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“Un héros”: Tartuffe en Iran ?

Le film de Asghar Farhadi, récompensé à Cannes, sort en salle le 15 décembre.

“Un héros”: Tartuffe en Iran ?
© Amirhossein Shojaei

En plus d’une performance cinématographique remarquable, “Un héros“, le dernier film d’Asghar Farhadi, dresse un tableau sociologique acéré d’un Iran où l’Islam gouverne…


Aucun doute, plus encore qu’un cinéaste exceptionnellement doué, Asghar Farhadi demeure, à l’approche de la cinquantaine, au premier chef un scénariste hors pair.

Délectable et cruelle, sa filmographie (neuf longs métrages en tout) ne connaît aucune baisse de régime. On se souvient d’“Une séparation“, il y a cinq ans, imbroglio virtuose autour d’un divorce au pays des mollahs. Dans “Le Passé“, en 2013, avec Tahar Rahim et Bérénice Bejo, ce directeur d’acteurs époustouflant décalait ses impeccables constructions intellectuelles dans le contexte de la banlieue pavillonnaire française. En 2018, il s’échappe une fois encore de son Iran natal pour tourner, en Espagne, le thriller rural “Everybody Knows”, porté par un sens du récit phénoménal – avec Penelope Cruz, Javier Bardem et le génial acteur argentin Ricardo Darin.

Dans Shiraz la provinciale

Toujours des histoires contemporaines, corrosives à souhait, où s’affrontent, sous le regard impuissant des enfants, les membres de familles disjointes, sous la férule combinée d’autorités judiciaires, politiques et morales. Pas la moindre fadeur, un agencement de haute précision, un montage au millimètre, nul prêche moraliste à la clef. Récompensé d’un Grand Prix à Cannes cette année, “Un héros” nous ramène, non plus à Téhéran cette fois, mais à un millier de kilomètres de la capitale : à Shiraz, patrimoine architectural de l’ancienne Perse, célèbre pour ses tapis. Cette implantation a son importance : provinciales, les mœurs y sont plus rigoureuses, les relations humaines plus solidaires ; loin du centre, les réseaux sociaux y répandent davantage la rumeur, tandis que la télévision met l’intimité sur la place publique.

Les traits animés d’un perpétuel demi-sourire, Rahim, jeune divorcé et père de famille incarcéré depuis trois ans pour dettes, profite des rares permissions de sortie qui lui sont accordées pour retrouver en secret sa maitresse, avec qui il rêve d’un remariage. La revente d’un sac rempli de pièces d’or qu’elle a trouvé par hasard devrait lui permettre de rembourser son intraitable créancier, et de sortir de prison. Point de départ de péripéties serrées, dont les protagonistes sont tout à la fois les instigateurs, les otages et les victimes : parentèles des parties en conflit, enfant bègue mis à contribution, chauffeur de taxi accommodant avec les faits… Derrière les rebondissements qui tiennent le spectateur captif de l’intrigue pendant plus de deux heures (Le sac d’or a-t-il été volé ? Que va inventer le débiteur pour se soustraire aux suspicions qui pèsent sur lui ? Quelles raisons aurait son créancier de ne pas transiger ? Comment chacun cherche-t-il à sauver la face ? Jusqu’à quel point les comparses sont-ils instrumentalisés ? Etc.) se dévoile la physionomie peu glorieuse d’une société sous la triple emprise des « bonnes mœurs », du couperet de la peine de mort, du règne omniprésent de l’hypocrisie, de la corruption, du mensonge. A commencer par ce « héros », qui ne cesse de proclamer à qui veut l’entendre qu’il dit la vérité, alors qu’il la manipule avec constance, avec les mines de la bonne foi. Mensonger, à l’instar de la télévision d’Etat, ou même de cette féminine association de bienfaisance : tous biaisant avec la vérité, à des fins d’édification ou dans leur intérêt bien compris.

Une immense prison: l’Iran

Nouvel exercice de sociologie appliquée, en ce pays délicieusement inclusif où l’homme, après Allah, est roi. En immersion dans la réalité propre à cette attrayante dictature théocratique, le film de Farhadi, au-delà de l’allégorie, dispense pour l’œil du spectateur occidental un tableau vivant frappé au coin d’un certain exotisme, celui de la vie quotidienne dans la classe moyenne en son décor : logis surencombrés d’objets, au mobilier éclectique autant que hideux ; rituel des repas ; chromatisme et typologies vestimentaires ; intensité du trafic urbain, vie des marchés, etc. C’est le versant documentaire du film.

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Le dénouement d’“Un héros” confirme symboliquement ce que l’on savait : la République d’Iran n’est jamais qu’une immense prison. Le plus étrange, dans ce contexte, c’est la façon dont son cinéma contemporain, d’une qualité supérieure (cf. “La loi de Téhéran”, de Saeed Roustayi ; “Trois visages” ou “Taxi Téhéran” de Jafar Panahi ; “Un homme intègre” ou “Au revoir”, de Mohammad Rasoulof – pour ne citer qu’eux), esquive la censure d’État, alors même que ses thématiques renvoient crûment à la face des barbus une réalité peu obligeante à l’égard du régime qu’ils incarnent. Certes, au pays des aveugles les borgnes sont rois.

Mais tout de même…


Film de Asghar Farhadi. Avec Amir Jadidi, Moshsen Tanabandeh, Fereshteh Sadraorafall.
Iran, France. Durée : 2h08.


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