mila ou les femmes afghanes prisonnières de la terreur misogyne exercée par la charia talibane.

Non à l’assignation à résidence victimaire!

Victime, Tristane Banon l’a été. Mais aujourd’hui, elle ne l’est plus. Victime un jour ne veut pas dire victime toujours, martèle celle qui est parvenue à s’échapper de l’ « assignation à résidence victimaire » où certains aimeraient l’enfermer à perpétuité.

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L’essayiste Rachel Kahn – qui écrit dans Franc-Tireur et que Macron aurait récemment recruté pour sa prochaine campagne électorale – a également eu droit au même genre de traitement déshonorant. « Un jour on m’a dit que je ne méritais pas ma couleur » raconte-t-elle de son côté, dans son dernier essai, « Racée». Là aussi, le titre était très évocateur. On attend d’elle de jouer un rôle : « être racisée, afro-descendante intersectionnelle faisant partie d’une minorité… », cocher les cases « discriminée » et « victimisée ». Ce déterminisme qui essentialise dans une couleur de peau ou dans un sexe est aux antipodes de l’existentialisme émancipateur de Simone de Beauvoir chez qui Tristane Banon puise sa réflexion. Tristane Banon se révolte et s’enflamme contre « ce carré de VIP de féministes autoproclamées qui décident qui est victime et qui ne l’est pas » et qui ne veut surtout pas « vexer un autre club de victimes » au nom de la grande lutte intersectionnelle.

L’ordre hétéropatriarcal, qui y croit encore?

Sortir du rang victimaire, c’est donc ce qui lui reprochent les militantes enragées comme l’imbuvable Sandra Muller. Ne pas s’identifier comme victime de l’ordre hétéropatriarcal, jugé comme structurellement misogyne, reviendrait à trahir la cause des femmes. Tristane Banon raconte sa rencontre avec celle qui fut à l’initiative de #balancetonporc et qui a depuis l’égo aussi gonflé que les biceps d’un champion du monde du culturisme. Une anecdote piquante à souhait, qui vaut à elle seule l’achat du bouquin !

Tristane Banon s’inquiète de la montée en puissance de la « dictature victimaire » et de deux phénomènes corollaires :

  • L’émergence d’une volonté de voir accordés des droits spécifiques selon le genre, quitte à piétiner le principe universel de l’égalité entre les sexes ;
  • Les menaces que les féministes font planer sur la prescription ou la présomption d’innocence ;

Pourtant, Banon dit qu’elle a été victime d’un homme qui fut sauvé par la prescription. Mais elle n’est pas favorable à l’abolition de ce principe fondamental de notre État de droit. En abolissant la limite temporelle au-delà de laquelle une plainte n’est plus recevable, le droit de porter plainte à perpétuité n’inciterait pas les victimes à agir. « Il m’appartenait à porter plainte plus tôt » confesse Tristane Banon, en référence à son procès contre DSK. L’imprescriptibilité enfermerait selon elle les victimes dans un statut victimaire mortifère, qui entretient le traumatisme subi et rend difficile la reconstruction.

La présomption d’innocence, ensuite, c’est l’autre principe garant de nos libertés remis en cause par les militantes féministes qui entendent le remplacer par le principe de véracité selon lequel seule la parole de la plaignante suffirait comme preuve. (C’est le stupide slogan “Je te crois” NDLR). Tristane Banon craint de nous voir rentrer dans le règne de l’arbitraire.

Alors que le moindre fait de violence subi par les femmes médiatisé remet une pièce dans la machine d’un binarisme primaire, où la misandrie est la règle et où les rôles sont distribués d’avance entre les femmes nécessairement victimes et les hommes nécessairement coupables, Tristane Banon place le courage de la nuance au cœur de sa réflexion, dévoilant ainsi avec force la grande mascarade de ces néoféministes d’estrade devenues en fait plus woke que féministes.


[1] La paix des sexes, Editions de l’Observatoire.

La paix des sexes

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Immigration illégale: des ONG contre l’État

Au-delà de leur mission d’aide humanitaire aux étrangers, de nombreuses associations suventionnées défendent un « droit de migrer » qui n’existe pas. Leur méthode est simple pour elles et ruineuses pour l’Etat : saturer les tribunaux pour ralentir les reconduites aux frontières.


Le chiffre serait à peine croyable si la source n’était pas de première main : « Entre 40 % et 50 % du contentieux administratif en France vient des étrangers », a révélé le patron de la direction générale des étrangers en France (DGEF), Claude d’Harcourt, le 27 mai 2021, lors de son audition par la commission d’enquête parlementaire Nadot-Krimi sur les migrants en France. Pour mémoire, la justice administrative a vocation à examiner l’ensemble des litiges qui concernent les pouvoirs publics, du permis de construire délivré par une commune au désaccord sur une pension de retraite. Autant dire qu’en théorie, les mesures d’éloignement prononcées contre des étrangers en situation irrégulière devraient constituer un contentieux de niche. Ce n’est plus le cas. Les conséquences sont graves. « La multiplication des référés de suspension met sens dessus dessous le fonctionnement de nos juridictions administratives », a insisté Claude d’Harcourt, en dressant l’addition : cette « judiciarisation systématique », visant à mettre des bâtons dans les roues de l’administration, coûte à notre pays « 17 millions d’euros chaque année ».

Ce sont très rarement les étrangers eux-mêmes qui vont en justice pour contester leur expulsion. Dans l’immense majorité des cas, ils sont appuyés par des associations, parfois elles-mêmes massivement subventionnées par l’État ! La Cimade en est la meilleure illustration. Elle a mis en ligne un modèle de référé-suspension comportant les mentions juridiques idoines. Il suffit de renseigner l’état civil du requérant. Le concours d’un avocat n’est même pas obligatoire.

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Un « droit de migrer » imaginaire

En 2020, la Cimade annonce avoir touché 5,7 millions d’euros d’aides publiques, sur un budget total de 17,8 millions d’euros. Ce soutien n’est pas illégitime, l’association remplissant par ailleurs des missions de service public. Créée en 1939, affiliée à la Fédération protestante de France, la Cimade (acronyme de « Comité inter-mouvements auprès des évacués ») est un acteur historique de la représentation des demandeurs d’asile et des réfugiés. Son bilan, sur la durée, est à saluer. Le problème est que depuis une dizaine d’années au moins, sa position a glissé. Initialement, elle était au côté des étrangers en situation irrégulière, au nom du « respect des droits et de la dignité des personnes », comme le disent ses statuts. Elle est désormais du côté des migrants en tant que tels, ce qui n’est pas du tout la même chose. L’organisation invoque désormais un étrange « droit de migrer », sur la base de l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui consacre le droit de « quitter tout pays, y compris le sien ».

Les juristes de la Cimade ont trop de métier pour ne pas saisir la nuance : le droit de quitter son pays n’emporte pas celui d’entrer n’importe où par effraction, sauf à se revendiquer no-border radical. Très peu d’associatifs osent le faire, en réalité. Le no-borderisme soft, en revanche, a largement gagné la partie. Le Secours catholique défend désormais lui aussi « la reconnaissance au niveau international d’un droit à migrer ». Dans la région de Calais, cette position passe pour une évidence, à l’Auberge des migrants (créée en 2008), comme à Utopia56 (créée en 2016, subventionnée par la ville de Paris au démarrage), voire à Emmaüs. À longueur de communiqués, ces associations insistent sur le fait que les migrants sont « une chance, une richesse », comme le disait Yann Manzi, fondateur d’Utopia56, dans Le Figaro du 26 janvier 2021. Il oublie qu’à Calais au moins, les migrants n’ont qu’une envie : partir. Ils ne veulent absolument pas s’intégrer. Ils réclament un droit de passage. Faut-il aussi appuyer cette revendication ? Au moment où Yann Manzi s’exprimait, son association était dans le collimateur des services de renseignement territoriaux. « Le 27 janvier 2021 en début de soirée, à Grande-Synthe, un militant d’Utopia 56 cherchait activement dans un campement de migrants un mineur pour le ramener à son frère qui avait rendez-vous avec un passeur », est-il affirmé dans une note révélée par Valeurs actuelles en septembre dernier.

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Un précédent qui devrait faire réfléchir les associations. En 2019, après quarante-deux ans de coopération, l’administration pénitentiaire a mis fin à la convention qui la liait au Genepi, association de soutien aux détenus créés sous Giscard, subventionnée à hauteur de 50 000 euros par an. Motif, le Genepi avait basculé de l’aide concrète (cours de langue, cours de droit, etc.) au militantisme borné, dénonçant le « racisme, l’islamophobie et le classisme » de la chaîne pénale. Jusqu’au jour où la chancellerie a réalisé qu’elle n’était pas obligée de payer pour se faire cracher au visage.

La nostalgie n’est plus ce qu’elle était…

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La nostalgie est un sentiment passé de mode. Pour le plus grand malheur de la France et de ses habitants.


Les ruines, la fuite du temps, des jours heureux et des choses aimées, la beauté évanouie, ont inspiré à nos poètes une mélancolie toujours cruelle, mais souvent douce aussi ; elles découvraient aux yeux de l’esprit une perspective métaphysique sur l’existence humaine en ce monde, dont la contemplation, sans nous consoler vraiment, nous élevait pourtant au-dessus de nous-mêmes et de notre chagrin. Tout cela aujourd’hui ne fait plus recette. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Baudelaire pourrait-il encore écrire “la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel”, sans être suspect à sa maison d’édition ? Du Bellay pourrait-il encore apostropher la “mondaine inconstance”, en constatant que “rien de Rome en Rome” on n’aperçoit plus, sans s’attirer les foudres indignées du progrès à marche forcée ? Et Lamartine pourrait-il encore s’écrier “ô temps, suspends ton vol ! ” sans crouler sous les sarcasmes et quolibets de nos journaux ?

La brusquerie et la rudesse s’affichent désormais avec arrogance dans notre société

Pourtant, c’est un monde chaque jour un peu plus défiguré qui s’offre à nos yeux. Et, sans être poète, il est bien difficile de ne pas le voir. Les Français avaient inventé la liberté, la courtoisie et la galanterie, la sociabilité, avaient mis du génie dans leur langue, avaient cherché la clarté, la raison, l’élégance et le courage, chéri la lucidité morale et le rire libérateur, mitonné la gastronomie. Ils sont à présent ligotés par mille chaînes administratives et numériques ; sommés de présenter un passeport pour aller au théâtre, au cinéma, dans un café. Leur langue s’oublie et méprise éhontément ses règles, fanfaronne en globish, se complaît dans la vulgarité et l’à-peu-près, se calcifie dans une écriture qui n’a d’inclusif que le nom (puisqu’elle manifeste à l’inverse une irrémédiable séparation des genres, interdits de réconciliation dans un neutre). Si les genres se regardent en chien de faïence, l’idée de différence des sexes, elle, carrément est niée : les hôtesses de l’air n’ont plus le droit de vous accueillir en vous disant bonjour madame, on encourage la petite Elise, qui a six ans, à se faire appeler Edouard (et qu’importe ce qui l’attend ensuite), tandis que nos voisins belges ne veulent plus entendre parler d’homme et de femme, et abolissent la mention du sexe sur les papiers d’identité. Les demoiselles ont perdu leur nom. Les petits enfants regardent des pornos. Les jeunes s’enferment dans les trente centimètres carrés de leurs écrans et se bourrent de pizzas, de tacos et de macdos. Les élèves vont à l’école toute la journée jusqu’à vingt-cinq ans pour n’apprendre souvent pas grand chose, à moins qu’ils ne tabassent leurs professeurs. La brusquerie, la rudesse, quand ce n’est pas la violence la plus brutale, s’affichent avec arrogance. Les dealers ont pignon sur rue. Les commissariats sont régulièrement attaqués. Les débats publics ne s’embarrassent souvent d’aucune nuance, et tandis qu’on traque d’un côté les “fake news”, on n’hésite pas à caricaturer grossièrement les propos qui ne vont pas dans le sens du vent. Le moindre animateur prêche sur tous les sujets sa moraline, avec un fond de sérieux glaçant même si c’est entre deux fous rires. Les politiciens, toujours un peu menteurs, n’ont plus aucun scrupule à se parjurer publiquement à deux mois d’intervalle, à imposer des règles manifestement absurdes, et prennent au sens propre leurs métaphores guerrières. Enfin le pays, le visage dissimulé à ses voisins derrière un masque chirurgical, avale toujours plus de petits cachets blancs de sérotonine.

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Bien sûr, il reste des hommes courtois, des femmes aimables, des intellectuels sensés, quelques écrivains, des rues tranquilles, des enfants sages, des jeunes qui travaillent dur pour réussir leurs études, des gens courageux et honnêtes, même parmi les politiciens et les journalistes. Heureusement ! Mais ces Français-là ont tout de même quelques raisons d’être inquiets lorsqu’ils regardent autour d’eux. Inquiets pour eux, et pour leurs enfants ; car ils ont parfois lu Baudelaire, ou du Bellay, ou Lamartine, ou Chateaubriand, ou Valéry, et même sans les avoir lu, ils savent que les civilisations sont mortelles. A l’heure où ”quoiqu’il en coûte” il faut “sauver des vies”, on n’aurait pas le droit de vouloir sauver la vie qu’on aime ? 

Un sentiment ringard?

Le Dr Clay Routledge, chercheur américain en psychologie, a consacré une partie de ses études à ce vieux sentiment, aujourd’hui si décrié, de la nostalgie. Il observe que ce sentiment a beau être  ringard au possible, cela ne l’empêche pas de naître encore dans le cœur des hommes, et tout particulièrement dans les moments critiques de leur vie. Face à un présent frustrant, angoissant, tout hérissé de difficultés insolubles, ils ont naturellement tendance à se tourner vers le souvenir d’un passé plus heureux, ou qui leur semble tel. Pourtant, il serait hâtif de décréter que la nostalgie n’est que le refuge des perdants, où les laissés pour compte n’auraient qu’à moisir dans leurs idées rances. Le Dr Routledge remarque en effet que la nostalgie n’est souvent qu’un sentiment transitoire, qui permet paradoxalement de mieux rebondir vers l’avant. Cela s’appelle, je crois, prendre du recul. En se replongeant dans nos bons souvenirs, nous ne trouvons d’ailleurs qu’un réconfort relatif, puisque la comparaison avec le présent n’en est d’abord que plus cruelle. En revanche, les nostalgiques tirent de leur nostalgie des leçons pour envisager l’avenir. Car pour savoir comment faire advenir le bonheur, encore faut-il savoir ce que c’est. L’image du passé, embellie peut-être, en offre un modèle ; et tel par exemple qui se souvient des jours de soleil passés avec son grand-père, heures bénies à jamais enfuies, se détermine à devenir lui-même, un jour, pour ses petits-enfants, un grand-père qui saura les rendre heureux. 

Aristote ne nous dit pas autre chose. Dans sa Rhétorique, examinant les arguments les plus intéressants rapportés aux différents genres de l’art oratoire, celui du prétoire ou de l’assemblée, il affirme qu’en matière de délibération politique, l’argument qui convient est celui de l’exemple tiré de l’histoire, qui pourra par comparaison éclairer le présent et l’avenir. C’est en raisonnant sur les stratégies mises en œuvre par le passé, dont on a le loisir de mesurer l’échec ou la réussite dans telle situation qui ressemble à la nôtre, puisque du passé on a cette chance de connaître la suite, qu’on pourra décider de l’action la plus utile à entreprendre. Les militaires, qui étudient les batailles de leurs prédécesseurs avec la plus grande attention, le savent mieux que quiconque : l’histoire est un modèle riche d’enseignements.

Mais nos politiques ont changé l’histoire en musée, en objet inutile de révérence, auquel il est interdit de toucher. Sauf bien sûr si l’on veut affubler un gêneur d’une petite moustache, car il est bien connu que les plus méchants des dictateurs portent une moustache, il ne faut surtout pas se risquer à faire des comparaisons. Comparer pour insulter, cela est permis, cela ne dégrade pas l’histoire musée, au contraire. Mais comparer le passé et le présent pour réfléchir vraiment, pour faire parler ces matières si compliquées, si vivantes que sont les hommes et les événements, et tirer des plis et replis du passé une indication pour l’avenir, une idée de ce qui est juste, de ce qui est bon, certainement pas. Il faut marcher et encore marcher, droit devant, les yeux fixés sur un avenir fictif en se persuadant qu’il est absolument idéal, comme l’âne avance vers la carotte, et tant pis si c’est un gouffre qui s’ouvre nos pieds.

Mais heureusement, encore une fois, les Français ne sont pas tous devenus des ânes. 

La Nostalgie n'est plus ce qu'elle était

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Caubère et Daudet, la Provence à l’Œuvre

Seuls quelques comédiens peuvent tout incarner sur scène. Philippe Caubère est l’un d’eux, et il le prouve une nouvelle fois avec Les Lettres de mon moulin, d’Alphonse Daudet. Un classique populaire et régionaliste en costume d’époque, par les temps qui courent, il faut oser !


Au Théâtre de l’Œuvre, Philippe Caubère joue Alphonse Daudet, Les Lettres de mon moulin, en deux spectacles qu’il alterne chaque soir. Ces lettres, il les incarne, de la pointe des pieds jusqu’au bout du plus long de ses cheveux. Les lettres du moulin Saint-Pierre, à Fontvielle dans les Bouches-du-Rhône. 

Cette bonne vieille Provence catholique

Caubère et le Sud, c’est toute une histoire qui débute à Marseille où il naît en 1950. Sa première leçon de théâtre, il la prend lorsque son père l’emmène observer les poissonnières sur le vieux port. Acteur, il incarne cette ville qu’il admire en jouant le roman Marsiho (Marseille en occitan), du grand André Suarès, ou le marquis Castan de Venelles, dans La Femme du boulanger de Pagnol, aux côtés de Galabru. Encore au théâtre et avec Galabru qui joue Raimu, il est Pagnol dans Jules et Marcel. Au cinéma, il est à l’affiche de La Gloire de mon père et du Château de ma mère, adaptés par Yves Robert.

Daudet poussiéreux ? Non, puisqu’il vit devant nous, sautille, s’agite, chuchote, hurle, rit, souffre, nous tire les larmes des yeux et les rires de la bouche

Cette bonne vieille Provence catholique, où dans les villages passent les processions, où le dimanche la foule se rend à la grand’messe, où les gardians surveillent leur autre dieu de la belle Camargue – le taureau –, Caubère nous l’apporte aujourd’hui à Paris, avec ces lettres à qui l’acteur-magicien donne voix et chair. Il fait éclater toute la dimension philosophique et théâtrale de ces tragédies, petites par leur format mais immenses par leur humanité. Des tragédies provençales aux titres qui fleurent bon les chemins de la campagne occitane : « La Diligence de Beaucaire », « L’Arlésienne », « Le Curé de Cucugnan », « Les Deux Auberges » ou encore la fameuse « Chèvre de monsieur Seguin ». Quel plaisir de voir Caubère incarner cette chèvre avide de liberté, fût-ce au prix de sa vie, tel un torero. Cette pauvre chèvre Blanquette qui, après cette belle journée de liberté dans la montagne tant attendue, entend le loup… houhou… Monsieur Seguin l’avait pourtant avertie ! « Blanquette eut envie de revenir ; mais en se rappelant le pieu, la corde, la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire à cette vie, et qu’il valait mieux rester. » Caubère joue la chèvre et joue le loup, tel un enfant ou tel un fou, gambade dans la montagne, envoie des coups de corne, bêle, montre les crocs, se lèche les babines. Cette tension – quasi sexuelle – entre le prédateur et sa proie nous est offerte sur ce plateau nu ! C’est un spectacle pour enfant. Pour les vrais enfants et pour celui qui est en chaque adulte. Dans sa préface à La Machine à écrire (1941), Cocteau a écrit que le public « est un enfant de douze ans qu’il importe d’atteindre par les rires ou par les larmes ».

Telle la chèvre de Monsieur Seguin dans la montagne, Caubère est libre sur scène, comme presque aucun acteur ne l’est plus. Libéré de l’artistiquement correct, du théâtre sérieux, chic et prétentieux. Et lui, le loup n’a pas encore réussi à le manger ! Il résiste, joue ce qui lui plaît. Daudet ! Les Lettres de mon moulin ! Franchement, il faut oser ! J’entends d’ici les lecteurs des Inrocks ou les abonnés du Théâtre de l’Odéon ! « Tu as vu que Caubère joue Les lettres de mon moulin ? Non mais là… Il fait n’importe quoi. J’aime bien Caubère mais là franchement… Daudet… qu’est-ce que c’est ringard. Et puis, Daudet… il était antisémite, non ? » Pourtant, des gens « bien comme il faut » ont dû le prévenir qu’il ne fallait pas faire ça ! Tout comme Monsieur Seguin avec Blanquette ! Mais pour notre plus grand bonheur, le génial acteur n’en a que faire. C’est même un grand « Merde ! » qu’il leur répond. Il est allé dans la montagne interdite avec joie. Au risque, non pas de sa vie, mais de sa réputation. Pire, il l’assume, le revendique ! « C’est un spectacle nostalgique, mélancolique », clame-t-il fièrement. Et – ô comble des horreurs – l’acteur est en costume d’époque, inspiré par les photographies d’Alphonse Daudet. Franchement, qu’il joue Daudet, passe encore, mais il aurait pu s’habiller en jean-baskets et se rouler dans la boue ! Non, Caubère nous fait voyager dans un autre temps, dans un autre monde, fait ce que le théâtre n’ose plus faire : nous divertir ! 

Un spectacle génial

Voilà que le comédien entre en scène, seul, et qu’il met tout son génie, toute sa technique, tout son savoir-faire au service du poète, à destination du public. Voilà que plus rien n’existe hors de ce trio magique. Voilà qu’il s’envole, prend possession des mots, ou qu’il est possédé par l’auteur, ou peut-être les deux à la fois. Daudet poussiéreux ? Non, puisqu’il vit devant nous, sautille, s’agite, chuchote, hurle, rit, souffre, nous tire les larmes des yeux et les rires de la bouche. Avec Caubère, comme à chaque fois, point de décors. Son corps qui se tord, qui danse et son visage qui grimace en font office. Il sait utiliser ce que le dieu du théâtre lui a donné. Son visage se fait masque changeant à désir. Sa voix se fait vent, bruit de portes ou de pas. Ses mains se font oreilles de loup. Du génie oui, mais aussi du travail. Un travail acharné, pour aller au bout des possibilités techniques d’un acteur. Nous avons ici affaire à l’un des derniers grands techniciens de ce métier qui utilise toute la palette de sa voix et de sa gestuelle. Il sait savamment composer ses personnages par des tours de passe-passe qu’il a ingénieusement élaborés, forgés, répétés. La salle s’éteint, la lumière se fait, l’acteur entre et la magie opère. On ne voit aucun fil, aucun truc. Daudet est là, accompagné de tous ses personnages, et nous sommes au moulin… « Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi jusqu’au bas de la côte. À l’horizon, les Alpilles découpent leurs crêtes fines… Pas de bruit… À peine, de loin en loin, un son de fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route… Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière. »

Vous l’avez compris, il faut aller voir Caubère à l’Œuvre !

Les Lettres de mon moulin, Théâtre de l’Œuvre, 55 rue de Clichy, 75009 Paris. Du mercredi au dimanche, jusqu’au 8 janvier.

Affaire Hulot: Macron affirme que la justice «ne se fait pas dans les médias»…

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… Et en même temps, la macronie a longtemps célébré la « libération de la parole ». Il faut choisir, selon Elisabeth Lévy.


C’est beau comme du Finkielkraut. Au sujet de l’affaire Hulot, le président de la République affirme que la Justice ne se fait pas dans les médias.

Rappelons que la semaine dernière, cinq femmes ont accusé Hulot d’agression sexuelle ou de viol dans «Envoyé Spécial». À l’exception d’un cas qui a abouti à un classement sans suite, aucune procédure n’a été engagée, les faits étant prescrits.

Une affaire embarrassante pour l’exécutif qui avait soutenu Hulot en 2018

Certes, conformément à sa nouvelle doctrine, le Parquet a ouvert une enquête, mais celle-ci ne pourra pas donner lieu à un procès. En réalité, les investigations, de la Justice comme des médias, ne peuvent guère aller au-delà du recueil de témoignages. Il s’agit d’apporter une forme de réconfort aux victimes présumées. Aussi légitime soit cet objectif, il ne justifie peut-être pas que l’on dynamite toutes les formes de la Justice.

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L’affaire est plutôt embarrassante pour Emmanuel Macron dont tout le monde avait célébré la prise de guerre lorsque l’ex-vedette d’Ushuaïa est entrée au gouvernement. En 2018, après les accusations de l’éphémère Ebdo, le gouvernement était sur la ligne «Tiens bon Nicolas !». Le président fustigeait alors, selon Le Monde, « la République du soupçon ». Il se murmure même que des proches de l’Elysée avaient alors contribué à ce que le journal soit lâché par ses banques et disparaisse. Mais ce sont de purs soupçons, propagés par de mauvais esprits. Aujourd’hui, Emmanuel Macron n’ose ni lâcher ni défendre Hulot.

Le président vent debout contre une société de l’inquisition

D’après le Parisien, il a déclaré lors du Conseil des ministres: «La justice ne se fait pas dans les médias». Ila aussi affirmé son refus, tant « d’une société de l’opacité ou de la complaisance », que « d’une société de l’inquisition ». Des propos que ne peuvent qu’approuver tous ceux qui dénoncent les tribunaux médiatiques.

L’ennui, c’est qu’en même temps, le président s’est félicité de la « libération de la parole ». Il faut choisir: la parole libérée – sur Twitter, à la télévision, dans les journaux – c’est la définition de la Justice médiatique. Ce n’est pas parce qu’une parole est libre qu’elle est vraie. Et quand la parole est unanime comme si elle obéissait à un scénario préétabli, la liberté est très relative.

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Il faut aussi rappeler la sidérante déclaration du même Macron, en janvier, en pleine tempête Duhamel. Dans une vidéo, il lançait aux victimes présumées d’inceste : «ON vous écoute et on vous croit». Le ton dramatique, la gorge nouée, le président, habité par sa propre émotion, piétinait allègrement les règles de la justice. « On vous écoute et on vous croit »: cela signifie que le témoignage est une preuve. Et c’est gravissime.

Alors oui, Emmanuel Macron a raison de rappeler que la Justice ne se rend pas dans les médias. Vu qu’il dit tout et son contraire, il y a toujours un moment où il a raison. C’est comme les horloges cassées, elles sonnent l’heure deux fois par jour mais ça ne suffit pas pour qu’on leur fasse confiance !

A relire, Elisabeth Lévy: Sur Olivier Duhamel, “le Parisien” verse dans le journalisme de caniveau

[Vidéo] Zemmour Super-assimilateur, Avengers anti-réacs et Darmanin Super-néologisateur. Notre top de la semaine…

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La semaine de Causeur revient sur les articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée. Notre Directeur adjoint de la rédaction Jeremy Stubbs commente et analyse.


Cette semaine, spécial super-héros !

#4

Est-ce un oiseau? Est-ce un avion? 

Non c’est Sup… ah non c’est Éric Zemmour.

C’est dans une vidéo qui a déjà totalisé 2 millions et demi de visionnages sur YouTube, qu’Éric Zemmour vient d’annoncer qu’il est candidat à la présidentielle. Maintenant officiellement en campagne, il espère se relancer. Son objectif : être le candidat qui incarne la continuité historique dans un pays qui est – selon lui – catholique de racines gréco-latines. Loin de vouloir exclure ceux qui n’incarnent pas d’emblée cette culture, il prône l’assimilation totale des étrangers qui s’installent en France. 

Eric Zemmour c’est Super-Assimilateur!

#3

On sait qu’Eric Zemmour a cherché à présenter le régime de Vichy sous une lumière plus nuancée. Causeur a interrogé un des universitaires dont les travaux ont nourri sa réflexion. 

Historien de la Shoah et rabbin du mouvement Conservative, Alain Michel a publié en 2012 Vichy et la Shoah : enquête sur le paradoxe français, une étude qui soutient que ce régime désirait protéger tous les Français, dont les Juifs. Largement ignoré des autres médias, Alain Michel s’est confié à Gil Mihaely. Selon lui, « la seule erreur de Zemmour, c’est quand il dit « Pétain a sauvé les juifs de France », c’est inexact. Ce n’est pas Pétain, c’est Laval, aidé par Bousquet. »

#2

Revenons à nos super-héros aux pouvoirs extraordinaires : l’équipe des Avengers anti-Réac font quotidiennement des efforts surhumains pour sauver l’humanité des méchants droitards. 

La compagnie de production derrière l’émission de “Quotidien avec Yann Barthès”, autrement dit, Super-Progressiste, a proposé une soirée documentaire sur TMC sous le titre « Les nouveaux réacs attaquent. » Les caméras de cette équipe sont allées à la rencontre de tous ces jeunes qui ont 20 ans, arborent des baskets tendance… et sont fans de Zemmour. Ingrid Riocreux a décortiqué cette œuvre prétendument de salut public qui, de manière parfaitement contestable, met sur le même plan des pratiques traditionnelles du militantisme comme le collage d’affiches ou le tractage, et des stupidités idéologiquement peu fructueuses, comme les singeries de youtubeurs ou de tiktokeurs. L’émission ignore superbement le fait que les jeunes identitaires sont le symptôme le plus visible d’une allergie assez répandue à cette moraline nauséeuse servie comme un discours obligé depuis quelques décennies.

Oui, les Super-Anti-Réacs arrivent toujours à écraser toutes les opinions divergentes, les faisant exister dans les médias uniquement pour les frapper d’interdit.

#1

Peut-on être à la fois membre d’un gouvernement et super-héros ? On a longtemps cru la chose impossible, mais le ministre de l’Intérieur vient de démontrer le contraire. 

Après la controverse au sujet de la promotion des nouveaux pronoms non-binaires comme « iel » ou « iels », une autre innovation linguistique vient de faire son apparition dans un communiqué de presse en provenance de la place Beauvau. Annonçant que le premier « Prix de la laïcité de la République française », mis en place par Marlène Schiappa afin de récompenser des projets faisant promotion de la laïcité, sera remis le 9 décembre, le texte officiel a noté que ce prix était « marrainé par l’écrivaine Rachel Khan. » 

Ouf ! Sauvé de justesse. Si l’on avait écrit « parrainé », le patriarcat, cet empire du mal, aurait pu crier victoire. M. Darmanin, c’est Super-Néologisateur!


« Un héros »: Tartuffe en Iran ?

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© Amirhossein Shojaei

En plus d’une performance cinématographique remarquable, « Un héros« , le dernier film d’Asghar Farhadi, dresse un tableau sociologique acéré d’un Iran où l’Islam gouverne…


Aucun doute, plus encore qu’un cinéaste exceptionnellement doué, Asghar Farhadi demeure, à l’approche de la cinquantaine, au premier chef un scénariste hors pair.

Délectable et cruelle, sa filmographie (neuf longs métrages en tout) ne connaît aucune baisse de régime. On se souvient d’« Une séparation« , il y a cinq ans, imbroglio virtuose autour d’un divorce au pays des mollahs. Dans « Le Passé« , en 2013, avec Tahar Rahim et Bérénice Bejo, ce directeur d’acteurs époustouflant décalait ses impeccables constructions intellectuelles dans le contexte de la banlieue pavillonnaire française. En 2018, il s’échappe une fois encore de son Iran natal pour tourner, en Espagne, le thriller rural « Everybody Knows », porté par un sens du récit phénoménal – avec Penelope Cruz, Javier Bardem et le génial acteur argentin Ricardo Darin.

Dans Shiraz la provinciale

Toujours des histoires contemporaines, corrosives à souhait, où s’affrontent, sous le regard impuissant des enfants, les membres de familles disjointes, sous la férule combinée d’autorités judiciaires, politiques et morales. Pas la moindre fadeur, un agencement de haute précision, un montage au millimètre, nul prêche moraliste à la clef. Récompensé d’un Grand Prix à Cannes cette année, « Un héros » nous ramène, non plus à Téhéran cette fois, mais à un millier de kilomètres de la capitale : à Shiraz, patrimoine architectural de l’ancienne Perse, célèbre pour ses tapis. Cette implantation a son importance : provinciales, les mœurs y sont plus rigoureuses, les relations humaines plus solidaires ; loin du centre, les réseaux sociaux y répandent davantage la rumeur, tandis que la télévision met l’intimité sur la place publique.

Les traits animés d’un perpétuel demi-sourire, Rahim, jeune divorcé et père de famille incarcéré depuis trois ans pour dettes, profite des rares permissions de sortie qui lui sont accordées pour retrouver en secret sa maitresse, avec qui il rêve d’un remariage. La revente d’un sac rempli de pièces d’or qu’elle a trouvé par hasard devrait lui permettre de rembourser son intraitable créancier, et de sortir de prison. Point de départ de péripéties serrées, dont les protagonistes sont tout à la fois les instigateurs, les otages et les victimes : parentèles des parties en conflit, enfant bègue mis à contribution, chauffeur de taxi accommodant avec les faits… Derrière les rebondissements qui tiennent le spectateur captif de l’intrigue pendant plus de deux heures (Le sac d’or a-t-il été volé ? Que va inventer le débiteur pour se soustraire aux suspicions qui pèsent sur lui ? Quelles raisons aurait son créancier de ne pas transiger ? Comment chacun cherche-t-il à sauver la face ? Jusqu’à quel point les comparses sont-ils instrumentalisés ? Etc.) se dévoile la physionomie peu glorieuse d’une société sous la triple emprise des « bonnes mœurs », du couperet de la peine de mort, du règne omniprésent de l’hypocrisie, de la corruption, du mensonge. A commencer par ce « héros », qui ne cesse de proclamer à qui veut l’entendre qu’il dit la vérité, alors qu’il la manipule avec constance, avec les mines de la bonne foi. Mensonger, à l’instar de la télévision d’Etat, ou même de cette féminine association de bienfaisance : tous biaisant avec la vérité, à des fins d’édification ou dans leur intérêt bien compris.

Une immense prison: l’Iran

Nouvel exercice de sociologie appliquée, en ce pays délicieusement inclusif où l’homme, après Allah, est roi. En immersion dans la réalité propre à cette attrayante dictature théocratique, le film de Farhadi, au-delà de l’allégorie, dispense pour l’œil du spectateur occidental un tableau vivant frappé au coin d’un certain exotisme, celui de la vie quotidienne dans la classe moyenne en son décor : logis surencombrés d’objets, au mobilier éclectique autant que hideux ; rituel des repas ; chromatisme et typologies vestimentaires ; intensité du trafic urbain, vie des marchés, etc. C’est le versant documentaire du film.

A lire aussi, du même auteur: Qui a peur de la musique française?

Le dénouement d’« Un héros » confirme symboliquement ce que l’on savait : la République d’Iran n’est jamais qu’une immense prison. Le plus étrange, dans ce contexte, c’est la façon dont son cinéma contemporain, d’une qualité supérieure (cf. « La loi de Téhéran », de Saeed Roustayi ; « Trois visages » ou « Taxi Téhéran » de Jafar Panahi ; « Un homme intègre » ou « Au revoir », de Mohammad Rasoulof – pour ne citer qu’eux), esquive la censure d’État, alors même que ses thématiques renvoient crûment à la face des barbus une réalité peu obligeante à l’égard du régime qu’ils incarnent. Certes, au pays des aveugles les borgnes sont rois.

Mais tout de même…


Film de Asghar Farhadi. Avec Amir Jadidi, Moshsen Tanabandeh, Fereshteh Sadraorafall.
Iran, France. Durée : 2h08.

Quand le wokisme s’infiltre à la Commission européenne

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La Commissaire européenne à l'Égalité Helena Dalli, Bruxelles, mars 2021 © Johanna Geron/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22547164_000003

Dans un « manuel de la communication inclusive », la commissaire européenne à l’Égalité a récemment proscrit officiellement une liste de mots et expressions, en vue de mieux « refléter la diversité » et de lutter contre les « stéréotypes profondément ancrés dans les comportements individuels et collectifs »… Tout cela ressemble fort à une nouvelle police des mots !


À défaut de ne vouloir vexer personne, ce guide a à mon avis fait bien pire : la mise à l’index d’une civilisation dont tous les Européens héritent.

Son contenu a de quoi surprendre, et surtout inquiéter. Parmi les termes censurés ou remplacés: « Mesdames et messieurs » (et réciproquement « M. » et « Mme »), « les deux sexes », « Noël », le prénom « Marie », j’en passe et des horreurs ! Le guide, dénoncé par le quotidien italien Il Giornale, pouvait bien susciter l’émoi – si ce n’est l’effroi – jusqu’au Vatican. Dit « pour une communication inclusive », la recette concoctée par la commissaire Helena Dalli est pourtant de l’ordre de l’exclusif. Dieu nous sauve (si je peux me permettre), cette dernière a finalement décidé de « retravailler » ce guide. Mais la sentence est tombée : le wokisme s’est bel et bien infiltré au sein de l’exécutif européen.

Il doit être noté que la commissaire maltaise n’en est pas à son premier exploit. La semaine précédente, elle avait reçu en termes élégants (c’est une litote) le Femyso, cette association de jeunes musulmans à l’origine de la campagne (retirée) du Conseil de l’Europe sur la « liberté dans le hijab ». On est à des années lumières du sommet de Copenhague de 1973, où les futurs Neuf affirmaient leur ambition d’introduire « l’identité européenne ».

A lire aussi: La beauté est dans la diversité, comme la liberté est dans le hijab?

Avec ce guide, on voit encore que l’enfer est (a priori) pavé de bonnes intentions. Car si sa finalité est de ne blesser personne, et que personne ne peut à première vue être en désaccord avec cela, il rend légitime en réalité ces discours « systémiques » qui voient une offense partout et dans chaque situation, sans même se demander si les personnes qui en sont supposément à l’origine en ont l’intention. Ces termes, dont l’usage est déconseillé dans le document, sont gravés dans le marbre de la civilisation européenne depuis des siècles. Ce sont nos traditions européennes qui sont remises en cause par une Commission sensément gardienne des traités, lesquels mentionnent à l’article 3 du Traité de l’Union européenne que cette dernière « respecte la richesse de sa diversité culturelle et linguistique, et veille à la sauvegarde et au développement du patrimoine culturel européen. »

Unis dans la diversité, on avait dit…

Le guide est rédigé en anglais exclusivement. 70% des textes produits ne feraient jamais l’objet d’une traduction dans les institutions de l’UE. « Unis dans la diversité », devise européenne quand tu nous tiens…

« Refléter la diversité » au sein de l’Union européenne impliquerait, au contraire, de proposer des traductions d’abord, et de ne pas déconseiller l’usage de termes du simple fait qu’ils ont une connotation chrétienne ensuite, car le christianisme fait précisément partie de cette « diversité culturelle » du Vieux Continent, si ce n’est davantage. Réciproquement, les autres confessions présentes sur le territoire européen doivent être respectées, même si elles sont minoritaires.

Alors qu’au début de son mandat, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen annonçait la création d’un portefeuille pour « la protection du mode de vie européen », également en charge des migrations – vite remplacé par le terme « promotion » face aux critiques [1], la démarche est aujourd’hui reniée par une des commissaires. Le « en même temps » n’est donc pas une spécificité du président Macron, il est aussi le mode opératoire de la Commission.

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Plutôt que de remplacer (entre autres exemples nombreux et infâmes) « la période de Noël peut être stressante » par « la période des vacances peut être stressante », il semble préférable – et bien moins stressant – que nous respections les us et coutumes du patrimoine européen – c’est-à-dire les nôtres -, nonobstant le statut, l’orientation sexuelle, la religion ou d’autres considérations qui regardent chacun.  


[1] L’appellation initiale « protection de notre mode de vie européen », qui a suscité la polémique, a finalement été rebaptisée « promotion du mode de vie européen ». Margaritis Schinas, qui a hérité de cette vice-présidence très large, doit s’occuper à la fois de la culture, de l’éducation, du sport, de l’intégration des migrations et de la sécurité. Source Le Monde.

Joséphine Baker aimerait-elle la France de Macron?

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Le president de la République Emmanuel Macron lors de la cérémonie solennelle d'entrée de la diva Joséphine Baker au Panthéon a Paris, 30 novembre 2021 © DOMINIQUE JACOVIDES-POOL/SIPA Numéro de reportage : 01051010_000065

Joséphine Baker ne serait pas bien dans la France d’aujourd’hui, selon Philippe Bilger


On peut trouver déplacée, dans la vidéo de candidature d’Eric Zemmour, son exploitation de la geste gaullienne par l’écart évident entre cette Histoire et sa propre trajectoire mais aucune raison pour cela de déverser sur l’essayiste enfin candidat des tombereaux de haine, comme l’absurde « totalement ignoble » de Gérald Darmanin ou quelques autres réactions poussant encore plus loin que d’habitude leur détestation. Des rats vont quitter le bateau Zemmour : je suis d’autant plus à l’aise pour dénoncer ce comportement si lâche mais tellement prévisible que, pour ma part, je ne suis jamais monté sur celui-ci et que sa candidature m’est apparue depuis le début comme une mauvaise idée qui allait lui faire perdre une incontestable aura médiatique. Quel que soit son futur – je crains, pour lui, qu’il ne se retrouve pas au second tour -, ma réserve initiale n’en sera pas modifiée. Certes on pourra me rétorquer que tous les thèmes auxquels il tenait ont été prédominants dans le débat public et que donc d’une certaine manière il a déjà gagné. Il n’empêche que dans le début de cette vidéo à la fois atypique et forçant sur le grandiose, avec un texte remarquable dans la forme, une immense nostalgie s’est exprimée à l’égard d’une France disparue, glorieuse pour son Histoire, sa littérature, ses savants, ses réussites, son universalité, sa beauté. J’entends bien que, si j’adhère absolument à ce sentiment, je n’irais pas jusqu’à oublier qu’aujourd’hui il serait inconcevable de voir la continuation parfaite de ce passé si cher à beaucoup de Français, ceux qui ont de la culture en tout cas et qui ne placent pas forcément la République au-dessus de la France.

L’abstraction des principes et des valeurs au-dessus de la proximité chaleureuse, viscérale et inconditionnelle avec leur réalité nationale.

Quand je lis dans Le Figaro qu’avec la belle panthéonisation de Joséphine Baker, « Macron oppose la France de cette dernière à la vision décliniste du pays », il me semble que c’est appréhender de manière partiale notre temps, en se servant abusivement du passé pour prétendre célébrer notre présent, que de soutenir une telle opposition. Si j’avais formulé des réserves sur cette panthéonisation, j’avais tort. Moins évidemment sur cette magnifique et pluraliste Joséphine Baker que sur cette banalisation des honneurs et des cérémonies dont le président s’est fait une spécialité. On peut – et c’est mon cas – aimer Joséphine Baker précisément parce qu’elle est une figure admirable de la France d’hier, une patriote n’ayant juré que par elle, une artiste fière de ce pays et donc naturellement vouée à lui porter une affection sans limite ; mais en même temps avoir naturellement une vision décliniste de la France de maintenant.

Il serait absurde de dresser un tableau sombre de la nation sur tous les plans mais qui est de bonne foi ne saurait contester que le pouvoir d’aujourd’hui – il hérite aussi de beaucoup de lâchetés et d’impuissances – a favorisé un délitement, n’a pas su lutter contre ce qui peu à peu fait surgir chez beaucoup de citoyens la certitude que la France qu’ils aimaient les a en effet quittés. Joséphine Baker, à l’évidence, ne serait pas bien dans la France d’aujourd’hui. On lui a rendu un bel hommage justifié mais elle ne peut pas nous consoler de vivre ce qu’on vit, ce qu’on subit. Il est doux seulement de savoir qu’elle a existé…

Un avocat rock’n’roll

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Fabrice Epstein © Hannah Assouline.

Fabrice Epstein est entre deux mondes, la justice et la musique. L’avocature à haut risque et le rock sulfureux. Il publie un nouveau livre, Rock’n’roll justice


« On se retrouve vers le Père-Lachaise ? Tout près de Morrison ? » C’est avec ces mots que Fabrice Epstein, avocat à la cour et passionné de rock à la ville, me donne rendez-vous. Il en tire un nouveau livre, Rock’n’roll Justice, où figurent certaines des chroniques qu’il écrit chaque mois pour Rock & Folk. Il s’agit de chroniques judiciaires, un peu romancées, auxquelles l’auteur insuffle un aspect quasi mythologique car, oui, le rock’n’roll est une mythologie, avec son épopée, ses dieux, son bruit et sa fureur. Du simple plagiat à l’assassinat. « Le rock’n’roll a sauvé ma vie », disait Lou Reed. Je ne sais pas si le rock’n’roll a sauvé la vie de Fabrice Epstein, mais il a sauvé sa convalescence, quand il s’est cassé la jambe à l’âge de dix ans et qu’il a écouté en boucle les albums des Pink Floyd de son père. Les fans de rock le savent, pour accéder à la parole sacrée, que ce soit celle d’Elvis ou des Sex Pistols, il faut un passeur. Et pour Fabrice, ça a été son père, tout simplement.

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« Je ne voulais pas écrire un énième livre sur le rock, que pourrais-je apporter de plus ? Jai fouillé partout sur internet, et je me suis aperçu qu’il n’y avait rien sur l’histoire juridique du rock’n’roll. » Qu’à cela ne tienne, il décide de faire cohabiter ces deux termes qui ne vont pas forcément ensemble : le rock et la loi. « I fought the law and the law won », chantaient les Clash, et Fabrice Epstein l’a bien compris. Cet homme au doux regard bleu, avec des faux airs de Woody Allen, aime les défis. En 2014, il a pris la défense d’un génocidaire rwandais, Pascal Simbikangwa, devant la cour d’assises de Paris. Mais pour ce petit-fils d’un rescapé de la Shoah, cela a été bien plus qu’un défi. Pourquoi l’a-t-il fait ? Il s’en est expliqué dans Un génocide pour l’exemple (Le Cerf). C’était pour lui un moyen de se confronter à cet héritage si pesant qui peut conditionner la vie de ses dépositaires. Poser le fardeau à terre pour continuer à avancer.

Fauteurs de troubles

Mais revenons à nos fauteurs de troubles. « Comme la justice, le rock raconte des histoires, permet de mieux comprendre l’être humain, d’approfondir ses comportements », dit Epstein. C’est ce qui est passionnant dans son livre : il raconte des histoires. Les groupes et les chanteurs des années 1960 qui se plagient allègrement les uns les autres, les managers escrocs, dont celui d’Elvis, le célèbre « colonel Parker », et les meurtriers, comme Phil Spector, producteur mythique, ou encore Sid Vicious, le bassiste des Sex Pistols, symbole du « vivre vite, mourir jeune ». Tout cela est écrit dans un style riche, imagé, avec pléthore de références bibliques, car le rock’n’roll est fondateur : « Il était un temps où le peuple attendait la sortie d’un disque des Beatles et de Dylan comme les Hébreux le 11e commandement. »

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En 1976, Georges Harrison, le guitariste des Beatles – l’un des dieux du panthéon rock’n’rollesque –, est accusé de plagiat pour son tube My Sweet Lord. Dès l’intro, on reconnaît en effet la mélodie de He’s so fine, le tube des Chiffons, un girls band new-yorkais, les volutes hindouisantes en moins. Harrison est condamné à verser 587 000 dollars à la maison de disques. Il plaide le plagiat involontaire, et cela est intéressant car, pour Carl Jung, « la musique touche un matériel archétypal si profond, que ceux qui la jouent ne s’en rendent pas compte ». Il est donc possible qu’Harrison ait dit vrai. À l’époque bénie des 60’s, la musique circule et relie ses hérauts les uns aux autres, comme un mystérieux fil d’Ariane.

Jim Morrison: « Do you want to see my… » 

Du scandale, le rock’n’roll, musique de hors-la-loi, n’a cessé d’en faire en bousculant l’ordre établi. « Celui qui blasphème nominativement l’Éternel devra être mis à mort », lit-on dans le Lévitique (24:16). Lorsque Lennon, dans d’une interview accordée à une journaliste américaine, affirme que les Beatles sont plus célèbres que Jésus, il provoque un tollé et se voit effectivement menacé de mort ! Mais cette citation n’est qu’un bout de phrase extraite de son contexte. Ce qu’il dit est bien plus intéressant : « Le christianisme s’en ira, il décroîtra et il disparaîtra […], nous sommes plus populaires que Jésus, mais je ne sais pas qui disparaîtra en premier, le rock’n’roll ou le christianisme. » J’ai toujours pensé que le rock’n’roll, avec ses rituels, ses disciples et ses prophètes (chacun le sien), était le dernier avatar du christianisme. Aujourd’hui, on dit que le rock est mort, sacrifié sur l’autel de la société du spectacle – entre autres –, mais des thaumaturges défilent à son chevet, et Fabrice Epstein en fait partie (il partage d’ailleurs son patronyme avec Brian Epstein, le manager des Beatles).

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Les prophètes ont été nombreux, et plus sulfureux les uns que les autres. Jim Morrison en est un, un vrai, avec ses concerts aux allures de messes défiant tout ordre moral. Le 1er mars 1969, jouant à Miami, ivre et éructant, il menace de montrer son sexe sur scène : « Do you want to see my… » Il est jugé pour exhibitionnisme, ébriété, outrage aux bonnes mœurs et condamné, sans aucune preuve, à six mois de prison ferme. Pour échapper à sa peine, le « roi lézard » s’enfuit à Paris. C’est là qu’il meurt, le 3 juillet 1971.

Rock’n’roll Justice comporte aussi un chapitre sur des procès imaginaires dans lesquels maître Epstein s’imagine plaider la cause de Sid Vicious, accusé du meurtre de sa petite amie, mais qui n’a jamais comparu devant un juge : il meurt d’overdose avant son procès…

Toujours être du côté des perdants, magnifiques ou non, cela pourrait être une définition du rock’n’roll.

Fabrice Epstein, Rock’n’roll Justice, La Manufacture des livres, 2021.

Rock'n'roll justice: Une histoire judiciaire du rock

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Tristane Banon contre l’égarement néoféministe

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La journaliste et essayiste Tristane Banon © Jacques BENAROCH/SIPA Numéro de reportage : 00857441_000014

Dans son dernier livre [1], Tristane Banon se dresse contre la victimisation “systémique” des néoféministes wokisées. Alors, forcément, Isabelle Marchandier – chroniqueuse anti-woke toujours à l’affût – l’a lu pour Causeur…


À l’heure où les hasthag #metoo déferlent sur la toile et font tomber les puissants et les icônes d’hier, lire le dernier essai de Tristane Banon [1], une féministe pas comme les autres, s’avère salutaire. Derrière sa silhouette fluette, Tristane Banon est une femme forte, une amazone guerrière comme l’ont été les féministes des années 70 – lesquelles se considéraient plus comme des combattantes que comme des éternelles victimes. 

En prenant la plume, Tristane Banon livre une bataille non pas sur le terrain de l’acharnement judicaire contre son ancien agresseur présumé, mais sur le plan idéologique contre toutes ces néoféministes qui ont instrumentalisé le statut de victime au détriment de l’égalité entre les sexes et du droit des femmes. 

Selon Banon, le féminisme s’est perdu dans les abimes d’une victimisation qui est bien “systémique”, elle, pour le coup ! La paix des sexes, le titre de l’ouvrage, résonne comme une provocation. Provocation adressée à la face des militantes professionnelles qui préfèrent dégainer #balancetonporc dans des tribunaux populaires 2.0 au moindre dérapage verbal d’un goujat qui oublierait les codes de la galanterie, plutôt que de défendre Mila ou les femmes afghanes prisonnières de la terreur misogyne exercée par la charia talibane.

Non à l’assignation à résidence victimaire!

Victime, Tristane Banon l’a été. Mais aujourd’hui, elle ne l’est plus. Victime un jour ne veut pas dire victime toujours, martèle celle qui est parvenue à s’échapper de l’ « assignation à résidence victimaire » où certains aimeraient l’enfermer à perpétuité.

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L’essayiste Rachel Kahn – qui écrit dans Franc-Tireur et que Macron aurait récemment recruté pour sa prochaine campagne électorale – a également eu droit au même genre de traitement déshonorant. « Un jour on m’a dit que je ne méritais pas ma couleur » raconte-t-elle de son côté, dans son dernier essai, « Racée». Là aussi, le titre était très évocateur. On attend d’elle de jouer un rôle : « être racisée, afro-descendante intersectionnelle faisant partie d’une minorité… », cocher les cases « discriminée » et « victimisée ». Ce déterminisme qui essentialise dans une couleur de peau ou dans un sexe est aux antipodes de l’existentialisme émancipateur de Simone de Beauvoir chez qui Tristane Banon puise sa réflexion. Tristane Banon se révolte et s’enflamme contre « ce carré de VIP de féministes autoproclamées qui décident qui est victime et qui ne l’est pas » et qui ne veut surtout pas « vexer un autre club de victimes » au nom de la grande lutte intersectionnelle.

L’ordre hétéropatriarcal, qui y croit encore?

Sortir du rang victimaire, c’est donc ce qui lui reprochent les militantes enragées comme l’imbuvable Sandra Muller. Ne pas s’identifier comme victime de l’ordre hétéropatriarcal, jugé comme structurellement misogyne, reviendrait à trahir la cause des femmes. Tristane Banon raconte sa rencontre avec celle qui fut à l’initiative de #balancetonporc et qui a depuis l’égo aussi gonflé que les biceps d’un champion du monde du culturisme. Une anecdote piquante à souhait, qui vaut à elle seule l’achat du bouquin !

Tristane Banon s’inquiète de la montée en puissance de la « dictature victimaire » et de deux phénomènes corollaires :

  • L’émergence d’une volonté de voir accordés des droits spécifiques selon le genre, quitte à piétiner le principe universel de l’égalité entre les sexes ;
  • Les menaces que les féministes font planer sur la prescription ou la présomption d’innocence ;

Pourtant, Banon dit qu’elle a été victime d’un homme qui fut sauvé par la prescription. Mais elle n’est pas favorable à l’abolition de ce principe fondamental de notre État de droit. En abolissant la limite temporelle au-delà de laquelle une plainte n’est plus recevable, le droit de porter plainte à perpétuité n’inciterait pas les victimes à agir. « Il m’appartenait à porter plainte plus tôt » confesse Tristane Banon, en référence à son procès contre DSK. L’imprescriptibilité enfermerait selon elle les victimes dans un statut victimaire mortifère, qui entretient le traumatisme subi et rend difficile la reconstruction.

La présomption d’innocence, ensuite, c’est l’autre principe garant de nos libertés remis en cause par les militantes féministes qui entendent le remplacer par le principe de véracité selon lequel seule la parole de la plaignante suffirait comme preuve. (C’est le stupide slogan “Je te crois” NDLR). Tristane Banon craint de nous voir rentrer dans le règne de l’arbitraire.

Alors que le moindre fait de violence subi par les femmes médiatisé remet une pièce dans la machine d’un binarisme primaire, où la misandrie est la règle et où les rôles sont distribués d’avance entre les femmes nécessairement victimes et les hommes nécessairement coupables, Tristane Banon place le courage de la nuance au cœur de sa réflexion, dévoilant ainsi avec force la grande mascarade de ces néoféministes d’estrade devenues en fait plus woke que féministes.


[1] La paix des sexes, Editions de l’Observatoire.

La paix des sexes

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Immigration illégale: des ONG contre l’État

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Action de la Cimade devant l'Assemblée nationale pour dénoncer le projet de loi du gouvernement sur l'asile et l'immigration, Paris, 16 avril 2018 © STÉPHANE DE SAKUTIN / AFP

Au-delà de leur mission d’aide humanitaire aux étrangers, de nombreuses associations suventionnées défendent un « droit de migrer » qui n’existe pas. Leur méthode est simple pour elles et ruineuses pour l’Etat : saturer les tribunaux pour ralentir les reconduites aux frontières.


Le chiffre serait à peine croyable si la source n’était pas de première main : « Entre 40 % et 50 % du contentieux administratif en France vient des étrangers », a révélé le patron de la direction générale des étrangers en France (DGEF), Claude d’Harcourt, le 27 mai 2021, lors de son audition par la commission d’enquête parlementaire Nadot-Krimi sur les migrants en France. Pour mémoire, la justice administrative a vocation à examiner l’ensemble des litiges qui concernent les pouvoirs publics, du permis de construire délivré par une commune au désaccord sur une pension de retraite. Autant dire qu’en théorie, les mesures d’éloignement prononcées contre des étrangers en situation irrégulière devraient constituer un contentieux de niche. Ce n’est plus le cas. Les conséquences sont graves. « La multiplication des référés de suspension met sens dessus dessous le fonctionnement de nos juridictions administratives », a insisté Claude d’Harcourt, en dressant l’addition : cette « judiciarisation systématique », visant à mettre des bâtons dans les roues de l’administration, coûte à notre pays « 17 millions d’euros chaque année ».

Ce sont très rarement les étrangers eux-mêmes qui vont en justice pour contester leur expulsion. Dans l’immense majorité des cas, ils sont appuyés par des associations, parfois elles-mêmes massivement subventionnées par l’État ! La Cimade en est la meilleure illustration. Elle a mis en ligne un modèle de référé-suspension comportant les mentions juridiques idoines. Il suffit de renseigner l’état civil du requérant. Le concours d’un avocat n’est même pas obligatoire.

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Un « droit de migrer » imaginaire

En 2020, la Cimade annonce avoir touché 5,7 millions d’euros d’aides publiques, sur un budget total de 17,8 millions d’euros. Ce soutien n’est pas illégitime, l’association remplissant par ailleurs des missions de service public. Créée en 1939, affiliée à la Fédération protestante de France, la Cimade (acronyme de « Comité inter-mouvements auprès des évacués ») est un acteur historique de la représentation des demandeurs d’asile et des réfugiés. Son bilan, sur la durée, est à saluer. Le problème est que depuis une dizaine d’années au moins, sa position a glissé. Initialement, elle était au côté des étrangers en situation irrégulière, au nom du « respect des droits et de la dignité des personnes », comme le disent ses statuts. Elle est désormais du côté des migrants en tant que tels, ce qui n’est pas du tout la même chose. L’organisation invoque désormais un étrange « droit de migrer », sur la base de l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui consacre le droit de « quitter tout pays, y compris le sien ».

Les juristes de la Cimade ont trop de métier pour ne pas saisir la nuance : le droit de quitter son pays n’emporte pas celui d’entrer n’importe où par effraction, sauf à se revendiquer no-border radical. Très peu d’associatifs osent le faire, en réalité. Le no-borderisme soft, en revanche, a largement gagné la partie. Le Secours catholique défend désormais lui aussi « la reconnaissance au niveau international d’un droit à migrer ». Dans la région de Calais, cette position passe pour une évidence, à l’Auberge des migrants (créée en 2008), comme à Utopia56 (créée en 2016, subventionnée par la ville de Paris au démarrage), voire à Emmaüs. À longueur de communiqués, ces associations insistent sur le fait que les migrants sont « une chance, une richesse », comme le disait Yann Manzi, fondateur d’Utopia56, dans Le Figaro du 26 janvier 2021. Il oublie qu’à Calais au moins, les migrants n’ont qu’une envie : partir. Ils ne veulent absolument pas s’intégrer. Ils réclament un droit de passage. Faut-il aussi appuyer cette revendication ? Au moment où Yann Manzi s’exprimait, son association était dans le collimateur des services de renseignement territoriaux. « Le 27 janvier 2021 en début de soirée, à Grande-Synthe, un militant d’Utopia 56 cherchait activement dans un campement de migrants un mineur pour le ramener à son frère qui avait rendez-vous avec un passeur », est-il affirmé dans une note révélée par Valeurs actuelles en septembre dernier.

A lire aussi, d’Erwan Seznec : Les retraites, moteur de l’immigrationnisme

Un précédent qui devrait faire réfléchir les associations. En 2019, après quarante-deux ans de coopération, l’administration pénitentiaire a mis fin à la convention qui la liait au Genepi, association de soutien aux détenus créés sous Giscard, subventionnée à hauteur de 50 000 euros par an. Motif, le Genepi avait basculé de l’aide concrète (cours de langue, cours de droit, etc.) au militantisme borné, dénonçant le « racisme, l’islamophobie et le classisme » de la chaîne pénale. Jusqu’au jour où la chancellerie a réalisé qu’elle n’était pas obligée de payer pour se faire cracher au visage.

La nostalgie n’est plus ce qu’elle était…

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Image d'illustration Unsplash

La nostalgie est un sentiment passé de mode. Pour le plus grand malheur de la France et de ses habitants.


Les ruines, la fuite du temps, des jours heureux et des choses aimées, la beauté évanouie, ont inspiré à nos poètes une mélancolie toujours cruelle, mais souvent douce aussi ; elles découvraient aux yeux de l’esprit une perspective métaphysique sur l’existence humaine en ce monde, dont la contemplation, sans nous consoler vraiment, nous élevait pourtant au-dessus de nous-mêmes et de notre chagrin. Tout cela aujourd’hui ne fait plus recette. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Baudelaire pourrait-il encore écrire “la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel”, sans être suspect à sa maison d’édition ? Du Bellay pourrait-il encore apostropher la “mondaine inconstance”, en constatant que “rien de Rome en Rome” on n’aperçoit plus, sans s’attirer les foudres indignées du progrès à marche forcée ? Et Lamartine pourrait-il encore s’écrier “ô temps, suspends ton vol ! ” sans crouler sous les sarcasmes et quolibets de nos journaux ?

La brusquerie et la rudesse s’affichent désormais avec arrogance dans notre société

Pourtant, c’est un monde chaque jour un peu plus défiguré qui s’offre à nos yeux. Et, sans être poète, il est bien difficile de ne pas le voir. Les Français avaient inventé la liberté, la courtoisie et la galanterie, la sociabilité, avaient mis du génie dans leur langue, avaient cherché la clarté, la raison, l’élégance et le courage, chéri la lucidité morale et le rire libérateur, mitonné la gastronomie. Ils sont à présent ligotés par mille chaînes administratives et numériques ; sommés de présenter un passeport pour aller au théâtre, au cinéma, dans un café. Leur langue s’oublie et méprise éhontément ses règles, fanfaronne en globish, se complaît dans la vulgarité et l’à-peu-près, se calcifie dans une écriture qui n’a d’inclusif que le nom (puisqu’elle manifeste à l’inverse une irrémédiable séparation des genres, interdits de réconciliation dans un neutre). Si les genres se regardent en chien de faïence, l’idée de différence des sexes, elle, carrément est niée : les hôtesses de l’air n’ont plus le droit de vous accueillir en vous disant bonjour madame, on encourage la petite Elise, qui a six ans, à se faire appeler Edouard (et qu’importe ce qui l’attend ensuite), tandis que nos voisins belges ne veulent plus entendre parler d’homme et de femme, et abolissent la mention du sexe sur les papiers d’identité. Les demoiselles ont perdu leur nom. Les petits enfants regardent des pornos. Les jeunes s’enferment dans les trente centimètres carrés de leurs écrans et se bourrent de pizzas, de tacos et de macdos. Les élèves vont à l’école toute la journée jusqu’à vingt-cinq ans pour n’apprendre souvent pas grand chose, à moins qu’ils ne tabassent leurs professeurs. La brusquerie, la rudesse, quand ce n’est pas la violence la plus brutale, s’affichent avec arrogance. Les dealers ont pignon sur rue. Les commissariats sont régulièrement attaqués. Les débats publics ne s’embarrassent souvent d’aucune nuance, et tandis qu’on traque d’un côté les “fake news”, on n’hésite pas à caricaturer grossièrement les propos qui ne vont pas dans le sens du vent. Le moindre animateur prêche sur tous les sujets sa moraline, avec un fond de sérieux glaçant même si c’est entre deux fous rires. Les politiciens, toujours un peu menteurs, n’ont plus aucun scrupule à se parjurer publiquement à deux mois d’intervalle, à imposer des règles manifestement absurdes, et prennent au sens propre leurs métaphores guerrières. Enfin le pays, le visage dissimulé à ses voisins derrière un masque chirurgical, avale toujours plus de petits cachets blancs de sérotonine.

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Bien sûr, il reste des hommes courtois, des femmes aimables, des intellectuels sensés, quelques écrivains, des rues tranquilles, des enfants sages, des jeunes qui travaillent dur pour réussir leurs études, des gens courageux et honnêtes, même parmi les politiciens et les journalistes. Heureusement ! Mais ces Français-là ont tout de même quelques raisons d’être inquiets lorsqu’ils regardent autour d’eux. Inquiets pour eux, et pour leurs enfants ; car ils ont parfois lu Baudelaire, ou du Bellay, ou Lamartine, ou Chateaubriand, ou Valéry, et même sans les avoir lu, ils savent que les civilisations sont mortelles. A l’heure où ”quoiqu’il en coûte” il faut “sauver des vies”, on n’aurait pas le droit de vouloir sauver la vie qu’on aime ? 

Un sentiment ringard?

Le Dr Clay Routledge, chercheur américain en psychologie, a consacré une partie de ses études à ce vieux sentiment, aujourd’hui si décrié, de la nostalgie. Il observe que ce sentiment a beau être  ringard au possible, cela ne l’empêche pas de naître encore dans le cœur des hommes, et tout particulièrement dans les moments critiques de leur vie. Face à un présent frustrant, angoissant, tout hérissé de difficultés insolubles, ils ont naturellement tendance à se tourner vers le souvenir d’un passé plus heureux, ou qui leur semble tel. Pourtant, il serait hâtif de décréter que la nostalgie n’est que le refuge des perdants, où les laissés pour compte n’auraient qu’à moisir dans leurs idées rances. Le Dr Routledge remarque en effet que la nostalgie n’est souvent qu’un sentiment transitoire, qui permet paradoxalement de mieux rebondir vers l’avant. Cela s’appelle, je crois, prendre du recul. En se replongeant dans nos bons souvenirs, nous ne trouvons d’ailleurs qu’un réconfort relatif, puisque la comparaison avec le présent n’en est d’abord que plus cruelle. En revanche, les nostalgiques tirent de leur nostalgie des leçons pour envisager l’avenir. Car pour savoir comment faire advenir le bonheur, encore faut-il savoir ce que c’est. L’image du passé, embellie peut-être, en offre un modèle ; et tel par exemple qui se souvient des jours de soleil passés avec son grand-père, heures bénies à jamais enfuies, se détermine à devenir lui-même, un jour, pour ses petits-enfants, un grand-père qui saura les rendre heureux. 

Aristote ne nous dit pas autre chose. Dans sa Rhétorique, examinant les arguments les plus intéressants rapportés aux différents genres de l’art oratoire, celui du prétoire ou de l’assemblée, il affirme qu’en matière de délibération politique, l’argument qui convient est celui de l’exemple tiré de l’histoire, qui pourra par comparaison éclairer le présent et l’avenir. C’est en raisonnant sur les stratégies mises en œuvre par le passé, dont on a le loisir de mesurer l’échec ou la réussite dans telle situation qui ressemble à la nôtre, puisque du passé on a cette chance de connaître la suite, qu’on pourra décider de l’action la plus utile à entreprendre. Les militaires, qui étudient les batailles de leurs prédécesseurs avec la plus grande attention, le savent mieux que quiconque : l’histoire est un modèle riche d’enseignements.

Mais nos politiques ont changé l’histoire en musée, en objet inutile de révérence, auquel il est interdit de toucher. Sauf bien sûr si l’on veut affubler un gêneur d’une petite moustache, car il est bien connu que les plus méchants des dictateurs portent une moustache, il ne faut surtout pas se risquer à faire des comparaisons. Comparer pour insulter, cela est permis, cela ne dégrade pas l’histoire musée, au contraire. Mais comparer le passé et le présent pour réfléchir vraiment, pour faire parler ces matières si compliquées, si vivantes que sont les hommes et les événements, et tirer des plis et replis du passé une indication pour l’avenir, une idée de ce qui est juste, de ce qui est bon, certainement pas. Il faut marcher et encore marcher, droit devant, les yeux fixés sur un avenir fictif en se persuadant qu’il est absolument idéal, comme l’âne avance vers la carotte, et tant pis si c’est un gouffre qui s’ouvre nos pieds.

Mais heureusement, encore une fois, les Français ne sont pas tous devenus des ânes. 

La Nostalgie n'est plus ce qu'elle était

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Caubère et Daudet, la Provence à l’Œuvre

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Philippe Caubère © Sebastien Marchal

Seuls quelques comédiens peuvent tout incarner sur scène. Philippe Caubère est l’un d’eux, et il le prouve une nouvelle fois avec Les Lettres de mon moulin, d’Alphonse Daudet. Un classique populaire et régionaliste en costume d’époque, par les temps qui courent, il faut oser !


Au Théâtre de l’Œuvre, Philippe Caubère joue Alphonse Daudet, Les Lettres de mon moulin, en deux spectacles qu’il alterne chaque soir. Ces lettres, il les incarne, de la pointe des pieds jusqu’au bout du plus long de ses cheveux. Les lettres du moulin Saint-Pierre, à Fontvielle dans les Bouches-du-Rhône. 

Cette bonne vieille Provence catholique

Caubère et le Sud, c’est toute une histoire qui débute à Marseille où il naît en 1950. Sa première leçon de théâtre, il la prend lorsque son père l’emmène observer les poissonnières sur le vieux port. Acteur, il incarne cette ville qu’il admire en jouant le roman Marsiho (Marseille en occitan), du grand André Suarès, ou le marquis Castan de Venelles, dans La Femme du boulanger de Pagnol, aux côtés de Galabru. Encore au théâtre et avec Galabru qui joue Raimu, il est Pagnol dans Jules et Marcel. Au cinéma, il est à l’affiche de La Gloire de mon père et du Château de ma mère, adaptés par Yves Robert.

Daudet poussiéreux ? Non, puisqu’il vit devant nous, sautille, s’agite, chuchote, hurle, rit, souffre, nous tire les larmes des yeux et les rires de la bouche

Cette bonne vieille Provence catholique, où dans les villages passent les processions, où le dimanche la foule se rend à la grand’messe, où les gardians surveillent leur autre dieu de la belle Camargue – le taureau –, Caubère nous l’apporte aujourd’hui à Paris, avec ces lettres à qui l’acteur-magicien donne voix et chair. Il fait éclater toute la dimension philosophique et théâtrale de ces tragédies, petites par leur format mais immenses par leur humanité. Des tragédies provençales aux titres qui fleurent bon les chemins de la campagne occitane : « La Diligence de Beaucaire », « L’Arlésienne », « Le Curé de Cucugnan », « Les Deux Auberges » ou encore la fameuse « Chèvre de monsieur Seguin ». Quel plaisir de voir Caubère incarner cette chèvre avide de liberté, fût-ce au prix de sa vie, tel un torero. Cette pauvre chèvre Blanquette qui, après cette belle journée de liberté dans la montagne tant attendue, entend le loup… houhou… Monsieur Seguin l’avait pourtant avertie ! « Blanquette eut envie de revenir ; mais en se rappelant le pieu, la corde, la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire à cette vie, et qu’il valait mieux rester. » Caubère joue la chèvre et joue le loup, tel un enfant ou tel un fou, gambade dans la montagne, envoie des coups de corne, bêle, montre les crocs, se lèche les babines. Cette tension – quasi sexuelle – entre le prédateur et sa proie nous est offerte sur ce plateau nu ! C’est un spectacle pour enfant. Pour les vrais enfants et pour celui qui est en chaque adulte. Dans sa préface à La Machine à écrire (1941), Cocteau a écrit que le public « est un enfant de douze ans qu’il importe d’atteindre par les rires ou par les larmes ».

Telle la chèvre de Monsieur Seguin dans la montagne, Caubère est libre sur scène, comme presque aucun acteur ne l’est plus. Libéré de l’artistiquement correct, du théâtre sérieux, chic et prétentieux. Et lui, le loup n’a pas encore réussi à le manger ! Il résiste, joue ce qui lui plaît. Daudet ! Les Lettres de mon moulin ! Franchement, il faut oser ! J’entends d’ici les lecteurs des Inrocks ou les abonnés du Théâtre de l’Odéon ! « Tu as vu que Caubère joue Les lettres de mon moulin ? Non mais là… Il fait n’importe quoi. J’aime bien Caubère mais là franchement… Daudet… qu’est-ce que c’est ringard. Et puis, Daudet… il était antisémite, non ? » Pourtant, des gens « bien comme il faut » ont dû le prévenir qu’il ne fallait pas faire ça ! Tout comme Monsieur Seguin avec Blanquette ! Mais pour notre plus grand bonheur, le génial acteur n’en a que faire. C’est même un grand « Merde ! » qu’il leur répond. Il est allé dans la montagne interdite avec joie. Au risque, non pas de sa vie, mais de sa réputation. Pire, il l’assume, le revendique ! « C’est un spectacle nostalgique, mélancolique », clame-t-il fièrement. Et – ô comble des horreurs – l’acteur est en costume d’époque, inspiré par les photographies d’Alphonse Daudet. Franchement, qu’il joue Daudet, passe encore, mais il aurait pu s’habiller en jean-baskets et se rouler dans la boue ! Non, Caubère nous fait voyager dans un autre temps, dans un autre monde, fait ce que le théâtre n’ose plus faire : nous divertir ! 

Un spectacle génial

Voilà que le comédien entre en scène, seul, et qu’il met tout son génie, toute sa technique, tout son savoir-faire au service du poète, à destination du public. Voilà que plus rien n’existe hors de ce trio magique. Voilà qu’il s’envole, prend possession des mots, ou qu’il est possédé par l’auteur, ou peut-être les deux à la fois. Daudet poussiéreux ? Non, puisqu’il vit devant nous, sautille, s’agite, chuchote, hurle, rit, souffre, nous tire les larmes des yeux et les rires de la bouche. Avec Caubère, comme à chaque fois, point de décors. Son corps qui se tord, qui danse et son visage qui grimace en font office. Il sait utiliser ce que le dieu du théâtre lui a donné. Son visage se fait masque changeant à désir. Sa voix se fait vent, bruit de portes ou de pas. Ses mains se font oreilles de loup. Du génie oui, mais aussi du travail. Un travail acharné, pour aller au bout des possibilités techniques d’un acteur. Nous avons ici affaire à l’un des derniers grands techniciens de ce métier qui utilise toute la palette de sa voix et de sa gestuelle. Il sait savamment composer ses personnages par des tours de passe-passe qu’il a ingénieusement élaborés, forgés, répétés. La salle s’éteint, la lumière se fait, l’acteur entre et la magie opère. On ne voit aucun fil, aucun truc. Daudet est là, accompagné de tous ses personnages, et nous sommes au moulin… « Un joli bois de pins tout étincelant de lumière dégringole devant moi jusqu’au bas de la côte. À l’horizon, les Alpilles découpent leurs crêtes fines… Pas de bruit… À peine, de loin en loin, un son de fifre, un courlis dans les lavandes, un grelot de mules sur la route… Tout ce beau paysage provençal ne vit que par la lumière. »

Vous l’avez compris, il faut aller voir Caubère à l’Œuvre !

Les Lettres de mon moulin, Théâtre de l’Œuvre, 55 rue de Clichy, 75009 Paris. Du mercredi au dimanche, jusqu’au 8 janvier.

Affaire Hulot: Macron affirme que la justice «ne se fait pas dans les médias»…

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Emmanuel Macron et Nicolas Hulot, alors ministre de l'écologie à la COP23 à Bonn, 15 novembre 2017 © HASAN BRATIC/SIPA Numéro de reportage : 00832163_000034

… Et en même temps, la macronie a longtemps célébré la « libération de la parole ». Il faut choisir, selon Elisabeth Lévy.


C’est beau comme du Finkielkraut. Au sujet de l’affaire Hulot, le président de la République affirme que la Justice ne se fait pas dans les médias.

Rappelons que la semaine dernière, cinq femmes ont accusé Hulot d’agression sexuelle ou de viol dans «Envoyé Spécial». À l’exception d’un cas qui a abouti à un classement sans suite, aucune procédure n’a été engagée, les faits étant prescrits.

Une affaire embarrassante pour l’exécutif qui avait soutenu Hulot en 2018

Certes, conformément à sa nouvelle doctrine, le Parquet a ouvert une enquête, mais celle-ci ne pourra pas donner lieu à un procès. En réalité, les investigations, de la Justice comme des médias, ne peuvent guère aller au-delà du recueil de témoignages. Il s’agit d’apporter une forme de réconfort aux victimes présumées. Aussi légitime soit cet objectif, il ne justifie peut-être pas que l’on dynamite toutes les formes de la Justice.

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L’affaire est plutôt embarrassante pour Emmanuel Macron dont tout le monde avait célébré la prise de guerre lorsque l’ex-vedette d’Ushuaïa est entrée au gouvernement. En 2018, après les accusations de l’éphémère Ebdo, le gouvernement était sur la ligne «Tiens bon Nicolas !». Le président fustigeait alors, selon Le Monde, « la République du soupçon ». Il se murmure même que des proches de l’Elysée avaient alors contribué à ce que le journal soit lâché par ses banques et disparaisse. Mais ce sont de purs soupçons, propagés par de mauvais esprits. Aujourd’hui, Emmanuel Macron n’ose ni lâcher ni défendre Hulot.

Le président vent debout contre une société de l’inquisition

D’après le Parisien, il a déclaré lors du Conseil des ministres: «La justice ne se fait pas dans les médias». Ila aussi affirmé son refus, tant « d’une société de l’opacité ou de la complaisance », que « d’une société de l’inquisition ». Des propos que ne peuvent qu’approuver tous ceux qui dénoncent les tribunaux médiatiques.

L’ennui, c’est qu’en même temps, le président s’est félicité de la « libération de la parole ». Il faut choisir: la parole libérée – sur Twitter, à la télévision, dans les journaux – c’est la définition de la Justice médiatique. Ce n’est pas parce qu’une parole est libre qu’elle est vraie. Et quand la parole est unanime comme si elle obéissait à un scénario préétabli, la liberté est très relative.

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Il faut aussi rappeler la sidérante déclaration du même Macron, en janvier, en pleine tempête Duhamel. Dans une vidéo, il lançait aux victimes présumées d’inceste : «ON vous écoute et on vous croit». Le ton dramatique, la gorge nouée, le président, habité par sa propre émotion, piétinait allègrement les règles de la justice. « On vous écoute et on vous croit »: cela signifie que le témoignage est une preuve. Et c’est gravissime.

Alors oui, Emmanuel Macron a raison de rappeler que la Justice ne se rend pas dans les médias. Vu qu’il dit tout et son contraire, il y a toujours un moment où il a raison. C’est comme les horloges cassées, elles sonnent l’heure deux fois par jour mais ça ne suffit pas pour qu’on leur fasse confiance !

A relire, Elisabeth Lévy: Sur Olivier Duhamel, “le Parisien” verse dans le journalisme de caniveau

[Vidéo] Zemmour Super-assimilateur, Avengers anti-réacs et Darmanin Super-néologisateur. Notre top de la semaine…

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La semaine de Causeur revient sur les articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée. Notre Directeur adjoint de la rédaction Jeremy Stubbs commente et analyse.


Cette semaine, spécial super-héros !

#4

Est-ce un oiseau? Est-ce un avion? 

Non c’est Sup… ah non c’est Éric Zemmour.

C’est dans une vidéo qui a déjà totalisé 2 millions et demi de visionnages sur YouTube, qu’Éric Zemmour vient d’annoncer qu’il est candidat à la présidentielle. Maintenant officiellement en campagne, il espère se relancer. Son objectif : être le candidat qui incarne la continuité historique dans un pays qui est – selon lui – catholique de racines gréco-latines. Loin de vouloir exclure ceux qui n’incarnent pas d’emblée cette culture, il prône l’assimilation totale des étrangers qui s’installent en France. 

Eric Zemmour c’est Super-Assimilateur!

#3

On sait qu’Eric Zemmour a cherché à présenter le régime de Vichy sous une lumière plus nuancée. Causeur a interrogé un des universitaires dont les travaux ont nourri sa réflexion. 

Historien de la Shoah et rabbin du mouvement Conservative, Alain Michel a publié en 2012 Vichy et la Shoah : enquête sur le paradoxe français, une étude qui soutient que ce régime désirait protéger tous les Français, dont les Juifs. Largement ignoré des autres médias, Alain Michel s’est confié à Gil Mihaely. Selon lui, « la seule erreur de Zemmour, c’est quand il dit « Pétain a sauvé les juifs de France », c’est inexact. Ce n’est pas Pétain, c’est Laval, aidé par Bousquet. »

#2

Revenons à nos super-héros aux pouvoirs extraordinaires : l’équipe des Avengers anti-Réac font quotidiennement des efforts surhumains pour sauver l’humanité des méchants droitards. 

La compagnie de production derrière l’émission de “Quotidien avec Yann Barthès”, autrement dit, Super-Progressiste, a proposé une soirée documentaire sur TMC sous le titre « Les nouveaux réacs attaquent. » Les caméras de cette équipe sont allées à la rencontre de tous ces jeunes qui ont 20 ans, arborent des baskets tendance… et sont fans de Zemmour. Ingrid Riocreux a décortiqué cette œuvre prétendument de salut public qui, de manière parfaitement contestable, met sur le même plan des pratiques traditionnelles du militantisme comme le collage d’affiches ou le tractage, et des stupidités idéologiquement peu fructueuses, comme les singeries de youtubeurs ou de tiktokeurs. L’émission ignore superbement le fait que les jeunes identitaires sont le symptôme le plus visible d’une allergie assez répandue à cette moraline nauséeuse servie comme un discours obligé depuis quelques décennies.

Oui, les Super-Anti-Réacs arrivent toujours à écraser toutes les opinions divergentes, les faisant exister dans les médias uniquement pour les frapper d’interdit.

#1

Peut-on être à la fois membre d’un gouvernement et super-héros ? On a longtemps cru la chose impossible, mais le ministre de l’Intérieur vient de démontrer le contraire. 

Après la controverse au sujet de la promotion des nouveaux pronoms non-binaires comme « iel » ou « iels », une autre innovation linguistique vient de faire son apparition dans un communiqué de presse en provenance de la place Beauvau. Annonçant que le premier « Prix de la laïcité de la République française », mis en place par Marlène Schiappa afin de récompenser des projets faisant promotion de la laïcité, sera remis le 9 décembre, le texte officiel a noté que ce prix était « marrainé par l’écrivaine Rachel Khan. » 

Ouf ! Sauvé de justesse. Si l’on avait écrit « parrainé », le patriarcat, cet empire du mal, aurait pu crier victoire. M. Darmanin, c’est Super-Néologisateur!