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Milliers de milliards de mille sabords!

Inflation : le diable est-il sorti de sa boîte ?

Milliers de milliards de mille sabords!
Christine Lagarde, présidente de la BCE, Francfort, 16 décembre 2021 ©Thomas Lohnes / various sources / AFP

Angle mort de la campagne présidentielle, la vertigineuse hausse des prix pourrait venir troubler les débats d’ici le 24 avril. Pour les ménages modestes, comme pour les finances publiques, c’est de la dynamite !


La crise financière de 2008 et plus encore celle du Covid nous ont offert sur un plateau d’argent de quoi moquer les économistes et leur pseudoscience. Jamais on n’avait déversé autant de milliers de milliards sur l’économie mondiale pour empêcher son effondrement qu’à l’occasion de ces deux coups de massue planétaires. Rien qu’en France, la masse monétaire a doublé (doublé !) en sept ans. En théorie, cet affolement des planches à billets décidées par les banques centrales aurait dû se traduire par une envolée des prix. Il n’en a rien été – une espèce de miracle en regard des risques pris. Au nom du SARS-Cov-2 et du principe de précaution, la mise à l’arrêt des économies chinoises et occidentales début 2020 aurait dû provoquer sur l’emploi un désastre comparable à celui de la crise de 1929. Surprise ! Après une brève poussée de fièvre, et quelques mois de reprise à marche forcée, le taux de chômage est repassé au vert. Il est donc fascinant de constater à quel degré ce qu’on observe en pratique ne fonctionne pas du tout dans la théorie économique. L’exact inverse en somme du communisme, très performant en éprouvette, un peu moins en réalité (surtout si on accorde une vague importance à quelques dizaines de millions de morts).

5% d’inflation en zone euro, deux fois les intentions de vote d’Anne Hidalgo !

La science économique n’a pourtant peut-être pas dit son dernier mot. Près de 5 % d’inflation en zone euro – deux fois les intentions de vote Hidalgo, vertigineux –, on n’avait jamais connu pareil chiffre depuis 1991. Une pensée émue pour nos amis teutons qui à plus de 6 %, mais surtout à 18 % sur le prix de production industrielle, commencent à transpirer dans leur culotte de peau. L’inflation appartenait, croyait-on, aux livres d’histoire. Ces dernières années, gouvernants et banques centrales s’inquiétaient plutôt du spectre déflationniste. Les moins de 30 ans l’ignorent, parmi tant d’autres choses, mais l’inflation fut le poison de l’économie mondiale de 1973 (9,2 %) à 1993 (2,1 %) avec des pics supérieurs à 13 %. « La lutte contre la vie chère », ça sentait jusqu’à présent la campagne d’Arlette Laguiller et les CX chevauchées par Grace Jones. On a mis dix ans à comprendre pourquoi « la vie chère » avait disparu (pour faire court, grâce à la mondialisation), mais quelques mois seulement pour constater son retour au galop.

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Les plus optimistes des économistes – les seuls visiblement à avoir l’oreille des gouvernants – prédisent une crise inflationniste temporaire. Un bon prétexte pour ne pas rationner les ecstasys et autres rails de coke, pardon pour ne pas revenir sur la politique généreuse des banques centrales, le « quantitative easing » et ses flots de trilliards dont raffolent, dans le désordre, Wall Street, les propriétaires d’appartements à Paris, mais plus encore les États impécunieux. Tous accrochés, qui à l’adoration de la protection sociale à crédit (hop ! un « chèque énergie » en bois), qui aux bonus ou aux plus-values. Tous drogués à la dette depuis 2008, voire depuis 1981 pour la France – véritable inventeur de l’argent magique, précurseur, quasiment visionnaire, ce qui n’étonnera que les mauvais Français.

Cette inflation, loin d’être temporaire, pourrait s’installer durablement.

Il est loisible de soupçonner les optimistes de jouer avec le feu. On trouve en effet suffisamment d’arguments pour considérer que cette inflation, loin d’être temporaire, pourrait au contraire s’installer durablement. Ainsi quelle justification donner à la distribution massive de liquidités censée relancer des économies… aux taux de croissance historiques (6,8 % en France, du jamais vu depuis cinquante ans !) ? Certes, entre ceux qui ne voulaient pas provoquer une récession et ceux, comme Emmanuel Macron, qui avaient une élection à gagner, l’accord fut vite scellé pour ne rien changer à une politique monétaire pudiquement taxée de « non conventionnelle ». La hausse délirante des tarifs de l’énergie, dopés bien sûr par le vigoureux rebond de la croissance, ne semble pas non plus sans rapport avec la fameuse transition énergétique que l’on nous annonce pour les vingt prochaines années – loin du temporaire donc. La géopolitique apporte, elle aussi, de l’eau au moulin inflationniste. La démondialisation induite par la guerre froide sino-américaine paraît contribuer à la valse des étiquettes. Les semi-conducteurs produits par Taïwan, demain annexée par la Chine (annexion à laquelle l’Occident opposera des tweets rageurs), pourraient coûter bien plus chers s’ils se trouvaient usinés en Californie ou en Allemagne d’ici dix ans – ce que les intérêts stratégiques commandent. Enfin et surtout, les pénuries de main-d’œuvre, alors que les salariés voient s’envoler les prix, conduisent tout droit à des hausses de leur rémunération. C’est la fameuse boucle « salaires-prix », véritable moteur à explosion de l’inflation des années 1970-1980 – une diablerie que nous avons mis vingt ans à maîtriser ; en France, nos socialos s’y collèrent en 1982. Ils avaient eu le courage de découpler salaires et prix, et ce, précision historique bienvenue, deux ans avant qu’Hidalgo soit nommée inspectrice du Travail à Chevilly-Larue (quelle femme quand même !).

À lire aussi, Jean-Luc Gréau: Retour de l’inflation: les banquiers centraux serrent les fesses

Le silence assourdissant des candidats à la Présidentielle sur le domaine.

Au changement de paradigme auquel nous assistons peut-être, répond l’anomie de la Banque centrale européenne qui se refuse à relever ses taux d’intérêt – alors que la lutte contre l’inflation demeure pourtant sa mission totémique –, ainsi que le silence assourdissant des candidats à l’élection présidentielle. Diable, il faudrait augmenter les taux au risque de démoraliser les marchés financiers ? Diantre, nous ne pourrions plus creuser à l’infini les déficits, mais comment ce faisant financer la protection sociale ? Peste, les « sans-dents » pourraient-ils voir leur pouvoir d’achat balayé par la bise inflationniste et tenter de nous mordre ? Si la perspective de calmer les ardeurs du CAC40, du bitcoin, de l’immobilier ou des dépenses publiques présente d’incontestables avantages, celle de ruiner un peu plus les perdants de la mondialisation en gilets fluo constitue un risque politique majeur et un défi pour une économie surendettée. La hausse des taux d’intérêt réclamée à cor et à cri par l’Allemagne finira bien par s’imposer. Comme l’ont démontré les crises de 2008 et 2020, le pire n’est jamais certain et 4 ou 5 % d’inflation pourraient aussi bien nous aider à éponger nos dettes publiques et privées. Mais on aimerait que les candidats à la fonction suprême phosphorent un peu plus sur de tels scénarios et nous en disent deux mots. Sans doute ont-ils l’excuse d’être aussi ignares en économie que Christine Lagarde (avocate de formation, mais rassurante rombière), mais il doit quand même bien y avoir un ou deux types capables de compter jusqu’à dix dans l’entourage des favoris. Ce qui, ouf, autorise les équipes d’Anne Hidalgo à ne pas chercher à en recruter un.

Janvier 2022 - Causeur #97

Article extrait du Magazine Causeur


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Diplômé d'HEC, il a travaillé de nombreuses années dans la presse ("Le Figaro", "Le Nouvel Obs", "Libération", "Le Point", etc.). Affectionnant les anarchistes de droite tels Jean Yanne ou Pierre Desproges, il est devenu l'un des meilleurs spécialistes de Michel Audiard. On lui doit deux livres de référence sur le sujet : <em>Le Dico flingueur des Tontons</em> et <em>L'Encyclopédie d'Audiard</em> (Hugo & Cie).

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