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“Qu’est-ce qu’une Nation”, d’Ernest Renan, autopsie d’un discours mal compris

“Qu’est-ce qu’une Nation”, d’Ernest Renan, autopsie d’un discours mal compris
Ernest Renan (1823-1892) photographié en 1890 © MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage : 51083890_000001

«La nation est un plébiscite de tous les jours» affirmait notamment l’historien. De nos jours, trop de nos contemporains ayant galvaudé cette intervention, il convient d’y revenir.


Naguère, en Sorbonne, on n’enseignait pas que la nation n’existe pas. On tentait de la définir dans le but de pérenniser le socle commun de la société. Dans les années durant lesquelles la République a durablement creusé le sillon dans lequel elle allait évoluer, une vive cristallisation autour du concept de «nation» faisait s’agiter les esprits, et danser les disciplines. Ernest Renan (1823 – 1892) est de nos jours fréquemment cité, par la douce assertion selon laquelle «la nation est un plébiscite de tous les jours». Pourtant rien n’est si simple dans ce discours prononcé par Renan en 1882, et rien n’est plus offensant pour l’œuvre que de se parer de cette citation dans un accès de cuistrerie. Trop de contemporains ont galvaudé cette intervention, il paraît opportun d’y revenir.

Les âpres controverses racialistes autour du concept de nation sous la IIIe République

Une fois les bourrasques de l’occupation prussienne et de la Commune passées, la France est sujette à d’existentiels questionnements portant sur la définition de l’identité, de la culture, de la «race» (mot employé couramment à l’époque, le postulat de l’existence des races étant encore non pleinement contesté) et au fond, du concept de «nation» dont la systématisation commence à poindre. Ainsi, le philologue et historien Ernest Renan a défendu sa conception de la nation, à l’occasion d’un discours prononcé en Sorbonne le 11 mars 1882.

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Depuis la parution de l’Essai sur l’inégalité des races humaines de Gobineau en 1853, règne une vision dite «objective» de la nation, fondée sur le triptyque : race, langue et religion. Un paradigme authentiquement raciste se répand, duquel Renan perçoit déjà la dangerosité. Pour lui, au contraire, ces paramètres bancals ne sont ni salutaires, ni historiquement vérifiés. «Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès» défend-il. En somme, l’individu n’est l’esclave ni de sa «race» ; ni de sa langue, «qui ne force pas à se réunir» ; de ses intérêts ou encore de sa religion, «devenue chose individuelle». La nationalité moderne, dit-il, trouve ses élucidations dans d’autres variables empiriques, de nature moins métaphysiques et moins théologiques. Une conception teintée de sentimentalisme et de conscience d’une continuité civilisationnelle et culturelle, ne puisant pas ses sources dans l’ethnie, est alors par lui prônée.

La nation n’est pas uniquement un «plébiscite de tous les jours»

Et c’est ici que le bât blesse. Dans un fébrile élan visant à invoquer une docte citation, un tel commentateur dira que «la nation est un référendum de tous les jours» (en se trompant de terme, car Renan ne parle point de référendum), un autre pontifiera que «la nation selon Renan, est un plébiscite de tous les jours», ce qui n’est pas faux, mais souffre d’une perfide incomplétude. Indéniablement, de la seule extraction de cette citation résulte un paralogisme. L’on évoque avec une printanière gaieté une formule laconique, en l’extirpant sans la contextualiser socio-historiquement, ni dans la pensée générale de l’auteur, ni dans le discours, et pas davantage dans le paragraphe où elle s’insère ! En lisant celui-ci, justement, le lecteur apprend que Renan s’excuse de recourir à cette image («pardonnez-moi cette métaphore» glisse-t-il), sachant bien qu’elle est impropre à résumer son propos et surtout un peu grandiloquente. Il est aujourd’hui insupportable de surprendre des maîtres Aliboron en quête d’éclat s’enorgueillir d’une citation profonde tirée d’un discours profond, dont pourtant ils ont à peine effleuré la surface.

La conception subjective et volontariste de la nation que prône Renan

«La nation est une âme» dit-il, comprenant deux composantes, il y a «une part dans le passé, l’autre dans le présent». Il y a un principe matriciel, indivisible et que l’on ne peut éluder car de lui dépend la solidité du discours, relatif au chérissement de l’héritage des anciens et l’attention prêtée au murmure des choses passées. Comment ne pas citer ici Auguste Comte, considérant comme une «loi fondamentale de l’ordre humain» le fait que les morts gouvernent les vivants ? «Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime» précise Renan. 

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Que la nation soit une «communauté des intérêts», cela est vrai, mais ce n’est qu’une condition dont la satisfaction est subordonnée au respect de la première ! Pour voir l’avenir d’un même œil, il est impérieux de se considérer, peu importe notre provenance, légataire de l’héritage des anciens. Lequel comportant, comme toute trace laissée par l’Homme, des canaux d’ombre et des vallées de lumière. Il ne s’agit pas de corrompre le passé, non plus de nier les tragédies, il ne s’agit que d’observer ce passé pluriel qui chante toujours et qui s’exhale encore de chaque parcelle de France. Déboulonner les statues, railler ceux qui ne voient pas comme un péché originel l’appartenance à la France, désinciter les nouveaux arrivants de s’approprier l’Histoire française et les stigmatiser, cracher sur les symboles nationaux, saccager, menacer, voilà qui sied bien au barbare et au fanatique, fût-ce d’une idole ou d’un rachitique bataillon de concepts post-modernes abscons. Mieux vaut d’ailleurs être fanatique de sa nation, que de la couleur d’une peau, or qui parle de quoi aujourd’hui ? Si l’on déclare dans un débat public que la nation est un «plébiscite de tous les jours», c’est bien, si l’on explique que pour avoir le droit de vote il faut être citoyen, c’est mieux. Tout cela est loin d’être exclusif, cela est résolument anti-raciste, cela n’est pas réactionnaire, ni sexiste, cela est accueillant, et prodigieusement français. Il est bien naturel, n’est-ce pas, que les wokiens y soient hostiles. 

Renan prononça un de ces discours marquants et fondateurs, qui s’inscrivent tels une gravure dans le marbre lustré d’un autel soigné. D’ailleurs il le savait, et par ces mots il s’est exprimé peu avant sa mort : «quand la civilisation moderne aura sombré par suite de l’équivoque funeste de ces mots : nation, nationalité, race, je désire qu’on se souvienne de ces vingt pages-là». 

Monsieur Renan, ayez la magnanimité de nous pardonner. Des exégètes malintentionnés ont estropié vos paroles, par couardise ou intention dolosive, le grand nombre vous a oublié, et l’obsession de la «race» répand toujours son venin, mais par les temps qui courent, le serpent n’est pas brun…

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Étudiant à l’École de Droit d’Assas, Petit romantique désenchanté, j’ai grandi en maudissant l’hydre numérique et le crépuscule des pensées. Déçu par la modernité, j’ai trouvé un fidèle compagnon dans Chateaubriand, et un griffant psychologue dans Nietzsche. Donnez-moi de la boue, j’en ferai de l’encre. Ainsi je serai apaisé et délivré.

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