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La faucille et la burqa

La faucille et la burqa
Taha Bouhafs et Jean-Luc Mélenchon © Capture écran youtube / Regards et ROMUALD MEIGNEUX/SIPA

L’éditorial de mai d’Elisabeth Lévy


À voir les Insoumis se pavaner sur les plateaux au lendemain de la victoire d’Emmanuel Macron, on aurait dit qu’ils venaient de gagner l’élection présidentielle. Que ceux qui roupillent depuis le 10 avril se rassurent : il n’en est rien. Cependant le triomphalisme des mélenchonistes n’est pas dénué de fondement. Comme le déclarait le politologue Gérard Grunberg à nos confrères d’Atlantico, « LFI sera le vaisseau amiral d’une flotte qui n’a qu’un bateau ». Et Mélenchon pourra claironner : « La Gauche, c’est moi ! »

Chapeau l’artiste ! Ça lui aura pris plusieurs années, mais en bon disciple de Mitterrand, Jean-Luc Mélenchon a plumé la volaille socialiste. Les derniers caciques qui n’ont pas encore rallié la Macronie ont protesté, mais le spectacle de la jeune garde du PS se prosternant devant la puissance, en jetant par-dessus bord les « valeurs de la République » avec lesquelles elle nous tympanisait quelques jours plus tôt. Au moment où nous bouclons, il n’y avait pas de « points de désaccord insurmontables » pour une union aux législatives, déclarait-on des deux côtés. Ceux qui ne sont pas contents n’ont qu’à partir, ajoutait Olivier Faure. Sauf qu’un demi-PS ne sera même pas une force d’appoint.

Notre cher Goldnadel a donc quelques raisons d’enrager : si on a mobilisé toutes les ressources de la moraline pour dénoncer le retour de la bête immonde sous les traits souriants de Marine Le Pen, nul ou presque ne s’est offusqué du retour en force de l’extrême gauche. Comme si cette famille politique, dont les plus anciens ont défilé dans leur jeunesse aux cris de « Marx, Engels, Lénine Staline Mao ! », n’avait pas, elle aussi, quelques heures sombres accrochées à ses basques. Imaginons les cris d’orfraie de Saint-Germain-des-Prés si Christian Jacob décidait de négocier une alliance avec le RN ou Reconquête !

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La gauche est donc dominée par un parti qui n’a jamais gouverné et dont on peut espérer qu’il ne sera pas de sitôt en capacité de le faire. Encore qu’à regarder ses scores chez les jeunes (36 % chez les 18-24 ans, 30 % chez les 25-34 ans), on peut s’inquiéter. « La jeunesse est un naufrage », écrit Muray. Heureusement, ça ne dure pas.

Chez les vieux briscards en mal de cause, c’est l’extase. Ségolène Royal a vu la vierge. Ceux qui, depuis vingt ans, n’ont connu que des défaites célèbrent la naissance d’une nouvelle gauche. Sauf qu’elle n’est pas si nouvelle que ça. En réalité, LFI actualise les recommandations de Terra Nova, boîte à idées qui a connu son heure de gloire en 2011, en théorisant l’abandon par la gauche de la classe ouvrière old school – comme dit Michel Onfray. Dans une note devenue célèbre, le think tank recommandait au PS de se tourner vers un nouvel électorat urbain comprenant « les diplômés », « les jeunes », « les minorités des quartiers populaires » et « les femmes », réunis par « des valeurs culturelles, progressistes ». En clair, il s’agissait d’envoyer au diable les classes populaires de souche, trop rétives aux beautés de l’immigration de masse et du multiculturalisme, pour inventer une nouvelle majorité constituée par l’alliance des bobos et des immigrés, érigés en prolétariat de substitution. Ce qui fut fait.

Mélenchon ne fait qu’adapter cette idée au goût du jour : ce n’est plus aux immigrés qu’il s’adresse, mais aux musulmans, dont il flatte la fibre victimaire en se présentant comme un rempart contre l’islamophobie. De la défense du voile à la dénonciation obsessionnelle des violences policières, cet ancien laïcard n’a cessé de caresser dans le sens du poil la jeunesse islamisée des quartiers. Ce clientélisme, encouragé par des imams, a payé : 69 % des musulmans lui ont accordé leur suffrage contre 37 % en 2017. Et ils représentent une partie non négligeable du « vote populaire » pour Mélenchon. Pour sa part, la militante indigéniste Houria Bouteldja le présente comme un « butin de guerre »…

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Cette gauche prétendument nouvelle ne fait donc que reconduire, en la sophistiquant, la stratégie qui a conduit l’ancienne dans le mur. Non seulement, elle prend la responsabilité de décourager l’intégration et d’encourager la sécession islamiste, mais elle proclame son mépris pour les « gens ordinaires », comme disait Orwell. Ceux-ci n’ont rien contre les musulmans, mais beaucoup contre l’islamisation de l’espace public. Ils veulent bien considérer tous les Français, d’où qu’ils viennent, comme leurs frères, à condition qu’on respecte leur besoin de se sentir chez eux. Et ils votent Le Pen. À l’époque de Terra Nova, Macron n’existait pas. Le PS pouvait imaginer de se passer des classes populaires pour devenir le parti de la bourgeoisie branchée. Aujourd’hui, la place est occupée. La gauche sans le peuple, voire contre le peuple, n’a pas d’avenir. À l’arrivée, le peuple se passera de la gauche. Et le pays aussi.

Mai 2022 - Causeur #101

Article extrait du Magazine Causeur


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Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle est chroniqueuse sur CNews, Sud Radio... Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "Les rien-pensants" (Cerf), est sorti en 2017.

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