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Beaubourg: on ferme (encore) !

Le centre Pompidou ferme ses portes pour au moins cinq ans de travaux. Cet énième chantier s’annonce pharaonique tant le bâtiment de Renzo Piano vieillit mal. Derrière ses façades de verre et d’acier se cache une institution mal gérée, boudée par les visiteurs et dont le bilan culturel est discutable.


Le centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, autrement dit « Beaubourg », entame une longue période de travaux. Cette fermeture a été l’occasion de célébrer un bilan jugé mirifique par une fête grandiose avec feu d’artifice. Il n’est pourtant pas certain qu’il y ait matière à pavoiser : l’institution qui incarne le centralisme culturel est un gouffre financier, elle s’acharne à imposer un art contemporain officiel et sa fréquentation est en chute libre.

Une utopie graphique transposée en bâtiment

Beaubourg, c’est d’abord un édifice inauguré en 1977. L’œuvre de Renzo Piano et Richard Rogers, et surtout de l’ingénieur Peter Rice, s’inscrit dans un courant de pensée porté par la revue anglaise Archigram. Dans la tradition des Piranèse, on y imagine des architectures utopiques, nourries de science-fiction et de pop art. Des villes nomades suspendues à des montgolfières voguent au-dessus de raffineries proliférantes. Cet imaginaire graphique devient réalité à Beaubourg avec d’inédites fantaisies décoratives à base de tuyauteries multicolores.

Les utopies ne vieillissent pas toujours bien. D’abord, les aspects techniques, sans doute traités imprudemment à l’époque, nécessitent des cascades de rénovations. Ensuite, comment ne pas remarquer que cette architecture prétendant incarner le progrès est restée sans suite ? Même ses créateurs ont abandonné cette veine, comme on peut l’observer à la « Cité judiciaire », le nouveau palais de justice de Paris[1]. Il y a aussi le refus assumé d’intégration dans la ville, question toujours discutée. Signalons enfin que Beaubourg demande à être classé prématurément monument historique, mais est-ce une priorité alors que la tour Eiffel ne l’est toujours pas ?

Un dinosaure parisien hors de contrôle

Le centre Pompidou est un établissement public employant plus de 1 000 salariés et doté d’un budget annuel de 130 millions d’euros. Concentrer à Paris des moyens aussi considérables (à l’échelle de la création plastique) a désespéré nombre de partisans de la décentralisation.

Ayant perdu les deux tiers de sa fréquentation initiale, Beaubourg attire environ 2,5 millions de visiteurs par an[2], soit deux fois moins que le musée d’Orsay. Le public, peu attiré par les collections permanentes, vient principalement (aux deux tiers) voir les expositions temporaires, notamment celles ayant pour thème des célébrités (Dali, Magritte, Jeff Koons, etc.). L’institution a beau multiplier les accroches ludiques, colorées, voire subversives, ou encore se mettre à la remorque des grandes idées militantes dans l’air du temps, en règle générale elle ne passionne guère les foules. Les tickets d’entrée n’apportent que 10 % des recettes (60 % pour Orsay). Autre souci : le centre aspire à un rayonnement international, mais comme le regrette la Cour des comptes, « le visitorat du Centre Pompidou demeure majoritairement français, et de surcroît francilien[3] ». À ceci s’ajoutent nombre de dysfonctionnements pointés par la Cour : tutelle ministérielle « insuffisante », archaïsmes administratifs, attributions de primes « sans bases réglementaires », pot de départ à 74 000 euros, etc.

Aussi cher que Notre-Dame

Le centre a déjà dû fermer deux ans pour travaux en 1997. Cette fois, au moins cinq années seront nécessaires. Aux impératifs techniques (amiante, sécurité, etc.) s’ajoutent de nouvelles idées d’équipements culturels et surtout la construction d’un grand site à Massy. En outre, la « marque Beaubourg » entend se démultiplier à travers le monde. Aux 600 millions d’euros prévus s’additionneront les pertes de recettes et des dérapages déjà annoncés. La facture dépassera probablement celle de Notre-Dame (700 millions). Mais contrairement à ce qui s’est passé pour la cathédrale, c’est le contribuable qui paiera.

Extension du domaine de l’art contemporain officiel

« Navire amiral » de l’art dit contemporain en France, Beaubourg s’efforce tout bonnement de faire prévaloir son idéologie à travers la construction d’un grand récit. Ainsi est-il organisé dès son ouverture une série de méga-expositions dont l’objet est de réécrire l’histoire mondiale de l’art français : « Paris-New York »(1977),« Paris-Berlin » (1978), « Paris-Moscou » (1979), « Paris-Paris » (1981). La suite s’inscrit dans ce sillage. Prenons l’exemple de « Paris-Moscou[4] ». Beaubourg missionne alors des équipes pour trouver des créateurs oubliés permettant de construire le récit souhaité, en occultant ou discréditant les autres, citons notamment Nesterov, les frères Tkachev et Deïneka. Accepterait-on d’être privé des films d’Eisenstein ou de la musique de Chostakovitch ?

Les collections permanentes, encore visibles récemment, témoignent de la continuité de cette ligne. L’accrochage y est présenté comme « une référence pour chacun des grands mouvements artistiques des xxe et xxie siècles ». Or, on n’y montre que les courants modernes et contemporains. Une confusion est entretenue entre l’histoire de l’art du xxe siècle – très diverse – et celle de la filiation moderne-contemporaine, jugée seule valable. C’est au point que beaucoup de gens n’imaginent aucune différence entre ces deux notions.

Nombre de collectionneurs débutants sont guidés par leur plaisir. Une association, l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français), se donne pour ambition de les faire progresser avec l’aide des curateurs de Beaubourg. Ces derniers, omniprésents, prodiguent des conseils, accompagnent des visites, rencontres, voyages, et remettent le prix Marcel-Duchamp. Au total, ce sont 300 grands collectionneurs français qui sont tombés peu ou prou dans l’orbite de Beaubourg.

Certains opposants, comme le blogueur « Nicole Esterolle », demandent un moratoire sur ce genre d’interventions de l’État qui perturbe gravement l’écosystème de la création en France. On pourrait a minima exiger du service public plus de neutralité et de respect de la diversité des opinions artistiques.


[1] Renzo Piano,2017.

[2] Hors bibliothèque hébergée.

[3] « La gestion du centre national d’art et de culture Georges-Pompidou »,Cour des comptes, 2024.

[4] Voir Causeur, n° 67, avril 2019.

L’atlas Cellarius, un objet céleste


Andreas Cellarius (1596-1665), originaire du palatinat rhénan, fut jusqu’à sa mort, à l’âge de 70 ans, recteur de l’école de latin de Hoorn, au nord-est de l’actuelle Hollande septentrionale. La Guerre de Trente ans le voit, semblerait-il, en quête de fortune dans les Pays-Bas protestants, à Amsterdam et ailleurs… Ingénieur militaire avant d’être maître d’école, il est aussi mathématicien. Il écrit des ouvrages savants sur les fortifications, mais son chef d’œuvre reste sans conteste l’Harmonia macrosima, atlas publié en 1660 par les soins d’un certain Johannes Janssonius, mais sur lequel il travaillait depuis 1647. L’opus magnus qui a fait la gloire de Cellarius présente des gravures des systèmes cosmologiques, corpus unique, d’une singularité sans exemple. Et pourtant, celui qui reste l’un des plus grands cartographes de tous les temps n’a même pas de tombe identifiable, pas plus qu’il n’a de monument pour commémorer sa mémoire à Hoorn. Cellarius aura tout de même donné son nom à l’astéroïde 12618 : consolation tardive.

Ainsi, entouré de mystère, cet illustre inconnu – demandez donc autour de vous qui est Andreas Cellarius – demeure-t-il tout de même l’auteur de la plus fantastique compilation des connaissances astrologiques au sortir de la Renaissance ! Outre les nombreux textes, le volume, enrichi de diagrammes sur les cartes célestes et les systèmes du monde, constitue pour nous la plus spectaculaire illustration existante, de l’histoire de l’astronomie.

A lire aussi: Georges Rodenbach: quand le chagrin se reflète dans le paysage

Introduit et richement commenté par Robert van Gent, émérite historien de l’astronomie, d’une extraordinaire érudition, cette cartographie du cosmos mérite d’être approchée en grand format, en sorte que l’œil en apprécie le détail. C’est à quoi nous convie à présent Taschen, éditeur allemand dès longtemps versé, non sans une certaine prédilection, dans le XXL pesant son poids… et son prix ! Le volume était paru en 2007. Voilà donc réédité sous ses auspices, à la veille de ce Noël 2025, dans un très beau papier mat, l’impérissable Harmonia macrosima. A l’aube de la conquête interstellaire que notre troisième millénaire met en œuvre, sinon tout à fait dans la réalité, à tout le moins par le vecteur de la SF, le livre donne, par comparaison, la mesure de la « carte du ciel » telle qu’elle était envisagée sous Ptolémée, lequel voit encore le monde tourner autour de la Terre, jusqu’à Copernic selon qui notre planète tourne définitivement autour sur soleil… Au croisement de l’imaginaire le plus débridé avec ce qui s’affirmait alors pour un travail scientifique, ces planches au chromatisme vif, chargées de chérubins et d’effigies, ensemencées de flores, emplies de toute une faune aquatique ou terrestre, tracées d’un dessin de haute tenue, plaquées de géométries impeccables, se signalent par une étrangeté qui, décidément, porte à la rêverie sur le fameux silence éternel de ces espaces infinis. Sans le moindre effroi, il faut donc bourse délier, et se féliciter d’une telle réédition : à l’évidence, elle s’impose au pied du sapin.          

A lire : Cellarius, Harmonia macrosima. Textes de Robert van Gent. 248p, beau livre, format XXL. Edition trilingue français, anglais, allemand. Taschen, 2025.

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Anne Martelle sous la lumière de Turner

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Coupe de crémant de Loire à la main, ma Sauvageonne baguenaudait de toile en toile, des marines pour la plupart. Je l’observais ; elle contemplait les jolies toiles d’Anne Martelle qui exposait le temps d’un week-end, à la galerie de la Dodane, à Amiens. (Il s’agissait de sa huitième exposition ; elle est restée cinq ans sans peindre car elle était trop prise par son travail). Oui, j’observais mon ébouriffée, gracieuse, élégante, sensuelle et féline, petite panthère blonde, attentive, passionnée par le moindre détail, elle, peintre dans l’âme. Elle devait avoir envie de toucher, mais, bien élevée, s’abstenait ; toucher pour découvrir la texture, la peinture, la toile. C’est beau de voir son amour qui ne pense plus à vous, captivée par une expression qui est aussi la sienne. Je savais qu’elle viendrait me retrouver dès que j’approcherais Anne pour lui poser quelques questions. Car, cette fois, ce n’était pas ma Sauvageonne qui m’avait convié à l’exposition, mais bien moi. En effet, je connais l’artiste depuis de nombreuses années. Après des études de droit, elle a travaillé pour Radio France Picardie (aujourd’hui Ici Picardie) ; c’est là que nous nous sommes rencontrés. Mais c’est surtout au sein de la librairie familiale où elle a œuvré à partir des années 90, que nous sommes devenus amis. (Elle avait l’amabilité de m’inviter à donner une conférence-débat au sein de la librairie Martelle dès que je publiais un nouveau livre). Ensuite, elle s’investit au sein du Syndicat de la librairie française dont elle assura la présidence de 2020 à 2024. Mais c’est l’art qui la taraudait.

A lire aussi: Caisse qu’il dessine?

En 2002, elle avait rejoint l’atelier de Bruno Lebel (Premier Grand prix de Rome de sculpture) à La Chaussée-Tirancourt où elle travailla jusqu’à la disparition du regretté enseignant. « Bruno Lebel ne donnait pas de cours ; il donnait des conseils », explique-t-elle. « En revanche, il nous disait de lui proposer quelque chose, de lui faire voir un de nos tableaux. Il était capable de nous dire, sur deux centimètres carré de la toile : « Voyez, là il se passe quelque chose. » A partir de ces deux centimètres carrés, on parvenait à travailler et à grandir. » Ses thèmes de prédilection ? La mer et l’eau. « J’ai des racines bretonnes très ancrées. Le Morbihan ; la Bretagne de la mer », précise-t-elle. « L’eau est toujours présente dans mon histoire. Ici, en Picardie, j’ai décidé de m’intéresser aux marais. Tout ce qui a trait à l’eau et ce qui se passe autour. Je ne fais jamais de portraits et si je dessinais une personne, je pense qu’elle serait de dos. Le portrait est très figuratif, très personnel. Je préfère suggérer. Je peins et je veux que chaque personne puisse lire ce qu’elle veut dans mon tableau. Sur une toile, j’ai peint deux petits personnages qui regardent la mer, mais on ne voit pas leurs visages. Je trouve que c’est plus facile pour le spectateur de rentrer dans le tableau. Et de se dire : « Tiens, ça peut être moi avec mon amoureux ou mon amoureuse. Ou mes enfants. » Elle qualifie joliment son style de contemplatif, un genre qui n’existe pas. Son peintre préféré ? Turner, « car il y a beaucoup de lumière dans ses œuvres. Dans la présente exposition, certains de mes tableaux sont assez figuratifs, mais je travaille plus souvent sur l’abstraction nourrie de lumière. J’ai découvert Turner quand j’avais quinze ans ; je l’ai toujours eu dans ma tête. Je pleure devant une toile de Turner ! On est aspiré par la lumière. Turner était extraordinaire ; il ne vernissait pas ses toiles car il était capable, lors des accrochages, de retoucher ses œuvres. Il existe une photo où on le voit muni d’une grande perche équipée d’un pinceau ; il est en train de remettre une couche à un endroit précis. » Ses pistes de travail ? Peindre à partir des petits personnages qui tournent le dos. Un beau projet original.

Un Noël avec Aldo et Jean-Paul

Monsieur Nostalgie réinvente le conte philosophique de Noël en imaginant une conversation entre Aldo Maccione qui vient de fêter ses 90 ans et Jean-Paul Belmondo disparu, il y a maintenant quatre ans. En ce dernier dimanche avant le 25 décembre, les deux amis parlent de la permanence du style et des aléas de l’existence. Tous les mots échangés proviennent strictement des dialogues de leurs plus grands films


Jean-Paul Belmondo :
« Tu vas changer de costard parce que les rayures avec les rayures, ça va pas du tout ! »

Aldo Maccione :
« Ça c’est le style, ça c’est la classe »

Jean-Paul :
« Parler pour parler… »

Aldo :
« Ça, c’est marrant »

Jean-Paul :
« J’arrive pas du tout à vous situer »

Aldo :
« Un homme, ça se voit de haut en bas, je suis là maintenant, c’est fini les échantillons »

Jean-Paul :
« J’essaye de poser des principes philosophiques et tu ramènes tout à ta petite personne »

A lire aussi, Pascal Louvrier: Sacha Guitry, le triomphe de l’esprit français

Aldo :
« Vive les femmes ! Vive l’amour ! Vive la danse ! »

Jean-Paul :
« Les manières se perdent… »

Aldo :
« Un jour je rencontre une belle milliardaire et elle tombe amoureuse de moi et me suppliera à genoux de l’épouser »

Jean-Paul :
« J’ai horreur des goujats »

Aldo :
« J’arrive plus à dormir »

Jean-Paul :
« Avec toi, on peut pas avoir de conversation, t’as jamais d’idées, toujours des sentiments »

Aldo :
« Comment me trouves-tu ? Je ne plais plus aux femmes »

Jean-Paul :
« C’est pas le bon système. Mais si je vais t’expliquer, assieds-toi mon grand »

Aldo :
« J’ai envie de rien, tu comprends ? »

Jean-Paul :
« Ça devient de plus en plus difficile de se vautrer dans la boue sexuelle »

Aldo :
« On est démodés »

Jean-Paul :
« Moi aussi, j’ai longtemps été seul, j’ai eu une jeunesse atroce dont j’aime mieux pas parler »

A relire, du même auteur: Jean-Paul Belmondo et moi (1/8)

Aldo :
« Je pense que l’avenir est catastrophique mais je ne suis pas inquiète »

Jean-Paul :
« Je vais quitter Paris, je vais aller en Auvergne, peut-être dans l’Est ? »

Aldo :
« Tu sais que tu es mon acteur préféré »

Jean-Paul :
« J’ai ce qu’ils appellent l’avantage de la surprise »

Aldo :
« Qu’est-ce qu’il est con ! »

Monsieur Nostalgie

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Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo

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Dialogues tirés de :

L’aventure, c’est l’aventure

Plus beau que moi, tu meurs

Pierrot le fou

Le Professionnel

Je suis timide mais je me soigne

Peur sur la ville

Pizzaiolo et Mozzarel

Le bourreau des cœurs

Un singe en hiver

Aldo et Junior

Tendre voyou

Le dragueur classe

Itinéraire d’un enfant gâté

Abdellatif Kechiche: mal aimé, je suis le mal aimé…

Abdellatif Kechiche est-il en train de pâtir d’une sorte de cancel culture?


Mektoub, My Love: Canto Due, défendu par quelques organes de presse, et aimé de ceux qui vont le voir, ne conquiert pas de nombreux spectateurs, 33611 entrées France quinze jours après sa sortie le 3 décembre. Son insuccès tient à un ensemble de facteurs : un cinéma très contemplatif, une diffusion restreinte et une réception critique polémique. S’y ajoute le boycott politique d’une partie du public sensible aux arguments de la gauche progressiste et des féministes après le scandale intervenu à l’issue de la projection Intermezzo à Cannes en mai 2019 – le choc lors de la séquence du cunnilingus explicite, les problèmes avec certains acteurs… – qui accusent Abdellatif Kechiche d’avoir un regard voyeuriste, un imaginaire rétréci au male gaze et d’être un tyran sur les tournages…

Contre les vents contraires

Mektoub My Love:Canto Due, le plus beau film de l’année, un chef-d’œuvre absolu – revient, intact et transfiguré, rappelant avec une évidence que Kechiche demeure — envers et contre tout — l’un des grands cinéastes du réel, de la jeunesse, de la sensualité, du temps. Sans aucun doute, le plus grand cinéaste français contemporain vivant.

Il existe des œuvres dont la naissance relève du paradoxe, des films qui adviennent contre le monde, à rebours des vents contraires, comme rescapés d’une tempête violente. Mektoub My Love: Canto Due appartient à cette catégorie secrète, celle des films qui auraient pu ne pas exister et qui pourtant surgissent blessés mais vaillants et debout. Il vient de cette obscurité où le cinéma chancelle: accusations injustes, abandons, soupçons infamants, polémiques en cascade, ruine professionnelle, solitude, accident de santé. Il vient surtout de cette nuit inachevée qu’est Mektoub: Intermezzo, œuvre fantôme que j’espère nous pourrons voir un jour.

Au seuil du tragique

Passe, oiseau passe, et apprends-moi à passer. Cette phrase de Pessoa, mélancolique et ténue, qui ouvre Mektoub My Love: Canto Due, contient déjà le basculement intime du film. Elle rompt avec les vertus hédonistes qui baignaient Canto Uno, ce premier mouvement brûlant dédié à la lumière divine et à l’été éternel. Ici, dès l’épigraphe, souffle autre chose : une inquiétude, une fragilité, une demande adressée au passage du temps, comme si le cinéma lui-même implorait d’apprendre à laisser filer la jeunesse, la beauté, l’innocence. Cette phrase n’est pas un simple seuil : elle est le ton fondamental du film, celui qui dans une dimension touchant au tragique, scelle le destin (mektoub).

La lumière de Sète en septembre

On retrouve Sète, au mois de septembre 1994. La ville n’est plus seulement cette scène solaire où s’épanouissaient les corps et les désirs ; elle est aussi, désormais, une ligne d’horizon qui se voile, dans le monde géographique et social de Pagnol — même lumière, mêmes odeurs chaudes, mêmes paysages familiers : ville, fermes, chemins de campagne, plages, restaurant populaire — mais où la joie semble fêlée.

Le soleil de Canto Uno était éclatant ; ici, il se couche et dans le crépuscule surgit soudain le réel tragique. Cette lumière inclinée donne au film une sensualité plus grave, plus tendre, presque déchirante.

Perte de l’innocence

Kechiche filme ses personnages avec une sensualité brulante comme Pialat filmait les jeunes de Passe ton bac d’abord : frontalement, sans fard, dans ce naturalisme nerveux, abrupt, qui sait faire jaillir la vérité d’un geste, d’une lassitude, d’un regard mal assuré. Le montage, vif et sec, sert cette recherche de vérité brute, tandis que les mouvements de caméra portée enveloppent les corps d’une lumière qui les magnifie.

Amin, dans ce paysage, devient le vecteur sensible de cette métamorphose. Sa perte d’innocence est une initiation classique : douce, lente, puis brusque, comme un glissement du monde solaire vers un monde crépusculaire. Tout ce qui l’entourait dans Canto Uno — les fêtes, les amitiés, les promesses — se charge ici d’ambivalences, de menaces feutrées, de désirs contrariés.

Effet de miroir

L’effet de miroir est splendide : les plans inauguraux du premier film, où il se rendait à vélo chez Ophélie dans une lumière vibrante, sont rejoués ici en sens inverse. Amin n’arrive plus, il part. Il quitte Ophélie, il quitte peut-être une forme d’innocence, et la lumière éclatante d’autrefois s’efface peu à peu dans un crépuscule qui virera bientôt à la nuit. La fugue de Bach, motif qui ouvrait le premier volet dans un élan de plénitude, retentit à nouveau, mais sa tonalité a changé : elle porte la fatalité, l’avancée du mektoub, le destin qui se referme.

Cette inversion n’est pas un geste formel isolé : elle structure tout le film. À l’agnelage quasi miraculeux de Canto Uno répond dans Canto Due une épidémie de gale décimant les animaux dans la ferme familiale. Ce n’est plus la naissance, mais la maladie ; non plus l’élan vital, mais l’ombre qui gagne. De même, le présent hédoniste n’est plus un territoire libre : il se charge de récits à venir, d’avenirs menaçants. Il y a l’avortement d’Ophélie qui se profile à Paris, parcours douloureux qui ronge déjà la sensualité diffuse du film ; il y a le retour imminent de Clément, fiancé militaire, dont l’ombre se projette sur les conversations, les hésitations, les peurs.

Une mise en scène charnelle et gracieuse

La mise en scène, d’une sensualité charnelle, atteint ici une grâce rare. Kechiche filme ses acteurs comme des présences uniques, irremplaçables, magnifiées par la lumière sétoise. Shaïn Boumedine incarne Amin avec cette douceur têtue qui fait de lui un témoin silencieux, un réceptacle, un seuil. Ophélie Bau, bouleversante, irradie toujours un mélange de force, de fragilité et de mystère. Salim Kechiouche, insolent, nerveux, donne au film une tension électrique.

Les Patterson : une irruption bouleversante

Le monde d’Amin et de sa famille et de ses amies est bouleversé par l’arrivée des Patterson : Jack (Andre Jacobs, juste et noble) avec son élégance lointaine, presque romanesque est pathétique ; et Jessica Patterson (impeccable Jessica Pennington) est sidérante, fulgurante. Elle occupe l’espace comme si la caméra l’avait toujours attendue : sa présence est une évidence, son corps filmé par Kechiche respire une sensualité douce, lumineuse. Parlant sans cesse, mangeant, buvant et fumant avec une intense boulimie, elle traverse les plans avec une assurance et une aisance naturelle. Elle est peut-être l’incarnation même du film : beauté qui illumine, menacée par le passage du temps.

Lumière et crépuscule

Car la force de Canto Due est d’être un film double : lumineux et crépusculaire, sensuel et mélancolique, hédoniste et inquiet. Kechiche parvient à unir ces contraires dans un mouvement de cinéma presque miraculeux. L’œuvre parle du désir, d’amitié, de l’insouciance et de l’innocence de la jeunesse mais aussi de sa fuite. Chaque personnage est filmé avec amour, avec sensualité, avec un tact infini. La caméra caresse les silhouettes, suit les épaules, effleure les regards.

L’œuvre rescapée et miraculeuse

Au terme de ce long processus, Canto Due apparaît comme un geste de clôture, un adieu doux-amer. Le film n’achève pas seulement une trilogie sétoise : il la transfigure. Il réconcilie ce qui était divisé, il rassemble ce qui était éparpillé, il magnifie même les fantômes du tournage et du montage. Il le fait avec une malice discrète, avec une beauté crépusculaire, avec une tendresse qui désarme. C’est un film de retrouvailles, où chaque personnage surprend, une dernière fois, par un geste, un silence, une vérité nue.

Œuvre de la lumière déclinante, de la sensualité offerte, du temps qui passe — œuvre rescapée et œuvre miraculeuse — Canto Due achève dans la tragédie et la douleur ce que Canto Uno avait ouvert dans l’allégresse. Le cinéma, ici, retrouve sa fonction première : donner à voir la vie avant qu’elle ne s’efface. Et rappeler, avec Pessoa, avec Bach, avec l’ombre des soirs d’été, qu’il faut apprendre à passer.

2h14

Australie – La tuerie de Bondi Beach ou l’échec du multiculturalisme

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Le combat des djihadistes est dirigé contre l’Occident dans son ensemble. Noël suivra Hanouka, prévient notre chroniqueur.


La tuerie de Bondi Beach, à Sydney, qui a causé cinquante-cinq victimes — quinze morts et quarante blessés — constitue l’illustration la plus brutale de l’échec du multiculturalisme australien et de la faillite d’un État qui n’a pas su, ou plutôt pas voulu, protéger sa population juive.

Parmi les victimes figurent un Français de vingt-sept ans, un enfant de dix ans, un survivant de la Shoah, ainsi que Boris et Sofia Gurman, un couple de sexagénaires qui a tenté, à mains nues, de désarmer l’un des djihadistes avant d’être tué par lui. Cette tragédie rappelle que la haine antisémite est « sans frontières ». Bondi Beach se situe à quinze mille kilomètres de Jérusalem ; l’Australie n’est pas en guerre, et pourtant, pour les islamistes, les Juifs doivent y mourir.

Depuis le 7 octobre 2023, les signaux d’alerte se sont multipliés sans susciter de réaction à la hauteur de la part du gouvernement travailliste du Premier ministre Anthony Albanese. Dès le 9 octobre 2023, des slogans antisémites étaient scandés dans les rues de Sydney, avant même toute riposte israélienne. L’année dernière, mille cinq cents incidents antisémites ont été recensés ; deux mille l’année précédente !

Quand l’antisémitisme devient socialement acceptable

Un incendie criminel a détruit une synagogue. Des imams qualifiant publiquement les Juifs de « porcs », de « singes », de « criminels » ou de « traîtres assoiffés de sang », reprenant sans complexe les pires clichés de la propagande nazie, n’ont fait l’objet d’aucune poursuite judiciaire. Des infirmiers déclarant qu’ils refuseraient de soigner des Juifs et allant jusqu’à les menacer de mort ont été licenciés, mais jamais poursuivis.

Le 3 août 2025, trois cent mille personnes ont défilé sur le Harbour Bridge de Sydney lors d’une marche pro-palestinienne baptisée March for Humanity. Manifestement, pas celle des Juifs. Beaucoup scandaient « Globalize the Intifada », un slogan qui appelle ouvertement à la haine des Juifs. Là encore, aucune réaction politique forte. Quelques semaines plus tard, en septembre, l’Australie reconnaissait officiellement l’État de Palestine, une décision perçue par beaucoup comme un feu vert à l’antisémitisme. Ajoutons que plusieurs députés travaillistes sont élus dans des circonscriptions avec une forte population musulmane.

Un délégué à la lutte contre l’antisémitisme a été nommé, aussitôt doublé d’un autre chargé de l’islamophobie, plaçant sur le même plan la critique d’une religion et la haine des Juifs. Il fallait sauver le dogme de la société diversitaire harmonieuse et éviter les amalgames. Le signal était clair : la haine des juifs ne serait pas réprimée, donc elle devenait acceptable. Dans ce climat d’« antisémitisme admis », comment s’étonner que certains finissent par passer à l’acte ? L’attentat de Bondi apparaît ainsi comme l’aboutissement logique d’un climat où la haine des Juifs a pu s’exprimer librement dans l’espace public depuis le 7-Octobre.

Un Bataclan australien

La réponse policière soulève également de lourdes interrogations. Un poste de police se trouvait à quelques centaines de mètres, mais la tuerie a duré un bon quart d’heure. Trois agents seulement étaient présents pour assurer la sécurité de l’événement. Les autorités étaient-elles à ce point confiantes, voire insouciantes, qu’un rassemblement de près d’un millier de Juifs pour la fête d’Hanouka se déroulerait sans incident dans un climat aussi violemment anti-israélien et antisémite ?

A lire aussi, Richard Prasquier: De Medellín à Sydney

Comme au Bataclan, cette incapacité à assurer la protection élémentaire des citoyens conduit inévitablement à reposer la question de l’autodéfense et de l’armement des citoyens honnêtes, dès lors que l’État se révèle incapable de remplir sa mission première.

Malgré le caractère explicitement islamiste de l’attentat, dans un réflexe pavlovien, le Premier ministre Anthony Albanese a rapidement dénoncé la menace de… l’extrême droite1 !

Covid et islamisme : deux poids, deux mesures

Cette cécité contraste singulièrement avec l’autoritarisme dont l’Australie a fait preuve dans d’autres circonstances, notamment durant la crise du Covid : interdiction d’entrée sur le territoire pour Novak Djokovic au nom de la sécurité sanitaire, arrestations brutales de promeneurs sans masque sur des plages désertes, tandis que, récemment, le pays rapatriait des familles liées à Daech en leur délivrant des passeports afin de garantir leur liberté de voyager !

Après l’attentat, la priorité a été donnée à la censure des vidéos et à la lutte contre la « désinformation ». Les autorités ont appelé à dénoncer les messages antimusulmans, comme si le danger provenait davantage de la réaction populaire que de la mouvance islamiste.

Interdire les armes plutôt que nommer l’ennemi

Le gouvernement a par ailleurs annoncé un nouveau durcissement de la législation sur le port d’armes. Avec le même raisonnement que certains dirigeants européens, le problème australien ne serait pas les djihadistes ou leur idéologie, mais leurs outils. Comme en Europe, il est question d’interdire couteaux et machettes, comme si les terroristes n’avaient pas les moyens de s’en procurer.

Cette fuite devant le réel s’enracine dans une idéologie : le multiculturalisme. Depuis des décennies, l’Australie répète à satiété que la diversité est une richesse. L’attentat de Bondi démontre l’inverse. La population musulmane, aujourd’hui estimée à environ un million de personnes, a augmenté de mille pour cent en cinquante ans. Il y a vingt ans, il n’y avait qu’une poignée de musulmans en Australie, mais ni manifestations antisémites ni attentats terroristes.

Certes, les islamistes et, a fortiori, les terroristes ne constituent qu’une minorité. Mais plus on augmente la population musulmane d’un pays, plus on augmente mécaniquement la probabilité d’y trouver des islamistes. Le principe de précaution vaut pour le climat, jamais pour le terrorisme ni pour la haine des Juifs.

L’Occident visé 

Comme plusieurs pays européens, l’Australie ne protège plus ses Juifs — non par impuissance, mais par manque de volonté. Malgré le contexte régional, beaucoup de Juifs se sentent aujourd’hui plus en sécurité en Israël qu’en Europe ou en Australie. Là-bas, au moins, l’État se bat pour eux. Il n’est dès lors pas étonnant que certains entreprennent leur Alya.

Ne nous y trompons pas : aujourd’hui les Juifs sont visés ; demain viendront les chrétiens, les athées et les autres confessions. Le combat des djihadistes est dirigé contre l’Occident dans son ensemble. Les Juifs constituent une cible facile : peu nombreux, minoritaires, mal défendus, dépendants du bon vouloir des autorités.

Noël suivra Hanouka.


  1. https://x.com/libsoftiktok/status/2000529088046625122 ↩︎

Attache ta ceinture, on décolle!

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Mathieu le steward est un moderne : il tutoie direct. Ancien animateur radio, passionné d’aviation, le voilà « personnel naviguant » – c’est comme ça qu’on dit – depuis 2018.  Sur quelle compagnie ? Le secret demeure bien gardé : même ChatGPT ne divulguera rien. Mais au fond, qu’importe ? Toujours est-il que cet « influenceur » des airs – cf. mathieu_le_steward, 400 000 abonnés – est l’auteur d’un Guide anti-stress de l’avion. Manuel qui, à point nommé juste avant les transhumances du solstice d’hiver, s’adresse aux flippés du voyage au-dessus des nuages – mais pas que (votre serviteur emploie à dessein cette formule élégante à souhait, ce pour rester dans la tonalité stylistique du livre).

Manuel de survie

Car ce vade-mecum, en toute franchise assez plaisant jusque dans sa facture intrinsèquement basique, ne s’offre pas seulement pour un manuel de survie à l’usage des paranoïaques de l’aérien. En effet, illustré par les soins d’une certaine Julie Andriamampianina à la façon d’un livre destiné aux moins de 10 ans, l’ouvrage ne se contente pas d’analyser les angoisses supposées pour leur porter remède avant le crash – répondant par exemple à la question : « j’ai peur des toilettes en avion, c’est normal ? », ou proposant un quiz aidant à s’identifier comme « claustrophobe, « profil anxieux », « traumatisé » ou « hypersensible ». Il décrypte par le menu, à l’usage spécifique des (particulièrement) nuls, par exemple « le principe de la portance », ou le rôle assigné aux ailes et aux gouvernes.

Mathieu expliquera encore qu’un avion « décroche » rarement, qu’un piaf dans un réacteur n’est pas la fin du monde… Sans craindre d’entrer dans les détails, il nous apprend « pourquoi [il y a] parfois du ‘’scotch’’ sur [la carlingue de ton jet]»; le principe des turbulences, etc. Ou encore : « le front intertropical, késako ? » (sic). On saura tout, ou presque, sur le personnel de bord, sur la pitance des pilotes en vol, sur les modalités de maintenance et de révision de « ton » Airbus ;  sur le sens (caché) de l’injonction « PNC aux portes ». Tu n’ignoreras rien, Ô lecteur (ou même lectrice !), des bonnes pratiques de prévention pour « voyager sereinement ».

On prépare la valise et on se détend

Quoi de mieux qu’un professionnel pour enseigner comment « préparer sa valise et son sac cabine » ? Mathieu nous invite même, avant que de partir vers les cieux, au « rituel zen » : « un excellent moyen de te calmer est de pratiquer la respiration abdominale. Assis ou allongé, pose ta main sur ton ventre, inspire profondément par le nez pendant 4 secondes, retiens ton souffle pendant 2 secondes, puis expire lentement par la bouche pendant 6 secondes ». Et si je ne sais pas comment compter les secondes, comment fais-je, hein, comment ? Comme quoi, toute œuvre pédagogique a ses limites.

Et quand bien même Mathieu, nous assurant que « tout est sous contrôle » quoiqu’il arrive, a garde de ne pas se placer parmi les râleurs (dont je suis) qui rechignent à s’accommoder de la proximité d’enfants ou de nourrissons en plein vol : car, n’en déplaise aux géniteurs des marmailles en question, c’est, pour leur voisinage immédiat, otage du long-courrier, la promesse de vivre 8 à 12h d’enfer absolu (la classe business nous en préservant généralement, mais à quel prix !)… Non, placé du côté du manche dans un rapport de solidarité bienveillante avec le présumé couple parental, Allouch voue aux « petits cœurs inquiets » (sic) comme aux nourrissons vagissants la sincère tendresse d’une vraie maman. Idem pour nos sœurs enceintes, ou pour ces hôtes félins, canins, voire équins dont certains passagers croient devoir encombrer la cabine… Bref, du « mystère du jus de tomate en vol » (sic) à la gestion de « tes » « contraintes alimentaires », ce manuel des bonnes pratiques, nourri des meilleures intentions, à la fois gentil, parfaitement inutile et rigoureusement bien-pensant, ne fera certes pas décoller en vous la pensée… En somme, c’est le genre de cadeau de Noël sympa, que vous refilerez plus tard à votre nouvelle belle-sœur, pour lui fêter son premier voyage de noces. Sûr qu’elle va adorer.       

A lire : Le Guide anti-stress de l’avion, par Mathieu Allouch. 143 pages, 2025, Voyages Gallimard.

Georges Rodenbach: quand le chagrin se reflète dans le paysage

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Lire Rodenbach et désespérer doucement avec son auteur…


Une théorie (la mienne) veut que les livres rencontrent un destin à l’image de leur contenu. Par exemple, Rostand, avec son Cyrano, dont le héros brille par son courage et son idéalisme, eut l’audace de présenter un drame historique, aussi long que le fameux nez, dans un théâtre alors dominé par le vaudeville et le naturalisme. Malgré sa crainte d’un échec, son audace fut récompensée : succès triomphal et Légion d’honneur décernée seulement quelques jours après la première.

Notre théorie est également corroborée par le Bel-Ami de Maupassant, qui, comme Georges Duroy, sut habilement naviguer les codes de son siècle pour se hisser aux sommets, sociaux pour l’un, littéraires pour l’autre ; ainsi que par les Intranquillités de Pessoa, longtemps confinées au silence d’une malle, et dont les initiés ne parlent qu’en murmures et à demi-mot…

Joyau rare

Et enfin, un livre recouvert d’un épais brouillard, situé loin, bien loin du tumulte parisien et du radar des lettres. Mais en se tournant vers le Nord, quelques-uns percèrent le brouillard, et se surent en possession d’un joyau rare. Oui, ami lecteur, tendez l’oreille, et vous entendrez des clochers en pleurs, des messes votives ; avec un œil alerte, vous verrez se dresser les tours d’une ville blême, des mains se joindre, et une dévotion pleuvoir comme les averses de Bruges-la-Morte.

Pour la plupart, le nom de Georges Rodenbach (1855-1898) n’évoque pas grand-chose, si ce n’est l’odeur des livres anciens. Qui sait, d’ailleurs, si cet homme réputé discret ne préfèrerait pas, aujourd’hui, qu’on se retienne de remuer son duvet d’ombre ? Si tel est le cas, je lui demande pardon d’avance…

Issu de l’aristocratie allemande, Rodenbach évolua dans un environnement peu propice à l’art, dans une ville de Gand en pleine industrialisation, sous le signe d’un père inspecteur des poids et mesures. Le hasard voulut qu’il se liât d’amitié avec le futur poète Émile Verhaeren au collège Sainte-Barbe – où passera aussi, plus tard, Maurice Maeterlinck – mais il se lança dans des études de droit à l’Université de Gand, avant de s’installer à Paris dans l’optique d’y acquérir une expérience de jeune avocat. Or, cette expatriation occasionnera deux développements majeurs.

A lire aussi: Félix Vallotton et l’art du vivre-ensemble

D’abord, la découverte d’une vocation littéraire et journalistique. À l’insu de ses collègues juristes, Rodenbach fréquentera assidûment les cercles littéraires parisiens, côtoyant les génies de ce fécond fin-de siècle, notamment Huysmans, Barrès, Mallarmé, et les frères Goncourt. Bien que discret et travailleur, il rejoignit le club des Hydropathes, où s’unissaient poésie et art oratoire, dans la compagnie d’Alphonse Allais, Sarah Bernhardt, Léon Bloy et autres. Dreyfusard dans les colonnes du Figaro, collaborateur chez La jeune Belgique et La Flandre libérale, il publia également romans et poèmes, bâtissant peu à peu sa renommée, et jouant le rôle de pont culturel entre la France et la Belgique.

Deuxièmement, cette prise de distance avec sa Flandre natale, auparavant si terne à ses yeux, éveilla en lui la nostalgie de ses dimanches de province, sa grisaille, son catholicisme omniprésent. Dans la lignée du courant symboliste de Huysmans et de Baudelaire, cette mélancolie flamande et une spiritualité romantique imprégnèrent la plume de Rodenbach, atteignant leur paroxysme dans son chef-d’œuvre publié en 1892.

Une tristesse devenue religion

Aux premières pages de Bruges-la-Morte, le lecteur s’immisce dans le fervent deuil de Hugues Viane, qui, suivant le décès de sa femme cinq ans plus tôt, avait décidé de fuir sa grande ville et de se réfugier à Bruges, ville à la mesure de son chagrin. Son salon est parsemé d’objets de la morte : photos, vêtements, lettres, ainsi qu’une tresse de ses cheveux précieusement conservée dans une cloche en verre – autant de reliques sur lesquelles Hugues, chaque matin, vient se recueillir et se morfondre. Puis, il erre par les rues, trouvant écho à son état dans le noir des clochers, le silence de la province, le froid de la drache.

Cinq ans d’une routine inébranlable, d’une tristesse devenue religion. Rien, absolument rien, ne pouvait l’ébranler – jusqu’à ce qu’un jour, au cours de sa promenade quotidienne, Hugues tombe sur une femme ressemblant en tout point, de la tête aux pieds, de la couleur des cheveux au timbre de la voix, à sa défunte épouse…

Foudroyé, perdant contact avec la réalité, Hugues se décidera à tricher la mort et à faire comme s’il retrouvait bel et bien son épouse morte et son ancienne vie. Il parviendra à la séduire, à entretenir une liaison ; ressusciter ses vieilles habitudes, habiller son amante des vêtements de la morte, en se gardant bien de ne rien lui faire savoir. Cette lubie fonctionnera un certain temps, jusqu’à ce que les différences de plus en plus prononcées entre les deux femmes, le regard de la société, et l’amour lugubre de Hugues provoquent une revanche impitoyable du destin.

La première habileté de Rodenbach, en plus de l’originalité de l’intrigue, consiste à combiner lourdeur thématique et légèreté poétique, de façon à sublimer ce chagrin par la tendresse, la nostalgie et la spiritualité. Le résultat final n’en est que plus touchant, et il faut lire le roman pour vivre soi-même cette descente dans la folie parsemée d’or et d’encens. Stylistiquement, l’auteur n’a rien à envier aux grands symbolistes de son époque, et l’on regrette que Rodenbach ne figure dans aucune conversation sur Bloy, Barbey et Huysmans. Enfin, la profondeur psychologique, l’omniprésence du divin et les descriptions évocatrices donnent envie de savourer ce livre ne dépassant guère cent pages.

A lire aussi: L’homme qui dort

L’autre singularité de Bruges-la-Morte, comme le suggère le titre, c’est de faire de cette ville un personnage à part entière. Ainsi, Bruges et Hugues (le choix du prénom est-il un hasard ?) s’influencent réciproquement. D’une part, le deuil du narrateur lui fait voir son épouse dans chaque silhouette de femme, et ressentir le poids de la mort dans le surplomb des clochers. De jour en jour, l’esprit torturé de Hugues transforme la ville en cimetière géant, à l’instar de Van Gogh dont l’angoisse transforma les mouvements des blés en flammes de l’Enfer.

D’autre part, Bruges, qui à l’époque n’avait pas encore connu l’industrialisation, repliée dans son catholicisme de province, vient exacerber son désarroi : grise, monotone, muette comme une tombe, vivant dans un passé idéalisé. Le décor oriente les pensées, les actes, jusqu’aux péripéties même du roman. En somme, Bruges est, pour Hugues, ce que fut Paris pour Cioran : « Point le plus éloigné du Paradis, et le seul endroit où il fasse bon désespérer. » Par ailleurs, l’éditeur de Rodenbach avait choisi d’inclure des images de Bruges tout au long du texte, soulignant le rôle de la ville comme personnage central – procédé que reprendra plus tard André Breton dans sa Nadja.

Bien évidemment, le style du roman n’est pas au goût du jour. C’est pourquoi, malgré sa concision, certains lecteurs moins sensibles aux passages descriptifs parcourront certaines pages plus vite que d’autres. Idem pour ceux que la religion refroidit plus qu’elle ne raffermit. Mais son originalité, ses explorations psychologiques et son intrigue sauront convaincre les plus réticents. J’ai dit, plus haut, que les livres rencontrent un destin à l’image de leur contenu. Or, s’il en a été le cas jusqu’ici de Bruges-la-Morte, je ferai tout pour que ma propre théorie soit contredite. Soulever son linceul flamand, et montrer qu’en plongeant dans les abîmes du deuil, le poète peut nous insuffler beauté, lumière et, étonnamment, la vie.

Bruges-la-Morte

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Kalachnikovs, colloques et lapins en retard

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Si vous cherchez un livre à offrir à Noël aussi bien à un amateur de polar que d’essais géopolitiques, il est encore temps de commander Daech au Pays des Merveilles, publié aux éditions Spinelle par Marc Hecker, directeur exécutif de l’Institut Français des relations Internationales (IFRI) et rédacteur en chef de la revue Politique étrangère.

Le roman détaille de façon chronologique les attentats islamistes sur le sol français entre novembre 2013 et avril 2017 vus au travers des yeux de différents personnages (universitaires, journalistes, militaires et même parents de jeunes radicalisés), avec en toile de fond la mise en place de l’Etat islamique en Syrie et en Irak. Ce n’est certes pas un roman à clefs, pourtant le professeur Rivière, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne et principal protagoniste de l’ouvrage, fait furieusement penser à Gilles Kepel: ses désaccords avec un certain « Remy Belleface de l’Institut d’Etudes Mondiales » sur l’ampleur du djihadisme en France et la nécessité de maitriser l’arabe pour sérieusement étudier le phénomène rappelle la controverse entre ce dernier et le politologue Olivier Roy sur le terrorisme qui serait « une islamisation de la violence plutôt qu’une radicalisation de l’islam ». Quant au policier d’origine corse, Ange Requini, il fait inévitablement penser à Bernard Squarcini qui fut à la tête de la Direction Centrale du renseignement Intérieur entre 2008 et 2012. D’autres figures sont familières sans référer à une personne publique en particulier – plutôt à des archétypes. Ainsi la chercheuse Julie Delcamp pourrait être une habituée des tribunes dans Libération : auteure d’une thèse sur « l’engagement féminin dans le djihadisme ou la continuation de la domination masculine par d’autres moyens », elle y explique que « les groupes djihadistes ont généralement des emblèmes phalliques comme des épées ou des kalachnikovs dressées, alors que les mouvements islamistes privilégient le symbole vaginoïdal du croissant de lune ».  

A lire aussi: Sacha Guitry, le triomphe de l’esprit français

Le style est drôle, qui contraste avec le tragique des évènements. Alors certes, les personnages principaux manquent un peu d’épaisseur et les scènes de fiction sont parfois empreintes d’un ton didactique (typique il est vrai des romans écrits par des chercheurs), mais la fiction permet de rendre compte de l’incrédulité des autorités françaises face à la menace djihadiste puis du désarroi général : polémiques académiques stériles, impuissances des responsables politiques aux déclarations tonitruantes et difficultés de l’administration de penser sur le long terme, et jusqu’aux autorités militaires qui sortent maladroitement de leur réserve.

Hecker sait de quoi il parle : il a publié en 2021, en collaboration avec Elie Tenenbaum, La Guerre de vingt ans. Djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle. On sent même une pointe d’amertume lorsqu’il fait dire au professeur Rivière : « je termine une histoire du djihadisme (…) Je n’en vendrai sans doute pas autant : la science marche moins bien que la vulgarisation ». Car au-delà d’un roman, il s’agit bien d’une sorte de vulgarisation par la fiction. La plupart des essais politiques, mêmes les mieux écrits, vieillissent souvent mal, trop vite datés. Il y a fort à parier que Daech au pays des merveilles (le lecteur comprendra la raison d’un tel titre a la toute fin du livre) pourra se lire dans 10 ou 20 ans comme un résumé succinct mais éclairé des débats, postures et aveuglements face au terrorisme islamiste qui caractérisèrent les années 2010.

300 pages

Daech au pays des merveilles

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Sergio Leone ou l’Ouest au crépuscule

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Hériter d’un genre à son crépuscule

Il était une fois dans l’Ouest s’inscrit à un moment décisif de l’histoire du cinéma. Lorsque Sergio Leone entreprend ce film, le western américain a déjà quitté l’innocence de son âge d’or ; les chevauchées héroïques, les paysages idéalisés et la morale limpide ont cédé le pas à des œuvres plus inquiètes, plus réflexives. Le genre s’est retourné sur lui-même pour interroger ses mythes, donnant naissance à ce qu’on a appelé le sur-western, dont Johnny Guitare (1954) de Nicholas Ray, œuvre flamboyante, western fiévreux où les passions humaines dévorent le cadre traditionnel du récit, et Le Train sifflera trois fois (1952) de Fred Zinnemann, allégorie démocratique sur le bien, le mal, constituent les modèles achevés selon André Bazin.

Sergio Leone est l’héritier de ce genre, vibrant encore d’éclats, mais il choisit une autre voie : il n’exalte pas l’Ouest, il l’ausculte. Il observe ce continent mythique au moment où il semble s’essouffler, s’effondrer, utilisant le cinéma de divertissement comme force de spectacle et moyen de parler d’une nation qui s’est construite sur la grandeur et la violence, de la disparition d’un monde et de l’avènement d’une société fondée sur la puissance de l’argent.

L’attente comme vertige

L’ouverture du film, lente et hypnotique, annonce d’emblée ce geste artistique. À la gare, sous l’écrasement du soleil, trois hommes attendent un train qui semble ne jamais vouloir arriver. Rien ne bouge, tout respire à peine : une goutte d’eau tombe sur un chapeau, une mouche vrombit contre un canon, le vent fait gémir une éolienne. Sergio Leone filme ces moments avec une intensité qui frôle l’abstraction.

Le temps cesse d’être un simple véhicule pour l’action ; il devient matière première. L’attente, étirée, installe une inquiétante étrangeté qui nous plonge au cœur du film. L’arrivée de ce train d’où personne ne descend renforce encore la tension lorsque, soudain, quelques notes d’harmonica déchirent le silence de plomb. Ce son, à la fois plaintif et acéré, annonce un personnage hanté par la mort et le désir de vengeance.

Des paysages mythiques à la mise en scène souveraine

La puissance du film tient aussi à ses lieux et à l’art souverain de sa mise en scène. Certaines scènes extérieures ont été tournées à Monument Valley, en Arizona, décor mythique immortalisé par les grands westerns de John Ford, mais aussi dans la région minérale de Moab, dans l’Utah, et sous la lumière crue de l’Andalousie. Ces paysages, à la fois familiers et transfigurés, confèrent au film une dimension presque légendaire. Les scènes d’intérieur, quant à elles, furent filmées à Rome, dans les studios de Cinecittà, où Leone recrée l’Ouest comme un espace mental autant que géographique.

La mise en scène y est d’une remarquable inventivité : elle associe, avec une science magistrale du montage, cadrages serrés et vastes plans d’ensemble, utilisant travellings, panoramiques et mouvements de caméra montée sur grue. Servi par une lumière chaude et sculpturale, Leone multiplie les cadrages savants et installe les personnages dans l’espace de manière saisissante : plongées et contre-plongées fréquentes, angles insolites allongeant ou déformant les silhouettes, très gros plans de visages burinés ou d’yeux occupant tout l’écran. Les affrontements, filmés en deux temps, deviennent de véritables ballets visuels et sonores, fondés sur une lente montée de l’attente qui exacerbe la tension avant que l’exaspération des nerfs n’explose brutalement dans les coups de feu.

Des figures façonnées par la légende

Les personnages qui traversent le film doivent autant à la mythologie du cinéma américain qu’à une forme nouvelle de tragédie. Henry Fonda, l’acteur noble par excellence, connu pour ses incarnations d’hommes justes, apparaît ici sous un jour glaçant dans le rôle d’un serviteur cruel du Mal. Ce renversement produit un choc presque ontologique : le visage même de la droiture devient celui du mal. L’Harmonica (Charles Bronson), silhouette minérale, avance comme un spectre traqué par un souvenir. Cheyenne (Jason Robards), bandit mélancolique, porte le deuil d’une époque où les marges étaient encore possibles. Et au centre, Jill (Claudia Cardinale, disparue il y a quelques semaines), dont la présence bouleverse les codes d’un genre longtemps privé d’héroïnes véritablement complexes, incarne l’avenir dans un monde en ruine, la capacité de rebâtir après la violence.

Les regards, les respirations, les gestes comptent davantage que les paroles. Sergio Leone sculpte ses personnages comme on façonne des mythes : non par la psychologie explicite, mais par la posture, par l’attente, par la réaction à l’espace. Les visages deviennent des paysages moraux, fissurés par l’histoire et par le destin.

Quand l’image devient musique

Cette puissance expressive tient autant de l’image que du son. Tonino Delli Colli éclaire les corps comme s’il éclairait des monuments fragiles et fissurés, et Ennio Morricone, qui compose la musique avant le tournage, insuffle au film une dimension opératique. Chaque personnage marche accompagné de son propre souffle musical, un thème qui ne souligne pas l’action mais dévoile une part de leur secret intérieur. La caméra suit ces motifs comme une partition, et le film tout entier devient une sorte de poème visuel où les mouvements, rares et mesurés, ont la dignité de gestes rituels.

La fin d’un monde, la naissance d’un mythe

Ce qui se joue ici, ce n’est plus la conquête de l’Ouest mais la fin d’un monde : celui des hors-la-loi, des pionniers, des terres vierges, des hommes debout, rudes, violents et hantés par le mal et la souffrance. Le train qui progresse dans le paysage n’est pas seulement un moyen de transport ; il est la modernité qui vient enterrer les légendes et inaugurer la domination de la puissance capitaliste. Pourtant, à mesure que ce monde se défait, une autre forme de récit se construit. Sergio Leone ne se contente pas d’accompagner la disparition du western traditionnel par un geste de deuil ; il transforme la perte en mythe. Il montre comment les ruines deviennent des histoires, comment les visages marqués deviennent des icônes, comment la mort d’un genre peut paradoxalement en signer la renaissance.

Il était une fois dans l’Ouest n’est pas seulement un film sur l’Ouest : c’est un film sur le cinéma lui-même, sur ce pouvoir qu’il possède de regarder les mythes au moment où ils se brisent, puis de les recomposer sous une forme nouvelle.

En contemplant la fin d’un monde, Sergio Leone en invente un autre, plus ample, plus solennel, plus intemporel. Voilà sans doute pourquoi ce film, bien plus qu’un western, demeure une légende, un chef-d’œuvre absolu.

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Beaubourg: on ferme (encore) !

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Le centre Georges-Pompidou en travaux, juin 2024 © MASTAR/SIPA

Le centre Pompidou ferme ses portes pour au moins cinq ans de travaux. Cet énième chantier s’annonce pharaonique tant le bâtiment de Renzo Piano vieillit mal. Derrière ses façades de verre et d’acier se cache une institution mal gérée, boudée par les visiteurs et dont le bilan culturel est discutable.


Le centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, autrement dit « Beaubourg », entame une longue période de travaux. Cette fermeture a été l’occasion de célébrer un bilan jugé mirifique par une fête grandiose avec feu d’artifice. Il n’est pourtant pas certain qu’il y ait matière à pavoiser : l’institution qui incarne le centralisme culturel est un gouffre financier, elle s’acharne à imposer un art contemporain officiel et sa fréquentation est en chute libre.

Une utopie graphique transposée en bâtiment

Beaubourg, c’est d’abord un édifice inauguré en 1977. L’œuvre de Renzo Piano et Richard Rogers, et surtout de l’ingénieur Peter Rice, s’inscrit dans un courant de pensée porté par la revue anglaise Archigram. Dans la tradition des Piranèse, on y imagine des architectures utopiques, nourries de science-fiction et de pop art. Des villes nomades suspendues à des montgolfières voguent au-dessus de raffineries proliférantes. Cet imaginaire graphique devient réalité à Beaubourg avec d’inédites fantaisies décoratives à base de tuyauteries multicolores.

Les utopies ne vieillissent pas toujours bien. D’abord, les aspects techniques, sans doute traités imprudemment à l’époque, nécessitent des cascades de rénovations. Ensuite, comment ne pas remarquer que cette architecture prétendant incarner le progrès est restée sans suite ? Même ses créateurs ont abandonné cette veine, comme on peut l’observer à la « Cité judiciaire », le nouveau palais de justice de Paris[1]. Il y a aussi le refus assumé d’intégration dans la ville, question toujours discutée. Signalons enfin que Beaubourg demande à être classé prématurément monument historique, mais est-ce une priorité alors que la tour Eiffel ne l’est toujours pas ?

Un dinosaure parisien hors de contrôle

Le centre Pompidou est un établissement public employant plus de 1 000 salariés et doté d’un budget annuel de 130 millions d’euros. Concentrer à Paris des moyens aussi considérables (à l’échelle de la création plastique) a désespéré nombre de partisans de la décentralisation.

Ayant perdu les deux tiers de sa fréquentation initiale, Beaubourg attire environ 2,5 millions de visiteurs par an[2], soit deux fois moins que le musée d’Orsay. Le public, peu attiré par les collections permanentes, vient principalement (aux deux tiers) voir les expositions temporaires, notamment celles ayant pour thème des célébrités (Dali, Magritte, Jeff Koons, etc.). L’institution a beau multiplier les accroches ludiques, colorées, voire subversives, ou encore se mettre à la remorque des grandes idées militantes dans l’air du temps, en règle générale elle ne passionne guère les foules. Les tickets d’entrée n’apportent que 10 % des recettes (60 % pour Orsay). Autre souci : le centre aspire à un rayonnement international, mais comme le regrette la Cour des comptes, « le visitorat du Centre Pompidou demeure majoritairement français, et de surcroît francilien[3] ». À ceci s’ajoutent nombre de dysfonctionnements pointés par la Cour : tutelle ministérielle « insuffisante », archaïsmes administratifs, attributions de primes « sans bases réglementaires », pot de départ à 74 000 euros, etc.

Aussi cher que Notre-Dame

Le centre a déjà dû fermer deux ans pour travaux en 1997. Cette fois, au moins cinq années seront nécessaires. Aux impératifs techniques (amiante, sécurité, etc.) s’ajoutent de nouvelles idées d’équipements culturels et surtout la construction d’un grand site à Massy. En outre, la « marque Beaubourg » entend se démultiplier à travers le monde. Aux 600 millions d’euros prévus s’additionneront les pertes de recettes et des dérapages déjà annoncés. La facture dépassera probablement celle de Notre-Dame (700 millions). Mais contrairement à ce qui s’est passé pour la cathédrale, c’est le contribuable qui paiera.

Extension du domaine de l’art contemporain officiel

« Navire amiral » de l’art dit contemporain en France, Beaubourg s’efforce tout bonnement de faire prévaloir son idéologie à travers la construction d’un grand récit. Ainsi est-il organisé dès son ouverture une série de méga-expositions dont l’objet est de réécrire l’histoire mondiale de l’art français : « Paris-New York »(1977),« Paris-Berlin » (1978), « Paris-Moscou » (1979), « Paris-Paris » (1981). La suite s’inscrit dans ce sillage. Prenons l’exemple de « Paris-Moscou[4] ». Beaubourg missionne alors des équipes pour trouver des créateurs oubliés permettant de construire le récit souhaité, en occultant ou discréditant les autres, citons notamment Nesterov, les frères Tkachev et Deïneka. Accepterait-on d’être privé des films d’Eisenstein ou de la musique de Chostakovitch ?

Les collections permanentes, encore visibles récemment, témoignent de la continuité de cette ligne. L’accrochage y est présenté comme « une référence pour chacun des grands mouvements artistiques des xxe et xxie siècles ». Or, on n’y montre que les courants modernes et contemporains. Une confusion est entretenue entre l’histoire de l’art du xxe siècle – très diverse – et celle de la filiation moderne-contemporaine, jugée seule valable. C’est au point que beaucoup de gens n’imaginent aucune différence entre ces deux notions.

Nombre de collectionneurs débutants sont guidés par leur plaisir. Une association, l’Adiaf (Association pour la diffusion internationale de l’art français), se donne pour ambition de les faire progresser avec l’aide des curateurs de Beaubourg. Ces derniers, omniprésents, prodiguent des conseils, accompagnent des visites, rencontres, voyages, et remettent le prix Marcel-Duchamp. Au total, ce sont 300 grands collectionneurs français qui sont tombés peu ou prou dans l’orbite de Beaubourg.

Certains opposants, comme le blogueur « Nicole Esterolle », demandent un moratoire sur ce genre d’interventions de l’État qui perturbe gravement l’écosystème de la création en France. On pourrait a minima exiger du service public plus de neutralité et de respect de la diversité des opinions artistiques.


[1] Renzo Piano,2017.

[2] Hors bibliothèque hébergée.

[3] « La gestion du centre national d’art et de culture Georges-Pompidou »,Cour des comptes, 2024.

[4] Voir Causeur, n° 67, avril 2019.

L’atlas Cellarius, un objet céleste

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© Taschen

Andreas Cellarius (1596-1665), originaire du palatinat rhénan, fut jusqu’à sa mort, à l’âge de 70 ans, recteur de l’école de latin de Hoorn, au nord-est de l’actuelle Hollande septentrionale. La Guerre de Trente ans le voit, semblerait-il, en quête de fortune dans les Pays-Bas protestants, à Amsterdam et ailleurs… Ingénieur militaire avant d’être maître d’école, il est aussi mathématicien. Il écrit des ouvrages savants sur les fortifications, mais son chef d’œuvre reste sans conteste l’Harmonia macrosima, atlas publié en 1660 par les soins d’un certain Johannes Janssonius, mais sur lequel il travaillait depuis 1647. L’opus magnus qui a fait la gloire de Cellarius présente des gravures des systèmes cosmologiques, corpus unique, d’une singularité sans exemple. Et pourtant, celui qui reste l’un des plus grands cartographes de tous les temps n’a même pas de tombe identifiable, pas plus qu’il n’a de monument pour commémorer sa mémoire à Hoorn. Cellarius aura tout de même donné son nom à l’astéroïde 12618 : consolation tardive.

Ainsi, entouré de mystère, cet illustre inconnu – demandez donc autour de vous qui est Andreas Cellarius – demeure-t-il tout de même l’auteur de la plus fantastique compilation des connaissances astrologiques au sortir de la Renaissance ! Outre les nombreux textes, le volume, enrichi de diagrammes sur les cartes célestes et les systèmes du monde, constitue pour nous la plus spectaculaire illustration existante, de l’histoire de l’astronomie.

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Introduit et richement commenté par Robert van Gent, émérite historien de l’astronomie, d’une extraordinaire érudition, cette cartographie du cosmos mérite d’être approchée en grand format, en sorte que l’œil en apprécie le détail. C’est à quoi nous convie à présent Taschen, éditeur allemand dès longtemps versé, non sans une certaine prédilection, dans le XXL pesant son poids… et son prix ! Le volume était paru en 2007. Voilà donc réédité sous ses auspices, à la veille de ce Noël 2025, dans un très beau papier mat, l’impérissable Harmonia macrosima. A l’aube de la conquête interstellaire que notre troisième millénaire met en œuvre, sinon tout à fait dans la réalité, à tout le moins par le vecteur de la SF, le livre donne, par comparaison, la mesure de la « carte du ciel » telle qu’elle était envisagée sous Ptolémée, lequel voit encore le monde tourner autour de la Terre, jusqu’à Copernic selon qui notre planète tourne définitivement autour sur soleil… Au croisement de l’imaginaire le plus débridé avec ce qui s’affirmait alors pour un travail scientifique, ces planches au chromatisme vif, chargées de chérubins et d’effigies, ensemencées de flores, emplies de toute une faune aquatique ou terrestre, tracées d’un dessin de haute tenue, plaquées de géométries impeccables, se signalent par une étrangeté qui, décidément, porte à la rêverie sur le fameux silence éternel de ces espaces infinis. Sans le moindre effroi, il faut donc bourse délier, et se féliciter d’une telle réédition : à l’évidence, elle s’impose au pied du sapin.          

A lire : Cellarius, Harmonia macrosima. Textes de Robert van Gent. 248p, beau livre, format XXL. Edition trilingue français, anglais, allemand. Taschen, 2025.

Cellarius Atlas

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Anne Martelle sous la lumière de Turner

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Exposition de peinture d'Anne Martelle, à Amiens, décembre 2025 © Photo Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Coupe de crémant de Loire à la main, ma Sauvageonne baguenaudait de toile en toile, des marines pour la plupart. Je l’observais ; elle contemplait les jolies toiles d’Anne Martelle qui exposait le temps d’un week-end, à la galerie de la Dodane, à Amiens. (Il s’agissait de sa huitième exposition ; elle est restée cinq ans sans peindre car elle était trop prise par son travail). Oui, j’observais mon ébouriffée, gracieuse, élégante, sensuelle et féline, petite panthère blonde, attentive, passionnée par le moindre détail, elle, peintre dans l’âme. Elle devait avoir envie de toucher, mais, bien élevée, s’abstenait ; toucher pour découvrir la texture, la peinture, la toile. C’est beau de voir son amour qui ne pense plus à vous, captivée par une expression qui est aussi la sienne. Je savais qu’elle viendrait me retrouver dès que j’approcherais Anne pour lui poser quelques questions. Car, cette fois, ce n’était pas ma Sauvageonne qui m’avait convié à l’exposition, mais bien moi. En effet, je connais l’artiste depuis de nombreuses années. Après des études de droit, elle a travaillé pour Radio France Picardie (aujourd’hui Ici Picardie) ; c’est là que nous nous sommes rencontrés. Mais c’est surtout au sein de la librairie familiale où elle a œuvré à partir des années 90, que nous sommes devenus amis. (Elle avait l’amabilité de m’inviter à donner une conférence-débat au sein de la librairie Martelle dès que je publiais un nouveau livre). Ensuite, elle s’investit au sein du Syndicat de la librairie française dont elle assura la présidence de 2020 à 2024. Mais c’est l’art qui la taraudait.

A lire aussi: Caisse qu’il dessine?

En 2002, elle avait rejoint l’atelier de Bruno Lebel (Premier Grand prix de Rome de sculpture) à La Chaussée-Tirancourt où elle travailla jusqu’à la disparition du regretté enseignant. « Bruno Lebel ne donnait pas de cours ; il donnait des conseils », explique-t-elle. « En revanche, il nous disait de lui proposer quelque chose, de lui faire voir un de nos tableaux. Il était capable de nous dire, sur deux centimètres carré de la toile : « Voyez, là il se passe quelque chose. » A partir de ces deux centimètres carrés, on parvenait à travailler et à grandir. » Ses thèmes de prédilection ? La mer et l’eau. « J’ai des racines bretonnes très ancrées. Le Morbihan ; la Bretagne de la mer », précise-t-elle. « L’eau est toujours présente dans mon histoire. Ici, en Picardie, j’ai décidé de m’intéresser aux marais. Tout ce qui a trait à l’eau et ce qui se passe autour. Je ne fais jamais de portraits et si je dessinais une personne, je pense qu’elle serait de dos. Le portrait est très figuratif, très personnel. Je préfère suggérer. Je peins et je veux que chaque personne puisse lire ce qu’elle veut dans mon tableau. Sur une toile, j’ai peint deux petits personnages qui regardent la mer, mais on ne voit pas leurs visages. Je trouve que c’est plus facile pour le spectateur de rentrer dans le tableau. Et de se dire : « Tiens, ça peut être moi avec mon amoureux ou mon amoureuse. Ou mes enfants. » Elle qualifie joliment son style de contemplatif, un genre qui n’existe pas. Son peintre préféré ? Turner, « car il y a beaucoup de lumière dans ses œuvres. Dans la présente exposition, certains de mes tableaux sont assez figuratifs, mais je travaille plus souvent sur l’abstraction nourrie de lumière. J’ai découvert Turner quand j’avais quinze ans ; je l’ai toujours eu dans ma tête. Je pleure devant une toile de Turner ! On est aspiré par la lumière. Turner était extraordinaire ; il ne vernissait pas ses toiles car il était capable, lors des accrochages, de retoucher ses œuvres. Il existe une photo où on le voit muni d’une grande perche équipée d’un pinceau ; il est en train de remettre une couche à un endroit précis. » Ses pistes de travail ? Peindre à partir des petits personnages qui tournent le dos. Un beau projet original.

Un Noël avec Aldo et Jean-Paul

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Jean-Paul Belmondo, "Docteur Popaul" de Claude Chabrol, 1972 © SIPA

Monsieur Nostalgie réinvente le conte philosophique de Noël en imaginant une conversation entre Aldo Maccione qui vient de fêter ses 90 ans et Jean-Paul Belmondo disparu, il y a maintenant quatre ans. En ce dernier dimanche avant le 25 décembre, les deux amis parlent de la permanence du style et des aléas de l’existence. Tous les mots échangés proviennent strictement des dialogues de leurs plus grands films


Jean-Paul Belmondo :
« Tu vas changer de costard parce que les rayures avec les rayures, ça va pas du tout ! »

Aldo Maccione :
« Ça c’est le style, ça c’est la classe »

Jean-Paul :
« Parler pour parler… »

Aldo :
« Ça, c’est marrant »

Jean-Paul :
« J’arrive pas du tout à vous situer »

Aldo :
« Un homme, ça se voit de haut en bas, je suis là maintenant, c’est fini les échantillons »

Jean-Paul :
« J’essaye de poser des principes philosophiques et tu ramènes tout à ta petite personne »

A lire aussi, Pascal Louvrier: Sacha Guitry, le triomphe de l’esprit français

Aldo :
« Vive les femmes ! Vive l’amour ! Vive la danse ! »

Jean-Paul :
« Les manières se perdent… »

Aldo :
« Un jour je rencontre une belle milliardaire et elle tombe amoureuse de moi et me suppliera à genoux de l’épouser »

Jean-Paul :
« J’ai horreur des goujats »

Aldo :
« J’arrive plus à dormir »

Jean-Paul :
« Avec toi, on peut pas avoir de conversation, t’as jamais d’idées, toujours des sentiments »

Aldo :
« Comment me trouves-tu ? Je ne plais plus aux femmes »

Jean-Paul :
« C’est pas le bon système. Mais si je vais t’expliquer, assieds-toi mon grand »

Aldo :
« J’ai envie de rien, tu comprends ? »

Jean-Paul :
« Ça devient de plus en plus difficile de se vautrer dans la boue sexuelle »

Aldo :
« On est démodés »

Jean-Paul :
« Moi aussi, j’ai longtemps été seul, j’ai eu une jeunesse atroce dont j’aime mieux pas parler »

A relire, du même auteur: Jean-Paul Belmondo et moi (1/8)

Aldo :
« Je pense que l’avenir est catastrophique mais je ne suis pas inquiète »

Jean-Paul :
« Je vais quitter Paris, je vais aller en Auvergne, peut-être dans l’Est ? »

Aldo :
« Tu sais que tu es mon acteur préféré »

Jean-Paul :
« J’ai ce qu’ils appellent l’avantage de la surprise »

Aldo :
« Qu’est-ce qu’il est con ! »

Monsieur Nostalgie

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Ma dernière séance : Marielle, Broca et Belmondo

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Dialogues tirés de :

L’aventure, c’est l’aventure

Plus beau que moi, tu meurs

Pierrot le fou

Le Professionnel

Je suis timide mais je me soigne

Peur sur la ville

Pizzaiolo et Mozzarel

Le bourreau des cœurs

Un singe en hiver

Aldo et Junior

Tendre voyou

Le dragueur classe

Itinéraire d’un enfant gâté

Abdellatif Kechiche: mal aimé, je suis le mal aimé…

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© Pathé Films

Abdellatif Kechiche est-il en train de pâtir d’une sorte de cancel culture?


Mektoub, My Love: Canto Due, défendu par quelques organes de presse, et aimé de ceux qui vont le voir, ne conquiert pas de nombreux spectateurs, 33611 entrées France quinze jours après sa sortie le 3 décembre. Son insuccès tient à un ensemble de facteurs : un cinéma très contemplatif, une diffusion restreinte et une réception critique polémique. S’y ajoute le boycott politique d’une partie du public sensible aux arguments de la gauche progressiste et des féministes après le scandale intervenu à l’issue de la projection Intermezzo à Cannes en mai 2019 – le choc lors de la séquence du cunnilingus explicite, les problèmes avec certains acteurs… – qui accusent Abdellatif Kechiche d’avoir un regard voyeuriste, un imaginaire rétréci au male gaze et d’être un tyran sur les tournages…

Contre les vents contraires

Mektoub My Love:Canto Due, le plus beau film de l’année, un chef-d’œuvre absolu – revient, intact et transfiguré, rappelant avec une évidence que Kechiche demeure — envers et contre tout — l’un des grands cinéastes du réel, de la jeunesse, de la sensualité, du temps. Sans aucun doute, le plus grand cinéaste français contemporain vivant.

Il existe des œuvres dont la naissance relève du paradoxe, des films qui adviennent contre le monde, à rebours des vents contraires, comme rescapés d’une tempête violente. Mektoub My Love: Canto Due appartient à cette catégorie secrète, celle des films qui auraient pu ne pas exister et qui pourtant surgissent blessés mais vaillants et debout. Il vient de cette obscurité où le cinéma chancelle: accusations injustes, abandons, soupçons infamants, polémiques en cascade, ruine professionnelle, solitude, accident de santé. Il vient surtout de cette nuit inachevée qu’est Mektoub: Intermezzo, œuvre fantôme que j’espère nous pourrons voir un jour.

Au seuil du tragique

Passe, oiseau passe, et apprends-moi à passer. Cette phrase de Pessoa, mélancolique et ténue, qui ouvre Mektoub My Love: Canto Due, contient déjà le basculement intime du film. Elle rompt avec les vertus hédonistes qui baignaient Canto Uno, ce premier mouvement brûlant dédié à la lumière divine et à l’été éternel. Ici, dès l’épigraphe, souffle autre chose : une inquiétude, une fragilité, une demande adressée au passage du temps, comme si le cinéma lui-même implorait d’apprendre à laisser filer la jeunesse, la beauté, l’innocence. Cette phrase n’est pas un simple seuil : elle est le ton fondamental du film, celui qui dans une dimension touchant au tragique, scelle le destin (mektoub).

La lumière de Sète en septembre

On retrouve Sète, au mois de septembre 1994. La ville n’est plus seulement cette scène solaire où s’épanouissaient les corps et les désirs ; elle est aussi, désormais, une ligne d’horizon qui se voile, dans le monde géographique et social de Pagnol — même lumière, mêmes odeurs chaudes, mêmes paysages familiers : ville, fermes, chemins de campagne, plages, restaurant populaire — mais où la joie semble fêlée.

Le soleil de Canto Uno était éclatant ; ici, il se couche et dans le crépuscule surgit soudain le réel tragique. Cette lumière inclinée donne au film une sensualité plus grave, plus tendre, presque déchirante.

Perte de l’innocence

Kechiche filme ses personnages avec une sensualité brulante comme Pialat filmait les jeunes de Passe ton bac d’abord : frontalement, sans fard, dans ce naturalisme nerveux, abrupt, qui sait faire jaillir la vérité d’un geste, d’une lassitude, d’un regard mal assuré. Le montage, vif et sec, sert cette recherche de vérité brute, tandis que les mouvements de caméra portée enveloppent les corps d’une lumière qui les magnifie.

Amin, dans ce paysage, devient le vecteur sensible de cette métamorphose. Sa perte d’innocence est une initiation classique : douce, lente, puis brusque, comme un glissement du monde solaire vers un monde crépusculaire. Tout ce qui l’entourait dans Canto Uno — les fêtes, les amitiés, les promesses — se charge ici d’ambivalences, de menaces feutrées, de désirs contrariés.

Effet de miroir

L’effet de miroir est splendide : les plans inauguraux du premier film, où il se rendait à vélo chez Ophélie dans une lumière vibrante, sont rejoués ici en sens inverse. Amin n’arrive plus, il part. Il quitte Ophélie, il quitte peut-être une forme d’innocence, et la lumière éclatante d’autrefois s’efface peu à peu dans un crépuscule qui virera bientôt à la nuit. La fugue de Bach, motif qui ouvrait le premier volet dans un élan de plénitude, retentit à nouveau, mais sa tonalité a changé : elle porte la fatalité, l’avancée du mektoub, le destin qui se referme.

Cette inversion n’est pas un geste formel isolé : elle structure tout le film. À l’agnelage quasi miraculeux de Canto Uno répond dans Canto Due une épidémie de gale décimant les animaux dans la ferme familiale. Ce n’est plus la naissance, mais la maladie ; non plus l’élan vital, mais l’ombre qui gagne. De même, le présent hédoniste n’est plus un territoire libre : il se charge de récits à venir, d’avenirs menaçants. Il y a l’avortement d’Ophélie qui se profile à Paris, parcours douloureux qui ronge déjà la sensualité diffuse du film ; il y a le retour imminent de Clément, fiancé militaire, dont l’ombre se projette sur les conversations, les hésitations, les peurs.

Une mise en scène charnelle et gracieuse

La mise en scène, d’une sensualité charnelle, atteint ici une grâce rare. Kechiche filme ses acteurs comme des présences uniques, irremplaçables, magnifiées par la lumière sétoise. Shaïn Boumedine incarne Amin avec cette douceur têtue qui fait de lui un témoin silencieux, un réceptacle, un seuil. Ophélie Bau, bouleversante, irradie toujours un mélange de force, de fragilité et de mystère. Salim Kechiouche, insolent, nerveux, donne au film une tension électrique.

Les Patterson : une irruption bouleversante

Le monde d’Amin et de sa famille et de ses amies est bouleversé par l’arrivée des Patterson : Jack (Andre Jacobs, juste et noble) avec son élégance lointaine, presque romanesque est pathétique ; et Jessica Patterson (impeccable Jessica Pennington) est sidérante, fulgurante. Elle occupe l’espace comme si la caméra l’avait toujours attendue : sa présence est une évidence, son corps filmé par Kechiche respire une sensualité douce, lumineuse. Parlant sans cesse, mangeant, buvant et fumant avec une intense boulimie, elle traverse les plans avec une assurance et une aisance naturelle. Elle est peut-être l’incarnation même du film : beauté qui illumine, menacée par le passage du temps.

Lumière et crépuscule

Car la force de Canto Due est d’être un film double : lumineux et crépusculaire, sensuel et mélancolique, hédoniste et inquiet. Kechiche parvient à unir ces contraires dans un mouvement de cinéma presque miraculeux. L’œuvre parle du désir, d’amitié, de l’insouciance et de l’innocence de la jeunesse mais aussi de sa fuite. Chaque personnage est filmé avec amour, avec sensualité, avec un tact infini. La caméra caresse les silhouettes, suit les épaules, effleure les regards.

L’œuvre rescapée et miraculeuse

Au terme de ce long processus, Canto Due apparaît comme un geste de clôture, un adieu doux-amer. Le film n’achève pas seulement une trilogie sétoise : il la transfigure. Il réconcilie ce qui était divisé, il rassemble ce qui était éparpillé, il magnifie même les fantômes du tournage et du montage. Il le fait avec une malice discrète, avec une beauté crépusculaire, avec une tendresse qui désarme. C’est un film de retrouvailles, où chaque personnage surprend, une dernière fois, par un geste, un silence, une vérité nue.

Œuvre de la lumière déclinante, de la sensualité offerte, du temps qui passe — œuvre rescapée et œuvre miraculeuse — Canto Due achève dans la tragédie et la douleur ce que Canto Uno avait ouvert dans l’allégresse. Le cinéma, ici, retrouve sa fonction première : donner à voir la vie avant qu’elle ne s’efface. Et rappeler, avec Pessoa, avec Bach, avec l’ombre des soirs d’été, qu’il faut apprendre à passer.

2h14

Australie – La tuerie de Bondi Beach ou l’échec du multiculturalisme

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“March for Humanity Save Gaza", Sydney, Australie, 3 août 2025 © Ye Myo Khant / SOPA/SIPA

Le combat des djihadistes est dirigé contre l’Occident dans son ensemble. Noël suivra Hanouka, prévient notre chroniqueur.


La tuerie de Bondi Beach, à Sydney, qui a causé cinquante-cinq victimes — quinze morts et quarante blessés — constitue l’illustration la plus brutale de l’échec du multiculturalisme australien et de la faillite d’un État qui n’a pas su, ou plutôt pas voulu, protéger sa population juive.

Parmi les victimes figurent un Français de vingt-sept ans, un enfant de dix ans, un survivant de la Shoah, ainsi que Boris et Sofia Gurman, un couple de sexagénaires qui a tenté, à mains nues, de désarmer l’un des djihadistes avant d’être tué par lui. Cette tragédie rappelle que la haine antisémite est « sans frontières ». Bondi Beach se situe à quinze mille kilomètres de Jérusalem ; l’Australie n’est pas en guerre, et pourtant, pour les islamistes, les Juifs doivent y mourir.

Depuis le 7 octobre 2023, les signaux d’alerte se sont multipliés sans susciter de réaction à la hauteur de la part du gouvernement travailliste du Premier ministre Anthony Albanese. Dès le 9 octobre 2023, des slogans antisémites étaient scandés dans les rues de Sydney, avant même toute riposte israélienne. L’année dernière, mille cinq cents incidents antisémites ont été recensés ; deux mille l’année précédente !

Quand l’antisémitisme devient socialement acceptable

Un incendie criminel a détruit une synagogue. Des imams qualifiant publiquement les Juifs de « porcs », de « singes », de « criminels » ou de « traîtres assoiffés de sang », reprenant sans complexe les pires clichés de la propagande nazie, n’ont fait l’objet d’aucune poursuite judiciaire. Des infirmiers déclarant qu’ils refuseraient de soigner des Juifs et allant jusqu’à les menacer de mort ont été licenciés, mais jamais poursuivis.

Le 3 août 2025, trois cent mille personnes ont défilé sur le Harbour Bridge de Sydney lors d’une marche pro-palestinienne baptisée March for Humanity. Manifestement, pas celle des Juifs. Beaucoup scandaient « Globalize the Intifada », un slogan qui appelle ouvertement à la haine des Juifs. Là encore, aucune réaction politique forte. Quelques semaines plus tard, en septembre, l’Australie reconnaissait officiellement l’État de Palestine, une décision perçue par beaucoup comme un feu vert à l’antisémitisme. Ajoutons que plusieurs députés travaillistes sont élus dans des circonscriptions avec une forte population musulmane.

Un délégué à la lutte contre l’antisémitisme a été nommé, aussitôt doublé d’un autre chargé de l’islamophobie, plaçant sur le même plan la critique d’une religion et la haine des Juifs. Il fallait sauver le dogme de la société diversitaire harmonieuse et éviter les amalgames. Le signal était clair : la haine des juifs ne serait pas réprimée, donc elle devenait acceptable. Dans ce climat d’« antisémitisme admis », comment s’étonner que certains finissent par passer à l’acte ? L’attentat de Bondi apparaît ainsi comme l’aboutissement logique d’un climat où la haine des Juifs a pu s’exprimer librement dans l’espace public depuis le 7-Octobre.

Un Bataclan australien

La réponse policière soulève également de lourdes interrogations. Un poste de police se trouvait à quelques centaines de mètres, mais la tuerie a duré un bon quart d’heure. Trois agents seulement étaient présents pour assurer la sécurité de l’événement. Les autorités étaient-elles à ce point confiantes, voire insouciantes, qu’un rassemblement de près d’un millier de Juifs pour la fête d’Hanouka se déroulerait sans incident dans un climat aussi violemment anti-israélien et antisémite ?

A lire aussi, Richard Prasquier: De Medellín à Sydney

Comme au Bataclan, cette incapacité à assurer la protection élémentaire des citoyens conduit inévitablement à reposer la question de l’autodéfense et de l’armement des citoyens honnêtes, dès lors que l’État se révèle incapable de remplir sa mission première.

Malgré le caractère explicitement islamiste de l’attentat, dans un réflexe pavlovien, le Premier ministre Anthony Albanese a rapidement dénoncé la menace de… l’extrême droite1 !

Covid et islamisme : deux poids, deux mesures

Cette cécité contraste singulièrement avec l’autoritarisme dont l’Australie a fait preuve dans d’autres circonstances, notamment durant la crise du Covid : interdiction d’entrée sur le territoire pour Novak Djokovic au nom de la sécurité sanitaire, arrestations brutales de promeneurs sans masque sur des plages désertes, tandis que, récemment, le pays rapatriait des familles liées à Daech en leur délivrant des passeports afin de garantir leur liberté de voyager !

Après l’attentat, la priorité a été donnée à la censure des vidéos et à la lutte contre la « désinformation ». Les autorités ont appelé à dénoncer les messages antimusulmans, comme si le danger provenait davantage de la réaction populaire que de la mouvance islamiste.

Interdire les armes plutôt que nommer l’ennemi

Le gouvernement a par ailleurs annoncé un nouveau durcissement de la législation sur le port d’armes. Avec le même raisonnement que certains dirigeants européens, le problème australien ne serait pas les djihadistes ou leur idéologie, mais leurs outils. Comme en Europe, il est question d’interdire couteaux et machettes, comme si les terroristes n’avaient pas les moyens de s’en procurer.

Cette fuite devant le réel s’enracine dans une idéologie : le multiculturalisme. Depuis des décennies, l’Australie répète à satiété que la diversité est une richesse. L’attentat de Bondi démontre l’inverse. La population musulmane, aujourd’hui estimée à environ un million de personnes, a augmenté de mille pour cent en cinquante ans. Il y a vingt ans, il n’y avait qu’une poignée de musulmans en Australie, mais ni manifestations antisémites ni attentats terroristes.

Certes, les islamistes et, a fortiori, les terroristes ne constituent qu’une minorité. Mais plus on augmente la population musulmane d’un pays, plus on augmente mécaniquement la probabilité d’y trouver des islamistes. Le principe de précaution vaut pour le climat, jamais pour le terrorisme ni pour la haine des Juifs.

L’Occident visé 

Comme plusieurs pays européens, l’Australie ne protège plus ses Juifs — non par impuissance, mais par manque de volonté. Malgré le contexte régional, beaucoup de Juifs se sentent aujourd’hui plus en sécurité en Israël qu’en Europe ou en Australie. Là-bas, au moins, l’État se bat pour eux. Il n’est dès lors pas étonnant que certains entreprennent leur Alya.

Ne nous y trompons pas : aujourd’hui les Juifs sont visés ; demain viendront les chrétiens, les athées et les autres confessions. Le combat des djihadistes est dirigé contre l’Occident dans son ensemble. Les Juifs constituent une cible facile : peu nombreux, minoritaires, mal défendus, dépendants du bon vouloir des autorités.

Noël suivra Hanouka.


  1. https://x.com/libsoftiktok/status/2000529088046625122 ↩︎

Attache ta ceinture, on décolle!

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Julie Hagerty, Leslie Nielsen et Peter Graves "Y a-t-il un pilote dans l'avion ?" (1980) de David Zucker © REX FEATURES/SIPA

Mathieu le steward est un moderne : il tutoie direct. Ancien animateur radio, passionné d’aviation, le voilà « personnel naviguant » – c’est comme ça qu’on dit – depuis 2018.  Sur quelle compagnie ? Le secret demeure bien gardé : même ChatGPT ne divulguera rien. Mais au fond, qu’importe ? Toujours est-il que cet « influenceur » des airs – cf. mathieu_le_steward, 400 000 abonnés – est l’auteur d’un Guide anti-stress de l’avion. Manuel qui, à point nommé juste avant les transhumances du solstice d’hiver, s’adresse aux flippés du voyage au-dessus des nuages – mais pas que (votre serviteur emploie à dessein cette formule élégante à souhait, ce pour rester dans la tonalité stylistique du livre).

Manuel de survie

Car ce vade-mecum, en toute franchise assez plaisant jusque dans sa facture intrinsèquement basique, ne s’offre pas seulement pour un manuel de survie à l’usage des paranoïaques de l’aérien. En effet, illustré par les soins d’une certaine Julie Andriamampianina à la façon d’un livre destiné aux moins de 10 ans, l’ouvrage ne se contente pas d’analyser les angoisses supposées pour leur porter remède avant le crash – répondant par exemple à la question : « j’ai peur des toilettes en avion, c’est normal ? », ou proposant un quiz aidant à s’identifier comme « claustrophobe, « profil anxieux », « traumatisé » ou « hypersensible ». Il décrypte par le menu, à l’usage spécifique des (particulièrement) nuls, par exemple « le principe de la portance », ou le rôle assigné aux ailes et aux gouvernes.

Mathieu expliquera encore qu’un avion « décroche » rarement, qu’un piaf dans un réacteur n’est pas la fin du monde… Sans craindre d’entrer dans les détails, il nous apprend « pourquoi [il y a] parfois du ‘’scotch’’ sur [la carlingue de ton jet]»; le principe des turbulences, etc. Ou encore : « le front intertropical, késako ? » (sic). On saura tout, ou presque, sur le personnel de bord, sur la pitance des pilotes en vol, sur les modalités de maintenance et de révision de « ton » Airbus ;  sur le sens (caché) de l’injonction « PNC aux portes ». Tu n’ignoreras rien, Ô lecteur (ou même lectrice !), des bonnes pratiques de prévention pour « voyager sereinement ».

On prépare la valise et on se détend

Quoi de mieux qu’un professionnel pour enseigner comment « préparer sa valise et son sac cabine » ? Mathieu nous invite même, avant que de partir vers les cieux, au « rituel zen » : « un excellent moyen de te calmer est de pratiquer la respiration abdominale. Assis ou allongé, pose ta main sur ton ventre, inspire profondément par le nez pendant 4 secondes, retiens ton souffle pendant 2 secondes, puis expire lentement par la bouche pendant 6 secondes ». Et si je ne sais pas comment compter les secondes, comment fais-je, hein, comment ? Comme quoi, toute œuvre pédagogique a ses limites.

Et quand bien même Mathieu, nous assurant que « tout est sous contrôle » quoiqu’il arrive, a garde de ne pas se placer parmi les râleurs (dont je suis) qui rechignent à s’accommoder de la proximité d’enfants ou de nourrissons en plein vol : car, n’en déplaise aux géniteurs des marmailles en question, c’est, pour leur voisinage immédiat, otage du long-courrier, la promesse de vivre 8 à 12h d’enfer absolu (la classe business nous en préservant généralement, mais à quel prix !)… Non, placé du côté du manche dans un rapport de solidarité bienveillante avec le présumé couple parental, Allouch voue aux « petits cœurs inquiets » (sic) comme aux nourrissons vagissants la sincère tendresse d’une vraie maman. Idem pour nos sœurs enceintes, ou pour ces hôtes félins, canins, voire équins dont certains passagers croient devoir encombrer la cabine… Bref, du « mystère du jus de tomate en vol » (sic) à la gestion de « tes » « contraintes alimentaires », ce manuel des bonnes pratiques, nourri des meilleures intentions, à la fois gentil, parfaitement inutile et rigoureusement bien-pensant, ne fera certes pas décoller en vous la pensée… En somme, c’est le genre de cadeau de Noël sympa, que vous refilerez plus tard à votre nouvelle belle-sœur, pour lui fêter son premier voyage de noces. Sûr qu’elle va adorer.       

A lire : Le Guide anti-stress de l’avion, par Mathieu Allouch. 143 pages, 2025, Voyages Gallimard.

Georges Rodenbach: quand le chagrin se reflète dans le paysage

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Portrait de Georges Rodenbach, Lucien Lévy-Dhurmer,1890. DR.

Lire Rodenbach et désespérer doucement avec son auteur…


Une théorie (la mienne) veut que les livres rencontrent un destin à l’image de leur contenu. Par exemple, Rostand, avec son Cyrano, dont le héros brille par son courage et son idéalisme, eut l’audace de présenter un drame historique, aussi long que le fameux nez, dans un théâtre alors dominé par le vaudeville et le naturalisme. Malgré sa crainte d’un échec, son audace fut récompensée : succès triomphal et Légion d’honneur décernée seulement quelques jours après la première.

Notre théorie est également corroborée par le Bel-Ami de Maupassant, qui, comme Georges Duroy, sut habilement naviguer les codes de son siècle pour se hisser aux sommets, sociaux pour l’un, littéraires pour l’autre ; ainsi que par les Intranquillités de Pessoa, longtemps confinées au silence d’une malle, et dont les initiés ne parlent qu’en murmures et à demi-mot…

Joyau rare

Et enfin, un livre recouvert d’un épais brouillard, situé loin, bien loin du tumulte parisien et du radar des lettres. Mais en se tournant vers le Nord, quelques-uns percèrent le brouillard, et se surent en possession d’un joyau rare. Oui, ami lecteur, tendez l’oreille, et vous entendrez des clochers en pleurs, des messes votives ; avec un œil alerte, vous verrez se dresser les tours d’une ville blême, des mains se joindre, et une dévotion pleuvoir comme les averses de Bruges-la-Morte.

Pour la plupart, le nom de Georges Rodenbach (1855-1898) n’évoque pas grand-chose, si ce n’est l’odeur des livres anciens. Qui sait, d’ailleurs, si cet homme réputé discret ne préfèrerait pas, aujourd’hui, qu’on se retienne de remuer son duvet d’ombre ? Si tel est le cas, je lui demande pardon d’avance…

Issu de l’aristocratie allemande, Rodenbach évolua dans un environnement peu propice à l’art, dans une ville de Gand en pleine industrialisation, sous le signe d’un père inspecteur des poids et mesures. Le hasard voulut qu’il se liât d’amitié avec le futur poète Émile Verhaeren au collège Sainte-Barbe – où passera aussi, plus tard, Maurice Maeterlinck – mais il se lança dans des études de droit à l’Université de Gand, avant de s’installer à Paris dans l’optique d’y acquérir une expérience de jeune avocat. Or, cette expatriation occasionnera deux développements majeurs.

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D’abord, la découverte d’une vocation littéraire et journalistique. À l’insu de ses collègues juristes, Rodenbach fréquentera assidûment les cercles littéraires parisiens, côtoyant les génies de ce fécond fin-de siècle, notamment Huysmans, Barrès, Mallarmé, et les frères Goncourt. Bien que discret et travailleur, il rejoignit le club des Hydropathes, où s’unissaient poésie et art oratoire, dans la compagnie d’Alphonse Allais, Sarah Bernhardt, Léon Bloy et autres. Dreyfusard dans les colonnes du Figaro, collaborateur chez La jeune Belgique et La Flandre libérale, il publia également romans et poèmes, bâtissant peu à peu sa renommée, et jouant le rôle de pont culturel entre la France et la Belgique.

Deuxièmement, cette prise de distance avec sa Flandre natale, auparavant si terne à ses yeux, éveilla en lui la nostalgie de ses dimanches de province, sa grisaille, son catholicisme omniprésent. Dans la lignée du courant symboliste de Huysmans et de Baudelaire, cette mélancolie flamande et une spiritualité romantique imprégnèrent la plume de Rodenbach, atteignant leur paroxysme dans son chef-d’œuvre publié en 1892.

Une tristesse devenue religion

Aux premières pages de Bruges-la-Morte, le lecteur s’immisce dans le fervent deuil de Hugues Viane, qui, suivant le décès de sa femme cinq ans plus tôt, avait décidé de fuir sa grande ville et de se réfugier à Bruges, ville à la mesure de son chagrin. Son salon est parsemé d’objets de la morte : photos, vêtements, lettres, ainsi qu’une tresse de ses cheveux précieusement conservée dans une cloche en verre – autant de reliques sur lesquelles Hugues, chaque matin, vient se recueillir et se morfondre. Puis, il erre par les rues, trouvant écho à son état dans le noir des clochers, le silence de la province, le froid de la drache.

Cinq ans d’une routine inébranlable, d’une tristesse devenue religion. Rien, absolument rien, ne pouvait l’ébranler – jusqu’à ce qu’un jour, au cours de sa promenade quotidienne, Hugues tombe sur une femme ressemblant en tout point, de la tête aux pieds, de la couleur des cheveux au timbre de la voix, à sa défunte épouse…

Foudroyé, perdant contact avec la réalité, Hugues se décidera à tricher la mort et à faire comme s’il retrouvait bel et bien son épouse morte et son ancienne vie. Il parviendra à la séduire, à entretenir une liaison ; ressusciter ses vieilles habitudes, habiller son amante des vêtements de la morte, en se gardant bien de ne rien lui faire savoir. Cette lubie fonctionnera un certain temps, jusqu’à ce que les différences de plus en plus prononcées entre les deux femmes, le regard de la société, et l’amour lugubre de Hugues provoquent une revanche impitoyable du destin.

La première habileté de Rodenbach, en plus de l’originalité de l’intrigue, consiste à combiner lourdeur thématique et légèreté poétique, de façon à sublimer ce chagrin par la tendresse, la nostalgie et la spiritualité. Le résultat final n’en est que plus touchant, et il faut lire le roman pour vivre soi-même cette descente dans la folie parsemée d’or et d’encens. Stylistiquement, l’auteur n’a rien à envier aux grands symbolistes de son époque, et l’on regrette que Rodenbach ne figure dans aucune conversation sur Bloy, Barbey et Huysmans. Enfin, la profondeur psychologique, l’omniprésence du divin et les descriptions évocatrices donnent envie de savourer ce livre ne dépassant guère cent pages.

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L’autre singularité de Bruges-la-Morte, comme le suggère le titre, c’est de faire de cette ville un personnage à part entière. Ainsi, Bruges et Hugues (le choix du prénom est-il un hasard ?) s’influencent réciproquement. D’une part, le deuil du narrateur lui fait voir son épouse dans chaque silhouette de femme, et ressentir le poids de la mort dans le surplomb des clochers. De jour en jour, l’esprit torturé de Hugues transforme la ville en cimetière géant, à l’instar de Van Gogh dont l’angoisse transforma les mouvements des blés en flammes de l’Enfer.

D’autre part, Bruges, qui à l’époque n’avait pas encore connu l’industrialisation, repliée dans son catholicisme de province, vient exacerber son désarroi : grise, monotone, muette comme une tombe, vivant dans un passé idéalisé. Le décor oriente les pensées, les actes, jusqu’aux péripéties même du roman. En somme, Bruges est, pour Hugues, ce que fut Paris pour Cioran : « Point le plus éloigné du Paradis, et le seul endroit où il fasse bon désespérer. » Par ailleurs, l’éditeur de Rodenbach avait choisi d’inclure des images de Bruges tout au long du texte, soulignant le rôle de la ville comme personnage central – procédé que reprendra plus tard André Breton dans sa Nadja.

Bien évidemment, le style du roman n’est pas au goût du jour. C’est pourquoi, malgré sa concision, certains lecteurs moins sensibles aux passages descriptifs parcourront certaines pages plus vite que d’autres. Idem pour ceux que la religion refroidit plus qu’elle ne raffermit. Mais son originalité, ses explorations psychologiques et son intrigue sauront convaincre les plus réticents. J’ai dit, plus haut, que les livres rencontrent un destin à l’image de leur contenu. Or, s’il en a été le cas jusqu’ici de Bruges-la-Morte, je ferai tout pour que ma propre théorie soit contredite. Soulever son linceul flamand, et montrer qu’en plongeant dans les abîmes du deuil, le poète peut nous insuffler beauté, lumière et, étonnamment, la vie.

Bruges-la-Morte

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Kalachnikovs, colloques et lapins en retard

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Le chercheur et essayiste Marc Hecker. © IFRI

Si vous cherchez un livre à offrir à Noël aussi bien à un amateur de polar que d’essais géopolitiques, il est encore temps de commander Daech au Pays des Merveilles, publié aux éditions Spinelle par Marc Hecker, directeur exécutif de l’Institut Français des relations Internationales (IFRI) et rédacteur en chef de la revue Politique étrangère.

Le roman détaille de façon chronologique les attentats islamistes sur le sol français entre novembre 2013 et avril 2017 vus au travers des yeux de différents personnages (universitaires, journalistes, militaires et même parents de jeunes radicalisés), avec en toile de fond la mise en place de l’Etat islamique en Syrie et en Irak. Ce n’est certes pas un roman à clefs, pourtant le professeur Rivière, professeur à l’université Panthéon-Sorbonne et principal protagoniste de l’ouvrage, fait furieusement penser à Gilles Kepel: ses désaccords avec un certain « Remy Belleface de l’Institut d’Etudes Mondiales » sur l’ampleur du djihadisme en France et la nécessité de maitriser l’arabe pour sérieusement étudier le phénomène rappelle la controverse entre ce dernier et le politologue Olivier Roy sur le terrorisme qui serait « une islamisation de la violence plutôt qu’une radicalisation de l’islam ». Quant au policier d’origine corse, Ange Requini, il fait inévitablement penser à Bernard Squarcini qui fut à la tête de la Direction Centrale du renseignement Intérieur entre 2008 et 2012. D’autres figures sont familières sans référer à une personne publique en particulier – plutôt à des archétypes. Ainsi la chercheuse Julie Delcamp pourrait être une habituée des tribunes dans Libération : auteure d’une thèse sur « l’engagement féminin dans le djihadisme ou la continuation de la domination masculine par d’autres moyens », elle y explique que « les groupes djihadistes ont généralement des emblèmes phalliques comme des épées ou des kalachnikovs dressées, alors que les mouvements islamistes privilégient le symbole vaginoïdal du croissant de lune ».  

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Le style est drôle, qui contraste avec le tragique des évènements. Alors certes, les personnages principaux manquent un peu d’épaisseur et les scènes de fiction sont parfois empreintes d’un ton didactique (typique il est vrai des romans écrits par des chercheurs), mais la fiction permet de rendre compte de l’incrédulité des autorités françaises face à la menace djihadiste puis du désarroi général : polémiques académiques stériles, impuissances des responsables politiques aux déclarations tonitruantes et difficultés de l’administration de penser sur le long terme, et jusqu’aux autorités militaires qui sortent maladroitement de leur réserve.

Hecker sait de quoi il parle : il a publié en 2021, en collaboration avec Elie Tenenbaum, La Guerre de vingt ans. Djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle. On sent même une pointe d’amertume lorsqu’il fait dire au professeur Rivière : « je termine une histoire du djihadisme (…) Je n’en vendrai sans doute pas autant : la science marche moins bien que la vulgarisation ». Car au-delà d’un roman, il s’agit bien d’une sorte de vulgarisation par la fiction. La plupart des essais politiques, mêmes les mieux écrits, vieillissent souvent mal, trop vite datés. Il y a fort à parier que Daech au pays des merveilles (le lecteur comprendra la raison d’un tel titre a la toute fin du livre) pourra se lire dans 10 ou 20 ans comme un résumé succinct mais éclairé des débats, postures et aveuglements face au terrorisme islamiste qui caractérisèrent les années 2010.

300 pages

Daech au pays des merveilles

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Sergio Leone ou l’Ouest au crépuscule

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Claudia Cardinale et Henry Fonda, "Once Upon A Time In The West" (1967) de Sergio Leone © MARY EVANS/SIPA

Hériter d’un genre à son crépuscule

Il était une fois dans l’Ouest s’inscrit à un moment décisif de l’histoire du cinéma. Lorsque Sergio Leone entreprend ce film, le western américain a déjà quitté l’innocence de son âge d’or ; les chevauchées héroïques, les paysages idéalisés et la morale limpide ont cédé le pas à des œuvres plus inquiètes, plus réflexives. Le genre s’est retourné sur lui-même pour interroger ses mythes, donnant naissance à ce qu’on a appelé le sur-western, dont Johnny Guitare (1954) de Nicholas Ray, œuvre flamboyante, western fiévreux où les passions humaines dévorent le cadre traditionnel du récit, et Le Train sifflera trois fois (1952) de Fred Zinnemann, allégorie démocratique sur le bien, le mal, constituent les modèles achevés selon André Bazin.

Sergio Leone est l’héritier de ce genre, vibrant encore d’éclats, mais il choisit une autre voie : il n’exalte pas l’Ouest, il l’ausculte. Il observe ce continent mythique au moment où il semble s’essouffler, s’effondrer, utilisant le cinéma de divertissement comme force de spectacle et moyen de parler d’une nation qui s’est construite sur la grandeur et la violence, de la disparition d’un monde et de l’avènement d’une société fondée sur la puissance de l’argent.

L’attente comme vertige

L’ouverture du film, lente et hypnotique, annonce d’emblée ce geste artistique. À la gare, sous l’écrasement du soleil, trois hommes attendent un train qui semble ne jamais vouloir arriver. Rien ne bouge, tout respire à peine : une goutte d’eau tombe sur un chapeau, une mouche vrombit contre un canon, le vent fait gémir une éolienne. Sergio Leone filme ces moments avec une intensité qui frôle l’abstraction.

Le temps cesse d’être un simple véhicule pour l’action ; il devient matière première. L’attente, étirée, installe une inquiétante étrangeté qui nous plonge au cœur du film. L’arrivée de ce train d’où personne ne descend renforce encore la tension lorsque, soudain, quelques notes d’harmonica déchirent le silence de plomb. Ce son, à la fois plaintif et acéré, annonce un personnage hanté par la mort et le désir de vengeance.

Des paysages mythiques à la mise en scène souveraine

La puissance du film tient aussi à ses lieux et à l’art souverain de sa mise en scène. Certaines scènes extérieures ont été tournées à Monument Valley, en Arizona, décor mythique immortalisé par les grands westerns de John Ford, mais aussi dans la région minérale de Moab, dans l’Utah, et sous la lumière crue de l’Andalousie. Ces paysages, à la fois familiers et transfigurés, confèrent au film une dimension presque légendaire. Les scènes d’intérieur, quant à elles, furent filmées à Rome, dans les studios de Cinecittà, où Leone recrée l’Ouest comme un espace mental autant que géographique.

La mise en scène y est d’une remarquable inventivité : elle associe, avec une science magistrale du montage, cadrages serrés et vastes plans d’ensemble, utilisant travellings, panoramiques et mouvements de caméra montée sur grue. Servi par une lumière chaude et sculpturale, Leone multiplie les cadrages savants et installe les personnages dans l’espace de manière saisissante : plongées et contre-plongées fréquentes, angles insolites allongeant ou déformant les silhouettes, très gros plans de visages burinés ou d’yeux occupant tout l’écran. Les affrontements, filmés en deux temps, deviennent de véritables ballets visuels et sonores, fondés sur une lente montée de l’attente qui exacerbe la tension avant que l’exaspération des nerfs n’explose brutalement dans les coups de feu.

Des figures façonnées par la légende

Les personnages qui traversent le film doivent autant à la mythologie du cinéma américain qu’à une forme nouvelle de tragédie. Henry Fonda, l’acteur noble par excellence, connu pour ses incarnations d’hommes justes, apparaît ici sous un jour glaçant dans le rôle d’un serviteur cruel du Mal. Ce renversement produit un choc presque ontologique : le visage même de la droiture devient celui du mal. L’Harmonica (Charles Bronson), silhouette minérale, avance comme un spectre traqué par un souvenir. Cheyenne (Jason Robards), bandit mélancolique, porte le deuil d’une époque où les marges étaient encore possibles. Et au centre, Jill (Claudia Cardinale, disparue il y a quelques semaines), dont la présence bouleverse les codes d’un genre longtemps privé d’héroïnes véritablement complexes, incarne l’avenir dans un monde en ruine, la capacité de rebâtir après la violence.

Les regards, les respirations, les gestes comptent davantage que les paroles. Sergio Leone sculpte ses personnages comme on façonne des mythes : non par la psychologie explicite, mais par la posture, par l’attente, par la réaction à l’espace. Les visages deviennent des paysages moraux, fissurés par l’histoire et par le destin.

Quand l’image devient musique

Cette puissance expressive tient autant de l’image que du son. Tonino Delli Colli éclaire les corps comme s’il éclairait des monuments fragiles et fissurés, et Ennio Morricone, qui compose la musique avant le tournage, insuffle au film une dimension opératique. Chaque personnage marche accompagné de son propre souffle musical, un thème qui ne souligne pas l’action mais dévoile une part de leur secret intérieur. La caméra suit ces motifs comme une partition, et le film tout entier devient une sorte de poème visuel où les mouvements, rares et mesurés, ont la dignité de gestes rituels.

La fin d’un monde, la naissance d’un mythe

Ce qui se joue ici, ce n’est plus la conquête de l’Ouest mais la fin d’un monde : celui des hors-la-loi, des pionniers, des terres vierges, des hommes debout, rudes, violents et hantés par le mal et la souffrance. Le train qui progresse dans le paysage n’est pas seulement un moyen de transport ; il est la modernité qui vient enterrer les légendes et inaugurer la domination de la puissance capitaliste. Pourtant, à mesure que ce monde se défait, une autre forme de récit se construit. Sergio Leone ne se contente pas d’accompagner la disparition du western traditionnel par un geste de deuil ; il transforme la perte en mythe. Il montre comment les ruines deviennent des histoires, comment les visages marqués deviennent des icônes, comment la mort d’un genre peut paradoxalement en signer la renaissance.

Il était une fois dans l’Ouest n’est pas seulement un film sur l’Ouest : c’est un film sur le cinéma lui-même, sur ce pouvoir qu’il possède de regarder les mythes au moment où ils se brisent, puis de les recomposer sous une forme nouvelle.

En contemplant la fin d’un monde, Sergio Leone en invente un autre, plus ample, plus solennel, plus intemporel. Voilà sans doute pourquoi ce film, bien plus qu’un western, demeure une légende, un chef-d’œuvre absolu.

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