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La nostalgie n’est plus ce qu’elle était…

Le spleen de Laurence Simon

La nostalgie n’est plus ce qu’elle était…
Image d'illustration Unsplash

La nostalgie est un sentiment passé de mode. Pour le plus grand malheur de la France et de ses habitants.


Les ruines, la fuite du temps, des jours heureux et des choses aimées, la beauté évanouie, ont inspiré à nos poètes une mélancolie toujours cruelle, mais souvent douce aussi ; elles découvraient aux yeux de l’esprit une perspective métaphysique sur l’existence humaine en ce monde, dont la contemplation, sans nous consoler vraiment, nous élevait pourtant au-dessus de nous-mêmes et de notre chagrin. Tout cela aujourd’hui ne fait plus recette. La nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Baudelaire pourrait-il encore écrire “la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur d’un mortel”, sans être suspect à sa maison d’édition ? Du Bellay pourrait-il encore apostropher la “mondaine inconstance”, en constatant que “rien de Rome en Rome” on n’aperçoit plus, sans s’attirer les foudres indignées du progrès à marche forcée ? Et Lamartine pourrait-il encore s’écrier “ô temps, suspends ton vol ! ” sans crouler sous les sarcasmes et quolibets de nos journaux ?

La brusquerie et la rudesse s’affichent désormais avec arrogance dans notre société

Pourtant, c’est un monde chaque jour un peu plus défiguré qui s’offre à nos yeux. Et, sans être poète, il est bien difficile de ne pas le voir. Les Français avaient inventé la liberté, la courtoisie et la galanterie, la sociabilité, avaient mis du génie dans leur langue, avaient cherché la clarté, la raison, l’élégance et le courage, chéri la lucidité morale et le rire libérateur, mitonné la gastronomie. Ils sont à présent ligotés par mille chaînes administratives et numériques ; sommés de présenter un passeport pour aller au théâtre, au cinéma, dans un café. Leur langue s’oublie et méprise éhontément ses règles, fanfaronne en globish, se complaît dans la vulgarité et l’à-peu-près, se calcifie dans une écriture qui n’a d’inclusif que le nom (puisqu’elle manifeste à l’inverse une irrémédiable séparation des genres, interdits de réconciliation dans un neutre). Si les genres se regardent en chien de faïence, l’idée de différence des sexes, elle, carrément est niée : les hôtesses de l’air n’ont plus le droit de vous accueillir en vous disant bonjour madame, on encourage la petite Elise, qui a six ans, à se faire appeler Edouard (et qu’importe ce qui l’attend ensuite), tandis que nos voisins belges ne veulent plus entendre parler d’homme et de femme, et abolissent la mention du sexe sur les papiers d’identité. Les demoiselles ont perdu leur nom. Les petits enfants regardent des pornos. Les jeunes s’enferment dans les trente centimètres carrés de leurs écrans et se bourrent de pizzas, de tacos et de macdos. Les élèves vont à l’école toute la journée jusqu’à vingt-cinq ans pour n’apprendre souvent pas grand chose, à moins qu’ils ne tabassent leurs professeurs. La brusquerie, la rudesse, quand ce n’est pas la violence la plus brutale, s’affichent avec arrogance. Les dealers ont pignon sur rue. Les commissariats sont régulièrement attaqués. Les débats publics ne s’embarrassent souvent d’aucune nuance, et tandis qu’on traque d’un côté les “fake news”, on n’hésite pas à caricaturer grossièrement les propos qui ne vont pas dans le sens du vent. Le moindre animateur prêche sur tous les sujets sa moraline, avec un fond de sérieux glaçant même si c’est entre deux fous rires. Les politiciens, toujours un peu menteurs, n’ont plus aucun scrupule à se parjurer publiquement à deux mois d’intervalle, à imposer des règles manifestement absurdes, et prennent au sens propre leurs métaphores guerrières. Enfin le pays, le visage dissimulé à ses voisins derrière un masque chirurgical, avale toujours plus de petits cachets blancs de sérotonine.

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Bien sûr, il reste des hommes courtois, des femmes aimables, des intellectuels sensés, quelques écrivains, des rues tranquilles, des enfants sages, des jeunes qui travaillent dur pour réussir leurs études, des gens courageux et honnêtes, même parmi les politiciens et les journalistes. Heureusement ! Mais ces Français-là ont tout de même quelques raisons d’être inquiets lorsqu’ils regardent autour d’eux. Inquiets pour eux, et pour leurs enfants ; car ils ont parfois lu Baudelaire, ou du Bellay, ou Lamartine, ou Chateaubriand, ou Valéry, et même sans les avoir lu, ils savent que les civilisations sont mortelles. A l’heure où ”quoiqu’il en coûte” il faut “sauver des vies”, on n’aurait pas le droit de vouloir sauver la vie qu’on aime ? 

Un sentiment ringard?

Le Dr Clay Routledge, chercheur américain en psychologie, a consacré une partie de ses études à ce vieux sentiment, aujourd’hui si décrié, de la nostalgie. Il observe que ce sentiment a beau être  ringard au possible, cela ne l’empêche pas de naître encore dans le cœur des hommes, et tout particulièrement dans les moments critiques de leur vie. Face à un présent frustrant, angoissant, tout hérissé de difficultés insolubles, ils ont naturellement tendance à se tourner vers le souvenir d’un passé plus heureux, ou qui leur semble tel. Pourtant, il serait hâtif de décréter que la nostalgie n’est que le refuge des perdants, où les laissés pour compte n’auraient qu’à moisir dans leurs idées rances. Le Dr Routledge remarque en effet que la nostalgie n’est souvent qu’un sentiment transitoire, qui permet paradoxalement de mieux rebondir vers l’avant. Cela s’appelle, je crois, prendre du recul. En se replongeant dans nos bons souvenirs, nous ne trouvons d’ailleurs qu’un réconfort relatif, puisque la comparaison avec le présent n’en est d’abord que plus cruelle. En revanche, les nostalgiques tirent de leur nostalgie des leçons pour envisager l’avenir. Car pour savoir comment faire advenir le bonheur, encore faut-il savoir ce que c’est. L’image du passé, embellie peut-être, en offre un modèle ; et tel par exemple qui se souvient des jours de soleil passés avec son grand-père, heures bénies à jamais enfuies, se détermine à devenir lui-même, un jour, pour ses petits-enfants, un grand-père qui saura les rendre heureux. 

Aristote ne nous dit pas autre chose. Dans sa Rhétorique, examinant les arguments les plus intéressants rapportés aux différents genres de l’art oratoire, celui du prétoire ou de l’assemblée, il affirme qu’en matière de délibération politique, l’argument qui convient est celui de l’exemple tiré de l’histoire, qui pourra par comparaison éclairer le présent et l’avenir. C’est en raisonnant sur les stratégies mises en œuvre par le passé, dont on a le loisir de mesurer l’échec ou la réussite dans telle situation qui ressemble à la nôtre, puisque du passé on a cette chance de connaître la suite, qu’on pourra décider de l’action la plus utile à entreprendre. Les militaires, qui étudient les batailles de leurs prédécesseurs avec la plus grande attention, le savent mieux que quiconque : l’histoire est un modèle riche d’enseignements.

Mais nos politiques ont changé l’histoire en musée, en objet inutile de révérence, auquel il est interdit de toucher. Sauf bien sûr si l’on veut affubler un gêneur d’une petite moustache, car il est bien connu que les plus méchants des dictateurs portent une moustache, il ne faut surtout pas se risquer à faire des comparaisons. Comparer pour insulter, cela est permis, cela ne dégrade pas l’histoire musée, au contraire. Mais comparer le passé et le présent pour réfléchir vraiment, pour faire parler ces matières si compliquées, si vivantes que sont les hommes et les événements, et tirer des plis et replis du passé une indication pour l’avenir, une idée de ce qui est juste, de ce qui est bon, certainement pas. Il faut marcher et encore marcher, droit devant, les yeux fixés sur un avenir fictif en se persuadant qu’il est absolument idéal, comme l’âne avance vers la carotte, et tant pis si c’est un gouffre qui s’ouvre nos pieds.

Mais heureusement, encore une fois, les Français ne sont pas tous devenus des ânes. 

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est professeur de lettres dans un lycée de province.

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