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L’hommage de Jean Anouilh à Molière

Le 15 janvier 1959, prononcé devant un buste de Molière placé sur la scène de la salle Richelieu à Paris devant tous les comédiens du Français

L’hommage de Jean Anouilh à Molière
Jean Anouilh au Théâtre des Mathurins, lors d'une répétition de sa pièce "Le Voyageur sans bagage", août 1973. © Jean Pierre Loth / Ina via AFP

Chaque année, la troupe de la Comédie-Française rend hommage au “Patron”. Le 15 janvier 1959, ce texte écrit pour l’occasion par Jean Anouilh était lu sur la scène de la salle Richelieu.


C’est sans doute au pied des monuments qu’on dit le plus de bêtises… Peut-être y a-t-il un vague sentiment d’impunité : c’est si patient les morts. Pourtant, nous que voici tous encore une fois déguisés, dans des costumes approximatifs, au pied de cette pierre taillée qui n’est probablement pas ressemblante, je n’ai pas le sentiment que nous soyons odieux, ni grotesques. D’où vient qu’il reste quelque chose d’inexplicablement gentil dans cette cérémonie annuelle d’hommage à Molière ? D’où vient que celui qui a su le mieux percer et buriner, en quatre traits, les petits ridicules des hommes, ne sourit sans doute pas de nous en ce moment ? De la seule chose qui sauve toujours les hommes d’eux-mêmes, en fin de compte : d’un peu d’amour. Beaucoup d’entre nous, ici, sont indifférents à Molière, et ne sont venus que pour Paris ; un certain nombre même lui est hostile – soit intellectualité, soit manque de contact charnel vrai avec la France, il y a beaucoup de gens intelligents qui n’aiment pas Molière – comme il y en avait beaucoup du temps de Molière. C’est une erreur de croire qu’Oronte était un sot et de le jouer ainsi. Il est probable que dans la société du XVIIe siècle, Oronte était intellectuellement plus évolué et peut-être même plus intelligent que Molière. Mais vous voyez où cela l’a mené ? À faire rire de lui les écoliers, tous les jeudis, pendant trois siècles. L’intelligence, notre déesse – on s’en apercevra sur des ruines –, ne peut rien seule. Si Molière n’avait été qu’intelligent, nous ne serions pas là ce soir, autour de lui. Nous ne serions peut-être même pas là s’il n’avait eu que du génie. On fait chaque année un hommage à Racine, mais pas ce geste de tendresse, presque filial, de tous ces vieux enfants déguisés autour de lui. Je crois que ce dont nous remercions surtout Molière, ici ce soir, et chaque fois que nous pensons à lui dans le secret de nos cœurs : c’est d’avoir été un homme. Et il faut croire que c’est une qualité assez rare chez un homme de lettres pour avoir suscité tant d’amour, d’étonnement, et de fidélité. Quelqu’un a dit un jour, qui ne pensait pas à lui, l’homme est un animal inconsolable et gai. Et, jamais, en voulant définir l’homme, personne n’a trouvé deux mots plus justes pour définir Molière. Le xvii siècle profondément viril et chrétien a été un siècle noir. Il a eu ses abîmes, mais il ne les faisait pas complaisamment visiter comme nous, une lampe à la main. Il construisait dessus un édifice de convention aussi harmonieux et, volontairement, aussi faux que possible. Car la convention, qui sert par la suite de refuge aux faibles, est toujours une invention des forts. Molière, dans un moule de comédie raisonnable, a écrit le théâtre le plus noir de la littérature de tous les temps. On tue beaucoup plus chez Shakespeare, on semble y trahir davantage ; mais toutes ces noirceurs, tous ces coups de couteaux et ces coupes de poisons se parent de je ne sais quelle musique, de je ne sais quel prestige d’opéra qui font du mal même quelque chose de consolant et de poétique. La tragédie grecque avec ses yeux crevés et ses cadavres est apaisante ; et l’on ne sort point abattu de tant d’horreur, mais fier d’être encore si grand, quoique si petit, en face des Dieux. Molière a épinglé l’animal-homme comme un insecte et avec une pince délicate, il fait jouer ses réflexes. Et l’insecte-homme n’en a qu’un, toujours le même, qui fait tressaillir sa maigre patte, au moindre attouchement : celui de l’égoïsme. Et chez tous, la passion grossie qui les ridiculise n’a pu s’épanouir aussi monstrueusement que parce que leur cœur était un désert qu’ils hantaient seuls. Les personnages dits gentils, eux-mêmes, les petits amoureux qui bénéficient de la sympathie de commande qu’on accorde, on ne sait pourquoi, à la jeunesse – cette laideur en fleur – les Horace, les Agnès, les Isabelle, les Lucile, les Valère, les Damis, ne pensent strictement, si vous pesez leur comportement et leurs mots, qu’à leur étroite petite personne et à ses niaises satisfactions. Qui donc est bon chez Molière ? Qui aime ? Qui donne à un autre qu’à lui ? Pas de réponse à cette question. Les personnages de Molière se regardent gênés, et se taisent. Seul peut-être le plus horrible d’entre eux, dont nous n’avons pas envie de rire et qui rejoint la grandeur shakespearienne, seul Dom Juan, échappé un jour à Molière dans la hâte d’une improvisation et aussitôt retiré de l’affiche, est presque innocent et sympathique. Son cas à lui relève de Dieu. Mais le cas de l’homme qui a réussi seulement à déchaîner ce rire énorme, ce rire heureux, sans grincement, ce rire innocent devant son absurdité, sa petitesse et sa laideur, de qui relève-t-il ? De l’homme, son frère, qui le pèse, le jauge, éclate de rire, et lui tend tout de même la main. Quelle acceptation, dans ce rire viril et tendre, et quel pardon ! Nous pouvons nous blesser, nous trahir, nous massacrer sous des prétextes plus ou moins nobles, nous enfler de grandeurs supposées : Nous sommes drôles. Pas autre chose, tous autant que nous sommes, y compris ceux que nous appelons nos héros. Que les philosophes ennuyeux du désespoir, qui découvrent périodiquement et un peu ingénument l’horreur de la condition humaine, et qui voudraient nous empêcher de nous divertir au théâtre se fassent une raison : Nous sommes drôles ! Et c’est encore plus affreux, en fin de compte, que leurs horribles descriptions de notre néant. Grâce à Molière, le vrai théâtre français est le seul où on ne dise pas la messe, mais où on rit, comme des hommes à la guerre – les pieds dans la boue, la soupe chaude au ventre et l’arme à la main –, de notre misère et de notre horreur. Cette gaillardise est un des grands messages français au monde. Nous vous en remercions, Monsieur.

Janvier 2022 - Causeur #97

Article extrait du Magazine Causeur


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Dramaturge et scénariste français (1910-1987)

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