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Quand la politique s’efface

Paul Thibaud et les années Causeur

Quand la politique s’efface
Paul Thibaud Photo: Hannah Assouline

J’ai beau interroger ma mémoire fatiguée, elle ne me dit pas quand j’ai pour la première fois croisé Elisabeth Lévy, mais un peu de réflexion me donne le sens de ma relation avec l’entreprise dont elle est devenue la patronne.


Le contexte de cette relation est le creux, la désorientation qui a suivi la décolonisation, l’éloignement rapide d’un 68 plus symptomatique que productif, et le tournant antitotalitaire d’une partie de la gauche qui ne se reconnait pas dans le « Pogramme commun ». A ce moment la question de l’Europe et de la critique de l’européisme a pris une nouvelle importance, avec des figures comme Séguin et Chevènement, voire Pasqua qui n’ont été que provisoirement des repères pour nous.

Si la question qui depuis nous a accompagnés et même habités est celle de l’ébranlement, voire de l’effacement de la politique, j’ai le sentiment que Causeur  en a fait son affaire, étant à cet égard le poil à gratter et même le fer dans la plaie.

Le tournant sociétal

Le « défaut » de la politique, sa perte de signification a commencé quand Mitterrand a mis la politique française sous contrôle européen après l’échec de ce que le Programme commun l’avait obligé à essayer d’abord. C’est en contrepartie de cette privation de marge de manœuvre que l’on a vu les problèmes de morale sociale prendre une importance nouvelle : la tant célébrée abolition de la peine de mort, l’égalité homme/femme, les questions de la « fin de vie », de mariage et de procréation où Causeur a pu, à propos du féminisme surtout, déployer son anticonformisme.

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Le macronisme, en mettant fin à la vieille dualité gauche/droite, s’inscrit dans cette ligne comme dans son nid. Le tournant « sociétal », il en profite, le prenant comme une évidence sans l’assumer  clairement. On peut rapprocher ce passage d’une politique « objective » qui confronte les intérêts à une politique des sentiments au fait que Macron a souvent prononcé des discours importants dans un cadre qui leur ajoute un supplément de signification. C’est à Versailles, à la Sorbonne, aux Invalides qu’on énonce des programmes. Un peu de la même manière on donne une importance symbolique à des échanges « en vidéo » d’une productivité douteuse avec d’autres grands de ce monde. Manière en tout cas de chercher sa légitimité hors du système représentatif qui la fonde légalement. Tendance « idéaliste » qu’a consacrée le traitement du covid et le « quoi qu’il en coûte ». La politique gouvernante s’est alors affranchie de contraintes qui l’obligeaient à se définir.

Inquiétude généralisée

Quant à Causeur il me semble qu’un de ses choix constants est de refuser les comportements d’épurateur, de ne pas se situer négativement, de suggérer que même ceux que les honnêtes gens proscrivent, comme Sarkozy, Zemmour voire Marine Le Pen peuvent à l’occasion être utiles. Ce décentrement explique le peu d’intérêt de la publication pour le président lui-même et l’attention portée à des « périphériques ». De cette « politique d’ouverture » participe aussi l’orientation vers des objets comme Notre-Dame ou Molière, qui n’est pas sans analogie avec la manière qu’a Macron de donner une enveloppe culturelle à ses interventions.

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La fin de campagne actuelle met en vitrine un résumé et une caricature de notre répertoire politique érodé : autour d’un quasi-élu en perte de vitesse, et d’une Valérie Pécresse qui lui ressemble trop, les autres paraissent soit symboliser comme Marine le Pen, l’extériorité par rapport aux jeux du pouvoir, soit, comme les ex-trotskistes, illustrer surtout le passé et même les archives, de notre vie politique, donc sa (faible) productivité.

L’inquiétude qui nous tourmentait déjà il y a quarante ans non pour telle ou telle idéologie mais pour la chose publique elle-même, cette inquiétude n’a pas été surmontée, elle s’est même généralisée.


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Essayiste, théologien, président des amitiés judéo-chrétiennes, Paul Thibaud a dirigé la revue Esprit.

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