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La Guerre froide sur le feu

L’OTAN ne menace pas la Russie. Ce qui inquiète Moscou, c’est l’insolente longévité et la bonne santé de l’Alliance atlantique face à sa perte d’influence. En reproduisant les agressions de l’URSS, le Kremlin n’ébranlera pas l’organisation américaine.


L’OTAN était-elle, fin 2019, « en état de mort cérébrale » comme le suggérait alors Emmanuel Macron ? En tout cas, le pronostic vital n’est plus engagé. L’OTAN est en pleine forme.

À quoi sert l’OTAN ? La question, légitime en 1990, a été close assez vite. La France avait tort, à l’époque, de parier sur son étiolement. L’organisation, disait son premier secrétaire général, avait pour vocation de « conserver les Américains en Europe, garder les Russes en dehors, et s’assurer que les Allemands soient tenus ». Sa valeur pour les États-Unis reste intacte : outre qu’une guerre en Europe ne serait pas dans l’intérêt de Washington, l’Alliance reste un levier d’influence politique… et commerciale : nombre d’alliés cherchent à s’attirer les bonnes grâces du protecteur en achetant du matériel de défense made in USA. La mission première de l’OTAN, la défense collective, est revenue au premier plan en 2014. L’organisation a su diversifier ses compétences en assurant, généralement sous mandat de l’ONU, des missions de soutien ou de rétablissement de la paix. Et s’il n’est plus question du retour d’une menace allemande, l’« élargissement », dont on a beaucoup parlé ces derniers temps, avait aussi pour but de pacifier le continent européen.

14 nouveaux membres de l’OTAN depuis 1999

L’entrée de pays d’Europe de l’Est n’allait pas de soi. En 1991, les États non membres qui évoquaient cette perspective étaient accueillis froidement par leurs homologues occidentaux. Le seul élargissement souhaité était celui… de l’Allemagne, dont les Länder orientaux furent couverts par la garantie transatlantique dès l’unification.

Mais pour de vieilles nations telles que celles d’Europe centrale, rejoindre l’OTAN voulait dire retrouver la famille occidentale. Et pour elles, seule la garantie américaine pouvait assurer leur sécurité face à une menace militaire à l’Est. De ce fait, l’« élargissement » fut un processus ad intra bien davantage qu’ad extra. L’alliance atlantique n’y voyait pas d’avantage militaire. Cela signifiait accroître le territoire à défendre tout en faisant entrer des États dont les armées s’étiolaient. Mais il y avait trois aspects positifs : sécuriser l’Allemagne en l’enserrant dans un voisinage amical ; éviter, après la dissolution du Pacte de Varsovie, la renationalisation des politiques de défense ; enfin, pour l’Amérique, se constituer de nouveaux alliés (et clients), garantir sa place sur le continent face aux velléités de construction d’une Europe de la défense, et contribuer à l’agrandissement de l’espace libéral. Depuis 1999, l’OTAN a accueilli 14 nouveaux membres au total.

Le récit russe de la promesse non tenue relève de la reconstruction a posteriori. En 1990, l’Amérique et l’Allemagne promirent à Moscou que les forces de l’OTAN ne seraient pas stationnées dans les Länder orientaux après l’unification (qu’elles « n’avanceraient pas d’un pouce vers l’Est »). Promesse inscrite dans le traité portant règlement de la question allemande (1990), qui tient encore. Ceux qui défendent la thèse de l’engagement non tenu prétendent que les Soviétiques pensent avoir reçu une telle promesse, mais les archives ne confirment guère cette perception. Et peut-on croire que si l’URSS pensait avoir obtenu un tel engagement, elle n’aurait pas insisté pour qu’il soit couché par écrit ? Il est vrai qu’il aurait été contraire à l’Acte final d’Helsinki (1975), qui reconnaît à chaque signataire « le droit d’être partie ou non à des traités d’alliance » et à la charte de Paris (1990), qui leur confère « la liberté de choisir leurs propres arrangements en matière de sécurité ».

L’élargissement n’est pas une menace pour Moscou. Le dispositif américain en Europe a été considérablement réduit depuis 1990. Les forces polonaises et baltes ne sont pas de taille à affronter Moscou à elles seules. Les nouveaux déploiements suite à l’invasion de l’Ukraine de 2014 représentent l’équivalent de six brigades seulement. Moscou se plaint aussi des défenses antimissiles en Europe. Celles qui sont déployées aujourd’hui pourraient avoir, dans un scénario extrême, une capacité d’interception de quelques missiles russes lancés vers l’Europe. Mais un coup d’œil à la carte suffit pour comprendre qu’elles ne peuvent affecter la dissuasion russe envers le territoire américain.

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De plus, Moscou avait au moins tacitement accepté l’entrée de membres de ses anciens satellites dans l’OTAN. Lorsque les pays baltes furent invités à rejoindre l’organisation, M. Poutine déclara publiquement que ce ne serait pas une « tragédie[1] ».

Des Russes fréquemment provocateurs

Et difficile de dire que l’OTAN n’a tenu aucun compte des sensibilités russes : engagement de ne pas déployer d’armes nucléaires sur le territoire des nouveaux membres (1996) et renonciation au stationnement permanent d’importantes forces de combat (1999) ; abandon du projet de placer des intercepteurs en Pologne (2009)… Les forces alliées n’ont pas remplacé, à l’Est, celles de l’Union soviétique.

En vérité, Moscou n’a jamais accepté de ne plus être l’égal de Washington et de perdre le contrôle des États frontaliers. L’élargissement a davantage été le révélateur de sa perte de statut que la source de son raidissement : c’est la pérennité de l’OTAN qui pose problème à la Russie. Le thème de l’humiliation n’est pas sans rappeler la manière dont s’était construit le récit d’une prétendue humiliation de l’Allemagne en 1918…

Aujourd’hui, l’OTAN renoue avec sa mission première. La comparaison avec la guerre froide n’est pas absurde. La Russie s’est inscrite depuis le retour de M. Poutine à la présidence en 2012 dans une logique de compétition avec le monde occidental. À l’ONU, elle appose systématiquement son veto aux initiatives occidentales. Ses forces violent l’espace aérien ou maritime de pays européens et leur comportement est fréquemment provocateur. Elle se présente désormais comme un modèle de civilisation, détentrice des « vraies valeurs européennes » face à un Occident décadent. Elle occupe ou exerce un protectorat de fait en Transnistrie, en Abkhazie, en Ossétie du Sud, en Crimée et dans le Donbass au mépris des engagements de respect de la souveraineté de l’Ukraine pris en 1994. Elle exige une réécriture des règles de la sécurité européenne, déniant aux pays du continent le choix de leurs alliances. Sans compter les attaques cybernétiques, les campagnes de désinformation ou les empoisonnements de gêneurs.

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Lorsque l’on ajoute à cela le révisionnisme à l’œuvre à Moscou aujourd’hui, notamment en ce qui concerne l’Ukraine, qui ne serait « pas un vrai pays », il est difficile de ne pas parler de menace russe. La situation est presque pire qu’au temps de la guerre froide. Car après 1975, l’URSS s’était révélée une puissance du statu quo en Europe, respectant les frontières et l’ordre juridique du continent. Ce n’est pas le cas pour la Russie d’aujourd’hui.

La France : un pilier économique et militaire de l’OTAN

Si la guerre froide est de retour, n’est-il pas alors opportun de sortir de nouveau du commandement militaire intégré, comme le proposent plusieurs candidats à l’élection présidentielle ?

Jacques Chirac – le plus gaulliste, dans le discours, de nos présidents récents – faillit ramener la France dans le commandement intégré. Il constatait que l’OTAN était devenue une organisation de gestion des crises et qu’il était donc envisageable pour la France d’y reprendre toute sa place. François Mitterrand avait d’ailleurs ouvert la voie en acceptant, dès 1993, le retour du représentant français au comité militaire… Chirac estimait par ailleurs que ce serait la seule manière de rassurer nos alliés sur nos projets d’Europe de la défense. La manœuvre de 1995-1996 buta sur une erreur de stratégie politique – le président avait exigé que l’Europe puisse détenir le commandement sud de l’OTAN – et fut enterrée par la cohabitation. Les mêmes idées présidèrent à la décision de Nicolas Sarkozy de franchir le pas en 2009 (avec moins de conviction sur l’Europe de la défense).

La France est le quatrième contributeur financier (10,5 % du budget) de l’organisation avec 223 millions d’euros en 2022. Elle a inséré plusieurs centaines d’officiers dans les commandements régionaux. Un Français est à la tête du Supreme Allied Commander Transformation (SACT), basé à Norfolk. Participante active aux opérations et aux exercices, elle contribue à la présence avancée renforcée au nord-est : 300 Français sont présents en Estonie, sous commandement britannique. Il s’agit de rassurer les voisins de la Russie sur l’engagement allié… et de garantir qu’elle rencontrerait des forces de l’OTAN si l’idée lui prenait d’avancer vers l’ouest. Autrement dit, de faire de la dissuasion sans déployer de dispositif massif offensif. La France a proposé en 2022 de créer un autre de ces éléments en Roumanie et d’y contribuer. Enfin, depuis le 1er janvier, elle commande la « Very High Readiness Joint Task Force », une brigade multinationale en alerte haute qui peut être mobilisée rapidement.

La Première ministre estonienne Kaja Kallas et le Premier ministre britannique Boris Johnson visitent le groupement tactique multinational de l’OTAN, à Tapa (Estonie), 1 Mars 2022 © Leon Neal / various sources / AFP

Dans le débat sur la relation entre la France et l’OTAN, il ne faut ni se tromper d’arguments, ni se tromper d’époque.

Trois défis

La participation à l’organisation intégrée ne signifie pas que nous ayons perdu notre souveraineté sur l’emploi de la force. La seule contrainte qui pèse sur celles-ci est de devoir déclarer notre niveau de préparation et de disponibilité. Quant à l’article 5 du traité de Washington, il s’applique à tous les États, membres ou non de la structure militaire intégrée ! En cas d’attaque justifiant la mise en œuvre de la défense collective, il y a d’ailleurs une double sécurité qui préserve les souverainetés : le consensus doit être réuni à 30 pour décider de la mise en œuvre de l’article 5 ; chaque État est tenu d’être solidaire, mais pas nécessairement de se battre (l’engagement est d’assister la ou les parties attaquées « en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée »). Quant à l’hypothèse d’être entraîné dans une aventure militaire lointaine, outre qu’une fois encore chaque État reste souverain dans l’emploi de la force, rappelons que l’article 5 ne s’applique qu’à la zone euro-atlantique.

Nous ne sommes plus au temps du Général. À l’époque, il y avait 29 bases étrangères et plusieurs milliers de personnels de l’OTAN sur le territoire national. Elles ne sont pas revenues en 2009… À l’époque, notre force de dissuasion indépendante était encore balbutiante. Elle est aujourd’hui pleinement opérationnelle et reste en dehors des dispositifs otaniens. À l’époque, l’OTAN ne faisait pas de missions de maintien ou de rétablissement de la paix. Or il vaut mieux être à l’intérieur qu’à l’extérieur pour peser sur leur organisation ou leur déroulement.

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Comme le disait Jeremy Stubbs[2] sur le site de Causeur il y a quelques semaines, « peut-on vraiment dire que, depuis 2009, l’année où M. Sarkozy a renversé la décision du général de Gaulle en 1966 de quitter le commandement intégré de l’OTAN, la France a parlé avec une voix moins “singulière” ? » De Gaulle avait annoncé le retrait de l’organisation intégrée quelques mois avant un important voyage en URSS. Ce n’était sans doute pas par hasard… Mais croit-on sérieusement que Vladimir Poutine respecterait davantage un président français sorti de l’organisation militaire intégrée ? Il se féliciterait plutôt de l’affaiblissement de l’alliance.

L’OTAN revigorée fait toutefois face à trois défis, chacun de nature différente.

Il y a, à l’horizon, la question chinoise, qui occupait beaucoup les cerveaux bruxellois, sous la pression de Washington, jusqu’à la fin 2021. Pékin n’est pas une menace directe pour l’Europe, mais peut être une menace indirecte en cas de conflit en Asie, une menace cyber en temps de paix ou de conflit. Son investissement dans les infrastructures européennes (ports, communications) pose problème. La question reviendra à l’ordre du jour.

Il y a, surtout, le problème turc… et le problème américain. La crainte exprimée par Emmanuel Macron d’une « mort cérébrale » reposait sur une confusion entre l’alliance atlantique et l’OTAN. Car si l’OTAN allait bien, l’Alliance, elle, allait mal. En cause dans l’esprit du président : l’unilatéralisme de Donald Trump et l’impérialisme de Recep Tayyip Erdogan. Le premier pourrait revenir en 2024… Le second est toujours là. Avec la Turquie, Européens et Américains ont de moins en moins de valeurs et d’intérêts communs. Et, comme on le sait, il est impossible d’expulser un pays de l’OTAN.

Ces défis sont-ils insurmontables ? Pas moins qu’il y a dix, vingt ou cinquante ans. L’OTAN a toujours été en crise. C’est pourtant l’une des alliances les plus solides de l’histoire. Elle est d’ailleurs unique : il n’y a pas d’équivalent au monde de modèle d’intégration militaire d’une trentaine de pays. Parier sur sa disparition serait donc hasardeux.


[1] Marcus Warren, « Putin lets NATO “recruit” in Baltic », The Telegraph, 25 juin 2002.

[2] « Éric Zemmour parle de défense : à l’attaque ! », causeur.fr, 18 février 2022.

L’Ukraine raccordée en urgence au réseau électrique européen: le blackout sur Kiev écarté?

L’Ukraine a été raccordée en urgence au réseau électrique européen le 16 mars – une prouesse technique et politique. Pour éviter qu’il s’effondre, l’Union européenne a en effet accompli un tour de force en connectant en quelques jours le réseau électrique ukrainien au sien. À défaut de rejoindre l’Union européenne, l’Ukraine rejoint l’union énergétique européenne…


Le réseau électrique ukrainien a été raccordé la semaine dernière au réseau européen. Cela doit lui permettre d’être plus stable et moins fragile malgré la guerre, ont annoncé l’Union européenne et l’Ukraine. L’Ukraine était synchronisée avec le réseau électrique russe jusqu’à son invasion le 24 février et avait ensuite fonctionné de manière autonome.

Le rapprochement était à l’étude depuis 2017 et a été mis en place en quelques jours à la demande de Kiev.

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« L’Ukraine est devenue membre de l’union énergétique européenne », s’est félicité le président ukrainien Volodomyr Zelensky. Le réseau électrique moldave a été aussi connecté par la même occasion au réseau européen.

Un moyen d’éviter un effondrement du réseau électrique ukrainien

L’Ukraine risquait un effondrement de son réseau électrique en cas de pertes de moyens de production ou d’arrêt des centrales tombées aux mains de l’armée russe. Désormais, un tel aléa sera plus facilement surmonté.

La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a salué « des valeurs communes, une électricité commune » entre l’Europe, l’Ukraine et la Moldavie. « Nous allons continuer à travailler pour stabiliser leurs systèmes électriques », a-t-elle indiqué. « Nous nous y étions engagés, c’est chose faite: le réseau électrique ukrainien qui fonctionnait depuis le début de la guerre en mode isolé, est connecté depuis ce matin au réseau européen », a surenchéri Barbara Pompili, la ministre française de la Transition écologique. « Cela aidera l’Ukraine à conserver la stabilité de son système électrique, à chauffer les maisons et à garder les lumières allumées dans cette période sombre », a enfin souligné la commissaire européenne à l’Energie, Kadri Simson.

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Entso-E, l’association des gestionnaires de réseaux de transport d’électricité européens, a mis en avant le « succès » de la synchronisation de la Moldavie et de l’Ukraine avec l’Europe continentale. La zone couverte par l’Entso-E dépasse les frontières de l’UE et inclut quelque 35 pays de l’Islande à Chypre. « Aujourd’hui, de Lisbonne à Kiev, toutes les machines de production fonctionnent au même rythme… ont la même pulsation », a expliqué Jean-Paul Roubin, directeur de l’exploitation de RTE, le gestionnaire du réseau français, l’un des artisans de ce rapprochement. « Ça permet de la solidarité: lorsqu’il y a un événement dans l’un des pays de la zone, toutes les machines de production de la zone vont venir compenser individuellement cet événement », a-t-il détaillé.

La performance «extraordinaire» des techniciens ukrainiens qui ont travaillé sous les bombes

Laurent Rosseel, cadre de RTE et de l’association des gestionnaires de réseaux de transport d’électricité européens (Entso-E), a salué la…

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Train attaqué près de Pontivy: l’inculture contre l’agriculture

Samedi 19 mars, le collectif « Bretagne contre les fermes usines » a mené une action de blocage d’un train pour dénoncer l’agro-industrie. Le train, qui transportait des céréales destinées au bétail, a été immobilisé puis une partie de sa cargaison de blé déversée sur la voie, près de Pontivy dans le Morbihan. L’action de ces militants qui prétendent alerter sur les problèmes liés au « système d’élevage hors-sol » a été condamnée par la Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles et la chambre régionale d’agriculture en raison du gaspillage alimentaire et du lourd préjudice financier que cela représente. Plusieurs plaintes ont été déposées et le parquet de Lorient a ouvert une enquête.


Au nom de la protection de la planète, de plus en plus d’écologistes radicaux gâchent le bon grain pour l’ivresse de la violence. C’est labourages et pâturages qui trinquent et la paysannerie qui disparaît. Causeur a déjà évoqué les néo-ruraux qui pestent en justice parce que les bruits et les odeurs des animaux les insupportent [1]. Une autre catégorie d’insupportables leur dispute la palme de l’égocentrisme : ce sont les militants hors sol qui s’en prennent à l’agriculture.

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En Bretagne, quelques-uns se sont agglomérés dans un collectif appelé « Bretagne contre les fermes usines ». Pour faire mettre la clef sous la porte aux fermiers et les obliger à aller travailler en usine ?

La méthode du trainjacking

Dernier avatar de ces ravis de la dèche, le transfert de technologie du carjacking au transport ferroviaire. Le carjacking, c’est un vol de véhicule par des malfaiteurs qui usent de violence et/ou de menaces.

Pour leur trainjacking, les éco-militants ont barré la voie ferrée avec un muret en parpaings. Une fois le convoi immobilisé, ils ont déversé sa cargaison de céréales sur la voie et ont pris la fuite.

Un contexte international qui aggrave déjà la situation

On peut difficilement envisager pire timing, ce 19 mars 2022, alors que « l’ONU redoute un ouragan de famines et des émeutes de la faim, conséquences du conflit russo-ukrainien [2] ».

Il y a quand même un aspect cocasse dans l’activisme de ces pieds-nickelés : leur attaque céréalo-raciste s’est trompée d’ennemi. Ils ont pris pour du soja 1500 tonnes de blé qu’ils ont répandues à grand renfort de ratiocinations écolo-dogmatiques.

Il y en a pour pas mal de blé, justement : deux millions d’euros. Mais quand on a la haine, on ne compte pas. « Nous nous battrons pour qu’éclose une véritable agriculture nourricière, joyeuse et vivante », ont écrit les émeutiers, dévoilant ainsi leur motivation première : un plaisir infantile.

Cet épisode ridicule en dit long sur le dysfonctionnement de notre société. Il dépasse le vide narcissique des jeunes bourgeois des villes et des dogmatiques exaltés des champs. Se dire écolo et s’avérer incapable de distinguer le blé du soja, cela questionne sur l’orientation professionnelle des militants. Car militant est devenu une profession et les ONG sont des entreprises comme les autres, soumises à la loi du marché et à la rivalité avec de multiples bienfaisances concurrentes.

Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, mais l’énoncé du fonds de commerce spécifique de « Bretagne contre les fermes usines », est tout sauf clair. Ce collectif cultive le flou entre l’action « Le système d’élevage hors-sol va droit dans le mur, nous devons mettre l’agro-industrie à terre » et le symbolisme du « lien au sol à recréer dans notre agriculture. » Les céréales dont il a débarrassé le convoi étaient destinées à fabriquer de la nourriture animale. Si ces écolos-là subissent des représailles d’anti-spécistes, lesquels seront choisis comme bourreaux par le narratif médiatique, et lesquels seront les victimes ?

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Par ailleurs, avant de la disperser dans la nature, les symbolisto-activistes ont-ils vérifié que cette variété était garantie sans OGM ? Une ONG écolo qui balance des OGM pour lutter contre l’agro-industrie, ça ferait désordre et ça lui vaudrait l’inimitié des ONG anti-OGM, qui sont légion. Intéressante perspective.

Quand ils ont compris que le blé était une victime collatérale tombée au champ de leur déshonneur, les Bretons anti-fermes usines sont restés droits dans leurs Birkenstock et ont foncé dans le mur de la justification. Ils ont légitimé, a posteriori, leur mauvaise action avec hauteur : « Qu’importe, on a décidé de frapper fort pour dénoncer l’agro-industrie, un système qui piège les agriculteurs et pollue la planète. » Tant pis pour les agriculteurs qu’ils ont piégés, tant pis pour la nature qu’ils ont gaspillée, tant pis pour notre QI qu’ils ont pollué : ils se sont bien amusés.


[1] https://www.causeur.fr/vincent-verschuere-neo-ruraux-proces-saint-aubin-en-bray-226669

[2] Communiqué de la FRSEA (Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles), la chambre régionale d’agriculture, le Crédit Agricole et Groupama – www.ouest-france.fr/bretagne/centre-bretagne-des-activistes-bloquent-et-vident-un-train-de-cereales-pres-d-une-usine-sanders-4956d89e-a767-11ec-95bd-846f9f6707ea

Vladimir, Eric, Tatiana et moi

Cyril Bennasar prend la plume pour rappeler à Eric Zemmour qu’il n’y a pas que Victor Orban d’intéressant en Europe de l’Est. Refuser l’asile à des milliers d’Ukrainiennes serait de la folie.


Depuis son AVC, ma mère est paralysée du côté gauche, elle ne ressemble pas à la baronne de la tronche en biais et elle a toute sa tête, mais elle est clouée au lit. Pour les élections, j’ai une procuration mais je n’aimerais pas être obligé de lui mentir quand je voterai deux fois Zemmour à chaque tour, alors je m’emploie à la convaincre de choisir le bon candidat.

J’y arrive plus ou moins mais chaque semaine, une déclaration très claire mais pas très « care » du candidat vient ruiner mes efforts. Contre les déformations médiatiques, je dois ferrailler pour redresser les opinions tordues de ma mère.

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Récemment, c’est en répondant que non, la France n’accueillerait pas de réfugiés ukrainiens s’il était président que Zemmour a rendu de nouveau ma mère macroniste, même s’il a proposé d’aider la Pologne à les recevoir. Ils l’ont dit à la télé, il a encore péché par manque d’humanité. Alors va faire comprendre à une mère juive que, comme dit Zemmour citant Napoléon, « le cœur d’un homme d’État est dans sa tête ».

Zemmour doit-il être un Père de la nation juste et sévère ou une mère qui cède aux opinions sensibles de ses enfants ? Doit-il faire comme Merkel et son million de réfugiés syriens dont l’un confiait à ses hôtes son admiration pour les Allemands « qui ont réussi à se débarrasser de leurs juifs » ? Un futur président qui avant même d’avoir imposé la règle, admettrait une exception ? On nous aurait promis des frontières, et on aurait Kouchner ?

Dans son serment de Villepinte, Zemmour s’engageait à ne pas trahir sa promesse d’arrêter toutes les immigrations. L’intransigeance peut être une qualité à une époque où on transige sur tout. Pour make la France France again, il faudra faire des sacrifices et tenir quand le braillomètre s’affolera. En restant ferme, Zemmour prouve qu’il est taillé pour le job, loin de toute démagogie accueilliste, quitte à perdre en voix ce qu’il gagne en stature de chef d’État.

Mais ça tombe mal. Toutes les immigrations ne se valent pas et un peu de discernement ne nuit pas. L’arrivée d’Ukrainiennes avec enfants dans le besoin pourrait être tolérée, et sûrement plus appréciée qu’un flot de réfugiés climatiques ou de mineurs isolés en bande réorganisées.

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Ces hommes rudes au courage légendaire venus de l’Est pourraient nous être d’une aide précieuse pour régler notre problème d’insécurité venu du Sud. Et puis, il y a les femmes. Depuis le début de la guerre, on a vu apparaître sur les plateaux de BFM Olga ou Tatiana, écrivaine ou traductrice ukrainiennes au maintien voluptueusement slave, toutes en cheveux dorés ou noisette, diaphanes aux lèvres rouge vif ou rose tendre et aux yeux bleus, verts ou gris doucement cernés, comme après une nuit d’amour dans un grenier à blé, avec un accent qui me rappelle les heures les plus sombres de mon adolescence, dans le noir d’une salle de cinéma où on était entré par derrière pour ne pas payer, et d’où on sortait en se disant bordel, quand on voit ce qu’on voit et qu’on voit ce qu’on baise !

Des Ukrainiennes qui nous rendent plus indulgents pour ces Français gourmands qui se marient par correspondance et sur catalogue avec des cousines de Veronika Rajek. Des Ukrainiennes qui nous donnent envie de rappeler à Zemmour que la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais qu’elle doit en prendre sa part. Des Ukrainiennes qui nous font oublier qu’avant la guerre, le soir sur BFM, on avait Alice Coffin.

Contre les Russes, chaque «petit geste» compte?

Ces satanés Russes ne respectant pas les «standards de la communauté» internationale, les Occidentaux entendent les vaincre un lampion à la fois. La guerre en Ukraine ouvre un nouveau «temps des rituels», qu’analyse ici Jérôme Blanchet-Gravel.


Il est fascinant d’observer comment l’écologisme et le sanitarisme influencent notre manière de réagir à l’offensive russe. « Chaque petit geste compte », aime-t-on rappeler. Chaque concert d’un musicien russe annulé, chaque millilitre de pétrole russe non consommé, chaque centime retiré de l’économie russe nous rapprocheraient de la victoire sur le Mal, comme chaque goutte de gel désinfectant nous rapprochait de la fin de l’épidémie, et comme chaque milligramme de plastique recyclé nous réconcilierait comme humanité pécheresse avec la nature.

C’est le temps des rituels : l’Occident combat son extinction un lampion à la fois. Nous sommes convaincus de pouvoir agir sur le monde comme sur une poupée vaudou où planter et retirer des aiguilles.

Activisme à domicile

Ce monde est incroyablement superficiel. Nous sommes passés de la bien-pensance à la bien-monstrance, les réseaux sociaux ayant fait de leurs utilisateurs des relais uniformes de la bonne parole. Nous nous imaginons que le filtre d’une photo de profil fait de nous des héros, pendant que des populations vivent sous les bombes et dans la misère. En bonne missionnaire, la gauche humanitaire avait encore le mérite de se rendre sur le terrain pour constater les dégâts de l’aventure humaine : aujourd’hui, la révolution numérique a inventé l’activisme à domicile.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Enfin un ennemi, un vrai!

Cette nouvelle effusion de vertu aux couleurs d’une Ukraine qui n’intéressait presque personne avant l’invasion russe est à la fois rassurante et inquiétante.

Rassurante, car elle freine malgré tout les ardeurs des va-t-en-guerre prêts à déclencher un nouveau conflit mondial, et dont plusieurs craignaient pourtant il y a quelques mois la compagnie de non-vaccinés. Heureusement que le ridicule ne tue pas ! Au Québec, il faut voir tous ces chroniqueurs se jeter désespérément sur la cause de l’Ukraine pour faire oublier à quel point ils ont abîmé le tissu social durant la crise sanitaire [1].

Inquiétante, car cette nouvelle vague de vertu ostentatoire s’accompagne de tous les outils de censure et d’encadrement de la pensée qui ont vu le jour dans l’univers woke, et qui ont été déployés et renforcés durant la pandémie. Le fait que l’offensive russe soit illégitime ne devrait pas nous empêcher de voir comment les GAFAM entendent modeler l’opinion en fonction de leurs propres partis pris.

Fin de l’histoire : la parenthèse n’est pas encore refermée

On dit de la guerre en Ukraine qu’elle marque le retour de l’histoire dans un Occident qui avait cru à sa fin avec Francis Fukuyama. Nous serions subitement sortis de notre confort abrutissant pour embrasser à nouveau les grandes valeurs de liberté qui ont fait le succès de notre civilisation. Après des décennies de doux déclin, nous aurions envie de nous battre, ressentant un appétit soudain pour l’adversité. L’arrivée de combattants occidentaux en Ukraine témoignerait de cette parenthèse qui se referme.

A lire ensuite, Elisabeth Lévy: Aux larmes, citoyens!

Qu’on me permette de douter de notre volonté à retourner dans l’action à l’heure où l’on souhaiterait canceller un régime aussi facilement qu’on suspend le compte Facebook d’un utilisateur n’ayant pas respecté « les standards de la communauté ». Pour l’instant, rien ne dit que des populations prêtes à sacrifier une partie de leurs droits fondamentaux sur l’autel de la santé publique retrouveront aussi vite le goût de la lutte. Les dizaines d’articles faisant état de l’anxiété provoquée par les images de la guerre chez des Occidentaux déjà fortement ébranlés par la pandémie n’annoncent rien de très viril.

L’Occident oscille entre émotion et facebookisation. Nos États livrent des armes, mais au fond de nous, nous voudrions que les conflits armés se règlent en appuyant sur une touche de notre ordinateur, ou en remplaçant Kiev par Kyiv, comme si les sanctions économiques et le bris de chaînes d’approvisionnement pouvaient vaincre des motivations guerrières enracinées dans des siècles d’histoire. Comme si la machine et les prières qu’on lui adresse pouvaient enfin débarrasser le monde de tous ses malheurs.


[1] A ce sujet, nous renvoyons nos lecteurs page 28 du magazine Causeur en kiosques « Canada, le confort à tout prix », Jérôme Blanchet-Gravel.

Insécurité, immigration, islamisme: les cauchemars d’Emmanuel Macron

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Le traître et le néant de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, paru en novembre 2021 aux éditions Fayard, avait pour dessein d’expliquer l’idéologie qui avait façonné le président, afin de mieux comprendre son action. Les deux grands reporters du Monde, en questionnant 110 personnes sur le chef de l’État, cherchèrent à « démasquer Emmanuel Macron ». Avec La nuit tombe deux fois, paru en février chez le même éditeur, les journalistes Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet ont pris le parti de raconter Emmanuel Macron confronté au défi de l’autorité, de la sécurité, du régalien…


La nuit tombe deux fois. Un titre étrange pour un quinquennat qui l’a été tout autant.

Pourquoi ce titre ? Pour nous autres, la nuit correspond à ces quelques heures entre le crépuscule et l’aube. Une nuit pour nous, deux pour Emmanuel Macron. En effet, le chef de l’État voit l’obscurité s’abattre à deux reprises : la première fois avec le coucher du soleil, puis dans un second temps, lorsque « tous les soirs, le président reçoit une longue note confidentielle qui dit les drames, les dangers et les dérives de la société française. On ne ressort pas indemne d’une telle lecture. Le poids de la responsabilité vous tombe dessus. “Vous avez le singe sur l’épaule”, dit Emmanuel Macron ». Ces informations viennent de la DGSI, du service central du Renseignement territorial, de la préfecture de Police de Paris, de la Division du renseignement de la gendarmerie nationale. « Si ces notes étaient publiées dans la presse…» s’inquiète, auprès des journalistes, l’un de ceux qui a eu accès à toutes les notes.

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Ces dizaines de pages « disent tout de la noirceur humaine » : une grand-mère violée par des migrants, des Tchétchènes règlent leurs comptes avec l’aide d’un imam, la mafia nigériane s’implante sur la Côte d’Azur… Il y a pléthore de révélations comme celles-ci dans l’ouvrage de Corinne Lhaïk et d’Eric Mandonnet. La première (notre photo) est journaliste à l’Opinion et déjà auteur de la biographie à succès d’Emmanuel Macron, Président Cambrioleur, publiée en 2020. Tandis que le second est rédacteur en chef du service politique de l’Express et l’auteur, avec Ludovic Vigogne, de Ça m’emmerde, ce truc, récit de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007.

Quand Macron découvre qu’il va devoir se préoccuper du régalien

Comme nous le savons tous, Emmanuel Macron ne s’est pas fait élire sur la sécurité.

Le candidat Macron en 2017, tenant de la start-up nation, était à l’aise quand il s’agissait d’Europe ou d’économie, mais il évitait soigneusement de s’aventurer sur des sujets de société tous plus clivants les uns que les autres. Pour répondre à l’angoisse de nombreux Français sur ces thèmes, il fit preuve, par prudence ou par conviction, du plus grand conformisme. On se rappelle de son discours du 1er avril 2017 à Marseille, où il ne voyait pas des Français mais « des Algériens, des Marocains, des Tunisiens, des Comoriens, des Maliens, des Sénégalais et des Ivoiriens ». De même que de son discours lyonnais du 5 février de la même année où il nous avait appris « qu’il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France. Elle est diverse ».

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Ce jeune homme, passé par l’ENA, l’Inspection des finances et Rothschild n’a pas la culture du régalien : « la sécurité, l’armée, l’immigration – clandestine ou pas-, la violence et les délinquances sont terra incognita. Conseiller dans la campagne de François Hollande, puis Secrétaire général adjoint à la présidence de la République, il n’a pas à connaître ces sujets ». Cependant, une fois arrivé au pouvoir, Emmanuel Macron change. Il prend brutalement conscience d’une réalité qu’il méconnaissait. On apprend qu’il ne s’est « présidentialisé » qu’en février-mars 2017, lorsqu’il a commencé à travailler intensément le régalien à l’aide de fiches techniques composées par son équipe, en participant à des séminaires de formation, en s’entretenant avec des magistrats, des experts en sécurité et des policiers.

Le président sortant s’est donc tourné vers l’ordre et l’autorité par nécessité. Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet confirment ce que nous savions déjà concernant le chef de l’État, à savoir qu’il n’aime pas le désordre social, qu’il adhère à une société méritocratique, qu’il pense que l’immigration n’est pas un problème en soi, qu’elle est soluble dans l’économie, c’est ce qu’il appelle l’intégration. En revanche, les auteurs nous présentent aussi un président vite obsédé par l’insécurité pour sa réélection, qui a conscience qu’elle ne se lit pas uniquement dans les statistiques, et qui pense que 2022 se jouera sur le régalien : « avec le pouvoir, Emmanuel Macron découvre que l’immigration est un sujet important et qu’il ne va pas se régler facilement ». Il redoute davantage la droite que la gauche, lui qui «  a cherché [un] chemin entre surinvestissement de droite et déni de gauche ». Les auteurs le présentent comme « une éponge à absorber les peurs, les contradictions, les doutes de la société française », quelqu’un qui veut concilier les contraires. Seulement, le « en même temps » est loin d’être toujours efficient. 

Yassine Belattar et Emmanuel Macron en 2017 © ERIC FEFERBERG / AFP

Un procès en inactivité et passivité

« En matière de sécurité, on est cow-boy ou indien, on ne peut pas porter un chapeau à larges bords et une couronne de plumes ». Seulement, comme pour le reste, Macron essaie de concilier les contraires. Il annonce un jour 15 000 places de prison en plus, et « en même temps » il supprime les peines inférieures à un mois. Il en va de même dans la relation qu’il a entretenue avec son ancien ministre de l’Intérieur Gérard Colomb, qui, comme ce dernier le confie aux auteurs, a cherché le soutien du président sur les questions d’immigration et de sécurité… en vain. Ce ministre, qui voulait « mettre du bleu partout », qui s’inquiétait du dévoiement du droit d’asile, n’a pas été soutenu dans son action. Ce qui explique qu’il préféra démissionner en octobre 2018, lançant un avertissement plus que préoccupant avant de quitter son poste : « Aujourd’hui on vit côte à côte, je crains que demain on vive face à face ». Suite au discours d’Emmanuel Macron aux Mureaux le 2 octobre 2020 où est évoquée pour la première fois la lutte contre « les séparatismes », l’ancien maire de Lyon envoie un SMS amer au président : « je réclame des droits d’auteur ».

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Concernant le fait migratoire, Emmanuel Macron n’aime pas qu’on parle d’appel d’air, il ne souhaite pas toucher aux conditions du regroupement familial, car en plus d’être contraires à ses principes, les règles européennes protègent ce dernier.

« La question de l’immigration, omniprésente dans la tête d’Emmanuel Macron, a du mal à passer la rampe de l’action » analysent Lhaïk et Mandonnet. Un chiffre illustre bien cela : le faible taux d’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF). De nombreux pays refusent de reprendre leurs ressortissants, mais le président a attendu le printemps 2021 pour utiliser l’arme des visas. L’exécution des OQTF « n’a jamais dépassé les 13%. Le pouvoir dit régalien ne l’est pas. Pour expulser les clandestins ou les déboutés du droit d’asile, le roi est nu » expliquent les auteurs. Pourtant, en octobre 2019, Macron confiait aux journalistes de Valeurs Actuelles « qu’il souhaitait que 100 % des OQTF soient exécutés d’ici la fin de son mandat ». Un échec cuisant.

Sidéré par l’”hydre islamiste« 

Sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, le terrorisme islamiste a frappé à de multiples reprises : Arnaud Beltrame, préfecture de police de Paris, Samuel Paty, attentat de la basilique de Nice… Le président évoqua « l’hydre islamiste » lors des deux premiers attentats, puis « un moment de sidération» suite à la décapitation du professeur d’histoire-géographie. Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet nous apprennent que « l’influence de l’islam politique dans certains de nos quartiers constitue un choc pour Macron ». Il se donne alors pour objectif de combattre les extrêmes sans braquer les modérés. Malheureusement, pour lui comme pour nous, « par culture ou sensibilité, ce sont des questions que ses proches maîtrisent mal. Dans son entourage comme au gouvernement, elles sont souvent des impensés ».

L’économie ne suffit plus. La sécurité est un des sujets les plus importants pour les Français, et tous les observateurs s’accordent à dire qu’Emmanuel Macron a échoué en la matière. Le « en même temps » a montré ses limites à tant de reprises. La présence de Gérald Darmanin et d’Éric Dupond-Moretti dans le même gouvernement en est l’illustration la plus éclatante. Cette situation ubuesque est résumée par l’ancien directeur général de la Police nationale et vice-président (LR) de la région Île-de-France Frédéric Péchenard, page 125: « On ne peut pas avoir dans la voiture le ministre de la Justice qui appuie sur le frein et le ministre de l’Intérieur qui appuie sur l’accélérateur ».  

De la possible participation d’Emmanuel Macron à la marche en l’honneur de George Floyd à la peur d’une fraternisation entre gilets jaunes et policiers, la lecture de La nuit tombe deux fois est conseillée tant elle nous replonge dans les moments forts du quinquennat. « Les Français veulent moins d’impôts et moins d’arabes » lâche même Darmanin à un visiteur, alors qu’Eric Zemmour est désormais très haut dans les sondages. Et pourtant, malgré tous les échecs de son chef sur le régalien, tout porte à croire qu’il s’apprête à être réélu dans quelques semaines.

Zemmour: il est minuit moins une

Pour accéder au deuxième tour, le candidat de « Reconquête! » ne doit plus confondre politique et entêtement idéologique. La tâche ne sera pas aisée, et le président Macron bénéficie de son côté de nouveau d’un alignement des planètes favorable invraisemblable, comme en 2017.


Même ses contempteurs devraient l’admettre : ce qu’Eric Zemmour a accompli en quelques mois est remarquable. Partant de zéro, il a frôlé les 18%, a été un temps qualifié pour le second tour face à une Marine Le Pen alors en chute libre, a créé un parti (« Reconquête ! ») qui compte plus de 110 000 adhérents et s’est transformé, malgré ses mensurations modestes, en tribun dès le « Serment de Villepinte ».

Les accusations en misogynie balayées

Entouré de femmes brillantes (Knafo, Müller, Maréchal, Trochu…), il a fini par faire taire « celles-et-ceux » qui l’accusaient de misogynie. Les accusations de harcèlements sexuels (sans plainte) relayées par Mediapart ont fait pschitt. Il a fait oublier ce qu’on a qualifié un peu vite de « réhabilitation » de Pétain et a survécu à son excommunication par le CRIF, le Grand Rabbin de France et BHL. Enfin, il s’est dépêtré de la délétère séquence sur les handicapés, une thématique hyper-sensible qu’il vaut mieux approcher avec beaucoup de nuance…

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Cet épisode fâcheux aurait dû lui apprendre à mieux « sentir le peuple » mais il a récidivé avec les réfugiés ukrainiens. Lui et son entourage proche auraient dû anticiper l’élan de solidarité qui montait pour nos « frères européens » sous les bombes qui, toute proportion gardée, nous rappellent les histoires d’exode de 1940 racontées pas nos grands-parents et nos parents fuyant la blitzkrieg (guerre éclair) et ses féroces soldats allemands gavés de pervitine. Plus que son « rêve d’un Poutine français », sa sécheresse de cœur face aux déplacés ukrainiens, déjà pointée par Brigitte Bardot (qui préfère depuis longtemps les animaux aux hommes), explique beaucoup dans le dévissage actuel dans les sondages même si ceux commandés par Challenges ou Paris-Match – et, curieusement, CNEWS – lui sont systématiquement bien plus défavorables que d’autres…

Souvent peuple varie

Son problème ? Mélange d’arrogance et de démesure, Eric Zemmour n’a pas encore compris que la politique n’est pas l’affirmation hubristique d’une conviction ancrée mais la réponse évolutive aux aspirations du peuple. Or « Souvent peuple varie. Bien fol qui s’y fie. » En ce 18 mars, le peuple français n’a pas peur de l’islamisme mais de Vladimir Poutine. La thèse du grand remplacement réjouit un noyau de fidèles mais ne permet peut-être pas d’atteindre 50% plus une voix. La brutalité du propos peut fonctionner lorsqu’on s’appelle Donald Trump face à un électorat américain peu sophistiqué, moins dans une monarchie républicaine où le peuple attend du futur président un supplément d’âme et de dignité.

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Sorti de deux ans de pandémie et plongé dans la plus grande guerre européenne depuis 1945, le peuple français aspire à une certaine sérénité, pas un programme de rupture proposé par un aventurier. C’est la chance de cocu d’Emmanuel Macron, qui s’improvise en chef de guerre jouissant, comme en 2017, d’un alignement des planètes invraisemblable offert sur un plateau d’argent par le satrape Vladimir Poutine.

Un candidat torpillé sans relâche par la presse

Là où Emmanuel Macron, malgré un bilan social, économique et pandémique exécrable (qui lui vaut une note de 4/10 dans un sondage publié par Le Monde), est tout en séduction, souriant lorsqu’il le faut, et utilisant la programmation neuro-linguistique à la perfection grâce sans doute à Brigitte Macron qui était aussi sa professeure d’art dramatique, Eric Zemmour se complaît – c’était patent face à Valérie Pécresse – dans le sourire narquois, traduction phénotypique du « ben voyons ! ».

C’est vrai : la presse mainstream semble soutenir en majorité Emmanuel Macron. Elle est scandaleusement biaisée. Mais si le candidat de « Reconquête ! » méprise à juste titre ses anciens collègues, faut-il pour autant leur montrer avec autant d’ostentation ? S’ils l’ont torpillé sans relâche sur Pétain, son soi-disant machisme, les handicapés et Poutine, ils lui ont aussi offert une fantastique exposition médiatique dont il n’a pas fait un usage efficient dernièrement, au vu des sondages. Quant au programme politique, très professionnel, il comporte encore de nombreux manques sur certaines catégories socio-professionnelles et tranches d’âge qui ont chacune des problèmes spécifiques. Parti trop tôt, le lièvre Zemmour risque-t-il de nous lasser ? Il est temps de se renouveler.

À Villepinte, Eric Zemmour fit sa mue de polémiste en homme politique. Il lui reste à devenir un homme d’État. Il est minuit moins une.

Tout doit disparaître

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La créolisation chère à Mélenchon, est-ce aussi l’avenir du français?

En faisant l’éloge des mots métissés et en minorant le poids de l’héritage latin dans notre langue, le nouvel essai d’Erik Orsenna et Bernard Cerquiglini entend clouer le bec aux apôtres d’une illusoire pureté nationale.


Dans le débat télévisé du 23 septembre 2021, le leader de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, opposait, au discours identitaire de Zemmour, le concept politique de créolisation, repris d’Edouard Glissant et professé dans certaines universités parisiennes. Pour le chantre du Tout-Monde, notre langue française serait vouée à la créolisation, phénomène dû à la rencontre souvent violente de cultures, mêlé « d’avancées de conscience ». De loin venue, la créolisation aux effets imprévisibles — par opposition au métissage— serait donc le remède à l’hégémonie culturelle contre « le grand remplacement ».

Un grand enrichissement

Pour satisfaire notre besoin de biodiversité, l’Académicien Erik Orsenna vient d’écrire, à quatre mains avec le linguiste Bernard Cerquiglini, un conte, intitulé Mots immigrés. Tout un programme: la langue française serait un métissage de mots, venus d’ici et là, au fil du temps. Ainsi compterait-elle autant de mots arabes que gaulois. Grand remplacement ? Non, mais grand enrichissement. Si la langue arabe n’est pas encore le berceau du français avec ses pousses — arabe d’oil et d’oc— il était bon de prévenir toute considération discriminante.

Pour nos deux auteurs, le français se serait forgé par « vagues successives » venues d’un peu partout. Aucune souche (source de haine), aucune hérédité mais la vie en héritage, diverse, sans cesse renouvelée. Alors, pourquoi cette éventualité que notre langue sinon disparaisse du moins soit remplacée ? À cause du globish, grand prédateur, source de fracture, entre une élite parlant l’anglais et les locuteurs d’une « langue traditionnelle » sans qu’il soit précisé en quoi consiste cette dernière. Peu importe : le mal c’est le globish. L’important est qu’il n’y ait pas de souche— toujours un fantasme— à la langue française.

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Latin de Gaule

Et si on remettait les pendules à l’heure ? A défaut du serment de Villepinte (2021), il n’est pas interdit de relire, dans le texte, le serment de Strasbourg (842) qui scelle la naissance du français, langue romane distincte du tudesque. Si le français est issu directement du latin, c’est que les liens entre la Gaule et Rome sont très étroits, dans tous les domaines, dès le deuxième siècle avant Jésus-Christ. Il suffit d’ailleurs d’ouvrir le dictionnaire de l’Académie Française et d’en feuilleter quelque pages pour voir que plus des trois-quarts des mots viennent du latin, du bas latin, du latin chrétien, ecclésiastique, juridique, et du grec. Les mots donnés comme gaulois (il y en a peu) par Erik Orsenna sont « du latin de Gaule ». Quant à l’accueil de mots anglais, arabe, persan, il se fait naturellement, comme dans toutes les langues, avec l’histoire. En revanche, le parti-pris— et pourquoi ?— de ne pas prendre en compte sinon privilégier l’origine latine des mots français empêche le recours à l’étymologie, avec les racines et les familles de mots, qui favorise pourtant (tout professeur en témoigne) l’apprentissage du français et son appropriation.

« Le français deviendra-t-il, pour l’essentiel, compte tenu de notre infériorité démographique, une langue franco-africaine, franco-arabe » comme le prédisait, en 1988, l’ancien secrétaire d’État des relations culturelles, sous la présidence de Mitterrand, Thierry de Beaucé, adepte de l’internationalisme linguistique, cité par Jean-Michel Delacomptée dans son livre Notre langue française ? De ce « grand basculement historique » nous voyons des prémices inquiétantes : une connaissance insuffisante de notre langue, de sa littérature rendent problématique l’enseignement supérieur. Et quelle « langue » enseignée dans l’école à part la langue des robots ?

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Français autoritaire contre langue de l’Autre

Depuis quelques années, la langue française devient un enjeu politique, et c’est préoccupant. Ainsi, comment le créole « cette langue orale que l’écrit fait changer de statut » comme dit Delacomptée, aussi nombreuse et variée qu’il y a de pays, est-il devenu, avec le mot créolisation, un concept voire une arme politique ? Il n’y a pas, d’un côté, une vision « centralisatrice et autoritaire » et, de l’autre, la langue des autres, de l’Autre, la langue de nulle part, diluée dans la multiculturalité. Il y a « notre langue » que nous avons en partage avec ceux qui la parlent et l’aiment, riche de mots créoles dont il existe, d’ailleurs, des dictionnaires. La langue française, accueillante par vocation, ne se violente pas. La preuve en est qu’une ouverture à tous vents aboutit à la colonisation par l’anglais, au globish, à la sinisation de l’Afrique, à la désintégration de notre langue. Le grand fauteur de troubles, le globish, est l’effet, non la cause de cette détérioration.

Enfin, si notre langue s’affaiblit, adieu la francophonie. Le grand projet politique, unique, qu’est cette francophonie, cette unité qui repose sur une langue commune, se diluera-t-il dans une idéologie mortifère ? Les mots métissés sont une jolie fiction qui ne date pas d’hier. Encore faut-il ne pas se contenter de jouer au jeu des sept familles en passant sous silence l’héritage du latin et la culture gréco latine.

Les Mots immigrés

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Notre langue française

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Selon Aliette de Laleu, Mozart était une femme

Avec son dernier livre, la journaliste Aliette de Laleu a souhaité rendre hommage, et justice, à la sœur du grand compositeur autrichien. Maria Anna Mozart n’a pas eu le même destin que son petit frère. Comment l’expliquer ? Par son appartenance au beau sexe bien sûr! Libérez-nous du féminisme!


Mozart était une femme. Voilà ce que proclame le titre du nouveau livre d’Aliette de Laleu[1], journaliste à France Musique et féministe, consacré aux musiciennes « effacées » de l’histoire de la musique classique.

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La thèse ? Certes, Wolfgang Amadeus a bien existé. Mais c’est la figure de Maria Anna, sa sœur aînée, qui doit désormais retenir notre attention et nous attendrir sur la répression immémoriale du talent féminin. Dans un extrait juteux publié par Slate, la journaliste raconte l’enfance des petits Mozart : Maria et Wolfgang, également virtuoses, sont promenés autour de l’Europe par leur père pour donner des représentations musicales lucratives. Jusque-là, pas trop de sexisme. Mais patatras : leurs destins se séparent à l’adolescence, où la femme doit rentrer dans le rang des futures épouses et où l’homme seul a la possibilité de faire quoi que ce soit d’intéressant de sa vie. L’apprentissage de la musique de Maria Mozart, nous dit-on, n’aurait en fait eu pour objectif essentiel que de la « différencier des domestiques » et de lui donner « un atout supplémentaire sur le marché du mariage », selon l’exégèse poussive d’une lettre du père des enfants Mozart. « Empêchée » de toutes parts, elle n’a « pas le droit de composer » (cela dit évidemment sans qu’on ne nous en fournisse aucune preuve). Moralité : elle a eu un « destin étouffé ».

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Hélas pour nos féministes (cette fumeuse théorie figure déjà dans le manifeste d’Osez le féminisme, Beyoncé est-elle féministe ?, qui date de 2018), l’étude de cas n’est pas probante. D’autant qu’à la lecture même de Mozart était une femme, on discerne tous les espaces de liberté que Maria Anna Mozart aurait pu utiliser pour composer. Tout musicien le sait : il y a un monde entre l’interprétation d’un morceau, même difficile, et la composition. Ce qu’on nous propose ici est moins l’histoire de l’effacement d’une femme qu’une simple uchronie spéculative.


[1]. Mozart était une femme, Stock, 2022.

Houellebecq, objet politique non identifié?

À moins d’un mois du premier tour, Christian Authier trace le portrait politique de l’écrivain dans un essai éclairant


Drôle de zèbre que ce Michel H., insaisissable, trublion dissonant, aussi provocateur que limpide dans ses déclarations à l’emporte-pièce, merveilleuse caisse de résonance d’une France en détresse, thermomètre d’un pays à jamais cassé.

Il ne se contente pas d’être le grand auteur français vivant, il est la boussole d’un monde disloqué en voie d’effacement, le moraliste des temps obscurs et glaiseux. Il en capture toutes les fines particules pour mieux les broyer dans sa moulinette narrative. Il a même des dons de prophète, l’animal. Il prédit l’avenir. Le malheur lui va si bien au teint.

© Martin Meissner/AP/SIPA Numéro de reportage : AP21680542_000002

Depuis une trentaine d’années, il aura prévu les pires secousses sismiques d’une société complètement malade, boursouflée d’elle-même, percluse dans sa vaine puissance. Il aura scellé la fin des idéologies et des gesticulations dérisoires, ouvrant une ère nouvelle, celle d’un post-individualisme abrasif.

De droite ou de gauche ?

On le lit pour comprendre nos errements, pour rire de nos comportements disgracieux et aussi, pour approcher l’homme misérable qui sommeille en nous. Avec ses romans, il aura touché à l’essence de la littérature, c’est-à-dire l’incommunicabilité entre les êtres et leur frottement incertain. De là, naît une littérature indisciplinée et sauvage, outrancière et perspicace. Ce communicant-né, doublé d’un créateur fécond, s’est beaucoup exprimé sur le pouvoir, la globalisation, les religions, le sexe et l’argent. Il aura fait de nos passions tristes une œuvre magistrale vendue et traduite à des millions d’exemplaires.

A lire ensuite, Pascal Louvrier: Beigbeder, l’homme atlantique

Il a tellement brouillé les pistes au gré des interviews qu’aujourd’hui il est difficile à placer sur l’échiquier politique. D’où parle-t-il exactement ? Est-il de droite ou de gauche ? Réac ou conservateur ? Libertarien ou anar ? Hédoniste pamphlétaire ou romancier naturaliste ? Pour tenter d’y voir plus clair, il fallait le talent d’un écrivain et le sérieux d’un journaliste. Christian Authier réunit ces deux qualités, il avertit son lecteur, dès les premières pages : « Que l’on aime ou pas ses livres, que l’on apprécie ou pas le personnage et ses opinions, Michel Houellebecq est le « contemporain capital » des lettres françaises ».

Christian Authier avance ses pions

Dans cette période houleuse et instable géopolitiquement, à quelques jours maintenant d’une désolante campagne présidentielle, l’essai  Houellebecq politique  aux éditions Flammarion embrasse tous les thèmes majeurs de notre civilisation à la dérive. On y retrouve sous une forme condensée, la lente désagrégation d’un peuple sans repères qui, s’est fracassé, sur une réalité molle et gloutonne. Suivre la pensée non-linéaire de Houellebecq, c’est refaire le chemin à l’envers, d’un demi-siècle de promesses non tenues et d’une perte des valeurs, d’une mondialisation faussement heureuse à un libéralisme asphyxiant, des impasses du système démocratique aux jouissances fétides de Mai 68, d’un souverainisme conspué aux dérives communautaires, du plaisir souverain au sexe faible.

Sous la tutelle fraternelle de son ami, le regretté Bernard Maris, Christian Authier avance ses pions. Il tente de cerner l’animal politique Houellebecq en multipliant les entrées passionnantes. De courts chapitres à la fois instructifs et piquants intellectuellement (Conservateur ? Islamophobe ? Chrétien contrarié ou Singulièrement libre) qui éclairent sur les paradoxes de l’homme et en disent long sur le mal qui nous ronge.

A lire aussi, Jérôme Leroy: Michel Houellebecq, vers la douceur

Suivre le parcours de Houellebecq, c’est se replonger dans notre Histoire récente, s’amuser de nos aveuglements collectifs et de notre nostalgie rampante, du retour au triptyque catholique aux soulèvements populaires. Authier s’interroge sur la nature profonde de l’écrivain. Est-il, par exemple, un anarchiste de droite ? « A contrario de nombre de ses contemporains, Michel Houellebecq ne se pose pas en résistant de la vingt-cinquième heure défiant au début des années 2000 un Mussolini ou un Hitler disparus soixante ans plus tôt. Attitude typique de l’anar de droite contestant l’histoire officielle et ceux qui se donnent sans danger le beau rôle a posteriori », écrit-il. Houellebecq fut également l’un des premiers lanceurs d’alerte. Avant les autres, il avait vu les ravages de cette convergence hideuse en marche, celle de « l’union sacrée entre libéralisme économique et libéralisme sexuel ». Il fut d’abord adoubé par une gauche modeuse et complice qui s’indisposa, par la suite, de ses déclarations fracassantes.

Des Inrocks à Valeurs Actuelles

Il fut alors rattrapé par des journaux classés à droite qui l’érigèrent en guide apocalyptique. Des Inrocks à Valeurs Actuelles, Houellebecq aurait ainsi opéré sa mue idéologique. Avec lui, une règle s’impose : toujours se méfier d’emprunter un peu hâtivement les autoroutes de la pensée. C’est ce que nous enseigne Christian Authier qui a le sens de la mesure et ne se laisse berner par aucun camp. Il l’a précisément lu, textes et citations à l’appui de sa réflexion. Il trace le portrait complexe d’un immense écrivain, assailli par des opinions parfois contradictoires, ayant le goût du spectacle marchand et les apitoiements d’un jeune boomer, ressentant plus qu’un autre les méandres de la mondialisation et les soubresauts de sa propre nation, avec une implacable acuité. Qu’il parle de l’islam, de Pétain, du Général, de Franco, des guerres coloniales ou des supermarchés de sous-préfectures, qu’il choque ou fascine, Houellebecq est, peut-être, le dernier détenteur d’une liberté d’expression totale.


Houellebecq politique de Christian Authier – Flammarion

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La Guerre froide sur le feu

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Exercices conjoints OTAN-Géorgie, près de Tbilissi (Géorgie), le 1 août 2018 © Vano SHLAMOV / AFP

L’OTAN ne menace pas la Russie. Ce qui inquiète Moscou, c’est l’insolente longévité et la bonne santé de l’Alliance atlantique face à sa perte d’influence. En reproduisant les agressions de l’URSS, le Kremlin n’ébranlera pas l’organisation américaine.


L’OTAN était-elle, fin 2019, « en état de mort cérébrale » comme le suggérait alors Emmanuel Macron ? En tout cas, le pronostic vital n’est plus engagé. L’OTAN est en pleine forme.

À quoi sert l’OTAN ? La question, légitime en 1990, a été close assez vite. La France avait tort, à l’époque, de parier sur son étiolement. L’organisation, disait son premier secrétaire général, avait pour vocation de « conserver les Américains en Europe, garder les Russes en dehors, et s’assurer que les Allemands soient tenus ». Sa valeur pour les États-Unis reste intacte : outre qu’une guerre en Europe ne serait pas dans l’intérêt de Washington, l’Alliance reste un levier d’influence politique… et commerciale : nombre d’alliés cherchent à s’attirer les bonnes grâces du protecteur en achetant du matériel de défense made in USA. La mission première de l’OTAN, la défense collective, est revenue au premier plan en 2014. L’organisation a su diversifier ses compétences en assurant, généralement sous mandat de l’ONU, des missions de soutien ou de rétablissement de la paix. Et s’il n’est plus question du retour d’une menace allemande, l’« élargissement », dont on a beaucoup parlé ces derniers temps, avait aussi pour but de pacifier le continent européen.

14 nouveaux membres de l’OTAN depuis 1999

L’entrée de pays d’Europe de l’Est n’allait pas de soi. En 1991, les États non membres qui évoquaient cette perspective étaient accueillis froidement par leurs homologues occidentaux. Le seul élargissement souhaité était celui… de l’Allemagne, dont les Länder orientaux furent couverts par la garantie transatlantique dès l’unification.

Mais pour de vieilles nations telles que celles d’Europe centrale, rejoindre l’OTAN voulait dire retrouver la famille occidentale. Et pour elles, seule la garantie américaine pouvait assurer leur sécurité face à une menace militaire à l’Est. De ce fait, l’« élargissement » fut un processus ad intra bien davantage qu’ad extra. L’alliance atlantique n’y voyait pas d’avantage militaire. Cela signifiait accroître le territoire à défendre tout en faisant entrer des États dont les armées s’étiolaient. Mais il y avait trois aspects positifs : sécuriser l’Allemagne en l’enserrant dans un voisinage amical ; éviter, après la dissolution du Pacte de Varsovie, la renationalisation des politiques de défense ; enfin, pour l’Amérique, se constituer de nouveaux alliés (et clients), garantir sa place sur le continent face aux velléités de construction d’une Europe de la défense, et contribuer à l’agrandissement de l’espace libéral. Depuis 1999, l’OTAN a accueilli 14 nouveaux membres au total.

Le récit russe de la promesse non tenue relève de la reconstruction a posteriori. En 1990, l’Amérique et l’Allemagne promirent à Moscou que les forces de l’OTAN ne seraient pas stationnées dans les Länder orientaux après l’unification (qu’elles « n’avanceraient pas d’un pouce vers l’Est »). Promesse inscrite dans le traité portant règlement de la question allemande (1990), qui tient encore. Ceux qui défendent la thèse de l’engagement non tenu prétendent que les Soviétiques pensent avoir reçu une telle promesse, mais les archives ne confirment guère cette perception. Et peut-on croire que si l’URSS pensait avoir obtenu un tel engagement, elle n’aurait pas insisté pour qu’il soit couché par écrit ? Il est vrai qu’il aurait été contraire à l’Acte final d’Helsinki (1975), qui reconnaît à chaque signataire « le droit d’être partie ou non à des traités d’alliance » et à la charte de Paris (1990), qui leur confère « la liberté de choisir leurs propres arrangements en matière de sécurité ».

L’élargissement n’est pas une menace pour Moscou. Le dispositif américain en Europe a été considérablement réduit depuis 1990. Les forces polonaises et baltes ne sont pas de taille à affronter Moscou à elles seules. Les nouveaux déploiements suite à l’invasion de l’Ukraine de 2014 représentent l’équivalent de six brigades seulement. Moscou se plaint aussi des défenses antimissiles en Europe. Celles qui sont déployées aujourd’hui pourraient avoir, dans un scénario extrême, une capacité d’interception de quelques missiles russes lancés vers l’Europe. Mais un coup d’œil à la carte suffit pour comprendre qu’elles ne peuvent affecter la dissuasion russe envers le territoire américain.

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De plus, Moscou avait au moins tacitement accepté l’entrée de membres de ses anciens satellites dans l’OTAN. Lorsque les pays baltes furent invités à rejoindre l’organisation, M. Poutine déclara publiquement que ce ne serait pas une « tragédie[1] ».

Des Russes fréquemment provocateurs

Et difficile de dire que l’OTAN n’a tenu aucun compte des sensibilités russes : engagement de ne pas déployer d’armes nucléaires sur le territoire des nouveaux membres (1996) et renonciation au stationnement permanent d’importantes forces de combat (1999) ; abandon du projet de placer des intercepteurs en Pologne (2009)… Les forces alliées n’ont pas remplacé, à l’Est, celles de l’Union soviétique.

En vérité, Moscou n’a jamais accepté de ne plus être l’égal de Washington et de perdre le contrôle des États frontaliers. L’élargissement a davantage été le révélateur de sa perte de statut que la source de son raidissement : c’est la pérennité de l’OTAN qui pose problème à la Russie. Le thème de l’humiliation n’est pas sans rappeler la manière dont s’était construit le récit d’une prétendue humiliation de l’Allemagne en 1918…

Aujourd’hui, l’OTAN renoue avec sa mission première. La comparaison avec la guerre froide n’est pas absurde. La Russie s’est inscrite depuis le retour de M. Poutine à la présidence en 2012 dans une logique de compétition avec le monde occidental. À l’ONU, elle appose systématiquement son veto aux initiatives occidentales. Ses forces violent l’espace aérien ou maritime de pays européens et leur comportement est fréquemment provocateur. Elle se présente désormais comme un modèle de civilisation, détentrice des « vraies valeurs européennes » face à un Occident décadent. Elle occupe ou exerce un protectorat de fait en Transnistrie, en Abkhazie, en Ossétie du Sud, en Crimée et dans le Donbass au mépris des engagements de respect de la souveraineté de l’Ukraine pris en 1994. Elle exige une réécriture des règles de la sécurité européenne, déniant aux pays du continent le choix de leurs alliances. Sans compter les attaques cybernétiques, les campagnes de désinformation ou les empoisonnements de gêneurs.

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Lorsque l’on ajoute à cela le révisionnisme à l’œuvre à Moscou aujourd’hui, notamment en ce qui concerne l’Ukraine, qui ne serait « pas un vrai pays », il est difficile de ne pas parler de menace russe. La situation est presque pire qu’au temps de la guerre froide. Car après 1975, l’URSS s’était révélée une puissance du statu quo en Europe, respectant les frontières et l’ordre juridique du continent. Ce n’est pas le cas pour la Russie d’aujourd’hui.

La France : un pilier économique et militaire de l’OTAN

Si la guerre froide est de retour, n’est-il pas alors opportun de sortir de nouveau du commandement militaire intégré, comme le proposent plusieurs candidats à l’élection présidentielle ?

Jacques Chirac – le plus gaulliste, dans le discours, de nos présidents récents – faillit ramener la France dans le commandement intégré. Il constatait que l’OTAN était devenue une organisation de gestion des crises et qu’il était donc envisageable pour la France d’y reprendre toute sa place. François Mitterrand avait d’ailleurs ouvert la voie en acceptant, dès 1993, le retour du représentant français au comité militaire… Chirac estimait par ailleurs que ce serait la seule manière de rassurer nos alliés sur nos projets d’Europe de la défense. La manœuvre de 1995-1996 buta sur une erreur de stratégie politique – le président avait exigé que l’Europe puisse détenir le commandement sud de l’OTAN – et fut enterrée par la cohabitation. Les mêmes idées présidèrent à la décision de Nicolas Sarkozy de franchir le pas en 2009 (avec moins de conviction sur l’Europe de la défense).

La France est le quatrième contributeur financier (10,5 % du budget) de l’organisation avec 223 millions d’euros en 2022. Elle a inséré plusieurs centaines d’officiers dans les commandements régionaux. Un Français est à la tête du Supreme Allied Commander Transformation (SACT), basé à Norfolk. Participante active aux opérations et aux exercices, elle contribue à la présence avancée renforcée au nord-est : 300 Français sont présents en Estonie, sous commandement britannique. Il s’agit de rassurer les voisins de la Russie sur l’engagement allié… et de garantir qu’elle rencontrerait des forces de l’OTAN si l’idée lui prenait d’avancer vers l’ouest. Autrement dit, de faire de la dissuasion sans déployer de dispositif massif offensif. La France a proposé en 2022 de créer un autre de ces éléments en Roumanie et d’y contribuer. Enfin, depuis le 1er janvier, elle commande la « Very High Readiness Joint Task Force », une brigade multinationale en alerte haute qui peut être mobilisée rapidement.

La Première ministre estonienne Kaja Kallas et le Premier ministre britannique Boris Johnson visitent le groupement tactique multinational de l’OTAN, à Tapa (Estonie), 1 Mars 2022 © Leon Neal / various sources / AFP

Dans le débat sur la relation entre la France et l’OTAN, il ne faut ni se tromper d’arguments, ni se tromper d’époque.

Trois défis

La participation à l’organisation intégrée ne signifie pas que nous ayons perdu notre souveraineté sur l’emploi de la force. La seule contrainte qui pèse sur celles-ci est de devoir déclarer notre niveau de préparation et de disponibilité. Quant à l’article 5 du traité de Washington, il s’applique à tous les États, membres ou non de la structure militaire intégrée ! En cas d’attaque justifiant la mise en œuvre de la défense collective, il y a d’ailleurs une double sécurité qui préserve les souverainetés : le consensus doit être réuni à 30 pour décider de la mise en œuvre de l’article 5 ; chaque État est tenu d’être solidaire, mais pas nécessairement de se battre (l’engagement est d’assister la ou les parties attaquées « en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée »). Quant à l’hypothèse d’être entraîné dans une aventure militaire lointaine, outre qu’une fois encore chaque État reste souverain dans l’emploi de la force, rappelons que l’article 5 ne s’applique qu’à la zone euro-atlantique.

Nous ne sommes plus au temps du Général. À l’époque, il y avait 29 bases étrangères et plusieurs milliers de personnels de l’OTAN sur le territoire national. Elles ne sont pas revenues en 2009… À l’époque, notre force de dissuasion indépendante était encore balbutiante. Elle est aujourd’hui pleinement opérationnelle et reste en dehors des dispositifs otaniens. À l’époque, l’OTAN ne faisait pas de missions de maintien ou de rétablissement de la paix. Or il vaut mieux être à l’intérieur qu’à l’extérieur pour peser sur leur organisation ou leur déroulement.

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Comme le disait Jeremy Stubbs[2] sur le site de Causeur il y a quelques semaines, « peut-on vraiment dire que, depuis 2009, l’année où M. Sarkozy a renversé la décision du général de Gaulle en 1966 de quitter le commandement intégré de l’OTAN, la France a parlé avec une voix moins “singulière” ? » De Gaulle avait annoncé le retrait de l’organisation intégrée quelques mois avant un important voyage en URSS. Ce n’était sans doute pas par hasard… Mais croit-on sérieusement que Vladimir Poutine respecterait davantage un président français sorti de l’organisation militaire intégrée ? Il se féliciterait plutôt de l’affaiblissement de l’alliance.

L’OTAN revigorée fait toutefois face à trois défis, chacun de nature différente.

Il y a, à l’horizon, la question chinoise, qui occupait beaucoup les cerveaux bruxellois, sous la pression de Washington, jusqu’à la fin 2021. Pékin n’est pas une menace directe pour l’Europe, mais peut être une menace indirecte en cas de conflit en Asie, une menace cyber en temps de paix ou de conflit. Son investissement dans les infrastructures européennes (ports, communications) pose problème. La question reviendra à l’ordre du jour.

Il y a, surtout, le problème turc… et le problème américain. La crainte exprimée par Emmanuel Macron d’une « mort cérébrale » reposait sur une confusion entre l’alliance atlantique et l’OTAN. Car si l’OTAN allait bien, l’Alliance, elle, allait mal. En cause dans l’esprit du président : l’unilatéralisme de Donald Trump et l’impérialisme de Recep Tayyip Erdogan. Le premier pourrait revenir en 2024… Le second est toujours là. Avec la Turquie, Européens et Américains ont de moins en moins de valeurs et d’intérêts communs. Et, comme on le sait, il est impossible d’expulser un pays de l’OTAN.

Ces défis sont-ils insurmontables ? Pas moins qu’il y a dix, vingt ou cinquante ans. L’OTAN a toujours été en crise. C’est pourtant l’une des alliances les plus solides de l’histoire. Elle est d’ailleurs unique : il n’y a pas d’équivalent au monde de modèle d’intégration militaire d’une trentaine de pays. Parier sur sa disparition serait donc hasardeux.


[1] Marcus Warren, « Putin lets NATO “recruit” in Baltic », The Telegraph, 25 juin 2002.

[2] « Éric Zemmour parle de défense : à l’attaque ! », causeur.fr, 18 février 2022.

L’Ukraine raccordée en urgence au réseau électrique européen: le blackout sur Kiev écarté?

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L’Ukraine a été raccordée en urgence au réseau électrique européen le 16 mars – une prouesse technique et politique. Pour éviter qu’il s’effondre, l’Union européenne a en effet accompli un tour de force en connectant en quelques jours le réseau électrique ukrainien au sien. À défaut de rejoindre l’Union européenne, l’Ukraine rejoint l’union énergétique européenne…


Le réseau électrique ukrainien a été raccordé la semaine dernière au réseau européen. Cela doit lui permettre d’être plus stable et moins fragile malgré la guerre, ont annoncé l’Union européenne et l’Ukraine. L’Ukraine était synchronisée avec le réseau électrique russe jusqu’à son invasion le 24 février et avait ensuite fonctionné de manière autonome.

Le rapprochement était à l’étude depuis 2017 et a été mis en place en quelques jours à la demande de Kiev.

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« L’Ukraine est devenue membre de l’union énergétique européenne », s’est félicité le président ukrainien Volodomyr Zelensky. Le réseau électrique moldave a été aussi connecté par la même occasion au réseau européen.

Un moyen d’éviter un effondrement du réseau électrique ukrainien

L’Ukraine risquait un effondrement de son réseau électrique en cas de pertes de moyens de production ou d’arrêt des centrales tombées aux mains de l’armée russe. Désormais, un tel aléa sera plus facilement surmonté.

La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a salué « des valeurs communes, une électricité commune » entre l’Europe, l’Ukraine et la Moldavie. « Nous allons continuer à travailler pour stabiliser leurs systèmes électriques », a-t-elle indiqué. « Nous nous y étions engagés, c’est chose faite: le réseau électrique ukrainien qui fonctionnait depuis le début de la guerre en mode isolé, est connecté depuis ce matin au réseau européen », a surenchéri Barbara Pompili, la ministre française de la Transition écologique. « Cela aidera l’Ukraine à conserver la stabilité de son système électrique, à chauffer les maisons et à garder les lumières allumées dans cette période sombre », a enfin souligné la commissaire européenne à l’Energie, Kadri Simson.

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Entso-E, l’association des gestionnaires de réseaux de transport d’électricité européens, a mis en avant le « succès » de la synchronisation de la Moldavie et de l’Ukraine avec l’Europe continentale. La zone couverte par l’Entso-E dépasse les frontières de l’UE et inclut quelque 35 pays de l’Islande à Chypre. « Aujourd’hui, de Lisbonne à Kiev, toutes les machines de production fonctionnent au même rythme… ont la même pulsation », a expliqué Jean-Paul Roubin, directeur de l’exploitation de RTE, le gestionnaire du réseau français, l’un des artisans de ce rapprochement. « Ça permet de la solidarité: lorsqu’il y a un événement dans l’un des pays de la zone, toutes les machines de production de la zone vont venir compenser individuellement cet événement », a-t-il détaillé.

La performance «extraordinaire» des techniciens ukrainiens qui ont travaillé sous les bombes

Laurent Rosseel, cadre de RTE et de l’association des gestionnaires de réseaux de transport d’électricité européens (Entso-E), a salué la…

>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue « Transitions & Energies » <<

Train attaqué près de Pontivy: l’inculture contre l’agriculture

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Samedi 19 mars, le collectif « Bretagne contre les fermes usines » a mené une action de blocage d’un train pour dénoncer l’agro-industrie. Le train, qui transportait des céréales destinées au bétail, a été immobilisé puis une partie de sa cargaison de blé déversée sur la voie, près de Pontivy dans le Morbihan. L’action de ces militants qui prétendent alerter sur les problèmes liés au « système d’élevage hors-sol » a été condamnée par la Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles et la chambre régionale d’agriculture en raison du gaspillage alimentaire et du lourd préjudice financier que cela représente. Plusieurs plaintes ont été déposées et le parquet de Lorient a ouvert une enquête.


Au nom de la protection de la planète, de plus en plus d’écologistes radicaux gâchent le bon grain pour l’ivresse de la violence. C’est labourages et pâturages qui trinquent et la paysannerie qui disparaît. Causeur a déjà évoqué les néo-ruraux qui pestent en justice parce que les bruits et les odeurs des animaux les insupportent [1]. Une autre catégorie d’insupportables leur dispute la palme de l’égocentrisme : ce sont les militants hors sol qui s’en prennent à l’agriculture.

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En Bretagne, quelques-uns se sont agglomérés dans un collectif appelé « Bretagne contre les fermes usines ». Pour faire mettre la clef sous la porte aux fermiers et les obliger à aller travailler en usine ?

La méthode du trainjacking

Dernier avatar de ces ravis de la dèche, le transfert de technologie du carjacking au transport ferroviaire. Le carjacking, c’est un vol de véhicule par des malfaiteurs qui usent de violence et/ou de menaces.

Pour leur trainjacking, les éco-militants ont barré la voie ferrée avec un muret en parpaings. Une fois le convoi immobilisé, ils ont déversé sa cargaison de céréales sur la voie et ont pris la fuite.

Un contexte international qui aggrave déjà la situation

On peut difficilement envisager pire timing, ce 19 mars 2022, alors que « l’ONU redoute un ouragan de famines et des émeutes de la faim, conséquences du conflit russo-ukrainien [2] ».

Il y a quand même un aspect cocasse dans l’activisme de ces pieds-nickelés : leur attaque céréalo-raciste s’est trompée d’ennemi. Ils ont pris pour du soja 1500 tonnes de blé qu’ils ont répandues à grand renfort de ratiocinations écolo-dogmatiques.

Il y en a pour pas mal de blé, justement : deux millions d’euros. Mais quand on a la haine, on ne compte pas. « Nous nous battrons pour qu’éclose une véritable agriculture nourricière, joyeuse et vivante », ont écrit les émeutiers, dévoilant ainsi leur motivation première : un plaisir infantile.

Cet épisode ridicule en dit long sur le dysfonctionnement de notre société. Il dépasse le vide narcissique des jeunes bourgeois des villes et des dogmatiques exaltés des champs. Se dire écolo et s’avérer incapable de distinguer le blé du soja, cela questionne sur l’orientation professionnelle des militants. Car militant est devenu une profession et les ONG sont des entreprises comme les autres, soumises à la loi du marché et à la rivalité avec de multiples bienfaisances concurrentes.

Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, mais l’énoncé du fonds de commerce spécifique de « Bretagne contre les fermes usines », est tout sauf clair. Ce collectif cultive le flou entre l’action « Le système d’élevage hors-sol va droit dans le mur, nous devons mettre l’agro-industrie à terre » et le symbolisme du « lien au sol à recréer dans notre agriculture. » Les céréales dont il a débarrassé le convoi étaient destinées à fabriquer de la nourriture animale. Si ces écolos-là subissent des représailles d’anti-spécistes, lesquels seront choisis comme bourreaux par le narratif médiatique, et lesquels seront les victimes ?

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Par ailleurs, avant de la disperser dans la nature, les symbolisto-activistes ont-ils vérifié que cette variété était garantie sans OGM ? Une ONG écolo qui balance des OGM pour lutter contre l’agro-industrie, ça ferait désordre et ça lui vaudrait l’inimitié des ONG anti-OGM, qui sont légion. Intéressante perspective.

Quand ils ont compris que le blé était une victime collatérale tombée au champ de leur déshonneur, les Bretons anti-fermes usines sont restés droits dans leurs Birkenstock et ont foncé dans le mur de la justification. Ils ont légitimé, a posteriori, leur mauvaise action avec hauteur : « Qu’importe, on a décidé de frapper fort pour dénoncer l’agro-industrie, un système qui piège les agriculteurs et pollue la planète. » Tant pis pour les agriculteurs qu’ils ont piégés, tant pis pour la nature qu’ils ont gaspillée, tant pis pour notre QI qu’ils ont pollué : ils se sont bien amusés.


[1] https://www.causeur.fr/vincent-verschuere-neo-ruraux-proces-saint-aubin-en-bray-226669

[2] Communiqué de la FRSEA (Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles), la chambre régionale d’agriculture, le Crédit Agricole et Groupama – www.ouest-france.fr/bretagne/centre-bretagne-des-activistes-bloquent-et-vident-un-train-de-cereales-pres-d-une-usine-sanders-4956d89e-a767-11ec-95bd-846f9f6707ea

Vladimir, Eric, Tatiana et moi

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D.R.

Cyril Bennasar prend la plume pour rappeler à Eric Zemmour qu’il n’y a pas que Victor Orban d’intéressant en Europe de l’Est. Refuser l’asile à des milliers d’Ukrainiennes serait de la folie.


Depuis son AVC, ma mère est paralysée du côté gauche, elle ne ressemble pas à la baronne de la tronche en biais et elle a toute sa tête, mais elle est clouée au lit. Pour les élections, j’ai une procuration mais je n’aimerais pas être obligé de lui mentir quand je voterai deux fois Zemmour à chaque tour, alors je m’emploie à la convaincre de choisir le bon candidat.

J’y arrive plus ou moins mais chaque semaine, une déclaration très claire mais pas très « care » du candidat vient ruiner mes efforts. Contre les déformations médiatiques, je dois ferrailler pour redresser les opinions tordues de ma mère.

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Récemment, c’est en répondant que non, la France n’accueillerait pas de réfugiés ukrainiens s’il était président que Zemmour a rendu de nouveau ma mère macroniste, même s’il a proposé d’aider la Pologne à les recevoir. Ils l’ont dit à la télé, il a encore péché par manque d’humanité. Alors va faire comprendre à une mère juive que, comme dit Zemmour citant Napoléon, « le cœur d’un homme d’État est dans sa tête ».

Zemmour doit-il être un Père de la nation juste et sévère ou une mère qui cède aux opinions sensibles de ses enfants ? Doit-il faire comme Merkel et son million de réfugiés syriens dont l’un confiait à ses hôtes son admiration pour les Allemands « qui ont réussi à se débarrasser de leurs juifs » ? Un futur président qui avant même d’avoir imposé la règle, admettrait une exception ? On nous aurait promis des frontières, et on aurait Kouchner ?

Dans son serment de Villepinte, Zemmour s’engageait à ne pas trahir sa promesse d’arrêter toutes les immigrations. L’intransigeance peut être une qualité à une époque où on transige sur tout. Pour make la France France again, il faudra faire des sacrifices et tenir quand le braillomètre s’affolera. En restant ferme, Zemmour prouve qu’il est taillé pour le job, loin de toute démagogie accueilliste, quitte à perdre en voix ce qu’il gagne en stature de chef d’État.

Mais ça tombe mal. Toutes les immigrations ne se valent pas et un peu de discernement ne nuit pas. L’arrivée d’Ukrainiennes avec enfants dans le besoin pourrait être tolérée, et sûrement plus appréciée qu’un flot de réfugiés climatiques ou de mineurs isolés en bande réorganisées.

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Ces hommes rudes au courage légendaire venus de l’Est pourraient nous être d’une aide précieuse pour régler notre problème d’insécurité venu du Sud. Et puis, il y a les femmes. Depuis le début de la guerre, on a vu apparaître sur les plateaux de BFM Olga ou Tatiana, écrivaine ou traductrice ukrainiennes au maintien voluptueusement slave, toutes en cheveux dorés ou noisette, diaphanes aux lèvres rouge vif ou rose tendre et aux yeux bleus, verts ou gris doucement cernés, comme après une nuit d’amour dans un grenier à blé, avec un accent qui me rappelle les heures les plus sombres de mon adolescence, dans le noir d’une salle de cinéma où on était entré par derrière pour ne pas payer, et d’où on sortait en se disant bordel, quand on voit ce qu’on voit et qu’on voit ce qu’on baise !

Des Ukrainiennes qui nous rendent plus indulgents pour ces Français gourmands qui se marient par correspondance et sur catalogue avec des cousines de Veronika Rajek. Des Ukrainiennes qui nous donnent envie de rappeler à Zemmour que la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais qu’elle doit en prendre sa part. Des Ukrainiennes qui nous font oublier qu’avant la guerre, le soir sur BFM, on avait Alice Coffin.

Contre les Russes, chaque «petit geste» compte?

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Rouleaux de papier toilette avec le visage de Vladimir Poutine photographiés en marge d'une manifestation de soutien à l'Ukraine, Los Angeles, 19 mars 2022 © Damian Dovarganes/AP/SIPA

Ces satanés Russes ne respectant pas les «standards de la communauté» internationale, les Occidentaux entendent les vaincre un lampion à la fois. La guerre en Ukraine ouvre un nouveau «temps des rituels», qu’analyse ici Jérôme Blanchet-Gravel.


Il est fascinant d’observer comment l’écologisme et le sanitarisme influencent notre manière de réagir à l’offensive russe. « Chaque petit geste compte », aime-t-on rappeler. Chaque concert d’un musicien russe annulé, chaque millilitre de pétrole russe non consommé, chaque centime retiré de l’économie russe nous rapprocheraient de la victoire sur le Mal, comme chaque goutte de gel désinfectant nous rapprochait de la fin de l’épidémie, et comme chaque milligramme de plastique recyclé nous réconcilierait comme humanité pécheresse avec la nature.

C’est le temps des rituels : l’Occident combat son extinction un lampion à la fois. Nous sommes convaincus de pouvoir agir sur le monde comme sur une poupée vaudou où planter et retirer des aiguilles.

Activisme à domicile

Ce monde est incroyablement superficiel. Nous sommes passés de la bien-pensance à la bien-monstrance, les réseaux sociaux ayant fait de leurs utilisateurs des relais uniformes de la bonne parole. Nous nous imaginons que le filtre d’une photo de profil fait de nous des héros, pendant que des populations vivent sous les bombes et dans la misère. En bonne missionnaire, la gauche humanitaire avait encore le mérite de se rendre sur le terrain pour constater les dégâts de l’aventure humaine : aujourd’hui, la révolution numérique a inventé l’activisme à domicile.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Enfin un ennemi, un vrai!

Cette nouvelle effusion de vertu aux couleurs d’une Ukraine qui n’intéressait presque personne avant l’invasion russe est à la fois rassurante et inquiétante.

Rassurante, car elle freine malgré tout les ardeurs des va-t-en-guerre prêts à déclencher un nouveau conflit mondial, et dont plusieurs craignaient pourtant il y a quelques mois la compagnie de non-vaccinés. Heureusement que le ridicule ne tue pas ! Au Québec, il faut voir tous ces chroniqueurs se jeter désespérément sur la cause de l’Ukraine pour faire oublier à quel point ils ont abîmé le tissu social durant la crise sanitaire [1].

Inquiétante, car cette nouvelle vague de vertu ostentatoire s’accompagne de tous les outils de censure et d’encadrement de la pensée qui ont vu le jour dans l’univers woke, et qui ont été déployés et renforcés durant la pandémie. Le fait que l’offensive russe soit illégitime ne devrait pas nous empêcher de voir comment les GAFAM entendent modeler l’opinion en fonction de leurs propres partis pris.

Fin de l’histoire : la parenthèse n’est pas encore refermée

On dit de la guerre en Ukraine qu’elle marque le retour de l’histoire dans un Occident qui avait cru à sa fin avec Francis Fukuyama. Nous serions subitement sortis de notre confort abrutissant pour embrasser à nouveau les grandes valeurs de liberté qui ont fait le succès de notre civilisation. Après des décennies de doux déclin, nous aurions envie de nous battre, ressentant un appétit soudain pour l’adversité. L’arrivée de combattants occidentaux en Ukraine témoignerait de cette parenthèse qui se referme.

A lire ensuite, Elisabeth Lévy: Aux larmes, citoyens!

Qu’on me permette de douter de notre volonté à retourner dans l’action à l’heure où l’on souhaiterait canceller un régime aussi facilement qu’on suspend le compte Facebook d’un utilisateur n’ayant pas respecté « les standards de la communauté ». Pour l’instant, rien ne dit que des populations prêtes à sacrifier une partie de leurs droits fondamentaux sur l’autel de la santé publique retrouveront aussi vite le goût de la lutte. Les dizaines d’articles faisant état de l’anxiété provoquée par les images de la guerre chez des Occidentaux déjà fortement ébranlés par la pandémie n’annoncent rien de très viril.

L’Occident oscille entre émotion et facebookisation. Nos États livrent des armes, mais au fond de nous, nous voudrions que les conflits armés se règlent en appuyant sur une touche de notre ordinateur, ou en remplaçant Kiev par Kyiv, comme si les sanctions économiques et le bris de chaînes d’approvisionnement pouvaient vaincre des motivations guerrières enracinées dans des siècles d’histoire. Comme si la machine et les prières qu’on lui adresse pouvaient enfin débarrasser le monde de tous ses malheurs.


[1] A ce sujet, nous renvoyons nos lecteurs page 28 du magazine Causeur en kiosques « Canada, le confort à tout prix », Jérôme Blanchet-Gravel.

Insécurité, immigration, islamisme: les cauchemars d’Emmanuel Macron

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La journaliste Corinne Lhaik cosigne avec Eric Mandonnet La nuit tombe deux fois © Audrey de Vissac

Le traître et le néant de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, paru en novembre 2021 aux éditions Fayard, avait pour dessein d’expliquer l’idéologie qui avait façonné le président, afin de mieux comprendre son action. Les deux grands reporters du Monde, en questionnant 110 personnes sur le chef de l’État, cherchèrent à « démasquer Emmanuel Macron ». Avec La nuit tombe deux fois, paru en février chez le même éditeur, les journalistes Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet ont pris le parti de raconter Emmanuel Macron confronté au défi de l’autorité, de la sécurité, du régalien…


La nuit tombe deux fois. Un titre étrange pour un quinquennat qui l’a été tout autant.

Pourquoi ce titre ? Pour nous autres, la nuit correspond à ces quelques heures entre le crépuscule et l’aube. Une nuit pour nous, deux pour Emmanuel Macron. En effet, le chef de l’État voit l’obscurité s’abattre à deux reprises : la première fois avec le coucher du soleil, puis dans un second temps, lorsque « tous les soirs, le président reçoit une longue note confidentielle qui dit les drames, les dangers et les dérives de la société française. On ne ressort pas indemne d’une telle lecture. Le poids de la responsabilité vous tombe dessus. “Vous avez le singe sur l’épaule”, dit Emmanuel Macron ». Ces informations viennent de la DGSI, du service central du Renseignement territorial, de la préfecture de Police de Paris, de la Division du renseignement de la gendarmerie nationale. « Si ces notes étaient publiées dans la presse…» s’inquiète, auprès des journalistes, l’un de ceux qui a eu accès à toutes les notes.

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Ces dizaines de pages « disent tout de la noirceur humaine » : une grand-mère violée par des migrants, des Tchétchènes règlent leurs comptes avec l’aide d’un imam, la mafia nigériane s’implante sur la Côte d’Azur… Il y a pléthore de révélations comme celles-ci dans l’ouvrage de Corinne Lhaïk et d’Eric Mandonnet. La première (notre photo) est journaliste à l’Opinion et déjà auteur de la biographie à succès d’Emmanuel Macron, Président Cambrioleur, publiée en 2020. Tandis que le second est rédacteur en chef du service politique de l’Express et l’auteur, avec Ludovic Vigogne, de Ça m’emmerde, ce truc, récit de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007.

Quand Macron découvre qu’il va devoir se préoccuper du régalien

Comme nous le savons tous, Emmanuel Macron ne s’est pas fait élire sur la sécurité.

Le candidat Macron en 2017, tenant de la start-up nation, était à l’aise quand il s’agissait d’Europe ou d’économie, mais il évitait soigneusement de s’aventurer sur des sujets de société tous plus clivants les uns que les autres. Pour répondre à l’angoisse de nombreux Français sur ces thèmes, il fit preuve, par prudence ou par conviction, du plus grand conformisme. On se rappelle de son discours du 1er avril 2017 à Marseille, où il ne voyait pas des Français mais « des Algériens, des Marocains, des Tunisiens, des Comoriens, des Maliens, des Sénégalais et des Ivoiriens ». De même que de son discours lyonnais du 5 février de la même année où il nous avait appris « qu’il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France. Elle est diverse ».

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Ce jeune homme, passé par l’ENA, l’Inspection des finances et Rothschild n’a pas la culture du régalien : « la sécurité, l’armée, l’immigration – clandestine ou pas-, la violence et les délinquances sont terra incognita. Conseiller dans la campagne de François Hollande, puis Secrétaire général adjoint à la présidence de la République, il n’a pas à connaître ces sujets ». Cependant, une fois arrivé au pouvoir, Emmanuel Macron change. Il prend brutalement conscience d’une réalité qu’il méconnaissait. On apprend qu’il ne s’est « présidentialisé » qu’en février-mars 2017, lorsqu’il a commencé à travailler intensément le régalien à l’aide de fiches techniques composées par son équipe, en participant à des séminaires de formation, en s’entretenant avec des magistrats, des experts en sécurité et des policiers.

Le président sortant s’est donc tourné vers l’ordre et l’autorité par nécessité. Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet confirment ce que nous savions déjà concernant le chef de l’État, à savoir qu’il n’aime pas le désordre social, qu’il adhère à une société méritocratique, qu’il pense que l’immigration n’est pas un problème en soi, qu’elle est soluble dans l’économie, c’est ce qu’il appelle l’intégration. En revanche, les auteurs nous présentent aussi un président vite obsédé par l’insécurité pour sa réélection, qui a conscience qu’elle ne se lit pas uniquement dans les statistiques, et qui pense que 2022 se jouera sur le régalien : « avec le pouvoir, Emmanuel Macron découvre que l’immigration est un sujet important et qu’il ne va pas se régler facilement ». Il redoute davantage la droite que la gauche, lui qui «  a cherché [un] chemin entre surinvestissement de droite et déni de gauche ». Les auteurs le présentent comme « une éponge à absorber les peurs, les contradictions, les doutes de la société française », quelqu’un qui veut concilier les contraires. Seulement, le « en même temps » est loin d’être toujours efficient. 

Yassine Belattar et Emmanuel Macron en 2017 © ERIC FEFERBERG / AFP

Un procès en inactivité et passivité

« En matière de sécurité, on est cow-boy ou indien, on ne peut pas porter un chapeau à larges bords et une couronne de plumes ». Seulement, comme pour le reste, Macron essaie de concilier les contraires. Il annonce un jour 15 000 places de prison en plus, et « en même temps » il supprime les peines inférieures à un mois. Il en va de même dans la relation qu’il a entretenue avec son ancien ministre de l’Intérieur Gérard Colomb, qui, comme ce dernier le confie aux auteurs, a cherché le soutien du président sur les questions d’immigration et de sécurité… en vain. Ce ministre, qui voulait « mettre du bleu partout », qui s’inquiétait du dévoiement du droit d’asile, n’a pas été soutenu dans son action. Ce qui explique qu’il préféra démissionner en octobre 2018, lançant un avertissement plus que préoccupant avant de quitter son poste : « Aujourd’hui on vit côte à côte, je crains que demain on vive face à face ». Suite au discours d’Emmanuel Macron aux Mureaux le 2 octobre 2020 où est évoquée pour la première fois la lutte contre « les séparatismes », l’ancien maire de Lyon envoie un SMS amer au président : « je réclame des droits d’auteur ».

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Concernant le fait migratoire, Emmanuel Macron n’aime pas qu’on parle d’appel d’air, il ne souhaite pas toucher aux conditions du regroupement familial, car en plus d’être contraires à ses principes, les règles européennes protègent ce dernier.

« La question de l’immigration, omniprésente dans la tête d’Emmanuel Macron, a du mal à passer la rampe de l’action » analysent Lhaïk et Mandonnet. Un chiffre illustre bien cela : le faible taux d’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF). De nombreux pays refusent de reprendre leurs ressortissants, mais le président a attendu le printemps 2021 pour utiliser l’arme des visas. L’exécution des OQTF « n’a jamais dépassé les 13%. Le pouvoir dit régalien ne l’est pas. Pour expulser les clandestins ou les déboutés du droit d’asile, le roi est nu » expliquent les auteurs. Pourtant, en octobre 2019, Macron confiait aux journalistes de Valeurs Actuelles « qu’il souhaitait que 100 % des OQTF soient exécutés d’ici la fin de son mandat ». Un échec cuisant.

Sidéré par l’”hydre islamiste« 

Sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, le terrorisme islamiste a frappé à de multiples reprises : Arnaud Beltrame, préfecture de police de Paris, Samuel Paty, attentat de la basilique de Nice… Le président évoqua « l’hydre islamiste » lors des deux premiers attentats, puis « un moment de sidération» suite à la décapitation du professeur d’histoire-géographie. Corinne Lhaïk et Eric Mandonnet nous apprennent que « l’influence de l’islam politique dans certains de nos quartiers constitue un choc pour Macron ». Il se donne alors pour objectif de combattre les extrêmes sans braquer les modérés. Malheureusement, pour lui comme pour nous, « par culture ou sensibilité, ce sont des questions que ses proches maîtrisent mal. Dans son entourage comme au gouvernement, elles sont souvent des impensés ».

L’économie ne suffit plus. La sécurité est un des sujets les plus importants pour les Français, et tous les observateurs s’accordent à dire qu’Emmanuel Macron a échoué en la matière. Le « en même temps » a montré ses limites à tant de reprises. La présence de Gérald Darmanin et d’Éric Dupond-Moretti dans le même gouvernement en est l’illustration la plus éclatante. Cette situation ubuesque est résumée par l’ancien directeur général de la Police nationale et vice-président (LR) de la région Île-de-France Frédéric Péchenard, page 125: « On ne peut pas avoir dans la voiture le ministre de la Justice qui appuie sur le frein et le ministre de l’Intérieur qui appuie sur l’accélérateur ».  

De la possible participation d’Emmanuel Macron à la marche en l’honneur de George Floyd à la peur d’une fraternisation entre gilets jaunes et policiers, la lecture de La nuit tombe deux fois est conseillée tant elle nous replonge dans les moments forts du quinquennat. « Les Français veulent moins d’impôts et moins d’arabes » lâche même Darmanin à un visiteur, alors qu’Eric Zemmour est désormais très haut dans les sondages. Et pourtant, malgré tous les échecs de son chef sur le régalien, tout porte à croire qu’il s’apprête à être réélu dans quelques semaines.

Zemmour: il est minuit moins une

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Pour accéder au deuxième tour, le candidat de « Reconquête! » ne doit plus confondre politique et entêtement idéologique. La tâche ne sera pas aisée, et le président Macron bénéficie de son côté de nouveau d’un alignement des planètes favorable invraisemblable, comme en 2017.


Même ses contempteurs devraient l’admettre : ce qu’Eric Zemmour a accompli en quelques mois est remarquable. Partant de zéro, il a frôlé les 18%, a été un temps qualifié pour le second tour face à une Marine Le Pen alors en chute libre, a créé un parti (« Reconquête ! ») qui compte plus de 110 000 adhérents et s’est transformé, malgré ses mensurations modestes, en tribun dès le « Serment de Villepinte ».

Les accusations en misogynie balayées

Entouré de femmes brillantes (Knafo, Müller, Maréchal, Trochu…), il a fini par faire taire « celles-et-ceux » qui l’accusaient de misogynie. Les accusations de harcèlements sexuels (sans plainte) relayées par Mediapart ont fait pschitt. Il a fait oublier ce qu’on a qualifié un peu vite de « réhabilitation » de Pétain et a survécu à son excommunication par le CRIF, le Grand Rabbin de France et BHL. Enfin, il s’est dépêtré de la délétère séquence sur les handicapés, une thématique hyper-sensible qu’il vaut mieux approcher avec beaucoup de nuance…

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Cet épisode fâcheux aurait dû lui apprendre à mieux « sentir le peuple » mais il a récidivé avec les réfugiés ukrainiens. Lui et son entourage proche auraient dû anticiper l’élan de solidarité qui montait pour nos « frères européens » sous les bombes qui, toute proportion gardée, nous rappellent les histoires d’exode de 1940 racontées pas nos grands-parents et nos parents fuyant la blitzkrieg (guerre éclair) et ses féroces soldats allemands gavés de pervitine. Plus que son « rêve d’un Poutine français », sa sécheresse de cœur face aux déplacés ukrainiens, déjà pointée par Brigitte Bardot (qui préfère depuis longtemps les animaux aux hommes), explique beaucoup dans le dévissage actuel dans les sondages même si ceux commandés par Challenges ou Paris-Match – et, curieusement, CNEWS – lui sont systématiquement bien plus défavorables que d’autres…

Souvent peuple varie

Son problème ? Mélange d’arrogance et de démesure, Eric Zemmour n’a pas encore compris que la politique n’est pas l’affirmation hubristique d’une conviction ancrée mais la réponse évolutive aux aspirations du peuple. Or « Souvent peuple varie. Bien fol qui s’y fie. » En ce 18 mars, le peuple français n’a pas peur de l’islamisme mais de Vladimir Poutine. La thèse du grand remplacement réjouit un noyau de fidèles mais ne permet peut-être pas d’atteindre 50% plus une voix. La brutalité du propos peut fonctionner lorsqu’on s’appelle Donald Trump face à un électorat américain peu sophistiqué, moins dans une monarchie républicaine où le peuple attend du futur président un supplément d’âme et de dignité.

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Sorti de deux ans de pandémie et plongé dans la plus grande guerre européenne depuis 1945, le peuple français aspire à une certaine sérénité, pas un programme de rupture proposé par un aventurier. C’est la chance de cocu d’Emmanuel Macron, qui s’improvise en chef de guerre jouissant, comme en 2017, d’un alignement des planètes invraisemblable offert sur un plateau d’argent par le satrape Vladimir Poutine.

Un candidat torpillé sans relâche par la presse

Là où Emmanuel Macron, malgré un bilan social, économique et pandémique exécrable (qui lui vaut une note de 4/10 dans un sondage publié par Le Monde), est tout en séduction, souriant lorsqu’il le faut, et utilisant la programmation neuro-linguistique à la perfection grâce sans doute à Brigitte Macron qui était aussi sa professeure d’art dramatique, Eric Zemmour se complaît – c’était patent face à Valérie Pécresse – dans le sourire narquois, traduction phénotypique du « ben voyons ! ».

C’est vrai : la presse mainstream semble soutenir en majorité Emmanuel Macron. Elle est scandaleusement biaisée. Mais si le candidat de « Reconquête ! » méprise à juste titre ses anciens collègues, faut-il pour autant leur montrer avec autant d’ostentation ? S’ils l’ont torpillé sans relâche sur Pétain, son soi-disant machisme, les handicapés et Poutine, ils lui ont aussi offert une fantastique exposition médiatique dont il n’a pas fait un usage efficient dernièrement, au vu des sondages. Quant au programme politique, très professionnel, il comporte encore de nombreux manques sur certaines catégories socio-professionnelles et tranches d’âge qui ont chacune des problèmes spécifiques. Parti trop tôt, le lièvre Zemmour risque-t-il de nous lasser ? Il est temps de se renouveler.

À Villepinte, Eric Zemmour fit sa mue de polémiste en homme politique. Il lui reste à devenir un homme d’État. Il est minuit moins une.

Tout doit disparaître

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La créolisation chère à Mélenchon, est-ce aussi l’avenir du français?

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Le candidat d'extrême-gauche Jean-Luc Mélenchon lors d'un meeting organisé à Paris, Place de la République, le 20 mars 2022 © Thomas Padilla/AP/SIPA

En faisant l’éloge des mots métissés et en minorant le poids de l’héritage latin dans notre langue, le nouvel essai d’Erik Orsenna et Bernard Cerquiglini entend clouer le bec aux apôtres d’une illusoire pureté nationale.


Dans le débat télévisé du 23 septembre 2021, le leader de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, opposait, au discours identitaire de Zemmour, le concept politique de créolisation, repris d’Edouard Glissant et professé dans certaines universités parisiennes. Pour le chantre du Tout-Monde, notre langue française serait vouée à la créolisation, phénomène dû à la rencontre souvent violente de cultures, mêlé « d’avancées de conscience ». De loin venue, la créolisation aux effets imprévisibles — par opposition au métissage— serait donc le remède à l’hégémonie culturelle contre « le grand remplacement ».

Un grand enrichissement

Pour satisfaire notre besoin de biodiversité, l’Académicien Erik Orsenna vient d’écrire, à quatre mains avec le linguiste Bernard Cerquiglini, un conte, intitulé Mots immigrés. Tout un programme: la langue française serait un métissage de mots, venus d’ici et là, au fil du temps. Ainsi compterait-elle autant de mots arabes que gaulois. Grand remplacement ? Non, mais grand enrichissement. Si la langue arabe n’est pas encore le berceau du français avec ses pousses — arabe d’oil et d’oc— il était bon de prévenir toute considération discriminante.

Pour nos deux auteurs, le français se serait forgé par « vagues successives » venues d’un peu partout. Aucune souche (source de haine), aucune hérédité mais la vie en héritage, diverse, sans cesse renouvelée. Alors, pourquoi cette éventualité que notre langue sinon disparaisse du moins soit remplacée ? À cause du globish, grand prédateur, source de fracture, entre une élite parlant l’anglais et les locuteurs d’une « langue traditionnelle » sans qu’il soit précisé en quoi consiste cette dernière. Peu importe : le mal c’est le globish. L’important est qu’il n’y ait pas de souche— toujours un fantasme— à la langue française.

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Latin de Gaule

Et si on remettait les pendules à l’heure ? A défaut du serment de Villepinte (2021), il n’est pas interdit de relire, dans le texte, le serment de Strasbourg (842) qui scelle la naissance du français, langue romane distincte du tudesque. Si le français est issu directement du latin, c’est que les liens entre la Gaule et Rome sont très étroits, dans tous les domaines, dès le deuxième siècle avant Jésus-Christ. Il suffit d’ailleurs d’ouvrir le dictionnaire de l’Académie Française et d’en feuilleter quelque pages pour voir que plus des trois-quarts des mots viennent du latin, du bas latin, du latin chrétien, ecclésiastique, juridique, et du grec. Les mots donnés comme gaulois (il y en a peu) par Erik Orsenna sont « du latin de Gaule ». Quant à l’accueil de mots anglais, arabe, persan, il se fait naturellement, comme dans toutes les langues, avec l’histoire. En revanche, le parti-pris— et pourquoi ?— de ne pas prendre en compte sinon privilégier l’origine latine des mots français empêche le recours à l’étymologie, avec les racines et les familles de mots, qui favorise pourtant (tout professeur en témoigne) l’apprentissage du français et son appropriation.

« Le français deviendra-t-il, pour l’essentiel, compte tenu de notre infériorité démographique, une langue franco-africaine, franco-arabe » comme le prédisait, en 1988, l’ancien secrétaire d’État des relations culturelles, sous la présidence de Mitterrand, Thierry de Beaucé, adepte de l’internationalisme linguistique, cité par Jean-Michel Delacomptée dans son livre Notre langue française ? De ce « grand basculement historique » nous voyons des prémices inquiétantes : une connaissance insuffisante de notre langue, de sa littérature rendent problématique l’enseignement supérieur. Et quelle « langue » enseignée dans l’école à part la langue des robots ?

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Français autoritaire contre langue de l’Autre

Depuis quelques années, la langue française devient un enjeu politique, et c’est préoccupant. Ainsi, comment le créole « cette langue orale que l’écrit fait changer de statut » comme dit Delacomptée, aussi nombreuse et variée qu’il y a de pays, est-il devenu, avec le mot créolisation, un concept voire une arme politique ? Il n’y a pas, d’un côté, une vision « centralisatrice et autoritaire » et, de l’autre, la langue des autres, de l’Autre, la langue de nulle part, diluée dans la multiculturalité. Il y a « notre langue » que nous avons en partage avec ceux qui la parlent et l’aiment, riche de mots créoles dont il existe, d’ailleurs, des dictionnaires. La langue française, accueillante par vocation, ne se violente pas. La preuve en est qu’une ouverture à tous vents aboutit à la colonisation par l’anglais, au globish, à la sinisation de l’Afrique, à la désintégration de notre langue. Le grand fauteur de troubles, le globish, est l’effet, non la cause de cette détérioration.

Enfin, si notre langue s’affaiblit, adieu la francophonie. Le grand projet politique, unique, qu’est cette francophonie, cette unité qui repose sur une langue commune, se diluera-t-il dans une idéologie mortifère ? Les mots métissés sont une jolie fiction qui ne date pas d’hier. Encore faut-il ne pas se contenter de jouer au jeu des sept familles en passant sous silence l’héritage du latin et la culture gréco latine.

Les Mots immigrés

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Notre langue française

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Selon Aliette de Laleu, Mozart était une femme

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Wikimedia Commons

Avec son dernier livre, la journaliste Aliette de Laleu a souhaité rendre hommage, et justice, à la sœur du grand compositeur autrichien. Maria Anna Mozart n’a pas eu le même destin que son petit frère. Comment l’expliquer ? Par son appartenance au beau sexe bien sûr! Libérez-nous du féminisme!


Mozart était une femme. Voilà ce que proclame le titre du nouveau livre d’Aliette de Laleu[1], journaliste à France Musique et féministe, consacré aux musiciennes « effacées » de l’histoire de la musique classique.

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La thèse ? Certes, Wolfgang Amadeus a bien existé. Mais c’est la figure de Maria Anna, sa sœur aînée, qui doit désormais retenir notre attention et nous attendrir sur la répression immémoriale du talent féminin. Dans un extrait juteux publié par Slate, la journaliste raconte l’enfance des petits Mozart : Maria et Wolfgang, également virtuoses, sont promenés autour de l’Europe par leur père pour donner des représentations musicales lucratives. Jusque-là, pas trop de sexisme. Mais patatras : leurs destins se séparent à l’adolescence, où la femme doit rentrer dans le rang des futures épouses et où l’homme seul a la possibilité de faire quoi que ce soit d’intéressant de sa vie. L’apprentissage de la musique de Maria Mozart, nous dit-on, n’aurait en fait eu pour objectif essentiel que de la « différencier des domestiques » et de lui donner « un atout supplémentaire sur le marché du mariage », selon l’exégèse poussive d’une lettre du père des enfants Mozart. « Empêchée » de toutes parts, elle n’a « pas le droit de composer » (cela dit évidemment sans qu’on ne nous en fournisse aucune preuve). Moralité : elle a eu un « destin étouffé ».

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Hélas pour nos féministes (cette fumeuse théorie figure déjà dans le manifeste d’Osez le féminisme, Beyoncé est-elle féministe ?, qui date de 2018), l’étude de cas n’est pas probante. D’autant qu’à la lecture même de Mozart était une femme, on discerne tous les espaces de liberté que Maria Anna Mozart aurait pu utiliser pour composer. Tout musicien le sait : il y a un monde entre l’interprétation d’un morceau, même difficile, et la composition. Ce qu’on nous propose ici est moins l’histoire de l’effacement d’une femme qu’une simple uchronie spéculative.


[1]. Mozart était une femme, Stock, 2022.

Houellebecq, objet politique non identifié?

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Christian Authier © Johanna Cavel - Flammarion

À moins d’un mois du premier tour, Christian Authier trace le portrait politique de l’écrivain dans un essai éclairant


Drôle de zèbre que ce Michel H., insaisissable, trublion dissonant, aussi provocateur que limpide dans ses déclarations à l’emporte-pièce, merveilleuse caisse de résonance d’une France en détresse, thermomètre d’un pays à jamais cassé.

Il ne se contente pas d’être le grand auteur français vivant, il est la boussole d’un monde disloqué en voie d’effacement, le moraliste des temps obscurs et glaiseux. Il en capture toutes les fines particules pour mieux les broyer dans sa moulinette narrative. Il a même des dons de prophète, l’animal. Il prédit l’avenir. Le malheur lui va si bien au teint.

© Martin Meissner/AP/SIPA Numéro de reportage : AP21680542_000002

Depuis une trentaine d’années, il aura prévu les pires secousses sismiques d’une société complètement malade, boursouflée d’elle-même, percluse dans sa vaine puissance. Il aura scellé la fin des idéologies et des gesticulations dérisoires, ouvrant une ère nouvelle, celle d’un post-individualisme abrasif.

De droite ou de gauche ?

On le lit pour comprendre nos errements, pour rire de nos comportements disgracieux et aussi, pour approcher l’homme misérable qui sommeille en nous. Avec ses romans, il aura touché à l’essence de la littérature, c’est-à-dire l’incommunicabilité entre les êtres et leur frottement incertain. De là, naît une littérature indisciplinée et sauvage, outrancière et perspicace. Ce communicant-né, doublé d’un créateur fécond, s’est beaucoup exprimé sur le pouvoir, la globalisation, les religions, le sexe et l’argent. Il aura fait de nos passions tristes une œuvre magistrale vendue et traduite à des millions d’exemplaires.

A lire ensuite, Pascal Louvrier: Beigbeder, l’homme atlantique

Il a tellement brouillé les pistes au gré des interviews qu’aujourd’hui il est difficile à placer sur l’échiquier politique. D’où parle-t-il exactement ? Est-il de droite ou de gauche ? Réac ou conservateur ? Libertarien ou anar ? Hédoniste pamphlétaire ou romancier naturaliste ? Pour tenter d’y voir plus clair, il fallait le talent d’un écrivain et le sérieux d’un journaliste. Christian Authier réunit ces deux qualités, il avertit son lecteur, dès les premières pages : « Que l’on aime ou pas ses livres, que l’on apprécie ou pas le personnage et ses opinions, Michel Houellebecq est le « contemporain capital » des lettres françaises ».

Christian Authier avance ses pions

Dans cette période houleuse et instable géopolitiquement, à quelques jours maintenant d’une désolante campagne présidentielle, l’essai  Houellebecq politique  aux éditions Flammarion embrasse tous les thèmes majeurs de notre civilisation à la dérive. On y retrouve sous une forme condensée, la lente désagrégation d’un peuple sans repères qui, s’est fracassé, sur une réalité molle et gloutonne. Suivre la pensée non-linéaire de Houellebecq, c’est refaire le chemin à l’envers, d’un demi-siècle de promesses non tenues et d’une perte des valeurs, d’une mondialisation faussement heureuse à un libéralisme asphyxiant, des impasses du système démocratique aux jouissances fétides de Mai 68, d’un souverainisme conspué aux dérives communautaires, du plaisir souverain au sexe faible.

Sous la tutelle fraternelle de son ami, le regretté Bernard Maris, Christian Authier avance ses pions. Il tente de cerner l’animal politique Houellebecq en multipliant les entrées passionnantes. De courts chapitres à la fois instructifs et piquants intellectuellement (Conservateur ? Islamophobe ? Chrétien contrarié ou Singulièrement libre) qui éclairent sur les paradoxes de l’homme et en disent long sur le mal qui nous ronge.

A lire aussi, Jérôme Leroy: Michel Houellebecq, vers la douceur

Suivre le parcours de Houellebecq, c’est se replonger dans notre Histoire récente, s’amuser de nos aveuglements collectifs et de notre nostalgie rampante, du retour au triptyque catholique aux soulèvements populaires. Authier s’interroge sur la nature profonde de l’écrivain. Est-il, par exemple, un anarchiste de droite ? « A contrario de nombre de ses contemporains, Michel Houellebecq ne se pose pas en résistant de la vingt-cinquième heure défiant au début des années 2000 un Mussolini ou un Hitler disparus soixante ans plus tôt. Attitude typique de l’anar de droite contestant l’histoire officielle et ceux qui se donnent sans danger le beau rôle a posteriori », écrit-il. Houellebecq fut également l’un des premiers lanceurs d’alerte. Avant les autres, il avait vu les ravages de cette convergence hideuse en marche, celle de « l’union sacrée entre libéralisme économique et libéralisme sexuel ». Il fut d’abord adoubé par une gauche modeuse et complice qui s’indisposa, par la suite, de ses déclarations fracassantes.

Des Inrocks à Valeurs Actuelles

Il fut alors rattrapé par des journaux classés à droite qui l’érigèrent en guide apocalyptique. Des Inrocks à Valeurs Actuelles, Houellebecq aurait ainsi opéré sa mue idéologique. Avec lui, une règle s’impose : toujours se méfier d’emprunter un peu hâtivement les autoroutes de la pensée. C’est ce que nous enseigne Christian Authier qui a le sens de la mesure et ne se laisse berner par aucun camp. Il l’a précisément lu, textes et citations à l’appui de sa réflexion. Il trace le portrait complexe d’un immense écrivain, assailli par des opinions parfois contradictoires, ayant le goût du spectacle marchand et les apitoiements d’un jeune boomer, ressentant plus qu’un autre les méandres de la mondialisation et les soubresauts de sa propre nation, avec une implacable acuité. Qu’il parle de l’islam, de Pétain, du Général, de Franco, des guerres coloniales ou des supermarchés de sous-préfectures, qu’il choque ou fascine, Houellebecq est, peut-être, le dernier détenteur d’une liberté d’expression totale.


Houellebecq politique de Christian Authier – Flammarion

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