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Repentance sauce hollandaise

Indonésie: Les Bataves contre les wokes

Repentance sauce hollandaise
Combattants indonésiens pendant la révolution © Wikimedia Commons

Les Pays-Bas ont contrôlé un grand nombre d’îles en Asie du Sud-Est de 1800 à 1945: elles étaient regroupées sous le nom d’Indes orientales néerlandaises. En 1945, ces dernières proclamèrent leur indépendance en prenant le nom de République d’Indonésie. Les Pays-Bas reconnaitront cette indépendance en décembre 1949, après une période de conflit armé.

En 2022, de nombreux Néerlandais se révoltent contre les tentatives de réécriture de l’histoire de la guerre d’indépendance indonésienne. En effet, certains sont bien décidés à imposer une vision manichéenne nous présentant des révolutionnaires indonésiens irréprochables. René ter Steege, comme beaucoup de ses compatriotes, ne compte pas rester passif…


Le journal NRC (quotidien néerlandais) avait rarement reçu autant de lettres indignées sur un seul sujet, à savoir les exactions commises dans les Indes orientales néerlandaises, lors de la guerre d’indépendance indonésienne, principalement contre les Blancs.

L’objet de l’ire fut la supposée dimension « woke » d’une exposition ouverte mi-février au Rijksmuseum d’Amsterdam [1]. L’expo, qui s’intitule Revolusi ! (visible jusqu’au 5 juin 2022 [2]) couvre la période chaotique et sanguinaire entre 1945, date à laquelle les occupants japonais capitulèrent, et 1949, quand la colonie obtint son indépendance sous le nom d’Indonésie. Époque pendant laquelle de jeunes révolutionnaires massacrèrent non seulement des Néerlandais, blancs ou de sang-mêlé, mais aussi des « collabos » ou considérés comme tels, comme des Moluquois et des Chinois. Les estimations des morts varient entre 5 000 et 30 000. Orgies de violence que les centaines de milliers de Néerlandais d’origine indonésienne connaissent sous le nom de « bersiap » [3], cri de guerre malais pour « soyez prêts! ».

Le mot de la discorde

Quel ne fut pas le tollé après la rumeur selon laquelle le Rijksmuseum avait rayé le mot bersiap de l’exposition, de peur de heurter la sensibilité “décoloniale”. Car pour certains militants ce mot aurait des connotations racistes, dépeignant les révolutionnaires comme de sauvages sanguinaires, vêtus de haillons ou à moitié nus, armés de sabres et de sagaies.

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Le Rijksmuseum avait déjà vexé des visiteurs avec une exposition sur le rôle des Hollandais dans la traite des Noirs par le passé. Exercice d’auto-flagellation, selon certaines critiques. Cette fois-ci, le directeur du musée, Taco Dibbits, avait hâte de tuer un second esclandre dans l’œuf. Il a reconnu qu’un historien indonésien, co-organisateur de l’exposition, avait effectivement demandé à ce que le mot bersiap soit supprimé, mais qu’il avait répondu par la négative à cette requête. Fin de la polémique ? Le directeur aurait-il agi d’une manière analogue sans cette vaque d’indignation ? Il est permis d’en douter.

Une « communauté » prête à se mobiliser

De plus, les indignations ne se limitent pas à quelques nostalgiques nonagénaires de l’époque coloniale. Il s’agit essentiellement des enfants, des petits-enfants et autres descendants de ces rapatriés d’Indonésie des années 1940-1950, qui clamèrent haut et fort que rayer le mot bersiap revenait à rayer la souffrance de leurs ancêtres. Ils fustigèrent l’idée que seuls les Indonésiens avaient souffert, que les Blancs étaient tous des « colons » privilégiés qui avaient peut-être eu ce qu’ils méritaient. Quel que fût leur âge, leur couleur de peau, sensibilité politique ou statut social, la mal définie mais vaste communauté des Indos [4] se souleva. Que leur courroux émanât d’une fausse rumeur n’en amoindrit pas l’authenticité.

Dans sa chronique dans le journal Het Parool d’Amsterdam, l’écrivain Theodor Holman rappela comment sa mère « à la peau laiteuse » et sa sœur « métisse » furent libérées d’un camp de détention japonais pour être immédiatement attaquées par des révolutionnaires. Pour échapper à ces derniers, elles furent contraintes de se tourner vers leurs anciens geôliers, qui seuls, pouvaient les mettre à l’abri. Il y a pléthore d’histoires de ce genre chez les Indos.

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Combien sont-ils aux Pays-Bas ? Au moins un million, sur une population de 17 millions, selon une estimation jugée modeste. Personne n’est capable d’avancer un chiffre exact, tant la définition d’un Indo reste floue. Ce qui est certain, c’est que la littérature néerlandaise serait impensable sans l’apport d’auteurs « indo ». Un roman autobiographique récent (De Tolk van Java, non-traduit en français) a ainsi comme toile de fond la guerre d’indépendance, que les Pays-Bas, sortis exsangues de la deuxième guerre mondiale, tentèrent vainement de mater. Son auteur, Alfred Birney, y décrit les cruautés auxquelles se livrèrent tant les insurgés que les militaires bataves.

Un passé qui a du mal à passer aux Pays-Bas… mais pas en Indonésie

Le Premier ministre néerlandais lui-même, Mark Rutte, est aussi marqué par le passé colonial: son père fut interné dans un camp des occupants japonais sur l’île de Java. Mark Rutte s’excusa récemment auprès de l’Indonésie pour les exactions commises par des militaires néerlandais avant l’indépendance. Cruautés documentées à satiété par des chercheurs néerlandais, dont le rapport fut publié en pleine révolte contre le supposé wokisme du Rijksmuseum.

L’Indonésie n’avait pourtant rien demandé à Monsieur Rutte, ayant tourné la page coloniale depuis longtemps. Certains intellectuels indonésiens savent même gré aux colonisateurs d’antan d’avoir unifié l’immense archipel décousu.


[1]. Musée national néerlandais, situé à Amsterdam et consacré aux beaux-arts, à l’artisanat et à l’histoire du pays.

[2]. Voir le site rijksmuseum.nl/revolusi

[3] . Bersiap est le nom donné par les Néerlandais à la phase violente de la Révolution nationale indonésienne. Le mot indonésien bersiap signifie « préparez-vous » ou « soyez prêt » en indonésien. La période a duré d’août 1945 à décembre 1946.

[4] . Descendants de colons Néerlandais expulsés d’Indonésie (ex-Indes Néerlandaises), entre 1945 et 1965, qui vivent de nos jours surtout aux Pays-Bas.


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Journaliste hollandais.

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