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Le chant des grenouilles

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Jeudi 15 avril au matin, une cinquantaine d’étudiants d’extrême-gauche a bloqué les portes de Sciences Po Paris, 27 rue Saint-Guillaume. Face à ce coup de force, la direction a décidé dans un premier temps de fermer son campus et de faire passer les cours en « distanciel ». L’agitation militante a duré jusqu’à l’intervention d’une trentaine d’étudiants de la « Cocarde étudiante » et de « Génération Z », vers 15h, suivis des forces de police, qui ont rétabli l’ordre et dégagé le blocus. Un étudiant désœuvré a assisté aux évènements.


Je me promène, comme chaque matin, sur le boulevard Saint-Germain. Je n’apprécie guère ce boulevard, en raison de sa beauté : un boulevard prend déjà assez de place en soi, mais s’il a en plus l’orgueil d’être beau ! Même les pigeons y sont plus fiers qu’ailleurs. Je tourne, après un abribus, dans la rue Saint-Guillaume. J’entends de l’agitation, et vois une foule amassée dans cette voie à sens unique. Mais que se passe-t-il ? La foule – des jeunes – est amassée devant Sciences Po, quelle surprise ! Il se trouve que je suis moi-même étudiant, je me dirige vers l’entrée, et tente de franchir le seuil de l’établissement, mais une grosse poubelle, une barrière de chantier et un groupe d’étudiants souples se présentent au travers de mon chemin. Ils bloquent l’accès, impossible de pénétrer dans mon école.

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Je me retrouve bête et inquiet. Ciel ! Pour quel légitime motif paralyse-t-on une grande école et empêche-t-on les jeunes d’y étudier ? Quel danger, quel malheur, quelle catastrophe imminente peuvent provoquer une telle initiative ? Quel risque d’effondrement, quelle fuite de gaz, quel ogre barbaresque tapi dans un couloir méritent que l’on en ferme ainsi les portes ?

Une jeunesse bien sûre d’elle

Gagné par l’angoisse, je m’apprête à fuir la rue Saint-Guillaume en courant, quand la foule – en réalité des bloqueurs antifascistes – s’anime tout à coup et commence à entonner ses slogans : « La jeunesse emmerde le Front National ! » Puis, je lis les banderoles affichées par les militants : « Féministes antifascistes »« Pas de quartier pour les fachos ». Le blocus était donc organisé contre l’extrême-droite ! L’extrême-droite ? Mais qu’avait-elle encore fait ? Elle s’était qualifiée au second tour de la présidentielle par la voie des urnes, sous les traits trompeusement populaires de Marine Le Pen…

Pas d’effondrement, pas d’incendie : soulagé ! Seulement le processus « démocratique », et une jeunesse un peu trop sûre d’elle… Si sûre d’elle, qu’elle s’autorise à utiliser la force contre le droit, à s’abroger le monopole de la légitimité et de la justice, à s’accorder le pouvoir de décider pour tous les autres étudiants. 

Je ne connais, dans tout le règne animal, qu’un exemple équivalent d’orgueil : il s’agit des batraciens, qui, malgré leur petitesse, osent condamner nos nuits à l’insomnie.

Se mouiller pour nos principes

Mais qu’importe ! Si ce n’est que cela, l’ordre et la justice pourront vite être rétablis, pensé-je. La police va être rapidement appelée par la direction, et le blocus rompu, n’est-ce pas ? J’espérais alors voir une secrétaire lancer du pain aux bloqueurs pour faire diversion, tandis que notre directeur les attraperait par les pattes, comme pour tous les batraciens. J’imaginais déjà les mille tactiques possibles, les filets et autres épuisettes. Mais c’est finalement une trentaine de militants de la « Cocarde » et de « Génération Z » qui interviennent, vers 15h, suivis des forces de police.

Le tintamarre a donc duré toute la matinée. Quelle victoire symbolique ! Et combien de temps le blocus aurait-il duré, sans l’initiative des militants de droite ? Les bloqueurs étaient extrêmement joyeux, et satisfaits de se retrouver devant Sciences Po, leur nouvelle conquête, leur nouveau marais toute la matinée. 

Les grenouilles sont un animal dur à attraper, du fait de leurs jambes puissantes. Il n’en reste pas moins que quand on est attaché à la démocratie, à la liberté et au droit, il faut être prêt à les défendre, même s’il faut pour cela se mouiller. Ne laissons pas les principes couler dans la vase.

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Pendant le blocus, un ami étudiant chinois a surgi dans mon dos et m’a interrogé : 

« – Que se passe-t-il ? » 
« -Le campus est bloqué par des étudiants au nom de la lutte contre la radicalité politique »
« – Est-ce en privant autrui de ses droits, que l’on préserve la justice ? »
« – Le champ de vision des grenouilles est trop réduit pour leur permettre de bien percevoir leur environnement »
Conclusion de mon ami: « – Si les grenouilles parlent plus fort que le sage, ce n’est pas parce qu’il a moins raison qu’elles, mais parce qu’elles se savent incapables de l’imiter. »

J’ai à ce moment-là laissé mon ami chinois à ses sagesses, et suis retourné sur le boulevard Saint-Germain. Les grenouilles allaient vite quitter les portes de Sciences Po, pour rejoindre sur le trottoir des orgueilleux leurs camarades les pigeons.

“Et il y eut un matin” d’Eran Kolirin: un film tendancieux mais intéressant

Le dernier film d’Eran Kolirin, “Et il y eut un matin”, présenté au dernier festival de Cannes et qui sort en salles cette semaine, illustre le dilemme du cinéma israélien contemporain, tiraillé entre la volonté d’aborder des sujets de société, souvent avec talent et originalité, et celle de plaire aux médias et aux jurys internationaux, en cédant au narratif simpliste de “l’occupation” et au parti-pris pro-palestinien.


Le film raconte le séjour mouvementé d’un jeune Arabe israélien (interprété par Alex Bakri) dans son village natal, à l’occasion du mariage de son frère. À la suite du blocus imposé par l’armée israélienne, ce séjour va se prolonger et donner lieu à de multiples événements dramatiques.

“Et il y eut un matin” est l’adaptation du roman éponyme de Sayed Kashua, dont la traduction française était parue en 2006. Dans une récente interview au journal Le Monde, Kolirin déclarait : “Les Arabes d’Israël sont les invisibles de notre pays. Ils vivent en démocratie, mais n’ont pas les mêmes droits que les autres, ils se trouvent coincés dans une position intenable et s’en sentent coupables vis-à-vis des Palestiniens de Cisjordanie. Leur identité est ainsi mise à mal. Le seul territoire qu’il leur reste est leur maison”.

Rapports tendus

De fait, le film se déroule presque entièrement dans le village, dont la localisation géographique n’est pas claire. S’agit-il d’un village arabe israélien, comme le laisse comprendre le fait que Sami et sa famille sont Israélien? Mais alors, pourquoi l’armée érige-t-elle un barrage à l’entrée du village? Cette incohérence génère de nombreuses autres erreurs.

Autant le film est incohérent et tendancieux lorsqu’il parle d’Israël et de son armée, autant il est juste et sincère quand il parle des Arabes israéliens et de leurs problèmes. La question essentielle – et très actuelle – que le film aborde de manière authentique et talentueuse, est celle de la violence interne à la société arabe. Il la relie, avec une grande finesse, à celle des relations difficiles entre les hommes et les femmes, illustrées par les rapports très tendus entre Sami et sa femme, mais aussi entre son frère et sa jeune épouse, qu’il refuse de rejoindre le soir même du mariage.

A voir, à la rigueur…

A travers le thème du désir féminin et de l’incapacité des hommes de communiquer avec leurs épouses, le film pose ainsi la question essentielle du rapport homme-femme dans le monde arabe, et de la violence qui découle largement de cette incapacité de parler – et d’accepter l’altérité des femmes, mais aussi de l’autre en général et en particulier des Israéliens, perçus uniquement à travers le prisme de “l’occupation”.

Un film qui donne à réfléchir.

Quand la politique s’efface

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J’ai beau interroger ma mémoire fatiguée, elle ne me dit pas quand j’ai pour la première fois croisé Elisabeth Lévy, mais un peu de réflexion me donne le sens de ma relation avec l’entreprise dont elle est devenue la patronne.


Le contexte de cette relation est le creux, la désorientation qui a suivi la décolonisation, l’éloignement rapide d’un 68 plus symptomatique que productif, et le tournant antitotalitaire d’une partie de la gauche qui ne se reconnait pas dans le « Pogramme commun ». A ce moment la question de l’Europe et de la critique de l’européisme a pris une nouvelle importance, avec des figures comme Séguin et Chevènement, voire Pasqua qui n’ont été que provisoirement des repères pour nous.

Si la question qui depuis nous a accompagnés et même habités est celle de l’ébranlement, voire de l’effacement de la politique, j’ai le sentiment que Causeur  en a fait son affaire, étant à cet égard le poil à gratter et même le fer dans la plaie.

Le tournant sociétal

Le « défaut » de la politique, sa perte de signification a commencé quand Mitterrand a mis la politique française sous contrôle européen après l’échec de ce que le Programme commun l’avait obligé à essayer d’abord. C’est en contrepartie de cette privation de marge de manœuvre que l’on a vu les problèmes de morale sociale prendre une importance nouvelle : la tant célébrée abolition de la peine de mort, l’égalité homme/femme, les questions de la « fin de vie », de mariage et de procréation où Causeur a pu, à propos du féminisme surtout, déployer son anticonformisme.

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Le macronisme, en mettant fin à la vieille dualité gauche/droite, s’inscrit dans cette ligne comme dans son nid. Le tournant « sociétal », il en profite, le prenant comme une évidence sans l’assumer  clairement. On peut rapprocher ce passage d’une politique « objective » qui confronte les intérêts à une politique des sentiments au fait que Macron a souvent prononcé des discours importants dans un cadre qui leur ajoute un supplément de signification. C’est à Versailles, à la Sorbonne, aux Invalides qu’on énonce des programmes. Un peu de la même manière on donne une importance symbolique à des échanges « en vidéo » d’une productivité douteuse avec d’autres grands de ce monde. Manière en tout cas de chercher sa légitimité hors du système représentatif qui la fonde légalement. Tendance « idéaliste » qu’a consacrée le traitement du covid et le « quoi qu’il en coûte ». La politique gouvernante s’est alors affranchie de contraintes qui l’obligeaient à se définir.

Inquiétude généralisée

Quant à Causeur il me semble qu’un de ses choix constants est de refuser les comportements d’épurateur, de ne pas se situer négativement, de suggérer que même ceux que les honnêtes gens proscrivent, comme Sarkozy, Zemmour voire Marine Le Pen peuvent à l’occasion être utiles. Ce décentrement explique le peu d’intérêt de la publication pour le président lui-même et l’attention portée à des « périphériques ». De cette « politique d’ouverture » participe aussi l’orientation vers des objets comme Notre-Dame ou Molière, qui n’est pas sans analogie avec la manière qu’a Macron de donner une enveloppe culturelle à ses interventions.

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La fin de campagne actuelle met en vitrine un résumé et une caricature de notre répertoire politique érodé : autour d’un quasi-élu en perte de vitesse, et d’une Valérie Pécresse qui lui ressemble trop, les autres paraissent soit symboliser comme Marine le Pen, l’extériorité par rapport aux jeux du pouvoir, soit, comme les ex-trotskistes, illustrer surtout le passé et même les archives, de notre vie politique, donc sa (faible) productivité.

L’inquiétude qui nous tourmentait déjà il y a quarante ans non pour telle ou telle idéologie mais pour la chose publique elle-même, cette inquiétude n’a pas été surmontée, elle s’est même généralisée.

Le grand remplacement dans les urnes

En 2022, Mélenchon apparait comme le candidat du vote musulman…


Comme chacun le sait, le grand remplacement est un fantasme. Il n’existe pas de rues, de quartiers, de villes ou même de départements ayant vu leur population radicalement changer de visages, de mœurs, de religion. Pourtant, Jean-Luc Mélenchon a fait dans ces quartiers, ces villes, ces départements, des scores qui vont bien au-delà de tout ce qu’il aurait pu espérer avec l’ancienne population qui, rappelons-le, n’a pas été remplacée.

Quasiment élu au premier tour en Seine-Saint-Denis !

Trêves de balivernes. Les discours de Mélenchon sur la « créolisation », ses marches avec l’ex-CCIF – son successeur, le CCIE (Collectif contre l’islamophobie en Europe) l’en a d’ailleurs remercié en appelant les musulmans à voter pour lui – , la complaisance de son mouvement (LFI) avec les représentants musulmans dans les endroits où ils peuvent faire ou défaire un maire ou un député, ont porté leurs fruits. Il suffit de regarder les pourcentages de votes pour le candidat d’extrême-gauche dans les villes et les départements qui ont vu exploser leur population de confession musulmane. En Seine-Saint-Denis, Mélenchon est premier dans… 37 des 40 communes du département et finit à 49,3 %. À Saint-Denis : 61 %. À Bobigny, Clichy-sous-Bois et Aubervilliers : 60 %.

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Les députés Jean-Luc Mélenchon et Danièle Obono, sur les bancs de l’Assemblée nationale, Paris, 22 mars 2020 © LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA

Le Val de Marne a également donné Mélenchon vainqueur, avec 32,6 % des votes. Ivry sur Seine, mairie communiste qui a vu son candidat naturel, Fabien Roussel, atteindre laborieusement le score de 4,4 %, hisse Mélenchon à 48,7 %. Toutes les villes réputées pour l’importante augmentation d’une population immigrée d’origine extra-européenne et de confession musulmane ont donné Mélenchon très largement vainqueur du premier tour : Roubaix à 52,5 %, Trappes à 60 %, Toulouse à 37 %, Strasbourg à 35 %, Marseille à 31 % (et beaucoup plus dans les quartiers nord). Un sondage indique que sept musulmans sur 10 ont voté pour Mélenchon en 2022 contre à peine quatre sur 10 en 2017. L’indigéniste Houria Bouteldja s’est réjouie des résultats de celui qu’elle considérait déjà comme « un butin de guerre ». Elle appelle maintenant à voter Macron aux présidentielles pour « l’écraser » ensuite aux législatives en favorisant l’alliance de l’Union populaire de Mélenchon et de ce qu’elle appelle les « forces de résistance », c’est-à-dire, dans son esprit, les représentants politiques communautaristes musulmans ou les représentants politiques islamo-compatibles.

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Comme Jean-Paul Brighelli, je remercie les candidats de gauche qui n’ont pas permis que Mélenchon soit au second tour ; comme lui, je constate que l’électorat du candidat LFI est disparate pour ne pas dire étrangement hétérogène. D’un côté, les électeurs de confession musulmane, les « communautaristes en quête de charia ». De l’autre, les pseudo-révolutionnaires de toute obédience, anciens soixante huitards en mal de barricades, étudiants intersectionnels et défenseurs de la veuve lesbienne, de l’orphelin trans et du « racisé » discriminé, auxquels s’ajoutent les universitaires “éveillés” à toutes les causes victimaires et les écologistes rousseauistes déçus par Jadot. Les ressorts du vote d’une certaine jeunesse estudiantine restent pour moi mystérieux. Si je conçois son attirance pour le discours furieux de Jean-Luc Castro Mélenchon, pour sa vision démagogiquement partageuse du monde et pour sa récente soumission à l’écologie radicale, je ne comprends pas comment cette jeunesse soi-disant féministe, anti-patriarcale et opposée à la « domination masculine » a pu se choisir comme héros l’allié d’une religion qui promeut la charia où et dès qu’elle le peut. Comment est-il possible que de très jeunes électrices vent debout contre le patriarcat occidental moribond aient pu voter pour celui qui semble promettre aux musulmans de ne pas entraver leur marche vers un avenir radieux empli de femmes voilées soumises à leurs maris et quasiment interdites de vie sociale à la française ?

Macron à la récupération

Emmanuel Macron a lui aussi compris qu’il y avait des voix à aller (re)pêcher du côté des musulmans. Il s’est félicité à Strasbourg d’avoir pu échanger quelques mots avec une femme voilée se disant féministe. Il a taclé à cette occasion son adversaire aux présidentielles parce qu’elle promet l’interdiction du port du voile islamique dans l’espace public, oubliant du même coup les propos qu’il tenait lui-même il y a quelques années sur le fait que « le voile n’est pas conforme à la civilité qu’il y a dans notre pays, c’est-à-dire au rapport qu’il y a entre les hommes et les femmes » [1]. Si, comme ils l’ont fait pour Jean-Luc Mélenchon, des imams de France, des associations communautaristes ou le CCIE n’appellent pas à voter clairement pour Emmanuel Macron, il est probable qu’ils murmureront à l’ombre des minarets la consigne de voter pour lui en attendant d’aider l’extrême-gauche à gagner quelques sièges de députés supplémentaires lors des prochaines législatives.

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Nous avons évité le pire : un duel Macron-Mélenchon. Le véritable « fascisme d’extrême-gauche » (G.W. Goldnadel) faisant légitimement plus peur à une majorité de Français que le fantasmé fascisme de la droite nationale, le candidat Macron en serait d’ailleurs sorti facilement et grandement vainqueur. Il n’empêche, ce premier tour a prouvé que l’entrisme islamique dans les différentes mouvances politiques et syndicales d’extrême-gauche n’est pas un fantasme. Les musulmans les plus prosélytes, alliés du projet des Frères musulmans, savent pouvoir compter plus que jamais sur les islamo-gauchistes soumis et prêts à toutes les compromissions. La population musulmane étant inévitablement amené à augmenter (natalité + immigration), et les islamistes ayant pu mesurer, grandeur nature, leur force, certains mouvements politiques vont lorgner de plus en plus du côté des électeurs de confession musulmane et accepteront sans barguigner les « accommodements » réclamés par certains de leurs représentants, burkini dans les piscines, voile islamique un peu partout, etc. En particulier, les successeurs de Mélenchon (Clémentine Autain, Daniele Obono, Manuel Bompard, etc.) et les prochains chefs d’EELV (Éric Piolle, Sandrine Rousseau) vont continuer de s’acoquiner avec ceux qu’ils croient être des frères révolutionnaires mais qui sont avant tout et fondamentalement les affidés des Frères musulmans. Leur discours composé de restes marxistes, de bouts d’antiracisme et de décolonialisme intersectionnellement agencés pour attirer les musulmans n’intéressent absolument pas les fréristes du point de vue idéologique – pour ces derniers, ce discours n’a d’intérêt que parce qu’il leur permet d’influencer ces partis, de mettre en avant des revendications communautaristes et religieuses, de faire avancer la seule cause qui compte à leurs yeux, la cause islamique. En un mot, les plus éminents représentants de l’extrême-gauche insoumise ou écologiste sont les idiots utiles de l’islamisme.

Alliance contre nature

L’histoire est pleine de ces alliances contre nature où chaque parti a cru pouvoir l’emporter sur l’autre à l’approche de la victoire finale.

Dans le cas présent, je ne donne pas cher de la peau des insoumis ni de celle des écolos, et j’avoue que je me réjouis de prédire leur mort politique programmée. Mais, plus sombrement, je n’ose imaginer entre les mains de qui et dans quel état ils laisseront, avant leur inévitable chute, certains territoires de la République, de plus en plus nombreux, de plus en plus séparatistes, de plus en plus islamisés et sous la coupe des plus redoutables musulmans fréristes ou salafistes.


[1] 15 avril 2018, interview d’Emmanuel Macron par Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel.

Encore une minute, Monsieur le bourreau

Parmi les multiples raisons qui ont empêché Eric Zemmour de parvenir au second tour de la présidentielle, il en est une que l’on n’a pas beaucoup analysée: la peur.


Depuis dimanche soir, on a déjà abondamment développé les raisons qui ont freiné, puis inversé la courbe de la progression d’Eric Zemmour, aboutissant au résultat que l’on sait.

Parmi celles-ci, son tropisme supposément pro-Poutine, une inclination qu’on lui a très fortement reprochée, alors que, bizarrement, Marine Le Pen se sortait facilement de ce même piège, épargnée qu’elle fut par les journalistes. Sans doute le candidat n’a-t-il pas pris suffisamment de hauteur assez vite dans cette affaire, en balayant d’un revers de main la version médiatique, et en replaçant la question dans son contexte géopolitique, un contexte où la lecture du conflit, un affrontement russo-américain sur le sol ukrainien, et non une simple agression de l’Ukraine par son voisin, aurait pourtant pu être expliquée, et comprise facilement.

Un candidat qui n’a pas réussi à prendre une dimension gaullienne

De même, il a sans doute raté, au Trocadéro, l’occasion d’un grand discours « gaullien », précisément centré sur cette question, qui préoccupait tout le monde, en refaisant un « discours de Phnom Penh » (1966), et en expliquant qu’il n’y avait « pas de solution militaire, mais seulement une solution politique » au conflit ukrainien, comme De Gaulle l’avait expliqué à l’époque à propos du Vietnam. A un moment très troublé, il y aurait pris beaucoup de hauteur. Au lieu de cela, il a fait le choix de rester très terre à terre, même si très patriote. Ainsi, il a galvanisé ses propres soutiens, mais en a-t-il convaincu beaucoup d’autres, en leur montrant, en particulier, qu’il était « le chef debout dans les tempêtes » ?

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D’une façon générale, sans doute Eric Zemmour a-t-il manqué, volontairement, on peut le penser, de grandeur [1]. Cette faculté gaullienne de « tutoyer l’histoire », et de l’expliquer simplement aux Français, qu’il possède certainement [2], on a eu l’impression qu’il l’avait comme camouflée, pour en rester à une stratégie très concrète, croyant ainsi mieux répondre aux préoccupations pratiques des gens. Mais la magie, et l’identification au Général, y ont sûrement beaucoup perdu.

Un électorat essentiellement bourgeois

Par ailleurs, Eric Zemmour n’a pas pu capter suffisamment les votes populaires. A cela, deux raisons principales : d’une part, sa campagne a commencé beaucoup trop tard. Vouloir s’assurer les voix de la France profonde en quatre mois seulement était une gageure. Ces électeurs ne se laissent pas séduire au premier rendez-vous. Il aurait fallu bien plus de temps pour « faire connaissance ». Avec eux, c’est un « labourage » qu’il faut, et non pas un « blitzkrieg ». Par ailleurs, le prétendant est resté trop longtemps sur une problématique gauche-droite, pertinente pour les bourgeoisies patriotes qui étaient ses premiers électeurs, mais non opérative pour la France rurale et périphérique. Il a mis trop de temps pour basculer sur la thématique opérante, celle du clivage « riches-pauvres », ou « France d’en haut-France d’en bas », qu’il aurait pu exploiter davantage.

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De même, il a privilégié des stratégies sur les réseaux sociaux (où il s’est très bien défendu) ou sur les chaînes nationales (où il se faisait copieusement et systématiquement attaquer), plutôt que vers les réseaux ou les corps intermédiaires (AMF, CGPME), des relais pourtant très importants.

Victime du vote utile

On pourrait par ailleurs considérer qu’Eric Zemmour a été trop monothématique par rapport à l’immigration, et aussi qu’il n’a pas assez travaillé la récupération des musulmans modérés. Il l’a fait, à travers l’expression « ce sont mes frères », mais pas assez pour briser le consensus politique communautariste, dont Mélenchon, du coup, a profité à plein. La discorde chez l’ennemi est pourtant, certainement, l’un de ses livres de chevet…

Last but not least des raisons évoquées par les analystes, la configuration politique des dernières semaines, avec la poussée continue de Mélenchon, et le battage effréné des sondages montrant sans arrêt le candidat de Reconquête à la traîne de Marine Le Pen, ont accéléré le phénomène de vote utile, qui pour lui a été mortel. Il faut dire que sur ce plan, la « vengeance médiatique » par rapport au candidat considéré comme le plus antisystème a été fort bien orchestrée…

La peur est mauvaise conseillère

Mais il est une autre raison, étonnamment non évoquée : la peur. Peur de la poussée de l’islam politique, conquérant, séparatiste, islamiste, mafieux, crapuleux. Cette thématique, Eric Zemmour l’a abondamment développée, à Marseille, dans de nombreux meetings, à Montreuil, à la « colline du crack ». S’il y avait une prise de conscience à acquérir, par rapport à la dangerosité d’une telle évolution, son discours y suffisait amplement. Et par rapport à cela, les autres candidats, et même Marine Le Pen ont cherché, peu ou prou, à édulcorer les réponses. Comment se fait-il que, dans ces conditions, si peu de Français se soient dressés avec lui ? Paradoxalement, les seuls à avoir compris son message sont les musulmans eux-mêmes qui se sont dit « C’est chaud pour nous » et qui ont, du coup, voté en masse pour Mélenchon. Mais les autres ?

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Il est pourtant facile de deviner la suite : en suivant si mollement le candidat qui affirmait avec le plus de force son envie d’affronter le problème, la classe politique et l’électorat ont montré globalement leur peur de se battre, et même leur pacifisme. Dans le « camp d’en face », on ne décrètera évidemment pas une pacification, mais au contraire une mobilisation et une pression supplémentaires, pour acquérir dans la foulée de nouveaux gains politiques, d’autant plus que d’une question qui restait sociale et « feutrée » (il ne fallait pas en parler…), Eric Zemmour a fait maintenant, grâce à sa campagne, une question ouverte et politique. Faute d’avoir donné au candidat, par les votes, la légitimité suffisante, les conditions d’un affrontement futur entre communautés se mettent peu à peu en place. Par rapport à cette question à la fois essentielle et urgente, ce vote du premier tour peut, d’une certaine façon, être qualifié d’ « anti-Zemmour » : il fallait, surtout, éliminer le gêneur. Pour avoir préféré être « munichois » plutôt que « churchilliens », ces électeurs se font ainsi les enfants des 500.000 personnes qui avaient accueilli au Bourget Edouard Daladier, le 30 septembre 1936. On connaît la suite.

« Encore une minute, Monsieur le bourreau », dit la Comtesse du Barry en montant à l’échafaud, le 8 décembre 1793. Le problème, c’est qu’elle ne l’a dit qu’une fois. Quelques instants plus tard, c’était la guillotine. Nous venons de dire la même chose. Quel peut bien être, dans ces conditions, notre avenir ?


[1] Dans la célébration du discours, plus que dans l’attitude, son courage ne laissant pas de doute sur ce dernier plan.

[2] Il l’a prouvé notamment lors de son premier discours à Villepinte, et lors de son remarquable discours du Mont Saint-Michel.

L’effroi lui allait si bien

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Michel Bouquet, monstre du théâtre et figure glaçante du cinéma, vient de nous quitter à l’âge de 96 ans


Ce matin, les salauds sont tristes d’apprendre sa disparition. Tous les sales types réunis, affairistes véreux, notables libidineux et policiers équivoques, n’auront plus Michel Bouquet pour transposer à l’écran, leur incommensurable malfaisance.

Fausse douceur

Son classicisme poisseux va terriblement nous manquer. Bouquet était brutal par son économie de gestes et son absence d’affect. Il ne cherchait pas l’adoration du public d’où son incroyable efficacité. Sa voix monocorde qui ne laissait présager rien de bon hantera longtemps les spectateurs terrifiés. Dès ce soir, nous reverrons ses films avec la peur au ventre. Un délicieux trouble s’emparera de nous au cœur d’une nuit de printemps. Il s’accordera aux peurs du moment et nous ne pourrons refreiner son mouvement. Tant de fausse douceur et de calme ombrageux, le tout dans une enveloppe anodine, costume gris et cravate sombre, appelaient forcément au drame intime. La catastrophe était en marche. Il en était le messager discret et décidé. L’onde maléfique que propageait cet immense comédien était un régal pour toutes les vermines. Elles avaient enfin trouvé un acteur capable de supporter leur charge mentale et les alléger de tant de souffrances psychologiques. Le mal n’aura plus jamais la figure glaçante et captivante de ce génial interprète, tout en réduction et en concentration, tout en méchanceté contenue et en agressivité suave.

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Bouquet désarticulait la moindre farce populaire ou thriller cafardeux des années 70/80 par la distance qu’il imposait aux spectateurs. En ce temps-là, les acteurs savaient se tenir. On ne copinait pas. On ne selfiait pas. On ne jargonnait pas dans les interviews. On ne pleurnichait pas sur l’état du monde. On n’écumait pas, non plus, les plateaux télé pour cachetonner un bien maigre talent. La rareté était le signe des honnêtes hommes qui ont forgé leur caractère et leur jeu, à la lecture des grands textes. Shakespeare, Beckett ou Pinter nourrissaient chaque artiste en devenir. Face aux géants, Bouquet eut toujours l’intelligence de l’humilité faisant le pari du travail. Remettant inlassablement sur le métier cet art si fugace et volatil, si souvent fuyant, de la transposition réussie. Il ne fanfaronnait pas. Artisan implacable de la diction, il polissait son jeu à l’ombre des verbeux. Avec de tels compagnons de route, les galères professionnelles et les petites humiliations du quotidien ne pesaient pas lourd.

Le sondeur de nos mauvaises pensées

Eh oui, je le conçois aisément, ça paraît invraisemblable à notre époque où un animateur télé peut monter sur scène ou une star des réseaux sociaux enchaîner les tournages. Bouquet appartenait à cette race des seigneurs des planches, il s’inscrivait dans un long processus créatif débuté à la fin de la guerre. Imperceptiblement, sans vociférer, sans même pointer un flingue sur notre tempe, Bouquet prenait le pouvoir sur le public. Nous n’en menions pas large. Désormais, nous rirons des méchants de fiction, nous nous moquerons de leurs balafres démesurément outrageantes et de leur violence tapageuse. Les rouleurs de mécanique font de piètres assassins. La violence, la vraie, crédible et larvée, authentiquement cruelle et démoniaque, implique un sang-froid non dénué d’une pointe d’humour noir. Quel délice de (re)voir Michel Bouquet sonder nos mauvaises pensées, avec ce visage impassible d’enfant de chœur, glabre et rougissant d’audace.

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C’est bien simple, un notaire malveillant ou un flic ripou qui ne ressembleraient pas à Bouquet, je n’y croirais pas un instant. Il en fallait de la maîtrise pour bousculer la ménagère dans son living-room. Vous auriez mis Michel Bouquet en imperméable croisé dans une manifestation, je peux vous assurer que pas un cocktail molotov n’aurait volé et qu’on aurait entendu les CRS siffloter la Marseillaise. Avec lui, notre sécurité était garantie. Et comment oublier Pierre Rambal-Cochet, père aussi possessif que maladroit, corrosif et malheureux, dans « Le Jouet » de Francis Veber en 1976. « Je vous prie de m’excuser pour cette intrusion » lance-t-il à un Daniel Ceccaldi attablé en famille et quelque peu désarçonné. « Combien cette maison ? 3 millions si vous partez tout de suite » insiste-t-il, avec ce flegme nocif qui rendait la vie moins fade et moins bêtement niaise.

Et maintenant, voici venir un long hiver...

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Révisons les figures de style avec Emmanuel Macron

Emmanuel Macron nous avait habitués à des discours moins creux, et en tout cas formellement mieux élaborés que celui prononcé devant ses soutiens au soir du premier tour. Analyse.


On pourrait concevoir une séance de cours qui s’intitulerait : « révisons nos figures de style avec Emmanuel Macron ».

C’est si vrai qu’elle est prête : je me suis amusée à décortiquer la déclaration du président candidat au soir du premier tour de l’élection présidentielle. En ce dimanche 10 avril, ce qui m’a frappée, c’est la très grossière élaboration stylistique de son propos, cousu de répétitions. Or, c’est bien connu, les figures de répétition ont un effet fortement émotionnel.

Répétition de mots : le cerveau n’a que faire de recevoir deux fois de suite la même information ; ce n’est donc pas à la logique de l’auditeur que l’on fait appel mais à une forme de satisfaction sensible (la même qui fait aimer les refrains). Répétition de structures : là encore, il y a un agrément à se laisser porter, anticipant la suite de la phrase et recevant la satisfaction de cette anticipation.

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En travaillant sur ce texte, je me suis aperçue que ma première intuition était en dessous de la réalité : il m’avait semblé que le discours était très pauvre et misait tout sur les effets ménagés par sa formulation ; mais Emmanuel Macron réalise une prouesse bien plus admirable. Son discours est une forme pure, totalement vide. Qu’on le compare aux prises de parole de Mélenchon ou de Zemmour, le même soir, qui mettent la forme au service d’une densité de contenu et d’une vision personnelle portée par une conviction expressive : Macron s’adresse à nous avec ce ton abominablement doucereux auquel il nous a habitués (et qui, apparemment, convient aux gens…) et ces mots positifs enfilés tels des perles en de longues phrases sans fond, et agissant comme autant de smileys sur un auditoire abruti par le besoin infantile d’être rassuré. Son discours fait penser aux sermons des curés paresseux qui se contentent de jeter en l’air quelques mots (amour, paix, joie, espérance, charité…) et de regarder comment ils retombent : « c’est dans l’espérance de cette paix, soutenue par la joie de l’amour, que se construit la charité ». Mais oui, mais oui…

Voyons plutôt :

Le début du discours opère un mouvement d’ouverture (« mes amis, mes chers compatriotes ») que, par un effet de bouclage, la fin du propos referme dans une cohérence cajôlante (« mes chers compatriotes, mes chers amis »). L’argumentaire minimaliste s’en tient à une logique de réciprocité : « vous pouvez toutes et tous compter sur moi », au début, et « je compte sur vous » en conclusion.

Les énallages de personnes permettent de jeter le flou sur la limite entre les « amis » et les « compatriotes », les « ils » devenant immédiatement des « vous » : « leur confiance, votre confiance m’honore », « toutes celles et ceux qui ont tant donné […] vous avez donné votre énergie ».

Surjouant la posture paternaliste du président heureux du bon fonctionnement des institutions, il fait applaudir ses adversaires. En outre, il débute sa prise de parole avec un gros chiffre (« vous avez été plus de 36 millions ») qui soulève l’enthousiasme de la foule avant de révéler que c’est celui de la participation ; ce n’est qu’en un second temps, dans la même phrase, qu’il remercie ceux qui ont voté pour lui. Ce délayage jubilatoire de mots inutiles est à l’image du reste de son discours : « plus de 36 millions à faire valoir ce droit, ce droit conquis par les générations précédentes, qui est le droit de vote ».

On peut repérer, convoquées jusqu’à la nausée dans une prise de parole assez brève, les figures de style les plus faciles et les plus efficaces :

L’anaphore (lourde car longue) : « Voulons-nous d’une France qui… ? » x 5 ; « Le 24 avril prochain, nous pouvons faire le choix » x 3.

L’épiphore : « ….Merci ! » x 3.

La symploque (qui combine une anaphore et une épiphore) : « Je veux une France qui… . Ce n’est pas nous ! » x 4 ; « que le seul projet… c’est le nôtre ! » x 4 ; « quels que soient… nous tous ! » x 3. C’est lourd, c’est gros, mais ça marche: les gens sont contents…

L’accumulation (de préférence avec les groupes de mots les plus longs à la fin pour un effet de cadence) : « projet de progrès, d’ouverture et d’indépendance française et européenne », « votre énergie, votre travail, vos jours et vos nuits », « le nucléaire, les énergies renouvelables, la sobriété énergétique et la planification écologique », « à la science, à la raison, à la compétence », etc.

Le futur prophétique (qui endort l’esprit critique en jouant sur le besoin de certitudes qu’éprouve tout homme pour étouffer sa peur de l’avenir) : « par l’écologie, les factures de chauffage se réduiront et la voiture électrique pour tous viendra remplacer les coûteux pleins d’essence ».

L’antithèse en hypozeuxe (balancement facile et répétitif qui hypnotise l’auditoire et dispense de toute subtilité) : « une France qui…et pas une France qui… » x 4

A la question « voulons-nous ? », Macron répond « je veux », choisissant de centrer son intervention sur sa personne, avant de se réinscrire dans un « nous » qui efface son ambition personnelle dans un projet collectif : « je mettrai toutes mes forces pour convaincre chacun » devient, deux paragraphes plus loin, « ne ménageons aucun effort […] allons convaincre chacune et chacun » ; mais c’est bien la même idée qui est à nouveau assénée.

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Forme vide, disais-je: ce discours construit l’une des antithèses sus-citées sur une antonymie caricaturale, « progrès » vs « régression » ; au mot « progrès », il associe toutes les catégories imaginables : « une France qui porte des progrès pour chacun, pour nos aînés, pour nos enfants, pour les travailleurs, pour les familles, pour les femmes et notamment les mères seules, pour les précaires », à quoi il oppose un synthétique « une France de la régression pour tous ». On ne sait pas ce que cela signifie, mais il faut seulement en retenir que voter Macron est bien, tandis que voter Le Pen n’est pas bien.

La fin est un grand n’importe quoi :

« Que le seul projet des travailleurs, de tous ceux qui sont au bord du chemin, c’est le nôtre ! Que le seul projet de la France et de l’Europe, c’est le nôtre ! » : le projet des travailleurs ? le projet de la France et de l’Europe ? La préposition « de » est pratique, puisqu’elle permet de relier les mots. Apparemment, elle dispense de le faire d’une manière sensée. Seul compte l’effet.

« Je crois en nous, en nous tous, quels que soient nos parcours, nos milieux, nous tous ! Quels que soient nos origines, nos territoires, nous tous ! Quelles que soient nos opinions et nos croyances, nous tous ! C’est cela la France ! » : pareil, je ne comprends pas. C’est quoi, la France ? A quel élément précis le démonstratif « cela » renvoie-t-il ? Au fait de « croire en nous » ? Ou bien renvoie-t-il à « nous tous » ? Mais dans ce cas, il fallait dire : « c’est nous, la France » ou bien « nous sommes la France ». Bref, c’est bancal.

« Le 24 avril prochain, nous pouvons faire le choix d’une nouvelle époque française et européenne » : une nouvelle époque française et européenne ? Quelle expression bizarre… « Le 24 avril, nous pouvons faire le choix de la France et de l’Europe ensemble » : là, je veux qu’on me dise à quoi se rapporte « ensemble ». Faire le choix « ensemble » : vous et moi ? Faire le choix « de la France et de l’Europe ensemble » ? Ne pouvait-on mieux le dire ? Le choix de la France avec l’Europe, en somme, dans l’idée qu’il incarne les deux à la fois? Il assume si peu cette phrase débile qu’il fait une pause après « choix de la France », de sorte que « et de l’Europe ensemble » arrive comme un cheveu sur la soupe.

Ce « ensemble » est l’équivalent d’une tête jaune avec un sourire. C’est un émoticône adverbial, pour ainsi dire. Et tout est là.

Économie: les fausses notes du Mozart de la finance

Non, le président sortant n’est pas le Mozart de la finance qui devait sortir la France du rouge ni le virtuose de la réforme qui promettait d’en finir avec nos archaïsmes. Paupérisation, déficits, chômage… On est loin du compte.


S’il avait l’esprit de gratitude, Emmanuel Macron offrirait à Vladimir Poutine une rente somptuaire pour cette guerre en Ukraine qui a rebattu les cartes de l’élection présidentielle. Au regard de la stature présidentielle de l’hôte de l’Élysée, proclamée dans les médias, toute question autre, comme celle du bilan, relève de la mesquinerie politicienne.

Et pourtant, que d’espoirs avait suscités le jeune prétendant en 2017 avec son projet de transformation de la France embourbée. Son succès à la hussarde a tenu tout entier dans l’inscription dudit projet au sein de l’intelligence collective.

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Cependant, c’est précisément cette ambition réaffirmée tout au long du quinquennat qui oblige à en soumettre les résultats à un examen scrupuleux. Avons-nous retrouvé le chemin d’une certaine prospérité ? Les Français ont-ils gagné en sécurité matérielle ? Notre système public s’est-il renforcé ?

Hélas, le bilan s’énonce suivant le triptyque : dégradation, falsification, paupérisation. La ligne de flottaison du navire France s’est encore abaissée et ledit navire commence à prendre de la gîte. Tel est le résultat global d’une politique de subventions pour les riches et d’ubérisation pour les pauvres.

Dégradation

La croissance économique, dont il ne faudrait pas oublier qu’elle reflète l’emploi productif et qu’elle soutient les comptes publics, s’est établie à 0,5 % l’an, chiffre acceptable à la rigueur si l’on tient compte de l’impact négatif du confinement de 2020, mais décevant au regard de l’endettement inouï de l’ensemble des ménages, des entreprises et de l’État favorisé par la politique monétaire de la BCE. L’État a contracté une dette supplémentaire de 600 milliards d’euros, soit 28 % du PIB, pour obtenir une croissance de 2 % du même PIB.

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Pour la croissance industrielle par habitant, cruciale pour la marche d’ensemble de l’économie, nous nous situons au double de la Grèce mais à la moitié de la Suède, sur la frontière qui sépare le Nord performant du Sud retardataire, en dépit des performances de l’aéronautique civile et des industries d’armement. Mais n’est-ce pas là aussi l’effet de notre inclusion dans l’euro dont la Suède s’est heureusement exemptée ?

Quant au commerce extérieur, si souvent absent des commentaires des grands médias, qui sait que nous affichons un déficit record depuis la guerre – 85 milliards d’euros l’an dernier, malgré Airbus et le Rafale ? La dégradation ne s’est pas interrompue depuis 2003, dernière année équilibrée. Il est bien tard aujourd’hui pour faire le diagnostic d’une désindustrialisation suicidaire après vingt ans d’illusions sur la société post-industrielle.

Falsification

L’emploi me direz-vous ? N’est-ce pas là la vraie réussite de notre président ? 800 000 emplois nouveaux, soit 200 000 par an, nous ne devrions pas bouder notre plaisir.

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Mais la contradiction devrait sauter aux yeux entre la croissance famélique et la création d’emplois affichée dans les statistiques officielles. Elle souligne implicitement la chute de la productivité dont la clef nous est donnée par le doublement du nombre des autoentrepreneurs. 1,2 million de personnes, découragées par l’absence d’emplois, se sont résignées à cette formule palliative dont la rémunération moyenne est de 600 euros par mois.

Si l’on ajoute la mise en apprentissage, intégralement financée par l’État avec la forte incitation d’une prime de 8 000 euros à l’embauche, nous comprenons mieux l’abîme qui sépare le chiffre des demandeurs d’emplois affiché par l’Insee, entre 2,2 et 2,3 millions, et le total enregistré par Pôle emploi, 6 millions au titre de l’ensemble des catégories A, B, C, D et E.

Paupérisation

Et nous comprenons aussi du même coup pourquoi la majorité des Français ressentent une perte de pouvoir d’achat. La multiplication des emplois sous-payés en rend compte. La France ne serait-elle pas désormais un pays coupé en deux, entre des secteurs de haute technologie et des secteurs qui relèvent du tiers-monde ? Une tiers-mondisation rampante attestée par un indice incontestable : 7 millions de personnes seraient aujourd’hui tributaires de l’aide alimentaire, contre 5,5 millions en 2017.

Et, pour couronner le tout, la paupérisation du secteur public. La formule a longtemps constitué un slogan fallacieux de cette gauche clientéliste appuyée sur une fonction publique qui est la plus nombreuse d’Europe. Cependant, les développements de ces vingt dernières années révèlent une vérité dérangeante, certes différente dans ses modalités de celle dénoncée par les syndicats de gauche, mais tout aussi répréhensible.

Deux points sont à souligner

Premier point : la crise sanitaire a exposé au grand jour le sous-équipement hospitalier. 17 000 lits ont été supprimés dont plusieurs milliers durant la pandémie ! Où l’on voit les ravages d’une gestion bureaucratique imperméable au doute et réfractaire aux critiques. Cela, cependant que notre taux de dépenses de santé reste au sommet en Europe. Quel est ce mystère ? Notre État a privilégié la distribution de revenus par le biais d’une Assurance maladie et d’une CMU largement fraudées au détriment de l’équipement requis par les soins des malades. Le guichet social a déversé la manne publique tandis que l’investissement sanitaire reculait. Gouvernements de droite et gouvernements de gauche, habités par les mêmes idées fausses, se partagent la responsabilité de la déshérence du système hospitalier.

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Deuxième point : la paupérisation du corps professoral. Cinquante ans de réformes à contresens ont à moitié détruit un système éducatif que nous enviaient nos concurrents. Mais un autre facteur discret a contribué à ce déclin structurel : on ne paye plus les professeurs, nonobstant l’emprise des syndicats de gauche sur le ministère de la rue de Grenelle. Un professeur certifié gagne aujourd’hui 1,2 fois le SMIC, à peine plus qu’un plongeur de restaurant, quand il recevait 2,3 fois le SMIC en 1980.

Nous n’insisterons pas sur l’enrichissement des plus riches à coups de réformes fiscales toujours favorables aux possédants. 500 familles ont accumulé un patrimoine de 1 000 milliards en 2022. Nous pourrions fermer les yeux sur cette anomalie si, parallèlement, les classes pauvres, modestes et moyennes sortaient de la précarité et du besoin. Le bilan de Macron démontre le contraire.

Nos compatriotes auront-ils le courage de sanctionner le président sortant ou se résigneront-ils à le reconduire, faute de mieux ? Pour nous, il n’y a pas à barguigner. Il faut ouvrir la porte à une nouvelle politique après avoir balayé les idées fausses et les faux-semblants d’un libéralisme dévoyé. Lutte contre la fraude sociale et fiscale, réindustrialisation, autonomie énergétique sont les impératifs du temps qui vient.

Sortir du capitalisme du désastre

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Le secret néolibéral

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Michel Tournier, l’enchanteur

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Sept conférences substantielles et fluides du grand écrivain réaliste et mythologique – préambule idéal à la lecture de son volume Pléiade (2017).


« La philosophie est sous la table, et c’est pour cela que je me considère comme un contrebandier de la philosophie », dit Michel Tournier dans une de ces conférences qui concernent le métier d’écrivain, sa vocation, sa pratique, la philosophie, sa bibliothèque, la Bible, l’Allemagne (Tournier est un germaniste émérite), Flaubert (le patron), les apports de la philosophie à ses contes (sa fameuse contrebande), etc.

Tout ici enchante – y compris les discussions avec le public (souvent des lycéens). Le conteur Tournier (1924-2016) a une aisance à l’oral que la transcription n’oblitère pas : on l’éprouve en le lisant. On vérifie à chaque page sa fraîcheur, son enthousiasme (voire sa passion) et le degré d’élaboration de chaque livre. Tout défile, de cette vie – et de cette œuvre à la fois populaire et métaphysique.

Tout ? Son entrée en littérature tardive (1967) avec Vendredi ou les Limbes du Pacifique qui recueille succès, estime… et le Grand Prix du Roman de l’Académie française. Giono, qu’il révère, aime son livre et le dit.

L’envol et le « sacre » en 1970 : Le Roi des Aulnes reçoit le Prix Goncourt. En trois ans, Tournier s’est imposé. Gracq dit son grand respect (réciproque) au solitaire de Choisel (depuis 1962), tandis que Raymond Queneau et Italo Calvino le distinguent.

En retrait d’une modernité incarnée par le Nouveau Roman, l’Absurde ou les expérimentateurs du langage, Tournier est élu à l’Académie Goncourt en 1972 : sa tradition est celle des naturalistes – ou comme l’écrit lui-même ce philosophe de formation : « Je suis ce naturalisé – romancier au teint quelque peu basané par le soleil métaphysique (…). Mon propos n’est pas d’innover dans la forme mais de faire passer au contraire dans une forme aussi traditionnelle, préservée et rassurante que possible une matière ne possédant aucune de ces qualités. »

À l’ère du soupçon, l’ancien élève de Lévi-Strauss et de Leroi-Gourhan au Musée de l’homme préfère les grands mythes qu’il fait revivre en les actualisant (Robinson, l’ogre dans Le Roi des Aulnes) : son « rez-de-chaussée est enfantin » mais « son sommet est métaphysique », écrit Gilles Deleuze, son proche ami et condisciple, avec Roger Nimier (« un monstre de précocité »), au lycée Pasteur de Neuilly.

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Élève de Bachelard (qui mêle philosophie et poésie), Tournier ne cesse d’élaborer des distinctions fécondes et discutables : le roman initiatique (« exaltant décollage ») versus le roman d’apprentissage (« histoire un peu triste d’un atterrissage », « domestication du rêve ») ; les écrivains du XXe siècle tenants du « non » (haine de la vie chez Proust et Céline selon lui) versus les tenants du « oui » (Colette, Giono, Gide, Giraudoux). À part : Kant, qui a « tout simplement inventé la morale » (avec Rousseau, que Tournier mentionne souvent). « C’est extraordinaire. Il n’y avait pas de morale avant Kant. Il y avait la religion. Il y avait la sagesse. Il n’y avait pas de morale. »

Autres catégories opérationnelles : le dionysiaque et le lyrisme de la prose poétique (source Giono), l’inspiration cosmique et biblique, le roman historique (succession d’évènements, irréversible) et le roman géographique (succession des saisons, cyclique), etc.

Héritier revendiqué de Zola, de Bloy et de Huysmans, lecteur inconditionnel de Hugo (« le plus grand écrivain français de toute la littérature » – « le plus grand poète, c’est Valéry »), Tournier se dit « naturaliste mystique » : il conserve de son enfance catholique et de son goût de la théologie, le sens vertical du sacré (« c’est même plutôt le sens du profane qui me fait défaut »)- mais pour « redécouvrir une forme de spiritualité jusque dans le monde profane quotidien ».

Mystique païen ou panthéiste, Tournier ? Relire Célébrations (1999) – où l’évocation émerveillée des paysages, de la faune et de la flore suscite une « euphorie du minuscule ». Et célébrons-le à son tour. C’était d’ailleurs, à la fin de sa vie, dans les derniers livres, un de ses mots préférés – et sa pente naturelle : célébrer le monde.  « Quoiqu’il en coûte. »


Contrebandier de la philosophie – Sept conférences suivies d’échanges avec le public, de Michel Tournier. Édition d’Arlette Bouloumié et Mathilde Bataillé.  Gallimard, Arcades.

Le rôle de sa vie

Un comique sans expérience politique probante et un agent secret aux manettes du pouvoir russe depuis deux décennies, forcément, ça ne fait pas bon ménage.


L’histoire de cette guerre, c’est un peu lui qui l’écrit. Avec les moyens que l’ère moderne lui offre. Tantôt en se baladant dans les rues de Kiev affreusement vides, tantôt dans son palais présidentiel plongé dans la pénombre, il se filme, il parle à sa population, le visage marqué par la fatigue, avec la caméra embarquée sur son téléphone portable. Il est un chef d’Etat devenu le symbole planétaire du courage et de la résistance, face à un mal auquel la civilisation judéo-chrétienne se croyait désormais à l’abri, la guerre. Sa détermination est telle qu’on le compare à Churchill. Et pour certains, l’analogie est encore trop faible.

Un comique contre un espion

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky était jadis l’acteur et le producteur le plus populaire dans son pays. L’humour a longtemps été son arme principale. Depuis ses années de lycée, se servir de son visage, de son regard et de sa voix est son quotidien. Avant lui, un autre comique a défié l’homme qui avait déclenché une guerre en Europe, Charlie Chaplin. Celui du « Dictateur ». Vladimir Poutine n’est certes pas Hitler – l’invasion brutale par la Russie d’un pays-voisin, si proche historiquement et géographiquement, n’a rien à voir avec le drame que l’humanité a connu il y a 80 ans – mais dans cette guerre, comme dans tous les grands conflits militaires, les personnalités des leaders nationaux deviennent des repères pour des millions de personnes affectées par le conflit.

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Un comique contre un espion. L’un qui a appris à faire rire et émouvoir, l’autre à qui on a appris comment éliminer les ennemis de sa patrie.

Dans son très populaire télé-show « Vetcherny kvartal », le 17 mai 2014, deux mois seulement après l’annexion de la Crimée par la Russie, Zelensky jouait un sketch dans lequel il incarnait la supposée compagne du chef du Kremlin Alina Kabaeva. Dans cette mise en scène, un acolyte jouait Poutine qui rentre à la maison et s’attire les foudres de son amoureuse. « Vladimir, pourquoi tu as pris la Crimée? »  – demande Kabaeva/Zelensly assis(e) sur le canapé. Poutine, surpris, lui répond : « Mais chérie, c’est toi qui me l’a demandé ! » « – Moi ? Mais je t’avais demandé d’apporter « L’île de Crimée », le livre de l’écrivain Vassili Axionov » (un énorme best-seller dans les pays de l’ex-URSS) ! Le public dans la salle éclate de rire, comblé.

Fini de rigoler

Cinq ans plus tard, Volodymyr Zelensky est devenu le président de l’Ukraine. Il a été élu sur la promesse de mettre fin au conflit avec la Russie. « Je suis capable de faire rire Poutine » confie-t-il à Bernard –Henri Levy quelques moins avant son élection. Deux ans et demi plus tard, alors que les troupes russes se sont massées sur la frontière ukrainienne, le Washington Post publie un article « Six raisons sur lesquelles la Russie est en désaccord avec l’Ukrainien Zelensky »[1]. Non, le président Zelensky ne fait pas rire le président Poutine, pas du tout même.

L’article reprend une par une les décisions du nouveau leader ukrainien qui ont accentué la colère du Kremlin. Outre le changement d’avis sur les accords de Minsk et les demandes répétées d’adhésion à l’OTAN, il y a aussi eu des moqueries de l’ancien humoriste à l’égard du président russe, pas franchement réputé pour son sens de l’humour. Zelensky a notamment ironisé au sujet du long texte que Vladimir Poutine a publié l’été dernier sur le site du Kremlin et intitulé « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens ». « Si nos peuples sont frères, ça doit être Caïn et Abel » avait alors commenté Zelensky, amusé. Ou encore : « Je comprends maintenant pourquoi Poutine n’a pas de temps pour me rencontrer, vu la taille des articles qu’il publie ». Un comique sans expérience en politique et un agent secret aux manettes du pouvoir depuis 20 ans, ça ne fait pas bon ménage.

Biden, Merkel, l’OTAN et lui

Les débuts du jeune président ukrainien sur la scène politique internationale ont d’ailleurs été confus. Il a d’abord été le témoin malheureux de la crise de tremblements d’Angela Merkel, lors d’une cérémonie d’accueil en son honneur, à l’aéroport de Berlin. C’est tout comme si la chancelière allemande avait été frappée par les visions prémonitoires pour la région qu’elle connait si bien ! Ensuite, Zelensky a été la raison principale et involontaire de la procédure de destitution engagée contre celui qui est alors président des Etats-Unis, Donald Trump. Lequel aurait cherché, selon ses détracteurs, à convaincre Zelensky d’ouvrir une enquête sur les activités en Ukraine de Hunter, le fils de son rival-démocrate Joe Biden. Vice-président de Barack Obama, Joe Biden s’est rendu pas moins de six fois en Ukraine entre 2014 et 2016. Pauvre Zelensky ! il a fait de son mieux pour ne pas accabler davantage le président Trump, acquitté finalement par le Sénat américain, mais le développement tragique et récent des évènements en Ukraine prouve à quel point ce pays a été au cœur des intérêts géopolitiques des Etats-Unis depuis longtemps.

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L’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche en janvier 2021 a rapidement confirmé l’importance que la

nouvelle administration américaine voulait donner au partenariat avec l’Ukraine. Sept mois plus tard Volodymyr Zelensky est reçu dans le Bureau ovale de son prestigieux hôte. Devenant seulement deuxième leader européen, après l’inévitable Merkel, à avoir droit à un tel honneur. Un homme a sans doute scruté chaque mot prononcé ce soir à Washington : l’auteur de l’ouvrage sur l’unité des peuples russes et ukrainiens, Vladimir Poutine… On le devine bouillir de l’intérieur, tel un volcan avant une éruption. Devant les journalistes, Zelensky parle alors avec Biden de l’OTAN, de l’appui attendu de la part des États Unis pour la sécurité de la Crimée, du Donbass, de la mer Noire et de celle d’Azov. La valeur que les mots ont pour un acteur est-elle la même que pour un chef d’État ?

Pour le moment ces flash-backs géopolitiques s’éclipsent devant le drame que subit une nation européenne de 44 millions habitants. Et dont le président a endossé le rôle du chef de guerre et de symbole de la résistance face à l’une des plus puissantes armées du monde. Un rôle qu’il n’a probablement jamais imaginé jouer, mais qui lui vaut déjà la reconnaissance de son peuple et de tous ceux qui souffrent avec les Ukrainiens. Ce rôle, aussi énorme soit-il, ne pourra durer éternellement. Un jour, l’Ukraine devra bien retrouver la paix avec son grand voisin russe.


[1] https://www.washingtonpost.com/world/2022/02/05/russia-putin-ukraine-zelensky/

Le chant des grenouilles

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© SERRES FABIEN DE / SIPA

Jeudi 15 avril au matin, une cinquantaine d’étudiants d’extrême-gauche a bloqué les portes de Sciences Po Paris, 27 rue Saint-Guillaume. Face à ce coup de force, la direction a décidé dans un premier temps de fermer son campus et de faire passer les cours en « distanciel ». L’agitation militante a duré jusqu’à l’intervention d’une trentaine d’étudiants de la « Cocarde étudiante » et de « Génération Z », vers 15h, suivis des forces de police, qui ont rétabli l’ordre et dégagé le blocus. Un étudiant désœuvré a assisté aux évènements.


Je me promène, comme chaque matin, sur le boulevard Saint-Germain. Je n’apprécie guère ce boulevard, en raison de sa beauté : un boulevard prend déjà assez de place en soi, mais s’il a en plus l’orgueil d’être beau ! Même les pigeons y sont plus fiers qu’ailleurs. Je tourne, après un abribus, dans la rue Saint-Guillaume. J’entends de l’agitation, et vois une foule amassée dans cette voie à sens unique. Mais que se passe-t-il ? La foule – des jeunes – est amassée devant Sciences Po, quelle surprise ! Il se trouve que je suis moi-même étudiant, je me dirige vers l’entrée, et tente de franchir le seuil de l’établissement, mais une grosse poubelle, une barrière de chantier et un groupe d’étudiants souples se présentent au travers de mon chemin. Ils bloquent l’accès, impossible de pénétrer dans mon école.

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Je me retrouve bête et inquiet. Ciel ! Pour quel légitime motif paralyse-t-on une grande école et empêche-t-on les jeunes d’y étudier ? Quel danger, quel malheur, quelle catastrophe imminente peuvent provoquer une telle initiative ? Quel risque d’effondrement, quelle fuite de gaz, quel ogre barbaresque tapi dans un couloir méritent que l’on en ferme ainsi les portes ?

Une jeunesse bien sûre d’elle

Gagné par l’angoisse, je m’apprête à fuir la rue Saint-Guillaume en courant, quand la foule – en réalité des bloqueurs antifascistes – s’anime tout à coup et commence à entonner ses slogans : « La jeunesse emmerde le Front National ! » Puis, je lis les banderoles affichées par les militants : « Féministes antifascistes »« Pas de quartier pour les fachos ». Le blocus était donc organisé contre l’extrême-droite ! L’extrême-droite ? Mais qu’avait-elle encore fait ? Elle s’était qualifiée au second tour de la présidentielle par la voie des urnes, sous les traits trompeusement populaires de Marine Le Pen…

Pas d’effondrement, pas d’incendie : soulagé ! Seulement le processus « démocratique », et une jeunesse un peu trop sûre d’elle… Si sûre d’elle, qu’elle s’autorise à utiliser la force contre le droit, à s’abroger le monopole de la légitimité et de la justice, à s’accorder le pouvoir de décider pour tous les autres étudiants. 

Je ne connais, dans tout le règne animal, qu’un exemple équivalent d’orgueil : il s’agit des batraciens, qui, malgré leur petitesse, osent condamner nos nuits à l’insomnie.

Se mouiller pour nos principes

Mais qu’importe ! Si ce n’est que cela, l’ordre et la justice pourront vite être rétablis, pensé-je. La police va être rapidement appelée par la direction, et le blocus rompu, n’est-ce pas ? J’espérais alors voir une secrétaire lancer du pain aux bloqueurs pour faire diversion, tandis que notre directeur les attraperait par les pattes, comme pour tous les batraciens. J’imaginais déjà les mille tactiques possibles, les filets et autres épuisettes. Mais c’est finalement une trentaine de militants de la « Cocarde » et de « Génération Z » qui interviennent, vers 15h, suivis des forces de police.

Le tintamarre a donc duré toute la matinée. Quelle victoire symbolique ! Et combien de temps le blocus aurait-il duré, sans l’initiative des militants de droite ? Les bloqueurs étaient extrêmement joyeux, et satisfaits de se retrouver devant Sciences Po, leur nouvelle conquête, leur nouveau marais toute la matinée. 

Les grenouilles sont un animal dur à attraper, du fait de leurs jambes puissantes. Il n’en reste pas moins que quand on est attaché à la démocratie, à la liberté et au droit, il faut être prêt à les défendre, même s’il faut pour cela se mouiller. Ne laissons pas les principes couler dans la vase.

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Pendant le blocus, un ami étudiant chinois a surgi dans mon dos et m’a interrogé : 

« – Que se passe-t-il ? » 
« -Le campus est bloqué par des étudiants au nom de la lutte contre la radicalité politique »
« – Est-ce en privant autrui de ses droits, que l’on préserve la justice ? »
« – Le champ de vision des grenouilles est trop réduit pour leur permettre de bien percevoir leur environnement »
Conclusion de mon ami: « – Si les grenouilles parlent plus fort que le sage, ce n’est pas parce qu’il a moins raison qu’elles, mais parce qu’elles se savent incapables de l’imiter. »

J’ai à ce moment-là laissé mon ami chinois à ses sagesses, et suis retourné sur le boulevard Saint-Germain. Les grenouilles allaient vite quitter les portes de Sciences Po, pour rejoindre sur le trottoir des orgueilleux leurs camarades les pigeons.

“Et il y eut un matin” d’Eran Kolirin: un film tendancieux mais intéressant

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“Et il y eut un matin” (2022) d’Eran Kolirin © Pyramide Distribution

Le dernier film d’Eran Kolirin, “Et il y eut un matin”, présenté au dernier festival de Cannes et qui sort en salles cette semaine, illustre le dilemme du cinéma israélien contemporain, tiraillé entre la volonté d’aborder des sujets de société, souvent avec talent et originalité, et celle de plaire aux médias et aux jurys internationaux, en cédant au narratif simpliste de “l’occupation” et au parti-pris pro-palestinien.


Le film raconte le séjour mouvementé d’un jeune Arabe israélien (interprété par Alex Bakri) dans son village natal, à l’occasion du mariage de son frère. À la suite du blocus imposé par l’armée israélienne, ce séjour va se prolonger et donner lieu à de multiples événements dramatiques.

“Et il y eut un matin” est l’adaptation du roman éponyme de Sayed Kashua, dont la traduction française était parue en 2006. Dans une récente interview au journal Le Monde, Kolirin déclarait : “Les Arabes d’Israël sont les invisibles de notre pays. Ils vivent en démocratie, mais n’ont pas les mêmes droits que les autres, ils se trouvent coincés dans une position intenable et s’en sentent coupables vis-à-vis des Palestiniens de Cisjordanie. Leur identité est ainsi mise à mal. Le seul territoire qu’il leur reste est leur maison”.

Rapports tendus

De fait, le film se déroule presque entièrement dans le village, dont la localisation géographique n’est pas claire. S’agit-il d’un village arabe israélien, comme le laisse comprendre le fait que Sami et sa famille sont Israélien? Mais alors, pourquoi l’armée érige-t-elle un barrage à l’entrée du village? Cette incohérence génère de nombreuses autres erreurs.

Autant le film est incohérent et tendancieux lorsqu’il parle d’Israël et de son armée, autant il est juste et sincère quand il parle des Arabes israéliens et de leurs problèmes. La question essentielle – et très actuelle – que le film aborde de manière authentique et talentueuse, est celle de la violence interne à la société arabe. Il la relie, avec une grande finesse, à celle des relations difficiles entre les hommes et les femmes, illustrées par les rapports très tendus entre Sami et sa femme, mais aussi entre son frère et sa jeune épouse, qu’il refuse de rejoindre le soir même du mariage.

A voir, à la rigueur…

A travers le thème du désir féminin et de l’incapacité des hommes de communiquer avec leurs épouses, le film pose ainsi la question essentielle du rapport homme-femme dans le monde arabe, et de la violence qui découle largement de cette incapacité de parler – et d’accepter l’altérité des femmes, mais aussi de l’autre en général et en particulier des Israéliens, perçus uniquement à travers le prisme de “l’occupation”.

Un film qui donne à réfléchir.

Quand la politique s’efface

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Paul Thibaud Photo: Hannah Assouline

J’ai beau interroger ma mémoire fatiguée, elle ne me dit pas quand j’ai pour la première fois croisé Elisabeth Lévy, mais un peu de réflexion me donne le sens de ma relation avec l’entreprise dont elle est devenue la patronne.


Le contexte de cette relation est le creux, la désorientation qui a suivi la décolonisation, l’éloignement rapide d’un 68 plus symptomatique que productif, et le tournant antitotalitaire d’une partie de la gauche qui ne se reconnait pas dans le « Pogramme commun ». A ce moment la question de l’Europe et de la critique de l’européisme a pris une nouvelle importance, avec des figures comme Séguin et Chevènement, voire Pasqua qui n’ont été que provisoirement des repères pour nous.

Si la question qui depuis nous a accompagnés et même habités est celle de l’ébranlement, voire de l’effacement de la politique, j’ai le sentiment que Causeur  en a fait son affaire, étant à cet égard le poil à gratter et même le fer dans la plaie.

Le tournant sociétal

Le « défaut » de la politique, sa perte de signification a commencé quand Mitterrand a mis la politique française sous contrôle européen après l’échec de ce que le Programme commun l’avait obligé à essayer d’abord. C’est en contrepartie de cette privation de marge de manœuvre que l’on a vu les problèmes de morale sociale prendre une importance nouvelle : la tant célébrée abolition de la peine de mort, l’égalité homme/femme, les questions de la « fin de vie », de mariage et de procréation où Causeur a pu, à propos du féminisme surtout, déployer son anticonformisme.

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Le macronisme, en mettant fin à la vieille dualité gauche/droite, s’inscrit dans cette ligne comme dans son nid. Le tournant « sociétal », il en profite, le prenant comme une évidence sans l’assumer  clairement. On peut rapprocher ce passage d’une politique « objective » qui confronte les intérêts à une politique des sentiments au fait que Macron a souvent prononcé des discours importants dans un cadre qui leur ajoute un supplément de signification. C’est à Versailles, à la Sorbonne, aux Invalides qu’on énonce des programmes. Un peu de la même manière on donne une importance symbolique à des échanges « en vidéo » d’une productivité douteuse avec d’autres grands de ce monde. Manière en tout cas de chercher sa légitimité hors du système représentatif qui la fonde légalement. Tendance « idéaliste » qu’a consacrée le traitement du covid et le « quoi qu’il en coûte ». La politique gouvernante s’est alors affranchie de contraintes qui l’obligeaient à se définir.

Inquiétude généralisée

Quant à Causeur il me semble qu’un de ses choix constants est de refuser les comportements d’épurateur, de ne pas se situer négativement, de suggérer que même ceux que les honnêtes gens proscrivent, comme Sarkozy, Zemmour voire Marine Le Pen peuvent à l’occasion être utiles. Ce décentrement explique le peu d’intérêt de la publication pour le président lui-même et l’attention portée à des « périphériques ». De cette « politique d’ouverture » participe aussi l’orientation vers des objets comme Notre-Dame ou Molière, qui n’est pas sans analogie avec la manière qu’a Macron de donner une enveloppe culturelle à ses interventions.

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La fin de campagne actuelle met en vitrine un résumé et une caricature de notre répertoire politique érodé : autour d’un quasi-élu en perte de vitesse, et d’une Valérie Pécresse qui lui ressemble trop, les autres paraissent soit symboliser comme Marine le Pen, l’extériorité par rapport aux jeux du pouvoir, soit, comme les ex-trotskistes, illustrer surtout le passé et même les archives, de notre vie politique, donc sa (faible) productivité.

L’inquiétude qui nous tourmentait déjà il y a quarante ans non pour telle ou telle idéologie mais pour la chose publique elle-même, cette inquiétude n’a pas été surmontée, elle s’est même généralisée.

Le grand remplacement dans les urnes

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En 2022, Mélenchon apparait comme le candidat du vote musulman…


Comme chacun le sait, le grand remplacement est un fantasme. Il n’existe pas de rues, de quartiers, de villes ou même de départements ayant vu leur population radicalement changer de visages, de mœurs, de religion. Pourtant, Jean-Luc Mélenchon a fait dans ces quartiers, ces villes, ces départements, des scores qui vont bien au-delà de tout ce qu’il aurait pu espérer avec l’ancienne population qui, rappelons-le, n’a pas été remplacée.

Quasiment élu au premier tour en Seine-Saint-Denis !

Trêves de balivernes. Les discours de Mélenchon sur la « créolisation », ses marches avec l’ex-CCIF – son successeur, le CCIE (Collectif contre l’islamophobie en Europe) l’en a d’ailleurs remercié en appelant les musulmans à voter pour lui – , la complaisance de son mouvement (LFI) avec les représentants musulmans dans les endroits où ils peuvent faire ou défaire un maire ou un député, ont porté leurs fruits. Il suffit de regarder les pourcentages de votes pour le candidat d’extrême-gauche dans les villes et les départements qui ont vu exploser leur population de confession musulmane. En Seine-Saint-Denis, Mélenchon est premier dans… 37 des 40 communes du département et finit à 49,3 %. À Saint-Denis : 61 %. À Bobigny, Clichy-sous-Bois et Aubervilliers : 60 %.

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Les députés Jean-Luc Mélenchon et Danièle Obono, sur les bancs de l’Assemblée nationale, Paris, 22 mars 2020 © LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA

Le Val de Marne a également donné Mélenchon vainqueur, avec 32,6 % des votes. Ivry sur Seine, mairie communiste qui a vu son candidat naturel, Fabien Roussel, atteindre laborieusement le score de 4,4 %, hisse Mélenchon à 48,7 %. Toutes les villes réputées pour l’importante augmentation d’une population immigrée d’origine extra-européenne et de confession musulmane ont donné Mélenchon très largement vainqueur du premier tour : Roubaix à 52,5 %, Trappes à 60 %, Toulouse à 37 %, Strasbourg à 35 %, Marseille à 31 % (et beaucoup plus dans les quartiers nord). Un sondage indique que sept musulmans sur 10 ont voté pour Mélenchon en 2022 contre à peine quatre sur 10 en 2017. L’indigéniste Houria Bouteldja s’est réjouie des résultats de celui qu’elle considérait déjà comme « un butin de guerre ». Elle appelle maintenant à voter Macron aux présidentielles pour « l’écraser » ensuite aux législatives en favorisant l’alliance de l’Union populaire de Mélenchon et de ce qu’elle appelle les « forces de résistance », c’est-à-dire, dans son esprit, les représentants politiques communautaristes musulmans ou les représentants politiques islamo-compatibles.

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Comme Jean-Paul Brighelli, je remercie les candidats de gauche qui n’ont pas permis que Mélenchon soit au second tour ; comme lui, je constate que l’électorat du candidat LFI est disparate pour ne pas dire étrangement hétérogène. D’un côté, les électeurs de confession musulmane, les « communautaristes en quête de charia ». De l’autre, les pseudo-révolutionnaires de toute obédience, anciens soixante huitards en mal de barricades, étudiants intersectionnels et défenseurs de la veuve lesbienne, de l’orphelin trans et du « racisé » discriminé, auxquels s’ajoutent les universitaires “éveillés” à toutes les causes victimaires et les écologistes rousseauistes déçus par Jadot. Les ressorts du vote d’une certaine jeunesse estudiantine restent pour moi mystérieux. Si je conçois son attirance pour le discours furieux de Jean-Luc Castro Mélenchon, pour sa vision démagogiquement partageuse du monde et pour sa récente soumission à l’écologie radicale, je ne comprends pas comment cette jeunesse soi-disant féministe, anti-patriarcale et opposée à la « domination masculine » a pu se choisir comme héros l’allié d’une religion qui promeut la charia où et dès qu’elle le peut. Comment est-il possible que de très jeunes électrices vent debout contre le patriarcat occidental moribond aient pu voter pour celui qui semble promettre aux musulmans de ne pas entraver leur marche vers un avenir radieux empli de femmes voilées soumises à leurs maris et quasiment interdites de vie sociale à la française ?

Macron à la récupération

Emmanuel Macron a lui aussi compris qu’il y avait des voix à aller (re)pêcher du côté des musulmans. Il s’est félicité à Strasbourg d’avoir pu échanger quelques mots avec une femme voilée se disant féministe. Il a taclé à cette occasion son adversaire aux présidentielles parce qu’elle promet l’interdiction du port du voile islamique dans l’espace public, oubliant du même coup les propos qu’il tenait lui-même il y a quelques années sur le fait que « le voile n’est pas conforme à la civilité qu’il y a dans notre pays, c’est-à-dire au rapport qu’il y a entre les hommes et les femmes » [1]. Si, comme ils l’ont fait pour Jean-Luc Mélenchon, des imams de France, des associations communautaristes ou le CCIE n’appellent pas à voter clairement pour Emmanuel Macron, il est probable qu’ils murmureront à l’ombre des minarets la consigne de voter pour lui en attendant d’aider l’extrême-gauche à gagner quelques sièges de députés supplémentaires lors des prochaines législatives.

A lire ensuite: Chez Zemmour, hier soir: “cela ne va pas assez mal pour que ça aille mieux”

Nous avons évité le pire : un duel Macron-Mélenchon. Le véritable « fascisme d’extrême-gauche » (G.W. Goldnadel) faisant légitimement plus peur à une majorité de Français que le fantasmé fascisme de la droite nationale, le candidat Macron en serait d’ailleurs sorti facilement et grandement vainqueur. Il n’empêche, ce premier tour a prouvé que l’entrisme islamique dans les différentes mouvances politiques et syndicales d’extrême-gauche n’est pas un fantasme. Les musulmans les plus prosélytes, alliés du projet des Frères musulmans, savent pouvoir compter plus que jamais sur les islamo-gauchistes soumis et prêts à toutes les compromissions. La population musulmane étant inévitablement amené à augmenter (natalité + immigration), et les islamistes ayant pu mesurer, grandeur nature, leur force, certains mouvements politiques vont lorgner de plus en plus du côté des électeurs de confession musulmane et accepteront sans barguigner les « accommodements » réclamés par certains de leurs représentants, burkini dans les piscines, voile islamique un peu partout, etc. En particulier, les successeurs de Mélenchon (Clémentine Autain, Daniele Obono, Manuel Bompard, etc.) et les prochains chefs d’EELV (Éric Piolle, Sandrine Rousseau) vont continuer de s’acoquiner avec ceux qu’ils croient être des frères révolutionnaires mais qui sont avant tout et fondamentalement les affidés des Frères musulmans. Leur discours composé de restes marxistes, de bouts d’antiracisme et de décolonialisme intersectionnellement agencés pour attirer les musulmans n’intéressent absolument pas les fréristes du point de vue idéologique – pour ces derniers, ce discours n’a d’intérêt que parce qu’il leur permet d’influencer ces partis, de mettre en avant des revendications communautaristes et religieuses, de faire avancer la seule cause qui compte à leurs yeux, la cause islamique. En un mot, les plus éminents représentants de l’extrême-gauche insoumise ou écologiste sont les idiots utiles de l’islamisme.

Alliance contre nature

L’histoire est pleine de ces alliances contre nature où chaque parti a cru pouvoir l’emporter sur l’autre à l’approche de la victoire finale.

Dans le cas présent, je ne donne pas cher de la peau des insoumis ni de celle des écolos, et j’avoue que je me réjouis de prédire leur mort politique programmée. Mais, plus sombrement, je n’ose imaginer entre les mains de qui et dans quel état ils laisseront, avant leur inévitable chute, certains territoires de la République, de plus en plus nombreux, de plus en plus séparatistes, de plus en plus islamisés et sous la coupe des plus redoutables musulmans fréristes ou salafistes.


[1] 15 avril 2018, interview d’Emmanuel Macron par Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel.

Encore une minute, Monsieur le bourreau

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Valence, mars 2022 © SOPA Images/SIPA

Parmi les multiples raisons qui ont empêché Eric Zemmour de parvenir au second tour de la présidentielle, il en est une que l’on n’a pas beaucoup analysée: la peur.


Depuis dimanche soir, on a déjà abondamment développé les raisons qui ont freiné, puis inversé la courbe de la progression d’Eric Zemmour, aboutissant au résultat que l’on sait.

Parmi celles-ci, son tropisme supposément pro-Poutine, une inclination qu’on lui a très fortement reprochée, alors que, bizarrement, Marine Le Pen se sortait facilement de ce même piège, épargnée qu’elle fut par les journalistes. Sans doute le candidat n’a-t-il pas pris suffisamment de hauteur assez vite dans cette affaire, en balayant d’un revers de main la version médiatique, et en replaçant la question dans son contexte géopolitique, un contexte où la lecture du conflit, un affrontement russo-américain sur le sol ukrainien, et non une simple agression de l’Ukraine par son voisin, aurait pourtant pu être expliquée, et comprise facilement.

Un candidat qui n’a pas réussi à prendre une dimension gaullienne

De même, il a sans doute raté, au Trocadéro, l’occasion d’un grand discours « gaullien », précisément centré sur cette question, qui préoccupait tout le monde, en refaisant un « discours de Phnom Penh » (1966), et en expliquant qu’il n’y avait « pas de solution militaire, mais seulement une solution politique » au conflit ukrainien, comme De Gaulle l’avait expliqué à l’époque à propos du Vietnam. A un moment très troublé, il y aurait pris beaucoup de hauteur. Au lieu de cela, il a fait le choix de rester très terre à terre, même si très patriote. Ainsi, il a galvanisé ses propres soutiens, mais en a-t-il convaincu beaucoup d’autres, en leur montrant, en particulier, qu’il était « le chef debout dans les tempêtes » ?

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D’une façon générale, sans doute Eric Zemmour a-t-il manqué, volontairement, on peut le penser, de grandeur [1]. Cette faculté gaullienne de « tutoyer l’histoire », et de l’expliquer simplement aux Français, qu’il possède certainement [2], on a eu l’impression qu’il l’avait comme camouflée, pour en rester à une stratégie très concrète, croyant ainsi mieux répondre aux préoccupations pratiques des gens. Mais la magie, et l’identification au Général, y ont sûrement beaucoup perdu.

Un électorat essentiellement bourgeois

Par ailleurs, Eric Zemmour n’a pas pu capter suffisamment les votes populaires. A cela, deux raisons principales : d’une part, sa campagne a commencé beaucoup trop tard. Vouloir s’assurer les voix de la France profonde en quatre mois seulement était une gageure. Ces électeurs ne se laissent pas séduire au premier rendez-vous. Il aurait fallu bien plus de temps pour « faire connaissance ». Avec eux, c’est un « labourage » qu’il faut, et non pas un « blitzkrieg ». Par ailleurs, le prétendant est resté trop longtemps sur une problématique gauche-droite, pertinente pour les bourgeoisies patriotes qui étaient ses premiers électeurs, mais non opérative pour la France rurale et périphérique. Il a mis trop de temps pour basculer sur la thématique opérante, celle du clivage « riches-pauvres », ou « France d’en haut-France d’en bas », qu’il aurait pu exploiter davantage.

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De même, il a privilégié des stratégies sur les réseaux sociaux (où il s’est très bien défendu) ou sur les chaînes nationales (où il se faisait copieusement et systématiquement attaquer), plutôt que vers les réseaux ou les corps intermédiaires (AMF, CGPME), des relais pourtant très importants.

Victime du vote utile

On pourrait par ailleurs considérer qu’Eric Zemmour a été trop monothématique par rapport à l’immigration, et aussi qu’il n’a pas assez travaillé la récupération des musulmans modérés. Il l’a fait, à travers l’expression « ce sont mes frères », mais pas assez pour briser le consensus politique communautariste, dont Mélenchon, du coup, a profité à plein. La discorde chez l’ennemi est pourtant, certainement, l’un de ses livres de chevet…

Last but not least des raisons évoquées par les analystes, la configuration politique des dernières semaines, avec la poussée continue de Mélenchon, et le battage effréné des sondages montrant sans arrêt le candidat de Reconquête à la traîne de Marine Le Pen, ont accéléré le phénomène de vote utile, qui pour lui a été mortel. Il faut dire que sur ce plan, la « vengeance médiatique » par rapport au candidat considéré comme le plus antisystème a été fort bien orchestrée…

La peur est mauvaise conseillère

Mais il est une autre raison, étonnamment non évoquée : la peur. Peur de la poussée de l’islam politique, conquérant, séparatiste, islamiste, mafieux, crapuleux. Cette thématique, Eric Zemmour l’a abondamment développée, à Marseille, dans de nombreux meetings, à Montreuil, à la « colline du crack ». S’il y avait une prise de conscience à acquérir, par rapport à la dangerosité d’une telle évolution, son discours y suffisait amplement. Et par rapport à cela, les autres candidats, et même Marine Le Pen ont cherché, peu ou prou, à édulcorer les réponses. Comment se fait-il que, dans ces conditions, si peu de Français se soient dressés avec lui ? Paradoxalement, les seuls à avoir compris son message sont les musulmans eux-mêmes qui se sont dit « C’est chaud pour nous » et qui ont, du coup, voté en masse pour Mélenchon. Mais les autres ?

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Il est pourtant facile de deviner la suite : en suivant si mollement le candidat qui affirmait avec le plus de force son envie d’affronter le problème, la classe politique et l’électorat ont montré globalement leur peur de se battre, et même leur pacifisme. Dans le « camp d’en face », on ne décrètera évidemment pas une pacification, mais au contraire une mobilisation et une pression supplémentaires, pour acquérir dans la foulée de nouveaux gains politiques, d’autant plus que d’une question qui restait sociale et « feutrée » (il ne fallait pas en parler…), Eric Zemmour a fait maintenant, grâce à sa campagne, une question ouverte et politique. Faute d’avoir donné au candidat, par les votes, la légitimité suffisante, les conditions d’un affrontement futur entre communautés se mettent peu à peu en place. Par rapport à cette question à la fois essentielle et urgente, ce vote du premier tour peut, d’une certaine façon, être qualifié d’ « anti-Zemmour » : il fallait, surtout, éliminer le gêneur. Pour avoir préféré être « munichois » plutôt que « churchilliens », ces électeurs se font ainsi les enfants des 500.000 personnes qui avaient accueilli au Bourget Edouard Daladier, le 30 septembre 1936. On connaît la suite.

« Encore une minute, Monsieur le bourreau », dit la Comtesse du Barry en montant à l’échafaud, le 8 décembre 1793. Le problème, c’est qu’elle ne l’a dit qu’une fois. Quelques instants plus tard, c’était la guillotine. Nous venons de dire la même chose. Quel peut bien être, dans ces conditions, notre avenir ?

La Discorde chez l'ennemi

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[1] Dans la célébration du discours, plus que dans l’attitude, son courage ne laissant pas de doute sur ce dernier plan.

[2] Il l’a prouvé notamment lors de son premier discours à Villepinte, et lors de son remarquable discours du Mont Saint-Michel.

L’effroi lui allait si bien

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Le comédien Michel Bouquet photographié en 1989 © MATTON YANN/SIPA

Michel Bouquet, monstre du théâtre et figure glaçante du cinéma, vient de nous quitter à l’âge de 96 ans


Ce matin, les salauds sont tristes d’apprendre sa disparition. Tous les sales types réunis, affairistes véreux, notables libidineux et policiers équivoques, n’auront plus Michel Bouquet pour transposer à l’écran, leur incommensurable malfaisance.

Fausse douceur

Son classicisme poisseux va terriblement nous manquer. Bouquet était brutal par son économie de gestes et son absence d’affect. Il ne cherchait pas l’adoration du public d’où son incroyable efficacité. Sa voix monocorde qui ne laissait présager rien de bon hantera longtemps les spectateurs terrifiés. Dès ce soir, nous reverrons ses films avec la peur au ventre. Un délicieux trouble s’emparera de nous au cœur d’une nuit de printemps. Il s’accordera aux peurs du moment et nous ne pourrons refreiner son mouvement. Tant de fausse douceur et de calme ombrageux, le tout dans une enveloppe anodine, costume gris et cravate sombre, appelaient forcément au drame intime. La catastrophe était en marche. Il en était le messager discret et décidé. L’onde maléfique que propageait cet immense comédien était un régal pour toutes les vermines. Elles avaient enfin trouvé un acteur capable de supporter leur charge mentale et les alléger de tant de souffrances psychologiques. Le mal n’aura plus jamais la figure glaçante et captivante de ce génial interprète, tout en réduction et en concentration, tout en méchanceté contenue et en agressivité suave.

A lire aussi: Michel Bouquet, 1925-2022, l’homme-théâtre

Bouquet désarticulait la moindre farce populaire ou thriller cafardeux des années 70/80 par la distance qu’il imposait aux spectateurs. En ce temps-là, les acteurs savaient se tenir. On ne copinait pas. On ne selfiait pas. On ne jargonnait pas dans les interviews. On ne pleurnichait pas sur l’état du monde. On n’écumait pas, non plus, les plateaux télé pour cachetonner un bien maigre talent. La rareté était le signe des honnêtes hommes qui ont forgé leur caractère et leur jeu, à la lecture des grands textes. Shakespeare, Beckett ou Pinter nourrissaient chaque artiste en devenir. Face aux géants, Bouquet eut toujours l’intelligence de l’humilité faisant le pari du travail. Remettant inlassablement sur le métier cet art si fugace et volatil, si souvent fuyant, de la transposition réussie. Il ne fanfaronnait pas. Artisan implacable de la diction, il polissait son jeu à l’ombre des verbeux. Avec de tels compagnons de route, les galères professionnelles et les petites humiliations du quotidien ne pesaient pas lourd.

Le sondeur de nos mauvaises pensées

Eh oui, je le conçois aisément, ça paraît invraisemblable à notre époque où un animateur télé peut monter sur scène ou une star des réseaux sociaux enchaîner les tournages. Bouquet appartenait à cette race des seigneurs des planches, il s’inscrivait dans un long processus créatif débuté à la fin de la guerre. Imperceptiblement, sans vociférer, sans même pointer un flingue sur notre tempe, Bouquet prenait le pouvoir sur le public. Nous n’en menions pas large. Désormais, nous rirons des méchants de fiction, nous nous moquerons de leurs balafres démesurément outrageantes et de leur violence tapageuse. Les rouleurs de mécanique font de piètres assassins. La violence, la vraie, crédible et larvée, authentiquement cruelle et démoniaque, implique un sang-froid non dénué d’une pointe d’humour noir. Quel délice de (re)voir Michel Bouquet sonder nos mauvaises pensées, avec ce visage impassible d’enfant de chœur, glabre et rougissant d’audace.

A lire ensuite, du même auteur: Gloire à la reine Catherine!

C’est bien simple, un notaire malveillant ou un flic ripou qui ne ressembleraient pas à Bouquet, je n’y croirais pas un instant. Il en fallait de la maîtrise pour bousculer la ménagère dans son living-room. Vous auriez mis Michel Bouquet en imperméable croisé dans une manifestation, je peux vous assurer que pas un cocktail molotov n’aurait volé et qu’on aurait entendu les CRS siffloter la Marseillaise. Avec lui, notre sécurité était garantie. Et comment oublier Pierre Rambal-Cochet, père aussi possessif que maladroit, corrosif et malheureux, dans « Le Jouet » de Francis Veber en 1976. « Je vous prie de m’excuser pour cette intrusion » lance-t-il à un Daniel Ceccaldi attablé en famille et quelque peu désarçonné. « Combien cette maison ? 3 millions si vous partez tout de suite » insiste-t-il, avec ce flegme nocif qui rendait la vie moins fade et moins bêtement niaise.

Et maintenant, voici venir un long hiver...

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Révisons les figures de style avec Emmanuel Macron

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Emmanuel Macron prononce un discours à son quartier général, 10 avril 2022 © Thibault Camus/AP/SIPA

Emmanuel Macron nous avait habitués à des discours moins creux, et en tout cas formellement mieux élaborés que celui prononcé devant ses soutiens au soir du premier tour. Analyse.


On pourrait concevoir une séance de cours qui s’intitulerait : « révisons nos figures de style avec Emmanuel Macron ».

C’est si vrai qu’elle est prête : je me suis amusée à décortiquer la déclaration du président candidat au soir du premier tour de l’élection présidentielle. En ce dimanche 10 avril, ce qui m’a frappée, c’est la très grossière élaboration stylistique de son propos, cousu de répétitions. Or, c’est bien connu, les figures de répétition ont un effet fortement émotionnel.

Répétition de mots : le cerveau n’a que faire de recevoir deux fois de suite la même information ; ce n’est donc pas à la logique de l’auditeur que l’on fait appel mais à une forme de satisfaction sensible (la même qui fait aimer les refrains). Répétition de structures : là encore, il y a un agrément à se laisser porter, anticipant la suite de la phrase et recevant la satisfaction de cette anticipation.

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En travaillant sur ce texte, je me suis aperçue que ma première intuition était en dessous de la réalité : il m’avait semblé que le discours était très pauvre et misait tout sur les effets ménagés par sa formulation ; mais Emmanuel Macron réalise une prouesse bien plus admirable. Son discours est une forme pure, totalement vide. Qu’on le compare aux prises de parole de Mélenchon ou de Zemmour, le même soir, qui mettent la forme au service d’une densité de contenu et d’une vision personnelle portée par une conviction expressive : Macron s’adresse à nous avec ce ton abominablement doucereux auquel il nous a habitués (et qui, apparemment, convient aux gens…) et ces mots positifs enfilés tels des perles en de longues phrases sans fond, et agissant comme autant de smileys sur un auditoire abruti par le besoin infantile d’être rassuré. Son discours fait penser aux sermons des curés paresseux qui se contentent de jeter en l’air quelques mots (amour, paix, joie, espérance, charité…) et de regarder comment ils retombent : « c’est dans l’espérance de cette paix, soutenue par la joie de l’amour, que se construit la charité ». Mais oui, mais oui…

Voyons plutôt :

Le début du discours opère un mouvement d’ouverture (« mes amis, mes chers compatriotes ») que, par un effet de bouclage, la fin du propos referme dans une cohérence cajôlante (« mes chers compatriotes, mes chers amis »). L’argumentaire minimaliste s’en tient à une logique de réciprocité : « vous pouvez toutes et tous compter sur moi », au début, et « je compte sur vous » en conclusion.

Les énallages de personnes permettent de jeter le flou sur la limite entre les « amis » et les « compatriotes », les « ils » devenant immédiatement des « vous » : « leur confiance, votre confiance m’honore », « toutes celles et ceux qui ont tant donné […] vous avez donné votre énergie ».

Surjouant la posture paternaliste du président heureux du bon fonctionnement des institutions, il fait applaudir ses adversaires. En outre, il débute sa prise de parole avec un gros chiffre (« vous avez été plus de 36 millions ») qui soulève l’enthousiasme de la foule avant de révéler que c’est celui de la participation ; ce n’est qu’en un second temps, dans la même phrase, qu’il remercie ceux qui ont voté pour lui. Ce délayage jubilatoire de mots inutiles est à l’image du reste de son discours : « plus de 36 millions à faire valoir ce droit, ce droit conquis par les générations précédentes, qui est le droit de vote ».

On peut repérer, convoquées jusqu’à la nausée dans une prise de parole assez brève, les figures de style les plus faciles et les plus efficaces :

L’anaphore (lourde car longue) : « Voulons-nous d’une France qui… ? » x 5 ; « Le 24 avril prochain, nous pouvons faire le choix » x 3.

L’épiphore : « ….Merci ! » x 3.

La symploque (qui combine une anaphore et une épiphore) : « Je veux une France qui… . Ce n’est pas nous ! » x 4 ; « que le seul projet… c’est le nôtre ! » x 4 ; « quels que soient… nous tous ! » x 3. C’est lourd, c’est gros, mais ça marche: les gens sont contents…

L’accumulation (de préférence avec les groupes de mots les plus longs à la fin pour un effet de cadence) : « projet de progrès, d’ouverture et d’indépendance française et européenne », « votre énergie, votre travail, vos jours et vos nuits », « le nucléaire, les énergies renouvelables, la sobriété énergétique et la planification écologique », « à la science, à la raison, à la compétence », etc.

Le futur prophétique (qui endort l’esprit critique en jouant sur le besoin de certitudes qu’éprouve tout homme pour étouffer sa peur de l’avenir) : « par l’écologie, les factures de chauffage se réduiront et la voiture électrique pour tous viendra remplacer les coûteux pleins d’essence ».

L’antithèse en hypozeuxe (balancement facile et répétitif qui hypnotise l’auditoire et dispense de toute subtilité) : « une France qui…et pas une France qui… » x 4

A la question « voulons-nous ? », Macron répond « je veux », choisissant de centrer son intervention sur sa personne, avant de se réinscrire dans un « nous » qui efface son ambition personnelle dans un projet collectif : « je mettrai toutes mes forces pour convaincre chacun » devient, deux paragraphes plus loin, « ne ménageons aucun effort […] allons convaincre chacune et chacun » ; mais c’est bien la même idée qui est à nouveau assénée.

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Forme vide, disais-je: ce discours construit l’une des antithèses sus-citées sur une antonymie caricaturale, « progrès » vs « régression » ; au mot « progrès », il associe toutes les catégories imaginables : « une France qui porte des progrès pour chacun, pour nos aînés, pour nos enfants, pour les travailleurs, pour les familles, pour les femmes et notamment les mères seules, pour les précaires », à quoi il oppose un synthétique « une France de la régression pour tous ». On ne sait pas ce que cela signifie, mais il faut seulement en retenir que voter Macron est bien, tandis que voter Le Pen n’est pas bien.

La fin est un grand n’importe quoi :

« Que le seul projet des travailleurs, de tous ceux qui sont au bord du chemin, c’est le nôtre ! Que le seul projet de la France et de l’Europe, c’est le nôtre ! » : le projet des travailleurs ? le projet de la France et de l’Europe ? La préposition « de » est pratique, puisqu’elle permet de relier les mots. Apparemment, elle dispense de le faire d’une manière sensée. Seul compte l’effet.

« Je crois en nous, en nous tous, quels que soient nos parcours, nos milieux, nous tous ! Quels que soient nos origines, nos territoires, nous tous ! Quelles que soient nos opinions et nos croyances, nous tous ! C’est cela la France ! » : pareil, je ne comprends pas. C’est quoi, la France ? A quel élément précis le démonstratif « cela » renvoie-t-il ? Au fait de « croire en nous » ? Ou bien renvoie-t-il à « nous tous » ? Mais dans ce cas, il fallait dire : « c’est nous, la France » ou bien « nous sommes la France ». Bref, c’est bancal.

« Le 24 avril prochain, nous pouvons faire le choix d’une nouvelle époque française et européenne » : une nouvelle époque française et européenne ? Quelle expression bizarre… « Le 24 avril, nous pouvons faire le choix de la France et de l’Europe ensemble » : là, je veux qu’on me dise à quoi se rapporte « ensemble ». Faire le choix « ensemble » : vous et moi ? Faire le choix « de la France et de l’Europe ensemble » ? Ne pouvait-on mieux le dire ? Le choix de la France avec l’Europe, en somme, dans l’idée qu’il incarne les deux à la fois? Il assume si peu cette phrase débile qu’il fait une pause après « choix de la France », de sorte que « et de l’Europe ensemble » arrive comme un cheveu sur la soupe.

Ce « ensemble » est l’équivalent d’une tête jaune avec un sourire. C’est un émoticône adverbial, pour ainsi dire. Et tout est là.

Les Marchands de nouvelles: Médias, le temps du soupçon

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Économie: les fausses notes du Mozart de la finance

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Emmanuel Macron, président-candidat de la réindustrialisation, visite le site de l’entreprise Alsachimie à Chalampé (Haut-Rhin), 17 janvier 2022 © Ludovic Marin / AFP

Non, le président sortant n’est pas le Mozart de la finance qui devait sortir la France du rouge ni le virtuose de la réforme qui promettait d’en finir avec nos archaïsmes. Paupérisation, déficits, chômage… On est loin du compte.


S’il avait l’esprit de gratitude, Emmanuel Macron offrirait à Vladimir Poutine une rente somptuaire pour cette guerre en Ukraine qui a rebattu les cartes de l’élection présidentielle. Au regard de la stature présidentielle de l’hôte de l’Élysée, proclamée dans les médias, toute question autre, comme celle du bilan, relève de la mesquinerie politicienne.

Et pourtant, que d’espoirs avait suscités le jeune prétendant en 2017 avec son projet de transformation de la France embourbée. Son succès à la hussarde a tenu tout entier dans l’inscription dudit projet au sein de l’intelligence collective.

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Cependant, c’est précisément cette ambition réaffirmée tout au long du quinquennat qui oblige à en soumettre les résultats à un examen scrupuleux. Avons-nous retrouvé le chemin d’une certaine prospérité ? Les Français ont-ils gagné en sécurité matérielle ? Notre système public s’est-il renforcé ?

Hélas, le bilan s’énonce suivant le triptyque : dégradation, falsification, paupérisation. La ligne de flottaison du navire France s’est encore abaissée et ledit navire commence à prendre de la gîte. Tel est le résultat global d’une politique de subventions pour les riches et d’ubérisation pour les pauvres.

Dégradation

La croissance économique, dont il ne faudrait pas oublier qu’elle reflète l’emploi productif et qu’elle soutient les comptes publics, s’est établie à 0,5 % l’an, chiffre acceptable à la rigueur si l’on tient compte de l’impact négatif du confinement de 2020, mais décevant au regard de l’endettement inouï de l’ensemble des ménages, des entreprises et de l’État favorisé par la politique monétaire de la BCE. L’État a contracté une dette supplémentaire de 600 milliards d’euros, soit 28 % du PIB, pour obtenir une croissance de 2 % du même PIB.

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Pour la croissance industrielle par habitant, cruciale pour la marche d’ensemble de l’économie, nous nous situons au double de la Grèce mais à la moitié de la Suède, sur la frontière qui sépare le Nord performant du Sud retardataire, en dépit des performances de l’aéronautique civile et des industries d’armement. Mais n’est-ce pas là aussi l’effet de notre inclusion dans l’euro dont la Suède s’est heureusement exemptée ?

Quant au commerce extérieur, si souvent absent des commentaires des grands médias, qui sait que nous affichons un déficit record depuis la guerre – 85 milliards d’euros l’an dernier, malgré Airbus et le Rafale ? La dégradation ne s’est pas interrompue depuis 2003, dernière année équilibrée. Il est bien tard aujourd’hui pour faire le diagnostic d’une désindustrialisation suicidaire après vingt ans d’illusions sur la société post-industrielle.

Falsification

L’emploi me direz-vous ? N’est-ce pas là la vraie réussite de notre président ? 800 000 emplois nouveaux, soit 200 000 par an, nous ne devrions pas bouder notre plaisir.

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Mais la contradiction devrait sauter aux yeux entre la croissance famélique et la création d’emplois affichée dans les statistiques officielles. Elle souligne implicitement la chute de la productivité dont la clef nous est donnée par le doublement du nombre des autoentrepreneurs. 1,2 million de personnes, découragées par l’absence d’emplois, se sont résignées à cette formule palliative dont la rémunération moyenne est de 600 euros par mois.

Si l’on ajoute la mise en apprentissage, intégralement financée par l’État avec la forte incitation d’une prime de 8 000 euros à l’embauche, nous comprenons mieux l’abîme qui sépare le chiffre des demandeurs d’emplois affiché par l’Insee, entre 2,2 et 2,3 millions, et le total enregistré par Pôle emploi, 6 millions au titre de l’ensemble des catégories A, B, C, D et E.

Paupérisation

Et nous comprenons aussi du même coup pourquoi la majorité des Français ressentent une perte de pouvoir d’achat. La multiplication des emplois sous-payés en rend compte. La France ne serait-elle pas désormais un pays coupé en deux, entre des secteurs de haute technologie et des secteurs qui relèvent du tiers-monde ? Une tiers-mondisation rampante attestée par un indice incontestable : 7 millions de personnes seraient aujourd’hui tributaires de l’aide alimentaire, contre 5,5 millions en 2017.

Et, pour couronner le tout, la paupérisation du secteur public. La formule a longtemps constitué un slogan fallacieux de cette gauche clientéliste appuyée sur une fonction publique qui est la plus nombreuse d’Europe. Cependant, les développements de ces vingt dernières années révèlent une vérité dérangeante, certes différente dans ses modalités de celle dénoncée par les syndicats de gauche, mais tout aussi répréhensible.

Deux points sont à souligner

Premier point : la crise sanitaire a exposé au grand jour le sous-équipement hospitalier. 17 000 lits ont été supprimés dont plusieurs milliers durant la pandémie ! Où l’on voit les ravages d’une gestion bureaucratique imperméable au doute et réfractaire aux critiques. Cela, cependant que notre taux de dépenses de santé reste au sommet en Europe. Quel est ce mystère ? Notre État a privilégié la distribution de revenus par le biais d’une Assurance maladie et d’une CMU largement fraudées au détriment de l’équipement requis par les soins des malades. Le guichet social a déversé la manne publique tandis que l’investissement sanitaire reculait. Gouvernements de droite et gouvernements de gauche, habités par les mêmes idées fausses, se partagent la responsabilité de la déshérence du système hospitalier.

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Deuxième point : la paupérisation du corps professoral. Cinquante ans de réformes à contresens ont à moitié détruit un système éducatif que nous enviaient nos concurrents. Mais un autre facteur discret a contribué à ce déclin structurel : on ne paye plus les professeurs, nonobstant l’emprise des syndicats de gauche sur le ministère de la rue de Grenelle. Un professeur certifié gagne aujourd’hui 1,2 fois le SMIC, à peine plus qu’un plongeur de restaurant, quand il recevait 2,3 fois le SMIC en 1980.

Nous n’insisterons pas sur l’enrichissement des plus riches à coups de réformes fiscales toujours favorables aux possédants. 500 familles ont accumulé un patrimoine de 1 000 milliards en 2022. Nous pourrions fermer les yeux sur cette anomalie si, parallèlement, les classes pauvres, modestes et moyennes sortaient de la précarité et du besoin. Le bilan de Macron démontre le contraire.

Nos compatriotes auront-ils le courage de sanctionner le président sortant ou se résigneront-ils à le reconduire, faute de mieux ? Pour nous, il n’y a pas à barguigner. Il faut ouvrir la porte à une nouvelle politique après avoir balayé les idées fausses et les faux-semblants d’un libéralisme dévoyé. Lutte contre la fraude sociale et fiscale, réindustrialisation, autonomie énergétique sont les impératifs du temps qui vient.

Sortir du capitalisme du désastre

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Le secret néolibéral

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Michel Tournier, l’enchanteur

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Michel Tournier (1924-2016) © Catherine Hélie pour les Editions Gallimard

Sept conférences substantielles et fluides du grand écrivain réaliste et mythologique – préambule idéal à la lecture de son volume Pléiade (2017).


« La philosophie est sous la table, et c’est pour cela que je me considère comme un contrebandier de la philosophie », dit Michel Tournier dans une de ces conférences qui concernent le métier d’écrivain, sa vocation, sa pratique, la philosophie, sa bibliothèque, la Bible, l’Allemagne (Tournier est un germaniste émérite), Flaubert (le patron), les apports de la philosophie à ses contes (sa fameuse contrebande), etc.

Tout ici enchante – y compris les discussions avec le public (souvent des lycéens). Le conteur Tournier (1924-2016) a une aisance à l’oral que la transcription n’oblitère pas : on l’éprouve en le lisant. On vérifie à chaque page sa fraîcheur, son enthousiasme (voire sa passion) et le degré d’élaboration de chaque livre. Tout défile, de cette vie – et de cette œuvre à la fois populaire et métaphysique.

Tout ? Son entrée en littérature tardive (1967) avec Vendredi ou les Limbes du Pacifique qui recueille succès, estime… et le Grand Prix du Roman de l’Académie française. Giono, qu’il révère, aime son livre et le dit.

L’envol et le « sacre » en 1970 : Le Roi des Aulnes reçoit le Prix Goncourt. En trois ans, Tournier s’est imposé. Gracq dit son grand respect (réciproque) au solitaire de Choisel (depuis 1962), tandis que Raymond Queneau et Italo Calvino le distinguent.

En retrait d’une modernité incarnée par le Nouveau Roman, l’Absurde ou les expérimentateurs du langage, Tournier est élu à l’Académie Goncourt en 1972 : sa tradition est celle des naturalistes – ou comme l’écrit lui-même ce philosophe de formation : « Je suis ce naturalisé – romancier au teint quelque peu basané par le soleil métaphysique (…). Mon propos n’est pas d’innover dans la forme mais de faire passer au contraire dans une forme aussi traditionnelle, préservée et rassurante que possible une matière ne possédant aucune de ces qualités. »

À l’ère du soupçon, l’ancien élève de Lévi-Strauss et de Leroi-Gourhan au Musée de l’homme préfère les grands mythes qu’il fait revivre en les actualisant (Robinson, l’ogre dans Le Roi des Aulnes) : son « rez-de-chaussée est enfantin » mais « son sommet est métaphysique », écrit Gilles Deleuze, son proche ami et condisciple, avec Roger Nimier (« un monstre de précocité »), au lycée Pasteur de Neuilly.

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Élève de Bachelard (qui mêle philosophie et poésie), Tournier ne cesse d’élaborer des distinctions fécondes et discutables : le roman initiatique (« exaltant décollage ») versus le roman d’apprentissage (« histoire un peu triste d’un atterrissage », « domestication du rêve ») ; les écrivains du XXe siècle tenants du « non » (haine de la vie chez Proust et Céline selon lui) versus les tenants du « oui » (Colette, Giono, Gide, Giraudoux). À part : Kant, qui a « tout simplement inventé la morale » (avec Rousseau, que Tournier mentionne souvent). « C’est extraordinaire. Il n’y avait pas de morale avant Kant. Il y avait la religion. Il y avait la sagesse. Il n’y avait pas de morale. »

Autres catégories opérationnelles : le dionysiaque et le lyrisme de la prose poétique (source Giono), l’inspiration cosmique et biblique, le roman historique (succession d’évènements, irréversible) et le roman géographique (succession des saisons, cyclique), etc.

Héritier revendiqué de Zola, de Bloy et de Huysmans, lecteur inconditionnel de Hugo (« le plus grand écrivain français de toute la littérature » – « le plus grand poète, c’est Valéry »), Tournier se dit « naturaliste mystique » : il conserve de son enfance catholique et de son goût de la théologie, le sens vertical du sacré (« c’est même plutôt le sens du profane qui me fait défaut »)- mais pour « redécouvrir une forme de spiritualité jusque dans le monde profane quotidien ».

Mystique païen ou panthéiste, Tournier ? Relire Célébrations (1999) – où l’évocation émerveillée des paysages, de la faune et de la flore suscite une « euphorie du minuscule ». Et célébrons-le à son tour. C’était d’ailleurs, à la fin de sa vie, dans les derniers livres, un de ses mots préférés – et sa pente naturelle : célébrer le monde.  « Quoiqu’il en coûte. »


Contrebandier de la philosophie – Sept conférences suivies d’échanges avec le public, de Michel Tournier. Édition d’Arlette Bouloumié et Mathilde Bataillé.  Gallimard, Arcades.

Le rôle de sa vie

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Le président de l'Ukraine Volodymyr Zelenskyy à Kiev, 9 avril 2022 © Evgeniy Maloletka/AP/SIPA

Un comique sans expérience politique probante et un agent secret aux manettes du pouvoir russe depuis deux décennies, forcément, ça ne fait pas bon ménage.


L’histoire de cette guerre, c’est un peu lui qui l’écrit. Avec les moyens que l’ère moderne lui offre. Tantôt en se baladant dans les rues de Kiev affreusement vides, tantôt dans son palais présidentiel plongé dans la pénombre, il se filme, il parle à sa population, le visage marqué par la fatigue, avec la caméra embarquée sur son téléphone portable. Il est un chef d’Etat devenu le symbole planétaire du courage et de la résistance, face à un mal auquel la civilisation judéo-chrétienne se croyait désormais à l’abri, la guerre. Sa détermination est telle qu’on le compare à Churchill. Et pour certains, l’analogie est encore trop faible.

Un comique contre un espion

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky était jadis l’acteur et le producteur le plus populaire dans son pays. L’humour a longtemps été son arme principale. Depuis ses années de lycée, se servir de son visage, de son regard et de sa voix est son quotidien. Avant lui, un autre comique a défié l’homme qui avait déclenché une guerre en Europe, Charlie Chaplin. Celui du « Dictateur ». Vladimir Poutine n’est certes pas Hitler – l’invasion brutale par la Russie d’un pays-voisin, si proche historiquement et géographiquement, n’a rien à voir avec le drame que l’humanité a connu il y a 80 ans – mais dans cette guerre, comme dans tous les grands conflits militaires, les personnalités des leaders nationaux deviennent des repères pour des millions de personnes affectées par le conflit.

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Un comique contre un espion. L’un qui a appris à faire rire et émouvoir, l’autre à qui on a appris comment éliminer les ennemis de sa patrie.

Dans son très populaire télé-show « Vetcherny kvartal », le 17 mai 2014, deux mois seulement après l’annexion de la Crimée par la Russie, Zelensky jouait un sketch dans lequel il incarnait la supposée compagne du chef du Kremlin Alina Kabaeva. Dans cette mise en scène, un acolyte jouait Poutine qui rentre à la maison et s’attire les foudres de son amoureuse. « Vladimir, pourquoi tu as pris la Crimée? »  – demande Kabaeva/Zelensly assis(e) sur le canapé. Poutine, surpris, lui répond : « Mais chérie, c’est toi qui me l’a demandé ! » « – Moi ? Mais je t’avais demandé d’apporter « L’île de Crimée », le livre de l’écrivain Vassili Axionov » (un énorme best-seller dans les pays de l’ex-URSS) ! Le public dans la salle éclate de rire, comblé.

Fini de rigoler

Cinq ans plus tard, Volodymyr Zelensky est devenu le président de l’Ukraine. Il a été élu sur la promesse de mettre fin au conflit avec la Russie. « Je suis capable de faire rire Poutine » confie-t-il à Bernard –Henri Levy quelques moins avant son élection. Deux ans et demi plus tard, alors que les troupes russes se sont massées sur la frontière ukrainienne, le Washington Post publie un article « Six raisons sur lesquelles la Russie est en désaccord avec l’Ukrainien Zelensky »[1]. Non, le président Zelensky ne fait pas rire le président Poutine, pas du tout même.

L’article reprend une par une les décisions du nouveau leader ukrainien qui ont accentué la colère du Kremlin. Outre le changement d’avis sur les accords de Minsk et les demandes répétées d’adhésion à l’OTAN, il y a aussi eu des moqueries de l’ancien humoriste à l’égard du président russe, pas franchement réputé pour son sens de l’humour. Zelensky a notamment ironisé au sujet du long texte que Vladimir Poutine a publié l’été dernier sur le site du Kremlin et intitulé « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens ». « Si nos peuples sont frères, ça doit être Caïn et Abel » avait alors commenté Zelensky, amusé. Ou encore : « Je comprends maintenant pourquoi Poutine n’a pas de temps pour me rencontrer, vu la taille des articles qu’il publie ». Un comique sans expérience en politique et un agent secret aux manettes du pouvoir depuis 20 ans, ça ne fait pas bon ménage.

Biden, Merkel, l’OTAN et lui

Les débuts du jeune président ukrainien sur la scène politique internationale ont d’ailleurs été confus. Il a d’abord été le témoin malheureux de la crise de tremblements d’Angela Merkel, lors d’une cérémonie d’accueil en son honneur, à l’aéroport de Berlin. C’est tout comme si la chancelière allemande avait été frappée par les visions prémonitoires pour la région qu’elle connait si bien ! Ensuite, Zelensky a été la raison principale et involontaire de la procédure de destitution engagée contre celui qui est alors président des Etats-Unis, Donald Trump. Lequel aurait cherché, selon ses détracteurs, à convaincre Zelensky d’ouvrir une enquête sur les activités en Ukraine de Hunter, le fils de son rival-démocrate Joe Biden. Vice-président de Barack Obama, Joe Biden s’est rendu pas moins de six fois en Ukraine entre 2014 et 2016. Pauvre Zelensky ! il a fait de son mieux pour ne pas accabler davantage le président Trump, acquitté finalement par le Sénat américain, mais le développement tragique et récent des évènements en Ukraine prouve à quel point ce pays a été au cœur des intérêts géopolitiques des Etats-Unis depuis longtemps.

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L’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche en janvier 2021 a rapidement confirmé l’importance que la

nouvelle administration américaine voulait donner au partenariat avec l’Ukraine. Sept mois plus tard Volodymyr Zelensky est reçu dans le Bureau ovale de son prestigieux hôte. Devenant seulement deuxième leader européen, après l’inévitable Merkel, à avoir droit à un tel honneur. Un homme a sans doute scruté chaque mot prononcé ce soir à Washington : l’auteur de l’ouvrage sur l’unité des peuples russes et ukrainiens, Vladimir Poutine… On le devine bouillir de l’intérieur, tel un volcan avant une éruption. Devant les journalistes, Zelensky parle alors avec Biden de l’OTAN, de l’appui attendu de la part des États Unis pour la sécurité de la Crimée, du Donbass, de la mer Noire et de celle d’Azov. La valeur que les mots ont pour un acteur est-elle la même que pour un chef d’État ?

Pour le moment ces flash-backs géopolitiques s’éclipsent devant le drame que subit une nation européenne de 44 millions habitants. Et dont le président a endossé le rôle du chef de guerre et de symbole de la résistance face à l’une des plus puissantes armées du monde. Un rôle qu’il n’a probablement jamais imaginé jouer, mais qui lui vaut déjà la reconnaissance de son peuple et de tous ceux qui souffrent avec les Ukrainiens. Ce rôle, aussi énorme soit-il, ne pourra durer éternellement. Un jour, l’Ukraine devra bien retrouver la paix avec son grand voisin russe.


[1] https://www.washingtonpost.com/world/2022/02/05/russia-putin-ukraine-zelensky/