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Chez Zemmour, hier soir: “cela ne va pas assez mal pour que ça aille mieux”

Rencontre avec les militants déçus d'Eric Zemmour

Chez Zemmour, hier soir: “cela ne va pas assez mal pour que ça aille mieux”
Militants d'Éric Zemmour, soir du premier tour, Paris © Michel Euler/AP/SIPA

Éric Zemmour a été la coqueluche, peut-être l’unique chose un peu cocasse dans la campagne présidentielle la plus terne depuis toujours. Faire un tour parmi ses militants semblait donc la chose la plus folichonne que l’on pouvait faire en ce dimanche électoral.


18h30. La Maison de la Mutualité se remplit mollement. Sans aucun tact, j’évoque auprès des militants que je croise les premières estimations que sort la presse belge. Celle-ci place leur champion Zemmour, autour de 8%, loin, très loin derrière le trio de tête. Autour de moi, les premières moues apparaissent. C’est plutôt une soirée déprimante qui s’annonce. 

La France populaire manque à l’appel

Annoncée aux alentours de 15% mi-février et paraissant en mesure d’atteindre le second tour, la candidature Zemmour a connu de sacrés couacs depuis. Sa très belle capacité de mobilisation, vue encore lors du meeting du Trocadero, a plutôt eu un effet trompe l’œil, masquant la perte de dynamique. Un militant me souffle : « le pari initial était de rassembler l’électorat LR et RN. Nous avons certes coupé l’électorat filloniste en deux mais nous n’avons pas réussi à siphonner l’électorat de Marine Le Pen. Nous n’avons pas su parler à la France populaire, celle qui ne court pas les meetings ». 

A relire: Marine Le Pen: «Si Eric Zemmour n’est pas candidat, je suis devant Macron»

Prévue pour marcher sur les terres d’un Rassemblement national déconfit après des régionales 2021 désastreuses, la campagne de Zemmour n’aura finalement guère affaibli celle de Marine Le Pen, dont le score est même plus fort qu’en 2017 ! Si Éric Zemmour a répété que Le Pen était incapable d’attirer à elle un électorat bourgeois, il s’est montré lui-même incapable d’attirer un électorat populaire et laborieux, pas sensible aux seules questions migratoires.

Il commence à faire horriblement chaud à la Mutualité. Les rangs se remplissent enfin. 20 heures. Les chiffres déjà connus de tous se confirment. Éric Zemmour pèse à peine un tiers du vote lepéniste. Pour les militants, présents pour la plupart quinze jours plus tôt au Trocadero, c’est la consternation. Le chiffre de 6,4% annoncé sur les télévisions à 20 heures, revu légèrement à la hausse ensuite, rappelle plus la cuvée Chevènement de 2002 que la fin de campagne de Jean-Marie Le Pen la même année… Aux yeux des militants, le vote utile et la peur de voir Jean-Luc Mélenchon au deuxième tour ont plié les jeux. Ils connaissent tous un proche, un ami, qui au dernier moment dans l’isoloir, a fini par faire le choix de Marine Le Pen.  La perspective d’un Mélenchon au second tour n’en enchante pas beaucoup ici. Ce n’est pas ici que l’on recrutera des partisans d’une grande jonction rouge-brune antisystème. En attendant, une bonne partie des partisans de Zemmour se résigne à voter Marine Le Pen au tour suivant, alors qu’une autre semble plus dubitative. Ce faible enthousiasme suscité par la candidate RN contraste avec son joli score national.

Paul-Marie Coûteaux et les jeunes

Hidalgo apparait sur les écrans, puis Mélenchon, qui fait l’effet d’un Jean Jaurès de PMU. La petite reine parisienne du Vélib et le Staline de la Canebière sont hués. L’intervention de Jadot passe en revanche inaperçue, ce qui est peut-être encore plus inquiétant pour lui, c’est un sacré handicap que de ne pas susciter la moindre passion, pas même chez ses adversaires. Déambulant dans les rangs, je croise une vieille connaissance. Dans ma tumultueuse jeunesse, en échange de livres dédicacés, j’avais adhéré au groupusculaire Rassemblement pour l’indépendance de la France animé par Paul-Marie Coûteaux, qui essayait de réunir les derniers chevènementistes et les derniers villieristes. Inélégant comme il n’est pas permis de l’être, je souligne qu’après Chevènement en 2002, Villiers en 2007, Marine Le Pen en 2012, Fillon en 2017, son poulain échoue encore une fois de plus à atteindre le second tour. Il me rappelle quand même qu’il avait fait la campagne de Chirac en 1995 et qu’il avait voté Jean-Marie Le Pen au second tour en 2002. 

A lire aussi: Pour son dernier rassemblement, Eric Zemmour se présente comme le candidat d’une jeunesse révoltée

Au micro de BFM TV, l’ancien député européen se lâche. « Dès octobre, je savais qu’on ne serait pas au second tour. Dès février, je savais qu’on ne serait pas à 10%. Je l’ai engueulé tous les jours. Il y a cru jusqu’au bout ». On repense à Jean-Louis Tixier-Vignancour, convaincu d’être au deuxième tour en 1965 parce qu’il remplissait tous les jours un chapiteau de 3 000 jeunes lors de son tour de France. Tous les jours, c’étaient les mêmes jeunes qui revenaient. « Trop de jeunes. À 35 ans, on était déjà trop vieux dans l’équipe ». Sur l’immigration, l’énarque aurait aimé que Zemmour adoucisse son discours, trop radical. Paul-Marie Coûteaux ose une comparaison avec le parcours de François Bayrou, arrivé péniblement à 6% en 2002, sauvé de justesse par l’épisode de la mandale de Strasbourg, et faiseur de roi quinze ans plus tard, en se désistant pour Macron durant l’hiver 2017. Si Éric Zemmour aurait voulu faire un eagle, comme on dit au golf, réussir en un coup là où les autres en mettent trois en général pour y arriver, c’est plutôt un long apprentissage de leader d’opposition qui s’annonce pour l’ancien chroniqueur d’On n’est pas couché.

Madame 20h02 rallie Macron à 20h19

20h19. Avec 19 minutes de retard sur le pronostic de Zemmour, Valérie Pécresse annonce son soutien à Emmanuel Macron ; mais avec un stock de voix qui lui permettront à peine de négocier la Jeunesse et les Sports. Elle est copieusement huée, elle aussi. Éric Ciotti annonce qu’il ne votera pas Macron. « On a deux semaines pour attirer l’aile droite de LR vers nous », me glisse Paul-Marie Coûteaux. « Nous », c’est à la fois la candidate Le Pen et le bloc des droites en vue des législatives.

20h50. Éric Zemmour monte à l’estrade. « J’ai commis des erreurs, je les assume toutes. J’en assume l’entière responsabilité. » Les mots rappellent ceux de Jospin. Quand il dit que le mauvais score est de sa faute, l’assistance crie « non non ». Heureusement pour son public, Zemmour ne prendra pas une décision aussi définitive que l’ancien Premier ministre socialiste. Il annonce son soutien à Marine Le Pen, alors que L’Incorrect faisait état d’un coup de fil entre les deux candidats la semaine dernière et annonçait un non-ralliement du candidat de Reconquête. 

Encore douchés par l’écart entre leurs attentes et le résultat final, les militants se refont une santé à l’apéritif dinatoire à l’étage du dessus. L’un d’eux, Morgan Trintignant, qui avait participé à la toute première opération et déployé une affiche géante plein cours Mirabeau d’Aix-en-Provence en avril 2021, m’indique : « on est déçu, car seule la victoire est belle, déçu de voir que visiblement ça ne va pas assez mal pour que ça aille mieux. En revanche, on sait que nous sommes déterminés, que nous avons fait la promesse de nous battre pour ne pas disparaître ». Enfin, il cite carrément Mao Zedong : « de défaite en défaite jusqu’à la victoire finale ». 

C’est pas le tout mais il faut bien rentrer à la maison. Je fais le chemin du retour avec un chauffeur maghrébin et écris ces lignes au son de morceaux de raï et de tubes des années 90. « Zemmour, il va faire du mal à l’image de la France. Il n’a pas parlé d’économie. Marine Le Pen au moins, elle n’a pas parlé d’immigration. C’est la moins pire ». On verra dans quinze jours dans quelle mesure la campagne de Zemmour pourrait avoir été le plus formidable instrument de dédiabolisation jamais inventé.


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Professeur démissionnaire de l'Education nationale

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