Accueil Site Page 91

Pour une thérapie collective

0

« Pour une démocratie conflictuelle et non pas un théâtre d’intimidation morale »


Le titre annonce un état de fait : une société malade. Le livre nous en donne un diagnostic percutant et nous propose des remèdes qui ne prétendent pas tout résoudre mais réhabilitent la pratique du conflit. Car « la modernité démocratique en est venue à perdre de vue la réalité conflictuelle du politique ; c’est-à-dire la confrontation des visions du monde, des normes et des régimes symboliques ». Charles Rojzman est l’inventeur de la « thérapie sociale » qui met en présence des groupes antagonistes afin de travailler le dit conflit. « La thérapie sociale s’appose à toutes les illusions modernes : celle du progrès qui promet la réconciliation automatique, celle de l’inclusion décrétée par le droit, celle du dialogue réduit à un rituel pacifiant. » Il est précisé que « guérir, ici, n’est pas accéder au bonheur, mais pratiquer sans fin ce travail qui empêche la mort de gouverner. Refuser de transmettre la haine, voilà la véritable guérison ».

Cette conscience tragique est ce qui permet à Charles Rojzman de dénoncer la pureté idéologique à l’œuvre aussi bien dans l’islamisme que dans le wokisme et chez les décoloniaux, lesquels s’épaulent mutuellement pour éradiquer le passé : « poids pour l’idéologie marchande, impureté pour l’islamisme, faute pour la gauche morale » qui s’entendent également pour détruire le monde commun de la nation et pour empêcher tout débat. Dans sa stratégie, ce totalitarisme à plusieurs têtes « détourne nos normes contre nous, impose une inversion sémantique : la résistance devient fascisme, la lucidité « islamophobie », et la défense des droits humains une forme d’agression néo-coloniale. » La tyrannie de la vertu partout s’impose, celle-là même qui refuse de voir que la haine est constitutive de la condition humaine et qui, de la refouler, la pratique sans cesse : « On ne veut plus comprendre : on veut haïr avec vertu, accuser avec pureté ». Pour les « jeunes croisés du progrès », il ne s’agit plus de construire, mais « de se sentir justes dans la ruine. » Pour y remédier, il faut une refondation anthropologique et reconquérir le peuple en déshérence depuis l’abandon de la lutte des classes au bénéfice de luttes imaginaires : Blancs contre Noirs, dominants contre dominés, binaires contre non binaires etc. « Les enfants tristes de l’hédonisme », tous ces « mineurs isolés » parce que l’adulte fait défaut, se sont substitués au peuple dans cette nouvelle gauche composée de « milieux urbains, souvent diplômés, très connectés aux médias, aux ONG, aux universités. » ; ceux-là mêmes qui « veulent l’héritage mais pas la filiation, qui refusent l’hymne mais réclament la bourse. » Et pour revenir au peuple et lui donner droit de cité, Jaurès est convoqué : « Ce qui manque le plus au peuple, dans l’ordre intellectuel et moral dont tout le reste dépend, c’est le sentiment continu, ininterrompu, de sa valeur. »

Ce livre extrêmement précis dans ses analyses, parfois douloureux, est porteur néanmoins d’une espérance et d’un combat. 


La société malade. Échec du vivre ensemble, chaos identitaire : comment éviter la guerre civile, Charles Rojzman, Fyp, 2025. 224 pages

La société malade

Price: ---

0 used & new available from

Stéphane Barsacq: que la joie demeure

0

J’ai une manie : je tourne toujours les pages d’un livre avant de le lire. Lorsqu’il ne s’agit pas d’un roman, je regarde la fin. L’ouvrage de Stéphane Barsacq n’étant pas un roman mais une suite de courts chapitres réunis par la réjouissance – titre qu’il donne à son ouvrage – je n’ai pu résister à cette manie. Et j’ai découvert que La Réjouissance, confession déguisée de l’auteur, a été imprimé par Grafiche Veneziane à Venise, « non loin des tombes, est-il précisé, de Serge Diaghilev, Igor Stravinsky et Ezra Pound », c’est-à-dire non loin du cimetière de San Michele, où je me suis souvent perdu l’hiver quand la brume enveloppait les cyprès. Le silence n’y est pas le même : il est si profond qu’il rappelle le tragique de la condition humaine. Cette impression à Venise n’est donc pas le fruit du hasard.

Douleur et joie

Stéphane Barsacq souligne, lors de cette promenade à laquelle il nous convie, promenade dans les allées de l’Esprit éclairée par la Beauté, que le sentiment de la tragédie accable certes le monde mais qu’il doit être combattu avec l’aide d’une force de résistance : la joie au fond du cœur. Son ouvrage est un hymne à la joie. Et il est suffisamment puissant pour tenir en respect les discours nihilistes qui ne cessent de se développer. Ses contre-exemples obligent à nous tenir debout et non vacillants, voire couchés. Les écrivains, philosophes, historiens ou penseurs qu’il évoque, avec intelligence et originalité, parfois avec émotion – certains comptèrent parmi ses amis – nous donnent l’élan vital pour chasser les idées noires insufflées par la société qui s’évertue à nous rendre dépressif tout en affirmant le contraire. Il faudrait presque s’excuser d’être né, le cœur nourri par la joie.

A lire aussi: Deux nouveaux Immortels

L’ouvrage de Barsacq fait donc du bien et renvoie la rentrée littéraire à la poussière des siècles. La leçon, une fois l’ouvrage refermé, pourrait se résumer ainsi : il s’agit d’avoir beaucoup souffert, beaucoup enduré de peines « pour éprouver l’improbable de la joie retrouvée. » En d’autres termes, la joie ne peut s’éprouver qu’après la douleur. Une vie faite uniquement de joie ne peut savoir ce qu’est la réjouissance. La société qui nous vend du bonheur au quotidien nous ment, pour notre plus grand malheur. Barsacq cite Vladimir Jankélévitch qui évoque cette joie printanière qui « envahit l’homme congelé par le long hiver du remords ». « La réouverture de l’horizon, c’est-à-dire de l’avenir, de l’espérance, précise le philosophe, déverrouille notre désespoir stationnaire. » Et même les plus pessimistes devraient, à l’instar de Pascal, parier sur la joie. Ils ne risquent rien de le faire, sinon de retrouver le visage de l’enfance, l’été.

Portraits lumineux

Parmi la galerie de portraits que propose Barsacq, il faut avant tout retenir celui de son ami Lucien Jerphagnon qui se qualifiait lui-même de « barbouze de l’antiquité ». L’homme a connu la déportation, et compris le sens du mot sacrifice. Il est parvenu à surmonter les épreuves, il s’est élevé au-dessus d’elles par l’esprit, sans dogmatisme aucun, ne faisant confiance en définitive qu’à la solidarité entre les hommes de bonne volonté réunis autour des mêmes interrogations : sur l’amour, sur la mort et sur Dieu. Il revenait sans cesse, lorsque la nuit ressemblait à celle de Goya, entendant le cliquetis des spectres, au rire de son enfance. Barsacq évoque également Edmond Jabès qu’il a connu et aimé. Lui aussi fut toujours guidé par l’esprit d’enfance. Il nous invite à lire Le livre des Questions qu’il a découvert en Terminale. « Un livre où Jabès parle beaucoup de judaïsme, même s’il importe assez peu qu’on soit Juif pour le lire : le mot juif désigne l’image de ce que chacun est, même s’il ne le sait pas, quoiqu’il le vive : un errant sur le chemin des vérités écartelées. » Jabès est mort un 2 janvier. De quoi penser à lui au moment où s’ouvre devant nous une nouvelle page incertaine à écrire ; de quoi « lui dire merci d’avoir laissé le temps ouvert, d’avoir pris sa part avec amour. » Le livre de Barsacq ne cesse de nous apporter la fraîcheur qui nous manque tant aujourd’hui. Il cite encore Dante, Yves Bonnefoy – échange abyssal avec lui à Montmartre – André Suarès, Rimbaud, Cioran, et tant d’autres. Sans oublier les larmes de Mme Jankélévitch, entendant la voix de son défunt mari. Il raconte aussi que la tombe de l’immortelle Jacqueline de Romilly est introuvable, puisque qu’elle est inscrite sous son nom de jeune fille : Jacqueline David. Barsacq, à son propos, écrit, ce qui pourrait résumer la leçon de son ouvrage : « Aristocrate de cœur, ‘’Jacqueline de Romilly’’ ne sera telle à jamais que dans ses livres, et rien que dans ses livres. »

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Dans son introduction – et c’est pour cela que j’ai parlé de confession – Barsacq révèle qu’il a failli mourir d’une méningite. Durant plusieurs années, il a dû vivre en retrait du monde. « Quelques-uns m’ont donné pour mort, avoue-t-il, et ont pensé s’en réjouir. J’ai eu à subir l’iniquité. » Ce qui l’a sauvé, c’est la lecture et la pratique de l’écriture. Comme Antigone, il a appris à dire : non ! Les grands auteurs, ceux avec lesquels on se sent contemporain, et qu’on révère, ont su fortifier sa Joie. Nous avons tous les nôtres. Leurs livres sont là, à portée de regard. Ils chassent les oiseaux de malheur.

Stéphane Barsacq, La Réjouissance, Éditions de Corlevour. 192 pages

La Réjouissance

Price: ---

0 used & new available from

Dire la schizophrénie

0

David Thomas, connu pour ses nouvelles, fait une première incursion dans le domaine de l’autofiction et signe un livre admirable sur la maladie mentale.


En France, six cent mille personnes sont diagnostiquées schizophrènes. Mais que sait-on d’elles ? La maladie mentale reste taboue y compris au sein des familles. Le journaliste Nicolas Demorand a été l’un des premiers à briser le silence. Dans son livre Intérieur nuit, il racontait sans fard sa bipolarité. Un récit dont le succès témoigne bien du vide entourant ces questions.  « En matière de psychiatrie, écrit David Thomas, qui ne voit pas, ne sait pas ». L’écrivain, prix Goncourt de la nouvelle en 2023, va donc donner à voir dans un livre poignant intitulé Un frère.

On ne choisit pas ses sujets

Ce frère c’est Edouard, un jeune homme brillant, charmeur, audacieux qui, aux abords de la vingtaine va être diagnostiqué schizophrène. Longtemps David Thomas s’est interdit d’écrire sur ce que son aîné traversait. Puis ce dernier a été retrouvé mort à son domicile. Non de sa maladie mais d’un double AVC, ischémique et hémorragique. Alors le besoin d’écrire s’est imposé. L’écrivain sait pourtant que le livre sera pénible, douloureux. Il sait que pour la première fois il sera obligé d’avancer à visage découvert. Mais voilà. On ne choisit pas ses sujets. On est choisi par eux. Alors courageusement David Thomas s’attèle à la tâche. Il lui faudra passer outre le sentiment de culpabilité à l’idée d’utiliser la maladie de son frère à des fins littéraires. Passer outre la peur d’écrire « un livre de plus ». Passer outre la peur de ne pas y arriver. Le livre s’ouvre sur une scène déchirante. À l’occasion d’un mariage des convives virevoltent une coupe de champagne à la main. Un homme seul « semblait enfermé en lui-même et répondre à une voix intérieure (…) Son masque était celui de quelqu’un qui a compris que plus rien ne changera, que c’est perdu, que c’est fini (…) Les convives le contournaient, l’évitaient ». Pendant presque quarante ans, Edouard va se battre contre la maladie. Et David Thomas va l’accompagner dans son combat. Son livre raconte les hospitalisations forcées, la culpabilité des proches, les cris, la violence, les mains qui tremblent, le regard hébété, la crasse.

Un calvaire

« Quand on a vu ça, on sait que rien n’est plus dégueulasse que la maladie mentale » confesse l’écrivain. Il ne cache pas être passé par tous les stades, de l’insouciance à la cassure inévitable pour sauver sa peau, en passant par l’aveuglement, le déni, l’illusion, l’évitement, la distance mais aussi « l’abattement, la tristesse, la colère, la thérapie, l’alcool, l’isolement le mensonge, la peur ». Il ne cache pas non plus le calvaire de sa famille. La permanence de ce qu’il appelle pudiquement « une sorte de brouillard perpétuel » qui recouvrait toute possibilité de joie. Edouard sera hospitalisé plusieurs fois à Sainte Anne puis à la clinique de Meudon. Il lui arrivera parfois de renouer avec le travail redonnant chaque fois espoir à ses proches avant de sombrer à nouveau.

Un frère est un livre sombre, terrible. Comment aurait-il pu en être autrement ? C’est aussi un livre solaire, poétique, qui retrace les jours heureux d’avant la maladie. C’est surtout une déclaration d’amour bouleversante à un frère disparu.

Un frère de David Thomas, Editions de l’Olivier. 144 pages

Un frère

Price: ---

0 used & new available from

Allemagne: face à l’AfD, le système se crispe

0

L’Allemagne glisserait-elle vers l’autoritarisme? Par un curieux jeu d’alliances, les électeurs qui ont massivement voté à droite se retrouvent avec une coalition de centre gauche! Quant aux tentatives de museler l’AfD (Alternative für Deutschland, droite radicale), elles évoquent de plus en plus celles d’un État policier. Alain Destexhe raconte.


À force de lutter contre la résurgence fantasmée d’un Troisième Reich imaginaire, obsédée par le succès de l’AfD, l’Allemagne se transforme peu à peu en État autoritaire d’un nouveau type.

Reprenons la chronologie. Quelques semaines avant les élections législatives anticipées du 23 février 2025, le Bundestag vote une résolution non contraignante visant à limiter l’immigration, adoptée grâce au soutien de l’AfD, parti qualifié « d’extrême droite ».

Pour la première fois, le cordon sanitaire – le « mur de feu » (Brandmauer) – censé isoler l’AfD a été rompu. Les partis de gauche et les médias, scandalisés, amplifient la rhétorique antifasciste contre la CDU, le parti chrétien-démocrate. À les entendre, le 3ᵉ Reich n’est pas loin.

Le peloton d’exécution médiatique

Deux jours plus tard, sur le même thème de l’immigration, la CDU trouve un accord avec les autres forces politiques pour éviter l’appui de l’AfD. Mais Friedrich Merz, alors candidat au poste de chancelier, a senti passer le vent des balles du peloton d’exécution médiatique et la fin de sa carrière. Il jure qu’il ne fera plus jamais alliance avec l’AfD.

Viennent les élections, remportées par la CDU/CSU avec 28,5 % des voix, mais avec une nouvelle percée de l’AfD qui atteint 21 % et se place deuxième. Ensemble, la CDU et l’AfD disposent d’une large majorité au Bundestag ; leurs programmes sont compatibles sur de nombreux points, notamment sur l’immigration. Électoralement, cette coalition, conforme au vœu des électeurs, s’impose.

Le prix du soutien des Verts

Cependant, ces deux partis divergent sur l’Ukraine et le président Donald Trump exige une augmentation des dépenses militaires des pays de l’OTAN à 5% du PIB. Il n’y a cependant pas de majorité absolue dans le nouveau parlement pour voter cette augmentation massive, car l’AfD et l’extrême gauche (Die Linke) y sont hostiles.

A lire aussi: Iran: 45 ans d’infiltration en France…

Dès lors, après avoir obtenu un changement de la Constitution, l’ancien parlement – qui n’a donc plus de légitimité ! – approuve au cours de la période transitoire, une augmentation massive des dépenses militaires de 500 milliards d’euros sur douze ans.

Pour parvenir à ce résultat, le soutien des Verts (Die Grünen) était indispensable. Le prix à payer ? 100 milliards d’euros pour de nouvelles politiques climatiques, alors qu’ils viennent de subir une défaite aux élections (11,6 % des voix) !  L’Allemagne, dont l’électricité est la plus chère d’Europe et qui produit encore du charbon, durcit encore un peu plus ses politiques énergétiques. Qu’importe l’industrie allemande, la bonne conscience l’emportera !

Un gouvernement de centre gauche

Pour former une coalition avec seulement deux partis, la CDU n’a d’autre alternative que de s’allier avec le SPD, les sociaux-démocrates qui viennent de subir la pire défaite électorale de leur histoire (16,5 %). Mais comme Friedrich Merz a d’emblée exclu de gouverner avec l’AfD, le SPD parvient à imposer son programme. L’Allemagne, qui a voté à droite, se retrouve avec une coalition de centre gauche !  Les électeurs sont ainsi bafoués, ridiculisés, méprisés par un système politique et médiatique qui n’accepte plus la logique démocratique.

Le retour d’une police politique ?

En parallèle, les tentatives d’interdire l’AfD se multiplient. En mai 2025, le renseignement intérieur l’a classée comme « extrémiste de droite avéré ». Cette décision, contestée en justice, a été provisoirement suspendue par le tribunal administratif de Cologne, en attendant un jugement définitif. Si elle était confirmée, elle donnerait des pouvoirs très étendus à la police pour infiltrer l’AfD et écouter les communications privées de membres du parti. Pour « protéger la démocratie », l’Allemagne utiliserait ainsi les pouvoirs d’un État policier. Certains évoquent des méthodes dignes de la Stasi…

Maccarthysme à l’allemande

En juillet, un pas de plus vers l’État autoritaire a été franchi. En Rhénanie-Palatinat, un des Länder, le gouvernement local (SPD-Verts-FDP) annonce un gel des embauches de fonctionnaires pour les membres de l’AfD dans la fonction publique. Les candidats doivent désormais déclarer ne pas avoir été membre de ce parti au cours des cinq dernières années. Pour ceux déjà en place, l’appartenance à l’AfD peut constituer une faute disciplinaire. 

A lire aussi: Chili: le retour par procuration de Pinochet

Cette chasse aux sorcières évoque le maccarthysme. Certains rappellent même que dès 1933, les nazis avaient massivement exclu les communistes de la fonction publique… Ces mesures, ces menaces d’interdiction traduisent en fait une peur panique de l’AfD. Il s’agit de verrouiller le système en place plutôt que d’accepter le verdict des urnes. 

Censure sur les réseaux

À ces dérives, en fonction de l’article 130 du Code pénal, s’ajoutent les intimidations, les visites de la police, les poursuites judiciaires pour des post sur les réseaux sociaux comme avoir traité un ministre « d’imbécile », qualifiée une autre de « grosse » ou encore les fonctionnaires de « parasites », un post vu par quelques centaines de personnes à peine. Ces pratiques tendent à confirmer les fameux propos J.D. Vance (en février 2025, lors de Conférence de sécurité de Munich) constatant que la liberté d’expression est en recul en Europe. Toutefois, ces manœuvres ne semblent pas nuire à l’AfD. Les derniers sondages d’intention de vote la donnent au coude-à-coude avec la CDU, autour de 25 %, et parfois même devant.

Immigration et intégration: avant qu'il ne soit trop tard...

Price: ---

0 used & new available from

Égalité de tous devant l’impôt: l’autre séparatisme

La centaine de milliardaires que compte la France paie deux fois moins d’impôts que les autres contribuables. Ce tour de passe-passe fiscal prive le pays d’un pognon de dingue.


Cela paraît à peine croyable. À la lumière des travaux de l’économiste Gabriel Zucman – et de bien d’autres –, les ultra-riches ne paient pas, ou presque, d’impôt sur le revenu. Aussi, ils ne contribuent pas à la solidarité nationale au même titre que les autres catégories sociales.

Un premier chiffre : si tous nos milliardaires partaient s’installer demain dans un paradis fiscal, la perte de recettes pour le Trésor public ne serait que de 0,03 %. Vertigineux. Quand les ultra-riches se rémunèrent via des sociétés holdings pour faire écran à l’impôt, n’est-ce pas un séparatisme ? Face au principe d’égalité de tous face à l’impôt, inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, comment caractériser une telle situation ?

Un second chiffre : sur les 2 440 milliards d’euros de revenu national en 2024, la puissance publique a prélevé 1 250 milliards d’euros en cotisations sociales, TVA, impôts sur le revenu et sur les sociétés, taxe foncière et autres impôts divers. Soit un taux de prélèvement obligatoire de 51 %. C’est le prix de notre choix de société pour les retraites, la santé, l’éducation et la solidarité nationale. Les classes populaires s’acquittent de 45 % environ de leurs revenus en impôts et cotisations. On atteint les 50 % pour les classes moyennes. Puis, pour les 10 % les plus riches, on dépasse légèrement les 50 %. Enfin, si l’on retire l’ensemble des prestations sociales du montant d’impôt payé, le taux d’imposition des classes populaires est de 30 %.

A lire aussi, Stéphane Germain: Dépenses publiques: le crépuscule des magiciens

Pour les milliardaires, et ils sont les seuls dans cette situation, le taux de prélèvement obligatoire s’effondre à 25 %. Ils nous privent d’un pognon de dingue. La centaine de milliardaires que compte notre pays paient donc proportionnellement à leurs revenus deux fois moins d’impôt que la moyenne des Français. L’impôt sur le revenu s’évanouit au plus haut sommet des fortunes françaises en ne représentant que 2 % du revenu. Certes, l’impôt sur les sociétés qui absorbe 23 % de leurs revenus vient légèrement corriger cette estimation. Mais insuffisamment.

Comme l’observe Gabriel Zucman, « la conclusion est simple : les milliardaires ne paient aucun impôt d’un montant significatif autre que l’impôt sur les sociétés dont s’acquittent les sociétés qu’ils possèdent ». Mais ces sociétés étant très internationalisées, la moitié de cet impôt est acquitté à l’étranger. Ainsi, la contribution des milliardaires aux finances publiques ne s’élève pas à 25 % de leurs revenus, mais à seulement 13 %. Soit un taux inférieur à celui de toutes les autres catégories sociales.

Cette méga-optimisation est rendue possible grâce aux sociétés holdings. Elles reçoivent les revenus des milliardaires, principalement des dividendes. Et ces dividendes ne sont quasiment pas fiscalisés, quand un actionnaire ordinaire s’acquitte d’un impôt forfaitaire (flat tax) de 30 %.

Mettre fin à cette inégalité n’est en rien une « joie mauvaise » dirigée contre les super-riches, mais simplement l’exigence, fiscale et morale, de rétablir le principe républicain d’égalité devant l’impôt. Qui est pour ? Qui est contre ? Répondre à cette question va permettre une indispensable clarification politique. Si la société française est devenue une véritable cocotte-minute, c’est aussi au regard de cette réalité : les inégalités se creusent dramatiquement. Dangereusement. Notre peuple est un peuple politique. La passion française pour l’égalité constitue un pan essentiel de notre identité. La messe n’est pas dite.

La jizya invisible

0

Séparatisme. Quand la peur change de camp


L’idée que la France serait « islamisée » alimente à la fois les fantasmes les plus alarmistes et les dénégations les plus morales.

Pourtant, si l’on délaisse ces réactions réflexes pour adopter une perspective anthropopolitique — celle qui considère les formes profondes d’organisation du lien social —, une réalité moins spectaculaire mais plus décisive apparaît : notre société est déjà partiellement islamisée sur ses marges.

Cette islamisation procède d’un phénomène plus diffus : l’installation de schèmes culturels, hérités de l’histoire islamique, dans les zones où l’État s’est retiré, où le « nous » national se défait, et où se reconstituent, spontanément, des formes anciennes de hiérarchie et de domination.

Domination informelle

Dans cette perspective, la jizya — impôt traditionnel imposé aux non-musulmans dans l’islam pré-moderne — n’est pas seulement un vestige juridique appartenant au passé. Elle est la manifestation d’une structure anthropologique fondamentale: un groupe dominant exige des autres un tribut pour leur permettre d’exister sur son territoire.

Historiquement, la jizya n’était pas un simple impôt financier. C’était un rituel de subordination : un paiement qui signifiait la reconnaissance d’une supériorité politique et spirituelle. Ce qui importe ici n’est pas la théologie, mais la logique du pouvoir: l’idée que la présence des uns est conditionnée par la dette qu’ils doivent aux autres.

Or, dans certains territoires français, où l’État est devenu extérieur, où la police est vécue comme hostile, où le lien civique s’est dissous, ce schème ancien se réinstalle sous une forme inversée : non plus au bénéfice d’un pouvoir religieux, mais d’une contre-société juvénile ; non plus comme loi écrite, mais comme domination informelle ; non plus comme obligation spirituelle, mais comme tribut symbolique ou matériel que la société doit payer pour pouvoir circuler, travailler, vivre.

C’est cette réactivation silencieuse d’une logique pré-moderne — la jizya invisible — que le texte suivant analyse en profondeur.

La jizya invisible : domination inversée et crise du lien civique

Il est frappant de constater à quel point certaines réalités apparemment sans rapport — un impôt religieux médiéval et la délinquance urbaine contemporaine — peuvent, lorsqu’on en dégage la structure, révéler une parenté profonde. La jizya appartient certes au monde historique de l’islam pré-moderne. Mais elle appartient aussi, plus fondamentalement, à une anthropologie du pouvoir : elle exprime la manière dont une collectivité se représente sa supériorité, et la façon dont elle exige des autres un signe tangible de cette supériorité.

Ce qui nous intéresse ici n’est pas l’islam en tant que religion, mais la logique anthropopolitique qui s’attache à la jizya : celle d’une dette instituée, d’un monde divisé entre ceux qui sont chez eux — et qui font payer les autres pour entrer — et ceux qui doivent acquitter le prix de leur présence.

La jizya comme matrice symbolique : le monde structuré par la dette

Dans les sociétés pré-modernes, la dette n’est pas seulement économique : elle est politique, cosmique, moralement structurante. Elle ordonne le monde. La jizya, dans ce registre, institue une hiérarchie visible : un groupe central, légitime, une périphérie tolérée à condition de payer sa dette d’existence. Le paiement n’est pas une transaction : c’est un rituel de reconnaissance d’infériorité.

Ce schème anthropologique ne disparaît jamais totalement. Les croyances s’en vont, les structures demeurent. Il peut se vider de son contenu théologique, mais conserver son efficacité symbolique.

Or ce schème resurgit sous d’autres formes dans la France contemporaine.

Non parce que l’islam réactiverait mécaniquement ses formes anciennes, mais parce que la crise du monde moderne crée un vide où ces structures symboliques, disponibles dans les imaginaires culturels, peuvent se réinstaller.

Fracture d’appartenance : quand la société devient un extérieur

Pour comprendre les comportements délinquants actuels, il faut partir d’un fait massif : une partie de la jeunesse issue de l’immigration ne se pense pas comme appartenant à la communauté politique française. Elle est de fait française, mais ne se vit pas comme telle. Ce désajustement n’est pas seulement socio-économique ; il est anthropologico-politique. L’État n’est pas perçu comme “notre État”, mais comme une puissance lointaine, neutre ou hostile.

La police n’est pas une institution partagée, mais une force d’occupation. Les aides sociales ne sont pas un instrument de solidarité, mais une réparation minimaliste due pour des injustices anciennes. Dans cette configuration, le lien civique — qui suppose réciprocité, appartenance, responsabilité — s’effondre. Et dans cet effondrement, se glisse un rapport de dette inversée.

L’impensé de l’État social : l’aide comme tribut

L’État-providence repose sur une présupposition implicite : l’aidé appartient à la communauté, contribue à la mesure de ses moyens, et la solidarité reçue appelle une solidarité rendue. Or ce présupposé ne tient plus dans certains segments de la population.

L’aide sociale est vécue comme une jizya versée par une société coupable.

Coupable de la colonisation, coupable du racisme, coupable de l’échec scolaire, coupable des discriminations, coupable de l’état du monde — peu importe : l’essentiel n’est pas la factualité, mais la structure du ressentiment.

Cette aide cesse d’être un soutien : elle devient un dû. Et comme tout dû, elle n’appelle ni reconnaissance, ni gratitude, ni engagement. Cette logique explique un paradoxe majeur de l’État moderne : plus il donne, plus il nourrit le ressentiment, dès lors que l’appartenance symbolique n’est pas assurée.

La délinquance comme tribut informel

Dans certains territoires, la criminalité n’est plus seulement une transgression de la loi : elle devient un mode d’organisation du pouvoir. Elle instaure, à l’échelle locale, un système de prélèvement symbolique — parfois matériel — sur ceux qui sont perçus comme étrangers à l’espace social des jeunes dominants.

Le vol, l’intimidation, le racket, les agressions ne relèvent pas seulement du manque, mais de la reconnaissance inversée : c’est à la société de payer. Payer pour le respect. Payer pour avoir le droit de circuler. Payer pour exister dans un territoire qui vous est désormais disputé. C’est une jizya sans nom, sans texte, sans dogme — mais avec une évidence ressentie. C’est l’actualisation brute du schème ancien : « Nous sommes ici, vous êtes tolérés. » J’insiste sur ce point : la démocratie est fragile car elle suppose l’adhésion intérieure à une communauté de semblables.

Quand cette adhésion se défait, ce n’est pas seulement le respect de la loi qui vacille: c’est la possibilité même de faire société. Or nous assistons aujourd’hui à une démutualisation radicale:

• l’État n’est plus une institution commune,

• l’aide n’est plus un outil de solidarité,

• la loi n’est plus un horizon partagé,

• le territoire n’est plus un espace commun.

Dans cette brèche, se réintroduisent des formes anciennes de rapports sociaux, non démocratiques : la hiérarchie, le tribut, la domination symbolique. La modernité ne recule pas devant l’islam: elle recule devant la désappartenance.

La crise du “nous”

Le parallèle entre jizya, délinquance et assistance sociale révèle une vérité plus large : la France ne souffre pas d’un problème religieux, mais d’un problème de communauté politique. Là où l’appartenance se défait, la dette imaginaire renaît. Là où le “nous” disparaît, la société redevient une juxtaposition de groupes — certains exigeant des autres un tribut pour accepter leur présence.

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas un conflit de religions, mais une crise de l’intégration politique, où les formes archaïques du rapport de force trouvent un terrain pour s’actualiser. C’est cette crise que je nous invite à comprendre : l’effondrement du lien civique comme matrice de toutes les déviations présentes — y compris celles que nous croyions reléguées aux marges de l’histoire.

La société malade

Price: ---

0 used & new available from

Vengeance au poing

0

Hervé Bazin: de Sainte-Anne au restaurant Drouant ?


C’est une œuvre qu’on lisait au collège. Les professeurs raffolaient de Vipère au poing, roman d’Hervé Bazin, et de son héroïne Folcoche, la mère mauvaise. Style sec, assez dur, et surtout un portrait au vitriol de cette femme qui martyrise ses trois enfants, dont le surnommé Brasse-Bouillon, narrateur contant les souffrances corporelles et psychologiques subies. Folcoche n’est pas Médée, elle ne tue pas ses enfants, mais c’est presque pire, elle les fait souffrir dans une vaste demeure provinciale transformée en univers concentrationnaire. C’est sa seule jouissance. Brasse-Bouillon lui résiste. Le garçon a du caractère et du courage. Il ne ressemble en rien à son père, veule et transparent, qui préfère collectionner les mouches plutôt que d’affronter sa déglinguée d’épouse.

A lire aussi: Deux nouveaux Immortels

Succès de librairie

Ce violent roman d’apprentissage plaît à l’Éducation nationale car il montre la bourgeoisie sous un jour peu flatteur, où la moisissure des esprits discrédite une classe sociale jugée corrompue. Le succès de ce roman, publié en 1948, est fulgurant – 5 millions d’exemplaires vendus à ce jour. Folcoche devient Alice Sapritch le temps d’un téléfilm, en 1971 : une femme aux traits peu gracieux et à l’âme noire. L’héroïne d’Hervé Bazin est devenue le parangon de la mère sadique.

L’auteur se nomme en réalité Jean Hervé-Bazin. Il n’est pas tout jeune – né en 1911 – quand Grasset, l’éditeur qui vend des romans comme on vend des savonnettes, décide de publier le manuscrit. Il le rajeunit de quelques années, car c’est le cri de rage d’un jeune homme contre un père dévalorisé et une mère castratrice. Ce premier roman se veut entièrement autobiographique. D’aucuns considèrent qu’il faut attendre que la mère soit morte pour écrire efficacement. Hervé Bazin, lui, écrit pour tuer symboliquement la mère. La littérature a tout à y gagner. Mais Folcoche n’est pas Paule Guilloteaux, la mère de Jean et de ses deux frères. Elle est certes instable, maniaque, peut pincer sa progéniture, lui imposer la disette – ces notables de province ont des problèmes d’argent –, elle enferme tout à clef, même certains membres de sa famille, mais ce n’est pas l’ogresse décrite par son fils. Il a grossi le trait, et pas qu’un peu. Le futur président de l’académie du prix Goncourt, l’écrivain aux romans à gros tirages, le critique craint, bref l’homme qui règnera sans partage sur les lettres françaises, ferraillant contre Alain Robbe-Grillet et la bande du Nouveau Roman, invité perpétuel de l’émission Apostrophes, cet homme-là est un menteur, manipulateur, mythomane. Pire, c’est un faussaire, kleptomane, repris de justice, usurpateur d’identités, amant compulsif, interné psychiatrique. Son itinéraire pourrait se résumer ainsi : de Saint-Anne au restaurant Drouant.

Crime littéraire

Émilie Lanez a enquêté sur ce cas singulier déclaré « psychopathe constitutionnel » par les psys. Elle a retrouvé les témoins, a arpenté les lieux de ce crime littéraire. Elle a consulté les archives de la préfecture de police de Paris. Le dossier Bazin, malgré de nombreuses pièces effacées par l’intéressé lui-même, est consternant. L’auteure révèle une famille dévastée par ce roman. Un roman qui n’est pas autobiographique, là est la faute majeure de Jean Hervé-Bazin. On peut tout inventer – Clara Malraux revendiquait pour l’écrivain d’être mythomane – mais l’ouvrage ne doit pas être estampillé autobiographique. Le livre-enquête de Lanez intitulé Folcoche n’est pas manichéen. Elle parvient à montrer que l’écrivain retors était mu par un irrépressible désir de vengeance contre les Guilloteaux, en particulier Paule, la figure dominatrice. On apprend que ses parents sont partis à Shanghai, les confiant, lui et ses frères, à sa grand-mère puis à sa tante. Jean Hervé-Bazin a souffert d’une sorte d’abandon, d’autant plus qu’il fut trépané à la suite d’une otite mal soignée. Il ne pardonna pas non plus d’être privé de sa part d’héritage. Le succès littéraire lui a permis d’assouvir une vengeance venue de loin. Hervé Bazin, neveu de l’académicien René Bazin, fils de magistrat, petit-fils de sénateur, a assurément vrillé, mais non sans raison. Sa tête de Frankenstein à la drôle de coupe de cheveux couleur jais cachait de profondes cicatrices intérieures. Lorsqu’il apprend que le manuscrit de Vipère au poing est accepté, il déclare à son frère Pierre : « Il faut le dire, j’ai besoin d’un peu de scandale pour hausser la voix et me faire entendre à mon heure, je sais d’avance que la famille va rugir. Aucune importance ! C’est ma petite revanche ! Et je me marre à l’idée de gagner de l’argent pour la première fois sur le dos de ma mère. » L’argent, maître-mot dans cette histoire ? c’est probable. Avec un retournement de situation que je vous laisse découvrir. On n’est plus chez Bazin mais chez Balzac.

A lire aussi: «Le Dernier tango à Paris» ou le scandale permanent

Folcoche, personnage d’encre a-t-elle dévoré Laure Guilloteaux ? On voit cette dernière errer dans une maison en ruine, pouilleuse depuis la mort de son mari. Sa volonté reste cependant intacte quand le pognon est en jeu. Elle ne sombre pas totalement, elle qui calmait ses fils trop turbulents à table en leur piquant le dos des mains avec sa fourchette. Rien n’est simple dans cette histoire, Émilie Lanez le montre avec objectivité. Paule, au fond, n’est plus depuis longtemps, et le triomphe de Folcoche, offrant la notoriété, l’argent et la stabilité à son enfant malade n’est pas pour lui déplaire. Le sacrifice maternel est sans limite. Comme peut l’être l’attitude scandaleuse d’un fils. Il suffit de relire Ma mère de Georges Bataille pour s’en convaincre.

Au soir de sa vie, Paule trouve refuge au domicile de l’écrivain. Bazin, pervers narcissique, l’accueille le visage grave. Il convoque des reporters de Paris-Match pour photographier l’agonisante. Lanez décrit la vieille dame « bouche desséchée entrouverte, derniers cheveux collés sur son crâne, mains crispées ». Bazin prend la pose. L’écrivain est un monstre froid.

Émilie Lanez, Folcoche, Grasset, 2025. 192 pages.

Moll face aux « violences policières »

0

Police coupable, forcément coupable…


Paris, 8 décembre 2018. La famille Girard, originaire de Saint-Dizier en Haute-Marne – ville en difficulté économique malgré l’implantation de la BA 113, dotée du chasseur Rafale, fleuron technologique de l’Armée de l’air – se rend à Paris pour participer à une manifestation du mouvement des gilets jaunes. Détendus et calmes, la mère, ses deux fils, sa fille et son compagnon Rémy chantent avec entrain Siffler sur la colline, de Joe Dassin, durant leur trajet vers la capitale. Malheureusement, le fils aîné, Guillaume, 20 ans, est grièvement blessé par un tir de LBD en pleine tête, tandis que Rémy est arrêté puis condamné à trois mois de prison.

A lire aussi: Le jaune de la discorde

Avec cette huitième fiction, Dominik Moll, réalisateur intéressant mais jamais totalement convaincant, décide d’aborder le sujet des violences policières. Il suit l’enquête menée par Stéphanie, commandant de police à l’IGPN[1], interprétée par Léa Drucker, une nouvelle fois juste et remarquable. Servi par une mise en scène sèche et rigoureuse, par des cadres au cordeau, par la belle lumière du chef opérateur Patrick Ghiringhelli et par un montage ingénieux et captivant, le film s’impose comme un polar tendu et nerveux.

Une œuvre politique fragile

C’est également une œuvre politique ambiguë qui aurait pu être précise et nuancée, mais qui se trouve, selon moi, desservie par les biais idéologiques de son réalisateur: la police y est présentée comme violente envers les manifestants et les habitants des banlieues, et comme bénéficiant d’une forme d’impunité en raison du poids de ses syndicats et de la volonté supposée des autorités politiques et judiciaires de minimiser ces faits.

A relire, Elisabeth Lévy: Flics Lives Matter

Les bavures existent et sont parfois reconnues. Des policiers sont incarcérés, et l’affaire Nahel en est une illustration, même si elle demeure très controversée. Mais la police peine également à assurer la sécurité, l’ordre et le calme républicains, notamment faute de soutien suffisant.

La faiblesse d’un récit   

Dommage que la belle facture cinématographique de Dossier 137 soit affaiblie par quelques phrases appuyées visant la police, les élites économiques ou les autorités. La faiblesse du film tient surtout à une scène peu crédible, véritable coup de force scénaristique : la présence, derrière une fenêtre du troisième étage d’un grand palace, d’une femme de chambre noire qui a filmé la scène et permet d’étayer l’accusation…

Le coup de force scénaristique a toujours pour fonction de servir une démonstration. Pourtant, la force et la subtilité d’un récit, la multiplicité des points de vue et une mise en scène attentive à révéler le réel devraient suffire. Dommage : il semble difficile pour Dominik Moll de passer du statut de réalisateur à celui de cinéaste.

1h55. Sortie en salles le mercredi 19 novembre 2025


[1] IGPN : Inspection générale de la Police nationale. Service du ministère de l’Intérieur chargé de contrôler l’action des policiers, d’enquêter sur les manquements éventuels et de veiller au respect de la déontologie.

Camille Étienne ou le non-sens écolo

Les révolutionnaires du climat passent leur temps à tordre les études scientifiques pour les transformer en arguments d’autorité


Fête de L’Humanité, septembre 2025. Camille Étienne participe à une table ronde, intitulée « Reculs environnementaux : comment lutter ? » où elle déclare : « Ce qu’on fait [nous les activistes], c’est uniquement de dire “on écoute la science”, on écoute l’alerte unanime des meilleurs scientifiques mondiaux qui nous disent “nous sommes en train de sortir d’une zone de sûreté pour l’humanité”. » La jeune militante fait alors référence à une étude du Stockholm Resilience Center, publiée en 2009, qui a établi neuf limites planétaires, comme le changement climatique, l’acidification des océans, le cycle de l’azote et du phosphore, ou la perte de biodiversité… Poursuivant sur sa lancée, elle s’exclame : « On en a déjà dépassé six. Cela devrait suffire à créer un soulèvement ! » Voilà donc une étude scientifique transformée en bréviaire de la rébellion. On ne rappellera jamais assez à quel point cette foi placée dans un papier scientifique trahit l’esprit même de la science. D’abord, Camille Étienne oublie qu’une étude scientifique est, par définition, discutable. Celle-ci l’est à plus d’un titre. Pour ne prendre qu’un seul exemple, l’une des « limites » concerne la pollution chimique. Les auteurs de l’étude décrètent qu’elle est franchie dès lors que l’innocuité d’une nouvelle substance synthétique n’a pas été démontrée. Comme ce travail n’a pas été fait pour toutes les substances inventées par les chimistes, ils concluent que la limite est dépassée, depuis longtemps. Mais c’est absurde ! Ce n’est pas parce que cette innocuité n’a pas été formellement démontrée que l’humanité est en danger. Ensuite, même si ce travail était irréprochable, il n’aurait aucune portée prescriptive. La science cherche à dire ce qui est, non ce qu’il faut faire. L’idée qu’une étude scientifique puisse à elle seule justifier un soulèvement populaire – contre quoi, d’ailleurs ? – relève donc du non-sens. Malheureusement, Camille Étienne, qui ne comprend pas grand-chose à la science, s’en sert comme alibi pour ses aspirations révolutionnaires.

Dépenses publiques: le crépuscule des magiciens

Après quarante ans d’addiction à la dépense publique, la France est incapable de se serrer la ceinture. Le débat budgétaire ne reposant que sur l’argent et la pensée magiques, les sources d’économies proposées sont dérisoires et les hausses d’impôts inévitables. Tel est l’héritage d’une extrême gauche nommée PS.


En mettant en cause le tropisme français pour la dette, les déficits et donc la dépense publique irraisonnée, François Bayrou a déchiré pendant quelques jours le voile impudique de notre irresponsabilité collective. Panique chez les chamanes en charge de notre culture économique, le pot aux roses (socialistes) menaçant d’être découvert, il était nécessaire d’en remettre un coup sur le druidisme financier et les fantasmes comptables qui guident nos responsables politiques, médiatiques ou syndicaux depuis quatre décennies.

Harry Potter à Bercy

Pour ces sorciers, nos déficits n’ont bien sûr rien à voir avec le niveau de nos dépenses – jamais à la hauteur des véritables besoins d’une population victime, à les entendre, d’une austérité ultra-libérale – mais tout avec le niveau, anémique, des recettes, grevées des fameux « cadeaux aux riches ». Et que je te sors la taxe Zucman de mon chapeau (ça change de l’antienne du retour de l’ISF), mais ça ravit toujours le même public : ceux qui ne seront pas concernés ou n’ont jamais créé une entreprise. Un bon impôt est en effet celui payé par les autres. Faire remarquer aux adorateurs du percepteur les différents records d’inspiration soviétique que ce pays affiche – 57 % du PIB consacré aux dépenses publiques ; un taux de prélèvement obligatoire himalayesque (43 %) ; 10 % des plus riches qui paient 75 % de l’impôt sur le revenu – vous vaudra d’être souffleté à coups d’amulettes. Préparez-vous à voir votre poupée vaudou transpercée de multiples aiguilles s’il vous prenait l’idée saugrenue de vous assurer que les « zucmanolâtres » savent distinguer revenus du patrimoine – Éric Coquerel, LFiste et président de la commission des Finances à l’Assemblée, lui, ne le sait pas. C’est un peu comme si votre garagiste ignorait la différence entre un pneu et une boîte de vitesses, mais c’est aussi une bonne illustration de l’incurie globale. C’est à la hache que la figurine à votre effigie sera nuitamment coupée en deux, si vous vous aventuriez à souligner que les inégalités en France figurent dans la moyenne basse de l’Union européenne et qu’elles n’ont pas beaucoup évolué depuis 2017. Elles sont stables pour les revenus et ont enregistré une hausse modérée en termes de patrimoine, une augmentation massivement liée à celle de l’immobilier, elle-même corrélée à la politique de taux d’intérêt très faible… inconsciemment plébiscitée par tous les Français, puisque ces taux bas nous ont permis d’accumuler déficits et dettes bon marché. Alors certes, que certaines optimisations fiscales à base de mystérieuses holdings (ça sonne un peu comme hold-up) puissent être reconsidérées, pourquoi pas. Espérer en retirer plus d’un milliard par an, alors que nous sommes face à un déficit récurrent de 170 milliards, c’est nommer Harry Potter à Bercy. Une pensée magique dans laquelle on confond millions et milliards allègrement. Pourquoi ? Parce qu’on s’en fout.

A lire aussi, Jean-Jacques Netter: Le mur des comptes

Autre cible démagogique du vaudouisme franchouillard, les rémunérations des élus et autres ministres seraient exorbitantes. « On n’a qu’à commencer par faire des économies, là. Non, mais c’est un peu vrai ? » Édith Cresson, jadis célèbre pour la brièveté de ses responsabilités de Premier ministre — un bail emphytéotique désormais aux yeux des Attal, Barnier, Bayrou, Lecornu –, Édith, donc, ne se vit retirer son chauffeur qu’en 2016, soit vingt-quatre ans après sa sortie de Matignon. On peut en faire des gorges chaudes sur les réseaux sociaux, le nouveau zinc depuis la disparition des bistros, mais penser trouver là des sources d’économies significatives ressemble à une échappatoire désespérée. Nos ministres et nos députés sont plutôt moins bien rémunérés qu’ailleurs et le coût global de notre démocratie (présidence de la République, Assemblée, Sénat, tous élus locaux confondus) s’élève à 3 milliards d’euros, sur un total de dépenses publiques supérieur à 1 700 milliards : 0,2 %. O.K. ? Une baisse de moitié découragerait définitivement tout candidat un peu cortiqué à des responsabilités électorales, sans rien régler à nos déficits.

Économies sur l’immigration: pas de miracle

Les étrangers et leur protection sociale – choquante lorsque non assise sur des contributions ou supérieure à celle des citoyens français – recèlent une piste plus sérieuse d’économies, pourtant âprement non débattue (10 milliards ? plus ?). Mais elle ne constitue en rien une baguette magique qui permettrait d’épargner aux Français des efforts significatifs. À commencer par ces satanées retraites auxquelles la France consacre la bagatelle de 22 % de ressources supplémentaires qu’ailleurs – 14,5 % du PIB chez nous, 11,9 % chez nos voisins, soit une différence de 75 milliards (!). Non, le système de retraite par répartition n’est pas sauvable, ni à 62, ni à 64, ni même sans doute à 68 ans (et encore moins à 60 !). Au demeurant, les Français le savent parfaitement, puisqu’ils ont un taux d’épargne quatre fois plus élevé qu’aux États-Unis et supérieur à l’ensemble des pays comparables. Ils votent donc, en secret, pour la capitalisation tout en exigeant le renflouement du Titanic de la répartition, dont l’équation démographique est mathématiquement intenable : trop de vieux, qui vivent trop longtemps sans avoir fait assez d’enfants. Au secours Harry Potter !

Rétive à se serrer la ceinture après quarante ans d’addiction à la dépense publique, la France se raconte à elle-même des billevesées. Concluons par l’une des meilleures blagues du paysage politico-médiatique : non, le Parti socialiste français n’est pas un parti « social-démocrate ». Cherchez ailleurs en Europe ou dans le monde un mouvement prônant la taxation frénétique de toute réussite, la hausse infinie des prélèvements obligatoires, l’extension sans limites de l’intervention de l’État, l’ignorance de tout péril migratoire ou sécuritaire – vous ne trouverez que des mouvements classés à l’extrême gauche. Justice fiscale ! Pour le PS, comme pour toute la gauche, il n’y a qu’en matière de fiscalité que la justice s’apparente à une matraque. Tout en ayant perdu la moitié des élections, c’est pourtant lui qui nous aura gouverné – et tapé fort – de 1981 à 2025 inclus. Si ça, c’est pas de la vraie magie…

Pour une thérapie collective

0
Charles Rojzman. Photo: D.R.

« Pour une démocratie conflictuelle et non pas un théâtre d’intimidation morale »


Le titre annonce un état de fait : une société malade. Le livre nous en donne un diagnostic percutant et nous propose des remèdes qui ne prétendent pas tout résoudre mais réhabilitent la pratique du conflit. Car « la modernité démocratique en est venue à perdre de vue la réalité conflictuelle du politique ; c’est-à-dire la confrontation des visions du monde, des normes et des régimes symboliques ». Charles Rojzman est l’inventeur de la « thérapie sociale » qui met en présence des groupes antagonistes afin de travailler le dit conflit. « La thérapie sociale s’appose à toutes les illusions modernes : celle du progrès qui promet la réconciliation automatique, celle de l’inclusion décrétée par le droit, celle du dialogue réduit à un rituel pacifiant. » Il est précisé que « guérir, ici, n’est pas accéder au bonheur, mais pratiquer sans fin ce travail qui empêche la mort de gouverner. Refuser de transmettre la haine, voilà la véritable guérison ».

Cette conscience tragique est ce qui permet à Charles Rojzman de dénoncer la pureté idéologique à l’œuvre aussi bien dans l’islamisme que dans le wokisme et chez les décoloniaux, lesquels s’épaulent mutuellement pour éradiquer le passé : « poids pour l’idéologie marchande, impureté pour l’islamisme, faute pour la gauche morale » qui s’entendent également pour détruire le monde commun de la nation et pour empêcher tout débat. Dans sa stratégie, ce totalitarisme à plusieurs têtes « détourne nos normes contre nous, impose une inversion sémantique : la résistance devient fascisme, la lucidité « islamophobie », et la défense des droits humains une forme d’agression néo-coloniale. » La tyrannie de la vertu partout s’impose, celle-là même qui refuse de voir que la haine est constitutive de la condition humaine et qui, de la refouler, la pratique sans cesse : « On ne veut plus comprendre : on veut haïr avec vertu, accuser avec pureté ». Pour les « jeunes croisés du progrès », il ne s’agit plus de construire, mais « de se sentir justes dans la ruine. » Pour y remédier, il faut une refondation anthropologique et reconquérir le peuple en déshérence depuis l’abandon de la lutte des classes au bénéfice de luttes imaginaires : Blancs contre Noirs, dominants contre dominés, binaires contre non binaires etc. « Les enfants tristes de l’hédonisme », tous ces « mineurs isolés » parce que l’adulte fait défaut, se sont substitués au peuple dans cette nouvelle gauche composée de « milieux urbains, souvent diplômés, très connectés aux médias, aux ONG, aux universités. » ; ceux-là mêmes qui « veulent l’héritage mais pas la filiation, qui refusent l’hymne mais réclament la bourse. » Et pour revenir au peuple et lui donner droit de cité, Jaurès est convoqué : « Ce qui manque le plus au peuple, dans l’ordre intellectuel et moral dont tout le reste dépend, c’est le sentiment continu, ininterrompu, de sa valeur. »

Ce livre extrêmement précis dans ses analyses, parfois douloureux, est porteur néanmoins d’une espérance et d’un combat. 


La société malade. Échec du vivre ensemble, chaos identitaire : comment éviter la guerre civile, Charles Rojzman, Fyp, 2025. 224 pages

La société malade

Price: ---

0 used & new available from

Stéphane Barsacq: que la joie demeure

0
L'écrivain Stéphane Barsacq. DR.

J’ai une manie : je tourne toujours les pages d’un livre avant de le lire. Lorsqu’il ne s’agit pas d’un roman, je regarde la fin. L’ouvrage de Stéphane Barsacq n’étant pas un roman mais une suite de courts chapitres réunis par la réjouissance – titre qu’il donne à son ouvrage – je n’ai pu résister à cette manie. Et j’ai découvert que La Réjouissance, confession déguisée de l’auteur, a été imprimé par Grafiche Veneziane à Venise, « non loin des tombes, est-il précisé, de Serge Diaghilev, Igor Stravinsky et Ezra Pound », c’est-à-dire non loin du cimetière de San Michele, où je me suis souvent perdu l’hiver quand la brume enveloppait les cyprès. Le silence n’y est pas le même : il est si profond qu’il rappelle le tragique de la condition humaine. Cette impression à Venise n’est donc pas le fruit du hasard.

Douleur et joie

Stéphane Barsacq souligne, lors de cette promenade à laquelle il nous convie, promenade dans les allées de l’Esprit éclairée par la Beauté, que le sentiment de la tragédie accable certes le monde mais qu’il doit être combattu avec l’aide d’une force de résistance : la joie au fond du cœur. Son ouvrage est un hymne à la joie. Et il est suffisamment puissant pour tenir en respect les discours nihilistes qui ne cessent de se développer. Ses contre-exemples obligent à nous tenir debout et non vacillants, voire couchés. Les écrivains, philosophes, historiens ou penseurs qu’il évoque, avec intelligence et originalité, parfois avec émotion – certains comptèrent parmi ses amis – nous donnent l’élan vital pour chasser les idées noires insufflées par la société qui s’évertue à nous rendre dépressif tout en affirmant le contraire. Il faudrait presque s’excuser d’être né, le cœur nourri par la joie.

A lire aussi: Deux nouveaux Immortels

L’ouvrage de Barsacq fait donc du bien et renvoie la rentrée littéraire à la poussière des siècles. La leçon, une fois l’ouvrage refermé, pourrait se résumer ainsi : il s’agit d’avoir beaucoup souffert, beaucoup enduré de peines « pour éprouver l’improbable de la joie retrouvée. » En d’autres termes, la joie ne peut s’éprouver qu’après la douleur. Une vie faite uniquement de joie ne peut savoir ce qu’est la réjouissance. La société qui nous vend du bonheur au quotidien nous ment, pour notre plus grand malheur. Barsacq cite Vladimir Jankélévitch qui évoque cette joie printanière qui « envahit l’homme congelé par le long hiver du remords ». « La réouverture de l’horizon, c’est-à-dire de l’avenir, de l’espérance, précise le philosophe, déverrouille notre désespoir stationnaire. » Et même les plus pessimistes devraient, à l’instar de Pascal, parier sur la joie. Ils ne risquent rien de le faire, sinon de retrouver le visage de l’enfance, l’été.

Portraits lumineux

Parmi la galerie de portraits que propose Barsacq, il faut avant tout retenir celui de son ami Lucien Jerphagnon qui se qualifiait lui-même de « barbouze de l’antiquité ». L’homme a connu la déportation, et compris le sens du mot sacrifice. Il est parvenu à surmonter les épreuves, il s’est élevé au-dessus d’elles par l’esprit, sans dogmatisme aucun, ne faisant confiance en définitive qu’à la solidarité entre les hommes de bonne volonté réunis autour des mêmes interrogations : sur l’amour, sur la mort et sur Dieu. Il revenait sans cesse, lorsque la nuit ressemblait à celle de Goya, entendant le cliquetis des spectres, au rire de son enfance. Barsacq évoque également Edmond Jabès qu’il a connu et aimé. Lui aussi fut toujours guidé par l’esprit d’enfance. Il nous invite à lire Le livre des Questions qu’il a découvert en Terminale. « Un livre où Jabès parle beaucoup de judaïsme, même s’il importe assez peu qu’on soit Juif pour le lire : le mot juif désigne l’image de ce que chacun est, même s’il ne le sait pas, quoiqu’il le vive : un errant sur le chemin des vérités écartelées. » Jabès est mort un 2 janvier. De quoi penser à lui au moment où s’ouvre devant nous une nouvelle page incertaine à écrire ; de quoi « lui dire merci d’avoir laissé le temps ouvert, d’avoir pris sa part avec amour. » Le livre de Barsacq ne cesse de nous apporter la fraîcheur qui nous manque tant aujourd’hui. Il cite encore Dante, Yves Bonnefoy – échange abyssal avec lui à Montmartre – André Suarès, Rimbaud, Cioran, et tant d’autres. Sans oublier les larmes de Mme Jankélévitch, entendant la voix de son défunt mari. Il raconte aussi que la tombe de l’immortelle Jacqueline de Romilly est introuvable, puisque qu’elle est inscrite sous son nom de jeune fille : Jacqueline David. Barsacq, à son propos, écrit, ce qui pourrait résumer la leçon de son ouvrage : « Aristocrate de cœur, ‘’Jacqueline de Romilly’’ ne sera telle à jamais que dans ses livres, et rien que dans ses livres. »

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Dans son introduction – et c’est pour cela que j’ai parlé de confession – Barsacq révèle qu’il a failli mourir d’une méningite. Durant plusieurs années, il a dû vivre en retrait du monde. « Quelques-uns m’ont donné pour mort, avoue-t-il, et ont pensé s’en réjouir. J’ai eu à subir l’iniquité. » Ce qui l’a sauvé, c’est la lecture et la pratique de l’écriture. Comme Antigone, il a appris à dire : non ! Les grands auteurs, ceux avec lesquels on se sent contemporain, et qu’on révère, ont su fortifier sa Joie. Nous avons tous les nôtres. Leurs livres sont là, à portée de regard. Ils chassent les oiseaux de malheur.

Stéphane Barsacq, La Réjouissance, Éditions de Corlevour. 192 pages

La Réjouissance

Price: ---

0 used & new available from

Dire la schizophrénie

0
L'écrivain français David Thomas © Patrice Normand

David Thomas, connu pour ses nouvelles, fait une première incursion dans le domaine de l’autofiction et signe un livre admirable sur la maladie mentale.


En France, six cent mille personnes sont diagnostiquées schizophrènes. Mais que sait-on d’elles ? La maladie mentale reste taboue y compris au sein des familles. Le journaliste Nicolas Demorand a été l’un des premiers à briser le silence. Dans son livre Intérieur nuit, il racontait sans fard sa bipolarité. Un récit dont le succès témoigne bien du vide entourant ces questions.  « En matière de psychiatrie, écrit David Thomas, qui ne voit pas, ne sait pas ». L’écrivain, prix Goncourt de la nouvelle en 2023, va donc donner à voir dans un livre poignant intitulé Un frère.

On ne choisit pas ses sujets

Ce frère c’est Edouard, un jeune homme brillant, charmeur, audacieux qui, aux abords de la vingtaine va être diagnostiqué schizophrène. Longtemps David Thomas s’est interdit d’écrire sur ce que son aîné traversait. Puis ce dernier a été retrouvé mort à son domicile. Non de sa maladie mais d’un double AVC, ischémique et hémorragique. Alors le besoin d’écrire s’est imposé. L’écrivain sait pourtant que le livre sera pénible, douloureux. Il sait que pour la première fois il sera obligé d’avancer à visage découvert. Mais voilà. On ne choisit pas ses sujets. On est choisi par eux. Alors courageusement David Thomas s’attèle à la tâche. Il lui faudra passer outre le sentiment de culpabilité à l’idée d’utiliser la maladie de son frère à des fins littéraires. Passer outre la peur d’écrire « un livre de plus ». Passer outre la peur de ne pas y arriver. Le livre s’ouvre sur une scène déchirante. À l’occasion d’un mariage des convives virevoltent une coupe de champagne à la main. Un homme seul « semblait enfermé en lui-même et répondre à une voix intérieure (…) Son masque était celui de quelqu’un qui a compris que plus rien ne changera, que c’est perdu, que c’est fini (…) Les convives le contournaient, l’évitaient ». Pendant presque quarante ans, Edouard va se battre contre la maladie. Et David Thomas va l’accompagner dans son combat. Son livre raconte les hospitalisations forcées, la culpabilité des proches, les cris, la violence, les mains qui tremblent, le regard hébété, la crasse.

Un calvaire

« Quand on a vu ça, on sait que rien n’est plus dégueulasse que la maladie mentale » confesse l’écrivain. Il ne cache pas être passé par tous les stades, de l’insouciance à la cassure inévitable pour sauver sa peau, en passant par l’aveuglement, le déni, l’illusion, l’évitement, la distance mais aussi « l’abattement, la tristesse, la colère, la thérapie, l’alcool, l’isolement le mensonge, la peur ». Il ne cache pas non plus le calvaire de sa famille. La permanence de ce qu’il appelle pudiquement « une sorte de brouillard perpétuel » qui recouvrait toute possibilité de joie. Edouard sera hospitalisé plusieurs fois à Sainte Anne puis à la clinique de Meudon. Il lui arrivera parfois de renouer avec le travail redonnant chaque fois espoir à ses proches avant de sombrer à nouveau.

Un frère est un livre sombre, terrible. Comment aurait-il pu en être autrement ? C’est aussi un livre solaire, poétique, qui retrace les jours heureux d’avant la maladie. C’est surtout une déclaration d’amour bouleversante à un frère disparu.

Un frère de David Thomas, Editions de l’Olivier. 144 pages

Un frère

Price: ---

0 used & new available from

Allemagne: face à l’AfD, le système se crispe

0
La chef de l'AFD Alice Weidel, Brelin, 15 septembre 2025 © News Agency Germany/Shutterstock/SIPA

L’Allemagne glisserait-elle vers l’autoritarisme? Par un curieux jeu d’alliances, les électeurs qui ont massivement voté à droite se retrouvent avec une coalition de centre gauche! Quant aux tentatives de museler l’AfD (Alternative für Deutschland, droite radicale), elles évoquent de plus en plus celles d’un État policier. Alain Destexhe raconte.


À force de lutter contre la résurgence fantasmée d’un Troisième Reich imaginaire, obsédée par le succès de l’AfD, l’Allemagne se transforme peu à peu en État autoritaire d’un nouveau type.

Reprenons la chronologie. Quelques semaines avant les élections législatives anticipées du 23 février 2025, le Bundestag vote une résolution non contraignante visant à limiter l’immigration, adoptée grâce au soutien de l’AfD, parti qualifié « d’extrême droite ».

Pour la première fois, le cordon sanitaire – le « mur de feu » (Brandmauer) – censé isoler l’AfD a été rompu. Les partis de gauche et les médias, scandalisés, amplifient la rhétorique antifasciste contre la CDU, le parti chrétien-démocrate. À les entendre, le 3ᵉ Reich n’est pas loin.

Le peloton d’exécution médiatique

Deux jours plus tard, sur le même thème de l’immigration, la CDU trouve un accord avec les autres forces politiques pour éviter l’appui de l’AfD. Mais Friedrich Merz, alors candidat au poste de chancelier, a senti passer le vent des balles du peloton d’exécution médiatique et la fin de sa carrière. Il jure qu’il ne fera plus jamais alliance avec l’AfD.

Viennent les élections, remportées par la CDU/CSU avec 28,5 % des voix, mais avec une nouvelle percée de l’AfD qui atteint 21 % et se place deuxième. Ensemble, la CDU et l’AfD disposent d’une large majorité au Bundestag ; leurs programmes sont compatibles sur de nombreux points, notamment sur l’immigration. Électoralement, cette coalition, conforme au vœu des électeurs, s’impose.

Le prix du soutien des Verts

Cependant, ces deux partis divergent sur l’Ukraine et le président Donald Trump exige une augmentation des dépenses militaires des pays de l’OTAN à 5% du PIB. Il n’y a cependant pas de majorité absolue dans le nouveau parlement pour voter cette augmentation massive, car l’AfD et l’extrême gauche (Die Linke) y sont hostiles.

A lire aussi: Iran: 45 ans d’infiltration en France…

Dès lors, après avoir obtenu un changement de la Constitution, l’ancien parlement – qui n’a donc plus de légitimité ! – approuve au cours de la période transitoire, une augmentation massive des dépenses militaires de 500 milliards d’euros sur douze ans.

Pour parvenir à ce résultat, le soutien des Verts (Die Grünen) était indispensable. Le prix à payer ? 100 milliards d’euros pour de nouvelles politiques climatiques, alors qu’ils viennent de subir une défaite aux élections (11,6 % des voix) !  L’Allemagne, dont l’électricité est la plus chère d’Europe et qui produit encore du charbon, durcit encore un peu plus ses politiques énergétiques. Qu’importe l’industrie allemande, la bonne conscience l’emportera !

Un gouvernement de centre gauche

Pour former une coalition avec seulement deux partis, la CDU n’a d’autre alternative que de s’allier avec le SPD, les sociaux-démocrates qui viennent de subir la pire défaite électorale de leur histoire (16,5 %). Mais comme Friedrich Merz a d’emblée exclu de gouverner avec l’AfD, le SPD parvient à imposer son programme. L’Allemagne, qui a voté à droite, se retrouve avec une coalition de centre gauche !  Les électeurs sont ainsi bafoués, ridiculisés, méprisés par un système politique et médiatique qui n’accepte plus la logique démocratique.

Le retour d’une police politique ?

En parallèle, les tentatives d’interdire l’AfD se multiplient. En mai 2025, le renseignement intérieur l’a classée comme « extrémiste de droite avéré ». Cette décision, contestée en justice, a été provisoirement suspendue par le tribunal administratif de Cologne, en attendant un jugement définitif. Si elle était confirmée, elle donnerait des pouvoirs très étendus à la police pour infiltrer l’AfD et écouter les communications privées de membres du parti. Pour « protéger la démocratie », l’Allemagne utiliserait ainsi les pouvoirs d’un État policier. Certains évoquent des méthodes dignes de la Stasi…

Maccarthysme à l’allemande

En juillet, un pas de plus vers l’État autoritaire a été franchi. En Rhénanie-Palatinat, un des Länder, le gouvernement local (SPD-Verts-FDP) annonce un gel des embauches de fonctionnaires pour les membres de l’AfD dans la fonction publique. Les candidats doivent désormais déclarer ne pas avoir été membre de ce parti au cours des cinq dernières années. Pour ceux déjà en place, l’appartenance à l’AfD peut constituer une faute disciplinaire. 

A lire aussi: Chili: le retour par procuration de Pinochet

Cette chasse aux sorcières évoque le maccarthysme. Certains rappellent même que dès 1933, les nazis avaient massivement exclu les communistes de la fonction publique… Ces mesures, ces menaces d’interdiction traduisent en fait une peur panique de l’AfD. Il s’agit de verrouiller le système en place plutôt que d’accepter le verdict des urnes. 

Censure sur les réseaux

À ces dérives, en fonction de l’article 130 du Code pénal, s’ajoutent les intimidations, les visites de la police, les poursuites judiciaires pour des post sur les réseaux sociaux comme avoir traité un ministre « d’imbécile », qualifiée une autre de « grosse » ou encore les fonctionnaires de « parasites », un post vu par quelques centaines de personnes à peine. Ces pratiques tendent à confirmer les fameux propos J.D. Vance (en février 2025, lors de Conférence de sécurité de Munich) constatant que la liberté d’expression est en recul en Europe. Toutefois, ces manœuvres ne semblent pas nuire à l’AfD. Les derniers sondages d’intention de vote la donnent au coude-à-coude avec la CDU, autour de 25 %, et parfois même devant.

Immigration et intégration: avant qu'il ne soit trop tard...

Price: ---

0 used & new available from

Égalité de tous devant l’impôt: l’autre séparatisme

0
Le chroniqueur Olivier Dartigolles © Hannah Assouline

La centaine de milliardaires que compte la France paie deux fois moins d’impôts que les autres contribuables. Ce tour de passe-passe fiscal prive le pays d’un pognon de dingue.


Cela paraît à peine croyable. À la lumière des travaux de l’économiste Gabriel Zucman – et de bien d’autres –, les ultra-riches ne paient pas, ou presque, d’impôt sur le revenu. Aussi, ils ne contribuent pas à la solidarité nationale au même titre que les autres catégories sociales.

Un premier chiffre : si tous nos milliardaires partaient s’installer demain dans un paradis fiscal, la perte de recettes pour le Trésor public ne serait que de 0,03 %. Vertigineux. Quand les ultra-riches se rémunèrent via des sociétés holdings pour faire écran à l’impôt, n’est-ce pas un séparatisme ? Face au principe d’égalité de tous face à l’impôt, inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, comment caractériser une telle situation ?

Un second chiffre : sur les 2 440 milliards d’euros de revenu national en 2024, la puissance publique a prélevé 1 250 milliards d’euros en cotisations sociales, TVA, impôts sur le revenu et sur les sociétés, taxe foncière et autres impôts divers. Soit un taux de prélèvement obligatoire de 51 %. C’est le prix de notre choix de société pour les retraites, la santé, l’éducation et la solidarité nationale. Les classes populaires s’acquittent de 45 % environ de leurs revenus en impôts et cotisations. On atteint les 50 % pour les classes moyennes. Puis, pour les 10 % les plus riches, on dépasse légèrement les 50 %. Enfin, si l’on retire l’ensemble des prestations sociales du montant d’impôt payé, le taux d’imposition des classes populaires est de 30 %.

A lire aussi, Stéphane Germain: Dépenses publiques: le crépuscule des magiciens

Pour les milliardaires, et ils sont les seuls dans cette situation, le taux de prélèvement obligatoire s’effondre à 25 %. Ils nous privent d’un pognon de dingue. La centaine de milliardaires que compte notre pays paient donc proportionnellement à leurs revenus deux fois moins d’impôt que la moyenne des Français. L’impôt sur le revenu s’évanouit au plus haut sommet des fortunes françaises en ne représentant que 2 % du revenu. Certes, l’impôt sur les sociétés qui absorbe 23 % de leurs revenus vient légèrement corriger cette estimation. Mais insuffisamment.

Comme l’observe Gabriel Zucman, « la conclusion est simple : les milliardaires ne paient aucun impôt d’un montant significatif autre que l’impôt sur les sociétés dont s’acquittent les sociétés qu’ils possèdent ». Mais ces sociétés étant très internationalisées, la moitié de cet impôt est acquitté à l’étranger. Ainsi, la contribution des milliardaires aux finances publiques ne s’élève pas à 25 % de leurs revenus, mais à seulement 13 %. Soit un taux inférieur à celui de toutes les autres catégories sociales.

Cette méga-optimisation est rendue possible grâce aux sociétés holdings. Elles reçoivent les revenus des milliardaires, principalement des dividendes. Et ces dividendes ne sont quasiment pas fiscalisés, quand un actionnaire ordinaire s’acquitte d’un impôt forfaitaire (flat tax) de 30 %.

Mettre fin à cette inégalité n’est en rien une « joie mauvaise » dirigée contre les super-riches, mais simplement l’exigence, fiscale et morale, de rétablir le principe républicain d’égalité devant l’impôt. Qui est pour ? Qui est contre ? Répondre à cette question va permettre une indispensable clarification politique. Si la société française est devenue une véritable cocotte-minute, c’est aussi au regard de cette réalité : les inégalités se creusent dramatiquement. Dangereusement. Notre peuple est un peuple politique. La passion française pour l’égalité constitue un pan essentiel de notre identité. La messe n’est pas dite.

La jizya invisible

0
Saint Denis, novembre 2020 © Michel Setboun/SIPA

Séparatisme. Quand la peur change de camp


L’idée que la France serait « islamisée » alimente à la fois les fantasmes les plus alarmistes et les dénégations les plus morales.

Pourtant, si l’on délaisse ces réactions réflexes pour adopter une perspective anthropopolitique — celle qui considère les formes profondes d’organisation du lien social —, une réalité moins spectaculaire mais plus décisive apparaît : notre société est déjà partiellement islamisée sur ses marges.

Cette islamisation procède d’un phénomène plus diffus : l’installation de schèmes culturels, hérités de l’histoire islamique, dans les zones où l’État s’est retiré, où le « nous » national se défait, et où se reconstituent, spontanément, des formes anciennes de hiérarchie et de domination.

Domination informelle

Dans cette perspective, la jizya — impôt traditionnel imposé aux non-musulmans dans l’islam pré-moderne — n’est pas seulement un vestige juridique appartenant au passé. Elle est la manifestation d’une structure anthropologique fondamentale: un groupe dominant exige des autres un tribut pour leur permettre d’exister sur son territoire.

Historiquement, la jizya n’était pas un simple impôt financier. C’était un rituel de subordination : un paiement qui signifiait la reconnaissance d’une supériorité politique et spirituelle. Ce qui importe ici n’est pas la théologie, mais la logique du pouvoir: l’idée que la présence des uns est conditionnée par la dette qu’ils doivent aux autres.

Or, dans certains territoires français, où l’État est devenu extérieur, où la police est vécue comme hostile, où le lien civique s’est dissous, ce schème ancien se réinstalle sous une forme inversée : non plus au bénéfice d’un pouvoir religieux, mais d’une contre-société juvénile ; non plus comme loi écrite, mais comme domination informelle ; non plus comme obligation spirituelle, mais comme tribut symbolique ou matériel que la société doit payer pour pouvoir circuler, travailler, vivre.

C’est cette réactivation silencieuse d’une logique pré-moderne — la jizya invisible — que le texte suivant analyse en profondeur.

La jizya invisible : domination inversée et crise du lien civique

Il est frappant de constater à quel point certaines réalités apparemment sans rapport — un impôt religieux médiéval et la délinquance urbaine contemporaine — peuvent, lorsqu’on en dégage la structure, révéler une parenté profonde. La jizya appartient certes au monde historique de l’islam pré-moderne. Mais elle appartient aussi, plus fondamentalement, à une anthropologie du pouvoir : elle exprime la manière dont une collectivité se représente sa supériorité, et la façon dont elle exige des autres un signe tangible de cette supériorité.

Ce qui nous intéresse ici n’est pas l’islam en tant que religion, mais la logique anthropopolitique qui s’attache à la jizya : celle d’une dette instituée, d’un monde divisé entre ceux qui sont chez eux — et qui font payer les autres pour entrer — et ceux qui doivent acquitter le prix de leur présence.

La jizya comme matrice symbolique : le monde structuré par la dette

Dans les sociétés pré-modernes, la dette n’est pas seulement économique : elle est politique, cosmique, moralement structurante. Elle ordonne le monde. La jizya, dans ce registre, institue une hiérarchie visible : un groupe central, légitime, une périphérie tolérée à condition de payer sa dette d’existence. Le paiement n’est pas une transaction : c’est un rituel de reconnaissance d’infériorité.

Ce schème anthropologique ne disparaît jamais totalement. Les croyances s’en vont, les structures demeurent. Il peut se vider de son contenu théologique, mais conserver son efficacité symbolique.

Or ce schème resurgit sous d’autres formes dans la France contemporaine.

Non parce que l’islam réactiverait mécaniquement ses formes anciennes, mais parce que la crise du monde moderne crée un vide où ces structures symboliques, disponibles dans les imaginaires culturels, peuvent se réinstaller.

Fracture d’appartenance : quand la société devient un extérieur

Pour comprendre les comportements délinquants actuels, il faut partir d’un fait massif : une partie de la jeunesse issue de l’immigration ne se pense pas comme appartenant à la communauté politique française. Elle est de fait française, mais ne se vit pas comme telle. Ce désajustement n’est pas seulement socio-économique ; il est anthropologico-politique. L’État n’est pas perçu comme “notre État”, mais comme une puissance lointaine, neutre ou hostile.

La police n’est pas une institution partagée, mais une force d’occupation. Les aides sociales ne sont pas un instrument de solidarité, mais une réparation minimaliste due pour des injustices anciennes. Dans cette configuration, le lien civique — qui suppose réciprocité, appartenance, responsabilité — s’effondre. Et dans cet effondrement, se glisse un rapport de dette inversée.

L’impensé de l’État social : l’aide comme tribut

L’État-providence repose sur une présupposition implicite : l’aidé appartient à la communauté, contribue à la mesure de ses moyens, et la solidarité reçue appelle une solidarité rendue. Or ce présupposé ne tient plus dans certains segments de la population.

L’aide sociale est vécue comme une jizya versée par une société coupable.

Coupable de la colonisation, coupable du racisme, coupable de l’échec scolaire, coupable des discriminations, coupable de l’état du monde — peu importe : l’essentiel n’est pas la factualité, mais la structure du ressentiment.

Cette aide cesse d’être un soutien : elle devient un dû. Et comme tout dû, elle n’appelle ni reconnaissance, ni gratitude, ni engagement. Cette logique explique un paradoxe majeur de l’État moderne : plus il donne, plus il nourrit le ressentiment, dès lors que l’appartenance symbolique n’est pas assurée.

La délinquance comme tribut informel

Dans certains territoires, la criminalité n’est plus seulement une transgression de la loi : elle devient un mode d’organisation du pouvoir. Elle instaure, à l’échelle locale, un système de prélèvement symbolique — parfois matériel — sur ceux qui sont perçus comme étrangers à l’espace social des jeunes dominants.

Le vol, l’intimidation, le racket, les agressions ne relèvent pas seulement du manque, mais de la reconnaissance inversée : c’est à la société de payer. Payer pour le respect. Payer pour avoir le droit de circuler. Payer pour exister dans un territoire qui vous est désormais disputé. C’est une jizya sans nom, sans texte, sans dogme — mais avec une évidence ressentie. C’est l’actualisation brute du schème ancien : « Nous sommes ici, vous êtes tolérés. » J’insiste sur ce point : la démocratie est fragile car elle suppose l’adhésion intérieure à une communauté de semblables.

Quand cette adhésion se défait, ce n’est pas seulement le respect de la loi qui vacille: c’est la possibilité même de faire société. Or nous assistons aujourd’hui à une démutualisation radicale:

• l’État n’est plus une institution commune,

• l’aide n’est plus un outil de solidarité,

• la loi n’est plus un horizon partagé,

• le territoire n’est plus un espace commun.

Dans cette brèche, se réintroduisent des formes anciennes de rapports sociaux, non démocratiques : la hiérarchie, le tribut, la domination symbolique. La modernité ne recule pas devant l’islam: elle recule devant la désappartenance.

La crise du “nous”

Le parallèle entre jizya, délinquance et assistance sociale révèle une vérité plus large : la France ne souffre pas d’un problème religieux, mais d’un problème de communauté politique. Là où l’appartenance se défait, la dette imaginaire renaît. Là où le “nous” disparaît, la société redevient une juxtaposition de groupes — certains exigeant des autres un tribut pour accepter leur présence.

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas un conflit de religions, mais une crise de l’intégration politique, où les formes archaïques du rapport de force trouvent un terrain pour s’actualiser. C’est cette crise que je nous invite à comprendre : l’effondrement du lien civique comme matrice de toutes les déviations présentes — y compris celles que nous croyions reléguées aux marges de l’histoire.

La société malade

Price: ---

0 used & new available from

Vengeance au poing

0
La journaliste Émilie Lanez © JF PAGA

Hervé Bazin: de Sainte-Anne au restaurant Drouant ?


C’est une œuvre qu’on lisait au collège. Les professeurs raffolaient de Vipère au poing, roman d’Hervé Bazin, et de son héroïne Folcoche, la mère mauvaise. Style sec, assez dur, et surtout un portrait au vitriol de cette femme qui martyrise ses trois enfants, dont le surnommé Brasse-Bouillon, narrateur contant les souffrances corporelles et psychologiques subies. Folcoche n’est pas Médée, elle ne tue pas ses enfants, mais c’est presque pire, elle les fait souffrir dans une vaste demeure provinciale transformée en univers concentrationnaire. C’est sa seule jouissance. Brasse-Bouillon lui résiste. Le garçon a du caractère et du courage. Il ne ressemble en rien à son père, veule et transparent, qui préfère collectionner les mouches plutôt que d’affronter sa déglinguée d’épouse.

A lire aussi: Deux nouveaux Immortels

Succès de librairie

Ce violent roman d’apprentissage plaît à l’Éducation nationale car il montre la bourgeoisie sous un jour peu flatteur, où la moisissure des esprits discrédite une classe sociale jugée corrompue. Le succès de ce roman, publié en 1948, est fulgurant – 5 millions d’exemplaires vendus à ce jour. Folcoche devient Alice Sapritch le temps d’un téléfilm, en 1971 : une femme aux traits peu gracieux et à l’âme noire. L’héroïne d’Hervé Bazin est devenue le parangon de la mère sadique.

L’auteur se nomme en réalité Jean Hervé-Bazin. Il n’est pas tout jeune – né en 1911 – quand Grasset, l’éditeur qui vend des romans comme on vend des savonnettes, décide de publier le manuscrit. Il le rajeunit de quelques années, car c’est le cri de rage d’un jeune homme contre un père dévalorisé et une mère castratrice. Ce premier roman se veut entièrement autobiographique. D’aucuns considèrent qu’il faut attendre que la mère soit morte pour écrire efficacement. Hervé Bazin, lui, écrit pour tuer symboliquement la mère. La littérature a tout à y gagner. Mais Folcoche n’est pas Paule Guilloteaux, la mère de Jean et de ses deux frères. Elle est certes instable, maniaque, peut pincer sa progéniture, lui imposer la disette – ces notables de province ont des problèmes d’argent –, elle enferme tout à clef, même certains membres de sa famille, mais ce n’est pas l’ogresse décrite par son fils. Il a grossi le trait, et pas qu’un peu. Le futur président de l’académie du prix Goncourt, l’écrivain aux romans à gros tirages, le critique craint, bref l’homme qui règnera sans partage sur les lettres françaises, ferraillant contre Alain Robbe-Grillet et la bande du Nouveau Roman, invité perpétuel de l’émission Apostrophes, cet homme-là est un menteur, manipulateur, mythomane. Pire, c’est un faussaire, kleptomane, repris de justice, usurpateur d’identités, amant compulsif, interné psychiatrique. Son itinéraire pourrait se résumer ainsi : de Saint-Anne au restaurant Drouant.

Crime littéraire

Émilie Lanez a enquêté sur ce cas singulier déclaré « psychopathe constitutionnel » par les psys. Elle a retrouvé les témoins, a arpenté les lieux de ce crime littéraire. Elle a consulté les archives de la préfecture de police de Paris. Le dossier Bazin, malgré de nombreuses pièces effacées par l’intéressé lui-même, est consternant. L’auteure révèle une famille dévastée par ce roman. Un roman qui n’est pas autobiographique, là est la faute majeure de Jean Hervé-Bazin. On peut tout inventer – Clara Malraux revendiquait pour l’écrivain d’être mythomane – mais l’ouvrage ne doit pas être estampillé autobiographique. Le livre-enquête de Lanez intitulé Folcoche n’est pas manichéen. Elle parvient à montrer que l’écrivain retors était mu par un irrépressible désir de vengeance contre les Guilloteaux, en particulier Paule, la figure dominatrice. On apprend que ses parents sont partis à Shanghai, les confiant, lui et ses frères, à sa grand-mère puis à sa tante. Jean Hervé-Bazin a souffert d’une sorte d’abandon, d’autant plus qu’il fut trépané à la suite d’une otite mal soignée. Il ne pardonna pas non plus d’être privé de sa part d’héritage. Le succès littéraire lui a permis d’assouvir une vengeance venue de loin. Hervé Bazin, neveu de l’académicien René Bazin, fils de magistrat, petit-fils de sénateur, a assurément vrillé, mais non sans raison. Sa tête de Frankenstein à la drôle de coupe de cheveux couleur jais cachait de profondes cicatrices intérieures. Lorsqu’il apprend que le manuscrit de Vipère au poing est accepté, il déclare à son frère Pierre : « Il faut le dire, j’ai besoin d’un peu de scandale pour hausser la voix et me faire entendre à mon heure, je sais d’avance que la famille va rugir. Aucune importance ! C’est ma petite revanche ! Et je me marre à l’idée de gagner de l’argent pour la première fois sur le dos de ma mère. » L’argent, maître-mot dans cette histoire ? c’est probable. Avec un retournement de situation que je vous laisse découvrir. On n’est plus chez Bazin mais chez Balzac.

A lire aussi: «Le Dernier tango à Paris» ou le scandale permanent

Folcoche, personnage d’encre a-t-elle dévoré Laure Guilloteaux ? On voit cette dernière errer dans une maison en ruine, pouilleuse depuis la mort de son mari. Sa volonté reste cependant intacte quand le pognon est en jeu. Elle ne sombre pas totalement, elle qui calmait ses fils trop turbulents à table en leur piquant le dos des mains avec sa fourchette. Rien n’est simple dans cette histoire, Émilie Lanez le montre avec objectivité. Paule, au fond, n’est plus depuis longtemps, et le triomphe de Folcoche, offrant la notoriété, l’argent et la stabilité à son enfant malade n’est pas pour lui déplaire. Le sacrifice maternel est sans limite. Comme peut l’être l’attitude scandaleuse d’un fils. Il suffit de relire Ma mère de Georges Bataille pour s’en convaincre.

Au soir de sa vie, Paule trouve refuge au domicile de l’écrivain. Bazin, pervers narcissique, l’accueille le visage grave. Il convoque des reporters de Paris-Match pour photographier l’agonisante. Lanez décrit la vieille dame « bouche desséchée entrouverte, derniers cheveux collés sur son crâne, mains crispées ». Bazin prend la pose. L’écrivain est un monstre froid.

Émilie Lanez, Folcoche, Grasset, 2025. 192 pages.

Moll face aux « violences policières »

0
© Fanny Degouville / Haut et court

Police coupable, forcément coupable…


Paris, 8 décembre 2018. La famille Girard, originaire de Saint-Dizier en Haute-Marne – ville en difficulté économique malgré l’implantation de la BA 113, dotée du chasseur Rafale, fleuron technologique de l’Armée de l’air – se rend à Paris pour participer à une manifestation du mouvement des gilets jaunes. Détendus et calmes, la mère, ses deux fils, sa fille et son compagnon Rémy chantent avec entrain Siffler sur la colline, de Joe Dassin, durant leur trajet vers la capitale. Malheureusement, le fils aîné, Guillaume, 20 ans, est grièvement blessé par un tir de LBD en pleine tête, tandis que Rémy est arrêté puis condamné à trois mois de prison.

A lire aussi: Le jaune de la discorde

Avec cette huitième fiction, Dominik Moll, réalisateur intéressant mais jamais totalement convaincant, décide d’aborder le sujet des violences policières. Il suit l’enquête menée par Stéphanie, commandant de police à l’IGPN[1], interprétée par Léa Drucker, une nouvelle fois juste et remarquable. Servi par une mise en scène sèche et rigoureuse, par des cadres au cordeau, par la belle lumière du chef opérateur Patrick Ghiringhelli et par un montage ingénieux et captivant, le film s’impose comme un polar tendu et nerveux.

Une œuvre politique fragile

C’est également une œuvre politique ambiguë qui aurait pu être précise et nuancée, mais qui se trouve, selon moi, desservie par les biais idéologiques de son réalisateur: la police y est présentée comme violente envers les manifestants et les habitants des banlieues, et comme bénéficiant d’une forme d’impunité en raison du poids de ses syndicats et de la volonté supposée des autorités politiques et judiciaires de minimiser ces faits.

A relire, Elisabeth Lévy: Flics Lives Matter

Les bavures existent et sont parfois reconnues. Des policiers sont incarcérés, et l’affaire Nahel en est une illustration, même si elle demeure très controversée. Mais la police peine également à assurer la sécurité, l’ordre et le calme républicains, notamment faute de soutien suffisant.

La faiblesse d’un récit   

Dommage que la belle facture cinématographique de Dossier 137 soit affaiblie par quelques phrases appuyées visant la police, les élites économiques ou les autorités. La faiblesse du film tient surtout à une scène peu crédible, véritable coup de force scénaristique : la présence, derrière une fenêtre du troisième étage d’un grand palace, d’une femme de chambre noire qui a filmé la scène et permet d’étayer l’accusation…

Le coup de force scénaristique a toujours pour fonction de servir une démonstration. Pourtant, la force et la subtilité d’un récit, la multiplicité des points de vue et une mise en scène attentive à révéler le réel devraient suffire. Dommage : il semble difficile pour Dominik Moll de passer du statut de réalisateur à celui de cinéaste.

1h55. Sortie en salles le mercredi 19 novembre 2025


[1] IGPN : Inspection générale de la Police nationale. Service du ministère de l’Intérieur chargé de contrôler l’action des policiers, d’enquêter sur les manquements éventuels et de veiller au respect de la déontologie.

Camille Étienne ou le non-sens écolo

0
DR.

Les révolutionnaires du climat passent leur temps à tordre les études scientifiques pour les transformer en arguments d’autorité


Fête de L’Humanité, septembre 2025. Camille Étienne participe à une table ronde, intitulée « Reculs environnementaux : comment lutter ? » où elle déclare : « Ce qu’on fait [nous les activistes], c’est uniquement de dire “on écoute la science”, on écoute l’alerte unanime des meilleurs scientifiques mondiaux qui nous disent “nous sommes en train de sortir d’une zone de sûreté pour l’humanité”. » La jeune militante fait alors référence à une étude du Stockholm Resilience Center, publiée en 2009, qui a établi neuf limites planétaires, comme le changement climatique, l’acidification des océans, le cycle de l’azote et du phosphore, ou la perte de biodiversité… Poursuivant sur sa lancée, elle s’exclame : « On en a déjà dépassé six. Cela devrait suffire à créer un soulèvement ! » Voilà donc une étude scientifique transformée en bréviaire de la rébellion. On ne rappellera jamais assez à quel point cette foi placée dans un papier scientifique trahit l’esprit même de la science. D’abord, Camille Étienne oublie qu’une étude scientifique est, par définition, discutable. Celle-ci l’est à plus d’un titre. Pour ne prendre qu’un seul exemple, l’une des « limites » concerne la pollution chimique. Les auteurs de l’étude décrètent qu’elle est franchie dès lors que l’innocuité d’une nouvelle substance synthétique n’a pas été démontrée. Comme ce travail n’a pas été fait pour toutes les substances inventées par les chimistes, ils concluent que la limite est dépassée, depuis longtemps. Mais c’est absurde ! Ce n’est pas parce que cette innocuité n’a pas été formellement démontrée que l’humanité est en danger. Ensuite, même si ce travail était irréprochable, il n’aurait aucune portée prescriptive. La science cherche à dire ce qui est, non ce qu’il faut faire. L’idée qu’une étude scientifique puisse à elle seule justifier un soulèvement populaire – contre quoi, d’ailleurs ? – relève donc du non-sens. Malheureusement, Camille Étienne, qui ne comprend pas grand-chose à la science, s’en sert comme alibi pour ses aspirations révolutionnaires.

Dépenses publiques: le crépuscule des magiciens

0
OpenAI / Causeur.

Après quarante ans d’addiction à la dépense publique, la France est incapable de se serrer la ceinture. Le débat budgétaire ne reposant que sur l’argent et la pensée magiques, les sources d’économies proposées sont dérisoires et les hausses d’impôts inévitables. Tel est l’héritage d’une extrême gauche nommée PS.


En mettant en cause le tropisme français pour la dette, les déficits et donc la dépense publique irraisonnée, François Bayrou a déchiré pendant quelques jours le voile impudique de notre irresponsabilité collective. Panique chez les chamanes en charge de notre culture économique, le pot aux roses (socialistes) menaçant d’être découvert, il était nécessaire d’en remettre un coup sur le druidisme financier et les fantasmes comptables qui guident nos responsables politiques, médiatiques ou syndicaux depuis quatre décennies.

Harry Potter à Bercy

Pour ces sorciers, nos déficits n’ont bien sûr rien à voir avec le niveau de nos dépenses – jamais à la hauteur des véritables besoins d’une population victime, à les entendre, d’une austérité ultra-libérale – mais tout avec le niveau, anémique, des recettes, grevées des fameux « cadeaux aux riches ». Et que je te sors la taxe Zucman de mon chapeau (ça change de l’antienne du retour de l’ISF), mais ça ravit toujours le même public : ceux qui ne seront pas concernés ou n’ont jamais créé une entreprise. Un bon impôt est en effet celui payé par les autres. Faire remarquer aux adorateurs du percepteur les différents records d’inspiration soviétique que ce pays affiche – 57 % du PIB consacré aux dépenses publiques ; un taux de prélèvement obligatoire himalayesque (43 %) ; 10 % des plus riches qui paient 75 % de l’impôt sur le revenu – vous vaudra d’être souffleté à coups d’amulettes. Préparez-vous à voir votre poupée vaudou transpercée de multiples aiguilles s’il vous prenait l’idée saugrenue de vous assurer que les « zucmanolâtres » savent distinguer revenus du patrimoine – Éric Coquerel, LFiste et président de la commission des Finances à l’Assemblée, lui, ne le sait pas. C’est un peu comme si votre garagiste ignorait la différence entre un pneu et une boîte de vitesses, mais c’est aussi une bonne illustration de l’incurie globale. C’est à la hache que la figurine à votre effigie sera nuitamment coupée en deux, si vous vous aventuriez à souligner que les inégalités en France figurent dans la moyenne basse de l’Union européenne et qu’elles n’ont pas beaucoup évolué depuis 2017. Elles sont stables pour les revenus et ont enregistré une hausse modérée en termes de patrimoine, une augmentation massivement liée à celle de l’immobilier, elle-même corrélée à la politique de taux d’intérêt très faible… inconsciemment plébiscitée par tous les Français, puisque ces taux bas nous ont permis d’accumuler déficits et dettes bon marché. Alors certes, que certaines optimisations fiscales à base de mystérieuses holdings (ça sonne un peu comme hold-up) puissent être reconsidérées, pourquoi pas. Espérer en retirer plus d’un milliard par an, alors que nous sommes face à un déficit récurrent de 170 milliards, c’est nommer Harry Potter à Bercy. Une pensée magique dans laquelle on confond millions et milliards allègrement. Pourquoi ? Parce qu’on s’en fout.

A lire aussi, Jean-Jacques Netter: Le mur des comptes

Autre cible démagogique du vaudouisme franchouillard, les rémunérations des élus et autres ministres seraient exorbitantes. « On n’a qu’à commencer par faire des économies, là. Non, mais c’est un peu vrai ? » Édith Cresson, jadis célèbre pour la brièveté de ses responsabilités de Premier ministre — un bail emphytéotique désormais aux yeux des Attal, Barnier, Bayrou, Lecornu –, Édith, donc, ne se vit retirer son chauffeur qu’en 2016, soit vingt-quatre ans après sa sortie de Matignon. On peut en faire des gorges chaudes sur les réseaux sociaux, le nouveau zinc depuis la disparition des bistros, mais penser trouver là des sources d’économies significatives ressemble à une échappatoire désespérée. Nos ministres et nos députés sont plutôt moins bien rémunérés qu’ailleurs et le coût global de notre démocratie (présidence de la République, Assemblée, Sénat, tous élus locaux confondus) s’élève à 3 milliards d’euros, sur un total de dépenses publiques supérieur à 1 700 milliards : 0,2 %. O.K. ? Une baisse de moitié découragerait définitivement tout candidat un peu cortiqué à des responsabilités électorales, sans rien régler à nos déficits.

Économies sur l’immigration: pas de miracle

Les étrangers et leur protection sociale – choquante lorsque non assise sur des contributions ou supérieure à celle des citoyens français – recèlent une piste plus sérieuse d’économies, pourtant âprement non débattue (10 milliards ? plus ?). Mais elle ne constitue en rien une baguette magique qui permettrait d’épargner aux Français des efforts significatifs. À commencer par ces satanées retraites auxquelles la France consacre la bagatelle de 22 % de ressources supplémentaires qu’ailleurs – 14,5 % du PIB chez nous, 11,9 % chez nos voisins, soit une différence de 75 milliards (!). Non, le système de retraite par répartition n’est pas sauvable, ni à 62, ni à 64, ni même sans doute à 68 ans (et encore moins à 60 !). Au demeurant, les Français le savent parfaitement, puisqu’ils ont un taux d’épargne quatre fois plus élevé qu’aux États-Unis et supérieur à l’ensemble des pays comparables. Ils votent donc, en secret, pour la capitalisation tout en exigeant le renflouement du Titanic de la répartition, dont l’équation démographique est mathématiquement intenable : trop de vieux, qui vivent trop longtemps sans avoir fait assez d’enfants. Au secours Harry Potter !

Rétive à se serrer la ceinture après quarante ans d’addiction à la dépense publique, la France se raconte à elle-même des billevesées. Concluons par l’une des meilleures blagues du paysage politico-médiatique : non, le Parti socialiste français n’est pas un parti « social-démocrate ». Cherchez ailleurs en Europe ou dans le monde un mouvement prônant la taxation frénétique de toute réussite, la hausse infinie des prélèvements obligatoires, l’extension sans limites de l’intervention de l’État, l’ignorance de tout péril migratoire ou sécuritaire – vous ne trouverez que des mouvements classés à l’extrême gauche. Justice fiscale ! Pour le PS, comme pour toute la gauche, il n’y a qu’en matière de fiscalité que la justice s’apparente à une matraque. Tout en ayant perdu la moitié des élections, c’est pourtant lui qui nous aura gouverné – et tapé fort – de 1981 à 2025 inclus. Si ça, c’est pas de la vraie magie…