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Non, les Britanniques ne veulent pas vraiment « cancel » « 1984 »

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Une information mal interprétée en provenance du Royaume Uni a fait jaser dans les chaumières (numériques) de la France.


Tout est parti d’un article publié le 23 janvier par l’avatar dominical de The Daily Mail, article qui révèle qu’une université anglaise, celle de Northampton, a formulé un avertissement – un « trigger warning » dans le jargon wokiste – à propos du chef-d’œuvre romanesque de George Orwell, 1984. Se laissant un peu emporter par leur zèle dénonciateur, les internautes français n’ont pas toujours saisi très clairement de quoi il s’agissait.

Tout un programme

L’université en question ne cherche pas à censurer ce livre d’Orwell qui constitue lui-même un avertissement contre les différentes formes que peut prendre la censure – Big Brother, novlangue, police de la pensée – quand elle est pratiquée par un système totalitaire. Au contraire, le livre figure au programme d’un cours. Le vrai problème est que ce cours porte sur les liens entre le sexe, la violence, le genre, la race, le langage offensant et la politique.

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Son titre, « L’identité en construction » (Identity under Construction), est tout un programme aussi bien que tout un poème progressiste. Les étudiants tentés de prendre cette option sont donc invités par l’université à comprendre que tous les ouvrages au programme, qui comprend aussi la pièce de Samuel Beckett, Fin de partie, peuvent heurter les sensibilités délicates. C’est là tout le sens du terme « trigger warning », littéralement « avertissement de déclenchement », qui indique qu’une œuvre d’art peut déclencher un trauma chez une personne fragile sur le plan psychologique.

Sensiblerie britannique

Ainsi, la problématique en jeu ici n’est pas la censure, mais la sensiblerie délicate des étudiants. A l’époque antédiluvienne où j’étais étudiant, si on m’avait dit qu’un cours parlait de sexe et de violence, je l’aurais choisi tout de suite. Une telle publicité aurait déclenché une ruée vers les inscriptions.

Maintenant, les jeunes sont encouragés à croire qu’ils sont essentiellement fragiles, et que tout ce qui sort de l’ordinaire peut les choquer. Le terme inventé par la méchante génération du baby boom pour décrire leurs enfants et petits-enfants est snow flakes, « flocons de neige » : au moindre contact avec une notion désagréable, ces mauviettes se liquéfient.

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Certes, on peut sur-jouer le numéro « Nous, on était des durs à cuire. » Certes, il y a un petit nombre de personnes parmi les étudiants qui ont déjà souffert de réels traumas dans leur vie. Là où le bât blesse, c’est que le système pousse généralement les individus à se considérer comme vulnérables, à leur fournir des prétextes pour éviter tout ce qui est un peu déplaisant dans la vie. Dans les établissements scolaires, dans les universités, le mot sur toutes les lèvres est « bien-être mental » (mental wellbeing). Ce bien-être mental doit être protégé à tout moment, quoi qu’il en coûte, et le prétexte de cette protection permet d’éviter au besoin les questions difficiles, les matières difficiles et jusqu’aux épreuves scolaires difficiles. Notre 1984 contemporain, ce n’est plus seulement la dictature des hommes forts, inspirés par la volonté de puissance ; c’est aussi la dictature des jeunes faibles, inspirés par la volonté de larmoiement.

L’hommage de Jean Anouilh à Molière

Chaque année, la troupe de la Comédie-Française rend hommage au « Patron ». Le 15 janvier 1959, ce texte écrit pour l’occasion par Jean Anouilh était lu sur la scène de la salle Richelieu.


C’est sans doute au pied des monuments qu’on dit le plus de bêtises… Peut-être y a-t-il un vague sentiment d’impunité : c’est si patient les morts. Pourtant, nous que voici tous encore une fois déguisés, dans des costumes approximatifs, au pied de cette pierre taillée qui n’est probablement pas ressemblante, je n’ai pas le sentiment que nous soyons odieux, ni grotesques. D’où vient qu’il reste quelque chose d’inexplicablement gentil dans cette cérémonie annuelle d’hommage à Molière ? D’où vient que celui qui a su le mieux percer et buriner, en quatre traits, les petits ridicules des hommes, ne sourit sans doute pas de nous en ce moment ? De la seule chose qui sauve toujours les hommes d’eux-mêmes, en fin de compte : d’un peu d’amour. Beaucoup d’entre nous, ici, sont indifférents à Molière, et ne sont venus que pour Paris ; un certain nombre même lui est hostile – soit intellectualité, soit manque de contact charnel vrai avec la France, il y a beaucoup de gens intelligents qui n’aiment pas Molière – comme il y en avait beaucoup du temps de Molière. C’est une erreur de croire qu’Oronte était un sot et de le jouer ainsi. Il est probable que dans la société du XVIIe siècle, Oronte était intellectuellement plus évolué et peut-être même plus intelligent que Molière. Mais vous voyez où cela l’a mené ? À faire rire de lui les écoliers, tous les jeudis, pendant trois siècles. L’intelligence, notre déesse – on s’en apercevra sur des ruines –, ne peut rien seule. Si Molière n’avait été qu’intelligent, nous ne serions pas là ce soir, autour de lui. Nous ne serions peut-être même pas là s’il n’avait eu que du génie. On fait chaque année un hommage à Racine, mais pas ce geste de tendresse, presque filial, de tous ces vieux enfants déguisés autour de lui. Je crois que ce dont nous remercions surtout Molière, ici ce soir, et chaque fois que nous pensons à lui dans le secret de nos cœurs : c’est d’avoir été un homme. Et il faut croire que c’est une qualité assez rare chez un homme de lettres pour avoir suscité tant d’amour, d’étonnement, et de fidélité. Quelqu’un a dit un jour, qui ne pensait pas à lui, l’homme est un animal inconsolable et gai. Et, jamais, en voulant définir l’homme, personne n’a trouvé deux mots plus justes pour définir Molière. Le xvii siècle profondément viril et chrétien a été un siècle noir. Il a eu ses abîmes, mais il ne les faisait pas complaisamment visiter comme nous, une lampe à la main. Il construisait dessus un édifice de convention aussi harmonieux et, volontairement, aussi faux que possible. Car la convention, qui sert par la suite de refuge aux faibles, est toujours une invention des forts. Molière, dans un moule de comédie raisonnable, a écrit le théâtre le plus noir de la littérature de tous les temps. On tue beaucoup plus chez Shakespeare, on semble y trahir davantage ; mais toutes ces noirceurs, tous ces coups de couteaux et ces coupes de poisons se parent de je ne sais quelle musique, de je ne sais quel prestige d’opéra qui font du mal même quelque chose de consolant et de poétique. La tragédie grecque avec ses yeux crevés et ses cadavres est apaisante ; et l’on ne sort point abattu de tant d’horreur, mais fier d’être encore si grand, quoique si petit, en face des Dieux. Molière a épinglé l’animal-homme comme un insecte et avec une pince délicate, il fait jouer ses réflexes. Et l’insecte-homme n’en a qu’un, toujours le même, qui fait tressaillir sa maigre patte, au moindre attouchement : celui de l’égoïsme. Et chez tous, la passion grossie qui les ridiculise n’a pu s’épanouir aussi monstrueusement que parce que leur cœur était un désert qu’ils hantaient seuls. Les personnages dits gentils, eux-mêmes, les petits amoureux qui bénéficient de la sympathie de commande qu’on accorde, on ne sait pourquoi, à la jeunesse – cette laideur en fleur – les Horace, les Agnès, les Isabelle, les Lucile, les Valère, les Damis, ne pensent strictement, si vous pesez leur comportement et leurs mots, qu’à leur étroite petite personne et à ses niaises satisfactions. Qui donc est bon chez Molière ? Qui aime ? Qui donne à un autre qu’à lui ? Pas de réponse à cette question. Les personnages de Molière se regardent gênés, et se taisent. Seul peut-être le plus horrible d’entre eux, dont nous n’avons pas envie de rire et qui rejoint la grandeur shakespearienne, seul Dom Juan, échappé un jour à Molière dans la hâte d’une improvisation et aussitôt retiré de l’affiche, est presque innocent et sympathique. Son cas à lui relève de Dieu. Mais le cas de l’homme qui a réussi seulement à déchaîner ce rire énorme, ce rire heureux, sans grincement, ce rire innocent devant son absurdité, sa petitesse et sa laideur, de qui relève-t-il ? De l’homme, son frère, qui le pèse, le jauge, éclate de rire, et lui tend tout de même la main. Quelle acceptation, dans ce rire viril et tendre, et quel pardon ! Nous pouvons nous blesser, nous trahir, nous massacrer sous des prétextes plus ou moins nobles, nous enfler de grandeurs supposées : Nous sommes drôles. Pas autre chose, tous autant que nous sommes, y compris ceux que nous appelons nos héros. Que les philosophes ennuyeux du désespoir, qui découvrent périodiquement et un peu ingénument l’horreur de la condition humaine, et qui voudraient nous empêcher de nous divertir au théâtre se fassent une raison : Nous sommes drôles ! Et c’est encore plus affreux, en fin de compte, que leurs horribles descriptions de notre néant. Grâce à Molière, le vrai théâtre français est le seul où on ne dise pas la messe, mais où on rit, comme des hommes à la guerre – les pieds dans la boue, la soupe chaude au ventre et l’arme à la main –, de notre misère et de notre horreur. Cette gaillardise est un des grands messages français au monde. Nous vous en remercions, Monsieur.

L’école selon Zemmour: finie la «bienveillance»!

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Sur l’école comme sur bien d’autres sujets, le candidat à la présidentielle Eric Zemmour ne se cache pas derrière son petit doigt. Volontiers réactionnaire, son programme devrait naturellement hérisser la majorité des profs – dont les méthodes pédagogiques ont apporté la preuve de leur inefficacité – mais pourrait plaire à bien des parents. Revue de détail.


La reprise, dans le programme d’Eric Zemmour pour l’école, de syntagmes comme “instruction publique”, “certificat d’études”, « surveillant général”, et même “blouse”! résonne comme une provocation. Qu’y a-t-il de moderne là-dedans ? triomphent les uns ; pourquoi revenir en arrière ? accusent les autres. Au moins le candidat ne se cache-t-il pas derrière son petit doigt, comme il aime lui-même à le répéter. Nul besoin de fouiner dans son programme pour débusquer l’os réactionnaire qu’on avait hâte de ronger : il est là, bien en vue, offert à tous les agacements ; presque décourageant d’évidence. Mais les enjeux n’étant pas minces, il n’est peut-être pas inutile d’examiner quelques points de ce programme en dépit des effluves d’encre et de craie.

D’abord, reconnaissons-le : revenir en arrière, lorsqu’on s’est égaré en chemin, n’est pas forcément une mauvaise idée. Puisque personne ne peut plus contester que les acquis scolaires de nos enfants laissent aujourd’hui à désirer, il n’est peut-être pas complètement idiot de chercher l’inspiration dans l’école de nos parents ou de nos grands-parents, qui après tout donnait des résultats plus probants que l’école actuelle, en termes de bagage et d’ascenseur social. 

Fin de l’enseignement de l’anglais en primaire et du collège unique

Rendre des heures au français et aux mathématiques en primaire ne soulèvera sans doute guère d’opposition, fût-ce au prix des langues étrangères. Des esprits curieux pourraient s’étonner de la place accordée à la musique, ou demander des gages d’un enseignement musical digne de ce nom, mais on aurait vraiment mauvaise grâce à rechigner. En revanche, le rétablissement d’un examen d’entrée en sixième soulève davantage d’interrogations, voire d’inquiétudes. D’un côté, les parents qui tiennent à la réussite de leurs enfants tout en constatant leurs faiblesses peuvent éprouver bien des réticences à ce qu’un examen vienne abattre son couperet sur leurs espérances. De l’autre, on dira que les redoublements, qui seraient la conséquence d’un échec à l’examen, ne résoudront pas tout – et il est évident en effet qu’une telle mesure ne saurait à elle seule accomplir des miracles. Mais cet examen de passage va ici de pair avec la fin du collège unique : il vise moins, semble-t-il, à multiplier les redoublements, qu’à répartir les élèves en classes de niveaux à partir de la sixième.

Le collège unique conduit le plus clair du temps au sacrifice des élèves les plus doués, qu’on ne nourrit pas à la hauteur de leur appétit

Aujourd’hui, et depuis de très longues années, c’est le principe de l’hétérogénéité des classes qui prévaut au collège. Et pour accompagner ce bel élan de solidarité, on requiert des professeurs une “pédagogie différenciée” qui réponde aux écarts de niveau souvent extraordinaires au sein d’une même classe. Pour le dire autrement, on fabrique de toutes pièces un problème, l’hétérogénéité, et l’on demande au professeur de le résoudre. Dans les faits, cela entraîne bien sûr un surcroît de travail et d’inventivité pour le professeur qui dans le meilleur des cas doit jongler avec plusieurs modalités d’activité au cours d’une même séance ; mais comme le jonglage est un art difficile, le collège unique conduit le plus clair du temps au sacrifice des élèves les plus doués, qu’on ne nourrit pas à hauteur de leur appétit, ou des élèves les plus faibles, qui n’arrivent pas à suivre ; et le plus souvent au sacrifice des deux catégories à la fois. Des élèves qui ont des facilités ronronnent, s’ennuient, et se retrouvent plus tard démunis lorsqu’un effort de travail devient indispensable. Les élèves en grande difficulté souffrent, réduits à constater à chaque minute l’inadéquation entre ce qu’ils peuvent faire et ce qu’on leur demande, et à observer leur décrochage par rapport aux autres. Toute la bienveillance du monde ne saurait les duper. On comprend mieux dès lors la rancœur éprouvée aujourd’hui par de nombreux adultes à l’endroit de l’école. Tant d’heures passées sur les bancs de l’école, pour de si piètres résultats !

À lire aussi, du même auteur : Parité partout, justice nulle part!

Une orientation différenciée dès la quatrième

Il serait donc grand temps de changer le fusil d’épaule : des classes plus homogènes permettraient d’adapter le rythme de l’avancée dans le programme au niveau actuel des élèves, et leur donnerait la possibilité de suivre et de progresser. Il serait aussi fort souhaitable de proposer dès la quatrième des filières différentes, qui offriraient à tous les élèves de développer les capacités qui sont les leurs au lieu de leur imposer un modèle unique de formation qui ne saurait convenir à tous – en prenant soin de mettre en valeur l’intérêt et l’utilité de chaque filière, ce qui ne devrait pas être si difficile pourvu qu’on propose en effet des filières qui aient un intérêt et une utilité réels.

On pourrait sans doute orienter les élèves d’après les résultats obtenus tout au long de leur dernière année au primaire ; mais un examen d’entrée en sixième offre quelques avantages. D’abord il est plus objectif ; ensuite il offre un horizon, des buts à atteindre, susceptibles de motiver les élèves, mais susceptible aussi de motiver les professeurs. Ces derniers, toujours sincèrement attachés à la réussite de leurs élèves, sont néanmoins davantage enclins à l’objectivité (et c’est bien compréhensible) dans le choix de leurs méthodes et dans l’évaluation des résultats qu’ils obtiennent grâce à elles lorsqu’un examen vient sanctionner le travail de leurs élèves. On peut même rêver qu’alors ils entendraient mieux les solides arguments en faveur de la méthode syllabique de l’apprentissage de la lecture.

Eric Zemmour à Paris, 10 janvier 2022 © Bertrand GUAY / AFP

Haro sur la méthode “semi-globale”

L’introduction de la méthode globale ou semi-globale s’est en effet suivie d’une épidémie galopante de dyslexie et autres dys-quelque chose. Cette corrélation laisse à bon droit suspecter quelque relation de cause à effet, et des neurologues viennent confirmer ce que le bon sens de certains professeurs avait déjà compris. La reconnaissance globale des formes ne s’enseigne pas ; elle est naturelle. En revanche, l’analyse précise des lettres formant des syllabes, qui elles-mêmes forment des mots qui enfin forment des phrases qui ont un sens, est une démarche qui s’enseigne et se construit. Sans cette analyse, l’enfant en reste à une saisie approximative et fatigante du texte, source de toutes les erreurs. Au lieu de le former à la rigueur de l’observation, on le laisse vagabonder au gré de ses intuitions, de sa mémoire ou de son imagination, là où elles n’ont que faire ; on n’entraîne ni la capacité d’attention et ni le raisonnement, et on compromet en définitive la formation de l’esprit. L’imagerie cérébrale révèle de son côté, si l’on se fie aux travaux de Stanislas Dehaene, que l’apprentissage de la lecture consiste à mettre en relation deux aires cérébrales différentes, l’une dédiée à la reconnaissance visuelle des formes, l’autre à la parole, et que c’est l’attention fine et répétée induite par la méthode syllabique de lecture qui seule permet d’établir des liens solides entre les deux aires. 

À lire aussi, Isabelle Larmat : Enfants handicapés: et si Zemmour n’avait pas complètement tort?

Si trop de professeurs restent encore attachés à la méthode “semi-globale”, c’est sans doute parce qu’on leur a vanté cette méthode comme la meilleure au cours de leur formation ; il ne faut pas se lasser d’argumenter à l’inverse que la méthode syllabique est la plus indiquée. Certes, grâce aux “dictées à trous” dont ils sont favorisés au brevet, les élèves qui maîtrisent le moins la langue sont souvent ceux qui obtiennent les meilleures notes en dictée : mais qui peut se satisfaire de cette pommade ? Qui peut se réjouir d’entendre des élèves de première ânonner en substituant régulièrement un mot ou une syllabe à l’autre, massacrer la ponctuation et défigurer complètement le sens logique du texte ?

Il s’agit, en remplaçant « éducation nationale » par « instruction publique », de signifier haut et fort le primat donné à la transmission de réels savoirs sur le bourrage de crâne idéologique »

Frotter sa cervelle à celle des Anciens…

Reste que la réintroduction massive de l’étude du grec et du latin aurait là aussi un rôle à jouer. Frotter sa cervelle à celle des Anciens, c’est bien sûr s’échapper de la prison du présent pour se projeter dans l’histoire et envisager des modes de pensée et d’organisation politique et sociale qui a bien des égards étaient différents des nôtres. Bien plus que l’apprentissage de l’anglais, c’est l’école de la liberté et de l’esprit critique. Mais c’est aussi une autre façon de s’approprier notre langue : outre la fréquentation, toujours revivifiante, de l’étymologie, la pratique du thème et de la version forcent à penser et à comparer la grammaire, la syntaxe, le style. Là encore, l’abandon du grec et du latin ayant été concomitant de la baisse du niveau en français, on peut imaginer que son rétablissement à l’inverse en augmenterait la maîtrise.

Autres vieilleries ressorties fièrement des placards : l’instruction publique, la blouse – et même un baccalauréat qui prendrait la forme d’un examen national, anonyme et terminal. 

S’il s’agit, en remplaçant “éducation nationale” par “instruction publique”, de signifier haut et fort le primat donné à la transmission de réels savoirs sur le bourrage de crâne idéologique, un certain nombre de parents en ressentiront sans doute un certain soulagement ; et les élèves aussi ! Certes, l’être humain aspire à se reconnaître dans le camp des gentils, et certains jeunes mordent avidement à l’hameçon de l’ignoble tradition sexiste, de la planète qu’il faut sauver en triant les papiers et les gobelets mais en achetant quand même un nouveau téléphone, des migrants du monde entier qui veulent nous donner la main, du genre fluide au point que le prénom fasse l’homme et qu’on reconnaisse une femme à ses boucles d’oreilles… Mais la soupe est un peu lassante à la fin, et on reste en droit de penser qu’un peu moins de moraline et de préjugés simplistes laisserait quelque loisir aux jeunes esprits pour étudier de vraies sciences et de vrais textes, et se faire leur propre idée du monde. 

A lire aussi, Cyril Bennasar : Zemmour pour les nuls

On peut espérer, aussi, que le mot “instruction” freinerait les ardeurs des inspecteurs qui professent qu’ “apprendre, c’est bête”, ou qu’il convient de ne pas embarrasser l’élève de méthodes afin qu’il puisse s’égarer gaiement – quand tout au contraire une bonne méthode leur permet de fonder et d’enrichir leur réflexion. On se prend même à rêver d’une ouverture des programmes de lettres à certains grands écrivains que les manuels préfèrent raréfier, peut-être parce qu’ils n’étaient pas assez à gauche, ou qu’ils étaient trop catholiques, ou qu’ils ont eu le malheur de dénoncer des excès qu’on tient à ne pas trop mettre en relief ; on leur préfère tout naturellement la première médiocre autrice venue.

Quant à la blouse, on peut bien sûr espérer qu’elle ne soit pas grise quand on préfère le vert, ou qu’elle ne soit pas verte quand on préfère le rose. Moi aussi j’hésite. Mais on aurait sans doute tort de mépriser le symbole d’une abolition des inégalités sociales et économiques à l’intérieur de l’école, qui doit justement être le lieu de l’affirmation des possibles, et non des déterminismes. Si cela ne débouche pas sur une société idéalement juste, du moins cela peut-il participer à réintroduire un peu de jeu dans la reproduction sociale.

Le dynamisme intellectuel et économique de la France en jeu

Il reste bien des points à examiner de plus près, bien des dispositifs et des contenus  à préciser dans le programme de l’école selon Zemmour; d’ailleurs nous avons appris à nous méfier des plus séduisantes déclarations d’intention pour juger sur pièces. Il est bien naturel aussi que la formulation ouvertement réactionnaire de ce programme irrite certains esprits. Mais elle n’est pas pour autant vide de sens, et il n’est pas certain qu’elle ne parle pas à l’oreille des parents, lassés de voir leurs rejetons patiner quand ils savent pertinemment que les vieux hussards noirs eurent au moins le mérite de donner quelques solides repères à des générations d’enfants. Ils savent aussi que ceux qui prenaient l’ascenseur social étaient alors dix fois plus nombreux qu’aujourd’hui, ce qui après tout n’est pas rien. Ils sentent bien, enfin, que c’est le dynamisme intellectuel et économique de tout leur pays qui, à la fin des fins, est en jeu. Aussi pourraient-ils avoir envie de miser sur quelques valeurs sûres, en quelque sorte, plutôt que sur une nouvelle aventure glamour ou le statu quo. Le débat et la réflexion sur l’avenir de l’école méritent mieux en tout cas que le haussement d’épaules, la posture outragée ou la caricature grossière ; et on peine à comprendre comment certaines plumes peuvent se satisfaire, sur un sujet aussi urgent, d’aboyer que Zemmour est l’ennemi de l’école de la République – excusez du peu !- ou que son programme n’est qu’un tissu d’âneries. Comme le notait George Orwell, l’attaque directe et consciente contre l’honnêteté intellectuelle est toujours le fait des intellectuels eux-mêmes.

La France n'a pas dit son dernier mot

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Protection de l’enfance: le grand bond en arrière d’Adrien Taquet

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La loi sur la protection de l’enfance votée à l’Assemblée nationale le 25 janvier est présentée comme consensuelle par toutes les radios, et Emmanuel Macron voudra en faire une mesure importante dans le bilan de son quinquennat… 


L’astuce d’Adrien Taquet, Secrétaire d’État à l’enfance, a consisté à attirer l’attention des médias sur les aspects effectivement positifs de ce texte, principalement une amélioration du statut des familles d’accueil, et une aide matérielle après l’âge de 18 ans pour les mineurs dont beaucoup sortent actuellement du dispositif protecteur de l’Aide sociale à l’enfance sans aucun étayage. 

Le problème, c’est que cette loi comprend un défaut majeur qui ruine l’ensemble du texte législatif. Il s’agit de l’article premier, mis en avant pour indiquer qu’il s’agit d’une mesure phare : « Sauf urgence, le juge ne peut ordonner un placement d’un enfant [au titre des articles 375 3° à 5°] qu’après évaluation par le service compétent des conditions d’éducation et de développement physique, affectif, intellectuel et social de l’enfant dans le cadre d’un accueil par un membre de la famille ou un tiers digne de confiance ». Que signifie cet article ? Qu’avant tout placement d’un enfant dans une famille d’accueil ou foyer, décision déjà difficile à prendre, on devra essayer de le confier à un membre de sa famille. 

À lire aussi, Jérôme Leroy : On ne fait plus d’enfant, c’est la faute à Cioran!

Il représente un gigantesque recul par rapport à la loi de 2016, qui mit pour la première fois en France l’enfant au centre du dispositif et dont le but était clairement indiqué : protéger le développement de l’enfant dans toutes ses dimensions, en satisfaisant en premier un besoin fondamental, défini suite à l’audition de nombreux pédopsychiatres, celui de vivre dans un environnement sécurisant. 

Le but de l’article 1 de la loi de 2022 va en sens inverse. Il est double.

1) Au niveau des Conseils départementaux, institutions politiques, l’intention est de diminuer le nombre de placements pour faire des économies. Ainsi dans un département, des visites à domiciles renforcées (45 euros quatre fois par semaine) ont été mises en place pour éviter des placements plus coûteux (135 euros de prix de journée en institution), mais indispensables et pouvant concerner des tout-petits. Les professionnels de terrain ont le sentiment qu’une partie de leur travail est dénué de sens.

2) Des associations prises dans une idéologie du maintien à tout prix de l’enfant dans sa famille sont intervenues de manière très active. Principalement identifiées aux parents, ces associations considèrent qu’on ne doit pas leur faire de peine, subir un placement, toute difficulté éducative grave étant souvent considérée, à tort, comme due à la précarité. Mais un enfant est vulnérable, il dépend de son environnement pour son développement, il n’a pas la parole pour dire ce qu’il ressent, et il doit donc avoir la préséance. Le « en même temps » trouve là ses limites.

Image d’illustration © Unsplash

Les pédopsychiatres pas écoutés

Le représentant de l’Association des Psychiatres d’Intersecteurs (API), c’est-à-dire les psychiatres du service public, a répété tout au long de son  audition par la commission parlementaire que l’article 1 devait être abandonné, demande réitérée par le président de cette Association avant le vote de l’Assemblée nationale.  Des membres de la Société Française de Psychiatrie de l’Enfant (j’en ai fait partie) sont intervenus, certains directement auprès du Cabinet d’Adrien Taquet pour souligner leur grande préoccupation par rapport à cet article idéologique. Lorsque d’autres spécialistes donnent leurs préconisations, comme les pneumologues sur la nocivité du tabac, ou les pédiatres sur la nécessité de certaines vaccinations, ils sont écoutés. Pourquoi pas les pédopsychiatres ? Quant aux juges des enfants avec qui je me suis entretenu, ils considèrent que cet article de loi est dangereux pour les enfants mais tenus par l’obligation de réserve, ils ne peuvent pas l’écrire. 

En mettant en premier l’article sur la famille élargie et en cédant à des facteurs émotionnels, M Taquet écarte un ensemble de travaux connus qui montrent que le placement dans la famille élargie est une situation à haut risque pour l’enfant (à part quelques contextes spécifiques non généralisables que les professionnels connaissent déjà). Une mère très inadéquate éducativement et sa propre mère peuvent se montrer unies devant des professionnels pour que la garde de l’enfant soit confiée à la grand-mère ; et dès cette mesure prononcée, le conflit violent qui les opposait reprend avec l’enfant comme enjeu. Une grand-mère ne parvient pas à refuser à sa fille schizophrène de venir voir son enfant âgé de trois ans chez elle malgré l’interdiction judiciaire de visite. Et cette mère s’enferme dans une chambre dans le noir avec sa fillette pendant des heures, malgré le refus de l’enfant qui tremble, les yeux hagards après chaque visite et dont l’état se détériore. D’une manière générale, les travailleurs sociaux ne parviennent plus à superviser les relations entre les enfants et leurs parents. Des parents accusent une tante de leur rapter l’enfant. Les situations où il y a eu des attouchements sexuels intrafamiliaux sont les plus à risque en cas de placement dans la famille élargie. Etc. Quant à l’évaluation préalable des qualités éducatives de la famille élargie, elle pose de sérieuses questions… dans la mesure aussi où beaucoup de professionnels ne sont pas encore au point pour déterminer si les parents eux-mêmes sont capables de satisfaire les besoins fondamentaux de leur enfant, et où le référentiel de la Haute Autorité de Santé présente des insuffisances à ce niveau.

À lire ensuite, Yves Mamou : École: “dégenrage” à tous les étages

Placements trop tardifs

En 2015, la recherche essentielle du Dr Rousseau, pédopsychiatre, compare le devenir des enfants placés avant quatre ans à cause de troubles sévères de la parentalité. Dès que le délai entre le premier signalement et le placement dans un environnement sécurisé dépassait 16,7 mois, le nombre de placements des enfants au cours de leur vie était en moyenne de sept du fait de troubles du comportement qui les rendaient difficiles à supporter. Tous ces enfants placés « tardivement » ont été orientés en éducation spécialisée, ils ont été d’hospitalisés en moyenne 113 jours en psychiatrie, et ont souvent évolué vers la délinquance et la prison. 

Si l’article 1 est maintenu, la loi Taquet va provoquer un immense recul dans la protection des enfants, et le résultat sera l’apparition de comportements violents, l’incapacité de s’insérer dans la société, une atteinte intellectuelle. 

La pédopsychiatrie française traverse une crise si profonde qu’il est insensé d’y ajouter de telles difficultés. 27% des postes hospitaliers ne sont pas pourvus. 40% des départements au moins n’ont pas de pédopsychiatre installé en libéral. Il ne reste que 580 pédopsychiatres dont 80% ont plus de 62 ans. Les listes d’attente en consultation dépassent souvent un an.  Le fait, stupéfiant, que les parlementaires, opposition incluse, n’aient pas pris en compte les savoirs établis et l’avis des professionnels de terrain va encore fortement aggraver cette situation.

Gaspard Koenig, un président simple?

Et si c’était lui? (faisons semblant deux minutes…)


Le 11 janvier, le philosophe libéral Gaspard Koenig a annoncé sa candidature à la présidentielle. Après avoir parcouru 2500 km à cheval en dormant chez l’habitant (Notre vagabonde liberté : à cheval sur les traces de Montaigne, l’Observatoire, 2021), l’essayiste a de nouveau sillonné la France avec Nicolas Gardères, afin de recueillir des témoignages liés à l’enfer bureaucratique (Simplifions-nous la vie, l’Observatoire, 2021).

Avec cette candidature, les Français vont avoir la fortune de voir évoluer un candidat d’extrême centre dans la course vers l’Elysée. « Je veux vous proposer une radicalité venue du centre », annonce Gaspard Koenig, qui, il faut bien le dire, réussira un vrai coup de poker s’il parvient déjà à réunir ses 500 parrainages… Mais quelle différence cette radicalité centriste pourrait-elle donc entretenir avec le « en même temps » macronien ?

À l’extrémité du centre…

Depuis cinq ans, Emmanuel Macron a tantôt annoncé qu’il se considérait ni de droite ni de gauche – comme lors de la campagne de 2017 – tantôt au contraire de droite et de gauche.

A lire aussi: «Don’t Look Up»: effroyablement drôle

Gaspard Koenig, qui dit avoir voté Macron en 2017 pour le fameux « vent de fraîcheur » dans la classe politique largement fantasmé à l’époque, se définit sans hésiter « de droite et de gauche ». Et même : « de centre-droit et de centre-gauche ». Avec ce partisan du « libéralisme social », on aurait donc bien affaire à un extrême-centriste. Pour autant, on ne sait toujours pas précisément de quoi il s’agit. Et on ne saurait dire si, derrière cette apparente rigueur dans la nuance, se cache du courage ou bien de la couardise.

Alors, à quoi ressemble un programme d’extrême-centre ?

Avec la liberté, c’est du sérieux

Pour Koenig, un seul mot d’ordre : simplifier. Son parti politique porte d’ailleurs le nom de « SIMPLE ». Koenig est un libéral au sens propre. Il se présente aux antipodes de l’autoritarisme de Macron et de son jacobinisme. Il entreprend de redonner aux citoyens, aux communes et aux institutions locales, leur liberté, donc leur responsabilité. « Il est temps de prendre la liberté au sérieux. Et comme personne n’y semble disposé parmi les candidats à l’élection présidentielle, j’ai décidé de m’y présenter moi-même » annonce-t-il dans sa déclaration de candidature. Prendre la liberté au sérieux, cela passe d’abord par une simplification drastique de la montagne juridique et bureaucratique sous laquelle croulent les Français. Koenig et son équipe de « simplistes » proposent pour cela le projet « Portalis » en référence à Jean-Etienne-Marie Portalis, l’un des grands artisans du Code civil, qui s’était attaché sous l’égide révolutionnaire à synthétiser et moderniser toute la législation de l’Ancien régime à la fin du XVIIIème siècle. Koenig entend diviser par cent le nombre de normes en France en l’espace de deux ans, de façon à réduire l’ensemble des codes juridiques en un seul ouvrage, court et simple, qui serait distribué à l’ensemble des citoyens français. Puisque nul n’est censé ignorer la loi…

Prendre la liberté au sérieux, pour Gaspard Koenig, c’est aussi ne pas tout céder aux GAFAM et redonner au citoyen la « maîtrise » sur internet, grâce à l’instauration d’un droit de propriété sur les données personnelles. Cette mesure illustre bien la conception de la liberté qu’entend réhabiliter le nouveau candidat, une liberté de la responsabilité individuelle, de la « maîtrise de soi », à la place d’une liberté outrancière et consumériste.   

Anti-passe

Concernant la crise sanitaire, Koenig pourrait aussi en séduire certains. Il est rigoureusement opposé au passe sanitaire. Dans un entretien au Figaro, il décrit le passe sanitaire comme une « servitude volontaire ». Intolérable pour un philosophe libéral. « Faute de maîtriser le virus, [l’Etat] prétend régenter nos vies » déplore-t-il.

A lire ensuite, Stéphane Germain: Milliers de milliards de mille sabords!

Dans une élection qui s’annonce de plus en plus confisquée par la binarité de l’opposition entre pro et anti-passe, le positionnement contre le passe sanitaire du candidat de l’extrême-centre – c’est-à-dire dans l’imaginaire collectif de l’extrême nuance et de la rationalité – apparaît opportun, et pourrait faire réfléchir quelques défenseurs de la raison / déraison macronienne (rayez la mention qui vous semble inutile).

Un revenu universel

« Une somme d’argent couvrant les besoins de base allouée à chaque citoyen majeur, dès 18 ans et pour la vie » c’est l’autre proposition principale du programme « simpliste ». Etonnant, dans la mesure où l’on se souvient que le dernier à avoir porté cette proposition dans le débat présidentiel était l’ex-PS Benoît Hamon. Mais Koenig défend depuis longtemps le revenu universel, qui selon lui permettrait de régler une fois pour toutes le problème de l’extrême pauvreté, tout en offrant un levier entrepreneurial.

Le revenu universel est vu par Koenig comme une façon de supprimer non pas l’inégalité réelle, mais le sentiment d’inégalité, tout en encourageant la production légitime de valeur.

Pas touche aux animaux !

Entre autres mesures assez radicales, comme la légalisation du cannabis ou l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans, l’extrême-centre de Gaspard Koenig promet la fin de l’élevage intensif. Dans le micro-code juridique qui sera institué, figureront de nouveaux « droits du vivant » visant à mettre fin aux pratiques « d’enfermement, d’entassement et de mutilation ».

Peut-être les « simplistes » parviendront-ils à grapiller quelques électeurs aux « animalistes » même s’il est probable (et tout de même regrettable pour la qualité du débat politique) qu’Hélène Thouy, la candidate du parti animaliste, soit déjà mieux avancée qu’eux dans la récolte des précieux parrainages.

Simplifions-nous la vie !

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Gims: sa naturalisation française s’éloigne…

Bien qu’il se revendique d’être « un drapeau français » à lui tout seul, Gérald Darmanin a laissé entendre que le rappeur star Gims n’était pas près d’obtenir la nationalité française.


Le ministre de l’Intérieur vient de déclarer que la nationalité française était généralement refusée aux tenants de l’islam rigoriste. Pas sûr toutefois que Gims soit islamiste. D’après l’excellente chronique de Lydia Guirous, plus experte que nous en gimseries, Gims est un chanteur converti à l’islam en 2004 plutôt « apôtre dans ses clips du bling-bling, de la nudité et de la chosification des femmes »

A lire aussi: De l’argot des faubourgs au sabir des banlieues

N’empêche, dans une vidéo qui a fait grand bruit début janvier, l’imam Gims, comme Guirous l’appelle ironiquement, demandait à ses frères d’arrêter de lui souhaiter bonne année parce que Noël et le jour de l’An ne sont pas des fêtes musulmanes… Trois semaines et un tollé numérique plus tard, Gims s’est livré à un mea culpa penaud dans le JDD : « Cette vidéo faite tard le soir, je la regrette totalement. La foi, ça relève de l’intime. Ça ne change en aucun cas mes relations avec mon public, animiste, ­bouddhiste, catholique, musulman… Je suis vraiment désolé ». Et le natif de Kinshasa de redemandé la nationalité qui lui aavit été refusée en 2017, pour amendes non payées et parce qu’il résidait à Marrakech… 

Gims affirme qu’il participe au rayonnement de la langue française 

Certes, Gims est très connu à l’étranger. « Je suis un drapeau français à moi tout seul. Quand je voyage, je me présente comme un artiste français. Pas congolais. Des élèves américains apprennent le français en étudiant mes chansons » affirme-t-il. Sur CNews, Gérard Leclerc a rappellé le cas de Picasso, à qui on avait refusé la nationalité en 1965. Sommes-nous alors en France en train de rater un nouveau Mozart ? Pour la gimsologue Lydia Guirous, « il faut être frappé d’une perte auditive importante ou être un ado au jugement altéré par les hormones galopantes pour supporter ses beuglements métalliques ». N’appartenant à aucune de ces catégories, nous ne nous prononcerons pas.

À lire aussi, Benoît Rayski: Le rappeur Gims ne veut pas qu’on lui souhaite bonne année!

Gims regrette d’avoir proféré des âneries, c’est tant mieux. Tous tous ses jeunes fans entendront parler de l’article 21-24 du Code civil : « Nul ne peut être naturalisé s’il ne justifie de son assimilation à la communauté française. » Peut-être comprendront-ils aussi qu’être français est une chose désirable qui mérite qu’on fasse attention à ce qu’on dit. Ainsi, Gims aura-t-il la satisfaction d’être utile à son pays d’accueil. Il se déclare très patient, peut-être finira-t-il un jour par mériter ce passeport dont certains détenteurs font si peu de cas?


Cette chronique a initialement été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez la chronique d’Elisabeth Lévy chaque matin à 8h10 dans la matinale.

De l’argot des faubourgs au sabir des banlieues

Paris a toujours connu plusieurs langues, différents argots selon les quartiers et selon les époques, de Villon à Céline en passant par Rictus et Fréhel. Aujourd’hui, le rap et son mixte de dialectes maghrébins colonisent le langage de la rue.


Jadis il advenait que l’on parlât titi. C’était le temps où la chanteuse Fréhel grasseyait son regret des « poulbots de la Butte ». Les « apaches » des Boulevards avaient leur idiome. Les « zoniers » des « fortifs » également (qui bivouaquaient sur les emprises de la fameuse enceinte de Thiers, là même où se coule le « périph »). Il y avait l’argot des forçats, mais aussi celui des bouchers, des marins, des lavandières, des croupiers, des chasseurs de restaurants, des mitrons, des vidangeurs, des ouvreuses, des lorettes : un argot des métiers. Puis un argot par quartier : Ménilmuche et Vaugirard, Belleville et La Chapelle – pas du pareil au même. Sans compter l’argot de la pègre.

Une langue vivace, composite, exubérante

De mémoire d’homme, l’argot a ses aèdes. Voyez Villon et ses Ballades, du milieu du xve siècle, et son jargon gay : « Gailleurs faiz en piperie / Pour ruer les ninars au loing : à l’assault tost sans süerie » ; traduction : « Homos trompeurs en fellations, pour pénétrer les dupes bien profond : à l’assaut sans éjaculer ». Jusqu’à Genêt, qui dédie les alexandrins de son Condamné à mort à l’assassin Maurice Pilorge : « [] Ces neiges sur mon page, en ma prison muette […] Mordille tendrement le paf qui bat ta joue », etc. Relisez Les Misérables, merci Hugo, Les Mohicans de Paris, merci Dumas, les Mystères de Paris, merci Eugène Sue. De Francis Carco à Pierre Mac Orlan, d’Eugène Dabit à son ami Céline, en passant par le chansonnier de Nini peau d’chien et romancier des Bas-fonds de Paris, Aristide Bruant (auteur en outre, en 1901, d’un Dictionnaire français-argot), toute une littérature assimile le lexique d’un temps où la capitale était moins une ville-monde qu’un creuset de tribus autochtones, dont les photos de Brassaï fixent les ultimes points de chute, et dont le ciné d’avant-guerre restitue le phrasé disparu – voyez Gabin, Arletty… « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » Élocution traînante et chaloupée de Paname, solidaire d’un vocabulaire suranné : la tire, la grue, l’oseille, le turbin, le marlou, le blase, le pandore – exemples entre mille. Qu’est devenu l’idiome faubourien ? Un patrimoine évanoui.

La mue est récente. Certes, le parler populo s’est depuis longtemps nourri de vocables exogènes, anglais (gun), gitans (bicrave, bouillave) et arabes (bled, clebs, maboul, toubib). Le fait nouveau, c’est la colonisation de la langue de Molière par la darija, soit le mixte des dialectes maghrébins. Une invasion dont le hip-hop se fait aujourd’hui le ravitailleur. Ce métissage prend souche dans les mal nommés « quartiers sensibles », puis est véhiculé par le rap à l’échelle du territoire. Corollaire de cette bigarrure inédite de l’oralité, un argot haché, mâtiné d’accent nord-africain qui impose désormais sa scansion mitraillée, son phrasé rauque et sa syntaxe erratique au français tel qu’on le jacte.

Benjamin Valliet a signé en 2018 un exquis Lexique ta mère : l’argot des ados, vrai Littré du jargon d’jeune. Sur ce modèle, il remet le couvert avec L’Argot à la bouche : l’argot dans le rap français. Où il appert que les baqueux (agents de la brigade anticriminalité), par extension les policiers, sont « les ennemis jurés des rappeurs et des voyous en tous genres ». Pour preuve, Koba LaD, dans sa chanson Coffre plein (2020) : « Sur l’trottoir de gauche, à l’affût comme un baqueux / un extinct’, on lave tout, efficace quand y a bagarre / On prend la grosse tête quand ça parle de kilos d’beuh ». Un baveux, le saviez-vous, ne désigne « ni un escargot, ni un bébé, ni un yeuve (vieux) dans un Ehpad mais un avocat. Pas ceux qu’on met dans les salades ou pour sortir d’affaire mais des you-voi (voyou). (INCOMPRÉHENSIBLE) Par exemple, ceux qui vendent de la salade (herbe de cannabis), ceux qui carottent (arnaquent) l’État […]. » Autre illustration avec Ninho, dans Chino (2017) : « Affaire classée, affaire classée / Vice de procédure, gros bisous aux baveux. »

La Cantine du 18, à Paris, perpétue la tradition de la goguette « fin du siècle »

De bro (pour brother – frère) à brelik (calibre), de mitonner (mentir) à avoir le seum (être dégoûté), le rap hexagonal encode le viatique de la caillera (racaille) : surtout, ne pas se faire pécho (attraper) lors d’un braco (braquage) ; filer dans son gamos (voiture) ou sa vago (idem) pour pas finir au hebs (prison) ! Sbatek ! (bien joué). Chant d’amour comme l’on sait, le rap, de surcroît, facilite la rime : « Parfois la victoire coûte reuch (cher) / Du mal à me faire de nouveau crush (béguin) ».

Lecteur de Causeur, si t’as compris keutchi (rien), cé ke t’é pas du kleussié (siècle) !

Amoureux du langage et auteur érudit de Tu parles bien la France : essai sur la langue française d’aujourd’hui, le linguiste Julien Barret estime, pour sa part, qu’il est vain de regretter « la disparition d’une langue populaire et titi parigote ». Selon lui, « l’apport de mots nouveaux, anglais ou, dans une moindre mesure, gitans, arabes, antillais » n’affaiblira point la langue. « Pourquoi, poursuit-il, encenser Gaston Couté et Jehan Rictus, qui entonnaient leurs couplets satiriques et populos au Chat noir, à Montmartre, à la fin du xixe siècle, et s’offenser de l’innovation lexicale des banlieues où s’entremêlent apports récents et argot ancien ? » De fait, c’est sous son impulsion qu’à La Cantine du 18, à Paris, le mythique cabaret du Chat noir ressuscite chaque troisième mercredi du mois : un rendez-vous de poésie orale qui perpétue la tradition de la goguette « fin de siècle ». Comme quoi, rien n’est perdu.

Le Petit Livre de - Les Meilleures Punchlines du rap

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À lire 
Benjamin Viallet, Lexique ta mère : l’argot des ados (Fortuna, 2018) et L’Argot à la bouche : l’argot dans le rap français (à paraître).
Julien Barret, Les Meilleures Punchlines du rap (First, 2020) et Tu parles bien la France : essai sur la langue française d’aujourd’hui (L’Harmattan, 2016). 

À voir 
« Nouvelle scène de poésie du Chat noir », à La Cantine du 18, 46, rue Ramay, 75018 Paris. Le 3e mercredi du mois à 20 h 30.

L’algorithme de Julie, influenceuse woke sur Instagram

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Une fiction de Samuel Fitoussi


Julie avait constaté que ses publications tournaient souvent autour des mêmes objectifs (dénoncer le sexisme ordinaire, briser les stéréotypes de genre, lutter contre la haine raciale, déconstruire les préjugés, décoloniser les esprits, dés-invibiliser des gens, œuvrer pour la parité) et des mêmes concepts (fragilité blanche, privilège blanc, suprémacisme blanc, patriarcat blanc, trucs problématiques, écoute des concerné.e.s). Elle eut donc l’idée de créer un algorithme qui écrirait à sa place. L’Intelligence Artificielle – outil d’oppresseurs capitalistes – au service des opprimés : elle en avait les larmes aux yeux.

Automatisation de publications progressistes

Aidée par une équipe de programmeurs (rémunérés en visibilité), elle mit au point l’algorithme en deux semaines. Le programme scrappait des données sur le site de l’Insee, extrayait sur Google des citations d’universitaires et intégrait le tout à une charte graphique préfabriquée. L’invention allait révolutionner la prise-de-conscience tech.

À lire aussi, du même auteur : La journée de Gilbert, fanatique du passe vaccinal et covido-suprémaciste

Le jour du grand lancement, ce fut le grand couac. La première publication, plutôt classique (« Les noirs représentent 13% de la population française mais uniquement 12,8% des acteurs nominés aux Césars. Votre silence est une forme de complicité ») passa bien. La seconde, en revanche, fit scandale. Ce ne fut pas le choix du thème qui étonna, mais l’angle par lequel il était traité : « Les femmes ne représentent que 3% de la population carcérale française. Pour briser les plafonds de verre, instaurons une politique de discrimination positive pour les femmes en prison… ». Sous la publication, le commentaire le plus aimé : « En réalité, 100% des femmes sont en prison : une grande prison à ciel ouvert appelée le patriarcat. Éduquez-vous ». Suite aux milliers de signalements, Instagram effaça – heureusement – la publication. « Ce qu’on n’effacera jamais, c’est le traumatisme de ceux qui l’ont vue », tweeta Caroline de Haas, ajoutant qu’elle n’hésiterait pas, la prochaine fois, à saisir le conseil constitutionnel.

Des satisfactions et des déceptions

Julie refusait de se décourager. Le lendemain, elle remit l’algorithme en marche. Résultat :« Faut-il dé-panthéoniser Simone Veil ? », une publication impeccable à tous points de vue. L’argumentation était limpide : privilégiée depuis sa naissance car blanche, Simone Veil appartenait à la classe des « féministes blanches », c’est-à-dire qu’elle se concentrait hypocritement sur des causes telles que l’avortement en éludant complètement le combat pour l’ajout de nouvelles lettres à l’acronyme LGBTQQI2SAA. La publication fut partagée par Houria Bouteldja, Danielle Obono et Benoit Hamon. Julie poussa un rugissement victorieux.

La seconde création de la journée – une injonction à « laisser parler les concerné.e.s » – n’obtint aucun j’aime et aucun commentaire : les concerné.e.s dont il était question étaient mal défini.e.s et personne ne voulait prendre le risque de parler à leur place. L’algorithme créa ensuite une vidéo. Une écologiste, déguisée en arbre, interpellait sa communauté : « Réfléchissez. Avons-nous vraiment besoin de prendre l’avion ? Avons-nous vraiment besoin de manger des framboises hors saison ? Avons-nous vraiment besoin de vêtements neufs ? ». Elle fondait en larmes, se saisissait d’un revolver, l’enfonçait dans sa bouche et reprenait (difficilement) la parole : « Avons-nous vraiment besoin de vivre ? ». Elle fixait longuement la caméra et tirait. Le sang giclait, des bouts de cerveau se répandaient sur le sol. Bouleversant. À peine publiée, la vidéo avait fait le tour du net.

À lire aussi, Renaud-Philippe Garner: Haro sur le wokisme: l’énormité d’une pratique dite «vertueuse»

Sandrine Rousseau commenta (« 👌❤️❤️» ), Eric Zemmour ironisa, et Marlène Schiappa identifia des copines.

Le soir-même, le rédacteur en chef de Konbini contacta Julie. Il lui proposa de lui acheter son algorithme pour 1 million d’euros. Julie hésita. D’un côté, refuser l’offre lui permettrait de continuer son activité d’influenceuse pour devenir, à moyen-terme, un des principaux visages de la justice sociale française. Dans quelques mois, elle remplacerait peut-être Elisabeth Moreno au gouvernement et en 2027, elle pourrait se présenter à la présidentielle. Victorieuse, elle célébrerait sa victoire au CROUS de Tolbiac et nommerait Christiane Taubira à Matignon, Virginie Despentes aux Affaires Étrangères, Angèle à l’Intérieur, Alice Coffin à la Justice, Céline Sciamma à l’Éducation, l’instagrammeuse MyBetterSelf à l’Économie, Rokhaya Diallo à la Culture et Assa Traoré ministre des Armées. De l’autre côté, un million d’euros, c’était beaucoup d’argent. Elle accepta. Le lendemain, Julie était dans l’avion pour Ibiza et Konbini publiait « L’inquiétant manque de parité chez les ouvriers du bâtiment ».

Coup de gueule, coup de sang

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Selon le baromètre #Présidentielle 2022 de Harris Interactive, six Français sur 10 estiment qu’un « grand remplacement » peut se produire en France…


Une majorité de Français seraient ainsi convaincus de la possibilité de ce « grand remplacement » évoqué par Renaud Camus et plus récemment par Eric Zemmour. D’autres Français voient dans ce sondage un retour dramatique de l’extrême-droite réactionnaire, intolérante et raciste et selon eux, ce retour constitue presque une divine surprise qui permettra enfin de reprendre le combat interrompu contre la Bête.

Bah voyons…

La France serait un pays désormais envahi par le racisme et la peur de l’Autre. L’extrême-droite de Zemmour et Le Pen voudrait chasser tous les musulmans de France. Quand ils ne sont pas victimes de discriminations en raison de leur religion ou de leur couleur de peau, on leur refuserait l’accès à une citoyenneté pleine et entière parce qu’ils sont noirs, arabes ou musulmans.  Ils seraient les victimes, les boucs émissaires désignés d’une France malade de peur et de haine.

Victimes mon œil ! Maintenant ça suffit cette plaisanterie. La France est un des pays les moins racistes du monde et déjà certainement moins que les pays du Maghreb. Parlez-en aux noirs qui vivent au Maroc, en Algérie, en Tunisie ! Quand ils ne sont pas expulsés manu militari dans le désert sans eau ni nourriture, ils sont harcelés, méprisés, réellement discriminés.

À lire aussi, Renaud Camus: “Une vérité n’est plus tout à fait une vérité s’il est interdit de la contester”

Les Français veulent bien vivre avec des gens qui ont une autre couleur de peau et une autre origine. La France le fait depuis longtemps. Elle assimile. Mais elle ne souhaite pas qu’on importe des mœurs étrangères à sa civilisation. Elle ne veut pas de racistes, d’antisémites, de sexistes, d’homophobes, de fanatiques de la charia, de criminels et d’assassins sans cœur. Elle ne veut pas être méprisée. Elle veut être aimée. Ceux qui l’aiment et la respectent, elle leur retourne son amour. Ils le savent bien, tous ceux qui ont adopté la France sans nullement renier ce qu’ils étaient, ces Français de cœur et de branche qui veulent faire souche comme d’autres l’ont fait avant eux. Ils sont heureux en France et ils savent qu’ils peuvent réussir une belle vie, à égalité avec leurs compatriotes, de même milieu social.

La France a peur

Parfois, c’est sûr, il y a des frottements, des méprises, des malentendus. Mais il y en a aussi pour d’autres Français  « de souche », manants d’un nouveau monde qui prétend qu’il n’a plus besoin d’eux: paysans, ouvriers, employés chassés des métropoles et des centre-ville, sans accès véritable aux transports urbains, aux logements et aux emplois de ces métropoles. Un monde s’annonce, et ils le pressentent bien, où ceux qui viennent d’ailleurs, le plus souvent de l’autre côté de la Méditerranée vont servir d’esclaves pour les nouveaux maîtres ou peu à peu les remplacer par la force de minorités revanchardes, délinquantes ou conquérantes qui veulent leur part d’un gâteau qui s’amenuise pour les plus défavorisés dans la compétition sociale. Il suffit de comprendre cela pour saisir sur le vif la peur du « grand remplacement ». Phénomène déjà présent ou prévisible.

À lire aussi: Eric Zemmour: “Je tends la main aux musulmans qui s’assimilent”

Il ne faut jamais mépriser la peur. Parfois la peur prémunit du danger et elle est un signal d’alarme qu’il faut écouter. Et il faut écouter ceux qui ont peur. Ceux-là à qui on vole territoire, dignité et identité. Ces Français de toutes origines qui sont pillés, volés, agressés quotidiennement. Ces musulmans intégrés qui ont peur également qu’on les chasse loin de leur nouvelle patrie, en les confondant avec les criminels et les fanatiques. Ces juifs qui sont harcelés et obligés de vivre dans l’insécurité. Qu’on ne me dise pas que je suis raciste. Mes amis le savent, tous ceux qui me connaissent, il n’y a pas de racisme en moi. Pas de mépris ou de haine en raison d’une couleur de peau ou une origine. Il n’y a qu’une saine fureur contre le mensonge qui nous est imposé pour faire taire notre envie de vivre libres en compagnie de tous ceux qui veulent cette même liberté. Pour faire taire notre envie d’être nous-mêmes, de nous retrouver malgré nos déchirures, nos divisions, nos désespoirs, notre léthargie parfois.

Milliers de milliards de mille sabords!

Angle mort de la campagne présidentielle, la vertigineuse hausse des prix pourrait venir troubler les débats d’ici le 24 avril. Pour les ménages modestes, comme pour les finances publiques, c’est de la dynamite !


La crise financière de 2008 et plus encore celle du Covid nous ont offert sur un plateau d’argent de quoi moquer les économistes et leur pseudoscience. Jamais on n’avait déversé autant de milliers de milliards sur l’économie mondiale pour empêcher son effondrement qu’à l’occasion de ces deux coups de massue planétaires. Rien qu’en France, la masse monétaire a doublé (doublé !) en sept ans. En théorie, cet affolement des planches à billets décidées par les banques centrales aurait dû se traduire par une envolée des prix. Il n’en a rien été – une espèce de miracle en regard des risques pris. Au nom du SARS-Cov-2 et du principe de précaution, la mise à l’arrêt des économies chinoises et occidentales début 2020 aurait dû provoquer sur l’emploi un désastre comparable à celui de la crise de 1929. Surprise ! Après une brève poussée de fièvre, et quelques mois de reprise à marche forcée, le taux de chômage est repassé au vert. Il est donc fascinant de constater à quel degré ce qu’on observe en pratique ne fonctionne pas du tout dans la théorie économique. L’exact inverse en somme du communisme, très performant en éprouvette, un peu moins en réalité (surtout si on accorde une vague importance à quelques dizaines de millions de morts).

5% d’inflation en zone euro, deux fois les intentions de vote d’Anne Hidalgo !

La science économique n’a pourtant peut-être pas dit son dernier mot. Près de 5 % d’inflation en zone euro – deux fois les intentions de vote Hidalgo, vertigineux –, on n’avait jamais connu pareil chiffre depuis 1991. Une pensée émue pour nos amis teutons qui à plus de 6 %, mais surtout à 18 % sur le prix de production industrielle, commencent à transpirer dans leur culotte de peau. L’inflation appartenait, croyait-on, aux livres d’histoire. Ces dernières années, gouvernants et banques centrales s’inquiétaient plutôt du spectre déflationniste. Les moins de 30 ans l’ignorent, parmi tant d’autres choses, mais l’inflation fut le poison de l’économie mondiale de 1973 (9,2 %) à 1993 (2,1 %) avec des pics supérieurs à 13 %. « La lutte contre la vie chère », ça sentait jusqu’à présent la campagne d’Arlette Laguiller et les CX chevauchées par Grace Jones. On a mis dix ans à comprendre pourquoi « la vie chère » avait disparu (pour faire court, grâce à la mondialisation), mais quelques mois seulement pour constater son retour au galop.

À lire aussi, Philippe Murer: La poussée de l’inflation sera-t-elle temporaire?

Les plus optimistes des économistes – les seuls visiblement à avoir l’oreille des gouvernants – prédisent une crise inflationniste temporaire. Un bon prétexte pour ne pas rationner les ecstasys et autres rails de coke, pardon pour ne pas revenir sur la politique généreuse des banques centrales, le « quantitative easing » et ses flots de trilliards dont raffolent, dans le désordre, Wall Street, les propriétaires d’appartements à Paris, mais plus encore les États impécunieux. Tous accrochés, qui à l’adoration de la protection sociale à crédit (hop ! un « chèque énergie » en bois), qui aux bonus ou aux plus-values. Tous drogués à la dette depuis 2008, voire depuis 1981 pour la France – véritable inventeur de l’argent magique, précurseur, quasiment visionnaire, ce qui n’étonnera que les mauvais Français.

Cette inflation, loin d’être temporaire, pourrait s’installer durablement.

Il est loisible de soupçonner les optimistes de jouer avec le feu. On trouve en effet suffisamment d’arguments pour considérer que cette inflation, loin d’être temporaire, pourrait au contraire s’installer durablement. Ainsi quelle justification donner à la distribution massive de liquidités censée relancer des économies… aux taux de croissance historiques (6,8 % en France, du jamais vu depuis cinquante ans !) ? Certes, entre ceux qui ne voulaient pas provoquer une récession et ceux, comme Emmanuel Macron, qui avaient une élection à gagner, l’accord fut vite scellé pour ne rien changer à une politique monétaire pudiquement taxée de « non conventionnelle ». La hausse délirante des tarifs de l’énergie, dopés bien sûr par le vigoureux rebond de la croissance, ne semble pas non plus sans rapport avec la fameuse transition énergétique que l’on nous annonce pour les vingt prochaines années – loin du temporaire donc. La géopolitique apporte, elle aussi, de l’eau au moulin inflationniste. La démondialisation induite par la guerre froide sino-américaine paraît contribuer à la valse des étiquettes. Les semi-conducteurs produits par Taïwan, demain annexée par la Chine (annexion à laquelle l’Occident opposera des tweets rageurs), pourraient coûter bien plus chers s’ils se trouvaient usinés en Californie ou en Allemagne d’ici dix ans – ce que les intérêts stratégiques commandent. Enfin et surtout, les pénuries de main-d’œuvre, alors que les salariés voient s’envoler les prix, conduisent tout droit à des hausses de leur rémunération. C’est la fameuse boucle « salaires-prix », véritable moteur à explosion de l’inflation des années 1970-1980 – une diablerie que nous avons mis vingt ans à maîtriser ; en France, nos socialos s’y collèrent en 1982. Ils avaient eu le courage de découpler salaires et prix, et ce, précision historique bienvenue, deux ans avant qu’Hidalgo soit nommée inspectrice du Travail à Chevilly-Larue (quelle femme quand même !).

À lire aussi, Jean-Luc Gréau: Retour de l’inflation: les banquiers centraux serrent les fesses

Le silence assourdissant des candidats à la Présidentielle sur le domaine.

Au changement de paradigme auquel nous assistons peut-être, répond l’anomie de la Banque centrale européenne qui se refuse à relever ses taux d’intérêt – alors que la lutte contre l’inflation demeure pourtant sa mission totémique –, ainsi que le silence assourdissant des candidats à l’élection présidentielle. Diable, il faudrait augmenter les taux au risque de démoraliser les marchés financiers ? Diantre, nous ne pourrions plus creuser à l’infini les déficits, mais comment ce faisant financer la protection sociale ? Peste, les « sans-dents » pourraient-ils voir leur pouvoir d’achat balayé par la bise inflationniste et tenter de nous mordre ? Si la perspective de calmer les ardeurs du CAC40, du bitcoin, de l’immobilier ou des dépenses publiques présente d’incontestables avantages, celle de ruiner un peu plus les perdants de la mondialisation en gilets fluo constitue un risque politique majeur et un défi pour une économie surendettée. La hausse des taux d’intérêt réclamée à cor et à cri par l’Allemagne finira bien par s’imposer. Comme l’ont démontré les crises de 2008 et 2020, le pire n’est jamais certain et 4 ou 5 % d’inflation pourraient aussi bien nous aider à éponger nos dettes publiques et privées. Mais on aimerait que les candidats à la fonction suprême phosphorent un peu plus sur de tels scénarios et nous en disent deux mots. Sans doute ont-ils l’excuse d’être aussi ignares en économie que Christine Lagarde (avocate de formation, mais rassurante rombière), mais il doit quand même bien y avoir un ou deux types capables de compter jusqu’à dix dans l’entourage des favoris. Ce qui, ouf, autorise les équipes d’Anne Hidalgo à ne pas chercher à en recruter un.

Non, les Britanniques ne veulent pas vraiment « cancel » « 1984 »

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D.R.

Une information mal interprétée en provenance du Royaume Uni a fait jaser dans les chaumières (numériques) de la France.


Tout est parti d’un article publié le 23 janvier par l’avatar dominical de The Daily Mail, article qui révèle qu’une université anglaise, celle de Northampton, a formulé un avertissement – un « trigger warning » dans le jargon wokiste – à propos du chef-d’œuvre romanesque de George Orwell, 1984. Se laissant un peu emporter par leur zèle dénonciateur, les internautes français n’ont pas toujours saisi très clairement de quoi il s’agissait.

Tout un programme

L’université en question ne cherche pas à censurer ce livre d’Orwell qui constitue lui-même un avertissement contre les différentes formes que peut prendre la censure – Big Brother, novlangue, police de la pensée – quand elle est pratiquée par un système totalitaire. Au contraire, le livre figure au programme d’un cours. Le vrai problème est que ce cours porte sur les liens entre le sexe, la violence, le genre, la race, le langage offensant et la politique.

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Son titre, « L’identité en construction » (Identity under Construction), est tout un programme aussi bien que tout un poème progressiste. Les étudiants tentés de prendre cette option sont donc invités par l’université à comprendre que tous les ouvrages au programme, qui comprend aussi la pièce de Samuel Beckett, Fin de partie, peuvent heurter les sensibilités délicates. C’est là tout le sens du terme « trigger warning », littéralement « avertissement de déclenchement », qui indique qu’une œuvre d’art peut déclencher un trauma chez une personne fragile sur le plan psychologique.

Sensiblerie britannique

Ainsi, la problématique en jeu ici n’est pas la censure, mais la sensiblerie délicate des étudiants. A l’époque antédiluvienne où j’étais étudiant, si on m’avait dit qu’un cours parlait de sexe et de violence, je l’aurais choisi tout de suite. Une telle publicité aurait déclenché une ruée vers les inscriptions.

Maintenant, les jeunes sont encouragés à croire qu’ils sont essentiellement fragiles, et que tout ce qui sort de l’ordinaire peut les choquer. Le terme inventé par la méchante génération du baby boom pour décrire leurs enfants et petits-enfants est snow flakes, « flocons de neige » : au moindre contact avec une notion désagréable, ces mauviettes se liquéfient.

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Certes, on peut sur-jouer le numéro « Nous, on était des durs à cuire. » Certes, il y a un petit nombre de personnes parmi les étudiants qui ont déjà souffert de réels traumas dans leur vie. Là où le bât blesse, c’est que le système pousse généralement les individus à se considérer comme vulnérables, à leur fournir des prétextes pour éviter tout ce qui est un peu déplaisant dans la vie. Dans les établissements scolaires, dans les universités, le mot sur toutes les lèvres est « bien-être mental » (mental wellbeing). Ce bien-être mental doit être protégé à tout moment, quoi qu’il en coûte, et le prétexte de cette protection permet d’éviter au besoin les questions difficiles, les matières difficiles et jusqu’aux épreuves scolaires difficiles. Notre 1984 contemporain, ce n’est plus seulement la dictature des hommes forts, inspirés par la volonté de puissance ; c’est aussi la dictature des jeunes faibles, inspirés par la volonté de larmoiement.

L’hommage de Jean Anouilh à Molière

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Jean Anouilh au Théâtre des Mathurins, lors d'une répétition de sa pièce "Le Voyageur sans bagage", août 1973. © Jean Pierre Loth / Ina via AFP

Chaque année, la troupe de la Comédie-Française rend hommage au « Patron ». Le 15 janvier 1959, ce texte écrit pour l’occasion par Jean Anouilh était lu sur la scène de la salle Richelieu.


C’est sans doute au pied des monuments qu’on dit le plus de bêtises… Peut-être y a-t-il un vague sentiment d’impunité : c’est si patient les morts. Pourtant, nous que voici tous encore une fois déguisés, dans des costumes approximatifs, au pied de cette pierre taillée qui n’est probablement pas ressemblante, je n’ai pas le sentiment que nous soyons odieux, ni grotesques. D’où vient qu’il reste quelque chose d’inexplicablement gentil dans cette cérémonie annuelle d’hommage à Molière ? D’où vient que celui qui a su le mieux percer et buriner, en quatre traits, les petits ridicules des hommes, ne sourit sans doute pas de nous en ce moment ? De la seule chose qui sauve toujours les hommes d’eux-mêmes, en fin de compte : d’un peu d’amour. Beaucoup d’entre nous, ici, sont indifférents à Molière, et ne sont venus que pour Paris ; un certain nombre même lui est hostile – soit intellectualité, soit manque de contact charnel vrai avec la France, il y a beaucoup de gens intelligents qui n’aiment pas Molière – comme il y en avait beaucoup du temps de Molière. C’est une erreur de croire qu’Oronte était un sot et de le jouer ainsi. Il est probable que dans la société du XVIIe siècle, Oronte était intellectuellement plus évolué et peut-être même plus intelligent que Molière. Mais vous voyez où cela l’a mené ? À faire rire de lui les écoliers, tous les jeudis, pendant trois siècles. L’intelligence, notre déesse – on s’en apercevra sur des ruines –, ne peut rien seule. Si Molière n’avait été qu’intelligent, nous ne serions pas là ce soir, autour de lui. Nous ne serions peut-être même pas là s’il n’avait eu que du génie. On fait chaque année un hommage à Racine, mais pas ce geste de tendresse, presque filial, de tous ces vieux enfants déguisés autour de lui. Je crois que ce dont nous remercions surtout Molière, ici ce soir, et chaque fois que nous pensons à lui dans le secret de nos cœurs : c’est d’avoir été un homme. Et il faut croire que c’est une qualité assez rare chez un homme de lettres pour avoir suscité tant d’amour, d’étonnement, et de fidélité. Quelqu’un a dit un jour, qui ne pensait pas à lui, l’homme est un animal inconsolable et gai. Et, jamais, en voulant définir l’homme, personne n’a trouvé deux mots plus justes pour définir Molière. Le xvii siècle profondément viril et chrétien a été un siècle noir. Il a eu ses abîmes, mais il ne les faisait pas complaisamment visiter comme nous, une lampe à la main. Il construisait dessus un édifice de convention aussi harmonieux et, volontairement, aussi faux que possible. Car la convention, qui sert par la suite de refuge aux faibles, est toujours une invention des forts. Molière, dans un moule de comédie raisonnable, a écrit le théâtre le plus noir de la littérature de tous les temps. On tue beaucoup plus chez Shakespeare, on semble y trahir davantage ; mais toutes ces noirceurs, tous ces coups de couteaux et ces coupes de poisons se parent de je ne sais quelle musique, de je ne sais quel prestige d’opéra qui font du mal même quelque chose de consolant et de poétique. La tragédie grecque avec ses yeux crevés et ses cadavres est apaisante ; et l’on ne sort point abattu de tant d’horreur, mais fier d’être encore si grand, quoique si petit, en face des Dieux. Molière a épinglé l’animal-homme comme un insecte et avec une pince délicate, il fait jouer ses réflexes. Et l’insecte-homme n’en a qu’un, toujours le même, qui fait tressaillir sa maigre patte, au moindre attouchement : celui de l’égoïsme. Et chez tous, la passion grossie qui les ridiculise n’a pu s’épanouir aussi monstrueusement que parce que leur cœur était un désert qu’ils hantaient seuls. Les personnages dits gentils, eux-mêmes, les petits amoureux qui bénéficient de la sympathie de commande qu’on accorde, on ne sait pourquoi, à la jeunesse – cette laideur en fleur – les Horace, les Agnès, les Isabelle, les Lucile, les Valère, les Damis, ne pensent strictement, si vous pesez leur comportement et leurs mots, qu’à leur étroite petite personne et à ses niaises satisfactions. Qui donc est bon chez Molière ? Qui aime ? Qui donne à un autre qu’à lui ? Pas de réponse à cette question. Les personnages de Molière se regardent gênés, et se taisent. Seul peut-être le plus horrible d’entre eux, dont nous n’avons pas envie de rire et qui rejoint la grandeur shakespearienne, seul Dom Juan, échappé un jour à Molière dans la hâte d’une improvisation et aussitôt retiré de l’affiche, est presque innocent et sympathique. Son cas à lui relève de Dieu. Mais le cas de l’homme qui a réussi seulement à déchaîner ce rire énorme, ce rire heureux, sans grincement, ce rire innocent devant son absurdité, sa petitesse et sa laideur, de qui relève-t-il ? De l’homme, son frère, qui le pèse, le jauge, éclate de rire, et lui tend tout de même la main. Quelle acceptation, dans ce rire viril et tendre, et quel pardon ! Nous pouvons nous blesser, nous trahir, nous massacrer sous des prétextes plus ou moins nobles, nous enfler de grandeurs supposées : Nous sommes drôles. Pas autre chose, tous autant que nous sommes, y compris ceux que nous appelons nos héros. Que les philosophes ennuyeux du désespoir, qui découvrent périodiquement et un peu ingénument l’horreur de la condition humaine, et qui voudraient nous empêcher de nous divertir au théâtre se fassent une raison : Nous sommes drôles ! Et c’est encore plus affreux, en fin de compte, que leurs horribles descriptions de notre néant. Grâce à Molière, le vrai théâtre français est le seul où on ne dise pas la messe, mais où on rit, comme des hommes à la guerre – les pieds dans la boue, la soupe chaude au ventre et l’arme à la main –, de notre misère et de notre horreur. Cette gaillardise est un des grands messages français au monde. Nous vous en remercions, Monsieur.

L’école selon Zemmour: finie la «bienveillance»!

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Rentrée des élèves en classe à l'école primaire Ronchese de Nice le 4 janvier 2022 © SYSPEO/SIPA

Sur l’école comme sur bien d’autres sujets, le candidat à la présidentielle Eric Zemmour ne se cache pas derrière son petit doigt. Volontiers réactionnaire, son programme devrait naturellement hérisser la majorité des profs – dont les méthodes pédagogiques ont apporté la preuve de leur inefficacité – mais pourrait plaire à bien des parents. Revue de détail.


La reprise, dans le programme d’Eric Zemmour pour l’école, de syntagmes comme “instruction publique”, “certificat d’études”, « surveillant général”, et même “blouse”! résonne comme une provocation. Qu’y a-t-il de moderne là-dedans ? triomphent les uns ; pourquoi revenir en arrière ? accusent les autres. Au moins le candidat ne se cache-t-il pas derrière son petit doigt, comme il aime lui-même à le répéter. Nul besoin de fouiner dans son programme pour débusquer l’os réactionnaire qu’on avait hâte de ronger : il est là, bien en vue, offert à tous les agacements ; presque décourageant d’évidence. Mais les enjeux n’étant pas minces, il n’est peut-être pas inutile d’examiner quelques points de ce programme en dépit des effluves d’encre et de craie.

D’abord, reconnaissons-le : revenir en arrière, lorsqu’on s’est égaré en chemin, n’est pas forcément une mauvaise idée. Puisque personne ne peut plus contester que les acquis scolaires de nos enfants laissent aujourd’hui à désirer, il n’est peut-être pas complètement idiot de chercher l’inspiration dans l’école de nos parents ou de nos grands-parents, qui après tout donnait des résultats plus probants que l’école actuelle, en termes de bagage et d’ascenseur social. 

Fin de l’enseignement de l’anglais en primaire et du collège unique

Rendre des heures au français et aux mathématiques en primaire ne soulèvera sans doute guère d’opposition, fût-ce au prix des langues étrangères. Des esprits curieux pourraient s’étonner de la place accordée à la musique, ou demander des gages d’un enseignement musical digne de ce nom, mais on aurait vraiment mauvaise grâce à rechigner. En revanche, le rétablissement d’un examen d’entrée en sixième soulève davantage d’interrogations, voire d’inquiétudes. D’un côté, les parents qui tiennent à la réussite de leurs enfants tout en constatant leurs faiblesses peuvent éprouver bien des réticences à ce qu’un examen vienne abattre son couperet sur leurs espérances. De l’autre, on dira que les redoublements, qui seraient la conséquence d’un échec à l’examen, ne résoudront pas tout – et il est évident en effet qu’une telle mesure ne saurait à elle seule accomplir des miracles. Mais cet examen de passage va ici de pair avec la fin du collège unique : il vise moins, semble-t-il, à multiplier les redoublements, qu’à répartir les élèves en classes de niveaux à partir de la sixième.

Le collège unique conduit le plus clair du temps au sacrifice des élèves les plus doués, qu’on ne nourrit pas à la hauteur de leur appétit

Aujourd’hui, et depuis de très longues années, c’est le principe de l’hétérogénéité des classes qui prévaut au collège. Et pour accompagner ce bel élan de solidarité, on requiert des professeurs une “pédagogie différenciée” qui réponde aux écarts de niveau souvent extraordinaires au sein d’une même classe. Pour le dire autrement, on fabrique de toutes pièces un problème, l’hétérogénéité, et l’on demande au professeur de le résoudre. Dans les faits, cela entraîne bien sûr un surcroît de travail et d’inventivité pour le professeur qui dans le meilleur des cas doit jongler avec plusieurs modalités d’activité au cours d’une même séance ; mais comme le jonglage est un art difficile, le collège unique conduit le plus clair du temps au sacrifice des élèves les plus doués, qu’on ne nourrit pas à hauteur de leur appétit, ou des élèves les plus faibles, qui n’arrivent pas à suivre ; et le plus souvent au sacrifice des deux catégories à la fois. Des élèves qui ont des facilités ronronnent, s’ennuient, et se retrouvent plus tard démunis lorsqu’un effort de travail devient indispensable. Les élèves en grande difficulté souffrent, réduits à constater à chaque minute l’inadéquation entre ce qu’ils peuvent faire et ce qu’on leur demande, et à observer leur décrochage par rapport aux autres. Toute la bienveillance du monde ne saurait les duper. On comprend mieux dès lors la rancœur éprouvée aujourd’hui par de nombreux adultes à l’endroit de l’école. Tant d’heures passées sur les bancs de l’école, pour de si piètres résultats !

À lire aussi, du même auteur : Parité partout, justice nulle part!

Une orientation différenciée dès la quatrième

Il serait donc grand temps de changer le fusil d’épaule : des classes plus homogènes permettraient d’adapter le rythme de l’avancée dans le programme au niveau actuel des élèves, et leur donnerait la possibilité de suivre et de progresser. Il serait aussi fort souhaitable de proposer dès la quatrième des filières différentes, qui offriraient à tous les élèves de développer les capacités qui sont les leurs au lieu de leur imposer un modèle unique de formation qui ne saurait convenir à tous – en prenant soin de mettre en valeur l’intérêt et l’utilité de chaque filière, ce qui ne devrait pas être si difficile pourvu qu’on propose en effet des filières qui aient un intérêt et une utilité réels.

On pourrait sans doute orienter les élèves d’après les résultats obtenus tout au long de leur dernière année au primaire ; mais un examen d’entrée en sixième offre quelques avantages. D’abord il est plus objectif ; ensuite il offre un horizon, des buts à atteindre, susceptibles de motiver les élèves, mais susceptible aussi de motiver les professeurs. Ces derniers, toujours sincèrement attachés à la réussite de leurs élèves, sont néanmoins davantage enclins à l’objectivité (et c’est bien compréhensible) dans le choix de leurs méthodes et dans l’évaluation des résultats qu’ils obtiennent grâce à elles lorsqu’un examen vient sanctionner le travail de leurs élèves. On peut même rêver qu’alors ils entendraient mieux les solides arguments en faveur de la méthode syllabique de l’apprentissage de la lecture.

Eric Zemmour à Paris, 10 janvier 2022 © Bertrand GUAY / AFP

Haro sur la méthode “semi-globale”

L’introduction de la méthode globale ou semi-globale s’est en effet suivie d’une épidémie galopante de dyslexie et autres dys-quelque chose. Cette corrélation laisse à bon droit suspecter quelque relation de cause à effet, et des neurologues viennent confirmer ce que le bon sens de certains professeurs avait déjà compris. La reconnaissance globale des formes ne s’enseigne pas ; elle est naturelle. En revanche, l’analyse précise des lettres formant des syllabes, qui elles-mêmes forment des mots qui enfin forment des phrases qui ont un sens, est une démarche qui s’enseigne et se construit. Sans cette analyse, l’enfant en reste à une saisie approximative et fatigante du texte, source de toutes les erreurs. Au lieu de le former à la rigueur de l’observation, on le laisse vagabonder au gré de ses intuitions, de sa mémoire ou de son imagination, là où elles n’ont que faire ; on n’entraîne ni la capacité d’attention et ni le raisonnement, et on compromet en définitive la formation de l’esprit. L’imagerie cérébrale révèle de son côté, si l’on se fie aux travaux de Stanislas Dehaene, que l’apprentissage de la lecture consiste à mettre en relation deux aires cérébrales différentes, l’une dédiée à la reconnaissance visuelle des formes, l’autre à la parole, et que c’est l’attention fine et répétée induite par la méthode syllabique de lecture qui seule permet d’établir des liens solides entre les deux aires. 

À lire aussi, Isabelle Larmat : Enfants handicapés: et si Zemmour n’avait pas complètement tort?

Si trop de professeurs restent encore attachés à la méthode “semi-globale”, c’est sans doute parce qu’on leur a vanté cette méthode comme la meilleure au cours de leur formation ; il ne faut pas se lasser d’argumenter à l’inverse que la méthode syllabique est la plus indiquée. Certes, grâce aux “dictées à trous” dont ils sont favorisés au brevet, les élèves qui maîtrisent le moins la langue sont souvent ceux qui obtiennent les meilleures notes en dictée : mais qui peut se satisfaire de cette pommade ? Qui peut se réjouir d’entendre des élèves de première ânonner en substituant régulièrement un mot ou une syllabe à l’autre, massacrer la ponctuation et défigurer complètement le sens logique du texte ?

Il s’agit, en remplaçant « éducation nationale » par « instruction publique », de signifier haut et fort le primat donné à la transmission de réels savoirs sur le bourrage de crâne idéologique »

Frotter sa cervelle à celle des Anciens…

Reste que la réintroduction massive de l’étude du grec et du latin aurait là aussi un rôle à jouer. Frotter sa cervelle à celle des Anciens, c’est bien sûr s’échapper de la prison du présent pour se projeter dans l’histoire et envisager des modes de pensée et d’organisation politique et sociale qui a bien des égards étaient différents des nôtres. Bien plus que l’apprentissage de l’anglais, c’est l’école de la liberté et de l’esprit critique. Mais c’est aussi une autre façon de s’approprier notre langue : outre la fréquentation, toujours revivifiante, de l’étymologie, la pratique du thème et de la version forcent à penser et à comparer la grammaire, la syntaxe, le style. Là encore, l’abandon du grec et du latin ayant été concomitant de la baisse du niveau en français, on peut imaginer que son rétablissement à l’inverse en augmenterait la maîtrise.

Autres vieilleries ressorties fièrement des placards : l’instruction publique, la blouse – et même un baccalauréat qui prendrait la forme d’un examen national, anonyme et terminal. 

S’il s’agit, en remplaçant “éducation nationale” par “instruction publique”, de signifier haut et fort le primat donné à la transmission de réels savoirs sur le bourrage de crâne idéologique, un certain nombre de parents en ressentiront sans doute un certain soulagement ; et les élèves aussi ! Certes, l’être humain aspire à se reconnaître dans le camp des gentils, et certains jeunes mordent avidement à l’hameçon de l’ignoble tradition sexiste, de la planète qu’il faut sauver en triant les papiers et les gobelets mais en achetant quand même un nouveau téléphone, des migrants du monde entier qui veulent nous donner la main, du genre fluide au point que le prénom fasse l’homme et qu’on reconnaisse une femme à ses boucles d’oreilles… Mais la soupe est un peu lassante à la fin, et on reste en droit de penser qu’un peu moins de moraline et de préjugés simplistes laisserait quelque loisir aux jeunes esprits pour étudier de vraies sciences et de vrais textes, et se faire leur propre idée du monde. 

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On peut espérer, aussi, que le mot “instruction” freinerait les ardeurs des inspecteurs qui professent qu’ “apprendre, c’est bête”, ou qu’il convient de ne pas embarrasser l’élève de méthodes afin qu’il puisse s’égarer gaiement – quand tout au contraire une bonne méthode leur permet de fonder et d’enrichir leur réflexion. On se prend même à rêver d’une ouverture des programmes de lettres à certains grands écrivains que les manuels préfèrent raréfier, peut-être parce qu’ils n’étaient pas assez à gauche, ou qu’ils étaient trop catholiques, ou qu’ils ont eu le malheur de dénoncer des excès qu’on tient à ne pas trop mettre en relief ; on leur préfère tout naturellement la première médiocre autrice venue.

Quant à la blouse, on peut bien sûr espérer qu’elle ne soit pas grise quand on préfère le vert, ou qu’elle ne soit pas verte quand on préfère le rose. Moi aussi j’hésite. Mais on aurait sans doute tort de mépriser le symbole d’une abolition des inégalités sociales et économiques à l’intérieur de l’école, qui doit justement être le lieu de l’affirmation des possibles, et non des déterminismes. Si cela ne débouche pas sur une société idéalement juste, du moins cela peut-il participer à réintroduire un peu de jeu dans la reproduction sociale.

Le dynamisme intellectuel et économique de la France en jeu

Il reste bien des points à examiner de plus près, bien des dispositifs et des contenus  à préciser dans le programme de l’école selon Zemmour; d’ailleurs nous avons appris à nous méfier des plus séduisantes déclarations d’intention pour juger sur pièces. Il est bien naturel aussi que la formulation ouvertement réactionnaire de ce programme irrite certains esprits. Mais elle n’est pas pour autant vide de sens, et il n’est pas certain qu’elle ne parle pas à l’oreille des parents, lassés de voir leurs rejetons patiner quand ils savent pertinemment que les vieux hussards noirs eurent au moins le mérite de donner quelques solides repères à des générations d’enfants. Ils savent aussi que ceux qui prenaient l’ascenseur social étaient alors dix fois plus nombreux qu’aujourd’hui, ce qui après tout n’est pas rien. Ils sentent bien, enfin, que c’est le dynamisme intellectuel et économique de tout leur pays qui, à la fin des fins, est en jeu. Aussi pourraient-ils avoir envie de miser sur quelques valeurs sûres, en quelque sorte, plutôt que sur une nouvelle aventure glamour ou le statu quo. Le débat et la réflexion sur l’avenir de l’école méritent mieux en tout cas que le haussement d’épaules, la posture outragée ou la caricature grossière ; et on peine à comprendre comment certaines plumes peuvent se satisfaire, sur un sujet aussi urgent, d’aboyer que Zemmour est l’ennemi de l’école de la République – excusez du peu !- ou que son programme n’est qu’un tissu d’âneries. Comme le notait George Orwell, l’attaque directe et consciente contre l’honnêteté intellectuelle est toujours le fait des intellectuels eux-mêmes.

La France n'a pas dit son dernier mot

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Protection de l’enfance: le grand bond en arrière d’Adrien Taquet

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Adrien Taquet en visite dans un centre psychotraumatique d'enfants à Bordeaux le 26 janvier 2022 © UGO AMEZ/SIPA

La loi sur la protection de l’enfance votée à l’Assemblée nationale le 25 janvier est présentée comme consensuelle par toutes les radios, et Emmanuel Macron voudra en faire une mesure importante dans le bilan de son quinquennat… 


L’astuce d’Adrien Taquet, Secrétaire d’État à l’enfance, a consisté à attirer l’attention des médias sur les aspects effectivement positifs de ce texte, principalement une amélioration du statut des familles d’accueil, et une aide matérielle après l’âge de 18 ans pour les mineurs dont beaucoup sortent actuellement du dispositif protecteur de l’Aide sociale à l’enfance sans aucun étayage. 

Le problème, c’est que cette loi comprend un défaut majeur qui ruine l’ensemble du texte législatif. Il s’agit de l’article premier, mis en avant pour indiquer qu’il s’agit d’une mesure phare : « Sauf urgence, le juge ne peut ordonner un placement d’un enfant [au titre des articles 375 3° à 5°] qu’après évaluation par le service compétent des conditions d’éducation et de développement physique, affectif, intellectuel et social de l’enfant dans le cadre d’un accueil par un membre de la famille ou un tiers digne de confiance ». Que signifie cet article ? Qu’avant tout placement d’un enfant dans une famille d’accueil ou foyer, décision déjà difficile à prendre, on devra essayer de le confier à un membre de sa famille. 

À lire aussi, Jérôme Leroy : On ne fait plus d’enfant, c’est la faute à Cioran!

Il représente un gigantesque recul par rapport à la loi de 2016, qui mit pour la première fois en France l’enfant au centre du dispositif et dont le but était clairement indiqué : protéger le développement de l’enfant dans toutes ses dimensions, en satisfaisant en premier un besoin fondamental, défini suite à l’audition de nombreux pédopsychiatres, celui de vivre dans un environnement sécurisant. 

Le but de l’article 1 de la loi de 2022 va en sens inverse. Il est double.

1) Au niveau des Conseils départementaux, institutions politiques, l’intention est de diminuer le nombre de placements pour faire des économies. Ainsi dans un département, des visites à domiciles renforcées (45 euros quatre fois par semaine) ont été mises en place pour éviter des placements plus coûteux (135 euros de prix de journée en institution), mais indispensables et pouvant concerner des tout-petits. Les professionnels de terrain ont le sentiment qu’une partie de leur travail est dénué de sens.

2) Des associations prises dans une idéologie du maintien à tout prix de l’enfant dans sa famille sont intervenues de manière très active. Principalement identifiées aux parents, ces associations considèrent qu’on ne doit pas leur faire de peine, subir un placement, toute difficulté éducative grave étant souvent considérée, à tort, comme due à la précarité. Mais un enfant est vulnérable, il dépend de son environnement pour son développement, il n’a pas la parole pour dire ce qu’il ressent, et il doit donc avoir la préséance. Le « en même temps » trouve là ses limites.

Image d’illustration © Unsplash

Les pédopsychiatres pas écoutés

Le représentant de l’Association des Psychiatres d’Intersecteurs (API), c’est-à-dire les psychiatres du service public, a répété tout au long de son  audition par la commission parlementaire que l’article 1 devait être abandonné, demande réitérée par le président de cette Association avant le vote de l’Assemblée nationale.  Des membres de la Société Française de Psychiatrie de l’Enfant (j’en ai fait partie) sont intervenus, certains directement auprès du Cabinet d’Adrien Taquet pour souligner leur grande préoccupation par rapport à cet article idéologique. Lorsque d’autres spécialistes donnent leurs préconisations, comme les pneumologues sur la nocivité du tabac, ou les pédiatres sur la nécessité de certaines vaccinations, ils sont écoutés. Pourquoi pas les pédopsychiatres ? Quant aux juges des enfants avec qui je me suis entretenu, ils considèrent que cet article de loi est dangereux pour les enfants mais tenus par l’obligation de réserve, ils ne peuvent pas l’écrire. 

En mettant en premier l’article sur la famille élargie et en cédant à des facteurs émotionnels, M Taquet écarte un ensemble de travaux connus qui montrent que le placement dans la famille élargie est une situation à haut risque pour l’enfant (à part quelques contextes spécifiques non généralisables que les professionnels connaissent déjà). Une mère très inadéquate éducativement et sa propre mère peuvent se montrer unies devant des professionnels pour que la garde de l’enfant soit confiée à la grand-mère ; et dès cette mesure prononcée, le conflit violent qui les opposait reprend avec l’enfant comme enjeu. Une grand-mère ne parvient pas à refuser à sa fille schizophrène de venir voir son enfant âgé de trois ans chez elle malgré l’interdiction judiciaire de visite. Et cette mère s’enferme dans une chambre dans le noir avec sa fillette pendant des heures, malgré le refus de l’enfant qui tremble, les yeux hagards après chaque visite et dont l’état se détériore. D’une manière générale, les travailleurs sociaux ne parviennent plus à superviser les relations entre les enfants et leurs parents. Des parents accusent une tante de leur rapter l’enfant. Les situations où il y a eu des attouchements sexuels intrafamiliaux sont les plus à risque en cas de placement dans la famille élargie. Etc. Quant à l’évaluation préalable des qualités éducatives de la famille élargie, elle pose de sérieuses questions… dans la mesure aussi où beaucoup de professionnels ne sont pas encore au point pour déterminer si les parents eux-mêmes sont capables de satisfaire les besoins fondamentaux de leur enfant, et où le référentiel de la Haute Autorité de Santé présente des insuffisances à ce niveau.

À lire ensuite, Yves Mamou : École: “dégenrage” à tous les étages

Placements trop tardifs

En 2015, la recherche essentielle du Dr Rousseau, pédopsychiatre, compare le devenir des enfants placés avant quatre ans à cause de troubles sévères de la parentalité. Dès que le délai entre le premier signalement et le placement dans un environnement sécurisé dépassait 16,7 mois, le nombre de placements des enfants au cours de leur vie était en moyenne de sept du fait de troubles du comportement qui les rendaient difficiles à supporter. Tous ces enfants placés « tardivement » ont été orientés en éducation spécialisée, ils ont été d’hospitalisés en moyenne 113 jours en psychiatrie, et ont souvent évolué vers la délinquance et la prison. 

Si l’article 1 est maintenu, la loi Taquet va provoquer un immense recul dans la protection des enfants, et le résultat sera l’apparition de comportements violents, l’incapacité de s’insérer dans la société, une atteinte intellectuelle. 

La pédopsychiatrie française traverse une crise si profonde qu’il est insensé d’y ajouter de telles difficultés. 27% des postes hospitaliers ne sont pas pourvus. 40% des départements au moins n’ont pas de pédopsychiatre installé en libéral. Il ne reste que 580 pédopsychiatres dont 80% ont plus de 62 ans. Les listes d’attente en consultation dépassent souvent un an.  Le fait, stupéfiant, que les parlementaires, opposition incluse, n’aient pas pris en compte les savoirs établis et l’avis des professionnels de terrain va encore fortement aggraver cette situation.

Gaspard Koenig, un président simple?

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Et si c’était lui? (faisons semblant deux minutes…)


Le 11 janvier, le philosophe libéral Gaspard Koenig a annoncé sa candidature à la présidentielle. Après avoir parcouru 2500 km à cheval en dormant chez l’habitant (Notre vagabonde liberté : à cheval sur les traces de Montaigne, l’Observatoire, 2021), l’essayiste a de nouveau sillonné la France avec Nicolas Gardères, afin de recueillir des témoignages liés à l’enfer bureaucratique (Simplifions-nous la vie, l’Observatoire, 2021).

Avec cette candidature, les Français vont avoir la fortune de voir évoluer un candidat d’extrême centre dans la course vers l’Elysée. « Je veux vous proposer une radicalité venue du centre », annonce Gaspard Koenig, qui, il faut bien le dire, réussira un vrai coup de poker s’il parvient déjà à réunir ses 500 parrainages… Mais quelle différence cette radicalité centriste pourrait-elle donc entretenir avec le « en même temps » macronien ?

À l’extrémité du centre…

Depuis cinq ans, Emmanuel Macron a tantôt annoncé qu’il se considérait ni de droite ni de gauche – comme lors de la campagne de 2017 – tantôt au contraire de droite et de gauche.

A lire aussi: «Don’t Look Up»: effroyablement drôle

Gaspard Koenig, qui dit avoir voté Macron en 2017 pour le fameux « vent de fraîcheur » dans la classe politique largement fantasmé à l’époque, se définit sans hésiter « de droite et de gauche ». Et même : « de centre-droit et de centre-gauche ». Avec ce partisan du « libéralisme social », on aurait donc bien affaire à un extrême-centriste. Pour autant, on ne sait toujours pas précisément de quoi il s’agit. Et on ne saurait dire si, derrière cette apparente rigueur dans la nuance, se cache du courage ou bien de la couardise.

Alors, à quoi ressemble un programme d’extrême-centre ?

Avec la liberté, c’est du sérieux

Pour Koenig, un seul mot d’ordre : simplifier. Son parti politique porte d’ailleurs le nom de « SIMPLE ». Koenig est un libéral au sens propre. Il se présente aux antipodes de l’autoritarisme de Macron et de son jacobinisme. Il entreprend de redonner aux citoyens, aux communes et aux institutions locales, leur liberté, donc leur responsabilité. « Il est temps de prendre la liberté au sérieux. Et comme personne n’y semble disposé parmi les candidats à l’élection présidentielle, j’ai décidé de m’y présenter moi-même » annonce-t-il dans sa déclaration de candidature. Prendre la liberté au sérieux, cela passe d’abord par une simplification drastique de la montagne juridique et bureaucratique sous laquelle croulent les Français. Koenig et son équipe de « simplistes » proposent pour cela le projet « Portalis » en référence à Jean-Etienne-Marie Portalis, l’un des grands artisans du Code civil, qui s’était attaché sous l’égide révolutionnaire à synthétiser et moderniser toute la législation de l’Ancien régime à la fin du XVIIIème siècle. Koenig entend diviser par cent le nombre de normes en France en l’espace de deux ans, de façon à réduire l’ensemble des codes juridiques en un seul ouvrage, court et simple, qui serait distribué à l’ensemble des citoyens français. Puisque nul n’est censé ignorer la loi…

Prendre la liberté au sérieux, pour Gaspard Koenig, c’est aussi ne pas tout céder aux GAFAM et redonner au citoyen la « maîtrise » sur internet, grâce à l’instauration d’un droit de propriété sur les données personnelles. Cette mesure illustre bien la conception de la liberté qu’entend réhabiliter le nouveau candidat, une liberté de la responsabilité individuelle, de la « maîtrise de soi », à la place d’une liberté outrancière et consumériste.   

Anti-passe

Concernant la crise sanitaire, Koenig pourrait aussi en séduire certains. Il est rigoureusement opposé au passe sanitaire. Dans un entretien au Figaro, il décrit le passe sanitaire comme une « servitude volontaire ». Intolérable pour un philosophe libéral. « Faute de maîtriser le virus, [l’Etat] prétend régenter nos vies » déplore-t-il.

A lire ensuite, Stéphane Germain: Milliers de milliards de mille sabords!

Dans une élection qui s’annonce de plus en plus confisquée par la binarité de l’opposition entre pro et anti-passe, le positionnement contre le passe sanitaire du candidat de l’extrême-centre – c’est-à-dire dans l’imaginaire collectif de l’extrême nuance et de la rationalité – apparaît opportun, et pourrait faire réfléchir quelques défenseurs de la raison / déraison macronienne (rayez la mention qui vous semble inutile).

Un revenu universel

« Une somme d’argent couvrant les besoins de base allouée à chaque citoyen majeur, dès 18 ans et pour la vie » c’est l’autre proposition principale du programme « simpliste ». Etonnant, dans la mesure où l’on se souvient que le dernier à avoir porté cette proposition dans le débat présidentiel était l’ex-PS Benoît Hamon. Mais Koenig défend depuis longtemps le revenu universel, qui selon lui permettrait de régler une fois pour toutes le problème de l’extrême pauvreté, tout en offrant un levier entrepreneurial.

Le revenu universel est vu par Koenig comme une façon de supprimer non pas l’inégalité réelle, mais le sentiment d’inégalité, tout en encourageant la production légitime de valeur.

Pas touche aux animaux !

Entre autres mesures assez radicales, comme la légalisation du cannabis ou l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans, l’extrême-centre de Gaspard Koenig promet la fin de l’élevage intensif. Dans le micro-code juridique qui sera institué, figureront de nouveaux « droits du vivant » visant à mettre fin aux pratiques « d’enfermement, d’entassement et de mutilation ».

Peut-être les « simplistes » parviendront-ils à grapiller quelques électeurs aux « animalistes » même s’il est probable (et tout de même regrettable pour la qualité du débat politique) qu’Hélène Thouy, la candidate du parti animaliste, soit déjà mieux avancée qu’eux dans la récolte des précieux parrainages.

Simplifions-nous la vie !

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Gims: sa naturalisation française s’éloigne…

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Gims lors du lancement de la collection "Magnum" à Paris le 27 mai 2021 Numéro de reportage : 01021496_000116 © JP PARIENTE/SIPA

Bien qu’il se revendique d’être « un drapeau français » à lui tout seul, Gérald Darmanin a laissé entendre que le rappeur star Gims n’était pas près d’obtenir la nationalité française.


Le ministre de l’Intérieur vient de déclarer que la nationalité française était généralement refusée aux tenants de l’islam rigoriste. Pas sûr toutefois que Gims soit islamiste. D’après l’excellente chronique de Lydia Guirous, plus experte que nous en gimseries, Gims est un chanteur converti à l’islam en 2004 plutôt « apôtre dans ses clips du bling-bling, de la nudité et de la chosification des femmes »

A lire aussi: De l’argot des faubourgs au sabir des banlieues

N’empêche, dans une vidéo qui a fait grand bruit début janvier, l’imam Gims, comme Guirous l’appelle ironiquement, demandait à ses frères d’arrêter de lui souhaiter bonne année parce que Noël et le jour de l’An ne sont pas des fêtes musulmanes… Trois semaines et un tollé numérique plus tard, Gims s’est livré à un mea culpa penaud dans le JDD : « Cette vidéo faite tard le soir, je la regrette totalement. La foi, ça relève de l’intime. Ça ne change en aucun cas mes relations avec mon public, animiste, ­bouddhiste, catholique, musulman… Je suis vraiment désolé ». Et le natif de Kinshasa de redemandé la nationalité qui lui aavit été refusée en 2017, pour amendes non payées et parce qu’il résidait à Marrakech… 

Gims affirme qu’il participe au rayonnement de la langue française 

Certes, Gims est très connu à l’étranger. « Je suis un drapeau français à moi tout seul. Quand je voyage, je me présente comme un artiste français. Pas congolais. Des élèves américains apprennent le français en étudiant mes chansons » affirme-t-il. Sur CNews, Gérard Leclerc a rappellé le cas de Picasso, à qui on avait refusé la nationalité en 1965. Sommes-nous alors en France en train de rater un nouveau Mozart ? Pour la gimsologue Lydia Guirous, « il faut être frappé d’une perte auditive importante ou être un ado au jugement altéré par les hormones galopantes pour supporter ses beuglements métalliques ». N’appartenant à aucune de ces catégories, nous ne nous prononcerons pas.

À lire aussi, Benoît Rayski: Le rappeur Gims ne veut pas qu’on lui souhaite bonne année!

Gims regrette d’avoir proféré des âneries, c’est tant mieux. Tous tous ses jeunes fans entendront parler de l’article 21-24 du Code civil : « Nul ne peut être naturalisé s’il ne justifie de son assimilation à la communauté française. » Peut-être comprendront-ils aussi qu’être français est une chose désirable qui mérite qu’on fasse attention à ce qu’on dit. Ainsi, Gims aura-t-il la satisfaction d’être utile à son pays d’accueil. Il se déclare très patient, peut-être finira-t-il un jour par mériter ce passeport dont certains détenteurs font si peu de cas?


Cette chronique a initialement été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez la chronique d’Elisabeth Lévy chaque matin à 8h10 dans la matinale.

De l’argot des faubourgs au sabir des banlieues

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Des "apaches" à Paris, vers 1900 © Wikimedia Commons

Paris a toujours connu plusieurs langues, différents argots selon les quartiers et selon les époques, de Villon à Céline en passant par Rictus et Fréhel. Aujourd’hui, le rap et son mixte de dialectes maghrébins colonisent le langage de la rue.


Jadis il advenait que l’on parlât titi. C’était le temps où la chanteuse Fréhel grasseyait son regret des « poulbots de la Butte ». Les « apaches » des Boulevards avaient leur idiome. Les « zoniers » des « fortifs » également (qui bivouaquaient sur les emprises de la fameuse enceinte de Thiers, là même où se coule le « périph »). Il y avait l’argot des forçats, mais aussi celui des bouchers, des marins, des lavandières, des croupiers, des chasseurs de restaurants, des mitrons, des vidangeurs, des ouvreuses, des lorettes : un argot des métiers. Puis un argot par quartier : Ménilmuche et Vaugirard, Belleville et La Chapelle – pas du pareil au même. Sans compter l’argot de la pègre.

Une langue vivace, composite, exubérante

De mémoire d’homme, l’argot a ses aèdes. Voyez Villon et ses Ballades, du milieu du xve siècle, et son jargon gay : « Gailleurs faiz en piperie / Pour ruer les ninars au loing : à l’assault tost sans süerie » ; traduction : « Homos trompeurs en fellations, pour pénétrer les dupes bien profond : à l’assaut sans éjaculer ». Jusqu’à Genêt, qui dédie les alexandrins de son Condamné à mort à l’assassin Maurice Pilorge : « [] Ces neiges sur mon page, en ma prison muette […] Mordille tendrement le paf qui bat ta joue », etc. Relisez Les Misérables, merci Hugo, Les Mohicans de Paris, merci Dumas, les Mystères de Paris, merci Eugène Sue. De Francis Carco à Pierre Mac Orlan, d’Eugène Dabit à son ami Céline, en passant par le chansonnier de Nini peau d’chien et romancier des Bas-fonds de Paris, Aristide Bruant (auteur en outre, en 1901, d’un Dictionnaire français-argot), toute une littérature assimile le lexique d’un temps où la capitale était moins une ville-monde qu’un creuset de tribus autochtones, dont les photos de Brassaï fixent les ultimes points de chute, et dont le ciné d’avant-guerre restitue le phrasé disparu – voyez Gabin, Arletty… « Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? » Élocution traînante et chaloupée de Paname, solidaire d’un vocabulaire suranné : la tire, la grue, l’oseille, le turbin, le marlou, le blase, le pandore – exemples entre mille. Qu’est devenu l’idiome faubourien ? Un patrimoine évanoui.

La mue est récente. Certes, le parler populo s’est depuis longtemps nourri de vocables exogènes, anglais (gun), gitans (bicrave, bouillave) et arabes (bled, clebs, maboul, toubib). Le fait nouveau, c’est la colonisation de la langue de Molière par la darija, soit le mixte des dialectes maghrébins. Une invasion dont le hip-hop se fait aujourd’hui le ravitailleur. Ce métissage prend souche dans les mal nommés « quartiers sensibles », puis est véhiculé par le rap à l’échelle du territoire. Corollaire de cette bigarrure inédite de l’oralité, un argot haché, mâtiné d’accent nord-africain qui impose désormais sa scansion mitraillée, son phrasé rauque et sa syntaxe erratique au français tel qu’on le jacte.

Benjamin Valliet a signé en 2018 un exquis Lexique ta mère : l’argot des ados, vrai Littré du jargon d’jeune. Sur ce modèle, il remet le couvert avec L’Argot à la bouche : l’argot dans le rap français. Où il appert que les baqueux (agents de la brigade anticriminalité), par extension les policiers, sont « les ennemis jurés des rappeurs et des voyous en tous genres ». Pour preuve, Koba LaD, dans sa chanson Coffre plein (2020) : « Sur l’trottoir de gauche, à l’affût comme un baqueux / un extinct’, on lave tout, efficace quand y a bagarre / On prend la grosse tête quand ça parle de kilos d’beuh ». Un baveux, le saviez-vous, ne désigne « ni un escargot, ni un bébé, ni un yeuve (vieux) dans un Ehpad mais un avocat. Pas ceux qu’on met dans les salades ou pour sortir d’affaire mais des you-voi (voyou). (INCOMPRÉHENSIBLE) Par exemple, ceux qui vendent de la salade (herbe de cannabis), ceux qui carottent (arnaquent) l’État […]. » Autre illustration avec Ninho, dans Chino (2017) : « Affaire classée, affaire classée / Vice de procédure, gros bisous aux baveux. »

La Cantine du 18, à Paris, perpétue la tradition de la goguette « fin du siècle »

De bro (pour brother – frère) à brelik (calibre), de mitonner (mentir) à avoir le seum (être dégoûté), le rap hexagonal encode le viatique de la caillera (racaille) : surtout, ne pas se faire pécho (attraper) lors d’un braco (braquage) ; filer dans son gamos (voiture) ou sa vago (idem) pour pas finir au hebs (prison) ! Sbatek ! (bien joué). Chant d’amour comme l’on sait, le rap, de surcroît, facilite la rime : « Parfois la victoire coûte reuch (cher) / Du mal à me faire de nouveau crush (béguin) ».

Lecteur de Causeur, si t’as compris keutchi (rien), cé ke t’é pas du kleussié (siècle) !

Amoureux du langage et auteur érudit de Tu parles bien la France : essai sur la langue française d’aujourd’hui, le linguiste Julien Barret estime, pour sa part, qu’il est vain de regretter « la disparition d’une langue populaire et titi parigote ». Selon lui, « l’apport de mots nouveaux, anglais ou, dans une moindre mesure, gitans, arabes, antillais » n’affaiblira point la langue. « Pourquoi, poursuit-il, encenser Gaston Couté et Jehan Rictus, qui entonnaient leurs couplets satiriques et populos au Chat noir, à Montmartre, à la fin du xixe siècle, et s’offenser de l’innovation lexicale des banlieues où s’entremêlent apports récents et argot ancien ? » De fait, c’est sous son impulsion qu’à La Cantine du 18, à Paris, le mythique cabaret du Chat noir ressuscite chaque troisième mercredi du mois : un rendez-vous de poésie orale qui perpétue la tradition de la goguette « fin de siècle ». Comme quoi, rien n’est perdu.

Le Petit Livre de - Les Meilleures Punchlines du rap

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Lexique ta mère

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À lire 
Benjamin Viallet, Lexique ta mère : l’argot des ados (Fortuna, 2018) et L’Argot à la bouche : l’argot dans le rap français (à paraître).
Julien Barret, Les Meilleures Punchlines du rap (First, 2020) et Tu parles bien la France : essai sur la langue française d’aujourd’hui (L’Harmattan, 2016). 

À voir 
« Nouvelle scène de poésie du Chat noir », à La Cantine du 18, 46, rue Ramay, 75018 Paris. Le 3e mercredi du mois à 20 h 30.

L’algorithme de Julie, influenceuse woke sur Instagram

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Image d'illustration © Unsplash

Une fiction de Samuel Fitoussi


Julie avait constaté que ses publications tournaient souvent autour des mêmes objectifs (dénoncer le sexisme ordinaire, briser les stéréotypes de genre, lutter contre la haine raciale, déconstruire les préjugés, décoloniser les esprits, dés-invibiliser des gens, œuvrer pour la parité) et des mêmes concepts (fragilité blanche, privilège blanc, suprémacisme blanc, patriarcat blanc, trucs problématiques, écoute des concerné.e.s). Elle eut donc l’idée de créer un algorithme qui écrirait à sa place. L’Intelligence Artificielle – outil d’oppresseurs capitalistes – au service des opprimés : elle en avait les larmes aux yeux.

Automatisation de publications progressistes

Aidée par une équipe de programmeurs (rémunérés en visibilité), elle mit au point l’algorithme en deux semaines. Le programme scrappait des données sur le site de l’Insee, extrayait sur Google des citations d’universitaires et intégrait le tout à une charte graphique préfabriquée. L’invention allait révolutionner la prise-de-conscience tech.

À lire aussi, du même auteur : La journée de Gilbert, fanatique du passe vaccinal et covido-suprémaciste

Le jour du grand lancement, ce fut le grand couac. La première publication, plutôt classique (« Les noirs représentent 13% de la population française mais uniquement 12,8% des acteurs nominés aux Césars. Votre silence est une forme de complicité ») passa bien. La seconde, en revanche, fit scandale. Ce ne fut pas le choix du thème qui étonna, mais l’angle par lequel il était traité : « Les femmes ne représentent que 3% de la population carcérale française. Pour briser les plafonds de verre, instaurons une politique de discrimination positive pour les femmes en prison… ». Sous la publication, le commentaire le plus aimé : « En réalité, 100% des femmes sont en prison : une grande prison à ciel ouvert appelée le patriarcat. Éduquez-vous ». Suite aux milliers de signalements, Instagram effaça – heureusement – la publication. « Ce qu’on n’effacera jamais, c’est le traumatisme de ceux qui l’ont vue », tweeta Caroline de Haas, ajoutant qu’elle n’hésiterait pas, la prochaine fois, à saisir le conseil constitutionnel.

Des satisfactions et des déceptions

Julie refusait de se décourager. Le lendemain, elle remit l’algorithme en marche. Résultat :« Faut-il dé-panthéoniser Simone Veil ? », une publication impeccable à tous points de vue. L’argumentation était limpide : privilégiée depuis sa naissance car blanche, Simone Veil appartenait à la classe des « féministes blanches », c’est-à-dire qu’elle se concentrait hypocritement sur des causes telles que l’avortement en éludant complètement le combat pour l’ajout de nouvelles lettres à l’acronyme LGBTQQI2SAA. La publication fut partagée par Houria Bouteldja, Danielle Obono et Benoit Hamon. Julie poussa un rugissement victorieux.

La seconde création de la journée – une injonction à « laisser parler les concerné.e.s » – n’obtint aucun j’aime et aucun commentaire : les concerné.e.s dont il était question étaient mal défini.e.s et personne ne voulait prendre le risque de parler à leur place. L’algorithme créa ensuite une vidéo. Une écologiste, déguisée en arbre, interpellait sa communauté : « Réfléchissez. Avons-nous vraiment besoin de prendre l’avion ? Avons-nous vraiment besoin de manger des framboises hors saison ? Avons-nous vraiment besoin de vêtements neufs ? ». Elle fondait en larmes, se saisissait d’un revolver, l’enfonçait dans sa bouche et reprenait (difficilement) la parole : « Avons-nous vraiment besoin de vivre ? ». Elle fixait longuement la caméra et tirait. Le sang giclait, des bouts de cerveau se répandaient sur le sol. Bouleversant. À peine publiée, la vidéo avait fait le tour du net.

À lire aussi, Renaud-Philippe Garner: Haro sur le wokisme: l’énormité d’une pratique dite «vertueuse»

Sandrine Rousseau commenta (« 👌❤️❤️» ), Eric Zemmour ironisa, et Marlène Schiappa identifia des copines.

Le soir-même, le rédacteur en chef de Konbini contacta Julie. Il lui proposa de lui acheter son algorithme pour 1 million d’euros. Julie hésita. D’un côté, refuser l’offre lui permettrait de continuer son activité d’influenceuse pour devenir, à moyen-terme, un des principaux visages de la justice sociale française. Dans quelques mois, elle remplacerait peut-être Elisabeth Moreno au gouvernement et en 2027, elle pourrait se présenter à la présidentielle. Victorieuse, elle célébrerait sa victoire au CROUS de Tolbiac et nommerait Christiane Taubira à Matignon, Virginie Despentes aux Affaires Étrangères, Angèle à l’Intérieur, Alice Coffin à la Justice, Céline Sciamma à l’Éducation, l’instagrammeuse MyBetterSelf à l’Économie, Rokhaya Diallo à la Culture et Assa Traoré ministre des Armées. De l’autre côté, un million d’euros, c’était beaucoup d’argent. Elle accepta. Le lendemain, Julie était dans l’avion pour Ibiza et Konbini publiait « L’inquiétant manque de parité chez les ouvriers du bâtiment ».

Coup de gueule, coup de sang

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Selon le baromètre #Présidentielle 2022 de Harris Interactive, six Français sur 10 estiment qu’un « grand remplacement » peut se produire en France…


Une majorité de Français seraient ainsi convaincus de la possibilité de ce « grand remplacement » évoqué par Renaud Camus et plus récemment par Eric Zemmour. D’autres Français voient dans ce sondage un retour dramatique de l’extrême-droite réactionnaire, intolérante et raciste et selon eux, ce retour constitue presque une divine surprise qui permettra enfin de reprendre le combat interrompu contre la Bête.

Bah voyons…

La France serait un pays désormais envahi par le racisme et la peur de l’Autre. L’extrême-droite de Zemmour et Le Pen voudrait chasser tous les musulmans de France. Quand ils ne sont pas victimes de discriminations en raison de leur religion ou de leur couleur de peau, on leur refuserait l’accès à une citoyenneté pleine et entière parce qu’ils sont noirs, arabes ou musulmans.  Ils seraient les victimes, les boucs émissaires désignés d’une France malade de peur et de haine.

Victimes mon œil ! Maintenant ça suffit cette plaisanterie. La France est un des pays les moins racistes du monde et déjà certainement moins que les pays du Maghreb. Parlez-en aux noirs qui vivent au Maroc, en Algérie, en Tunisie ! Quand ils ne sont pas expulsés manu militari dans le désert sans eau ni nourriture, ils sont harcelés, méprisés, réellement discriminés.

À lire aussi, Renaud Camus: “Une vérité n’est plus tout à fait une vérité s’il est interdit de la contester”

Les Français veulent bien vivre avec des gens qui ont une autre couleur de peau et une autre origine. La France le fait depuis longtemps. Elle assimile. Mais elle ne souhaite pas qu’on importe des mœurs étrangères à sa civilisation. Elle ne veut pas de racistes, d’antisémites, de sexistes, d’homophobes, de fanatiques de la charia, de criminels et d’assassins sans cœur. Elle ne veut pas être méprisée. Elle veut être aimée. Ceux qui l’aiment et la respectent, elle leur retourne son amour. Ils le savent bien, tous ceux qui ont adopté la France sans nullement renier ce qu’ils étaient, ces Français de cœur et de branche qui veulent faire souche comme d’autres l’ont fait avant eux. Ils sont heureux en France et ils savent qu’ils peuvent réussir une belle vie, à égalité avec leurs compatriotes, de même milieu social.

La France a peur

Parfois, c’est sûr, il y a des frottements, des méprises, des malentendus. Mais il y en a aussi pour d’autres Français  « de souche », manants d’un nouveau monde qui prétend qu’il n’a plus besoin d’eux: paysans, ouvriers, employés chassés des métropoles et des centre-ville, sans accès véritable aux transports urbains, aux logements et aux emplois de ces métropoles. Un monde s’annonce, et ils le pressentent bien, où ceux qui viennent d’ailleurs, le plus souvent de l’autre côté de la Méditerranée vont servir d’esclaves pour les nouveaux maîtres ou peu à peu les remplacer par la force de minorités revanchardes, délinquantes ou conquérantes qui veulent leur part d’un gâteau qui s’amenuise pour les plus défavorisés dans la compétition sociale. Il suffit de comprendre cela pour saisir sur le vif la peur du « grand remplacement ». Phénomène déjà présent ou prévisible.

À lire aussi: Eric Zemmour: “Je tends la main aux musulmans qui s’assimilent”

Il ne faut jamais mépriser la peur. Parfois la peur prémunit du danger et elle est un signal d’alarme qu’il faut écouter. Et il faut écouter ceux qui ont peur. Ceux-là à qui on vole territoire, dignité et identité. Ces Français de toutes origines qui sont pillés, volés, agressés quotidiennement. Ces musulmans intégrés qui ont peur également qu’on les chasse loin de leur nouvelle patrie, en les confondant avec les criminels et les fanatiques. Ces juifs qui sont harcelés et obligés de vivre dans l’insécurité. Qu’on ne me dise pas que je suis raciste. Mes amis le savent, tous ceux qui me connaissent, il n’y a pas de racisme en moi. Pas de mépris ou de haine en raison d’une couleur de peau ou une origine. Il n’y a qu’une saine fureur contre le mensonge qui nous est imposé pour faire taire notre envie de vivre libres en compagnie de tous ceux qui veulent cette même liberté. Pour faire taire notre envie d’être nous-mêmes, de nous retrouver malgré nos déchirures, nos divisions, nos désespoirs, notre léthargie parfois.

Milliers de milliards de mille sabords!

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Christine Lagarde, présidente de la BCE, Francfort, 16 décembre 2021 ©Thomas Lohnes / various sources / AFP

Angle mort de la campagne présidentielle, la vertigineuse hausse des prix pourrait venir troubler les débats d’ici le 24 avril. Pour les ménages modestes, comme pour les finances publiques, c’est de la dynamite !


La crise financière de 2008 et plus encore celle du Covid nous ont offert sur un plateau d’argent de quoi moquer les économistes et leur pseudoscience. Jamais on n’avait déversé autant de milliers de milliards sur l’économie mondiale pour empêcher son effondrement qu’à l’occasion de ces deux coups de massue planétaires. Rien qu’en France, la masse monétaire a doublé (doublé !) en sept ans. En théorie, cet affolement des planches à billets décidées par les banques centrales aurait dû se traduire par une envolée des prix. Il n’en a rien été – une espèce de miracle en regard des risques pris. Au nom du SARS-Cov-2 et du principe de précaution, la mise à l’arrêt des économies chinoises et occidentales début 2020 aurait dû provoquer sur l’emploi un désastre comparable à celui de la crise de 1929. Surprise ! Après une brève poussée de fièvre, et quelques mois de reprise à marche forcée, le taux de chômage est repassé au vert. Il est donc fascinant de constater à quel degré ce qu’on observe en pratique ne fonctionne pas du tout dans la théorie économique. L’exact inverse en somme du communisme, très performant en éprouvette, un peu moins en réalité (surtout si on accorde une vague importance à quelques dizaines de millions de morts).

5% d’inflation en zone euro, deux fois les intentions de vote d’Anne Hidalgo !

La science économique n’a pourtant peut-être pas dit son dernier mot. Près de 5 % d’inflation en zone euro – deux fois les intentions de vote Hidalgo, vertigineux –, on n’avait jamais connu pareil chiffre depuis 1991. Une pensée émue pour nos amis teutons qui à plus de 6 %, mais surtout à 18 % sur le prix de production industrielle, commencent à transpirer dans leur culotte de peau. L’inflation appartenait, croyait-on, aux livres d’histoire. Ces dernières années, gouvernants et banques centrales s’inquiétaient plutôt du spectre déflationniste. Les moins de 30 ans l’ignorent, parmi tant d’autres choses, mais l’inflation fut le poison de l’économie mondiale de 1973 (9,2 %) à 1993 (2,1 %) avec des pics supérieurs à 13 %. « La lutte contre la vie chère », ça sentait jusqu’à présent la campagne d’Arlette Laguiller et les CX chevauchées par Grace Jones. On a mis dix ans à comprendre pourquoi « la vie chère » avait disparu (pour faire court, grâce à la mondialisation), mais quelques mois seulement pour constater son retour au galop.

À lire aussi, Philippe Murer: La poussée de l’inflation sera-t-elle temporaire?

Les plus optimistes des économistes – les seuls visiblement à avoir l’oreille des gouvernants – prédisent une crise inflationniste temporaire. Un bon prétexte pour ne pas rationner les ecstasys et autres rails de coke, pardon pour ne pas revenir sur la politique généreuse des banques centrales, le « quantitative easing » et ses flots de trilliards dont raffolent, dans le désordre, Wall Street, les propriétaires d’appartements à Paris, mais plus encore les États impécunieux. Tous accrochés, qui à l’adoration de la protection sociale à crédit (hop ! un « chèque énergie » en bois), qui aux bonus ou aux plus-values. Tous drogués à la dette depuis 2008, voire depuis 1981 pour la France – véritable inventeur de l’argent magique, précurseur, quasiment visionnaire, ce qui n’étonnera que les mauvais Français.

Cette inflation, loin d’être temporaire, pourrait s’installer durablement.

Il est loisible de soupçonner les optimistes de jouer avec le feu. On trouve en effet suffisamment d’arguments pour considérer que cette inflation, loin d’être temporaire, pourrait au contraire s’installer durablement. Ainsi quelle justification donner à la distribution massive de liquidités censée relancer des économies… aux taux de croissance historiques (6,8 % en France, du jamais vu depuis cinquante ans !) ? Certes, entre ceux qui ne voulaient pas provoquer une récession et ceux, comme Emmanuel Macron, qui avaient une élection à gagner, l’accord fut vite scellé pour ne rien changer à une politique monétaire pudiquement taxée de « non conventionnelle ». La hausse délirante des tarifs de l’énergie, dopés bien sûr par le vigoureux rebond de la croissance, ne semble pas non plus sans rapport avec la fameuse transition énergétique que l’on nous annonce pour les vingt prochaines années – loin du temporaire donc. La géopolitique apporte, elle aussi, de l’eau au moulin inflationniste. La démondialisation induite par la guerre froide sino-américaine paraît contribuer à la valse des étiquettes. Les semi-conducteurs produits par Taïwan, demain annexée par la Chine (annexion à laquelle l’Occident opposera des tweets rageurs), pourraient coûter bien plus chers s’ils se trouvaient usinés en Californie ou en Allemagne d’ici dix ans – ce que les intérêts stratégiques commandent. Enfin et surtout, les pénuries de main-d’œuvre, alors que les salariés voient s’envoler les prix, conduisent tout droit à des hausses de leur rémunération. C’est la fameuse boucle « salaires-prix », véritable moteur à explosion de l’inflation des années 1970-1980 – une diablerie que nous avons mis vingt ans à maîtriser ; en France, nos socialos s’y collèrent en 1982. Ils avaient eu le courage de découpler salaires et prix, et ce, précision historique bienvenue, deux ans avant qu’Hidalgo soit nommée inspectrice du Travail à Chevilly-Larue (quelle femme quand même !).

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Le silence assourdissant des candidats à la Présidentielle sur le domaine.

Au changement de paradigme auquel nous assistons peut-être, répond l’anomie de la Banque centrale européenne qui se refuse à relever ses taux d’intérêt – alors que la lutte contre l’inflation demeure pourtant sa mission totémique –, ainsi que le silence assourdissant des candidats à l’élection présidentielle. Diable, il faudrait augmenter les taux au risque de démoraliser les marchés financiers ? Diantre, nous ne pourrions plus creuser à l’infini les déficits, mais comment ce faisant financer la protection sociale ? Peste, les « sans-dents » pourraient-ils voir leur pouvoir d’achat balayé par la bise inflationniste et tenter de nous mordre ? Si la perspective de calmer les ardeurs du CAC40, du bitcoin, de l’immobilier ou des dépenses publiques présente d’incontestables avantages, celle de ruiner un peu plus les perdants de la mondialisation en gilets fluo constitue un risque politique majeur et un défi pour une économie surendettée. La hausse des taux d’intérêt réclamée à cor et à cri par l’Allemagne finira bien par s’imposer. Comme l’ont démontré les crises de 2008 et 2020, le pire n’est jamais certain et 4 ou 5 % d’inflation pourraient aussi bien nous aider à éponger nos dettes publiques et privées. Mais on aimerait que les candidats à la fonction suprême phosphorent un peu plus sur de tels scénarios et nous en disent deux mots. Sans doute ont-ils l’excuse d’être aussi ignares en économie que Christine Lagarde (avocate de formation, mais rassurante rombière), mais il doit quand même bien y avoir un ou deux types capables de compter jusqu’à dix dans l’entourage des favoris. Ce qui, ouf, autorise les équipes d’Anne Hidalgo à ne pas chercher à en recruter un.