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Nos jeunes, «pauvres» du langage, condamnés à l’impuissance et à la violence

Défaite de la langue et défaite de la pensée

Nos jeunes, «pauvres» du langage, condamnés à l’impuissance et à la violence
Bande annonce de "La Haine" (1995), film de Mathieu Kassovitz. Image: capture d'écran YouTube.

Plus d’un jeune Français sur 5, après des années passées dans les murs de l’école de la République, se trouve dans une situation d’insécurité linguistique globale à l’oral comme à l’écrit. Cette insécurité obscurcit durablement son horizon culturel et professionnel. Échec scolaire, errance sociale, voilà où les a conduit l’incapacité de mettre en mots leur pensée avec précision et de recevoir celle de l’Autre avec vigilance. Pour tous ces jeunes gens et jeunes filles, la défaite de la langue c’est aussi la défaite de la pensée et le renoncement à tout engagement pacifique.


Que l’on ne se méprenne pas ! Je ne plaide pas pour une servile obéissance à une norme immuable. Je ne me lamente pas sur la pureté perdue d’une langue que tout changement pervertirait. Dénoncer l’insécurité linguistique, ce n’est pas stigmatiser les fautes d’orthographe et de grammaire. Ce n’est pas, non plus, pester contre les innovations lexicales. En matière de langage, la nostalgie est toujours mauvaise conseillère… Ce que je dénonce, c’est qu’aujourd’hui trop de jeunes soient privés de mots suffisamment nombreux et précis, de structures grammaticales suffisamment rigoureuses et de formes d’argumentation suffisamment articulées pour imposer leur pensée au plus près de leurs intentions et pour accueillir celle des autres avec infiniment de lucidité et d’exigence.

Une école de la République trop complaisante

Reclus dans leur entre-soi, ils n’ont connu que promiscuité, banalité et indifférence ; leur horizon de parole limité a réduit leur vocabulaire et brouillé leur organisation grammaticale. Ce sont les « pauvres » du langage, impuissants à défendre leurs points de vue, incapables de dénoncer la manipulation, sans défense contre l’arbitraire et l’injustice. Dans ce contexte d’insupportables inégalités linguistiques, les moins favorisés, qui ont manqué cruellement de modèles (notamment à l’école), ont besoin aujourd’hui d’exigence et non de complaisance.

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L’impuissance linguistique contraint ceux qui la subissent au constat ponctuel et à la qualification radicale ; elle interdit le questionnement et l’analyse ; elle rend difficile le refus de mots d’ordre définitifs et la mise en cause de comportements et de règles archaïques faussement présentés comme universelles. Les citoyens, privés de pouvoir linguistique, en difficulté de conceptualisation et d’argumentation, ne pourront en effet pas prendre une distance propice à la réflexion et au questionnement. Ils seront certainement plus perméables à tous les discours sectaires et intégristes qui prétendront leur apporter des réponses simples, immédiates et définitives. Ils pourront plus facilement se laisser séduire par tous les stéréotypes qui offrent du monde une vision dichotomique et manichéenne. Ils se soumettront plus docilement aux règles les plus rigides et les plus arbitraires pourvu qu’elles leur donnent l’illusion de transcender les insupportables frustrations quotidiennes.

La bataille contre l’abêtissement perdue

Au sortir de l’école, nos jeunes ont aujourd’hui à affronter un monde face auquel l’impuissance linguistique et la vulnérabilité intellectuelle se révèlent souvent fatales. Un monde où discours et textes de nature totalitaire et sectaire, portés par des réseaux sociaux frelatés, risquent de s’imposer à des esprits faibles et crédules. Après avoir passé plus de 10 ans à l’école, ils avaleront donc  avec délectation ce qui  relève de l’amalgame, de l’illogisme et de la haine imbécile. Ils se laisseront berner par des démonstrations marquées au coin du contre sens. Ils seront convaincus par des arguments de pacotille. 

L’école, depuis trop longtemps en friche, et la famille, souvent sans repères, ont ainsi perdu la bataille contre l’abêtissement. Sur les réseaux dits sociaux, qui enferment plus qu’ils ne libèrent, la vulnérabilité linguistique et intellectuelle de nos jeunes leur font  renoncer à agir sur le monde et à y laisser une trace singulière. Là, les responsables de tous leurs malheurs sont dénoncés, des complots enfin identifiés, une cible à leur haine pointée dans une guerre qu’on leur dit juste et nécessaire. Tout ce qui éclaire leur quotidien glauque, tout ce qui apaise leur sentiment de néant est accueilli avec reconnaissance: enfin élus, enfin reconnus ! Ce que nous avons offert en sacrifice, sur l’autel du web, à de dangereux manipulateurs, ce sont les mots imprécis, les mémoires vides et le dégoût de soi d’une partie de notre jeunesse.

Parole éruptive

Une part importante des jeunes Français ne possède donc que quelques centaines de mots, quand il leur en faudrait plusieurs milliers pour tenter d’examiner et d’accepter pacifiquement leurs différences. S’expliquer leur paraît alors aussi difficile qu’incongru. Beaucoup de jeunes en insécurité linguistique ont ainsi perdu cette capacité spécifiquement humaine de tenter d’inscrire pacifiquement leur pensée dans l’intelligence d’un autre par la force respectueuse des mots. Réduite à la proximité et à l’immédiat, leur parole a renoncé au pouvoir de créer un temps de sereine négociation linguistique, seule capable d’éviter le passage à l’acte violent et à l’affrontement physique.

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Cette parole devenue éruptive n’est le plus souvent qu’un instrument d’interpellation brutale et d’invective qui banalise l’insulte et précipite le conflit plus qu’elle ne le diffère. S’ils passent à l’acte de plus en plus vite et de plus en plus fort aujourd’hui, c’est parce que l’école comme la famille n’ont pas défendu avec suffisamment de conviction et… d’amour la vertu de rassemblement pacifique du langage. L’une comme l’autre ont oublié que cultiver la langue de leurs enfants et de leurs élèves, veiller à son efficacité et à sa précision, c’était leur permettre de mettre en mots leurs frustrations, de formuler leurs désaccords et… de retenir leurs coups. École et famille n’ont pas su  mener un combat quotidien et combien nécessaire contre la dictature de l’appartenance, contre l’imprécision et la confusion des mots, sources de tous les malentendus. Elles ont ainsi renoncé à ce que chacun puisse aller chercher au plus loin de lui-même celui qu’il ne connaît pas, celui qui ne lui ressemble pas, celui qui… ne l’aime pas et à qui il le rend bien. Comment peut-on appeler à une participation de tous les jeunes aux débats essentiels d’aujourd’hui  alors que, pour certains, la langue qu’on leur a passée ne leur permet pas de dénouer les incompréhensions, de jeter des ponts au-dessus des fossés culturels, sociaux et confessionnels qui les divisent ? Reconnaître leurs différences, les explorer ensemble, reconnaître leurs divergences, leurs oppositions, leurs haines et les analyser ensemble, ne jamais les édulcorer, ne jamais les banaliser, mais ne jamais leur permettre de mettre en cause leur commune humanité: voilà à quoi devrait servir la langue qu’on leur a si mal transmise; voilà à quoi devraient servir les conventions orthographiques et grammaticales non négociables qui devraient les rassembler dans un échange serein.

L’impuissance linguistique a réduit certains jeunes à utiliser d’autres moyens que le langage pour imprimer leurs marques : ils altèrent, ils menacent, ils tueront peut-être un jour parce qu’ils ne peuvent se résigner à ne laisser ici-bas aucune trace de leur éphémère existence. Leur violence s’est nourri de l’impuissance à convaincre, de l’impossibilité d’expliquer, du dégoût  d’eux-mêmes et de la peur des autres. Leur violence est d’autant plus incontrôlée, d’autant plus immédiate qu’elle est devenue muette. Et un regard de travers peut aujourd’hui couter la vie !

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linguiste français. Dernière publication "Nous ne sommes pas des bonobos: Je parle donc je suis", mars 2021 Odile Jacob

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