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Martinique: le drapeau de la discorde

Dans les Caraïbes, le changement du drapeau de l'île vire au psychodrame

Martinique: le drapeau de la discorde
Le président du conseil exécutif de Martinique Serge Letchimy et le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin sur l'île, le 1 octobre 2022 © GILLES MOREL/SIMAX/SIPA

Le projet de changer le drapeau de l’île est sur le point d’aboutir, après de nombreuses polémiques. Découvrez le drapeau qui devrait être retenu…


Appelés récemment à participer à une consultation populaire organisée par la Collectivité territoriale de la Martinique (CTM), une majorité d’habitants ont voté pour un changement du drapeau actuel jugé trop colonial aux yeux de certaines associations. Une affaire qui divise profondément ce département français d’Outre-mer et dans laquelle était directement intervenu le président Emmanuel Macron…

L’idée était pourtant bonne au départ. Avant qu’elle ne tourne finalement au vinaigre. En 2018, la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM) fait part de sa décision d’organiser une consultation populaire afin qu’un nouveau drapeau soit adopté pour que l’île puisse se faire identifier lors de certaines compétitions sportives ou culturelles.

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Très rapidement, cette proposition a tourné à la polémique. Plusieurs élus ont protesté contre cette volonté de la CTM d’abolir le drapeau officiel à la croix-blanche et bleue, orné de quatre serpents fer de lance, qui sert de symbole à cette île des Caraïbes depuis le XVIIe siècle. « Poser la question du drapeau revient à poser la question de la souveraineté. L’hymne et le drapeau sont des attributs d’une nation. Si l’on veut qu’il y ait une nation martiniquaise, qu’on le dise franchement » avait alors déclaré Fred-Michel Tirault, maire de la ville de Saint-Esprit. Dans la foulée, diverses associations s’étaient engouffrées dans l’affaire pour dénoncer ce drapeau, témoin du passé esclavagiste de la France en Martinique (il était notamment arboré sur les navires négriers), imaginé par Louis XIV lui-même. Face aux débats houleux menaçant de dégénérer en affrontements, la CTM avait été contrainte de mettre en suspens son projet.

Cédant aux demandes du Mouvement international des réparations et du Conseil représentatif des associations noires (Cran) de France, qui avait déposé plainte contre la présence de ce symbole « raciste » au sein de la République, dans un souci d’apaisement, le président Emmanuel Macron avait consenti à faire retirer l’écusson martiniquais controversé des uniformes des gendarmes représentant l’État dans ce département d’Outre-mer. Pour les mouvements indépendantistes, seul le drapeau tricolore rouge (la vie et à la liberté) – vert (nature) – noir (« qui rend hommage à tous ceux qui ont été bafoués») doit être arboré en Martinique. Inventé par Victor Lessort, un militant de l’Organisation de la jeunesse anticolonialiste de la Martinique (OJAM), il a fait son apparition en 1962 et est régulièrement mis en avant lors de manifestations anti-gouvernementales ou lors de grèves. Quand il n’est pas hissé en guise de provocations sur le fronton des mairies (comme en 2019, à Fort de France) ! Le choix de ses couleurs est loin d’être anodin. Selon les indépendantistes, le drapeau trouverait son origine première dans les révoltes esclavagistes fomentées par les « neg’ marrons » contre les planteurs blancs Békés et reste une référence aux thèses panafricaines. Chantre de la négritude (un mouvement littéraire), le poète anticolonialiste Aimée Césaire avait eu droit à ce drapeau sur son cercueil en 2008, agité sans complexe par le Parti progressiste martiniquais (PPM) qu’il a fondé.

Le 28 juillet 2022, la CTM a ressorti son projet (l’année précédente, une tentative similaire avait été annulée par la justice administrative) et a appelé les Martiniquais à se prononcer sur le sujet et sur un nouvel hymne officiel. Exit l’actuel drapeau « colonialiste », plusieurs dérivés du fameux tricolore rouge-vert-noir ont été présentés aux habitants de l’île. Mais, encore une fois, les polémiques ont ressurgi. Notamment lorsqu’on a découvert que le vote virtuel permettait toutes les fraudes possibles. La plateforme choisie pour recueillir les votes a été vite suspendue, à peine 24 heures après sa mise en ligne, le 2 janvier 2023, afin d’être mieux sécurisée. 27 000 personnes ont participé au scrutin participatif (sur une population recensée de 360 000 personnes) et 73% d’entre-deux ont choisi le fameux drapeau indépendantiste auquel on a rajouté une silhouette de colibri noir. Mais la contestation continue. Selon les détracteurs, la créatrice du nouveau drapeau, Anaïs Delwaulle, aurait plagié un logo que l’on peut voir sur la banque d’images en ligne Shutterstock ! Cette accusation est fermement démentie par l’intéressée, qui s’en est longuement expliqué dans un droit de réponse publié dans la presse locale.

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Peu commenté par les médias de l’hexagone, ce changement est pourtant loin d’être anodin et soulève des questions. Il intervient alors que certains sur l’île songent à revoir les relations avec la métropole et à obtenir plus d’autonomie (à l’instar de la Nouvelle-Calédonie), à défaut l’indépendance totale. Une idée que réfute néanmoins Serge Letchimy, président du Conseil exécutif de Martinique qui explique à qui veut l’entendre que la Martinique ne souhaite « pas sortir de la République mais qu’on lui permette d’y vivre dignement ». Un combat idéologique ne fait que commencer, dans une île où l’économie est encore aux mains de la minorité blanche de Martinique. Des « Békés » qui restent encore parfois considérés comme des colons métropolitains par les associations indépendantistes proches du mouvement Black Lives Matter (BLM)…

Le drapeau retenu D.R.


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Journaliste , conférencier et historien.

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