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Résurrection de Blaise Cendrars

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Le poème du dimanche


Cendrars est de retour dans « Le poème du dimanche ». Et pour cause, comment ne pas penser à lui en cette période pascale. Il est en effet l’auteur des Pâques à New-York, écrit en 1912, grand et long poème d’une errance en pleine semaine sainte dans la ville gigantesque qui devient à la même époque le symbole de la modernité.

La quête spirituelle se confond avec la dérive géographique et une immense compassion pour l’humanité souffrante. Ce texte est considéré comme un des moments fondateurs de cette poésie du vingtième siècle qui va amener au surréalisme mais va surtout être capable d’intégrer au discours poétique tous les éléments d’une vie quotidienne en train de changer sous les effets de la technique.

Assez étrangement, on trouvera la même synthèse mystique entre la ville, la foi catholique et l’errance urbaine dans un autre poème fondateur, le Zone de Guillaume Apollinaire, sensiblement écrit à la même époque. Pas de plagiat, ici, mais plutôt une certaine sensibilité nouvelle qui flotte dans l’air et que les poètes, ces radars subtils, savent capter mieux que personne.


Pâques à New-York (extrait)

Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.

Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,
Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.

Seigneur, l’un voudrait une corde avec un noeud au bout,
Mais ça n’est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.

Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l’opium pour qu’il aille plus vite en paradis.

Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l’orgue de Barbarie,

À la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l’éternité.

Seigneur, faites-leur l’aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,
Seigneur, faites-leur l’aumône de gros sous ici-bas.

Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce que l’on vit derrière, personne ne l’a dit.

La rue est dans la nuit comme une déchirure,
Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.

Ceux que vous aviez chassés du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d’une poignée de méfaits.

La cité Frugès, une utopie à valoriser?

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Une exposition intitulée « Ouvrage » se tient en ce moment à Pessac dans la Cité Frugès-Le Corbusier. Un nouvel hommage au célèbre architecte, malgré son fascisme militant et son antisémitisme notoire. Pourquoi une telle mansuétude ?


Alors que tout le monde connaît aujourd’hui l’antisémitisme d’un Louis-Ferdinand Céline, au point qu’il n’est plus guère évoqué dans les médias qu’à travers ce prisme, celui de Le Corbusier, bien que fréquemment pointé du doigt, ne semble pas émouvoir outre mesure. Il ne fait pourtant aucun doute que le célèbre architecte a été compromis en son temps avec le fascisme et Vichy, comme le soulignait, en 2019, une tribune parue dans Le Monde, où était citée une phrase extraite de l’un de ses livres, datant de 1941 : « Une lueur de bien : Hitler. » À l’heure où les déboulonnages de statues se multiplient, il apparaît quelque peu étonnant que l’inscription en 2016 sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco de l’œuvre architecturale de Le Corbusier, n’ait pas suscité davantage d’élans de réprobation.

Utopie ou dressage ?

Les manifestations culturelles vont d’ailleurs bon train à la cité Frugès de Pessac, l’une des « utopies urbaines réalisées les plus emblématiques au monde », comme la présente le service culturel de la ville, ajoutant que Le Corbusier propose là « une nouvelle approche sociétale en permettant l’accès à la propriété des habitants les plus modestes, ainsi qu’au confort le plus innovant en matière d’équipement et d’aménagement de l’espace de vie à l’échelle de la maison comme à celui du quartier », sans oublier l’apport d’une « nouvelle esthétique qui marquera l’histoire de l’architecture par un nouveau langage artistique de formes et de couleurs libéré de tout décor ».

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Autant dire qu’il s’agit là du portrait d’un révolutionnaire humaniste… Pourtant, nombre de spécialistes contestent cette appréciation régulièrement mise en avant par les sectateurs de l’architecte, voyant au contraire dans ses thèses « une organisation carcérale qui […] crée un corps unique saisi par la technologie du bâtiment moderne, un corps machine dans une vaste machine à habiter », comme l’analysait le professeur d’esthétique Marc Perelman dans Le Monde en 2015. Un avis partagé par le philosophe allemand Ernst Bloch, considérant qu’il y a dans son œuvre une volonté de réduire les hommes « à l’état de termites standardisés », ainsi que par l’historien de l’art Pierre Francastel, parlant à son sujet de « dressage » et de « servitude ».

Panégyrique sans nuances

L’exposition « Ouvrage », mise en place à Pessac depuis le 6 janvier, invite pourtant trois artistes à investir la Maison Frugès pour un hommage, voire un panégyrique destiné à valider l’apport incontestablement positif de Le Corbusier à notre monde moderne. La dimension critique, elle, n’est à l’évidence pas de mise. Chacun faisant référence à ses réalisations iconiques au travers d’allusions au mobilier qu’il a créé, à ses expérimentations constructives et, « bien sûr, à son principal dessein : placer l’humain au cœur de ses projets »…

Pour le sculpteur et plasticien Pierre Labat, Le Corbusier était ainsi avant tout « un grand mécène avec un rêve gigantesque », tandis que la peintre et sculptrice Alice Raymond vante « sa relation à l’environnement », quand bien même ce n’est pas l’espace naturel qui est valorisé dans le projet architectural de Le Corbusier, mais le culte de l’activité physique au moyen d’immenses terrains de sport géométrisés. De son côté, le peintre muraliste Matth Velvet assure que « la cité Frugès semble intemporelle », alors qu’il est communément admis que ses constructions ont subi les outrages du temps et paraissent aujourd’hui bien défraîchies, voire datées.

Avec 8 000 visiteurs par an au sein de la maison Frugès-Le Corbusier, la ville de Pessac entend bien poursuivre la valorisation de cette bâtisse de type gratte-ciel, qu’elle a acquise pour en faire principalement un lieu de médiation architecturale et urbanistique, tout en mettant en place une programmation d’expositions didactiques et artistiques toujours en lien avec le design, l’architecture, l’urbanisme ou l’art contemporain.

Moderne, forcément moderne

Mais la question demeure ? Pourquoi une telle mansuétude à l’égard de celui qui est couramment défini comme le fondateur de l’architecture moderne ? Peut-être, précisément, parce qu’il est « moderne » et que le moderne fait l’objet d’une survalorisation positive conduisant à sa sacralisation. En décidant qu’il coïncidait avec le « Bien », ses promoteurs préfèrent sans doute balayer d’un revers de main tout ce qu’il y aurait de fâcheux à dire sur ses représentants les plus douteux.

Dernière toile au Quartier latin avant liquidation générale

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Le guide « ciné voyage » de Jean-Michel Frodon nous invite à parcourir cette terre jadis chérie des réalisateurs de cinéma


On connaît la rengaine. Les sanglots longs des violons d’un Quartier latin dépossédé de toute sa lyre. Déjà sous Malraux, on criait au scandale et à la disparition du mythe fondateur. Le crincrin d’une rive gauche aux mains des fripiers et des Airbnb n’en finit pas de larmoyer et tournoyer. Saint-Germain-des-Prés se meurt sous les coups de boutoir des marchands d’étoffe et d’un immobilier frénétique. C’est la colite à tous les étages. Ici, le mètre carré est le plus efficace des passes sanitaires pour rejeter une population désargentée. Le Quartier latin ne serait plus qu’un mirage pour touristes étrangers et une arnaque culturelle à destination des lectrices du Deuxième sexe.

Les promoteurs creusent le sillon magique

La ville-lumière semble soumise aux lois de l’excavation et du ralentissement automobile. L’existentialisme a plié les gaules. Aujourd’hui, le jazz s’écoute plus en zone pavillonnaire sur des platines lustrées que dans des clubs feutrés. Les œufs durs à la croque-au-sel ont disparu du comptoir au profit des ardoises « happy hours ». La jeunesse française boit des pintes et rejette le jambon-beurre comme nourriture céleste. Les philosophes bigleux ont déserté les bars pour les plateaux télé. On ne danse plus dans les caves depuis que les places de parking sous-terre valent de l’or. Les Shadocks pompaient, les promoteurs creusent à la recherche du filon magique.

Chaque parcelle de cette Terre promise doit être exploitée à son rendement maximum. Les libraires affichent en vitrine les mêmes best-sellers qu’au centre Leclerc de Nevers ou de Bourgoin-Jallieu. Sur les bancs de la Sorbonne, les étudiantes ont les traits fatigués par d’harassants trajets en RER. Les hommes ne portent plus d’imperméables à doublure en tartan, ni de blousons en suédine à la manière de Jean-Claude Brialy ou de Gérard Blain. Et plus jamais, je ne croiserai sur le boulevard Saint-Germain Charles Gérard et Jean-Paul Belmondo bavardant et se marrant comme deux adolescents aux abords du Rouquet. Les filles à lunettes ne s’appellent plus Mick ou Vic. Les roadsters Austin-Healey et MG ont été vampirisés par des véhicules électriques à écran tactile.

Le Quartier Latin a trop tiré sur sa légende

Quant aux écrivains, derniers représentants d’une espèce famélique et décorative, ils ont tous émigré à Sarreguemines faute de pouvoir payer leur chambre de bonne ou d’offrir un café en terrasse à une admiratrice venue de Limoges. Toute la mythologie d’un Paris canaille et lettré, libre et affranchi, bohème et bibliophile, ne serait que farce et trucage. Un théâtre de mensonges. Le Quartier latin a trop tiré sur sa légende pour qu’on se laisse encore prendre à son chant des sirènes. Même les brasseries ne servent plus de merlu en colère ou de jambon persillé, c’est dire si les cartes du jour sont décotées. Le constat est un poil sévère car ce coin de Paris conserve malgré toutes ces compromissions avec la marche du monde, les traces d’un paysage hautement cinématographique.

Au pied d’une statue, sur la moleskine d’un bistrot, dans une allée du Luxembourg, le cinéma se rappelle à nos bons souvenirs, de Rendez-vous de juillet au Feu follet, du Corniaud à L’Étudiante. Plus qu’ailleurs, le Quartier latin est une salle de projection à ciel ouvert. Dans la collection des guides « ciné voyage » aux éditions Espaces & Signes, Jean-Michel Frodon met en scènes ce quartier qui « est loin d’avoir perdu complètement son aura, en particulier aux yeux des étrangers ». « L’usage veut dès lors qu’on ironise sur un endroit qui serait devenu un cliché folklorique tout juste bon à attirer les touristes. Il est toutefois possible que cet esprit singulier, qui fut celui du Quartier latin à travers les siècles, soit bien toujours là, fut-ce sur un mode fantomatique. Et que ceux qui entretiennent imaginairement l’existence, venus de province ou de l’étranger, n’aient pas tort d’en percevoir des échos que des oreilles parisiennes, devenues attentives à d’autres signaux, discernent moins facilement » écrit-il, courageusement.

Les Parisiens ne seraient plus perméables aux forces invisibles de la fiction. Un peuple qui ne s’agenouille pas devant un long-métrage vu à l’adolescence a perdu une part de son humanité. Ce guide compact et pratique remédie à cette perte de mémoire. Il revient également sur la flambée de Mai 68, la Nouvelle Vague, le décor des cafés littéraires et recense la liste des films tournés dans le quartier. Pêle-mêle, il invoque le souvenir de Chris Marker, Louis Malle, Agnès Varda ou Philippe Garrel. Chacun traîne ses propres démons et trouvera dans ce recueil de quoi alimenter sa mélancolie. Quand je m’égare du côté du Panthéon, mon esprit se détache du destin des grands hommes et de la patrie reconnaissante, il n’arrive décidément pas à oublier la Matra Rancho de Claude Brasseur dans La Boum et le solex de Philippe Noiret dans Tendre poulet.

Le Quartier latin mis en scènes – Jean-Michel Frodon – Ciné voyage – Espaces & Signes

Caplan & Co

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Jil Caplan nous plonge dans ses souvenirs. Avec son livre Le feu aux joues, la star de la pop française révèle un univers personnel baigné de littérature et de musique, de Zola à la Beat Generation en passant par Céline et Jean Ferrat. 


« Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous », écrivait Paul Éluard. Je ne sais pas si cela est un hasard si Jil Caplan m’a donné rendez-vous dans un café de la place de la Réunion, au fin fond du 20e arrondissement – ce bout du Paris populaire d’antan où elle a passé son enfance – mais ce quartier est propice à l’évocation nostalgique d’une époque engloutie : les années 1970-80. La chanteuse, qui a été l’une des représentantes, avec Lio, de ce que l’on a appelé la pop française, vient de sortir un livre : Le feu aux joues, aux éditions Robert Laffont.

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Pas exactement une autobiographie

Il s’agit de souvenirs musicaux et sensoriels, de son enfance et de son adolescence, ainsi que de son apprentissage de jeune fille jusqu’à devenir chanteuse, presque par hasard. Et pourtant, ce n’est pas une autobiographie. On lui a d’abord demandé de raconter les albums de sa vie, mais « je ne suis pas critique musicale, et cela a été fait cent fois »,me dit-elle. Mais de fil en aiguille, en évoquant Pink Floyd, les Beach Boys et même Jean Ferrat, Valentine Guillen-Viale, dite Jil Caplan, a fini par raconter la môme du 20e qu’elle a été, à l’étroit dans la petite maison d’ouvrier qu’elle habitait avec ses parents, aimants et modestes. « Mon père était imprimeur, il y avait des livres à la maison, un peu de tout, alors je les ai dévorés ». Car le premier amour de Jil-Valentine est la littérature, de Émile Zola à Henry Miller, ce dernier lui ayant d’ailleurs donné, jeune adolescente, le feu aux joues. Nous évoquons pèle mêle la Beat Generation et Céline qui lui mettent des étoiles dans les yeux. On ne m’a jamais aussi bien parlé de Céline : « Tu sais que la bande à Kerouac avait fait le voyage jusqu’à Meudon ? » Nous nous sommes tutoyées d’emblée car nous sommes de la même génération, celle qui a vécu sur les braises encore chaudes du rock’n’roll, ses derniers feux. C’est aussi cela que raconte Jil dans son récit.

Notre Rickie Lee Jones rien qu’à nous

J’ai découvert également un véritable écrivain, Jil a l’obsession du mot juste : « J’ai passé mon temps à réécrire, à gratter jusqu’à l’os, on sait que l’on a terminé lorsqu’on ne peut plus rien enlever ». Sa façon de décrire l’Angleterre, pays qu’elle a fait sien dès son premier voyage linguistique, est remarquablement subtile, tel un peintre, elle en brosse les couleurs : « En Angleterre, tout est plus coloré. Même les supermarchés Woolwoths sont plus gais que nos Prisunic, mieux éclairés, avec des produits aux emballages rose vif, vert vif, rose vif (…) La couleur, c’est l’Angleterre. »

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A-t-elle retenu les leçons du producteur Jay Alansky, qui l’a révélée à elle-même en lui écrivant des chansons sur-mesure, tout en clair-obscur ?

Jil Caplan a su en tout cas trouver sa place, celle d’une chanteuse folk à l’héritage à la fois français et anglosaxon.

D’ailleurs, elle a pour projet de faire des lectures musicales, comme le faisaient les poètes beatniks. La petite Poulbot des rues du 20e arrondissement est devenue notre Rickie Lee Jones.

Blocages anti-RN dans les facs: «À Rennes ou Nantes, il est périlleux pour un jeune de droite de s’assumer»

De nombreux campus ont été bloqués cette semaine par des étudiants mécontents des résultats du premier tour de l’élection présidentielle. À Paris, des bâtiments de la Sorbonne ont même été dégradés. L’UNI promet de déposer des référés à chaque nouveau blocage.


Causeur. Carine Bernault, la présidente de l’université de Nantes, a appelé à faire barrage au Rassemblement national dans un mail envoyé à 42 000 étudiants – pas moins – et 4 000 membres du personnel. L’université a certes toujours été politisée, elle fut marxiste puis maoïste dans les années 70, aujourd’hui féministe, wokiste et écologiste. Mais quand un président d’université donne ainsi des consignes de vote, violant le principe de neutralité inhérent au service public, n’y a-t-il un cap de franchi ?  

Rémy Perrad. Ce cap a malheureusement déjà été franchi lors de la dernière élection. En 2017, déjà, les présidents d’université avaient pris position pour Emmanuel Macron contre Marine le Pen, je vous le rappelle. Toujours avec cette injonction moralisatrice de lutter contre le « fascisme ».

Rémy Perrad, Délégué National de l’UNI, la droite étudiante

L’idéologie progressiste est effectivement profondément ancrée dans l’enseignement supérieur français. Tant la vie étudiante que les enseignements sont gangrénés inlassablement par les revendications tantôt racialistes, tantôt LGBT, etc. Il existe par ailleurs des postes entièrement dédiés à cela, à l’image des vice-présidents dédiés à l’égalité « femme-homme » et à la lutte contre les discriminations, que l’on retrouve dans de très nombreuses universités. Ces personnels font en sorte que les activités sur le campus soient « inclusives », et que les enseignements ne heurtent la sensibilité de personne en fonction de sa couleur de peau, sa culture, sa religion, sa sexualité…

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On en vient donc à oublier le rôle premier de l’université qui est l’instruction et la possibilité de s’insérer dans le monde du travail !

Faisons un peu de politique fiction ! Des appels similaires à ce « vote castor » auraient-ils été envisageables si Mélenchon avait été à la place de Marine Le Pen ?

Ils auraient été en tout cas largement moindres, quand on connait la puissance des mouvements islamo-gauchistes et de l’extrême-gauche dans nos universités, dans le corps enseignant, mais aussi dans les syndicats marqués à gauche et les associations « apartisanes ».
Dans notre réalité politique, soutenir Emmanuel Macron relève d’un impératif moral, qui balaie évidemment toute considération sur le débat contradictoire, le pluralisme et la démocratie.

D.R.

Dans son mail, Carine Bernault invoque la défense des « différences » et de la « liberté d’expression », sous entendant qu’elles seraient mises à mal par Marine Le Pen si elle était élue le dimanche 24 avril. Cette incantation ne sonne-t-elle pas faux au regard des actes de violence perpétrés par l’extrême gauche cette semaine (pillage de restos U, dégradation et tags antiflics, occupation des amphis de la Sorbonne, de l’ENS Jourdan, agressions et chasse à l’homme envers les militants de votre syndicat à Rennes) ?

Depuis de très nombreuses années, la gauche étudiante fait en effet la démonstration inverse de ces valeurs humanistes prônées par la présidente de l’université de Nantes ! A chaque blocage de facs son lot d’agressions sur des étudiants désireux de s’opposer à cette atteinte à la liberté d’étudier, de menaces et de caillassage sur la police, ou encore de chasse à l’étudiant de droite.

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Dans des villes comme Rennes il est périlleux pour un jeune de droite de s’assumer pleinement, mais cela n’empêche pas les militants de l’UNI de se battre continuellement pour faire respecter une valeur essentielle que chaque universitaire devrait défendre : la liberté.

Reste que sous couvert de défendre des valeurs, les militants d’extrême gauche violent le droit d’étudier, nuisent à la liberté d’apprendre ou  à l’accès à un repas équilibré et pas cher… Ces antifas ne sont-ils pas des fascistes qui s’ignorent ? 

Ce point est très juste. La gauche pointe du doigt, à juste titre, les défis de la précarité étudiante. Le gouvernement Macron a un bilan désastreux en la matière : baisse des APL, aucune réforme du système de bourses, refus de la mise en place d’un ticket resto étudiant… Malheureusement nos chers militants d’extrême-gauche causent le plus souvent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent.
Le vol de nourriture dans les cafétérias du CROUS est absolument scandaleux, mais bien évidemment impuni. Ce genre d’actes bénéficie d’un laxisme et d’une passivité complice de la part de l’État et des universités.

Que fait Mme Vidal à part s’emmurer dans un silence assourdissant ? et Gérald Darmanin qui se targue d’avoir fait baisser la violence dans notre pays ?

L’UNI dénonce l’impunité dont bénéficient ces militants d’extrême gauche.
La ministre de l’Enseignement supérieur est, comme sur bien d’autres dossiers, absente. Les étudiants semblent condamnés à subir, comme lors de la crise sociale qui a suivi la crise sanitaire liée au Covid.
Il faut rappeler que les méthodes contestables des militants de gauche demeurent encouragées financièrement par l’Etat et les universités. L’UNEF touche par exemple près de 500 000 euros de subventions par an (sans compter les subventions qui lui sont versées par ailleurs par les collectivités locales), et des organisations locales et violentes comme l’Union Pirate en Bretagne sont elles aussi largement subventionnées, par l’Université de Rennes 2 notamment.

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Quant à l’insécurité, le ministère de l’Intérieur ne se préoccupe que trop peu de la jeunesse. Les témoignages d’étudiants victimes de vols, agressions, humiliations bondissent. Dernièrement, ce sont les étudiants de Cergy et de la Timone à Marseille qui ont tiré la sonnette d’alarme. L’UNI s’est engagée à leurs côtés afin d’exercer une pression sur les pouvoirs publics.
Mais Gérald Darmanin et sa politique du coup de menton ne suffisent pas face à ces différentes formes de délinquances.
De notre côté, des référés seront déposés à chaque blocage ou occupation d’université. Nous avions déjà obtenu le déblocage de l’université Toulouse 2 en 2018 : c’est la preuve qu’avec un peu de volonté politique et en faisant respecter la loi, l’État pourrait parfaitement agir…

Nous votons dans une semaine. Donnez-vous des consignes de vote à vos militants ?

Nos militants sont parfaitement libres de soutenir les candidats de droite de leur choix sur le plan local comme au plan national. Une seule consigne : aucune voix pour Macron et son bilan désastreux pour l’enseignement supérieur, pour la jeunesse et pour la France.

Richard Millet: la meute aux trousses

Chronique de la guerre civile en France de Richard Millet rassemble les textes qui lui ont valu une fatwa germanopratine.


Tout est résumé par le titre du nouveau livre de Richard Millet, victime de l’ostracisme de la meute du Bien, depuis maintenant 12 ans, Chronique de la guerre civile en France.

L’ouvrage contient certains écrits de combats déjà publiés, dont le fameux Eloge littéraire d’Anders Breivik, qui servit de prétexte à l’insignifiant monde littéraire germanopratin pour exclure l’un de ses meilleurs écrivains, au style puissant, mais aux constats jugés nauséabonds. Il ne faut jamais remettre en question la doxa mondialiste, égalitariste, répandant sans vergogne et à la vitesse grand V l’idéologie gender woke, qui ne poursuit qu’un but : détruire la culture occidentale fondée sur les valeurs de Jérusalem et d’Athènes, via le catholicisme.

Millet a payé le prix fort, puisqu’on l’a tué socialement. Mais l’esprit veille encore et parvient à poursuivre la guerre culturelle pour tenter de préserver la langue, la mémoire et l’identité française. C’est un travail de solitaire et de taiseux. L’homme est né dans une province rude où l’on a appris, très tôt, à se taire à table, à observer le soleil se coucher, et à serrer les dents lorsque le mal frappait à la porte de la maison familiale de Viam, en Corrèze.

Humiliante éviction

Dans sa préface (inédite), Millet revient sur l’affaire « Breivik » (2012) et la cabale des nouveaux dévots. Il cite le nom des journalistes vertueux, toujours les premiers à donner des leçons de tolérance, qui ont ouvert le feu, soutenus aussitôt par Annie Ernaux, réincarnation de McCarty, qui ose s’écrier « Gallimard, c’est moi ! ». Elle dénonce l’écrivain, et fait signer une liste noire où s’indignent 121 romanciers progressistes bon teint, pour la plupart inconnus (que ne ferait-on pas pour obtenir la Légion d’Honneur et une invitation lancée par un présentateur « littéraire » de télévision).

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Millet comprend qu’il ne s’en tirera pas. L’auteur de Ma vie parmi les ombres, également éditeur (il siégeait au prestigieux comité de lecture de Gallimard) doit quitter la place publique qu’il occupait du reste discrètement. Il raconte avec précision l’humiliante éviction, livrant au passage quelques éléments autobiographiques émouvants, ce qui est assez rare chez lui. Mais la genèse de l’histoire, Millet la dévoile sans détour : « Le récit de La Confession négative, en 2009, puis, l’année suivante, l’essai de L’enfer du roman, seront accueillis par un silence dont je voyais bien qu’il était dû autant à mon soutien aux chrétiens libanais, pendant la guerre civile de 1975-90, qu’à mes réflexions sur l’état de la France et sur une littérature contemporaine devenue généralement médiocre. » Il faut dire qu’écrire La Confession négative ne peut que vous attirer les foudres des pâles copistes sans talent.

Plus rien à perdre

Richard Millet, depuis cet éclair dans la nuit des lettres, ne fait qu’aggraver son cas. Ou plutôt comme le réel cogne de plus en plus fort, on en veut à l’écrivain d’oser dévoiler l’insupportable vérité. Sur un plateau de télévision, il évoque « l’angoisse existentielle suscitée par le fait d’être le seul blanc, à certains moments, dans le RER ». Les bobos lobotomisés s’offusquent, crient au racisme, certains vont même jusqu’à affirmer que c’est avec joie qu’ils empruntent ce moyen de transport, oubliant soudain vélos et trottinettes. Millet poursuit : « Écrire, pour les auteurs contemporains, consiste à s’aveugler et à se censurer pour mieux réciter le catéchisme antiraciste. »

N’ayant plus rien à perdre, puisque ange déchu d’un paradis inversé, Millet récidive en écrivant Voyage à Créteil (inédit) où il enfonce le clou. Il prend la ligne 8 pour se rendre dans les bureaux d’une administration gérant la « fin des parcours de vie », comprenez la retraite, celle de professeur pour le pestiféré. Il est frappé « par l’irréversibilité et l’ampleur d’une immigration extra-européenne qui faisait de moi, ce jour-là, souligne-t-il, une exception ethnique, intellectuelle et religieuse, violemment renvoyé à une identité dont il avait fallu des siècles pour forger la perfection (…) ». À partir de ce nouveau constat, accablant, Millet analyse méticuleusement la situation où nous sommes, ou plus précisément, les ruines devant lesquelles le vertige nous saisit. Car la dislocation de notre civilisation est vertigineuse. Le simulacre de l’immigration positive, de l’excellence de notre système éducatif, du « vivre-ensemble », ne tient plus qu’à un fil. Millet, implacable : « C’est pourtant à une situation historique inédite que nous avons affaire, et qui n’est pas la fin du monde et la naissance d’un autre, comme l’a vécu Chateaubriand, à la fin du XVIIIe siècle, mais une grossesse extra-utérine présentée comme culturellement viable alors qu’elle n’est qu’une déchéance de l’humain dans l’ ’’humanité’’ politique, universalisme aussi faux que l’islamique… » Nous sommes réduits à ne plus être que des « morts-vivants » soumis au consumérisme, dépossédés de notre passé, sans autre avenir que l’ennui à perte de vue, rongés par la déréliction, sous un soleil vert.

On trouvera trois autres textes, jamais publiés en France, dans ce livre, véritable bombe portative. J’ai lu avec émotion Chrétiens jusqu’à la mort. Peut-être parce que je rédigeais cet article le dimanche des Rameaux – écrire sur Millet ce jour-là, c’est un signe. Parce que, également, comme le rappelait Benoit XVI, pape érudit et musicien, il y a quelques années, les chrétiens constituent le peuple religieux « en butte au plus grand nombre de persécutions ». La Croix, figuration de la verticalité, à l’opposé de l’horizontalité qu’on nous vend à longueur de morne journée. Dans ce texte, on retrouve le style inspiré de l’écrivain, comparable à celui de Malraux dans La Tentation de l’Occident, Malraux dont l’intervention protégea la famille de Millet du pillage des maquisards communistes, en 1944. Extrait, à propos du silence sur les persécutions des chrétiens : « Oui, il est effrayant le grand silence qui règne sur cette question dans une Europe pourtant prêtre à s’indigner pénalement du moindre regard jeté de travers à un ‘’migrant’’ ou un membre d’une minorité ethnique ou sexuelle ». Millet ajoute en guise de péroraison : « Ce silence n’est pas seulement éthique ou politique : il y va, redisons-le, de ce qu’on appelle la civilisation, et les flots qui se refermeront un jour sur les belles âmes indifférentes leur tiendront lieu de larmes. »

Nous serons demain, c’est à craindre, comme les ormes de mon enfance limousine, totalement disparus.

Richard Millet, Chroniques de la guerre civile en France, 2011-2022, La Nouvelle Librairie.

Mélenchon, vote islamique: faut pas charia!

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Résumer un score de 22% à la preuve d’un vote « islamique » en plein essor, c’est tout de même voir les choses par le petit bout de la lorgnette. L’édito politique de Jérôme Leroy.


Je lis ici et là, dans Causeur, que le vote Mélenchon serait celui du grand remplacement, le symptôme de la submersion  de la démocratie par la subversion islamiste. Et de citer les scores notamment en Seine-Saint-Denis. Limiter ce vote de 22% des Français, soit 7 712 520 électeurs à la preuve du triomphe des thèses zemmouriennes qui ont par ailleurs assez montré leur inefficacité électorale le 10 avril, me semble relever d’une analyse hâtive qui confine à la paresse intellectuelle.

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Je le dis d’autant plus à l’aise que je fais partir des électeurs rousseliens qui ont résisté à la tentation du vote utile et que j’ai pas mal de reproches à l’égard de Mélenchon, même si au bout du compte je l’aurais préféré à Marine Le Pen au second tour. Ce que je reproche à Mélenchon, c’est ce qu’il a fait de son score de 2017, obtenu d’ailleurs avec l’aide des communistes. Ce score, il l’a gâché en ayant une conception égotique de l’union de la gauche, disant en substance à ses éventuels partenaires : « Venez si vous voulez mais c’est moi le patron. » Ce n’est pas comme ça qu’on reconstruit une unité et quoi qu’en dise sa garde rapprochée, les 400 000 voix qui lui manquent pour le second tour ne sont ni communistes, ni écologistes, ni socialistes, elles sont juste celles des électeurs qu’il n’a pas réussi à convaincre.

Marine Le Pen évite soigneusement cette confusion hasardeuse

D’autant plus qu’il était aidé par des sondages jouant à fond leur rôle de prophéties auto-réalisatrices et convainquant nombre des électeurs de Roussel, de Jadot,  d’Hidalgo et même de nos deux trotskistes de « voter utile ». Mais l’unité ne se décrète pas dix jours avant une présidentielle et, en ce qui me concerne, le flou d’une partie des cadres insoumis sur des questions comme la laïcité ou le refus idéologique d’envisager le nucléaire comme la seule solution pour décarboner le plus vite possible l’économie sont des divergences non négligeables.

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Pour autant, LFI n’est pas un parti islamiste. Faire 52% des voix à Roubaix, qui n’est pas malgré les fantasmes médiatiquement entretenus, le faubourg de Kandahar, signifie surtout que Mélenchon a récupéré un vote populaire. Il se trouve, comme c’est étrange, que beaucoup de pauvres sont des enfants ou des petits enfants d’immigrés, que leurs noms ont des consonances arabo-musulmanes. Cela suffit-il à faire de tous ces électeurs des islamistes ? Ce genre de confusion, qu’a soigneusement évité Marine Le Pen, explique non seulement le score de Zemmour (désolé de retourner le couteau dans la plaie) mais aussi le ralliement à Macron de personnes aussi peu suspectes de complaisances pour les barbus que Zineb El Rhazoui.

Zineb el Rhazoui, septembre 2020 © GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Par ailleurs, le vote Mélenchon a d’autres caractéristiques plus évidentes : c’est le vote de la jeunesse et avec 31% et 34% chez les 18-34 ans, il ravit la première place tenue depuis longtemps par Marine Le Pen. Il cartonne également chez ceux qui gagnent moins de 2000 euros, ou même dans les classes moyennes intellectuelles et urbanisées. Toulouse, Montpellier, Lille, Strasbourg, Nantes, Rennes, qui ne sont pas franchement des villes « islamisées » mais plutôt aimablement « bobos » le placent largement en tête. On pourrait aussi parler de sa victoire écrasante en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à la Réunion qui ne sont pas des terres menacées par l’envahissement mahométan et dans le seul département, Mayotte, où l’électorat musulman serait majoritaire, c’est Marine Le Pen qui arrive en tête… Comme quoi, rien n’est simple.

N’éludons pas la lutte des classes

Autant dire qu’on a, très majoritairement, au travers de vote Mélenchon, un vote de gauche classique. Les velléités intersectionnelles de son entourage seront vite noyées quand il s’agira, et sans doute dès les législatives, de mettre d’accord tout le monde sur un programme qui s’occupera beaucoup plus du social, de l’écologie, de la rupture avec une société de marché que de savoir si l’ouvrier martiniquais, ou l’intello précaire lyonnais est assez déconstruit.

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En fait, ce que leur reprochent inconsciemment les tenants de la vision d’un Mélenchon islamogauchiste, c’est qu’il vient rappeler que le fameux nouveaux clivage, si commode intellectuellement pour éluder la lutte des classes, entre mondialistes et patriotes, ou progressistes et nationalistes, est une aimable calembredaine. Il reste une gauche, un centre, et une droite avec des électeurs qui ont des intérêts contradictoires, voire antagonistes.

Et c’est tant mieux comme ça.

Les derniers jours des fauves

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La triste cohorte des maîtres à voter

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Sportifs, syndicats, universitaires partisans, pétitionnaires convulsifs…


Les citoyens sont devenus grands. Ils savent que le 24 avril ils auront le choix entre Emmanuel Macron, Marine Le Pen, le vote blanc (pas encore reconnu) et l’abstention. Pour ma part mon parti est pris et même si j’attends avec impatience le débat du 20 avril entre les deux candidats, il ne changera pas ma décision. Ce n’est pas que je me désintéresse de tout ce qui s’est engagé depuis le soir du premier tour et suscite une campagne rude, acrimonieuse, sans concession, parfois violente. Le président candidat prend son adversaire au sérieux et, ne se plaçant plus en surplomb, montre qu’il est capable de quitter le « respect » qu’il éprouvait paraît-il, pour une argumentation et des contestations plus que vigoureuses. Marine Le Pen, quant à elle, use de son registre habituel, pour l’essentiel contre les élites dont Emmanuel Macron serait à tous points de vue une parfaite incarnation ; elle se présente comme la défenseur du peuple.

Le règne de l’injonction

Pour qui est un lecteur et un téléspectateur compulsif en matière de politique, la matière ne manque pas et par exemple il a pu enrichir sa réflexion avec le très long et brillant entretien donné par Emmanuel Macron au Point sans, il est vrai, qu’il ait été poussé dans ses retranchements. De sorte qu’il a pu, dans le genre qu’il affectionne, mêler intelligence, intuition, finesse, analyses et une propension à être moins à l’aise avec l’action et l’opératoire. Pour Emmanuel Macron, ces derniers sont des sacrifices délestant la surabondance et la complexité du réel.

Je cherche à signifier par toutes ces observations que les problématiques, les failles, les approximations ou les doutes liés aux programmes des candidats sont largement connus et que le citoyen peut aisément se dispenser de tous ceux qui, pour le RN, lui donnent des leçons de morale en lui enjoignant de ne pas s’égarer comme s’il était simple d’esprit et donc à guider par l’esprit et la main. C’est ce que je nomme la triste cohorte des maîtres à voter qui, sur tous les registres, confondent une authentique démocratie avec le règne de l’injonction.

A relire, Marine Le Pen: «Eric Zemmour reproduit toutes les erreurs du FN de Jean-Marie Le Pen»

Demain, des dizaines de syndicats vont manifester contre l’extrême droite. Un tocsin qui à force d’être sonné sera sans doute moins pris au tragique et qui offrira ce paradoxe de s’opposer, par une voie guère républicaine, à un parti décrié comme non républicain. On aurait pu espérer un progrès de l’équité démocratique depuis 2017, quelle que soit l’aversion politique pour le camp exclusivement ciblé : il faut déchanter.

Salmigondis macronien

Le 24 avril je serai dans l’isoloir mais puis-je dire, sans offenser qui que ce soit s’étant posé en mentor républicain, que Bertrand Delanoë, Lionel Jospin, Anne Hidalgo, Yannick Jadot, Fabien Roussel et Valérie Pécresse n’auront pas la moindre influence sur mon for intérieur et ma décision. Pas davantage que la proposition de Jean-Luc Mélenchon certes plus ouverte, martelée quatre fois avec ironie, refusant que la moindre voix se porte sur Marine Le Pen. Aussi peu que Nicolas Sarkozy nous vantant les lumières d’un avenir avec Emmanuel Macron mais occultant soigneusement les ombres troubles de cette négociation menée de longue date et qui, prétendant sauver LR, veut le fondre dans un salmigondis macronien, une sorte d’Agir à la passivité éclatante et à l’influence nulle. Tout cela pour des députés sélectionnés et quelques ministres ! Aussi peu que François Hollande, détestant Emmanuel Macron et méprisé par ce dernier le moquant de concert avec Nicolas Sarkozy. Pas davantage que cette tribune de sportifs parmi lesquels le formidable demi de mêlée Antoine Dupont qui devrait à mon humble avis se méfier de la mêlée partisane même si à tout prendre je le préfère aux pétitionnaires compulsifs et aux politiciens opportunistes et transfuges.

Bien moins encore que les diktats de BHL ou la campagne de notre quotidien de « référence », Le Monde, qui au mépris de toute équité démocratique a abandonné, s’agissant de Marine Le Pen, les exigences de l’information (la dénonciation immédiate l’altère et la biaise) au profit d’une prise à partie constante d’autant plus choquante que pour l’adversaire la complaisance est de mise. Ce n’est pas non plus la violation absolue de son obligation de réserve par une présidente d’université à Nantes, dictant leur futur vote à ses collègues, qui va me rassurer et m’inciter à m’entourer de conseils.

Toujours la même rengaine…

Je ne me fais aucune illusion. La liste des maîtres à voter va s’allonger jusqu’au second tour. Car si la lucidité vous convainc que cela ne sert à rien, le sentiment d’importance que cela donne vous gonfle. Quelle volupté aussi de pouvoir s’abandonner à la paresse d’une indignation morale (évitant de réfléchir par exemple sur le concept rebattu d’extrême droite et de pointer faiblesses politiques et techniques d’un projet détesté par principe) !

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli: 1788 ?

On n’a plus le front républicain en gros mais on l’a au détail !

Qu’on ne vienne pas me répliquer, par infirmité intellectuelle, selon une triste habitude, que récuser la légitimité des maîtres à voter, refuser leur emprise sur nos esprits libres serait en réalité approuver ce qu’ils ont en horreur. Point du tout. Je me contente – et je crois ne pas être le seul dans cette lutte pour l’autonomie de nos intelligences et de nos choix – de dénier la volonté de caporalisme qu’une pensée toute faite, ne se questionnant jamais, s’assigne. En prétendant nous déposséder de ce qui ne regarde que nous.

Qu’on nous laisse penser seuls. Arbitrer seuls. Face à notre conscience et à notre savoir. À nos désirs. À notre vision de nous-mêmes, de notre pays. Continuer à s’arroger le droit de nous gouverner aurait pour effet le contraire de ce que à quoi toutes ces belles âmes aspirent.

Nous ne sommes plus des enfants. La démocratie n’est pas une nursery.

Le 24 avril je serai dans l’isoloir et personne ne sera à ma place.

Libres propos d'un inclassable

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1788 ?

Que Macron soit reconduit ou Marine Le Pen par hasard élue, le pays se dirige vers une crise majeure dont on peut craindre la violence. La société est divisée en trois blocs difficilement conciliables, rendant tout futur gouvernement très difficile.


Trois France qui se regarderaient en « mexican standoff », comme dans « le Bon, la brute et le truand », dit Polony dans la dernière livraison de Marianne. Peut-être — mais elles ne sont pas réductibles à ces trois caricatures que sont Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

Parmi les innombrables causes de la Révolution française, la crispation des élites aristocratiques sur leurs privilèges joue un rôle éminent — si bien que pour moi la vraie révolution ne commence pas à la prise de la Bastille, mais à la nuit du 4 août. La caste qui entourait le roi (et surtout la reine) avait médit de Turgot, et exigé le renvoi de Necker. La coterie franc-maçonne du duc d’Orléans, le futur Philippe-Egalité, avait beau tenter de transformer la monarchie absolutiste en royauté constitutionnelle (le modèle anglais), rien n’y fit : les aristocrates ne voulaient pas renoncer à leurs privilèges, ils durent renoncer à leurs biens, et souvent à leur tête.

A lire aussi, Driss Ghali: Un bug dans la démocratie?

Face à cette oligarchie (ça y est, vous le voyez, le parallèle avec la présente situation ?), il y avait deux groupes. D’un côté une classe montante d’avocats (c’est ce que sont Danton et Robespierre) et d’entrepreneurs qui avaient le pouvoir économique et voulaient le pouvoir exécutif — ce sera chose faite après la Révolution de Juillet 1830 ; de l’autre la masse indistincte du peuple, très loin d’avoir une unité de pensée, pénétrée qu’elle était de principes religieux qui servaient les intérêts du clergé, main dans la main avec les aristocrates. Ce qui explique que la paysannerie bretonne, par exemple, qui aurait pu être excédée par 1200 ans de joug féodal, ait combattu corps et âme pour ses exploiteurs.

Une invective commode

Où en sommes-nous ? Quelques grands bourgeois ont tout intérêt à ce que Macron soit réélu — et si vous êtes banquier ou homme d’affaires, je ne vous en voudrai pas de voter pour lui. En face, un peuple divisé entre ceux qui en ont marre, sans parvenir toujours à mettre un nom sur leur ras-le-bol, et ceux qui craignent un « fascisme » dont ils n’ont au mieux que des connaissances scolaires : personne n’est assez vieux pour avoir ingurgité de l’huile de ricin sous la pression des milices mussoliniennes, et que je sache, ce ne sont pas les néo-nazis, en France, qui s’en prennent aux Juifs. Le reproche de « racisme » qui sert d’argument suprême aux imbéciles est éventé. L’enseignant que je suis n’en est plus à se demander qui est raciste, de ceux qui comme moi veulent l’intégration et l’assimilation, à terme, des étrangers, et ceux qui les parquent dans les ghettos des cités en leur refusant l’accès à un système éducatif digne de ce nom — ce qui fut la politique éducative constante des socialistes ces quarante dernières années. « Raciste » est une invective commode quand on ne veut pas réfléchir, ni, surtout, reconnaître ses torts. Mais ne vous en faites pas, les belles âmes savent dans quels établissements inscrire leurs enfants.

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Dans une France qui a globalement peur — et l’épidémie de Covid a été sur ce point un formidable révélateur —, les retraités et un grand nombre d’enseignants, deux catégories traversées par la trouille, penchent pour Macron, sans voir que leur pouvoir d’achat, déjà malmené par des années d’austérité, sera éreinté par l’arrêt des politiques d’aide « quel qu’en soit le prix », et le renchérissement des denrées de base : spaghettis et couscous plus cher, la faute à Poutine ! La droite d’affaires prospère sur la capacité des cocus à s’illusionner.

Droite nationale et gauche communautariste

Quant au peuple, il se divise à parts égales entre ceux qui ont voté Marine Le Pen, qui tient le discours « national » des débuts de la Vème République, comme le remarquait récemment Marcel Gauchet, précisant que Marine Le Pen n’a rien à voir « avec ce qu’a été historiquement l’extrême-droite » ; et ceux qui ont voté Mélenchon, et qui eux-mêmes se subdivisent en islamistes pratiquant l’entrisme démocratique (plus de 65% du vote musulman) et idiots utiles et « intersectionnels » des communautaristes.

Ajoutez à cela que les médias se lèvent comme un seul homme pour soutenir Macron, et je n’ai aucun doute sur le résultat des élections. Le Monde publie une tribune de juristes fustigeant par avance toute modification de la Constitution permettant un recours plus simple au référendum. De toute façon, on sait depuis 2005 ce que les oligarques qui nous gouvernent font des résultats d’un référendum lorsqu’il leur est défavorable. Le Point tire à boulets rouges sur le programme économique de Marine Le Pen, opposant le « souverainisme européen » (un bel exemple d’oxymore), qui serait le Bien, au « souverainisme national », qui est le Mal. Que le populisme (c’est mal !) alimente la large réélection de Viktor Orban en Hongrie est un épiphénomène, et Ursula von der Leyen, qui a transvasé déjà pour 100 millions d’euros d’armes à l’Ukraine et ne cherche pas du tout à mettre de l’huile sur le feu, y mettra bon ordre. Qu’elle provoque à terme une partition Etats-Unis / Russie-Chine-Inde dont l’Europe sera le dindon, ou le doigt entre l’écorce et l’arbre, est un souci mineur. Le cochon de payant absorbera le choc d’une inflation artificielle qui permettra à certains d’augmenter leur marge, comme les restaurateurs l’ont fait quand on a diminué la TVA dans leur secteur en 2009.

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Je maintiens donc ma prévision, réalisée en janvier 2021, d’une réélection d’Emmanuel Macron.

C’est après que ça se corsera. Le nouveau président dissoudra sans doute très rapidement l’Assemblée, de façon à provoquer des élections dans la foulée de son succès. La gauche et la droite traditionnelles, récusées l’une et l’autre aux présidentielles, se requinqueront aux législatives, où le RN, qui aura finalement rassemblé près d’un Français sur deux, aura ses sept ou huit sièges ordinaires.

Gare au troisième tour dans la rue

C’est ça, 1788. Un blocage institutionnel total. Et je crois qu’on en sortira comme en 1789 — dans la rue.

De toute façon, si par hasard Marine Le Pen était élue, ce serait aussi dans la rue que ça se passerait, le camp du Bien ne supportant le jeu démocratique que s’il lui donne raison. Ce pays s’oriente donc vers une crise majeure, violente, d’où sortira ou ne sortira pas une France nouvelle, mais qui en tout cas fera des dégâts — comme la Révolution française a fait des dégâts dans toutes les couches de la société. Mais nous n’avons pas un Bonaparte à sortir de notre chapeau.

Le jeu démocratique, dont je me moquais récemment, est arrivé à sa phase terminale. Ce pays qui aime les hommes providentiels, et qui comme sœur Anne n’en voit pas venir, se déchirera dans la rue. Et ceux qui gagneront ne seront pas forcément les plus éclairés.

La fabrique du crétin: Vers l'apocalypse scolaire

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Du rire doit naître une réflexion profonde

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, à l’occasion de notre centième numéro


Elisabeth Lévy. Vous faites partie de l’aventure Causeur depuis le début, aussi ne pouvions-nous faire ce bilan d’étape sans vous.

Alain Finkielkraut. Que Causeur puisse fêter son centième numéro sous l’empire médiatique du politiquement correct est un exploit digne d’admiration. Malgré certaines divergences, je suis heureux d’avoir participé à cette aventure, mais ce n’est pas d’abord un choix philosophique ni même politique. C’est un choix dicté par l’amitié. C’est par vous et pour vous, Élisabeth, que j’ai écrit dans Causeur au risque d’alourdir un dossier judiciaire déjà fourni. Nous nous sommes beaucoup disputés, nous continuerons à le faire, mais je ne regrette pas cette décision. Vous vous êtes, depuis longtemps, attachée à rétablir dans le monde journalistique le pluralisme et le souci de la vérité.

Causeur est apparu dans un monde verrouillé, et treize ans plus tard, nous avons l’impression qu’il l’est beaucoup moins. Nous sommes aujourd’hui beaucoup moins seuls.

Vous avez raison, mais comme le remarque Mathieu Bock-Côté, jamais on n’a fait un usage aussi extravagant du concept d’extrême droite. Dans les années 1980, nous vivions sous le règne de l’évidence. L’immigration apparaissait comme une chance pour la France, et il fallait être frileux, replié sur un Hexagone rabougri pour s’inquiéter du nombre grandissant de nouveaux arrivants. Le slogan et le badge « Touche pas à mon pote » faisaient de vous une « bonne personne ». Il a bien fallu voir ce qu’on voit : la ruée vers l’Europe de l’Afrique, du Maghreb et du Moyen-Orient est le problème majeur de notre société.

A lire aussi : Alain Finkielkraut: Samuel Paty, le dévoilement et le déni

Ce grand déplacement transforme le Vieux Continent, et marginalise les peuples historiques : l’exil, comme l’a écrit Edgar Quinet, n’est pas de quitter son pays mais d’y vivre sans rien reconnaître de ce qui le faisait aimer. Sur ce point, le Macron de 2017 avait absolument raison, nous entrons dans un nouveau monde. Et qui n’aime pas ce nouveau monde, qui en a peur est taxé de racisme. L’antiracisme déchaîné remplace l’engagement social et même s’il est combattu, il rend l’atmosphère absolument irrespirable. L’intimidation idéologique est telle que les intrépides qui osent dénoncer l’islamisme conquérant montrent aussitôt patte blanche en cherchant l’équivalent dans le camp d’en face. Cette « tenaille identitaire », c’est le printemps confortable des francs-tireurs républicains.

Elisabeth Lévy avec François Sureau et Alain Finkielkraut © Hannah Assouline

Un grand événement aurait pu se produire à la faveur de la nouvelle échéance électorale. Comme le dit courageusement Marcel Gauchet dans Causeur : « Le phénomène Zemmour a eu un effet positif de mise à l’agenda. » L’écho rencontré par son discours a levé une série d’interdits et imposé des thèmes qui seront désormais incontournables. Autrement dit, les citoyens n’étaient pas seulement invités à se demander comment lutter contre le dérèglement climatique ou améliorer le pouvoir d’achat (problèmes dont je me garderais de nier l’importance), ils devaient décider dans quelle France ils voulaient vivre, si la France pouvait encore persévérer dans son être et ce qu’il en était de notre droit à la continuité historique. Je ne suis pas tout à fait sûr que le candidat Éric Zemmour soit à la hauteur de la mission qu’il s’assigne, et j’aurais mieux aimé le voir s’inscrire dans la filiation de Péguy que dans celle de Maurras. Son « politique d’abord » l’a conduit longtemps à faire les yeux doux à Poutine et son antiaméricanisme obsessionnel le met en porte-à-faux sur les inquiétudes créées par la guerre en Ukraine. Mais d’un autre côté, cette guerre atroce et les menaces qui l’accompagnent marginalisent ce qui aurait dû être le thème principal de l’élection. Comme le dit le titre d’un des volumes du journal de Renaud Camus : nous sommes « juste avant après ».

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Je reviens sur nos divergences. La première concernait la Yougoslavie, avant la naissance de Causeur. Ensuite, vous m’avez surtout reproché le pluralisme : « Vous êtes trop tolérante », m’avez-vous dit un jour !

C’était une boutade, mais je trouve assez drôle que vous donniez la parole à Rokhaya Diallo, à Aurélien Taché… Mais s’ils veulent bien la prendre, pourquoi pas, ils égayent de leur délire pontifiant la lecture de Causeur. Si divergence il y a, Élisabeth, elle porte à mes yeux moins sur le contenu que sur le ton. Je suis gêné parce qu’il m’apparaît souvent comme un parti pris systématique de dérision, voire de ricanement. Vous condamnez parfois trop facilement, à mes yeux, les moments d’émotion unanime avec un côté « on ne va pas se laisser avoir ». Je crois que c’est être grégaire encore que de prendre à chaque fois le contre-pied des positions grégaires. L’anticonformisme est une variante du conformisme. Certes, vous avez raison, les larmes ne sont jamais une preuve de la justesse de la pensée, mais je suis très attaché à cette réflexion de Hannah Arendt, que j’aimerais voir figurer en exergue à votre revue : « L’absence d’émotion n’est pas à l’origine de la rationalité et ne peut la renforcer. Face à une tragédie insupportable, le détachement et la sérénité peuvent vraiment paraître terrifiants. Pour réagir de façon raisonnable, il faut en premier lieu avoir été touché par l’émotion et ce qui s’oppose à l’émotionnel ce n’est en aucune façon le rationnel, quel que soit le sens du terme, mais bien l’insensibilité qui est fréquemment un phénomène pathologique, ou encore la sentimentalité qui représente une perversion du sentiment. »

Je vous rassure, j’ai un cœur moi aussi ! Ce que je n’aime pas, ce n’est pas l’émotion mais l’exhibition de l’émotion. Par ailleurs, s’il y a bien une chose que j’ai apprise avec vous, c’est que l’humour est une façon de penser. Donc quand vous dites « ricanement », je trouve cela un peu injuste. Que voulez-vous faire à propos de Sandrine Rousseau et de son non-partage des tâches domestiques, sinon en rire ?

Là-dessus, nous sommes entièrement d’accord. Je pensais plutôt à l’Ukraine. Pour le reste, rien ne serait plus déplacé que de prendre le wokisme au tragique. Le wokisme ne mérite que le rire et du rire doit naître une réflexion profonde. Nous vivons une époque qui se croit à ce point intelligente, à ce point parfaite, qu’elle peut convoquer toutes les autres au tribunal de son savoir et de son ouverture d’esprit. Voyez, par exemple, le rapport Sauvé. Je n’ai évidemment aucune indulgence pour les cas de pédophilie qui se produisent dans l’Église ou dans d’autres institutions, mais ce rapport, outre ses projections contestables, nous invite à relire l’Évangile pour voir ce qui favorise, dans ce texte, l’ordre patriarcal et les désordres que cet ordre engendre. Le passé, aux yeux de la nouvelle classe cultivée, n’est qu’une longue suite de stéréotypes et les bien-pensants devraient, toutes affaires cessantes, lire L’Enracinement, le livre de Simone Weil publié par Camus après-guerre. « Il serait vain de se détourner du passé pour ne penser qu’à l’avenir. C’est une illusion dangereuse de croire qu’il y ait même là une possibilité. L’opposition entre l’avenir et le passé est absurde. L’avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien, c’est nous qui, pour le construire, devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner, il faut posséder et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé. »

A lire aussi : Il y a 70 ans, Camus préface “L’Enracinement”

Emmanuel Macron a placé sa conférence de candidature sous le signe de l’indépendance de la France. Le terme était bien choisi, mais j’aurais aimé qu’un candidat lui réponde en ajoutant au mot d’indépendance celui de transmission, car tout se joue là. Si nous ne réussissons pas à refonder l’École, la France cessera d’être la France, immigration ou pas, et à tous ceux qui se gargarisent encore de l’opposition entre progressistes et conservateurs, je voudrais lire cette phrase d’Hannah Arendt : « C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice : elle doit protéger cette nouveauté et l’introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux. »

Vous sortez de trois mois de maladie qui, je le constate avec joie, ne vous ont pas fait perdre votre intérêt ni votre souci pour le monde, ni votre acuité intellectuelle. Est-ce que cela vous a changé ?

Je ne saurais pas encore répondre à cette question, mais sans vouloir faire pleurer dans les chaumières, je dois dire que je sors de l’enfer. Une maladie nosocomiale m’a valu deux opérations délicates, et ma longue convalescence consiste à réapprendre, avec un déambulateur, les gestes élémentaires de la vie quotidienne. Ce que je sais, c’est que la maladie n’apprend rien de neuf, elle révèle la force insurpassable de certains lieux communs, et notamment l’importance capitale de l’amour et de l’amitié.

Une feuille de route pour les 100 prochains numéros de Causeur ?

Je me garderais d’avoir l’impression de remplacer la patronne, mais je crois que, même en eaux tant troublées, il ne faut rien céder sur la culture et j’apprécie beaucoup, pour ma part, la partie culturelle de Causeur. Pour le reste, il ne faut rien lâcher et donc s’interroger inlassablement sur la mutation que connaît l’Europe contemporaine. Des paysages au « vivre-ensemble », il s’agit de sauver les meubles et je crois que Causeur peut y contribuer.

L'après littérature

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À la première personne

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Résurrection de Blaise Cendrars

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D.R.

Le poème du dimanche


Cendrars est de retour dans « Le poème du dimanche ». Et pour cause, comment ne pas penser à lui en cette période pascale. Il est en effet l’auteur des Pâques à New-York, écrit en 1912, grand et long poème d’une errance en pleine semaine sainte dans la ville gigantesque qui devient à la même époque le symbole de la modernité.

La quête spirituelle se confond avec la dérive géographique et une immense compassion pour l’humanité souffrante. Ce texte est considéré comme un des moments fondateurs de cette poésie du vingtième siècle qui va amener au surréalisme mais va surtout être capable d’intégrer au discours poétique tous les éléments d’une vie quotidienne en train de changer sous les effets de la technique.

Assez étrangement, on trouvera la même synthèse mystique entre la ville, la foi catholique et l’errance urbaine dans un autre poème fondateur, le Zone de Guillaume Apollinaire, sensiblement écrit à la même époque. Pas de plagiat, ici, mais plutôt une certaine sensibilité nouvelle qui flotte dans l’air et que les poètes, ces radars subtils, savent capter mieux que personne.


Pâques à New-York (extrait)

Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.

Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,
Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.

Seigneur, l’un voudrait une corde avec un noeud au bout,
Mais ça n’est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.

Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l’opium pour qu’il aille plus vite en paradis.

Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l’orgue de Barbarie,

À la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l’éternité.

Seigneur, faites-leur l’aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,
Seigneur, faites-leur l’aumône de gros sous ici-bas.

Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce que l’on vit derrière, personne ne l’a dit.

La rue est dans la nuit comme une déchirure,
Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.

Ceux que vous aviez chassés du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d’une poignée de méfaits.

La cité Frugès, une utopie à valoriser?

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Une exposition intitulée « Ouvrage » se tient en ce moment à Pessac dans la Cité Frugès-Le Corbusier. Un nouvel hommage au célèbre architecte, malgré son fascisme militant et son antisémitisme notoire. Pourquoi une telle mansuétude ?


Alors que tout le monde connaît aujourd’hui l’antisémitisme d’un Louis-Ferdinand Céline, au point qu’il n’est plus guère évoqué dans les médias qu’à travers ce prisme, celui de Le Corbusier, bien que fréquemment pointé du doigt, ne semble pas émouvoir outre mesure. Il ne fait pourtant aucun doute que le célèbre architecte a été compromis en son temps avec le fascisme et Vichy, comme le soulignait, en 2019, une tribune parue dans Le Monde, où était citée une phrase extraite de l’un de ses livres, datant de 1941 : « Une lueur de bien : Hitler. » À l’heure où les déboulonnages de statues se multiplient, il apparaît quelque peu étonnant que l’inscription en 2016 sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco de l’œuvre architecturale de Le Corbusier, n’ait pas suscité davantage d’élans de réprobation.

Utopie ou dressage ?

Les manifestations culturelles vont d’ailleurs bon train à la cité Frugès de Pessac, l’une des « utopies urbaines réalisées les plus emblématiques au monde », comme la présente le service culturel de la ville, ajoutant que Le Corbusier propose là « une nouvelle approche sociétale en permettant l’accès à la propriété des habitants les plus modestes, ainsi qu’au confort le plus innovant en matière d’équipement et d’aménagement de l’espace de vie à l’échelle de la maison comme à celui du quartier », sans oublier l’apport d’une « nouvelle esthétique qui marquera l’histoire de l’architecture par un nouveau langage artistique de formes et de couleurs libéré de tout décor ».

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Autant dire qu’il s’agit là du portrait d’un révolutionnaire humaniste… Pourtant, nombre de spécialistes contestent cette appréciation régulièrement mise en avant par les sectateurs de l’architecte, voyant au contraire dans ses thèses « une organisation carcérale qui […] crée un corps unique saisi par la technologie du bâtiment moderne, un corps machine dans une vaste machine à habiter », comme l’analysait le professeur d’esthétique Marc Perelman dans Le Monde en 2015. Un avis partagé par le philosophe allemand Ernst Bloch, considérant qu’il y a dans son œuvre une volonté de réduire les hommes « à l’état de termites standardisés », ainsi que par l’historien de l’art Pierre Francastel, parlant à son sujet de « dressage » et de « servitude ».

Panégyrique sans nuances

L’exposition « Ouvrage », mise en place à Pessac depuis le 6 janvier, invite pourtant trois artistes à investir la Maison Frugès pour un hommage, voire un panégyrique destiné à valider l’apport incontestablement positif de Le Corbusier à notre monde moderne. La dimension critique, elle, n’est à l’évidence pas de mise. Chacun faisant référence à ses réalisations iconiques au travers d’allusions au mobilier qu’il a créé, à ses expérimentations constructives et, « bien sûr, à son principal dessein : placer l’humain au cœur de ses projets »…

Pour le sculpteur et plasticien Pierre Labat, Le Corbusier était ainsi avant tout « un grand mécène avec un rêve gigantesque », tandis que la peintre et sculptrice Alice Raymond vante « sa relation à l’environnement », quand bien même ce n’est pas l’espace naturel qui est valorisé dans le projet architectural de Le Corbusier, mais le culte de l’activité physique au moyen d’immenses terrains de sport géométrisés. De son côté, le peintre muraliste Matth Velvet assure que « la cité Frugès semble intemporelle », alors qu’il est communément admis que ses constructions ont subi les outrages du temps et paraissent aujourd’hui bien défraîchies, voire datées.

Avec 8 000 visiteurs par an au sein de la maison Frugès-Le Corbusier, la ville de Pessac entend bien poursuivre la valorisation de cette bâtisse de type gratte-ciel, qu’elle a acquise pour en faire principalement un lieu de médiation architecturale et urbanistique, tout en mettant en place une programmation d’expositions didactiques et artistiques toujours en lien avec le design, l’architecture, l’urbanisme ou l’art contemporain.

Moderne, forcément moderne

Mais la question demeure ? Pourquoi une telle mansuétude à l’égard de celui qui est couramment défini comme le fondateur de l’architecture moderne ? Peut-être, précisément, parce qu’il est « moderne » et que le moderne fait l’objet d’une survalorisation positive conduisant à sa sacralisation. En décidant qu’il coïncidait avec le « Bien », ses promoteurs préfèrent sans doute balayer d’un revers de main tout ce qu’il y aurait de fâcheux à dire sur ses représentants les plus douteux.

Dernière toile au Quartier latin avant liquidation générale

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Le journaliste Jean-Michel Frodon D.R.

Le guide « ciné voyage » de Jean-Michel Frodon nous invite à parcourir cette terre jadis chérie des réalisateurs de cinéma


On connaît la rengaine. Les sanglots longs des violons d’un Quartier latin dépossédé de toute sa lyre. Déjà sous Malraux, on criait au scandale et à la disparition du mythe fondateur. Le crincrin d’une rive gauche aux mains des fripiers et des Airbnb n’en finit pas de larmoyer et tournoyer. Saint-Germain-des-Prés se meurt sous les coups de boutoir des marchands d’étoffe et d’un immobilier frénétique. C’est la colite à tous les étages. Ici, le mètre carré est le plus efficace des passes sanitaires pour rejeter une population désargentée. Le Quartier latin ne serait plus qu’un mirage pour touristes étrangers et une arnaque culturelle à destination des lectrices du Deuxième sexe.

Les promoteurs creusent le sillon magique

La ville-lumière semble soumise aux lois de l’excavation et du ralentissement automobile. L’existentialisme a plié les gaules. Aujourd’hui, le jazz s’écoute plus en zone pavillonnaire sur des platines lustrées que dans des clubs feutrés. Les œufs durs à la croque-au-sel ont disparu du comptoir au profit des ardoises « happy hours ». La jeunesse française boit des pintes et rejette le jambon-beurre comme nourriture céleste. Les philosophes bigleux ont déserté les bars pour les plateaux télé. On ne danse plus dans les caves depuis que les places de parking sous-terre valent de l’or. Les Shadocks pompaient, les promoteurs creusent à la recherche du filon magique.

Chaque parcelle de cette Terre promise doit être exploitée à son rendement maximum. Les libraires affichent en vitrine les mêmes best-sellers qu’au centre Leclerc de Nevers ou de Bourgoin-Jallieu. Sur les bancs de la Sorbonne, les étudiantes ont les traits fatigués par d’harassants trajets en RER. Les hommes ne portent plus d’imperméables à doublure en tartan, ni de blousons en suédine à la manière de Jean-Claude Brialy ou de Gérard Blain. Et plus jamais, je ne croiserai sur le boulevard Saint-Germain Charles Gérard et Jean-Paul Belmondo bavardant et se marrant comme deux adolescents aux abords du Rouquet. Les filles à lunettes ne s’appellent plus Mick ou Vic. Les roadsters Austin-Healey et MG ont été vampirisés par des véhicules électriques à écran tactile.

Le Quartier Latin a trop tiré sur sa légende

Quant aux écrivains, derniers représentants d’une espèce famélique et décorative, ils ont tous émigré à Sarreguemines faute de pouvoir payer leur chambre de bonne ou d’offrir un café en terrasse à une admiratrice venue de Limoges. Toute la mythologie d’un Paris canaille et lettré, libre et affranchi, bohème et bibliophile, ne serait que farce et trucage. Un théâtre de mensonges. Le Quartier latin a trop tiré sur sa légende pour qu’on se laisse encore prendre à son chant des sirènes. Même les brasseries ne servent plus de merlu en colère ou de jambon persillé, c’est dire si les cartes du jour sont décotées. Le constat est un poil sévère car ce coin de Paris conserve malgré toutes ces compromissions avec la marche du monde, les traces d’un paysage hautement cinématographique.

Au pied d’une statue, sur la moleskine d’un bistrot, dans une allée du Luxembourg, le cinéma se rappelle à nos bons souvenirs, de Rendez-vous de juillet au Feu follet, du Corniaud à L’Étudiante. Plus qu’ailleurs, le Quartier latin est une salle de projection à ciel ouvert. Dans la collection des guides « ciné voyage » aux éditions Espaces & Signes, Jean-Michel Frodon met en scènes ce quartier qui « est loin d’avoir perdu complètement son aura, en particulier aux yeux des étrangers ». « L’usage veut dès lors qu’on ironise sur un endroit qui serait devenu un cliché folklorique tout juste bon à attirer les touristes. Il est toutefois possible que cet esprit singulier, qui fut celui du Quartier latin à travers les siècles, soit bien toujours là, fut-ce sur un mode fantomatique. Et que ceux qui entretiennent imaginairement l’existence, venus de province ou de l’étranger, n’aient pas tort d’en percevoir des échos que des oreilles parisiennes, devenues attentives à d’autres signaux, discernent moins facilement » écrit-il, courageusement.

Les Parisiens ne seraient plus perméables aux forces invisibles de la fiction. Un peuple qui ne s’agenouille pas devant un long-métrage vu à l’adolescence a perdu une part de son humanité. Ce guide compact et pratique remédie à cette perte de mémoire. Il revient également sur la flambée de Mai 68, la Nouvelle Vague, le décor des cafés littéraires et recense la liste des films tournés dans le quartier. Pêle-mêle, il invoque le souvenir de Chris Marker, Louis Malle, Agnès Varda ou Philippe Garrel. Chacun traîne ses propres démons et trouvera dans ce recueil de quoi alimenter sa mélancolie. Quand je m’égare du côté du Panthéon, mon esprit se détache du destin des grands hommes et de la patrie reconnaissante, il n’arrive décidément pas à oublier la Matra Rancho de Claude Brasseur dans La Boum et le solex de Philippe Noiret dans Tendre poulet.

Le Quartier latin mis en scènes – Jean-Michel Frodon – Ciné voyage – Espaces & Signes

Caplan & Co

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Jil Caplan © Guillaume Poli

Jil Caplan nous plonge dans ses souvenirs. Avec son livre Le feu aux joues, la star de la pop française révèle un univers personnel baigné de littérature et de musique, de Zola à la Beat Generation en passant par Céline et Jean Ferrat. 


« Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous », écrivait Paul Éluard. Je ne sais pas si cela est un hasard si Jil Caplan m’a donné rendez-vous dans un café de la place de la Réunion, au fin fond du 20e arrondissement – ce bout du Paris populaire d’antan où elle a passé son enfance – mais ce quartier est propice à l’évocation nostalgique d’une époque engloutie : les années 1970-80. La chanteuse, qui a été l’une des représentantes, avec Lio, de ce que l’on a appelé la pop française, vient de sortir un livre : Le feu aux joues, aux éditions Robert Laffont.

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Pas exactement une autobiographie

Il s’agit de souvenirs musicaux et sensoriels, de son enfance et de son adolescence, ainsi que de son apprentissage de jeune fille jusqu’à devenir chanteuse, presque par hasard. Et pourtant, ce n’est pas une autobiographie. On lui a d’abord demandé de raconter les albums de sa vie, mais « je ne suis pas critique musicale, et cela a été fait cent fois »,me dit-elle. Mais de fil en aiguille, en évoquant Pink Floyd, les Beach Boys et même Jean Ferrat, Valentine Guillen-Viale, dite Jil Caplan, a fini par raconter la môme du 20e qu’elle a été, à l’étroit dans la petite maison d’ouvrier qu’elle habitait avec ses parents, aimants et modestes. « Mon père était imprimeur, il y avait des livres à la maison, un peu de tout, alors je les ai dévorés ». Car le premier amour de Jil-Valentine est la littérature, de Émile Zola à Henry Miller, ce dernier lui ayant d’ailleurs donné, jeune adolescente, le feu aux joues. Nous évoquons pèle mêle la Beat Generation et Céline qui lui mettent des étoiles dans les yeux. On ne m’a jamais aussi bien parlé de Céline : « Tu sais que la bande à Kerouac avait fait le voyage jusqu’à Meudon ? » Nous nous sommes tutoyées d’emblée car nous sommes de la même génération, celle qui a vécu sur les braises encore chaudes du rock’n’roll, ses derniers feux. C’est aussi cela que raconte Jil dans son récit.

Notre Rickie Lee Jones rien qu’à nous

J’ai découvert également un véritable écrivain, Jil a l’obsession du mot juste : « J’ai passé mon temps à réécrire, à gratter jusqu’à l’os, on sait que l’on a terminé lorsqu’on ne peut plus rien enlever ». Sa façon de décrire l’Angleterre, pays qu’elle a fait sien dès son premier voyage linguistique, est remarquablement subtile, tel un peintre, elle en brosse les couleurs : « En Angleterre, tout est plus coloré. Même les supermarchés Woolwoths sont plus gais que nos Prisunic, mieux éclairés, avec des produits aux emballages rose vif, vert vif, rose vif (…) La couleur, c’est l’Angleterre. »

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A-t-elle retenu les leçons du producteur Jay Alansky, qui l’a révélée à elle-même en lui écrivant des chansons sur-mesure, tout en clair-obscur ?

Jil Caplan a su en tout cas trouver sa place, celle d’une chanteuse folk à l’héritage à la fois français et anglosaxon.

D’ailleurs, elle a pour projet de faire des lectures musicales, comme le faisaient les poètes beatniks. La petite Poulbot des rues du 20e arrondissement est devenue notre Rickie Lee Jones.

Blocages anti-RN dans les facs: «À Rennes ou Nantes, il est périlleux pour un jeune de droite de s’assumer»

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Militants gauchistes à la Sorbonne, 14 avril, 2022 © HOUPLINE RENARD/SIPA

De nombreux campus ont été bloqués cette semaine par des étudiants mécontents des résultats du premier tour de l’élection présidentielle. À Paris, des bâtiments de la Sorbonne ont même été dégradés. L’UNI promet de déposer des référés à chaque nouveau blocage.


Causeur. Carine Bernault, la présidente de l’université de Nantes, a appelé à faire barrage au Rassemblement national dans un mail envoyé à 42 000 étudiants – pas moins – et 4 000 membres du personnel. L’université a certes toujours été politisée, elle fut marxiste puis maoïste dans les années 70, aujourd’hui féministe, wokiste et écologiste. Mais quand un président d’université donne ainsi des consignes de vote, violant le principe de neutralité inhérent au service public, n’y a-t-il un cap de franchi ?  

Rémy Perrad. Ce cap a malheureusement déjà été franchi lors de la dernière élection. En 2017, déjà, les présidents d’université avaient pris position pour Emmanuel Macron contre Marine le Pen, je vous le rappelle. Toujours avec cette injonction moralisatrice de lutter contre le « fascisme ».

Rémy Perrad, Délégué National de l’UNI, la droite étudiante

L’idéologie progressiste est effectivement profondément ancrée dans l’enseignement supérieur français. Tant la vie étudiante que les enseignements sont gangrénés inlassablement par les revendications tantôt racialistes, tantôt LGBT, etc. Il existe par ailleurs des postes entièrement dédiés à cela, à l’image des vice-présidents dédiés à l’égalité « femme-homme » et à la lutte contre les discriminations, que l’on retrouve dans de très nombreuses universités. Ces personnels font en sorte que les activités sur le campus soient « inclusives », et que les enseignements ne heurtent la sensibilité de personne en fonction de sa couleur de peau, sa culture, sa religion, sa sexualité…

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On en vient donc à oublier le rôle premier de l’université qui est l’instruction et la possibilité de s’insérer dans le monde du travail !

Faisons un peu de politique fiction ! Des appels similaires à ce « vote castor » auraient-ils été envisageables si Mélenchon avait été à la place de Marine Le Pen ?

Ils auraient été en tout cas largement moindres, quand on connait la puissance des mouvements islamo-gauchistes et de l’extrême-gauche dans nos universités, dans le corps enseignant, mais aussi dans les syndicats marqués à gauche et les associations « apartisanes ».
Dans notre réalité politique, soutenir Emmanuel Macron relève d’un impératif moral, qui balaie évidemment toute considération sur le débat contradictoire, le pluralisme et la démocratie.

D.R.

Dans son mail, Carine Bernault invoque la défense des « différences » et de la « liberté d’expression », sous entendant qu’elles seraient mises à mal par Marine Le Pen si elle était élue le dimanche 24 avril. Cette incantation ne sonne-t-elle pas faux au regard des actes de violence perpétrés par l’extrême gauche cette semaine (pillage de restos U, dégradation et tags antiflics, occupation des amphis de la Sorbonne, de l’ENS Jourdan, agressions et chasse à l’homme envers les militants de votre syndicat à Rennes) ?

Depuis de très nombreuses années, la gauche étudiante fait en effet la démonstration inverse de ces valeurs humanistes prônées par la présidente de l’université de Nantes ! A chaque blocage de facs son lot d’agressions sur des étudiants désireux de s’opposer à cette atteinte à la liberté d’étudier, de menaces et de caillassage sur la police, ou encore de chasse à l’étudiant de droite.

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Dans des villes comme Rennes il est périlleux pour un jeune de droite de s’assumer pleinement, mais cela n’empêche pas les militants de l’UNI de se battre continuellement pour faire respecter une valeur essentielle que chaque universitaire devrait défendre : la liberté.

Reste que sous couvert de défendre des valeurs, les militants d’extrême gauche violent le droit d’étudier, nuisent à la liberté d’apprendre ou  à l’accès à un repas équilibré et pas cher… Ces antifas ne sont-ils pas des fascistes qui s’ignorent ? 

Ce point est très juste. La gauche pointe du doigt, à juste titre, les défis de la précarité étudiante. Le gouvernement Macron a un bilan désastreux en la matière : baisse des APL, aucune réforme du système de bourses, refus de la mise en place d’un ticket resto étudiant… Malheureusement nos chers militants d’extrême-gauche causent le plus souvent plus de problèmes qu’ils n’en résolvent.
Le vol de nourriture dans les cafétérias du CROUS est absolument scandaleux, mais bien évidemment impuni. Ce genre d’actes bénéficie d’un laxisme et d’une passivité complice de la part de l’État et des universités.

Que fait Mme Vidal à part s’emmurer dans un silence assourdissant ? et Gérald Darmanin qui se targue d’avoir fait baisser la violence dans notre pays ?

L’UNI dénonce l’impunité dont bénéficient ces militants d’extrême gauche.
La ministre de l’Enseignement supérieur est, comme sur bien d’autres dossiers, absente. Les étudiants semblent condamnés à subir, comme lors de la crise sociale qui a suivi la crise sanitaire liée au Covid.
Il faut rappeler que les méthodes contestables des militants de gauche demeurent encouragées financièrement par l’Etat et les universités. L’UNEF touche par exemple près de 500 000 euros de subventions par an (sans compter les subventions qui lui sont versées par ailleurs par les collectivités locales), et des organisations locales et violentes comme l’Union Pirate en Bretagne sont elles aussi largement subventionnées, par l’Université de Rennes 2 notamment.

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Quant à l’insécurité, le ministère de l’Intérieur ne se préoccupe que trop peu de la jeunesse. Les témoignages d’étudiants victimes de vols, agressions, humiliations bondissent. Dernièrement, ce sont les étudiants de Cergy et de la Timone à Marseille qui ont tiré la sonnette d’alarme. L’UNI s’est engagée à leurs côtés afin d’exercer une pression sur les pouvoirs publics.
Mais Gérald Darmanin et sa politique du coup de menton ne suffisent pas face à ces différentes formes de délinquances.
De notre côté, des référés seront déposés à chaque blocage ou occupation d’université. Nous avions déjà obtenu le déblocage de l’université Toulouse 2 en 2018 : c’est la preuve qu’avec un peu de volonté politique et en faisant respecter la loi, l’État pourrait parfaitement agir…

Nous votons dans une semaine. Donnez-vous des consignes de vote à vos militants ?

Nos militants sont parfaitement libres de soutenir les candidats de droite de leur choix sur le plan local comme au plan national. Une seule consigne : aucune voix pour Macron et son bilan désastreux pour l’enseignement supérieur, pour la jeunesse et pour la France.

Richard Millet: la meute aux trousses

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Richard Millet en 2005. Photographe : Hannah Assouline

Chronique de la guerre civile en France de Richard Millet rassemble les textes qui lui ont valu une fatwa germanopratine.


Tout est résumé par le titre du nouveau livre de Richard Millet, victime de l’ostracisme de la meute du Bien, depuis maintenant 12 ans, Chronique de la guerre civile en France.

L’ouvrage contient certains écrits de combats déjà publiés, dont le fameux Eloge littéraire d’Anders Breivik, qui servit de prétexte à l’insignifiant monde littéraire germanopratin pour exclure l’un de ses meilleurs écrivains, au style puissant, mais aux constats jugés nauséabonds. Il ne faut jamais remettre en question la doxa mondialiste, égalitariste, répandant sans vergogne et à la vitesse grand V l’idéologie gender woke, qui ne poursuit qu’un but : détruire la culture occidentale fondée sur les valeurs de Jérusalem et d’Athènes, via le catholicisme.

Millet a payé le prix fort, puisqu’on l’a tué socialement. Mais l’esprit veille encore et parvient à poursuivre la guerre culturelle pour tenter de préserver la langue, la mémoire et l’identité française. C’est un travail de solitaire et de taiseux. L’homme est né dans une province rude où l’on a appris, très tôt, à se taire à table, à observer le soleil se coucher, et à serrer les dents lorsque le mal frappait à la porte de la maison familiale de Viam, en Corrèze.

Humiliante éviction

Dans sa préface (inédite), Millet revient sur l’affaire « Breivik » (2012) et la cabale des nouveaux dévots. Il cite le nom des journalistes vertueux, toujours les premiers à donner des leçons de tolérance, qui ont ouvert le feu, soutenus aussitôt par Annie Ernaux, réincarnation de McCarty, qui ose s’écrier « Gallimard, c’est moi ! ». Elle dénonce l’écrivain, et fait signer une liste noire où s’indignent 121 romanciers progressistes bon teint, pour la plupart inconnus (que ne ferait-on pas pour obtenir la Légion d’Honneur et une invitation lancée par un présentateur « littéraire » de télévision).

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Millet comprend qu’il ne s’en tirera pas. L’auteur de Ma vie parmi les ombres, également éditeur (il siégeait au prestigieux comité de lecture de Gallimard) doit quitter la place publique qu’il occupait du reste discrètement. Il raconte avec précision l’humiliante éviction, livrant au passage quelques éléments autobiographiques émouvants, ce qui est assez rare chez lui. Mais la genèse de l’histoire, Millet la dévoile sans détour : « Le récit de La Confession négative, en 2009, puis, l’année suivante, l’essai de L’enfer du roman, seront accueillis par un silence dont je voyais bien qu’il était dû autant à mon soutien aux chrétiens libanais, pendant la guerre civile de 1975-90, qu’à mes réflexions sur l’état de la France et sur une littérature contemporaine devenue généralement médiocre. » Il faut dire qu’écrire La Confession négative ne peut que vous attirer les foudres des pâles copistes sans talent.

Plus rien à perdre

Richard Millet, depuis cet éclair dans la nuit des lettres, ne fait qu’aggraver son cas. Ou plutôt comme le réel cogne de plus en plus fort, on en veut à l’écrivain d’oser dévoiler l’insupportable vérité. Sur un plateau de télévision, il évoque « l’angoisse existentielle suscitée par le fait d’être le seul blanc, à certains moments, dans le RER ». Les bobos lobotomisés s’offusquent, crient au racisme, certains vont même jusqu’à affirmer que c’est avec joie qu’ils empruntent ce moyen de transport, oubliant soudain vélos et trottinettes. Millet poursuit : « Écrire, pour les auteurs contemporains, consiste à s’aveugler et à se censurer pour mieux réciter le catéchisme antiraciste. »

N’ayant plus rien à perdre, puisque ange déchu d’un paradis inversé, Millet récidive en écrivant Voyage à Créteil (inédit) où il enfonce le clou. Il prend la ligne 8 pour se rendre dans les bureaux d’une administration gérant la « fin des parcours de vie », comprenez la retraite, celle de professeur pour le pestiféré. Il est frappé « par l’irréversibilité et l’ampleur d’une immigration extra-européenne qui faisait de moi, ce jour-là, souligne-t-il, une exception ethnique, intellectuelle et religieuse, violemment renvoyé à une identité dont il avait fallu des siècles pour forger la perfection (…) ». À partir de ce nouveau constat, accablant, Millet analyse méticuleusement la situation où nous sommes, ou plus précisément, les ruines devant lesquelles le vertige nous saisit. Car la dislocation de notre civilisation est vertigineuse. Le simulacre de l’immigration positive, de l’excellence de notre système éducatif, du « vivre-ensemble », ne tient plus qu’à un fil. Millet, implacable : « C’est pourtant à une situation historique inédite que nous avons affaire, et qui n’est pas la fin du monde et la naissance d’un autre, comme l’a vécu Chateaubriand, à la fin du XVIIIe siècle, mais une grossesse extra-utérine présentée comme culturellement viable alors qu’elle n’est qu’une déchéance de l’humain dans l’ ’’humanité’’ politique, universalisme aussi faux que l’islamique… » Nous sommes réduits à ne plus être que des « morts-vivants » soumis au consumérisme, dépossédés de notre passé, sans autre avenir que l’ennui à perte de vue, rongés par la déréliction, sous un soleil vert.

On trouvera trois autres textes, jamais publiés en France, dans ce livre, véritable bombe portative. J’ai lu avec émotion Chrétiens jusqu’à la mort. Peut-être parce que je rédigeais cet article le dimanche des Rameaux – écrire sur Millet ce jour-là, c’est un signe. Parce que, également, comme le rappelait Benoit XVI, pape érudit et musicien, il y a quelques années, les chrétiens constituent le peuple religieux « en butte au plus grand nombre de persécutions ». La Croix, figuration de la verticalité, à l’opposé de l’horizontalité qu’on nous vend à longueur de morne journée. Dans ce texte, on retrouve le style inspiré de l’écrivain, comparable à celui de Malraux dans La Tentation de l’Occident, Malraux dont l’intervention protégea la famille de Millet du pillage des maquisards communistes, en 1944. Extrait, à propos du silence sur les persécutions des chrétiens : « Oui, il est effrayant le grand silence qui règne sur cette question dans une Europe pourtant prêtre à s’indigner pénalement du moindre regard jeté de travers à un ‘’migrant’’ ou un membre d’une minorité ethnique ou sexuelle ». Millet ajoute en guise de péroraison : « Ce silence n’est pas seulement éthique ou politique : il y va, redisons-le, de ce qu’on appelle la civilisation, et les flots qui se refermeront un jour sur les belles âmes indifférentes leur tiendront lieu de larmes. »

Nous serons demain, c’est à craindre, comme les ormes de mon enfance limousine, totalement disparus.

Richard Millet, Chroniques de la guerre civile en France, 2011-2022, La Nouvelle Librairie.

Mélenchon, vote islamique: faut pas charia!

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Marseille, 9 avril 2022 © Daniel Cole/AP/SIPA

Résumer un score de 22% à la preuve d’un vote « islamique » en plein essor, c’est tout de même voir les choses par le petit bout de la lorgnette. L’édito politique de Jérôme Leroy.


Je lis ici et là, dans Causeur, que le vote Mélenchon serait celui du grand remplacement, le symptôme de la submersion  de la démocratie par la subversion islamiste. Et de citer les scores notamment en Seine-Saint-Denis. Limiter ce vote de 22% des Français, soit 7 712 520 électeurs à la preuve du triomphe des thèses zemmouriennes qui ont par ailleurs assez montré leur inefficacité électorale le 10 avril, me semble relever d’une analyse hâtive qui confine à la paresse intellectuelle.

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Je le dis d’autant plus à l’aise que je fais partir des électeurs rousseliens qui ont résisté à la tentation du vote utile et que j’ai pas mal de reproches à l’égard de Mélenchon, même si au bout du compte je l’aurais préféré à Marine Le Pen au second tour. Ce que je reproche à Mélenchon, c’est ce qu’il a fait de son score de 2017, obtenu d’ailleurs avec l’aide des communistes. Ce score, il l’a gâché en ayant une conception égotique de l’union de la gauche, disant en substance à ses éventuels partenaires : « Venez si vous voulez mais c’est moi le patron. » Ce n’est pas comme ça qu’on reconstruit une unité et quoi qu’en dise sa garde rapprochée, les 400 000 voix qui lui manquent pour le second tour ne sont ni communistes, ni écologistes, ni socialistes, elles sont juste celles des électeurs qu’il n’a pas réussi à convaincre.

Marine Le Pen évite soigneusement cette confusion hasardeuse

D’autant plus qu’il était aidé par des sondages jouant à fond leur rôle de prophéties auto-réalisatrices et convainquant nombre des électeurs de Roussel, de Jadot,  d’Hidalgo et même de nos deux trotskistes de « voter utile ». Mais l’unité ne se décrète pas dix jours avant une présidentielle et, en ce qui me concerne, le flou d’une partie des cadres insoumis sur des questions comme la laïcité ou le refus idéologique d’envisager le nucléaire comme la seule solution pour décarboner le plus vite possible l’économie sont des divergences non négligeables.

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Pour autant, LFI n’est pas un parti islamiste. Faire 52% des voix à Roubaix, qui n’est pas malgré les fantasmes médiatiquement entretenus, le faubourg de Kandahar, signifie surtout que Mélenchon a récupéré un vote populaire. Il se trouve, comme c’est étrange, que beaucoup de pauvres sont des enfants ou des petits enfants d’immigrés, que leurs noms ont des consonances arabo-musulmanes. Cela suffit-il à faire de tous ces électeurs des islamistes ? Ce genre de confusion, qu’a soigneusement évité Marine Le Pen, explique non seulement le score de Zemmour (désolé de retourner le couteau dans la plaie) mais aussi le ralliement à Macron de personnes aussi peu suspectes de complaisances pour les barbus que Zineb El Rhazoui.

Zineb el Rhazoui, septembre 2020 © GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Par ailleurs, le vote Mélenchon a d’autres caractéristiques plus évidentes : c’est le vote de la jeunesse et avec 31% et 34% chez les 18-34 ans, il ravit la première place tenue depuis longtemps par Marine Le Pen. Il cartonne également chez ceux qui gagnent moins de 2000 euros, ou même dans les classes moyennes intellectuelles et urbanisées. Toulouse, Montpellier, Lille, Strasbourg, Nantes, Rennes, qui ne sont pas franchement des villes « islamisées » mais plutôt aimablement « bobos » le placent largement en tête. On pourrait aussi parler de sa victoire écrasante en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, à la Réunion qui ne sont pas des terres menacées par l’envahissement mahométan et dans le seul département, Mayotte, où l’électorat musulman serait majoritaire, c’est Marine Le Pen qui arrive en tête… Comme quoi, rien n’est simple.

N’éludons pas la lutte des classes

Autant dire qu’on a, très majoritairement, au travers de vote Mélenchon, un vote de gauche classique. Les velléités intersectionnelles de son entourage seront vite noyées quand il s’agira, et sans doute dès les législatives, de mettre d’accord tout le monde sur un programme qui s’occupera beaucoup plus du social, de l’écologie, de la rupture avec une société de marché que de savoir si l’ouvrier martiniquais, ou l’intello précaire lyonnais est assez déconstruit.

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En fait, ce que leur reprochent inconsciemment les tenants de la vision d’un Mélenchon islamogauchiste, c’est qu’il vient rappeler que le fameux nouveaux clivage, si commode intellectuellement pour éluder la lutte des classes, entre mondialistes et patriotes, ou progressistes et nationalistes, est une aimable calembredaine. Il reste une gauche, un centre, et une droite avec des électeurs qui ont des intérêts contradictoires, voire antagonistes.

Et c’est tant mieux comme ça.

Les derniers jours des fauves

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La triste cohorte des maîtres à voter

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Sportifs, syndicats, universitaires partisans, pétitionnaires convulsifs…


Les citoyens sont devenus grands. Ils savent que le 24 avril ils auront le choix entre Emmanuel Macron, Marine Le Pen, le vote blanc (pas encore reconnu) et l’abstention. Pour ma part mon parti est pris et même si j’attends avec impatience le débat du 20 avril entre les deux candidats, il ne changera pas ma décision. Ce n’est pas que je me désintéresse de tout ce qui s’est engagé depuis le soir du premier tour et suscite une campagne rude, acrimonieuse, sans concession, parfois violente. Le président candidat prend son adversaire au sérieux et, ne se plaçant plus en surplomb, montre qu’il est capable de quitter le « respect » qu’il éprouvait paraît-il, pour une argumentation et des contestations plus que vigoureuses. Marine Le Pen, quant à elle, use de son registre habituel, pour l’essentiel contre les élites dont Emmanuel Macron serait à tous points de vue une parfaite incarnation ; elle se présente comme la défenseur du peuple.

Le règne de l’injonction

Pour qui est un lecteur et un téléspectateur compulsif en matière de politique, la matière ne manque pas et par exemple il a pu enrichir sa réflexion avec le très long et brillant entretien donné par Emmanuel Macron au Point sans, il est vrai, qu’il ait été poussé dans ses retranchements. De sorte qu’il a pu, dans le genre qu’il affectionne, mêler intelligence, intuition, finesse, analyses et une propension à être moins à l’aise avec l’action et l’opératoire. Pour Emmanuel Macron, ces derniers sont des sacrifices délestant la surabondance et la complexité du réel.

Je cherche à signifier par toutes ces observations que les problématiques, les failles, les approximations ou les doutes liés aux programmes des candidats sont largement connus et que le citoyen peut aisément se dispenser de tous ceux qui, pour le RN, lui donnent des leçons de morale en lui enjoignant de ne pas s’égarer comme s’il était simple d’esprit et donc à guider par l’esprit et la main. C’est ce que je nomme la triste cohorte des maîtres à voter qui, sur tous les registres, confondent une authentique démocratie avec le règne de l’injonction.

A relire, Marine Le Pen: «Eric Zemmour reproduit toutes les erreurs du FN de Jean-Marie Le Pen»

Demain, des dizaines de syndicats vont manifester contre l’extrême droite. Un tocsin qui à force d’être sonné sera sans doute moins pris au tragique et qui offrira ce paradoxe de s’opposer, par une voie guère républicaine, à un parti décrié comme non républicain. On aurait pu espérer un progrès de l’équité démocratique depuis 2017, quelle que soit l’aversion politique pour le camp exclusivement ciblé : il faut déchanter.

Salmigondis macronien

Le 24 avril je serai dans l’isoloir mais puis-je dire, sans offenser qui que ce soit s’étant posé en mentor républicain, que Bertrand Delanoë, Lionel Jospin, Anne Hidalgo, Yannick Jadot, Fabien Roussel et Valérie Pécresse n’auront pas la moindre influence sur mon for intérieur et ma décision. Pas davantage que la proposition de Jean-Luc Mélenchon certes plus ouverte, martelée quatre fois avec ironie, refusant que la moindre voix se porte sur Marine Le Pen. Aussi peu que Nicolas Sarkozy nous vantant les lumières d’un avenir avec Emmanuel Macron mais occultant soigneusement les ombres troubles de cette négociation menée de longue date et qui, prétendant sauver LR, veut le fondre dans un salmigondis macronien, une sorte d’Agir à la passivité éclatante et à l’influence nulle. Tout cela pour des députés sélectionnés et quelques ministres ! Aussi peu que François Hollande, détestant Emmanuel Macron et méprisé par ce dernier le moquant de concert avec Nicolas Sarkozy. Pas davantage que cette tribune de sportifs parmi lesquels le formidable demi de mêlée Antoine Dupont qui devrait à mon humble avis se méfier de la mêlée partisane même si à tout prendre je le préfère aux pétitionnaires compulsifs et aux politiciens opportunistes et transfuges.

Bien moins encore que les diktats de BHL ou la campagne de notre quotidien de « référence », Le Monde, qui au mépris de toute équité démocratique a abandonné, s’agissant de Marine Le Pen, les exigences de l’information (la dénonciation immédiate l’altère et la biaise) au profit d’une prise à partie constante d’autant plus choquante que pour l’adversaire la complaisance est de mise. Ce n’est pas non plus la violation absolue de son obligation de réserve par une présidente d’université à Nantes, dictant leur futur vote à ses collègues, qui va me rassurer et m’inciter à m’entourer de conseils.

Toujours la même rengaine…

Je ne me fais aucune illusion. La liste des maîtres à voter va s’allonger jusqu’au second tour. Car si la lucidité vous convainc que cela ne sert à rien, le sentiment d’importance que cela donne vous gonfle. Quelle volupté aussi de pouvoir s’abandonner à la paresse d’une indignation morale (évitant de réfléchir par exemple sur le concept rebattu d’extrême droite et de pointer faiblesses politiques et techniques d’un projet détesté par principe) !

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On n’a plus le front républicain en gros mais on l’a au détail !

Qu’on ne vienne pas me répliquer, par infirmité intellectuelle, selon une triste habitude, que récuser la légitimité des maîtres à voter, refuser leur emprise sur nos esprits libres serait en réalité approuver ce qu’ils ont en horreur. Point du tout. Je me contente – et je crois ne pas être le seul dans cette lutte pour l’autonomie de nos intelligences et de nos choix – de dénier la volonté de caporalisme qu’une pensée toute faite, ne se questionnant jamais, s’assigne. En prétendant nous déposséder de ce qui ne regarde que nous.

Qu’on nous laisse penser seuls. Arbitrer seuls. Face à notre conscience et à notre savoir. À nos désirs. À notre vision de nous-mêmes, de notre pays. Continuer à s’arroger le droit de nous gouverner aurait pour effet le contraire de ce que à quoi toutes ces belles âmes aspirent.

Nous ne sommes plus des enfants. La démocratie n’est pas une nursery.

Le 24 avril je serai dans l’isoloir et personne ne sera à ma place.

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1788 ?

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Marine Le Pen vote à Hénin Beaumont, 10 avril 2022 © Michel Spingler/AP/SIPA

Que Macron soit reconduit ou Marine Le Pen par hasard élue, le pays se dirige vers une crise majeure dont on peut craindre la violence. La société est divisée en trois blocs difficilement conciliables, rendant tout futur gouvernement très difficile.


Trois France qui se regarderaient en « mexican standoff », comme dans « le Bon, la brute et le truand », dit Polony dans la dernière livraison de Marianne. Peut-être — mais elles ne sont pas réductibles à ces trois caricatures que sont Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.

Parmi les innombrables causes de la Révolution française, la crispation des élites aristocratiques sur leurs privilèges joue un rôle éminent — si bien que pour moi la vraie révolution ne commence pas à la prise de la Bastille, mais à la nuit du 4 août. La caste qui entourait le roi (et surtout la reine) avait médit de Turgot, et exigé le renvoi de Necker. La coterie franc-maçonne du duc d’Orléans, le futur Philippe-Egalité, avait beau tenter de transformer la monarchie absolutiste en royauté constitutionnelle (le modèle anglais), rien n’y fit : les aristocrates ne voulaient pas renoncer à leurs privilèges, ils durent renoncer à leurs biens, et souvent à leur tête.

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Face à cette oligarchie (ça y est, vous le voyez, le parallèle avec la présente situation ?), il y avait deux groupes. D’un côté une classe montante d’avocats (c’est ce que sont Danton et Robespierre) et d’entrepreneurs qui avaient le pouvoir économique et voulaient le pouvoir exécutif — ce sera chose faite après la Révolution de Juillet 1830 ; de l’autre la masse indistincte du peuple, très loin d’avoir une unité de pensée, pénétrée qu’elle était de principes religieux qui servaient les intérêts du clergé, main dans la main avec les aristocrates. Ce qui explique que la paysannerie bretonne, par exemple, qui aurait pu être excédée par 1200 ans de joug féodal, ait combattu corps et âme pour ses exploiteurs.

Une invective commode

Où en sommes-nous ? Quelques grands bourgeois ont tout intérêt à ce que Macron soit réélu — et si vous êtes banquier ou homme d’affaires, je ne vous en voudrai pas de voter pour lui. En face, un peuple divisé entre ceux qui en ont marre, sans parvenir toujours à mettre un nom sur leur ras-le-bol, et ceux qui craignent un « fascisme » dont ils n’ont au mieux que des connaissances scolaires : personne n’est assez vieux pour avoir ingurgité de l’huile de ricin sous la pression des milices mussoliniennes, et que je sache, ce ne sont pas les néo-nazis, en France, qui s’en prennent aux Juifs. Le reproche de « racisme » qui sert d’argument suprême aux imbéciles est éventé. L’enseignant que je suis n’en est plus à se demander qui est raciste, de ceux qui comme moi veulent l’intégration et l’assimilation, à terme, des étrangers, et ceux qui les parquent dans les ghettos des cités en leur refusant l’accès à un système éducatif digne de ce nom — ce qui fut la politique éducative constante des socialistes ces quarante dernières années. « Raciste » est une invective commode quand on ne veut pas réfléchir, ni, surtout, reconnaître ses torts. Mais ne vous en faites pas, les belles âmes savent dans quels établissements inscrire leurs enfants.

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Dans une France qui a globalement peur — et l’épidémie de Covid a été sur ce point un formidable révélateur —, les retraités et un grand nombre d’enseignants, deux catégories traversées par la trouille, penchent pour Macron, sans voir que leur pouvoir d’achat, déjà malmené par des années d’austérité, sera éreinté par l’arrêt des politiques d’aide « quel qu’en soit le prix », et le renchérissement des denrées de base : spaghettis et couscous plus cher, la faute à Poutine ! La droite d’affaires prospère sur la capacité des cocus à s’illusionner.

Droite nationale et gauche communautariste

Quant au peuple, il se divise à parts égales entre ceux qui ont voté Marine Le Pen, qui tient le discours « national » des débuts de la Vème République, comme le remarquait récemment Marcel Gauchet, précisant que Marine Le Pen n’a rien à voir « avec ce qu’a été historiquement l’extrême-droite » ; et ceux qui ont voté Mélenchon, et qui eux-mêmes se subdivisent en islamistes pratiquant l’entrisme démocratique (plus de 65% du vote musulman) et idiots utiles et « intersectionnels » des communautaristes.

Ajoutez à cela que les médias se lèvent comme un seul homme pour soutenir Macron, et je n’ai aucun doute sur le résultat des élections. Le Monde publie une tribune de juristes fustigeant par avance toute modification de la Constitution permettant un recours plus simple au référendum. De toute façon, on sait depuis 2005 ce que les oligarques qui nous gouvernent font des résultats d’un référendum lorsqu’il leur est défavorable. Le Point tire à boulets rouges sur le programme économique de Marine Le Pen, opposant le « souverainisme européen » (un bel exemple d’oxymore), qui serait le Bien, au « souverainisme national », qui est le Mal. Que le populisme (c’est mal !) alimente la large réélection de Viktor Orban en Hongrie est un épiphénomène, et Ursula von der Leyen, qui a transvasé déjà pour 100 millions d’euros d’armes à l’Ukraine et ne cherche pas du tout à mettre de l’huile sur le feu, y mettra bon ordre. Qu’elle provoque à terme une partition Etats-Unis / Russie-Chine-Inde dont l’Europe sera le dindon, ou le doigt entre l’écorce et l’arbre, est un souci mineur. Le cochon de payant absorbera le choc d’une inflation artificielle qui permettra à certains d’augmenter leur marge, comme les restaurateurs l’ont fait quand on a diminué la TVA dans leur secteur en 2009.

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Je maintiens donc ma prévision, réalisée en janvier 2021, d’une réélection d’Emmanuel Macron.

C’est après que ça se corsera. Le nouveau président dissoudra sans doute très rapidement l’Assemblée, de façon à provoquer des élections dans la foulée de son succès. La gauche et la droite traditionnelles, récusées l’une et l’autre aux présidentielles, se requinqueront aux législatives, où le RN, qui aura finalement rassemblé près d’un Français sur deux, aura ses sept ou huit sièges ordinaires.

Gare au troisième tour dans la rue

C’est ça, 1788. Un blocage institutionnel total. Et je crois qu’on en sortira comme en 1789 — dans la rue.

De toute façon, si par hasard Marine Le Pen était élue, ce serait aussi dans la rue que ça se passerait, le camp du Bien ne supportant le jeu démocratique que s’il lui donne raison. Ce pays s’oriente donc vers une crise majeure, violente, d’où sortira ou ne sortira pas une France nouvelle, mais qui en tout cas fera des dégâts — comme la Révolution française a fait des dégâts dans toutes les couches de la société. Mais nous n’avons pas un Bonaparte à sortir de notre chapeau.

Le jeu démocratique, dont je me moquais récemment, est arrivé à sa phase terminale. Ce pays qui aime les hommes providentiels, et qui comme sœur Anne n’en voit pas venir, se déchirera dans la rue. Et ceux qui gagneront ne seront pas forcément les plus éclairés.

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Du rire doit naître une réflexion profonde

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(c) Hannah Assouline

Propos recueillis par Élisabeth Lévy, à l’occasion de notre centième numéro


Elisabeth Lévy. Vous faites partie de l’aventure Causeur depuis le début, aussi ne pouvions-nous faire ce bilan d’étape sans vous.

Alain Finkielkraut. Que Causeur puisse fêter son centième numéro sous l’empire médiatique du politiquement correct est un exploit digne d’admiration. Malgré certaines divergences, je suis heureux d’avoir participé à cette aventure, mais ce n’est pas d’abord un choix philosophique ni même politique. C’est un choix dicté par l’amitié. C’est par vous et pour vous, Élisabeth, que j’ai écrit dans Causeur au risque d’alourdir un dossier judiciaire déjà fourni. Nous nous sommes beaucoup disputés, nous continuerons à le faire, mais je ne regrette pas cette décision. Vous vous êtes, depuis longtemps, attachée à rétablir dans le monde journalistique le pluralisme et le souci de la vérité.

Causeur est apparu dans un monde verrouillé, et treize ans plus tard, nous avons l’impression qu’il l’est beaucoup moins. Nous sommes aujourd’hui beaucoup moins seuls.

Vous avez raison, mais comme le remarque Mathieu Bock-Côté, jamais on n’a fait un usage aussi extravagant du concept d’extrême droite. Dans les années 1980, nous vivions sous le règne de l’évidence. L’immigration apparaissait comme une chance pour la France, et il fallait être frileux, replié sur un Hexagone rabougri pour s’inquiéter du nombre grandissant de nouveaux arrivants. Le slogan et le badge « Touche pas à mon pote » faisaient de vous une « bonne personne ». Il a bien fallu voir ce qu’on voit : la ruée vers l’Europe de l’Afrique, du Maghreb et du Moyen-Orient est le problème majeur de notre société.

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Ce grand déplacement transforme le Vieux Continent, et marginalise les peuples historiques : l’exil, comme l’a écrit Edgar Quinet, n’est pas de quitter son pays mais d’y vivre sans rien reconnaître de ce qui le faisait aimer. Sur ce point, le Macron de 2017 avait absolument raison, nous entrons dans un nouveau monde. Et qui n’aime pas ce nouveau monde, qui en a peur est taxé de racisme. L’antiracisme déchaîné remplace l’engagement social et même s’il est combattu, il rend l’atmosphère absolument irrespirable. L’intimidation idéologique est telle que les intrépides qui osent dénoncer l’islamisme conquérant montrent aussitôt patte blanche en cherchant l’équivalent dans le camp d’en face. Cette « tenaille identitaire », c’est le printemps confortable des francs-tireurs républicains.

Elisabeth Lévy avec François Sureau et Alain Finkielkraut © Hannah Assouline

Un grand événement aurait pu se produire à la faveur de la nouvelle échéance électorale. Comme le dit courageusement Marcel Gauchet dans Causeur : « Le phénomène Zemmour a eu un effet positif de mise à l’agenda. » L’écho rencontré par son discours a levé une série d’interdits et imposé des thèmes qui seront désormais incontournables. Autrement dit, les citoyens n’étaient pas seulement invités à se demander comment lutter contre le dérèglement climatique ou améliorer le pouvoir d’achat (problèmes dont je me garderais de nier l’importance), ils devaient décider dans quelle France ils voulaient vivre, si la France pouvait encore persévérer dans son être et ce qu’il en était de notre droit à la continuité historique. Je ne suis pas tout à fait sûr que le candidat Éric Zemmour soit à la hauteur de la mission qu’il s’assigne, et j’aurais mieux aimé le voir s’inscrire dans la filiation de Péguy que dans celle de Maurras. Son « politique d’abord » l’a conduit longtemps à faire les yeux doux à Poutine et son antiaméricanisme obsessionnel le met en porte-à-faux sur les inquiétudes créées par la guerre en Ukraine. Mais d’un autre côté, cette guerre atroce et les menaces qui l’accompagnent marginalisent ce qui aurait dû être le thème principal de l’élection. Comme le dit le titre d’un des volumes du journal de Renaud Camus : nous sommes « juste avant après ».

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Je reviens sur nos divergences. La première concernait la Yougoslavie, avant la naissance de Causeur. Ensuite, vous m’avez surtout reproché le pluralisme : « Vous êtes trop tolérante », m’avez-vous dit un jour !

C’était une boutade, mais je trouve assez drôle que vous donniez la parole à Rokhaya Diallo, à Aurélien Taché… Mais s’ils veulent bien la prendre, pourquoi pas, ils égayent de leur délire pontifiant la lecture de Causeur. Si divergence il y a, Élisabeth, elle porte à mes yeux moins sur le contenu que sur le ton. Je suis gêné parce qu’il m’apparaît souvent comme un parti pris systématique de dérision, voire de ricanement. Vous condamnez parfois trop facilement, à mes yeux, les moments d’émotion unanime avec un côté « on ne va pas se laisser avoir ». Je crois que c’est être grégaire encore que de prendre à chaque fois le contre-pied des positions grégaires. L’anticonformisme est une variante du conformisme. Certes, vous avez raison, les larmes ne sont jamais une preuve de la justesse de la pensée, mais je suis très attaché à cette réflexion de Hannah Arendt, que j’aimerais voir figurer en exergue à votre revue : « L’absence d’émotion n’est pas à l’origine de la rationalité et ne peut la renforcer. Face à une tragédie insupportable, le détachement et la sérénité peuvent vraiment paraître terrifiants. Pour réagir de façon raisonnable, il faut en premier lieu avoir été touché par l’émotion et ce qui s’oppose à l’émotionnel ce n’est en aucune façon le rationnel, quel que soit le sens du terme, mais bien l’insensibilité qui est fréquemment un phénomène pathologique, ou encore la sentimentalité qui représente une perversion du sentiment. »

Je vous rassure, j’ai un cœur moi aussi ! Ce que je n’aime pas, ce n’est pas l’émotion mais l’exhibition de l’émotion. Par ailleurs, s’il y a bien une chose que j’ai apprise avec vous, c’est que l’humour est une façon de penser. Donc quand vous dites « ricanement », je trouve cela un peu injuste. Que voulez-vous faire à propos de Sandrine Rousseau et de son non-partage des tâches domestiques, sinon en rire ?

Là-dessus, nous sommes entièrement d’accord. Je pensais plutôt à l’Ukraine. Pour le reste, rien ne serait plus déplacé que de prendre le wokisme au tragique. Le wokisme ne mérite que le rire et du rire doit naître une réflexion profonde. Nous vivons une époque qui se croit à ce point intelligente, à ce point parfaite, qu’elle peut convoquer toutes les autres au tribunal de son savoir et de son ouverture d’esprit. Voyez, par exemple, le rapport Sauvé. Je n’ai évidemment aucune indulgence pour les cas de pédophilie qui se produisent dans l’Église ou dans d’autres institutions, mais ce rapport, outre ses projections contestables, nous invite à relire l’Évangile pour voir ce qui favorise, dans ce texte, l’ordre patriarcal et les désordres que cet ordre engendre. Le passé, aux yeux de la nouvelle classe cultivée, n’est qu’une longue suite de stéréotypes et les bien-pensants devraient, toutes affaires cessantes, lire L’Enracinement, le livre de Simone Weil publié par Camus après-guerre. « Il serait vain de se détourner du passé pour ne penser qu’à l’avenir. C’est une illusion dangereuse de croire qu’il y ait même là une possibilité. L’opposition entre l’avenir et le passé est absurde. L’avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien, c’est nous qui, pour le construire, devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner, il faut posséder et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé. »

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Emmanuel Macron a placé sa conférence de candidature sous le signe de l’indépendance de la France. Le terme était bien choisi, mais j’aurais aimé qu’un candidat lui réponde en ajoutant au mot d’indépendance celui de transmission, car tout se joue là. Si nous ne réussissons pas à refonder l’École, la France cessera d’être la France, immigration ou pas, et à tous ceux qui se gargarisent encore de l’opposition entre progressistes et conservateurs, je voudrais lire cette phrase d’Hannah Arendt : « C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice : elle doit protéger cette nouveauté et l’introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux. »

Vous sortez de trois mois de maladie qui, je le constate avec joie, ne vous ont pas fait perdre votre intérêt ni votre souci pour le monde, ni votre acuité intellectuelle. Est-ce que cela vous a changé ?

Je ne saurais pas encore répondre à cette question, mais sans vouloir faire pleurer dans les chaumières, je dois dire que je sors de l’enfer. Une maladie nosocomiale m’a valu deux opérations délicates, et ma longue convalescence consiste à réapprendre, avec un déambulateur, les gestes élémentaires de la vie quotidienne. Ce que je sais, c’est que la maladie n’apprend rien de neuf, elle révèle la force insurpassable de certains lieux communs, et notamment l’importance capitale de l’amour et de l’amitié.

Une feuille de route pour les 100 prochains numéros de Causeur ?

Je me garderais d’avoir l’impression de remplacer la patronne, mais je crois que, même en eaux tant troublées, il ne faut rien céder sur la culture et j’apprécie beaucoup, pour ma part, la partie culturelle de Causeur. Pour le reste, il ne faut rien lâcher et donc s’interroger inlassablement sur la mutation que connaît l’Europe contemporaine. Des paysages au « vivre-ensemble », il s’agit de sauver les meubles et je crois que Causeur peut y contribuer.

L'après littérature

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