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(MLP-FX)/Z= 0 ou l’impossible équation de la droite

Même si toute la bonne presse nous serine l’idée que la droite domine désormais l’espace public, les partis respectifs de Marine Le Pen, Eric Zemmour et François-Xavier Bellamy ne devraient ramasser que des miettes aux élections législatives. La faute au « cordon sanitaire », dont la gauche ne s’embarrasse pas, on l’a vu cette semaine.


On a beau savoir depuis Guy Mollet que la France a la droite la plus bête du monde, on se prend parfois à rêver que la dextre parlementaire se ressaisisse et se hisse à nouveau à la hauteur des enjeux de notre époque. Si l’on en juge par les premiers jours qui ont suivi la réélection d’Emmanuel Macron à la magistrature suprême, l’espoir de retrouver une droite rassemblée malgré ses divergences et prête à assumer pleinement son rôle de premier pôle d’opposition voire de majorité relative à l’Assemblée nationale n’est qu’une aimable chimère.

Le puzzle français

Il est pourtant d’usage depuis quelques années de dire que la France est à droite, que la droite a gagné le combat des idées. On peut se demander d’où vient cette affirmation tant elle ne se traduit pas concrètement dans les urnes. Une autre idée tout aussi fréquemment répandue est que la France serait coupée en deux, entre un bloc élitaire et un bloc populaire[i], entre la France des métropoles et la France périphérique[ii], entre les anywhere et les somewhere[iii]. Certains, à la lecture des résultats du premier tour des élections présidentielles, parlent encore d’une tripartition de notre pays entre extrême gauche, extrême centre et extrême droite, selon un clivage plus social que politique[iv]. Enfin, un émiettement total façon puzzle a été diagnostiqué par d’autres politologues[v], qui annule l’idée même de blocs sinon de circonstance. Autant d’analyses qui, loin de consacrer l’hégémonie de la droite dans l’opinion publique, indiquerait plutôt sa disparition et son remplacement par d’autres clivages (observation qui vaut pour la gauche de gouvernement, qui aurait une élection d’avance dans le processus d’effacement).

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Malgré toutes les analyses évoquées précédemment, partons de l’hypothèse que droite et gauche existent toujours, au moins sur le plan symbolique, écartons d’emblée la difficulté qu’il y a à les définir avec précision[vi], et portons notre attention sur trois figures de proue de ce qu’il est toujours convenu d’appeler la droite en mai 2022 : Marine Le Pen (que Marcel Gauchet a eu l’intelligence de déclasser de l’extrême-droite pendant l’entre-deux-tours), François-Xavier Bellamy et Éric Zemmour, c’est-à-dire MLP, FX et Z ou encore RN, LR et Reconquête, trois personnes qui ont des idées en commun, trois partis dont les frontières ne sont pas étanches les uns vis-à-vis des autres, et trois mouvements politiques qui, a priori, ne vont pourtant pas s’allier pour les législatives.

Marine, pas une idéologue

Marine Le Pen, de par sa longue carrière et sa position d’héritière d’un mouvement lancé il y a cinquante ans, est assurément la plus aguerrie des trois. Ses convictions et ses idées ne sont pas toujours très claires, c’est une pragmatique et non une idéologue ; pour ces raisons, on peut la qualifier de politique. En rupture avec son père et sa nièce, elle ne semble pas tellement goûter le libéralisme économique, à tel point qu’en fermant les yeux et en utilisant un filtre pour transformer sa voix, on croirait entendre Georges Marchais dans certaines parties des discours qu’elle prononce. En cela, elle n’est pas très éloignée du gaullisme social des années 1960 et 1970, avec, semble-t-il, une véritable empathie pour les gens, pour le peuple, peut-être alimentée par le fait qu’elle ne soit pas une intellectuelle. Ne pouvant sonder son cœur ni ses reins, on peut au moins dire qu’elle sait parler aux classes populaires autochtones, chose que peu ailleurs à droite savent faire, avec pour conséquence qu’une bonne partie des ouvriers et des employés votent pour elle, comme cela a été le cas pour tous les véritables candidats gaullistes. Si l’on voulait à tout prix reprendre la tripartition de la droite posée jadis par René Rémond[vii], et en réutilisant la qualification de « droite autoritaire, nationale et populaire » avancée par Marcel Gauchet le 13 avril dernier sur Europe 1, on pourrait classer Marine Le Pen dans la droite bonapartiste.

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Philippe de Villiers et Eric Zemmour à la frontière entre l’Arménie et la Turquie, 12 décembre 2021 © KAREN MINASYAN / AFP

C’est dans cette même droite bonapartiste, césariste et jacobine, qu’on classerait instinctivement Éric Zemmour (et qu’il le ferait sûrement lui-même), et il y aurait d’assez bonnes raisons à cela. Toutefois, il semble que le manque d’empathie ou tout simplement de sympathie véritable qu’on peut sentir chez lui en tant que personnage public, le classe tout autant dans la droite légitimiste établie par René Rémond. Historien, intellectuel, éditorialiste, Zemmour ne cache pas son admiration pour Chateaubriand, dont on sent qu’il est son véritable modèle bien plus que l’empereur corse. Ce sont la France éternelle, le temps long, la transcendance, la grandeur, la gloire, la nostalgie, une certaine volonté de restauration et un certain idéalisme, qui animent le chef de « Reconquête », autant de motifs et de valeurs certainement louables et qui parlent à de nombreux Français, mais autant de ressorts aussi qui le coupent d’une réalité moins glorieuse et de préoccupations plus prosaïques et actuelles dans l’électorat.

Bellamy l’intello

Nous ne ferons pas l’insulte de classer François-Xavier Bellamy dans la droite orléaniste ou libérale alors que tout dans son action politique comme dans ses livres met en garde contre les illusions de la modernité[viii] et promeut l’idée d’héritage et de transmission[ix], cette droite est intégralement passée au macronisme alors que lui est resté fidèle à la « droite républicaine » ; à défaut de mieux on le qualifiera de conservateur ouvert sur le monde. Et de penseur authentique, de philosophe si l’on ose ce grand mot, ce qui est à la fois la qualité qui le distingue du personnel politique courant et le défaut qui l’empêchera peut-être de jamais atteindre les plus hautes fonctions de l’État. À chaque fois qu’il prend la parole au Parlement européen, on se dit qu’il sauve l’honneur de la droite de par sa hauteur de vue et sa clarté de pensée comme d’élocution, et aussitôt après on se souvient qu’il a mené une liste qui n’a fait que 7% des voix aux dernières élections européennes et que son talent ne pèse pas grand-chose politiquement.

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Une droite autoritaire et populaire, une droite soucieuse de grandeur et de son histoire, une droite intellectuelle et œuvrant à la conservation du patrimoine et des valeurs de notre pays : trois droites dont il saute aux yeux que des ponts pourraient aisément les relier à défaut de créer un nouveau grand parti les réunissant, et trois droites qui n’arrivent pas à s’entendre et qui vont conserver ensemble leur titre de « droite la plus bête du monde ». Un défaut d’incarnation peut-être chez l’historien et le philosophe qui constituerait un plafond de verre et les couperait de la base populaire, un manque d’idées et de rigueur chez la qualifiée au second tour qui la disqualifierait auprès de la bourgeoisie patriote.

En attendant de retrouver réunies en une seule personne ces qualités qui font que la droite doit pouvoir parler autant au peuple qu’aux élites, on ne peut que se désespérer de constater qu’aucun accord ne semble possible pour présenter des candidats communs et peser collectivement dans la future Assemblée nationale, quitte à former trois groupes parlementaires distincts, quand la gauche qu’on présentait jusqu’au 24 avril dernier comme irréconciliable se met en ordre de bataille pour aller à la gamelle lors des prochaines législatives. Il devient urgent de faire sauter ce cordon sanitaire…


[i] Jérôme Sainte-Marie, Bloc contre bloc, 2019

[ii] Christophe Guilluy, La France périphérique, 2014

[iii] David Goodhart, The Road to Somewhere, 2017

[iv] La France tripolaire, entretien avec Frédéric Dabi in Causeur n°101, mai 2022

[v] Jérôme Fourquet, L’Archipel français, 2019

[vi] On peut renvoyer le lecteur au numéro 7 de la revue Front Populaire pour cela : intitulé « Droite & gauche », il tente sur 150 pages de raconter l’histoire des deux forces politiques adverses depuis la Révolution et de dégager quelques grandes lignes de force pour définir chaque camp. Tâche pour le moins ardue.

[vii] René Rémond, Les Droites en France, 1954

[viii] François-Xavier Bellamy, Demeure, 2018

[ix] François-Xavier Bellamy, Les Déshérités, 2014

Tout est bon sans l’cochon?

Les publicités pour les produits La Vie sont peut-être rigolotes, il n’empêche que ce sont bien des plantes que la marque veut nous faire brouter avec nos pâtes carbonara!


« C’est un juif, un viandard, un musulman et un vegan à la même table. Et c’est pas une blague. » Placardée à la mi-mars dans nos rues ou dans le métro, voici une campagne de publicité bien facétieuse. Comme la cause est noble, l’humour à connotation vaguement raciste a été autorisé. « Allemagne : le vaccin du futur. États-Unis : la voiture du futur. France : le lardon du futur », raille un autre message de La Vie, nouvelle marque qui trouve marrant de dénigrer notre génie industriel à la traîne. Avec ses publicités disruptives, la société entendait se faire connaître auprès des bobos pressés, à qui elle propose une alternative sans viande aux bons vieux lardons du monde d’avant.

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L’entreprise française, qui a levé 25 millions d’euros auprès de fonds d’investissement et de célébrités engagées pour la planète, comme l’actrice Natalie Portman, affirme « avoir réussi à développer un gras végétal qui va cuire, frire et caraméliser » comme le ferait du vrai gras de porc. Et elle compte apparemment bien contraindre toute la population à tourner vegan, n’en déplaise à ce ringard de Fabien Roussel.

À Londres, un partenariat a déjà été noué avec Burger King pour un test d’un mois, cette chaîne voulant proposer une carte 50 % vegan à horizon 2030. Dans Dis-moi ce que tu manges (2022), Jean-Louis André raconte les assiettes des Français à travers les idéologies qui les traversent, des excès de la consommation de viande rouge après les privations de la guerre (on atteint une moyenne annuelle de 80 kg par personne en 1974) à la consommation éclatée, caractéristique de notre France archipelisée. « Nos manières de manger disent nos manières d’être ensemble, ou de ne plus l’être », écrit-il. Halal, vegans, locavores… « dans toute cette diversité, la société française peut-elle se réinventer, ou non ? » s’interroge-t-il.

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Entre la créolisation chère à Mélenchon et les lardons de nos petits rigolos de la start-up nation de Macron, restera-t-il de la place pour des Gaulois réfractaires, ces sales cochons appelés à sortir de l’histoire ?

Le Paris perdu de Boldini

Le Petit Palais consacre une grande exposition à l’artiste italien Giovanni Boldini, gloire de la peinture dans le Paris du tournant des XIXe et XXe. Devant les toiles voluptueuses de ce génial portraitiste de la haute société, notre chroniqueur hésite entre griserie et écœurement …


Tandis que les urnes ne cessent de porter les victoires progressistes, les musées, eux, continuent d’accueillir des milliers d’âmes nostalgiques des beautés passées. En approchant du Petit Palais, je me remémorais ma découverte de Boldini au sortir de l’adolescence. Ce peintre représentait alors pour moi l’extrême du raffinement fin-de-siècle. Lorsque l’on vit dans d’austères provinces, que l’on a dix-sept ans et que notre goût est loin d’être sûr, certains chocs esthétiques nous étreignent d’une telle façon qu’on ne peut les oublier même une fois l’enchantement passé. Ce fut mon cas. Jamais je n’avais vu dans un musée une peinture de cet artiste. Tout juste j’apprenais, grâce à Wikipédia, qu’il était né en 1842 (comme Charles Cros que je découvrais au même moment) non loin de Bologne et qu’il avait rejoint Florence, puis Londres et enfin Paris poussé par son art et sa détermination. Je me délectais, flânant sur Internet à la recherche de reproductions, de sa sensualité nerveuse, des grandes dames aux parures délicates, de toutes ces mondanités dont je ne connaissais rien et qui étaient à mille lieues de ma vie. Sa peinture explosait à mon visage comme un bouchon de Champagne. Et puis j’en vins à me défaire de ce flirt de jeunesse. Ses mauves voluptueux et leurs parfums capiteux finirent par m’écœurer, ce chic tapageur me sembla en toc. Je tournai le dos à ce Giovanni Boldini, pensant parfois à lui avec une tendresse un peu moqueuse, comme on le fait pour une vieille maîtresse. Arrivé sur la rive droite du Pont-Alexandre III, voilà où en était à peu près ma pensée.

Giovanni Boldini, Place Pigalle et l’omnibus Place de l’Etoile La Villette, huile sur bois
Giovanni Boldini, Scène de fête au Moulin rouge, vers 1885, huile sur toile, Musée d’Orsay, Paris

Une peinture délicieusement bourgeoise

La première salle de l’exposition Les Plaisirs et les Jours présente un Boldini que j’ignorais tout à fait, et qui, je crois, est assez peu connu du public en général. Le jeune homme est un peintre plus que doué, mais adepte d’un art humble, presque pudique. On croise des matadors et des gitanes au détour d’un voyage en Espagne, des scènes de campagne où les paysans ont des sourires satisfaits et les arbres des branches comme les bras d’une jeune fille ; une esquisse galante dans le parc du château de Versailles montre l’artiste s’essayant à l’art français du XVIIIe siècle, nous rappelant Watteau. Plusieurs toiles, dont une charmante Berthe fumant, ont pour modèle sa maîtresse présentée sous une apparente spontanéité qui n’est rien d’autre que le résultat d’une recherche de poses savamment étudiées. On pense parfois à James Tissot ou à un John Sargent florentin. C’est une peinture délicieusement bourgeoise, assez conventionnelle, qui essaye de séduire par tous les moyens et y arrive souvent. Cette élégance qui ne le quittera pas est déjà palpable, mais n’a rien de la pétulance exubérante qui sera la sienne plus tard. Sans doute est-ce aussi le Boldini le plus rare à découvrir lors de cette exposition. Le temps presse, passons à la salle suivante.

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Au début des années 1870, Giovanni Boldini s’installe à Paris : l’homme prend un atelier près de la place Pigalle. Ce quartier sera un temps son observatoire. Des cafés aux music-halls, des rues bruyantes peuplées d’ouvriers aux théâtres foisonnants, cet Italien dévore la vie parisienne. Le velours rouge des cabarets, les cocottes à froufrous, les cochers ivres, les animaux égarés, les crieurs de journaux hagards, Boldini prend tout pour se faire l’œil et la main. Dans un style rappelant parfois Gustave Caillebotte (en plus baveux et plus méchant) parfois Toulouse-Lautrec (en plus précieux et moins libidineux) il dilue sa délicate peinture dans les eaux boueuses de la ville autant que dans les alcools troubles des noctambules titubants. Passage obligé pour l’éducation d’un jeune peintre de ce temps, Boldini ne rechigne pas à cet exercice. C’est à ce moment aussi qu’il expérimente de nouvelles techniques. L’époque est électrique. Le monde s’accélère et la vie se hâte. Il veut que sa peinture fixe cette effervescence, ce jaillissement de tous les jours. Il utilise alors ces jets de peinture comme des feux d’artifices dans la nuit, des éclaboussements nerveux qui speedent son art, excitent l’imagination et miment la cavalcade de la vie moderne. Boldini veut réussir. Cet arriviste virtuose ne peut fermer les yeux devant l’évolution de la peinture. Il le sait. Pourtant, s’il se hasarde à des études singulières, il n’oublie pas non plus de produire des œuvres plus consensuelles. C’est un homme coupé en deux qui, à ce moment précis, hésite entre l’originalité artistique et la réussite mondaine. Il ne cessera d’espérer, en faisant plus ou moins illusion, d’unir ces deux idéaux hélas peu concordants.

Marquises, comtesses, courtisanes voluptueuses…

C’est en approchant des deux dernières salles de l’exposition que je découvris avec plaisir les toiles qui m’étaient familières depuis bientôt vingt ans. Les voilà les marquises, les comtesses, les courtisanes luxueuses ; toutes ces silhouettes étirées et fuyantes comme la course d’un lévrier.

Giovanni Boldini, Feu d’artifice, vers 1890, huile sur toile, Gallerie d’arte moderna et contemporanea- Museo Giovanni Boldini, Ferrare
Giovanni Boldini, Portrait de Miss Bell, 1903

Giovanni Boldini est devenu le peintre du Tout-Paris, le Gainsborough de la plaine Monceau. Il vend une fortune ses tableaux aux plus fortunés, reprend certaines trouvailles techniques pour les mêler à un académisme qui veut en mettre plein la vue quitte à dépasser les bornes. Parce que Boldini est désormais le marchand d’un art qui doit plaire et subjuguer : c’est pour ça qu’on le paie. Portraits après portraits, il dessine les contours d’une femme nouvelle. C’est un créateur de mode, l’inventeur d’un glamour destiné à la high-society, le précurseur de la top-model filiforme. Quelques temps plus tard, le peintre Jean-Gabriel Domergue, petit-cousin de Toulouse-Lautrec, continuera modestement dans cette voie en prenant Nadine de Rothschild comme modèle de sa pin-up parisienne. Ces hommes sont les machines à peindre d’une société mondaine. Sont-ils encore novateurs ? On peut en douter. Ils déclinent à l’infini leur idéal sur des êtres qui défilent devant leur pinceau. Passant entre toutes ces toiles, l’écœurement que j’avais perçu durant mon adolescence revint. Toutes ces robes en chantilly, meringues abondantes framboises sucrées, après avoir grisé dégoûtent un peu. Au fond, il en faut peu pour qu’un raffinement outrancier se transforme en quelque chose de vulgaire. Pourtant, il faut bien dire que Boldini est tout pardonné : en remontant les Champs-Elysées, on comprend vite que cette exposition était un refuge merveilleux.


Boldini, Les plaisirs et les jours, au Petit Palais, Avenue Winston Churchill 75008 Paris. Jusqu’au 24 juillet 2022.

La France à l’encan

Attrition de Francis Bécourt est un premier roman qui place son auteur d’emblée chez les antimodernes.


Frédéric Bécourt signe un premier roman qui le place dans ce qu’on appelle les antimodernes. Le titre est original: Attrition. Entendez usure. À l’image de notre société.

Il est écrit également que le mot attrition signifie « le regret d’avoir offensé Dieu ». C’est tous les jours qu’on offense Dieu. Durant la Semaine Sainte, les attaques politiques n’ont pas cessé. Même le dimanche de Pâques, il n’y a eu aucune trêve ! Les invectives ont fusé comme des balles de kalachnikovs. La société est fracturée, elle ne sait plus agiter le drapeau blanc. Nous sommes en 2017 dans le roman de Bécourt. Son personnage principal se nomme Vincent Sorgue. Sa vie sentimentale est en ruine. La dépression le guette, malgré l’agence de communication digitale qu’il dirige qui l’occupe. Il en a assez de la vie parisienne, de ces connections effrénées qui paradoxalement l’isolent et des violentes dérives de la société que ses contemporains refusent d’admettre malgré les coups de semonce du réel. Ils dansent au bord du gouffre. Vincent a ôté le bandeau.

On ne perd pas toutes les guerres depuis 40 sans conséquences

Le vertige le saisit. C’est qu’il y a eu les attentats contre l’école juive de Ozar Hatorah (Toulouse), Charlie Hebdo, le Bataclan, la décapitation d’un prof, l’égorgement d’un prêtre, l’assassinat de militaires et policiers, les incendies d’édifices religieux, les attaques au couteau, les bonbonnes de gaz, etc. Et malgré ces massacres à répétition, rien. L’aboulie d’un peuple apeuré. Bécourt : « En assurant la photosynthèse, c’est-à-dire en transformant les recettes fiscales en prestations sociales, l’État-providence garantissait simplement la persistance d’une forme de vie inconsciente. »

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Le héros de Bécourt, Vincent, car c’est d’une certaine manière un héros quand il formule l’informulable, constate : « Comment cette nation autrefois rebelle était-elle devenue aussi apathique, au point d’avoir peur d’elle-même ? Au point d’avoir honte de ses valeurs et de son histoire ? » C’est une nation, sans mémoire, inculte, défaite. On ne perd pas toutes les guerres depuis 1940 sans conséquences. L’horizontalité a fait son œuvre. Vincent ressemble à un personnage houellebecquien, ai-je pu lire. Pas certain, car Vincent ne se soumet pas. Il dépeint avec lucidité, ce qui devrait être le but de tout romancier en lutte contre le camp du Bien, l’essor effréné de la doctrine libérale et l’aggravation de ses effets, à savoir la dissolution de la France dans la mondialisation et l’acceptation des identités islamistes. Il se replie alors hors de Paris, certes, dans la Vallée de Chevreuse, où l’abbaye de Port-Royal des Champs accueillit Blaise Pascal et Jean Racine. Tout n’est pas perdu donc, il y a une lueur qui brille, et elle se nomme l’espérance.

La France, grand corps malade

L’islam politique et radical gagne du terrain et le communautarisme prospère dans les banlieues. Vincent se retrouve face à Yassine Benacer, homme de gauche, responsable de la communication à la mairie de Bobigny, pour un éventuel contrat avec son agence. Benacer est un homme de terrain, ses budgets sont conséquents, mais le système ne fonctionne plus. Né en 1978, à Bobigny, d’un père immigré marocain, son constat est sans appel. « Les nouveaux arrivants n’ont aucune intention de se mêler aux autres, de rejoindre une communauté nationale. Ils souhaitent simplement être considérés comme Français, mais sans forcément le devenir. » Le personnage de Benacer ajoute : « Ça fait longtemps qu’on n’est plus dans le mythe de l’intégration républicaine. » Plus loin, Vincent évoque la probable « échéance inéluctable d’une partition, voire d’une atomisation des territoires urbains ».

L’intrigue de ce premier roman est bien ficelée, du début à la fin. Le style est efficace et les mots sont précis. Le stylo de l’auteur est un scalpel. Le corps de la France est gravement malade. Il pue. Tout le monde tourne le regard et se bouche le nez. Encore un instant de bonheur pensent les boomers du haut de leur terrasse. Pas Bécourt.

Frédéric Bécourt, Attrition, AEthalidès.

Bouquet final

Homme de théâtre qui a tout sacrifié à son art, Michel Bouquet a emporté avec lui une idée radicale de son métier. Une intransigeance de l’acteur qu’il s’est efforcé d’exercer comme un sacerdoce.


Michel Bouquet est mort, et c’est un monde qui meurt avec lui. Il emporte dans le tombeau une époque dont il était l’acteur, des auteurs dont il était l’interprète, des acteurs dont il était le partenaire. Les trois derniers grands acteurs étaient, selon moi, trois Michel : Serrault, Galabru, Bouquet. Trois clowns tragiques, trois maîtres de leur art, trois personnalités écrasantes, trois fous. Ils sont désormais tous partis et nous laissent dans un monde bien raisonnable dans lequel leur folie ne sera plus là pour nous tirer de notre petit confort à nous satisfaire de peu.

Les adieux de Bouquet à la scène eurent lieu au Théâtre de la Porte Saint-Martin, dans le costume d’Orgon dessiné par Christian Lacroix, aux côtés de Michel Fau qui jouait Tartuffe et signait la mise en scène. Il avait alors 91 ans et, chaque soir, se pliait à cet art si difficile, à ce sport de haut niveau, à cette discipline de fer qu’est le grand rôle en alexandrins. Je l’ai vu quatre fois. Il était, certains soirs, plus fatigué que d’autres, certes, mais soudain, le personnage et le rythme des douze pieds répétés infiniment l’emportaient. Il entrait alors dans une sorte de transe, de fureur parfois, le regard devenait tragique, la voix s’amplifiait et allait frapper les murs les plus lointains de la salle. Les dieux étaient là. Il était tel un vieux lion, un vieux roi, âgé, fatigué, mais toujours dangereux, toujours capable d’un magistral coup de griffe, toujours capable de tonner, de faire s’abattre la foudre sur les planches du théâtre.

Le théâtre, c’était mieux avant

Le corps était affaibli mais Bouquet, comme Serrault et Galabru, jusqu’à la fin restait un enfant. C’est d’ailleurs son regard d’enfant qui le tenait vivant, le regard qu’il porta adolescent sur la scène du Théâtre-Français, pendant la guerre, lorsque la grande tragédienne Madame Segond-Weber jouait le rôle d’Agrippine dans Britannicus, se tenant droite et immobile, déclamant les vers raciniens de sa voix chantante – c’étaient alors ses adieux. Ce souvenir ne quitta jamais Michel Bouquet. Ce fut pour lui la révélation d’un mystère : le théâtre. Jamais ensuite il ne verra plus grande actrice, plus grande maîtrise, plus haute incarnation de la tragédie. Cette chose mystérieuse qu’il avait vue de ses yeux ne cessa, sa vie entière, de l’interroger. Comment tant de présence, de prodige étaient-ils possibles ? Bouquet ne disait guère de mal de ses contemporains, mais l’écouter suffisait à comprendre son passéisme. Au théâtre, rien de notre époque ne le fascinait. Il disait qu’on ne pourrait jamais plus jouer Pirandello comme l’avait joué Charles Dullin. Qu’on ne pourrait jamais plus jouer L’École des femmes comme l’avait jouée Jouvet.

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Dans une interview datant de 2016, Philippe Bilger lui demandait si l’on pouvait dire, aujourd’hui, qu’il n’y avait plus de grands auteurs. Réponse de Bouquet : « Oh non… il y a beaucoup de grands auteurs actuellement, oh la la… Il y a Harold Pinter ! Il y a… Thomas Bernhard… Il y en a une quantité énorme ! » Même pour parler d’aujourd’hui, Bouquet parlait d’hier. Il était un acteur d’autrefois, et comme on faisait autrefois sur scène, il ne parlait pas mais chantait. Sa voix, son phrasé était reconnaissable entre tous. Qui pourrait imiter le jeu de Pierre Niney, de Philippe Torreton ou d’Isabelle Carré ? La chose ne serait pas aisée car rien ne les distingue, rien ne les caractérise si ce n’est le manque de personnalité. Bouquet, Galabru et Serrault s’apparentaient aux acteurs du passé, qui imposaient leur musique, leur poésie, qui inventaient une forme, qui jouaient « plus grand que la vie », tels Raimu, Fresnay, Jouvet et jusqu’aux seconds rôles comme Robert Le Vigan, Noël Roquevert, Julien Carette ou Saturnin Fabre.

Une façon de jouer a disparu à jamais

Qui ose le faire aujourd’hui ? Michel Fau, Fabrice Luchini… et c’est une lutte pour eux ! Et chez les plus jeunes ? Personne. Aujourd’hui, c’est le naturel que l’on recherche, le quotidien. « La vérité n’a rien à voir avec le naturel. Le naturel, c’est ce qui tue complètement l’art ! » disait Bouquet. Lorsqu’on lui demandait si ce ne serait pas désuet de jouer, de nos jours, comme Madame Segond-Weber le faisait en son temps, il répondait : « Oh non… mais non ! Madame Segond-Weber n’est pas désuète, c’est le public qui est désuet. » Qui, désormais, parlera de cette tragédienne et de son public qui, pendant la guerre, lui offrait à la sortie de la Comédie-Française des paniers de légumes en guise de remerciement – avant qu’elle remonte, seule, la rue de Richelieu chargée de ses paquets. Michel Bouquet emporte avec lui Madame Segond-Weber comme il emporte Anouilh, Maurice Escande, Grémillon, Pinter, Dullin, Jouvet et tant d’autres. Il emporte avec lui cette époque du théâtre et du cinéma dont la sincérité, le travail acharné, la passion folle sont aujourd’hui remplacés par l’embourgeoisement, le vedettariat le plus vulgaire et les bons sentiments.

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Michel Bouquet, dans sa pureté, aura eu pour quête et obsession le mystère de l’art, de la grâce, du chef-d’œuvre. Par son travail quotidien, obsessionnel, acharné, et par son génie, il aura atteint le sommet de l’art de l’acteur. Mais pour une autre raison aussi. « Il y a un art de l’interprétation que l’acteur doit défendre, même contre le metteur en scène », affirmait-il. Il savait la nocivité de ce dernier, la place prépondérante et dictatoriale qu’il avait prise dans le monde du théâtre. Il en avait parfois fait les frais. Bouquet disait qu’il ne pouvait être que l’interprète du poète, pas celui du metteur en scène. Il décida un jour d’en finir avec ce dictat et prit la décision de choisir lui-même les metteurs en scène des pièces qu’il jouerait, afin que ceux-ci n’interfèrent pas entre le poète et lui. Bouquet est mort, sa voix raisonne encore. Vivant déjà, elle semblait sortir des cieux ou des enfers. Cet homme n’était pas un homme. C’était une mystérieuse créature envoyée sur terre par les dieux du théâtre pour proférer la parole des poètes. Bon voyage grand Bouquet, et à bientôt.

« Sur les rives de Tibériade » de Rachel

Une grande voix des lettres hébraïques traduite en français aux éditions Arfuyen


Les éditions Arfuyen ont entrepris depuis 2006 de traduire en français les œuvres complètes de la poétesse Rachel (Rahel, en hébreu), dans une traduction de Bernard Grasset. Après Regain (2006) et De loin, suivi de Nébo (2013), c’est aujourd’hui le dernier recueil de son œuvre poétique qui paraît, en édition bilingue comme les précédents, sous le titre Sur les rives de Tibériade.

Chacun en Israël connaît les poèmes de Rahel, qui sont étudiés au lycée et dont beaucoup ont été adaptés par les plus grands artistes israéliens et sont devenus des chansons populaires.

Elle est à juste titre considérée comme une des grandes voix de la poésie hébraïque au vingtième siècle, et comme une des fondatrices de la littérature hébraïque moderne, aux côtés de S. J. Agnon ou de Yossef Haïm Brenner.

Morte à quarante ans

Son traducteur, Bernard Grasset, est issu d’une famille de paysans-vignerons et d’artisans vendéens. Dans la préface au livre, intitulée “Dans le jardin du cœur”, il expose les éléments essentiels de l’art poétique de Rahel, marqué par la lecture de la Bible, et ses thèmes favoris, comme ceux de l’espace et du temps, sa fascination pour la nature et son expérience de la souffrance.

Rahel, qui est “montée” en Israël en 1909 (elle se trouvait en voyage avec sa sœur et a décidé de ne pas retourner dans sa Russie natale), a en effet connu une existence brève et difficile. Atteinte de tuberculose pendant la Première Guerre mondiale, elle en mourra en 1931, à l’âge de quarante ans seulement. Sa vie marquée par l’expérience de la pauvreté, de la maladie et de la souffrance nourrit une poésie qui, note Grasset, “s’élève comme une prière”. Dès son premier poème, qui figure en ouverture du présent recueil, elle déclare :

Pourtant je ne me suis pas révoltée contre le destin,
J’irai avec joie à la rencontre de tout,
Pour tout je rendrai grâce !

Ce poème initial, écrit alors qu’elle est encore jeune fille à Odessa, donne – explique son traducteur – la clef ultime de son œuvre et de sa vie. Effectivement, Rahel a accepté son destin de femme et de poète, et a su écrire, en dépit de la solitude et de la maladie, des vers empreints d’une joie profonde, qui alterne avec la tristesse et avec un sentiment de gratitude.

Le recueil Sur les rives de Tibériade comporte également une série de lettres – dont plusieurs rédigées par Rahel alors qu’elle se trouvait à Toulouse, pour y étudier l’agronomie – et des articles de journal portant sur des sujets divers. Dans un article, Rahel répond à M. Beilinson, qui décrit la vie des pionniers de la Deuxième Alyah comme une existence “sans joie et sans fête…” Rahel, qui fait partie des membres de la Deuxième Alyah, rejette avec force cette description, écrivant notamment :“Se lever tôt le matin, non pour suivre un enseignement ou s’occuper de comptabilité – ce qui est de tradition chez un jeune Juif – mais pour aller dans les champs, au contact qui purifie, renouvelle, élève avec sa terre maternelle, semer et planter, être associé au Saint, Béni soit-Il, dans la création du monde, se reposer le jour du shabbat en compagnie de garçons et de filles épris comme toi de l’antique patrie, croire, rêver et espérer – appellera-t-on cela une vie banale ?

Tragique et espérance

Dans cette réponse pleine d’émotion, on découvre un visage de Rahel que les précédentes traductions de ses poèmes laissaient dans l’ombre, ou ne laissaient qu’entrevoir entre les lignes : celui de la pionnière et de la sioniste ardente, qui a fait le choix difficile et exigeant de l’alyah, de la montée en Israël et qui a donné sa vie au pays d’Israël. Ce n’est pas le moindre intérêt du livre que de compléter ainsi la lecture poétique par celle, plus théorique ou politique, des articles et lettres de Rahel qui permettent au lecteur de faire connaissance avec la femme qui se cache derrière la poétesse. Et quelle femme !

Dans les dernières lignes de sa préface, le traducteur écrit : “La poésie de Rachel est un chant tragique, elle est aussi un chant d’espérance”. Et il ajoute dans une Note sur la traduction : “J’aurais aimé rencontrer Rachel dans sa petite chambre face à la mer à Tel-Aviv, où elle recevait ses amis: qu’aurait-elle pensé de mes traductions, elle qui connaissait si bien le français, les aurait-elle aimées ?” Question à laquelle on ne peut évidemment répondre, mais on nous permettra malgré tout de dire : oui, Bernard Grasset, elle aurait aimé vos traductions et aurait apprécié d’être ainsi, grâce à vous, rendue accessible aux lecteurs de France, pays qu’elle avait connu et aimé, et vous en aurait été reconnaissante, tout comme nous le sommes.

Sur les rives de Tibériade de Rachel (Arfuyen)

Alexis Corbière veut mettre tout le monde «à la niche»

Sur Europe 1, le député mélenchoniste montre son vrai visage.


Taha Bouhafs est un journaliste militant qui n’a pas hésité, en 2018, à inventer un étudiant gravement blessé par la police devant la fac de Tolbiac, et qui a été condamné en 2021 pour injure publique en raison de l’origine envers Linda Kebbab, policière qu’il avait traitée d’« arabe de service » – M. Bouhafs a fait appel de cette condamnation. Sur Twitter, le 18 février 2019, ce charmant jeune homme s’adresse à Benoît Hamon : « Sale sioniste veut dire sale juif ? Sacré Benoit, c’est bientôt le dîner du CRIF, et t’as pas envie d’être privé de petits fours, je comprends. » Un peu plus tard, il tronque les propos du philosophe Henri Peña-Ruiz pour ne garder qu’un « on a le droit d’être islamophobe » polémique qu’il diffuse sur Twitter. Il fut également un des co-organisateurs de la marche contre « l’islamophobie » du 10 novembre 2019 qui vit tous les députés LFI, des députés communistes (Elsa Faucillon, Ian Brossat, Stéphane Peu) et Yannick Jadot, défiler aux côtés de Marwan Muhammad (ex-dirigeant du CCIF). Entre autres faits d’armes.

A lire aussi, Jean-paul Brighelli: Islamo-gauchisme: comment la société française en est arrivée là

Outrecuidant Pavlenko

Sur Europe 1, le journaliste Dimitri Pavlenko a eu l’outrecuidance de demander au député LFI Alexis Corbière ce qu’il pense de la potentielle investiture sous la bannière de la Nouvelle union populaire de Taha Bouhafs à Venissieux, rappelant au passage que LFI a soutenu la proposition de résolution de Fabien Roussel pour rendre inéligibles les coupables d’incitation à la haine raciale.

Après de gros soupirs d’exaspération, Alexis Corbière monte sur ses grands chevaux et l’entretien devient totalement délirant. Si Dimitri Pavlenko agite le chiffon Bouhafs, c’est qu’il est raciste : « Arrêtez le délit de faciès politique (sic) envers certaines personnes » […] « Vous vous acharnez contre des militants qui ont toujours le même profil, des militants de la jeunesse qui sont d’origine maghrébine. » On connaissait la reductio ad hitlerum, voici la reductio ad racismum. Immédiatement suivie de la reductio ad antijeunismum : « Il a 25 ans, 25 ans ! et vous êtes, vous, journaliste d’Europe 1, en train de me parler de ça ? »

Quand on a 25 ans et qu’on est issu des « quartiers », on a le droit de faire ce qu’on veut. À propos de la tête en carton de Marine Le Pen que le journaliste militant exhibait au bout d’une pique lors d’une manifestation, Alexis Corbière repique à la reductio ad racismum : « C’était métaphorique. […] Tout le monde a le droit de caricaturer sauf un. Et comme par hasard il s’appelle Monsieur Bouhafs ».

Pique métaphorique

Puis, Dimitri Pavlenko ne se laissant pas intimider, le naturel revient au triple galop et M. Corbière montre son vrai visage – le même que celui qu’il avait lorsqu’il avait injurié Stanislas Rigault (président de Génération Z) dans les coulisses de l’émission “Face à Baba” et que sa compagne, Rachel Garrido, avait reproché à ce dernier de « sucer la bite à son chef », geste à l’appui. Les traits se crispent, le geste devient sec et la bouche humide : « Et je dis à toutes les petites hyènes qui sont de sortie, rentrez dans la niche. […] Vos campagnes de calomnie minables – je m’adresse à vous et à travers vous, à ceux qui les mènent – ne nous font pas peur. »

À lire aussi, Elisabeth Lévy: La faucille et la burqa

Dimitri Pavlenko lui demande alors si cela aussi, le traiter de « petite hyène », c’est « métaphorique ». Le député, culotté, lui rétorque que ce n’est pas à lui qu’il parle… Puis, se rendant compte de son dérapage, il présente furtivement ses excuses au journaliste et se lance à nouveau dans un plaidoyer pour la défense d’un Taha Bouhafs accablé par des méchants « sur les réseaux sociaux » à cause de son âge, de son origine maghrébine, de son milieu social, de son engagement.

Deux poids, deux mesures

On reconnait là les manières de l’extrême-gauche. Mais on n’entend guère les médias s’offusquer de ces brusqueries. Imaginons un instant, au hasard, Marine Le Pen ou Éric Zemmour aboyant à un journaliste qui les bouscule : « Et je dis à toutes les petites hyènes qui sont de sortie, rentrez dans la niche. » Nous aurions eu droit alors à des cris d’orfraie, des pétitions, des tribunes d’indignation, des larmes – la démocratie aurait été en danger et le fascisme à nos portes. La presse en aurait fait des tonnes, décrivant les mises à mort des journalistes si l’extrême-droite avait gagné les élections. Bref, la moraline aurait coulé à torrents pendant des jours. Oui, mais… les représentants politiques de ce que les organes de presse les mieux-pensants appellent « la gauche de la gauche » ont le droit, eux, de cracher sur les journalistes. Et même de les menacer. L’extrême-gauche sectaire et vindicative jouit d’une immunité totale – il n’y a pas de « barrage contre l’extrême-gauche », quand bien même celle-ci façonne en ce moment une alliance monstrueuse qui n’est en réalité que la mise à disposition pour LFI d’une chair à canon électorale (NPA, PCF, PS, EELV) lui permettant de conforter son influence islamo-gauchiste. Rien n’y fait, la presse bien-pensante s’écrase. MM. Corbière et Coquerel et Mmes Obono, Autain et Garrido, pour ne nommer que les plus “Enragés” (1) de la bande mélenchoniste, ont trouvé la parade. L’islamophobie, le racisme ou l’anti-jeunisme supposés de leurs interlocuteurs (ou de certains Français) leur servent de réponses à toutes les objections – et refroidissent les journalistes les plus timorés qui ne veulent pas se retrouver taxés des pires tares. Pour les journalistes plus vaillants, comme Dimitri Pavlenko, la menace à peine camouflée est de rigueur. On sent l’esprit robespierriste et la froideur de l’acier flotter au-dessus des studios. Mais la guillotine n’étant plus d’usage, Corbière menace « de la niche » les récalcitrants !

Pour le moment, les potentiels protestataires qui auraient dû s’indigner de tels propos n’ont nul besoin d’être mis à la niche ; ils y sont déjà, enchaînés par des années de reculade et de compromission passive.

Le soir des élections, on entend, au loin, leurs faibles aboiements.

Rien qui puisse effrayer des députés d’extrême-gauche qui aboient plus fort qu’eux et qui, les victoires électorales aidant, finiront bien par les faire taire définitivement…


(1) Ainsi étaient appelés certains révolutionnaires, parmi les plus radicaux, en 1793.

Les fausses notes de Claude Zidi Junior

Le fils du célèbre réalisateur Claude Zidi a choisi de réunir à l’écran l’actrice Michèle Laroque et le rappeur MB14 (de son vrai nom Mohamed Belkhir, révélé en 2016 par l’émission The Voice), dans l’objectif de rapprocher deux univers que tout oppose: le rap et l’opéra…


On passera charitablement sur l’étrange captation d’héritage paternel avec ce « Junior » très américain et un peu dérisoire…

Le premier film du « fils de… » ne restera malheureusement pas dans les mémoires ou alors dans celles du gentil nanar à la française.

Ténor lorgne avec application du côté des « films qui font du bien » devant lesquels on se dit qu’une petite dose d’intranquillité cinématographique ne peut en réalité pas faire de mal. Cette fois,  il s’agit de réconcilier l’opéra et le rap dans une vaste célébration du « tout se vaut » cher à Jack Lang. Déroulant son protocole bienveillant, le cinéaste enchaîne les scènes convenues de découvertes réciproques au cours desquelles les forcément blonds jeunes gens des beaux quartiers côtoient les cheveux bruns de leurs homologues banlieusards.

Ce simplisme social qui envahit tout ne peut que susciter une réaction de rejet de la part d’un spectateur lassé d’écouter le même sermon, sans que jamais, cette fiction télé sur grand écran ne se pose la moindre question formelle.


[Vidéo] Mansplaining #1: Génération trans, sauvons les enfants!

Jeremy Stubbs nous parle du nouveau numéro de Causeur, disponible à la vente.


Quelle est votre identité de genre? Vous êtes une femme? Vous êtes un homme? Une fille? Un garçon? 
Mauvaise réponse !!
Le concept de sexe biologique appartient au passé avec le système féodal, pauvres paysans ! Les lobbyistes du genre ont monté une campagne pour effacer le sexe biologique du droit et des mœurs au profit de l’identité de genre, qui est entièrement subjectif et fluide. 

Causeur propose un dossier spécial sur la question dans son magazine de mai 

Selon la doctrine fantaisiste de l’identité de genre, un individu peut se sentir masculin ou féminin, passer de l’un à l’autre (transgenre), être les deux à la fois (non binaire), ou n’avoir aucun genre (agenre). À l’école, les enfants seront encouragés à croire qu’ils peuvent choisir leur genre (ou l’absence de genre) et ensuite le modifier, selon leur caprice.

La science objective – finie
Les droits des femmes – finis
La protection des enfants – finie
Leur capacité, demain, à fonder une famille – en danger
Et des personnes dépendantes à vie de drogues dont les effets à long terme sont inconnus et dont les coûts sont pharaoniques…

Et tout cela se passe en douce, derrière notre dos. C’est pour cela que dans le numéro actuel de Causeur, nous poussons un cri d’alarme. Il faut sauver les enfants ! Vous pouvez y lire les témoignages de parents désemparés qui expriment leur détresse. Interviewé, le psychanalyste Jean-Pierre Winter attribue cette folie à l’effacement de l’autorité, surtout paternelle.

Notre numéro 101 est disponible sur le kiosque numérique dans la boutique en ligne, et demain en vente chez le marchand de journaux !

Et je mets à nu tout un système d’ONG, de cabinets d’avocats, d’organismes publics, d’universités, d’hôpitaux, d’entreprises, de politiques et de people au service de ce bouleversement – système financé par un petit nombre de milliardaires. Allons-nous nous laisser faire? Aux États-Unis, des instituteurs essaient déjà d’initier leurs petits élèves à la doctrine du genre. En anglais, on appelle ça « grooming », un mot qui désigne normalement le pédopiègeage. L’hyperbole est forte, mais ils veulent empoisonner les jeunes esprits avant d’empoisonner leur corps.  Allez-vous laisser faire ça? 

Causeur parle aussi de la réélection d’Emmanuel Macron qui, avec bienveillance, veut organiser une réconciliation nationale. Tous les citoyens sont invités au grand dialogue, même ceux qui ont voté Mélenchon – mais pas les pauvres diables qui ont voté Le Pen ou Zemmour…


IVG, une saga américaine

Une fuite publiée sur le site de Politico laisse croire que la Cour suprême des Etats-Unis se prépare à revenir sur sa décision du 22 janvier 1973 dans la célèbre affaire Roe VS Wade.


En 1968, âgée de 21 ans, Norma McCorvey tombe enceinte. C’est la troisième grossesse de cette jeune Texane depuis ses 16 ans et elle a déjà donné naissance à deux enfants qu’elle a fini par donner en adoption. Des amis lui conseillent de prétendre – de façon tout à fait mensongère – qu’elle a été violée par un groupe de Noirs afin d’obtenir une IVG légale (on ne sait jamais, des fois que la loi du Texas prévoie une telle exception…). Ce plan foireux ne marche pas, la police n’étant pas dupe. Après avoir tenté sans succès de faire une IVG illégale, son médecin lui suggère de consulter un avocat spécialisé dans l’adoption à Dallas qui l’oriente à son tour vers Linda Coffee et Sarah Weddington, deux avocates à la recherche de femmes enceintes souhaitant avorter.

Row v. Wade

Ainsi débute affaire Roe v. Wade (« Jane Roe » était le pseudo de McCorvey et Henry Wade était le procureur du district à Dallas). Il a fallu trois ans de procès avant que l’affaire n’arrive devant la Cour suprême des États-Unis. McCorvey a entretemps accouché et, de nouveau, renoncé à sa maternité. Jusqu’à sa mort, elle est en revanche restée la « mère » de l’une de décisions de justice les plus importantes de l’histoire américaine.

Le 22 janvier 1973, après avoir étudié son cas, la Cour suprême décide (à sept voix contre deux) de juger inconstitutionnelle la loi de l’Etat du Texas qui interdisait l’interruption volontaire de grossesse (IVG), sauf lorsqu’elle est nécessaire pour sauver la vie de la mère.

Les grandes lignes de cette décision de la majorité des juges sont très claires. Le droit à la vie privée, bien qu’il ne soit pas explicitement mentionné dans la Constitution, est protégé par la clause de procédure légale régulière (« due process ») du quatorzième amendement. Voici le texte (section 1 du quatorzième amendement de la Constitution des États-Unis, voté le 9 juillet 1868) : « Toute personne née ou naturalisée aux États-Unis, et soumise à leur juridiction, est citoyen des États-Unis et de l’État dans lequel elle réside. Aucun État ne fera ou n’appliquera de lois qui restreindraient les privilèges ou les immunités des citoyens des États-Unis ; ne privera une personne de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale régulière ; ni ne refusera à quiconque relevant de sa juridiction, l’égale protection des lois ».

Selon la majorité des juges de la Cour suprême, ce droit est suffisamment large pour englober la décision d’une femme d’interrompre ou non sa grossesse. En conséquence, toute loi pénale sur l’IVG qui ne prendrait pas en compte le stade de la grossesse et des intérêts autres que la seule vie de la mère est jugée comme une violation de la procédure régulière et donc du quatorzième amendement.

Ce droit à l’IVG est dès lors considéré comme « fondamental » et ne peut donc être réglementé que sur la base d’un intérêt « impérieux » d’un Etat. Et la Cour reconnait aux Etats deux intérêts « importants et légitimes » : le premier étant de protéger la santé de la mère, le second de protéger la vie (ou la vie potentielle) du fœtus.

La grossesse des femmes divisée en trois périodes

Cependant, ni l’un ni l’autre ne peut être considéré comme « impérieux » pendant toute la durée de la grossesse, car chacun évolue avec l’enfant à naître. Ces intérêts sont séparés et distincts et prennent de l’ampleur à mesure que le terme de la grossesse approche. A certains moments donnés au cours de la grossesse, chacun de ces intérêts devient impérieux de manière à justifier l’intervention de l’Etat. La Cour suprême a ainsi divisé la grossesse en trois périodes.     

Au cours du premier trimestre de la grossesse, aucun des deux intérêts n’est suffisamment impérieux pour justifier une interférence quelconque avec la décision de la femme et de son médecin. Les appelants ont renvoyé la Cour à des données médicales indiquant que les taux de mortalité des femmes subissant des IVG précoces, là où l’IVG est légale, « semblent être aussi bas ou plus bas que les taux pour un accouchement normal ». Ainsi, l’intérêt de l’Etat à protéger la santé de la mère (très faiblement menacée) n’est pas impérieux pendant le premier trimestre. Puisque l’intérêt de protéger le fœtus n’est pas non plus impérieux, pendant le premier trimestre, l’Etat ne peut ni interdire une IVG ni réglementer les conditions dans lesquelles il est pratiqué.

Lorsqu’on entre dans le deuxième trimestre, l’intérêt de protéger le fœtus reste toujours moins qu’impérieux. Cependant, à ce stade, les risques que représente l’IVG pour la santé de la mère commencent à dépasser ceux de l’accouchement. Il s’ensuit qu’à partir de ce moment, un Etat peut réglementer la procédure d’IVG dans la mesure où la réglementation est raisonnablement liée à la préservation et à la protection de la santé maternelle, sans pour autant l’interdire.

Enfin, pendant le troisième trimestre, au moment où le fœtus devient « viable », le protéger devient impérieux. À partir de ce moment, un Etat peut interdire les IVG sauf lorsqu’ils sont nécessaires pour protéger la vie ou la santé de la mère.

Invariants américains

En introduisant la logique « semestrielle » et les intérêts de la mère et de son embryon-fœtus, la Cour suprême a ainsi donné la « clé » de son raisonnement. Les critiques sur ce raisonnement n’ont pas tardé. Pour ce qui concerne la pertinence du quatorzième amendement, il a été rappelé que des lois réglementant l’interruption volontaire de grossesse existaient dans certains états de l’Union depuis les années 1820 sans que l’adoption du quatorzième amendement ne les rende inconstitutionnelles pendant plus d’un siècle (entre 1868 et 1973). Et, bien entendu, la question la plus épineuse de toutes reste celle du moment exact où la vie commence.  

Cependant, aujourd’hui comme en 1972-1973, la question de l’IVG aux Etats-Unis est politique tout autant que morale ou juridique. La décision de 1973 est considérée comme un évènement important dans l’évolution de l’activisme judiciaire, une vision plutôt maximaliste de la fonction du juge constitutionnel, le mettant en conflit encore plus direct avec le législateur car il s’agit de le remplacer, d’aller là où il ne voulait ou ne pouvait pas aller, et non plus se satisfaire de le compléter ou l’interpréter selon ses intentions présumées.

Il est également intéressant de noter que les nouveaux droits accordés par la Cour suprême (comme la contraception et les droits des homosexuels, qui sont aussi fondés sur ce même socle constitutionnel) émanent de ce quatorzième amendement. Avec sa son aîné, le treizième amendement, et sa cadette le quinzième amendement, adoptés entre 1865 et 1870, ce sont « les amendements de la Reconstruction » ou de la guerre civile, destinés à garantir la liberté des anciens esclaves, à leur accorder certains droits civils et à les protéger de la discrimination (et avec eux, tous les citoyens des États-Unis).

Cependant, ces amendements ont été brimés et érodés par les lois des etats et les décisions successives des tribunaux fédéraux tout au long dès les années 1880-1960. Quant à la Civil Rights Act votée en 1964, c’est une véritable révolution judiciaire et législative qui, comme nous venons le voir, a ouvert la voie à bien d’autres évolutions. Et qui fracture la société américaine sur des lignes intéressantes. Selon un sondage de la Pew Institute de mars 2021, 34% des Américains affirment que dans la plupart des cas – mais pas tous – l’IVG devrait être légale et 25% pensent qu’elle devrait être légale dans tous les cas. 26% pensent que dans la plupart des cas elle devrait être illégale et 13% qu’elle doit être toujours illégale. Mais, à y regarder de plus près, environ trois quarts des évangéliques blancs (77%) pensent que l’IVG devrait être illégal dans tous ou la plupart des cas. Et ils sont les plus nombreux dans les Etats emblématique de la Confédération (1861-1865) et le Sud profond (Georgie, Kentucky, Tennessee, Alabama, Mississipi, Virginie. Les causes évoluent mais les lignes de fractures changent peu.

Quant à Norma McCorvey, disparue en 2017, elle n’a cessé jusqu’à sa dernière heure, de changer de version et d’opinion. On ne saura probablement jamais ce qu’elle a vraiment pensé de toute cette affaire. Dans le fond, cela n’a pas grande importance. Et il parait même juste que cette décision de justice célèbre ne porte pas son vrai nom.

(MLP-FX)/Z= 0 ou l’impossible équation de la droite

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Marine Le Pen à Saint-Martin-Lacaussade, 25 mars 2022 © ALAIN ROBERT/AMEZ UGO/SIPA

Même si toute la bonne presse nous serine l’idée que la droite domine désormais l’espace public, les partis respectifs de Marine Le Pen, Eric Zemmour et François-Xavier Bellamy ne devraient ramasser que des miettes aux élections législatives. La faute au « cordon sanitaire », dont la gauche ne s’embarrasse pas, on l’a vu cette semaine.


On a beau savoir depuis Guy Mollet que la France a la droite la plus bête du monde, on se prend parfois à rêver que la dextre parlementaire se ressaisisse et se hisse à nouveau à la hauteur des enjeux de notre époque. Si l’on en juge par les premiers jours qui ont suivi la réélection d’Emmanuel Macron à la magistrature suprême, l’espoir de retrouver une droite rassemblée malgré ses divergences et prête à assumer pleinement son rôle de premier pôle d’opposition voire de majorité relative à l’Assemblée nationale n’est qu’une aimable chimère.

Le puzzle français

Il est pourtant d’usage depuis quelques années de dire que la France est à droite, que la droite a gagné le combat des idées. On peut se demander d’où vient cette affirmation tant elle ne se traduit pas concrètement dans les urnes. Une autre idée tout aussi fréquemment répandue est que la France serait coupée en deux, entre un bloc élitaire et un bloc populaire[i], entre la France des métropoles et la France périphérique[ii], entre les anywhere et les somewhere[iii]. Certains, à la lecture des résultats du premier tour des élections présidentielles, parlent encore d’une tripartition de notre pays entre extrême gauche, extrême centre et extrême droite, selon un clivage plus social que politique[iv]. Enfin, un émiettement total façon puzzle a été diagnostiqué par d’autres politologues[v], qui annule l’idée même de blocs sinon de circonstance. Autant d’analyses qui, loin de consacrer l’hégémonie de la droite dans l’opinion publique, indiquerait plutôt sa disparition et son remplacement par d’autres clivages (observation qui vaut pour la gauche de gouvernement, qui aurait une élection d’avance dans le processus d’effacement).

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Malgré toutes les analyses évoquées précédemment, partons de l’hypothèse que droite et gauche existent toujours, au moins sur le plan symbolique, écartons d’emblée la difficulté qu’il y a à les définir avec précision[vi], et portons notre attention sur trois figures de proue de ce qu’il est toujours convenu d’appeler la droite en mai 2022 : Marine Le Pen (que Marcel Gauchet a eu l’intelligence de déclasser de l’extrême-droite pendant l’entre-deux-tours), François-Xavier Bellamy et Éric Zemmour, c’est-à-dire MLP, FX et Z ou encore RN, LR et Reconquête, trois personnes qui ont des idées en commun, trois partis dont les frontières ne sont pas étanches les uns vis-à-vis des autres, et trois mouvements politiques qui, a priori, ne vont pourtant pas s’allier pour les législatives.

Marine, pas une idéologue

Marine Le Pen, de par sa longue carrière et sa position d’héritière d’un mouvement lancé il y a cinquante ans, est assurément la plus aguerrie des trois. Ses convictions et ses idées ne sont pas toujours très claires, c’est une pragmatique et non une idéologue ; pour ces raisons, on peut la qualifier de politique. En rupture avec son père et sa nièce, elle ne semble pas tellement goûter le libéralisme économique, à tel point qu’en fermant les yeux et en utilisant un filtre pour transformer sa voix, on croirait entendre Georges Marchais dans certaines parties des discours qu’elle prononce. En cela, elle n’est pas très éloignée du gaullisme social des années 1960 et 1970, avec, semble-t-il, une véritable empathie pour les gens, pour le peuple, peut-être alimentée par le fait qu’elle ne soit pas une intellectuelle. Ne pouvant sonder son cœur ni ses reins, on peut au moins dire qu’elle sait parler aux classes populaires autochtones, chose que peu ailleurs à droite savent faire, avec pour conséquence qu’une bonne partie des ouvriers et des employés votent pour elle, comme cela a été le cas pour tous les véritables candidats gaullistes. Si l’on voulait à tout prix reprendre la tripartition de la droite posée jadis par René Rémond[vii], et en réutilisant la qualification de « droite autoritaire, nationale et populaire » avancée par Marcel Gauchet le 13 avril dernier sur Europe 1, on pourrait classer Marine Le Pen dans la droite bonapartiste.

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Philippe de Villiers et Eric Zemmour à la frontière entre l’Arménie et la Turquie, 12 décembre 2021 © KAREN MINASYAN / AFP

C’est dans cette même droite bonapartiste, césariste et jacobine, qu’on classerait instinctivement Éric Zemmour (et qu’il le ferait sûrement lui-même), et il y aurait d’assez bonnes raisons à cela. Toutefois, il semble que le manque d’empathie ou tout simplement de sympathie véritable qu’on peut sentir chez lui en tant que personnage public, le classe tout autant dans la droite légitimiste établie par René Rémond. Historien, intellectuel, éditorialiste, Zemmour ne cache pas son admiration pour Chateaubriand, dont on sent qu’il est son véritable modèle bien plus que l’empereur corse. Ce sont la France éternelle, le temps long, la transcendance, la grandeur, la gloire, la nostalgie, une certaine volonté de restauration et un certain idéalisme, qui animent le chef de « Reconquête », autant de motifs et de valeurs certainement louables et qui parlent à de nombreux Français, mais autant de ressorts aussi qui le coupent d’une réalité moins glorieuse et de préoccupations plus prosaïques et actuelles dans l’électorat.

Bellamy l’intello

Nous ne ferons pas l’insulte de classer François-Xavier Bellamy dans la droite orléaniste ou libérale alors que tout dans son action politique comme dans ses livres met en garde contre les illusions de la modernité[viii] et promeut l’idée d’héritage et de transmission[ix], cette droite est intégralement passée au macronisme alors que lui est resté fidèle à la « droite républicaine » ; à défaut de mieux on le qualifiera de conservateur ouvert sur le monde. Et de penseur authentique, de philosophe si l’on ose ce grand mot, ce qui est à la fois la qualité qui le distingue du personnel politique courant et le défaut qui l’empêchera peut-être de jamais atteindre les plus hautes fonctions de l’État. À chaque fois qu’il prend la parole au Parlement européen, on se dit qu’il sauve l’honneur de la droite de par sa hauteur de vue et sa clarté de pensée comme d’élocution, et aussitôt après on se souvient qu’il a mené une liste qui n’a fait que 7% des voix aux dernières élections européennes et que son talent ne pèse pas grand-chose politiquement.

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Une droite autoritaire et populaire, une droite soucieuse de grandeur et de son histoire, une droite intellectuelle et œuvrant à la conservation du patrimoine et des valeurs de notre pays : trois droites dont il saute aux yeux que des ponts pourraient aisément les relier à défaut de créer un nouveau grand parti les réunissant, et trois droites qui n’arrivent pas à s’entendre et qui vont conserver ensemble leur titre de « droite la plus bête du monde ». Un défaut d’incarnation peut-être chez l’historien et le philosophe qui constituerait un plafond de verre et les couperait de la base populaire, un manque d’idées et de rigueur chez la qualifiée au second tour qui la disqualifierait auprès de la bourgeoisie patriote.

En attendant de retrouver réunies en une seule personne ces qualités qui font que la droite doit pouvoir parler autant au peuple qu’aux élites, on ne peut que se désespérer de constater qu’aucun accord ne semble possible pour présenter des candidats communs et peser collectivement dans la future Assemblée nationale, quitte à former trois groupes parlementaires distincts, quand la gauche qu’on présentait jusqu’au 24 avril dernier comme irréconciliable se met en ordre de bataille pour aller à la gamelle lors des prochaines législatives. Il devient urgent de faire sauter ce cordon sanitaire…


[i] Jérôme Sainte-Marie, Bloc contre bloc, 2019

[ii] Christophe Guilluy, La France périphérique, 2014

[iii] David Goodhart, The Road to Somewhere, 2017

[iv] La France tripolaire, entretien avec Frédéric Dabi in Causeur n°101, mai 2022

[v] Jérôme Fourquet, L’Archipel français, 2019

[vi] On peut renvoyer le lecteur au numéro 7 de la revue Front Populaire pour cela : intitulé « Droite & gauche », il tente sur 150 pages de raconter l’histoire des deux forces politiques adverses depuis la Révolution et de dégager quelques grandes lignes de force pour définir chaque camp. Tâche pour le moins ardue.

[vii] René Rémond, Les Droites en France, 1954

[viii] François-Xavier Bellamy, Demeure, 2018

[ix] François-Xavier Bellamy, Les Déshérités, 2014

Tout est bon sans l’cochon?

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D.R.

Les publicités pour les produits La Vie sont peut-être rigolotes, il n’empêche que ce sont bien des plantes que la marque veut nous faire brouter avec nos pâtes carbonara!


« C’est un juif, un viandard, un musulman et un vegan à la même table. Et c’est pas une blague. » Placardée à la mi-mars dans nos rues ou dans le métro, voici une campagne de publicité bien facétieuse. Comme la cause est noble, l’humour à connotation vaguement raciste a été autorisé. « Allemagne : le vaccin du futur. États-Unis : la voiture du futur. France : le lardon du futur », raille un autre message de La Vie, nouvelle marque qui trouve marrant de dénigrer notre génie industriel à la traîne. Avec ses publicités disruptives, la société entendait se faire connaître auprès des bobos pressés, à qui elle propose une alternative sans viande aux bons vieux lardons du monde d’avant.

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L’entreprise française, qui a levé 25 millions d’euros auprès de fonds d’investissement et de célébrités engagées pour la planète, comme l’actrice Natalie Portman, affirme « avoir réussi à développer un gras végétal qui va cuire, frire et caraméliser » comme le ferait du vrai gras de porc. Et elle compte apparemment bien contraindre toute la population à tourner vegan, n’en déplaise à ce ringard de Fabien Roussel.

À Londres, un partenariat a déjà été noué avec Burger King pour un test d’un mois, cette chaîne voulant proposer une carte 50 % vegan à horizon 2030. Dans Dis-moi ce que tu manges (2022), Jean-Louis André raconte les assiettes des Français à travers les idéologies qui les traversent, des excès de la consommation de viande rouge après les privations de la guerre (on atteint une moyenne annuelle de 80 kg par personne en 1974) à la consommation éclatée, caractéristique de notre France archipelisée. « Nos manières de manger disent nos manières d’être ensemble, ou de ne plus l’être », écrit-il. Halal, vegans, locavores… « dans toute cette diversité, la société française peut-elle se réinventer, ou non ? » s’interroge-t-il.

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Entre la créolisation chère à Mélenchon et les lardons de nos petits rigolos de la start-up nation de Macron, restera-t-il de la place pour des Gaulois réfractaires, ces sales cochons appelés à sortir de l’histoire ?

Le Paris perdu de Boldini

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Berthe Fumant, détail (1874), Giovanni Boldini

Le Petit Palais consacre une grande exposition à l’artiste italien Giovanni Boldini, gloire de la peinture dans le Paris du tournant des XIXe et XXe. Devant les toiles voluptueuses de ce génial portraitiste de la haute société, notre chroniqueur hésite entre griserie et écœurement …


Tandis que les urnes ne cessent de porter les victoires progressistes, les musées, eux, continuent d’accueillir des milliers d’âmes nostalgiques des beautés passées. En approchant du Petit Palais, je me remémorais ma découverte de Boldini au sortir de l’adolescence. Ce peintre représentait alors pour moi l’extrême du raffinement fin-de-siècle. Lorsque l’on vit dans d’austères provinces, que l’on a dix-sept ans et que notre goût est loin d’être sûr, certains chocs esthétiques nous étreignent d’une telle façon qu’on ne peut les oublier même une fois l’enchantement passé. Ce fut mon cas. Jamais je n’avais vu dans un musée une peinture de cet artiste. Tout juste j’apprenais, grâce à Wikipédia, qu’il était né en 1842 (comme Charles Cros que je découvrais au même moment) non loin de Bologne et qu’il avait rejoint Florence, puis Londres et enfin Paris poussé par son art et sa détermination. Je me délectais, flânant sur Internet à la recherche de reproductions, de sa sensualité nerveuse, des grandes dames aux parures délicates, de toutes ces mondanités dont je ne connaissais rien et qui étaient à mille lieues de ma vie. Sa peinture explosait à mon visage comme un bouchon de Champagne. Et puis j’en vins à me défaire de ce flirt de jeunesse. Ses mauves voluptueux et leurs parfums capiteux finirent par m’écœurer, ce chic tapageur me sembla en toc. Je tournai le dos à ce Giovanni Boldini, pensant parfois à lui avec une tendresse un peu moqueuse, comme on le fait pour une vieille maîtresse. Arrivé sur la rive droite du Pont-Alexandre III, voilà où en était à peu près ma pensée.

Giovanni Boldini, Place Pigalle et l’omnibus Place de l’Etoile La Villette, huile sur bois
Giovanni Boldini, Scène de fête au Moulin rouge, vers 1885, huile sur toile, Musée d’Orsay, Paris

Une peinture délicieusement bourgeoise

La première salle de l’exposition Les Plaisirs et les Jours présente un Boldini que j’ignorais tout à fait, et qui, je crois, est assez peu connu du public en général. Le jeune homme est un peintre plus que doué, mais adepte d’un art humble, presque pudique. On croise des matadors et des gitanes au détour d’un voyage en Espagne, des scènes de campagne où les paysans ont des sourires satisfaits et les arbres des branches comme les bras d’une jeune fille ; une esquisse galante dans le parc du château de Versailles montre l’artiste s’essayant à l’art français du XVIIIe siècle, nous rappelant Watteau. Plusieurs toiles, dont une charmante Berthe fumant, ont pour modèle sa maîtresse présentée sous une apparente spontanéité qui n’est rien d’autre que le résultat d’une recherche de poses savamment étudiées. On pense parfois à James Tissot ou à un John Sargent florentin. C’est une peinture délicieusement bourgeoise, assez conventionnelle, qui essaye de séduire par tous les moyens et y arrive souvent. Cette élégance qui ne le quittera pas est déjà palpable, mais n’a rien de la pétulance exubérante qui sera la sienne plus tard. Sans doute est-ce aussi le Boldini le plus rare à découvrir lors de cette exposition. Le temps presse, passons à la salle suivante.

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Au début des années 1870, Giovanni Boldini s’installe à Paris : l’homme prend un atelier près de la place Pigalle. Ce quartier sera un temps son observatoire. Des cafés aux music-halls, des rues bruyantes peuplées d’ouvriers aux théâtres foisonnants, cet Italien dévore la vie parisienne. Le velours rouge des cabarets, les cocottes à froufrous, les cochers ivres, les animaux égarés, les crieurs de journaux hagards, Boldini prend tout pour se faire l’œil et la main. Dans un style rappelant parfois Gustave Caillebotte (en plus baveux et plus méchant) parfois Toulouse-Lautrec (en plus précieux et moins libidineux) il dilue sa délicate peinture dans les eaux boueuses de la ville autant que dans les alcools troubles des noctambules titubants. Passage obligé pour l’éducation d’un jeune peintre de ce temps, Boldini ne rechigne pas à cet exercice. C’est à ce moment aussi qu’il expérimente de nouvelles techniques. L’époque est électrique. Le monde s’accélère et la vie se hâte. Il veut que sa peinture fixe cette effervescence, ce jaillissement de tous les jours. Il utilise alors ces jets de peinture comme des feux d’artifices dans la nuit, des éclaboussements nerveux qui speedent son art, excitent l’imagination et miment la cavalcade de la vie moderne. Boldini veut réussir. Cet arriviste virtuose ne peut fermer les yeux devant l’évolution de la peinture. Il le sait. Pourtant, s’il se hasarde à des études singulières, il n’oublie pas non plus de produire des œuvres plus consensuelles. C’est un homme coupé en deux qui, à ce moment précis, hésite entre l’originalité artistique et la réussite mondaine. Il ne cessera d’espérer, en faisant plus ou moins illusion, d’unir ces deux idéaux hélas peu concordants.

Marquises, comtesses, courtisanes voluptueuses…

C’est en approchant des deux dernières salles de l’exposition que je découvris avec plaisir les toiles qui m’étaient familières depuis bientôt vingt ans. Les voilà les marquises, les comtesses, les courtisanes luxueuses ; toutes ces silhouettes étirées et fuyantes comme la course d’un lévrier.

Giovanni Boldini, Feu d’artifice, vers 1890, huile sur toile, Gallerie d’arte moderna et contemporanea- Museo Giovanni Boldini, Ferrare
Giovanni Boldini, Portrait de Miss Bell, 1903

Giovanni Boldini est devenu le peintre du Tout-Paris, le Gainsborough de la plaine Monceau. Il vend une fortune ses tableaux aux plus fortunés, reprend certaines trouvailles techniques pour les mêler à un académisme qui veut en mettre plein la vue quitte à dépasser les bornes. Parce que Boldini est désormais le marchand d’un art qui doit plaire et subjuguer : c’est pour ça qu’on le paie. Portraits après portraits, il dessine les contours d’une femme nouvelle. C’est un créateur de mode, l’inventeur d’un glamour destiné à la high-society, le précurseur de la top-model filiforme. Quelques temps plus tard, le peintre Jean-Gabriel Domergue, petit-cousin de Toulouse-Lautrec, continuera modestement dans cette voie en prenant Nadine de Rothschild comme modèle de sa pin-up parisienne. Ces hommes sont les machines à peindre d’une société mondaine. Sont-ils encore novateurs ? On peut en douter. Ils déclinent à l’infini leur idéal sur des êtres qui défilent devant leur pinceau. Passant entre toutes ces toiles, l’écœurement que j’avais perçu durant mon adolescence revint. Toutes ces robes en chantilly, meringues abondantes framboises sucrées, après avoir grisé dégoûtent un peu. Au fond, il en faut peu pour qu’un raffinement outrancier se transforme en quelque chose de vulgaire. Pourtant, il faut bien dire que Boldini est tout pardonné : en remontant les Champs-Elysées, on comprend vite que cette exposition était un refuge merveilleux.


Boldini, Les plaisirs et les jours, au Petit Palais, Avenue Winston Churchill 75008 Paris. Jusqu’au 24 juillet 2022.

La France à l’encan

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D.R.

Attrition de Francis Bécourt est un premier roman qui place son auteur d’emblée chez les antimodernes.


Frédéric Bécourt signe un premier roman qui le place dans ce qu’on appelle les antimodernes. Le titre est original: Attrition. Entendez usure. À l’image de notre société.

Il est écrit également que le mot attrition signifie « le regret d’avoir offensé Dieu ». C’est tous les jours qu’on offense Dieu. Durant la Semaine Sainte, les attaques politiques n’ont pas cessé. Même le dimanche de Pâques, il n’y a eu aucune trêve ! Les invectives ont fusé comme des balles de kalachnikovs. La société est fracturée, elle ne sait plus agiter le drapeau blanc. Nous sommes en 2017 dans le roman de Bécourt. Son personnage principal se nomme Vincent Sorgue. Sa vie sentimentale est en ruine. La dépression le guette, malgré l’agence de communication digitale qu’il dirige qui l’occupe. Il en a assez de la vie parisienne, de ces connections effrénées qui paradoxalement l’isolent et des violentes dérives de la société que ses contemporains refusent d’admettre malgré les coups de semonce du réel. Ils dansent au bord du gouffre. Vincent a ôté le bandeau.

On ne perd pas toutes les guerres depuis 40 sans conséquences

Le vertige le saisit. C’est qu’il y a eu les attentats contre l’école juive de Ozar Hatorah (Toulouse), Charlie Hebdo, le Bataclan, la décapitation d’un prof, l’égorgement d’un prêtre, l’assassinat de militaires et policiers, les incendies d’édifices religieux, les attaques au couteau, les bonbonnes de gaz, etc. Et malgré ces massacres à répétition, rien. L’aboulie d’un peuple apeuré. Bécourt : « En assurant la photosynthèse, c’est-à-dire en transformant les recettes fiscales en prestations sociales, l’État-providence garantissait simplement la persistance d’une forme de vie inconsciente. »

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Le héros de Bécourt, Vincent, car c’est d’une certaine manière un héros quand il formule l’informulable, constate : « Comment cette nation autrefois rebelle était-elle devenue aussi apathique, au point d’avoir peur d’elle-même ? Au point d’avoir honte de ses valeurs et de son histoire ? » C’est une nation, sans mémoire, inculte, défaite. On ne perd pas toutes les guerres depuis 1940 sans conséquences. L’horizontalité a fait son œuvre. Vincent ressemble à un personnage houellebecquien, ai-je pu lire. Pas certain, car Vincent ne se soumet pas. Il dépeint avec lucidité, ce qui devrait être le but de tout romancier en lutte contre le camp du Bien, l’essor effréné de la doctrine libérale et l’aggravation de ses effets, à savoir la dissolution de la France dans la mondialisation et l’acceptation des identités islamistes. Il se replie alors hors de Paris, certes, dans la Vallée de Chevreuse, où l’abbaye de Port-Royal des Champs accueillit Blaise Pascal et Jean Racine. Tout n’est pas perdu donc, il y a une lueur qui brille, et elle se nomme l’espérance.

La France, grand corps malade

L’islam politique et radical gagne du terrain et le communautarisme prospère dans les banlieues. Vincent se retrouve face à Yassine Benacer, homme de gauche, responsable de la communication à la mairie de Bobigny, pour un éventuel contrat avec son agence. Benacer est un homme de terrain, ses budgets sont conséquents, mais le système ne fonctionne plus. Né en 1978, à Bobigny, d’un père immigré marocain, son constat est sans appel. « Les nouveaux arrivants n’ont aucune intention de se mêler aux autres, de rejoindre une communauté nationale. Ils souhaitent simplement être considérés comme Français, mais sans forcément le devenir. » Le personnage de Benacer ajoute : « Ça fait longtemps qu’on n’est plus dans le mythe de l’intégration républicaine. » Plus loin, Vincent évoque la probable « échéance inéluctable d’une partition, voire d’une atomisation des territoires urbains ».

L’intrigue de ce premier roman est bien ficelée, du début à la fin. Le style est efficace et les mots sont précis. Le stylo de l’auteur est un scalpel. Le corps de la France est gravement malade. Il pue. Tout le monde tourne le regard et se bouche le nez. Encore un instant de bonheur pensent les boomers du haut de leur terrasse. Pas Bécourt.

Frédéric Bécourt, Attrition, AEthalidès.

Bouquet final

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Michel Bouquet en Robespierre dans la pièce de Jean Anouilh, Pauvre Bitos, sur la scène du Théâtre de Paris, octobre 1967 © Georges Hernad / Ina via AFP

Homme de théâtre qui a tout sacrifié à son art, Michel Bouquet a emporté avec lui une idée radicale de son métier. Une intransigeance de l’acteur qu’il s’est efforcé d’exercer comme un sacerdoce.


Michel Bouquet est mort, et c’est un monde qui meurt avec lui. Il emporte dans le tombeau une époque dont il était l’acteur, des auteurs dont il était l’interprète, des acteurs dont il était le partenaire. Les trois derniers grands acteurs étaient, selon moi, trois Michel : Serrault, Galabru, Bouquet. Trois clowns tragiques, trois maîtres de leur art, trois personnalités écrasantes, trois fous. Ils sont désormais tous partis et nous laissent dans un monde bien raisonnable dans lequel leur folie ne sera plus là pour nous tirer de notre petit confort à nous satisfaire de peu.

Les adieux de Bouquet à la scène eurent lieu au Théâtre de la Porte Saint-Martin, dans le costume d’Orgon dessiné par Christian Lacroix, aux côtés de Michel Fau qui jouait Tartuffe et signait la mise en scène. Il avait alors 91 ans et, chaque soir, se pliait à cet art si difficile, à ce sport de haut niveau, à cette discipline de fer qu’est le grand rôle en alexandrins. Je l’ai vu quatre fois. Il était, certains soirs, plus fatigué que d’autres, certes, mais soudain, le personnage et le rythme des douze pieds répétés infiniment l’emportaient. Il entrait alors dans une sorte de transe, de fureur parfois, le regard devenait tragique, la voix s’amplifiait et allait frapper les murs les plus lointains de la salle. Les dieux étaient là. Il était tel un vieux lion, un vieux roi, âgé, fatigué, mais toujours dangereux, toujours capable d’un magistral coup de griffe, toujours capable de tonner, de faire s’abattre la foudre sur les planches du théâtre.

Le théâtre, c’était mieux avant

Le corps était affaibli mais Bouquet, comme Serrault et Galabru, jusqu’à la fin restait un enfant. C’est d’ailleurs son regard d’enfant qui le tenait vivant, le regard qu’il porta adolescent sur la scène du Théâtre-Français, pendant la guerre, lorsque la grande tragédienne Madame Segond-Weber jouait le rôle d’Agrippine dans Britannicus, se tenant droite et immobile, déclamant les vers raciniens de sa voix chantante – c’étaient alors ses adieux. Ce souvenir ne quitta jamais Michel Bouquet. Ce fut pour lui la révélation d’un mystère : le théâtre. Jamais ensuite il ne verra plus grande actrice, plus grande maîtrise, plus haute incarnation de la tragédie. Cette chose mystérieuse qu’il avait vue de ses yeux ne cessa, sa vie entière, de l’interroger. Comment tant de présence, de prodige étaient-ils possibles ? Bouquet ne disait guère de mal de ses contemporains, mais l’écouter suffisait à comprendre son passéisme. Au théâtre, rien de notre époque ne le fascinait. Il disait qu’on ne pourrait jamais plus jouer Pirandello comme l’avait joué Charles Dullin. Qu’on ne pourrait jamais plus jouer L’École des femmes comme l’avait jouée Jouvet.

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Dans une interview datant de 2016, Philippe Bilger lui demandait si l’on pouvait dire, aujourd’hui, qu’il n’y avait plus de grands auteurs. Réponse de Bouquet : « Oh non… il y a beaucoup de grands auteurs actuellement, oh la la… Il y a Harold Pinter ! Il y a… Thomas Bernhard… Il y en a une quantité énorme ! » Même pour parler d’aujourd’hui, Bouquet parlait d’hier. Il était un acteur d’autrefois, et comme on faisait autrefois sur scène, il ne parlait pas mais chantait. Sa voix, son phrasé était reconnaissable entre tous. Qui pourrait imiter le jeu de Pierre Niney, de Philippe Torreton ou d’Isabelle Carré ? La chose ne serait pas aisée car rien ne les distingue, rien ne les caractérise si ce n’est le manque de personnalité. Bouquet, Galabru et Serrault s’apparentaient aux acteurs du passé, qui imposaient leur musique, leur poésie, qui inventaient une forme, qui jouaient « plus grand que la vie », tels Raimu, Fresnay, Jouvet et jusqu’aux seconds rôles comme Robert Le Vigan, Noël Roquevert, Julien Carette ou Saturnin Fabre.

Une façon de jouer a disparu à jamais

Qui ose le faire aujourd’hui ? Michel Fau, Fabrice Luchini… et c’est une lutte pour eux ! Et chez les plus jeunes ? Personne. Aujourd’hui, c’est le naturel que l’on recherche, le quotidien. « La vérité n’a rien à voir avec le naturel. Le naturel, c’est ce qui tue complètement l’art ! » disait Bouquet. Lorsqu’on lui demandait si ce ne serait pas désuet de jouer, de nos jours, comme Madame Segond-Weber le faisait en son temps, il répondait : « Oh non… mais non ! Madame Segond-Weber n’est pas désuète, c’est le public qui est désuet. » Qui, désormais, parlera de cette tragédienne et de son public qui, pendant la guerre, lui offrait à la sortie de la Comédie-Française des paniers de légumes en guise de remerciement – avant qu’elle remonte, seule, la rue de Richelieu chargée de ses paquets. Michel Bouquet emporte avec lui Madame Segond-Weber comme il emporte Anouilh, Maurice Escande, Grémillon, Pinter, Dullin, Jouvet et tant d’autres. Il emporte avec lui cette époque du théâtre et du cinéma dont la sincérité, le travail acharné, la passion folle sont aujourd’hui remplacés par l’embourgeoisement, le vedettariat le plus vulgaire et les bons sentiments.

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Michel Bouquet, dans sa pureté, aura eu pour quête et obsession le mystère de l’art, de la grâce, du chef-d’œuvre. Par son travail quotidien, obsessionnel, acharné, et par son génie, il aura atteint le sommet de l’art de l’acteur. Mais pour une autre raison aussi. « Il y a un art de l’interprétation que l’acteur doit défendre, même contre le metteur en scène », affirmait-il. Il savait la nocivité de ce dernier, la place prépondérante et dictatoriale qu’il avait prise dans le monde du théâtre. Il en avait parfois fait les frais. Bouquet disait qu’il ne pouvait être que l’interprète du poète, pas celui du metteur en scène. Il décida un jour d’en finir avec ce dictat et prit la décision de choisir lui-même les metteurs en scène des pièces qu’il jouerait, afin que ceux-ci n’interfèrent pas entre le poète et lui. Bouquet est mort, sa voix raisonne encore. Vivant déjà, elle semblait sortir des cieux ou des enfers. Cet homme n’était pas un homme. C’était une mystérieuse créature envoyée sur terre par les dieux du théâtre pour proférer la parole des poètes. Bon voyage grand Bouquet, et à bientôt.

« Sur les rives de Tibériade » de Rachel

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D.R.

Une grande voix des lettres hébraïques traduite en français aux éditions Arfuyen


Les éditions Arfuyen ont entrepris depuis 2006 de traduire en français les œuvres complètes de la poétesse Rachel (Rahel, en hébreu), dans une traduction de Bernard Grasset. Après Regain (2006) et De loin, suivi de Nébo (2013), c’est aujourd’hui le dernier recueil de son œuvre poétique qui paraît, en édition bilingue comme les précédents, sous le titre Sur les rives de Tibériade.

Chacun en Israël connaît les poèmes de Rahel, qui sont étudiés au lycée et dont beaucoup ont été adaptés par les plus grands artistes israéliens et sont devenus des chansons populaires.

Elle est à juste titre considérée comme une des grandes voix de la poésie hébraïque au vingtième siècle, et comme une des fondatrices de la littérature hébraïque moderne, aux côtés de S. J. Agnon ou de Yossef Haïm Brenner.

Morte à quarante ans

Son traducteur, Bernard Grasset, est issu d’une famille de paysans-vignerons et d’artisans vendéens. Dans la préface au livre, intitulée “Dans le jardin du cœur”, il expose les éléments essentiels de l’art poétique de Rahel, marqué par la lecture de la Bible, et ses thèmes favoris, comme ceux de l’espace et du temps, sa fascination pour la nature et son expérience de la souffrance.

Rahel, qui est “montée” en Israël en 1909 (elle se trouvait en voyage avec sa sœur et a décidé de ne pas retourner dans sa Russie natale), a en effet connu une existence brève et difficile. Atteinte de tuberculose pendant la Première Guerre mondiale, elle en mourra en 1931, à l’âge de quarante ans seulement. Sa vie marquée par l’expérience de la pauvreté, de la maladie et de la souffrance nourrit une poésie qui, note Grasset, “s’élève comme une prière”. Dès son premier poème, qui figure en ouverture du présent recueil, elle déclare :

Pourtant je ne me suis pas révoltée contre le destin,
J’irai avec joie à la rencontre de tout,
Pour tout je rendrai grâce !

Ce poème initial, écrit alors qu’elle est encore jeune fille à Odessa, donne – explique son traducteur – la clef ultime de son œuvre et de sa vie. Effectivement, Rahel a accepté son destin de femme et de poète, et a su écrire, en dépit de la solitude et de la maladie, des vers empreints d’une joie profonde, qui alterne avec la tristesse et avec un sentiment de gratitude.

Le recueil Sur les rives de Tibériade comporte également une série de lettres – dont plusieurs rédigées par Rahel alors qu’elle se trouvait à Toulouse, pour y étudier l’agronomie – et des articles de journal portant sur des sujets divers. Dans un article, Rahel répond à M. Beilinson, qui décrit la vie des pionniers de la Deuxième Alyah comme une existence “sans joie et sans fête…” Rahel, qui fait partie des membres de la Deuxième Alyah, rejette avec force cette description, écrivant notamment :“Se lever tôt le matin, non pour suivre un enseignement ou s’occuper de comptabilité – ce qui est de tradition chez un jeune Juif – mais pour aller dans les champs, au contact qui purifie, renouvelle, élève avec sa terre maternelle, semer et planter, être associé au Saint, Béni soit-Il, dans la création du monde, se reposer le jour du shabbat en compagnie de garçons et de filles épris comme toi de l’antique patrie, croire, rêver et espérer – appellera-t-on cela une vie banale ?

Tragique et espérance

Dans cette réponse pleine d’émotion, on découvre un visage de Rahel que les précédentes traductions de ses poèmes laissaient dans l’ombre, ou ne laissaient qu’entrevoir entre les lignes : celui de la pionnière et de la sioniste ardente, qui a fait le choix difficile et exigeant de l’alyah, de la montée en Israël et qui a donné sa vie au pays d’Israël. Ce n’est pas le moindre intérêt du livre que de compléter ainsi la lecture poétique par celle, plus théorique ou politique, des articles et lettres de Rahel qui permettent au lecteur de faire connaissance avec la femme qui se cache derrière la poétesse. Et quelle femme !

Dans les dernières lignes de sa préface, le traducteur écrit : “La poésie de Rachel est un chant tragique, elle est aussi un chant d’espérance”. Et il ajoute dans une Note sur la traduction : “J’aurais aimé rencontrer Rachel dans sa petite chambre face à la mer à Tel-Aviv, où elle recevait ses amis: qu’aurait-elle pensé de mes traductions, elle qui connaissait si bien le français, les aurait-elle aimées ?” Question à laquelle on ne peut évidemment répondre, mais on nous permettra malgré tout de dire : oui, Bernard Grasset, elle aurait aimé vos traductions et aurait apprécié d’être ainsi, grâce à vous, rendue accessible aux lecteurs de France, pays qu’elle avait connu et aimé, et vous en aurait été reconnaissante, tout comme nous le sommes.

Sur les rives de Tibériade de Rachel (Arfuyen)

Alexis Corbière veut mettre tout le monde «à la niche»

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Le député Alexis Corbière sur Europe 1, 29 avril 2022. D.R.

Sur Europe 1, le député mélenchoniste montre son vrai visage.


Taha Bouhafs est un journaliste militant qui n’a pas hésité, en 2018, à inventer un étudiant gravement blessé par la police devant la fac de Tolbiac, et qui a été condamné en 2021 pour injure publique en raison de l’origine envers Linda Kebbab, policière qu’il avait traitée d’« arabe de service » – M. Bouhafs a fait appel de cette condamnation. Sur Twitter, le 18 février 2019, ce charmant jeune homme s’adresse à Benoît Hamon : « Sale sioniste veut dire sale juif ? Sacré Benoit, c’est bientôt le dîner du CRIF, et t’as pas envie d’être privé de petits fours, je comprends. » Un peu plus tard, il tronque les propos du philosophe Henri Peña-Ruiz pour ne garder qu’un « on a le droit d’être islamophobe » polémique qu’il diffuse sur Twitter. Il fut également un des co-organisateurs de la marche contre « l’islamophobie » du 10 novembre 2019 qui vit tous les députés LFI, des députés communistes (Elsa Faucillon, Ian Brossat, Stéphane Peu) et Yannick Jadot, défiler aux côtés de Marwan Muhammad (ex-dirigeant du CCIF). Entre autres faits d’armes.

A lire aussi, Jean-paul Brighelli: Islamo-gauchisme: comment la société française en est arrivée là

Outrecuidant Pavlenko

Sur Europe 1, le journaliste Dimitri Pavlenko a eu l’outrecuidance de demander au député LFI Alexis Corbière ce qu’il pense de la potentielle investiture sous la bannière de la Nouvelle union populaire de Taha Bouhafs à Venissieux, rappelant au passage que LFI a soutenu la proposition de résolution de Fabien Roussel pour rendre inéligibles les coupables d’incitation à la haine raciale.

Après de gros soupirs d’exaspération, Alexis Corbière monte sur ses grands chevaux et l’entretien devient totalement délirant. Si Dimitri Pavlenko agite le chiffon Bouhafs, c’est qu’il est raciste : « Arrêtez le délit de faciès politique (sic) envers certaines personnes » […] « Vous vous acharnez contre des militants qui ont toujours le même profil, des militants de la jeunesse qui sont d’origine maghrébine. » On connaissait la reductio ad hitlerum, voici la reductio ad racismum. Immédiatement suivie de la reductio ad antijeunismum : « Il a 25 ans, 25 ans ! et vous êtes, vous, journaliste d’Europe 1, en train de me parler de ça ? »

Quand on a 25 ans et qu’on est issu des « quartiers », on a le droit de faire ce qu’on veut. À propos de la tête en carton de Marine Le Pen que le journaliste militant exhibait au bout d’une pique lors d’une manifestation, Alexis Corbière repique à la reductio ad racismum : « C’était métaphorique. […] Tout le monde a le droit de caricaturer sauf un. Et comme par hasard il s’appelle Monsieur Bouhafs ».

Pique métaphorique

Puis, Dimitri Pavlenko ne se laissant pas intimider, le naturel revient au triple galop et M. Corbière montre son vrai visage – le même que celui qu’il avait lorsqu’il avait injurié Stanislas Rigault (président de Génération Z) dans les coulisses de l’émission “Face à Baba” et que sa compagne, Rachel Garrido, avait reproché à ce dernier de « sucer la bite à son chef », geste à l’appui. Les traits se crispent, le geste devient sec et la bouche humide : « Et je dis à toutes les petites hyènes qui sont de sortie, rentrez dans la niche. […] Vos campagnes de calomnie minables – je m’adresse à vous et à travers vous, à ceux qui les mènent – ne nous font pas peur. »

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Dimitri Pavlenko lui demande alors si cela aussi, le traiter de « petite hyène », c’est « métaphorique ». Le député, culotté, lui rétorque que ce n’est pas à lui qu’il parle… Puis, se rendant compte de son dérapage, il présente furtivement ses excuses au journaliste et se lance à nouveau dans un plaidoyer pour la défense d’un Taha Bouhafs accablé par des méchants « sur les réseaux sociaux » à cause de son âge, de son origine maghrébine, de son milieu social, de son engagement.

Deux poids, deux mesures

On reconnait là les manières de l’extrême-gauche. Mais on n’entend guère les médias s’offusquer de ces brusqueries. Imaginons un instant, au hasard, Marine Le Pen ou Éric Zemmour aboyant à un journaliste qui les bouscule : « Et je dis à toutes les petites hyènes qui sont de sortie, rentrez dans la niche. » Nous aurions eu droit alors à des cris d’orfraie, des pétitions, des tribunes d’indignation, des larmes – la démocratie aurait été en danger et le fascisme à nos portes. La presse en aurait fait des tonnes, décrivant les mises à mort des journalistes si l’extrême-droite avait gagné les élections. Bref, la moraline aurait coulé à torrents pendant des jours. Oui, mais… les représentants politiques de ce que les organes de presse les mieux-pensants appellent « la gauche de la gauche » ont le droit, eux, de cracher sur les journalistes. Et même de les menacer. L’extrême-gauche sectaire et vindicative jouit d’une immunité totale – il n’y a pas de « barrage contre l’extrême-gauche », quand bien même celle-ci façonne en ce moment une alliance monstrueuse qui n’est en réalité que la mise à disposition pour LFI d’une chair à canon électorale (NPA, PCF, PS, EELV) lui permettant de conforter son influence islamo-gauchiste. Rien n’y fait, la presse bien-pensante s’écrase. MM. Corbière et Coquerel et Mmes Obono, Autain et Garrido, pour ne nommer que les plus “Enragés” (1) de la bande mélenchoniste, ont trouvé la parade. L’islamophobie, le racisme ou l’anti-jeunisme supposés de leurs interlocuteurs (ou de certains Français) leur servent de réponses à toutes les objections – et refroidissent les journalistes les plus timorés qui ne veulent pas se retrouver taxés des pires tares. Pour les journalistes plus vaillants, comme Dimitri Pavlenko, la menace à peine camouflée est de rigueur. On sent l’esprit robespierriste et la froideur de l’acier flotter au-dessus des studios. Mais la guillotine n’étant plus d’usage, Corbière menace « de la niche » les récalcitrants !

Pour le moment, les potentiels protestataires qui auraient dû s’indigner de tels propos n’ont nul besoin d’être mis à la niche ; ils y sont déjà, enchaînés par des années de reculade et de compromission passive.

Le soir des élections, on entend, au loin, leurs faibles aboiements.

Rien qui puisse effrayer des députés d’extrême-gauche qui aboient plus fort qu’eux et qui, les victoires électorales aidant, finiront bien par les faire taire définitivement…


(1) Ainsi étaient appelés certains révolutionnaires, parmi les plus radicaux, en 1793.

Les fausses notes de Claude Zidi Junior

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Mohamed Belkhir (MB14) © Studio Canal

Le fils du célèbre réalisateur Claude Zidi a choisi de réunir à l’écran l’actrice Michèle Laroque et le rappeur MB14 (de son vrai nom Mohamed Belkhir, révélé en 2016 par l’émission The Voice), dans l’objectif de rapprocher deux univers que tout oppose: le rap et l’opéra…


On passera charitablement sur l’étrange captation d’héritage paternel avec ce « Junior » très américain et un peu dérisoire…

Le premier film du « fils de… » ne restera malheureusement pas dans les mémoires ou alors dans celles du gentil nanar à la française.

Ténor lorgne avec application du côté des « films qui font du bien » devant lesquels on se dit qu’une petite dose d’intranquillité cinématographique ne peut en réalité pas faire de mal. Cette fois,  il s’agit de réconcilier l’opéra et le rap dans une vaste célébration du « tout se vaut » cher à Jack Lang. Déroulant son protocole bienveillant, le cinéaste enchaîne les scènes convenues de découvertes réciproques au cours desquelles les forcément blonds jeunes gens des beaux quartiers côtoient les cheveux bruns de leurs homologues banlieusards.

Ce simplisme social qui envahit tout ne peut que susciter une réaction de rejet de la part d’un spectateur lassé d’écouter le même sermon, sans que jamais, cette fiction télé sur grand écran ne se pose la moindre question formelle.


[Vidéo] Mansplaining #1: Génération trans, sauvons les enfants!

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Jeremy Stubbs nous parle du nouveau numéro de Causeur, disponible à la vente.


Quelle est votre identité de genre? Vous êtes une femme? Vous êtes un homme? Une fille? Un garçon? 
Mauvaise réponse !!
Le concept de sexe biologique appartient au passé avec le système féodal, pauvres paysans ! Les lobbyistes du genre ont monté une campagne pour effacer le sexe biologique du droit et des mœurs au profit de l’identité de genre, qui est entièrement subjectif et fluide. 

Causeur propose un dossier spécial sur la question dans son magazine de mai 

Selon la doctrine fantaisiste de l’identité de genre, un individu peut se sentir masculin ou féminin, passer de l’un à l’autre (transgenre), être les deux à la fois (non binaire), ou n’avoir aucun genre (agenre). À l’école, les enfants seront encouragés à croire qu’ils peuvent choisir leur genre (ou l’absence de genre) et ensuite le modifier, selon leur caprice.

La science objective – finie
Les droits des femmes – finis
La protection des enfants – finie
Leur capacité, demain, à fonder une famille – en danger
Et des personnes dépendantes à vie de drogues dont les effets à long terme sont inconnus et dont les coûts sont pharaoniques…

Et tout cela se passe en douce, derrière notre dos. C’est pour cela que dans le numéro actuel de Causeur, nous poussons un cri d’alarme. Il faut sauver les enfants ! Vous pouvez y lire les témoignages de parents désemparés qui expriment leur détresse. Interviewé, le psychanalyste Jean-Pierre Winter attribue cette folie à l’effacement de l’autorité, surtout paternelle.

Notre numéro 101 est disponible sur le kiosque numérique dans la boutique en ligne, et demain en vente chez le marchand de journaux !

Et je mets à nu tout un système d’ONG, de cabinets d’avocats, d’organismes publics, d’universités, d’hôpitaux, d’entreprises, de politiques et de people au service de ce bouleversement – système financé par un petit nombre de milliardaires. Allons-nous nous laisser faire? Aux États-Unis, des instituteurs essaient déjà d’initier leurs petits élèves à la doctrine du genre. En anglais, on appelle ça « grooming », un mot qui désigne normalement le pédopiègeage. L’hyperbole est forte, mais ils veulent empoisonner les jeunes esprits avant d’empoisonner leur corps.  Allez-vous laisser faire ça? 

Causeur parle aussi de la réélection d’Emmanuel Macron qui, avec bienveillance, veut organiser une réconciliation nationale. Tous les citoyens sont invités au grand dialogue, même ceux qui ont voté Mélenchon – mais pas les pauvres diables qui ont voté Le Pen ou Zemmour…


IVG, une saga américaine

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Une fuite publiée sur le site de Politico laisse croire que la Cour suprême des Etats-Unis se prépare à revenir sur sa décision du 22 janvier 1973 dans la célèbre affaire Roe VS Wade.


En 1968, âgée de 21 ans, Norma McCorvey tombe enceinte. C’est la troisième grossesse de cette jeune Texane depuis ses 16 ans et elle a déjà donné naissance à deux enfants qu’elle a fini par donner en adoption. Des amis lui conseillent de prétendre – de façon tout à fait mensongère – qu’elle a été violée par un groupe de Noirs afin d’obtenir une IVG légale (on ne sait jamais, des fois que la loi du Texas prévoie une telle exception…). Ce plan foireux ne marche pas, la police n’étant pas dupe. Après avoir tenté sans succès de faire une IVG illégale, son médecin lui suggère de consulter un avocat spécialisé dans l’adoption à Dallas qui l’oriente à son tour vers Linda Coffee et Sarah Weddington, deux avocates à la recherche de femmes enceintes souhaitant avorter.

Row v. Wade

Ainsi débute affaire Roe v. Wade (« Jane Roe » était le pseudo de McCorvey et Henry Wade était le procureur du district à Dallas). Il a fallu trois ans de procès avant que l’affaire n’arrive devant la Cour suprême des États-Unis. McCorvey a entretemps accouché et, de nouveau, renoncé à sa maternité. Jusqu’à sa mort, elle est en revanche restée la « mère » de l’une de décisions de justice les plus importantes de l’histoire américaine.

Le 22 janvier 1973, après avoir étudié son cas, la Cour suprême décide (à sept voix contre deux) de juger inconstitutionnelle la loi de l’Etat du Texas qui interdisait l’interruption volontaire de grossesse (IVG), sauf lorsqu’elle est nécessaire pour sauver la vie de la mère.

Les grandes lignes de cette décision de la majorité des juges sont très claires. Le droit à la vie privée, bien qu’il ne soit pas explicitement mentionné dans la Constitution, est protégé par la clause de procédure légale régulière (« due process ») du quatorzième amendement. Voici le texte (section 1 du quatorzième amendement de la Constitution des États-Unis, voté le 9 juillet 1868) : « Toute personne née ou naturalisée aux États-Unis, et soumise à leur juridiction, est citoyen des États-Unis et de l’État dans lequel elle réside. Aucun État ne fera ou n’appliquera de lois qui restreindraient les privilèges ou les immunités des citoyens des États-Unis ; ne privera une personne de sa vie, de sa liberté ou de ses biens sans procédure légale régulière ; ni ne refusera à quiconque relevant de sa juridiction, l’égale protection des lois ».

Selon la majorité des juges de la Cour suprême, ce droit est suffisamment large pour englober la décision d’une femme d’interrompre ou non sa grossesse. En conséquence, toute loi pénale sur l’IVG qui ne prendrait pas en compte le stade de la grossesse et des intérêts autres que la seule vie de la mère est jugée comme une violation de la procédure régulière et donc du quatorzième amendement.

Ce droit à l’IVG est dès lors considéré comme « fondamental » et ne peut donc être réglementé que sur la base d’un intérêt « impérieux » d’un Etat. Et la Cour reconnait aux Etats deux intérêts « importants et légitimes » : le premier étant de protéger la santé de la mère, le second de protéger la vie (ou la vie potentielle) du fœtus.

La grossesse des femmes divisée en trois périodes

Cependant, ni l’un ni l’autre ne peut être considéré comme « impérieux » pendant toute la durée de la grossesse, car chacun évolue avec l’enfant à naître. Ces intérêts sont séparés et distincts et prennent de l’ampleur à mesure que le terme de la grossesse approche. A certains moments donnés au cours de la grossesse, chacun de ces intérêts devient impérieux de manière à justifier l’intervention de l’Etat. La Cour suprême a ainsi divisé la grossesse en trois périodes.     

Au cours du premier trimestre de la grossesse, aucun des deux intérêts n’est suffisamment impérieux pour justifier une interférence quelconque avec la décision de la femme et de son médecin. Les appelants ont renvoyé la Cour à des données médicales indiquant que les taux de mortalité des femmes subissant des IVG précoces, là où l’IVG est légale, « semblent être aussi bas ou plus bas que les taux pour un accouchement normal ». Ainsi, l’intérêt de l’Etat à protéger la santé de la mère (très faiblement menacée) n’est pas impérieux pendant le premier trimestre. Puisque l’intérêt de protéger le fœtus n’est pas non plus impérieux, pendant le premier trimestre, l’Etat ne peut ni interdire une IVG ni réglementer les conditions dans lesquelles il est pratiqué.

Lorsqu’on entre dans le deuxième trimestre, l’intérêt de protéger le fœtus reste toujours moins qu’impérieux. Cependant, à ce stade, les risques que représente l’IVG pour la santé de la mère commencent à dépasser ceux de l’accouchement. Il s’ensuit qu’à partir de ce moment, un Etat peut réglementer la procédure d’IVG dans la mesure où la réglementation est raisonnablement liée à la préservation et à la protection de la santé maternelle, sans pour autant l’interdire.

Enfin, pendant le troisième trimestre, au moment où le fœtus devient « viable », le protéger devient impérieux. À partir de ce moment, un Etat peut interdire les IVG sauf lorsqu’ils sont nécessaires pour protéger la vie ou la santé de la mère.

Invariants américains

En introduisant la logique « semestrielle » et les intérêts de la mère et de son embryon-fœtus, la Cour suprême a ainsi donné la « clé » de son raisonnement. Les critiques sur ce raisonnement n’ont pas tardé. Pour ce qui concerne la pertinence du quatorzième amendement, il a été rappelé que des lois réglementant l’interruption volontaire de grossesse existaient dans certains états de l’Union depuis les années 1820 sans que l’adoption du quatorzième amendement ne les rende inconstitutionnelles pendant plus d’un siècle (entre 1868 et 1973). Et, bien entendu, la question la plus épineuse de toutes reste celle du moment exact où la vie commence.  

Cependant, aujourd’hui comme en 1972-1973, la question de l’IVG aux Etats-Unis est politique tout autant que morale ou juridique. La décision de 1973 est considérée comme un évènement important dans l’évolution de l’activisme judiciaire, une vision plutôt maximaliste de la fonction du juge constitutionnel, le mettant en conflit encore plus direct avec le législateur car il s’agit de le remplacer, d’aller là où il ne voulait ou ne pouvait pas aller, et non plus se satisfaire de le compléter ou l’interpréter selon ses intentions présumées.

Il est également intéressant de noter que les nouveaux droits accordés par la Cour suprême (comme la contraception et les droits des homosexuels, qui sont aussi fondés sur ce même socle constitutionnel) émanent de ce quatorzième amendement. Avec sa son aîné, le treizième amendement, et sa cadette le quinzième amendement, adoptés entre 1865 et 1870, ce sont « les amendements de la Reconstruction » ou de la guerre civile, destinés à garantir la liberté des anciens esclaves, à leur accorder certains droits civils et à les protéger de la discrimination (et avec eux, tous les citoyens des États-Unis).

Cependant, ces amendements ont été brimés et érodés par les lois des etats et les décisions successives des tribunaux fédéraux tout au long dès les années 1880-1960. Quant à la Civil Rights Act votée en 1964, c’est une véritable révolution judiciaire et législative qui, comme nous venons le voir, a ouvert la voie à bien d’autres évolutions. Et qui fracture la société américaine sur des lignes intéressantes. Selon un sondage de la Pew Institute de mars 2021, 34% des Américains affirment que dans la plupart des cas – mais pas tous – l’IVG devrait être légale et 25% pensent qu’elle devrait être légale dans tous les cas. 26% pensent que dans la plupart des cas elle devrait être illégale et 13% qu’elle doit être toujours illégale. Mais, à y regarder de plus près, environ trois quarts des évangéliques blancs (77%) pensent que l’IVG devrait être illégal dans tous ou la plupart des cas. Et ils sont les plus nombreux dans les Etats emblématique de la Confédération (1861-1865) et le Sud profond (Georgie, Kentucky, Tennessee, Alabama, Mississipi, Virginie. Les causes évoluent mais les lignes de fractures changent peu.

Quant à Norma McCorvey, disparue en 2017, elle n’a cessé jusqu’à sa dernière heure, de changer de version et d’opinion. On ne saura probablement jamais ce qu’elle a vraiment pensé de toute cette affaire. Dans le fond, cela n’a pas grande importance. Et il parait même juste que cette décision de justice célèbre ne porte pas son vrai nom.