Longtemps, disons jusqu’à 15 ans, j’ai été myope sans le savoir. Je ne connaissais pas mon bonheur. Partant du principe assez banal mais si vrai que le fils du cordonnier est toujours le plus mal chaussé, cette myopie ne fut jamais décelée auparavant alors que je vivais dans une famille qui comptait tout de même plusieurs médecins, dont mon propre père. Je suis bien incapable de dire depuis quand cette myopie datait : je n’avais pas de point de comparaison. Je vivais comme allant de soi le fait d’avoir besoin du premier rang au cinéma, d’attendre à la dernière minute pour savoir si le bus qui s’arrêtait à la Croix de Pierre, à Rouen, était bien le mien. C’était le 2, je m’en souviens encore, et il mettait longtemps à ne plus ressembler à un 8 ou à un 3 quand il s’approchait de moi.
Mais enfin la myopie n’empêchait pas la seule activité qui me plaisait, me sauvait, me consolait, me protégeait : la lecture. Pour le reste, il me semblait normal que le monde se résumât à ces tâches de couleurs floues, ces formes brumeuses et que les visages de mes petites amoureuses précisassent seulement leurs contours quand elles étaient à portée de baiser.
Les rives bleutées de l’été à Balbec
Il n’y avait pas d’angles, assez peu de lignes droites, les maisons à encorbellements de la rue des Bons-Enfants se voilaient toujours d’un brouillard qui les rendaient encore plus mystérieuses et me donnaient la sensation d’être dans un conte fantastique de Jean Ray.
Je me souviens aussi, à cette époque, de l’édition folio de la Recherche dont les couvertures étaient illustrées par Van Dongen. Je dois beaucoup à Van Dongen d’être rentré si aisément dans l’univers de Proust. Van Dongen dessinait en myope la silhouette nue d’Albertine ou les rives bleutées de l’été à Balbec, dans ce flou délicat qui est celui de la mémoire avant que le souvenir n’accommode ou ne tente d’accommoder sur un moment précis. Van Dongen m’annonçait un monde où le narrateur voyait les choses comme je les voyais et je pense encore aujourd’hui qu’une des clefs de la compréhension de Proust est la myopie.
Bref, je vivais en Myopie comme on vit dans un pays. J’en fus expulsé un peu par hasard, lors d’un cours de physique en classe de première consacré à l’optique. On avait mis à notre disposition des boites de lentilles pour expliquer aux littéraires que nous étions en quoi consistaient les dioptries. J’en pris une un peu au hasard et m’en fis un monocle, histoire de faire le malin avec un petit camarade et, ô surprise, le monde devint incroyablement clair. Je voyais ce qui était écrit au tableau, et les détails runiques sur les boucles d’oreilles de C***, la grande blonde du premier rang.
Ayant fait part de cette révélation à mon entourage, on m’envoya chez l’ophtalmo qui me dit, en me faisant chausser ma première paire de lunettes : « Tu vas voir, tu vas revivre ». Oui et non : dehors, Rouen se mit à ressembler un décor médiéval toc pour film hollywoodien, les nuages blancs se dessinaient trop précisément sur le ciel bleu et il n’y avait plus pour moi d’ « imprécis grandioses des horizons urbains » mais des perspectives nettes et précises comme dans les clips publicitaires qui commençaient, déjà, à tout envahir. Tout était trop vrai, c’est-à-dire manifestement faux et annonçait ces images insupportables de netteté auxquelles nous ont habitué depuis la haute définition.
Aujourd’hui encore, quand je veux me protéger un peu, je retire mes lunettes. Je rentre en Myopie pour un séjour trop bref, le temps de saluer Albertine nue enjambant son tub pour faire ses ablutions ou les spectres pluvieux de la rue des Bons Enfants.
– C’est sûr, m’avait aussi dit l’ophtalmo. Tu avais besoin d’être corrigé.
Ça, pour avoir été corrigé, depuis que je vois le monde tel qu’il est, j’ai été corrigé. C’est même comme ça que je suis devenu communiste. Parce qu’être communiste, c’est voir, hélas, le monde tel qu’il est.
Tout le monde, il est laid, tout le monde il n’est pas gentil
C’est le sujet qui anime actuellement la classe intellectuelle, l’enlaidissement de la France est-il une fatalité ? D’où vient cette déconstruction méthodique de nos paysages, désormais visible à l’œil nu en province et à Paris ? La « Fronde » gronde dans nos rues et même dans nos campagnes. Personne ne peut plus ignorer ou nier l’étendue des dégâts. L’immondice saute aux yeux ! Notre habitat est devenu morose et hostile, faussement moderne, atrocement futile, décadent par gabegie.
Zones commerciales tentaculaires à l’entrée des cités jadis de caractère, agriculture extensive à vocation planificatrice, artères dépavées et déplumées, arrachage systématique des arbres sur les boulevards et élargissement éhonté des pistes bétonnées, échangeurs qui donnent le tournis aux élus locaux et ronds-points qui enivrent les employés municipaux, le bâti cède sous la menace du toujours plus coûteux et du plus inhumain, du plus sordide et du plus impropre à la vision. Cette hygiène de l’assassin qui vise à démolir le fragile et le pittoresque, la grâce et l’harmonie, le patrimonial et l’agreste semble être la seule option politique admise et comprise par nos édiles. On détruit et on remplace par souci électoral et par paresse comptable. Le poète et philosophe italien Giacomo Leopardi (1798-1837) résumait dans une lettre adressée à Pietro Giordani tout le mal qu’il pensait de cet affaissement esthétique : « Je commence à être d’autant plus écœuré par le superbe mépris que l’on professe ici pour tout ce qui est beau et pour toute littérature, que je ne puis me faire à l’idée que le comble du savoir humain réside dans les sciences politiques et dans la statistique ». Et pendant ce temps-là, notre richesse intérieure, églises et demeures seigneuriales, constructions lacustres et paysannes, cabanes de pêcheurs et refuges d’alpage, bistrots canaille et édifices industriels, meurt à petit feu.
Pavillons climato-déficients du périurbain
On sait le combat perdu d’avance, que déjà l’accès au beau, à la plénitude de l’esprit, à un bord de Loire sauvage, de Pays Pagan ou de Balagne sont réservés à une population économiquement favorisée. Le bel espace, ce nouveau luxe, est en voie de privatisation pendant que le collectivisme architectural nous parque dans de l’éphémère et du ridicule. Que nous reste-t-il ? Les pavillons climato-déficients du péri-urbain et les barres funestes hors les murs, les hangars à tôle ondulée en pleine pampa beauceronne et les façades recouvertes de marques de luxe sur les rives de la Seine. Pour s’offrir un coin de paradis, loin des affres du consumérisme et des hordes touristiques, communier avec l’Histoire de notre nation et ses plus hauts personnages, profiter d’une douceur hexagonale et d’un environnement respectueux des saisons, il faudra dorénavant s’armer de patience et jouir de confortables ressources financières. Seule une poignée d’individus y parviendra. Les très riches et aussi les reclus de la ruralité qui, malgré un recul évident de leurs droits à travailler dignement, à se soigner sans exploser leur budget essence ou simplement à accéder aux mêmes services publics que les citadins bénéficient encore d’un décor relativement protégé. Jusqu’à quand ? Combien de campagnes ont été défigurées ces dernières années par la frénésie des promoteurs et l’empiètement vorace sur le vivant.
Pour l’extension du domaine de la beauté!
La révolution du « beau » aura-t-elle lieu ? À voir les dernières Victoires de la Musique, on peut en douter. Comment éduquer une population qui vit dans des logements défectueux et sous l’emprise d’une culture de masse ? Comment insuffler le désir de la conservation et le goût des mots ? Parce que le beau n’est pas seulement une aspiration à s’épanouir dans un milieu sain, c’est un apprentissage des sens, un travail quotidien pour savoir apprécier un beau geste, une belle langue, un élan souverain, une poésie affleurante ou un vitrail séculaire. C’est, par exemple, s’émouvoir du pâté en croute ris de veau, foie gras et morilles de la Maison Vérot, charcutier d’excellence depuis 1930, la régularité de ses strates colorées nous amène du côté de Fernand Léger pour la structure et d’André Hardellet pour le rendu vibrant. Le beau se niche partout pour celui qui sait regarder, lire ou écouter. Sur mes côteaux de Pouilly au printemps, à la pointe de Corsen en plein hiver, dans le revers de Richard Gasquet, dans le sourire de Koba (Marthe Keller), dans la lunette arrière inversée d’une Citroën Ami 6, dans une chanson de Michel Delpech, dans un pull Saint James ou dans une allée de la forêt de Tronçais. Militons tous pour l’extension du domaine du beau !
L’exposition «Art déco, France/Amérique du Nord», à la Cité de l’architecture (jusqu’au 6 mars), explore les origines franco-américaines de ce courant artistique qui a profondément influencé l’architecture et le design. Une plongée dans l’effervescence intellectuelle et créatrice du XXe siècle.
On reconnaît l’Art déco à ses formes élancées et géométriques, ses immeubles ornés de pilastres et de bas-reliefs épurés, ses statues allégoriques néo-hellénistiques… Ce vaste courant architectural et artistique s’est imposé entre les deux guerres mondiales et a eu pour vitrines les expositions universelles de Paris en 1925, de Chicago en 1933, de Paris encore en 1937 et de New York en 1939. Quelques bijoux monumentaux peuplent notre imaginaire : le Rockefeller Center et l’Empire State Building à New York, le palais de Chaillot et le théâtre des Champs-Élysées à Paris, les hôtels de Miami Beach… jusqu’à l’Art déco « totalitaire », de la funeste Chancellerie du IIIe Reich à Berlin, imaginée par Hitler et Albert Speer, à l’immense gare ferroviaire de Milan voulue par Mussolini. L’exposition de la Cité de l’architecture n’occulte pas ces derniers exemples, mais recadre l’origine de ce mouvement qui est, avant tout, une aventure franco-américaine.
En 2013, le musée avait déjà consacré une exposition à ce thème : « 1925, quand l’Art déco séduit le monde ». Y étaient montrées ses différentes filiations : l’apport de la France, plutôt décoratif, et l’apport des États-Unis, plutôt architectural. Dix ans plus tard, la Cité de l’architecture et son co-commissaire Emmanuel Bréon (à qui l’on doit déjà l’expo de 2013) vont plus loin en explorant, de façon quasi clinique, l’évolution de ce courant hybride, né d’une conjonction d’affinités binationales historiques, philosophiques et artistiques ; il inclut aussi l’Art déco au Canada et au Mexique, d’où la mention « Amérique du Nord » dans le titre.
Un parcours en neuf étapes
L’étincelle de l’Art déco est à trouver dans la fraternité des tranchées de la Première Guerre mondiale, puis dans le chassé-croisé des idées et des personnes durant les Années folles : l’exposition fait renaître cette émulation et cette déambulation de part et d’autre de l’Atlantique à travers de nombreux documents, coupures de presse, correspondances, photos d’archives… et aussi bijoux, meubles, peintures murales, couvertures de magazines, intérieurs d’appartements, décors de cinéma. Beaucoup d’entre eux sont présentés pour la première fois au public et l’ensemble témoigne d’un « esprit du temps » qui se décline via le jazz, le cinéma, les paquebots – véritables palaces flottants – qui ont imprimé la marque du « style paquebot » à de nombreux hôtels, les trains spéciaux, les grands magasins…
Le parcours se compose de neuf étapes autant chronologiques que thématiques. Il commence par les premières relations franco-américaines issues de la guerre d’indépendance (1776-1783) : la proximité Washington-Lafayette, celle de Benjamin Franklin-Louis XVI, sans oublier, un siècle plus tard, l’épopée de la statue de la Liberté de Bartholdi. Puis vient l’influence de l’école des Beaux-Arts de Paris sur les architectes américains.
Le prélude à la naissance de l’Art déco trouve son origine dans l’arrivée en France d’un million de militaires américains durant la Première Guerre mondiale. Après une année d’âpres combats, ces soldats venus d’horizons divers stationnent dans l’Hexagone. Parmi eux, des artistes qui ont été sollicités durant le conflit pour peindre des camouflages ou des affiches de propagande. Après l’armistice, ces dessinateurs, architectes, décorateurs ou simples curieux peuvent étudier dans des écoles créées sur notre sol par le général Pershing. Ainsi, l’école américaine de Musique et des Beaux-Arts de Fontainebleau (fondée en 1921 et toujours en activité) et l’Art Training Center de Meudon dispensent un enseignement artistique et architectural français aux Américains. L’exposition présente des photos de cette période, on y découvre notamment la camaraderie entre l’Américain Raymond Hood, le très francisé concepteur du Rockefeller Center, et Jacques Carlu, l’architecte emblématique du palais de Chaillot en 1937.
Jacques Carlu, l’un des pionniers français de cette aventure franco-américaine, a pour lui d’être parfaitement anglophone et d’avoir bénéficié d’une expérience aux États-Unis avant-guerre, où il a appris le gigantisme des immeubles de Chicago et de New York, particulièrement le Woolworth Building – gratte-ciel le plus haut au monde de 1913 à 1930. On retrouve l’influence française dans ces gratte-ciel d’avant l’Art déco : un style « Beaux-Arts » ou « néo-classique ». Mais l’émancipation se fait sentir dès les années 1920 et reçoit le soutien enflammé d’un autre pionnier tricolore, le dessinateur et décorateur Paul Iribe. Dans une interview au New York Times, il déclare : « J’ai une plus grande leçon à recevoir des gratte-ciel, de Broadway illuminé la nuit, du tumulte de New York, que de la place Vendôme à Paris. » Iribe donne ensuite ce bon conseil : « Je pense que votre pire ennemi ici, pour être franc, est le mauvais goût. Vous avez tout créé sauf le goût. Vous vous servez de vos idées modernes avec les goûts de notre Vieux Monde, et ils ne conviennent pas. Une nation aussi neuve et magnifique doit créer son propre goût. » Et elle le créera – avec une forte influence française !
«CET IDÉAL DE VITESSE ET DE PROUESSES SE RETROUVE DANS L’ESPRIT DE L’ART DÉCO ET NOUS RAPPELLE AUSSI QUE LA FRANCE ET LES ÉTATS-UNIS ONT CONNU UNE ÉPOQUE DE PARITÉ TECHNOLOGIQUE»
Les Américains mettent ainsi fin aux styles néo-gothique et néo-roman, qui marquent la silhouette de leurs premiers gratte-ciel et s’inspirent du style décoratif français moderne. C’est le cas du bâtisseur du Chrysler Building à New York (1930), William Van Alen, qui, comme plus d’une centaine de ses compatriotes architectes, est diplômé de l’école des Beaux-Arts de Paris. Cette fusion et ce dynamisme mènent directement vers l’Art déco, avant que celui-ci vire vers le « style international » qui proscrit toute décoration (on se demande bien pourquoi !).
Aucun gratte-ciel français Art déco !
Mais les Américains méprisent leur propre histoire. Un bijou architectural que j’ai pu admirer à Manhattan avant sa démolition, le Bonwit Teller Building, ex-Stewart Building, est évoqué dans cette expo. En 1928, la compagnie Stewart commande son magasin new-yorkais à l’architecte Whitney Warren, également diplômé des Beaux-Arts. Le résultat est un majestueux building orné de deux bas-reliefs monumentaux, deux danseuses dues à René Paul Chambellan, lui-même Franco-Américain originaire du New Jersey qui a étudié aux Beaux-Arts avant la Grande Guerre. Plusieurs architectes aménagent les étages dans une ambiance d’exotisme moderniste : Franklin Whitman, ancien élève de l’Art Training Center de Meudon ; Eugène Schoen, influencé par l’exposition de 1925 à Paris ; et Jacques Carlu qui crée, pour le cinquième étage, des alcôves luxueuses. En 1981, un certain Donald Trump achète cet immeuble classé, réussit après une bataille judiciaire à le faire déclasser et, dans les vingt-quatre heures qui suivent le dernier jugement du tribunal administratif, fait littéralement pulvériser le bâtiment. Rien n’est épargné, pas même une grille ou un bas-relief. Et depuis, c’est à cet emplacement que trône la Trump Tower.
Étrangement, les Français n’ont construit aucun gratte-ciel, ni néo-classique ni Art déco. Des documents témoignent que des projets ont toutefois existé, des vues imaginaires, des illustrations… Finalement, les Américains ont réalisé ce que les architectes français rêvaient de faire. Seul Jacques Carlu a réussi à élever son palais de Chaillot, dans un style perçu alors comme américain !
L’exposition traite aussi du lien entre l’architecture et l’ère nouvelle de la technologie : l’automobile, l’aviation, la traversée de l’Atlantique par Charles Lindbergh… et celle, oubliée, de deux aviateurs français – Dieudonné Costes et Maurice Bellonte – qui ont eu droit à leur ticker-tape parade à Manhattan en 1930. Cet idéal de vitesse et de prouesses se retrouve dans l’esprit de l’Art déco et nous rappelle aussi que la France et les États-Unis ont connu une époque de parité technologique.
Sur le plan des mœurs, les deux pays découvrent les bouleversements post-Première Guerre mondiale : les (françaises) garçonnes et les (américaines) flappers mais à Paris, point de prohibition ! Les Noirs américains font leur entrée dans la capitale où, libérés du carcan de la ségrégation raciale, ils apportent le jazz. Joséphine Baker chante abondamment les louanges de cette France ouverte et accueillante.
Aux États-Unis surtout, l’Art déco évolue rapidement : après avoir été l’apanage de l’élite, il intègre le quotidien de la classe moyenne. Ainsi, dès les années 1930, naît le « deuxième Art déco » : c’est la gloire du Style Streamline (mot intraduisible, signifiant approximativement « hydrodynamique ») qui donne aux théières des formes de trains rapides ! À l’instar des riches socialites (« mondains ») francisés de naguère, les plus modestes ont droit à des hôtels et à des bâtiments publics d’un genre Art déco/Streamline, tels ceux qui marquent tant l’image de Miami Beach.
« Art déco France / Amérique du Nord » réconcilie les Français avec leur propre histoire architecturale et prouve qu’on a encore beaucoup à apprendre d’un courant où la France a pourtant joué un rôle majeur. C’est aussi une promenade dans un laboratoire inédit, celui d’une création ultra-rapide qui a donné naissance à un style mondial.
À voir
Jusqu’au 6 mars, « Art déco France / Amérique du Nord », Cité de l’architecture, Paris.
« Art déco France / Amérique du Nord », Cité de l’architecture, Paris.
Ce sont les Tanguy espagnols. Ces jeunes qui ne travaillent pas et n’étudient pas profitent du nid familial et s’adonnent aux loisirs et aux angoisses à la mode: Netflix et le changement climatique. Malgré 32% de chômage chez les moins de 25 ans, cette vie de «bonheur» est encouragée par la ministre du Travail.
« C’est Tanguy ! » dit-on d’un jeune adulte qui poursuit indéfiniment ses études et rechigne à quitter le nid familial. En 2001, le film d’Étienne Chatiliez brossait le portrait d’un normalien de 28 ans, étudiant en sinologie, lancé dans une thèse longue comme la muraille de Chine, au grand désespoir de ses parents, André Dussollier et Sabine Azéma, prêts à tous les stratagèmes pour inciter leur grand dadais de fils à quitter la maison. On imagine mal Tanguy dans un pays comme l’Espagne, que nos représentations contradictoires fantasment en immense bar à tapas sur fond de bains de mer, de soleil et de foules chaleureuses, mais aussi en pays réaliste, authentiquement courageux et âpre au travail.
30% des postes dans l’agriculture non pourvus, 25% dans le tertiaire!
Et pourtant, c’est dans cette Espagne qui prévoit le départ à la retraite à 67 ans d’ici à 2027 (l’âge légal actuel est 66 ans et quatre mois) que prolifèrent les nouveaux Tanguy. Pire, les « ninis », autrement dit : ni études ni travail [1]. Ces jeunes vivotent chez leurs parents jusqu’à des âges indécents et représentent, selon les chiffres de l’OCDE, 22,7 % des 20-24 ans (24,2 % pour la Grèce, 10,5 % pour l’Allemagne, 19 % pour la France). Toute une génération de parents – voire de grands-parents – se voit obligée de couver parfois jusqu’à ses 30 ans passés une progéniture oisive qui pour la moitié d’entre elle (seulement) cherche du travail. Quant à ceux qui, sur le mode Tanguy, accumulent masters et langues étrangères, convaincus que leurs diplômes universitaires leur permettront d’accéder à un emploi digne d’eux, ils participent à hauteur de 8,6 % au taux de chômage global. En effet, vice-championne de l’UE pour les ninis, l’Espagne l’est aussi pour le nombre d’étudiants inscrits à l’université (40,7 % de la population espagnole a fait des études supérieures, pour une moyenne européenne de 33 %). Entre les ninis et les Tanguy, 8 % des jeunes de moins de 25 ans travaillent et étudient à la fois – contre 33 % en Allemagne. Résultat: 30 % des postes dans l’agriculture et la pêche, et 25 % des postes du secteur tertiaire sont restés non pourvus en 2022. Cherchez l’erreur.
La réforme menée depuis février 2022 par la ministre communiste du Travail Yolanda Díaz s’avère être un échec cuisant : sur dix jeunes Européens devenus chômeurs en 2022, quatre sont espagnols. L’Espagne a beau afficher un taux de chômage de 32,3 % chez les moins de 25 ans, soit 540 000 jeunes sans emploi sur près de 3 millions de chômeurs (14,5 % de la population active), la ministre s’est félicitée de son bilan. « Nous sommes le meilleur gouvernement de la démocratie » (sous-entendu : de la démocratie espagnole depuis la fin du franquisme), déclarait-elle en décembre. C’est la conclusion qui s’imposait. C’est qu’elle a une grande ambition : « Je veux un pacte social vert, féministe, à la fois centré sur les jeunes et intergénérationnel, pacifiste et qui fasse de nous un pays heureux », dit-elle aussi. Accusée par le patronat de « populisme irresponsable » et de « diaboliser les entreprises », elle ne semble pas avoir pris la mesure du hiatus entre la jeunesse espagnole et la notion même de « travail ». Le « bonheur » – nouveau leitmotiv d’un communisme tendance désireux de se distinguer d’une autre extrême gauche qu’il juge hargneuse – n’est plus vraiment lié au travail. L’existence de ces jeunes adultes (mis à part les plus défavorisés qui ne peuvent se permettre le luxe de l’introspection) ne vise plus à la réalisation de soi dans l’activité professionnelle, mais à la réinvention permanente de soi, qui peut ponctuellement passer par un travail plaisant mais aussi par des loisirs (le mot videojugador, « joueur de jeux vidéo », vient d’entrer au dictionnaire de la Real Academia) ou la défense de causes à la mode. Soucieux d’assurer leur capital santé, leur capital bien-être, leur capital planète, ils n’attendent du travail qu’un salaire qui, s’il est suffisant, leur permettra de s’émanciper plus vite, d’accéder à un logement inaccessible dans des villes telles que Madrid, Barcelone ou San Sebastian, d’avoir peut-être un premier enfant vers 32-33 ans pour les femmes (indice de fécondité très faible : 1,18) et de se réserver du temps pour « profiter » (le fameux enjoy anglais inlassablement décliné en disfrutar espagnol). Iñaki Ortega Cachón, économiste et professeur à l’université internationale de La Rioja (UNIR), résume bien les choses : « Avant, un homme de 38 ans était vieux avant l’heure : il partait de chez lui à 8 heures du matin en costard-cravate et ne rentrait que pour le dîner. Aujourd’hui, un type de 38 ans se déplace en bermuda et trottinette, il a certes moins d’aisance financière mais une meilleure qualité de vie et le travail est pour lui le moyen d’atteindre d’autres objectifs : voyager, profiter, sortir, draguer, aller à la salle de sport, boire un verre, ce que ne faisaient pas ses parents. » (cité par El Mundo, 2021). Finies les Penélope Cruz en executive women harassées, oubliée l’ambiance « femmes du sixième étage » et son stéréotype de la joie de vivre des plus humbles : les temps sont à la salle de sport, à Netflix, au voyage sur Ryanair et au salaire médiocre. Pour le sociologue Santiago Niño Becerra, ce sera le lot de la majorité des Espagnols dans les années à venir : salaire minimal et loisirs presque gratuits.
Dans un pays en proie à une vive émotion suite à la dérive autoritaire du gouvernement, les Espagnols attendent avec impatience les rendez-vous électoraux de 2023 (élections municipales de mai et élections générales fin 2023) susceptibles de mettre un coup d’arrêt définitif à une politique que certains barons socialistes comparent au populisme latino-américain version Chávez. Quant aux jeunes Espagnols – de plus en plus apolitiques –, ils continuent à s’entasser dans les universités, à encombrer le foyer parental et à se demander ce qu’ils aimeraient faire, angoissés par leur avenir professionnel, mais davantage encore par le changement climatique (enquête de 2020 de la Fondation Funcas). Un peu comme Ana Iris Simón, 29 ans, auteur d’un livre à succès publié en 2021, où elle formule cette curieuse réflexion : « J’envie la vie qu’ont eue mes parents à mon âge […] et je donnerais mon minuscule royaume, mes étagères Ikea et mon téléphone portable en échange d’une définition claire, concise et concrète du progrès. » Ils sont bien la « génération nini » : ni libres ni responsables.
[1] En anglais, neet: not in education, employment or training
Le monde de l’entreprise a instauré entre employés un rapport de soumission qui peut aller jusqu’au sentiment de déchéance. Or le travail, c’est l’honneur, l’accomplissement de soi à travers la reconnaissance d’autrui. Fort de cette dignité, on accomplit ses devoirs.
Il peut paraître étrange, dans le monde d’aujourd’hui, de faire appel à un terme aussi archaïque que celui d’honneur. Mais il est irremplaçable pour rendre compte des rapports que les Français entretiennent avec leur travail. Il prend alors le sens que lui donne Montesquieu, qui l’associe aux idées de grandes actions, de distinction, de fierté et de volonté de « chaque personne et de chaque condition » de juger ce qui, la concernant, est honorable.
« Mon mandat, c’est une noblesse, et je veux en être digne de la manière que je déciderai », déclarait François Mitterrand. On retrouve dans ce propos les grands traits de l’honneur : le lien avec la place que l’on occupe dans la société, la noblesse d’un « rang » ; l’obligation d’être à la hauteur de ce rang, d’en être digne ; la volonté d’être seul juge des exigences dont il est porteur. Ces traits sont présents aujourd’hui en France dans le domaine du travail.
Sentiment de déchéance
Il est contraire à l’honneur de plier, par peur ou par intérêt, devant quiconque, supérieur, client ou membre d’un autre service, peut vous faire profiter de ses faveurs à condition que l’on satisfasse à ses exigences. On rencontre, quand l’honneur est satisfait, la vision qu’évoque Michel Crozier : « Les subalternes […] n’auront jamais à s’incliner devant la volonté personnelle humiliante de quelqu’un ; ce qu’ils font, ils le font de leur propre volonté et en particulier ils accomplissent leur tâche en dehors de toute obligation directe. Ils s’efforcent de montrer qu’ils travaillent non pas parce qu’ils y sont forcés, mais parce qu’ils choisissent de le faire. »
L’honneur exige aussi de ne pas déroger en s’adonnant à des activités indignes du rang que l’on occupe. Ainsi un contrôleur de la SNCF, détenteur d’une fonction d’autorité, ne consentira pas, dans un train opéré en coopération avec la Bundesbahn, à servir un petit-déjeuner aux voyageurs de première, tâche qu’il regarde comme servile, ce qui n’est pas le cas de ses collègues allemands. Pour aimer son travail, il faut y associer une dimension de grandeur, faire un « chef-d’œuvre » si on est Compagnon du devoir et du tour de France, trouver une solution élégante et créative à une question technique particulièrement pointue, sauver une vie.
L’honneur est enfin source de devoirs. Quand on parle de statut et de défense du statut, on pense ordinairement à des questions de droits et d’avantages, de recherche de privilèges. Mais l’honneur est aussi à l’origine de devoirs. Songeons aux pilotes d’Air France pris à partie par un journal syndical lorsqu’ils ont menacé de faire grève à un moment où cela aurait eu de sérieuses conséquences pour le pays : « Les pilotes n’ont pas su résister à la tentation. […] Comme si la noblesse d’un métier n’imposait pas à celui qui l’exerce un devoir social autant que professionnel. »
Mais, pourrait-on dire, cette référence à une logique de l’honneur, si ce n’est à ce terme, n’est-elle pas réservée à une France conservatrice, voire réactionnaire, attachée à un passé révolu ? Ce n’est nullement le cas. On la retrouve chez ceux qui s’affirment les plus progressistes. On en a eu un parfait exemple avec la réaction des salariés de Libération, en 2014, à un vaste projet, porté par les actionnaires, de récupération de la marque, mettant en cause leur métier. Il s’agissait de procéder au déménagement du journal tout en utilisant ses anciens locaux pour en faire « un espace culturel et de conférence comportant un plateau télé, un studio radio, une newsroom digitale, un restaurant, un bar, un incubateur de start-up ». Cela aurait permis de créer un « lieu d’échange ouvert et accessible à tous, journalistes, artistes, écrivains, philosophes, politiques, designers » en misant sur « la puissance de la marque Libération ». La réaction des journalistes a été vive : « Nous sommes un journal, pas un restaurant, pas un réseau social, pas un espace culturel, pas un plateau télé, pas un bar, pas un incubateur de start-up… » Ils ont dénoncé « le projet des actionnaires […] qui a provoqué la stupéfaction puis la colère ». Ce projet, ont-ils affirmé, aurait conduit à trahir leur métier de journaliste, avec le prestige qui y est attaché, pour ramener Libération« à une simple marque », terme infamant.
Cependant, aujourd’hui, un hiatus se creuse pour beaucoup entre cette vision grandiose du travail et ce qu’ils vivent au jour le jour. Et ils ont un sentiment de déchéance.
Exécutants ou professionnels ?
L’honneur exige de rester juge de la manière de traiter les difficultés que l’on affronte. Or, dans l’entreprise d’aujourd’hui, beaucoup doivent sans cesse suivre à la lettre des procédures que d’autres ont conçues et voient leur degré de soumission minutieusement contrôlé à grand renfort d’outils informatiques. Ils ont le sentiment que les concepteurs les ramènent à une condition servile d’« exécutants », alors qu’ils estiment être les seuls à connaître vraiment leur métier. Ce sentiment d’honneur blessé atteint jusqu’à de nombreux cadres autres que dirigeants, qui se heurtent au fait que les décisions d’importance sont prises par les grands chefs et qu’ils sont bons pour appliquer. Ils se sentent traités comme des « sans métier », au bas de l’échelle des rangs.
Simultanément, un sentiment de déchoir s’attache pour beaucoup à l’écart entre le niveau du diplôme qu’ils ont obtenu et celui de l’emploi auquel ils accèdent. Ainsi, il y a quelques décennies, un titulaire d’un master (bac +5) devenait cadre sans problème, mais ce n’est plus le cas. Alors que, dans la France républicaine, ce que l’on « est » est lié au niveau de noblesse scolaire auquel on a accédé, les déclassés ne sont pas traités conformément à ce qu’ils « sont ».
Les entreprises, qui multiplient, au gré de diverses modes, les tentatives souvent vaines de se réformer, de manière à avoir des employés plus heureux, plus motivés et plus efficaces, feraient bien de s’intéresser à la manière dont les Français donnent sens à ce qu’ils vivent et d’agir en conséquence.
« L’instruction ne guérit pas de la bêtise, elle lui donne des armes. » Nicolás Gómez Dávila.
Dans le numéro hors-série de Valeurs actuelles sur le wokisme [1], Pierre-André Taguieff rappelle que, dans Le Réel et son double, Clément Rosset distingue la « bêtise du premier degré […] irréfléchie, immédiate et spontanée » de ce qu’il appelle l’absolue et incurable bêtise « du second degré […] intériorisée et réflexive », celle d’individus supposément intelligents et cultivés, croisés par exemple dans les milieux universitaires.
Le wokisme, cette idéologie inventée par des « croisés »
François Cusset, professeur de civilisation américaine à Nanterre, est l’auteur d’un des derniers Tracts Gallimard [2] : pour qui cherche des preuves irréfutables de l’avancée de cette bêtise « du second degré », cet opuscule est indispensable. L’auteur y collige toutes les « réflexions » en vogue, des plus bêtes aux plus imbéciles, sur le wokisme et surtout sur ceux critiquant cette idéologie qui, selon lui, n’existe pas. Retournements abstraits, rapprochements douteux, citations scabreuses et explications plus que hasardeuses se bousculent dans une langue conforme à l’idéologie woke pour tenter de démontrer que seule « la haine de l’émancipation » motiverait les détracteurs de ce wokisme qui n’est, selon l’auteur, qu’un « fantasme réactionnaire ».
Signalons d’entrée l’astuce imaginée par François Cusset pour limiter l’usage des syntagmes « réactionnaires », « fascistes » ou « militants d’extrême-droite » censés représenter le gros du bataillon anti-woke. L’auteur choisit de privilégier le mot « croisés » (une douzaine d’occurrences en 50 pages !) et nous laisse ainsi aisément imaginer les grotesques obsessions sous-jacentes qui l’animent.
D’après Cusset, ces « croisés » sont incroyablement arriérés. Pour eux, « l’ouverture des possibles » n’est pas acquise, comme n’est pas acquis le fait « qu’on puisse devenir à quinze ans le sujet d’un autre genre que celui assigné à la naissance,de la même manière qu’il n’était pas acquis, au XIXe siècle, que les Noirs ne soient pas mentalement inférieurs aux Blancs. » Des comparaisons de ce type, c’est-à-dire d’une insondable sottise, l’auteur en parsème tout au long de son opuscule.
François Cusset liste les « nouveaux croisés » du mouvement anti-woke, ces « mâles blancs énervés » qui déversent leur « haine » dans les gazettes ou dans leurs livres : Brice Couturier, Pascal Bruckner, Michel Onfray, Pierre Jourde et Mathieu Bock-Côté font partie des vilains. Du côté des gentils émancipateurs, on trouve le mouvement Black Lives Matter, Rokhaya Diallo, le Collectif contre l’islamophobie (dissous en 2020, sommes-nous obligés de rappeler à M. Cusset), l’association Lallab (proche des indigénistes), mais aussi Judith Butler et Paul B. Preciado brandissant fièrement « la figure iconique de la personne trans » inspirant« aux défenseurs de la norme dominante une peur profonde, une crise panique de l’altérité ». Défense de rire. Virginie Despentes et Houria Bouteldja sont citées avec déférence.
Listes foutraques
Cusset n’oublie pas de valoriser les associations écologistes et celles représentant toutes les « minorités opprimées », des handicapés aux « végétariennes militantes », des « électro-sensibles » aux « réfugiés climatiques » en passant par les migrants et les militants LGBT. Au milieu de ces listes foutraques, on devine que prédominent tous les « moi » œuvrant principalement à l’émancipation de « moi », l’étalage de « moi », l’exhibition de « moi » et, surtout, de la quintessence du « moi » contemporain, une partie de la jeunesse actuelle, égocentrique, narcissique, wokistement éduquée par l’école et l’université, adulée par de vieux repentis qui n’en peuvent plus de s’excuser d’exister. Cette jeunesse « immédiatement mondiale (sic) » est, selon notre universitaire à genoux devant elle, celle « qui se lève aujourd’hui, proposant un nouveau désir collectifà la place des vieilles mélancolies de gauche » et qui enrichit la notion d’émancipation en y ajoutant « des formes de magie et de spiritualités bienvenues, du côté du néopaganisme, de la sororité entre “sorcières”, de la reconnexion intégrale avec le vivant ». Notons que c’est ce genre de « délire désir collectif » qui a conduit dernièrement des étudiants en agronomie ou en architecture à se retirer, tels des moines wokistes, dans les nouveaux monastères de la religion déconstructionniste – potagers intersectionnels, squats insalubres ou ZAD inclusivement crades – afin d’y poursuivre une réflexion sur la décroissance et sur « la reconnexion intégrale avec le vivant » en lisant les ouvrages bêtifiants de Mona Chollet, Donna Haraway ou Paul B. Preciado, ces ânes prétentieux qui se prennent (et sont pris par Cusset) pour d’éminents intellectuels.
François Cusset vit-il dans le même monde que nous ? On est en droit de se poser la question lorsqu’on lit que les jeunes militants issus des « minorités » nous feraient « évoluer vers un monde moins stupide […] et vers plus de civilité ». Plus intelligents que « leurs aînés », non-violents, ces pauvres chéris seraient victimes d’un travail acharné de mobilisation pacifique pouvant conduire à un « burn-out militant ». Heureusement, s’extasie l’auteur, le pragmatisme politique « est à tous les étages » et les résultats sont là : il y a maintenant des « cours de couture pour accompagner les personnes en transition de genre », des « “vélorutions” bloquant le trafic automobile », des défilés réjouissants « avec tampons géants et la pétition “laissez-nous saigner” distribuée alentour » qui visent et obtiennent des résultats incroyables comme… la baisse de la TVA sur les protections hygiéniques.
Vertueuse jeunesse
Malgré les risques dépressiogènes de cet activisme intense, les jeunes militants de ces mouvements revendiquent, pour contrer la résistance des « nouveaux croisés », une certaine radicalité. Au diable les études ! Leur critique radicale de la notion d’intégration « héritée de l’époque coloniale » ou de la science occidentale « qu’ils associent à l’histoire d’une Europe conquérante et inégalitaire » naît d’un « savoir spontané » – voilà une jolie façon de relativiser l’inculture abyssale de ces militants qui ne sont radicaux que parce qu’ils ignorent tout du monde qu’ils détruisent. « Bêtise du second degré » et « Savoir spontané » sont les deux mamelles du déconstructionnisme qui règne en maître dans les milieux wokistes, l’université en tête, d’un bout à l’autre de la chaîne, du professeur académo-militant à l’étudiant ignare en cours de dressage woke.
François Cusset est tellement imprégné par l’idéologie woke qu’il ne s’en rend même plus compte. Ainsi s’étonne-t-il que des gens aient pu croire qu’à cause du « n word », le livre d’Agatha Christie Les dix petits nègres avait été retiré de la vente… « alors qu’il n’a été que retitré ». On peut donc, d’après notre professeur, retitrer et expurger les livres au nom d’une nouvelle et redoutable morale – du moment qu’ils sont encore en vente, même dénaturés, même caviardés, même abîmés par l’idéologie woke, tout va bien, et les « croisés » n’ont décidément aucune raison de récriminer. Du reste, la vertueuse jeunesse actuelle ne s’y trompe pas, elle qui « a du mal à prononcer le mot nègre même en titre d’un livre antiraciste ». De plus, cette jeunesse exemplaire « ramasse, souvent sans y penser, les déchets laissés dans la nature », invente des « identités non figées », sait « se défaire des assignations », se défie des « stéréotypes hétéronormés » et est consciente de la « généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, mais aussi de l’heureux effet de ces invisibles trop visibles qui, depuis des générations, ont contribué généreusement à féminiser, arabiser, asianiser, créoliser la France éternelle ». Florilège non exhaustif des âneries idéologiques déroulées par notre professeur en jeunisme et en wokisme appliqués.
Avec ce pathétique et heureusement court essai, François Cusset, professeur d’université, ratifie les propos liminaires inspirés par Rosset. Il le fait malgré lui, avec l’assurance de ceux qui, après avoir acquis quelques diplômes, se croient à l’abri de la bêtise. Ainsi, et a contrario de son ambition première, démontre-t-il que l’idéologie woke règne à peu près partout – et qu’il en est, de la façon la plus sotte qui soit, un propagateur avéré. Le philologue et grammairien Édouard Sommer écrivait que « la bêtise consiste en des idées bornées ; la sottise en des idées fausses » [3] – certains professeurs et militants wokistes réussissent le tour de force de cumuler ces deux formes d’anéantissement de l’intelligence.
OQTF. Un sigle de quatre lettres qui a fait une entrée fracassante et tragique dans l’actualité française ces derniers mois, depuis l’assassinat de la jeune Lola, le 14 octobre 2022, jusqu’aux coups de couteau distribués à la gare du Nord le 11 janvier dernier.
OQTF, comme « obligation de quitter le territoire français », décision administrative créée en 2006 et dont le volontarisme affiché dans le nom masque mal les grandes difficultés d’application.
Faits divers ou fait de société ?
De fait, il est devenu un visa de trente jours accordé à toute personne ayant décidé de contourner le droit français. Dans la première affaire, la suspecte principale, Dahbia B., ressortissante algérienne, interpellée le 21 août par la police des frontières et qui avait été sommée de quitter le territoire avant le 21 septembre. Dans la seconde, un assaillant présumé, Mohamed Amine M., à la nationalité incertaine et aux identités multiples. Arrivé illégalement il y a trois ans, il était sous le coup, lui, d’une OQTF datant de l’été dernier et qui n’a jamais été exécutée.
Un enchaînement suffisamment rapproché d’affaires pour qu’Eric Naulleau, éditeur et journaliste toujours classé à gauche, se permette d’y voir, dans un tweet, le passage du « fait divers au fait de société ». Avec encore plus d’audace, on pourrait presque parler de fait politique.
Quand autant d’actes criminels sont commis par des individus sous le coup d’une OQTF, on passe du fait divers au fait de société. https://t.co/VFuMtrl7YW
L’apparition de cette décision administrative il y a un peu plus de 15 ans est un symbole de la porosité des frontières européennes. Quasiment partout dans le monde, un voyageur qui arrive de l’étranger sans les documents officiels exigés par la loi du pays d’accueil a toutes les chances de faire un retour express dans son pays d’origine par le premier avion. On se souvient du malheureux sort de ces touristes français, en goguette en Turquie il y a quelques années, arrivés avec des cartes d’identité dont la validité avait été étendue de cinq ans, sans que cela soit indiqué sur lesdites cartes, et qui n’ont connu des charmes anatoliens que la zone de transit. En France cependant, il est accordé un délai de 30 jours à l’individu pour organiser son retour. De quoi lui laisser le temps de lancer des démarches de contestation, présentées sur le site du ministère de l’intérieur lui-même, de recevoir les conseils de quelques associations subventionnées (ceux de la Cimade sont très bien référencés sur Google lorsque l’on tape OQTF), de réclamer le statut de mineur isolé ou bien de passer quelques frontières de l’espace Schengen et de disparaître dans la nature.
On voudrait garder nos OQTF coûte que coûte que l’on ne s’y prendrait pas forcément mieux.
Des pays d’origine peu coopératifs
L’enchaînement de faits divers n’a pas complètement échappé à la vigilance de la macronie. Il faut dire que leur répétition tragique saute aux yeux.
Au lendemain de l’affaire de la gare du Nord, l’habituellement si placide François Bayrou commençait à se poser des questions. Sur BFM, il déclarait : « Est-ce qu’il est légitime de ne pas renvoyer les gens simplement parce que leur pays est dans un état de désordre absolu : c’est une question qu’on a le droit de poser ouvertement ».
La situation des pays d’origine est variée mais dans l’ensemble peu favorable aux expulsions. Concernant l’Algérie, on a pu se rendre compte au moment de l’affaire Lola à quel point Alger traîne des pieds à l’idée de récupérer ses propres ressortissants. Dans le cas de la Libye, la forte instabilité du pays et « le manque de relations diplomatiques entre Paris et Tripoli » semblent rendre quasiment impossible l’expulsion des individus sous le coup d’une OQTF, comme l’indiquait Gérald Darmanin dans des propos rapportés en janvier dernier par Médiapart.
Pour le média d’extrême-gauche, la délivrance massive d’OQTF s’inscrirait dans une pure politique du chiffre, à ses yeux détestable. Reste que tandis que le nombre d’OQTF prononcées entre 2016 et 2019 bondissait de 50,4%, « pour pouvoir dire que des mesures d’éloignement sont prises », leur exécution réelle passait de 14,3% à 4,8%.
Avec Ève et Adam, saga familiale à travers huit générations, Laurent Quintreau se pose en digne héritier d’Émile Zola. Quant à Julien Leschiera qui signe son premier roman, Mes vies parallèles, il s’impose par un style et un esprit où l’on retrouve Marcel Aymé. La descendance est assurée !
Il ne faut jamais désespérer du roman. On annonce sa mort clinique depuis au moins les années 1950. L’avis de décès avait été envoyé par des fossoyeurs qui avaient pour nom Robbe-Grillet ou Claude Simon. Le genre était jugé bourgeois, dépassé, psychologisant. Nathalie Sarraute avait parlé de L’Ère du soupçon dans un essai célèbre : on en savait toujours trop sur les personnages. On n’y croyait plus. On ne voulait plus y croire. Le paradoxe, c’est que le Nouveau Roman, bien entendu, a donné de grands romans : La Modification de Butor, par exemple.
C’est qu’il est increvable, de toute manière, le roman. Il a survécu à tous ceux qui ont voulu le tuer, le gang des Éditions de Minuit n’étant pas le seul à avoir essayé : il y a eu, avant lui, les surréalistes. Et après, l’autofiction et son petit air de « parlez-moi de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse… ». Sans compter Paul Valéry qui voulait nous interdire d’écrire : « La marquise sortit à cinq heures. » Et pourquoi elle ne sortirait pas à cinq heures, la marquise, si elle en a envie ? Le roman se nourrit de tout, de l’histoire, de la sociologie, de la philosophie, des sciences, de la mythologie, du rêve et du journal du matin. Il se nourrit même de ce qui le nie : tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort.
C’est pourquoi chaque rentrée littéraire, même une « petite » rentrée comme celle de ce début d’année 2023 – 379 romans français tout de même –, apporte quelques belles surprises. Bien sûr, on y retrouve les cadors, ceux qui ne sont plus à la recherche d’un grand prix parce qu’ils en ont déjà eu un : Claudel, Lemaître, Salvayre, Makine… Mais c’est une raison de plus pour aller vers ceux qui débutent ou vers ceux qui ne sont pas encore assez connus malgré l’intérêt de leur travail.
Quintreau, Zola 2.0
C’est le cas de Laurent Quintreau qui en est à son cinquième roman. Avec Ève et Adam, il offre un ample récit en huit mouvements qui commence en 1852 et se termine en… 2046. Cette France de 2046 de Laurent Quintreau est étonnamment crédible parce qu’il la nourrit de descriptions précises et minutieuses du passé et du présent. Cela crée chez le lecteur une illusion de continuité troublante. Pourquoi, finalement, ne croirait-on pas à ce monde de 2046, une époque où Diane Doucet dirige l’antenne locale d’une start-up de « matching génétique » à La Rochelle, Human Project 64. Elle profite, comme tant d’autres, d’un vide juridique laissé par l’Union européenne qui permet à ces spécialistes du génome de monnayer leurs connaissances et de faciliter un eugénisme qui ne dit pas son nom en prévenant les couples des éventuels risques de malformation de leur progéniture.
Laurent Quintreau renoue sans complexe, et il a raison, avec ces grands cycles romanesques qui voulaient faire concurrence à l’état civil, comme disait Balzac, même si c’est du côté de Zola qu’il faudrait regarder, Zola et ses Rougon-Macquart dont le sous-titre est « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ». Zola, chez qui la fiction avait comme principe moteur l’hérédité, expliquant les destins contrastés de la tribu et la faille originelle créée par la folie de l’ancêtre fondatrice.
Je ne sais pas si Laurent Quintreau a pensé à Zola mais, quand il ouvre son roman en 1852, dans une filature près de Rouen où une petite ouvrière se fait violer par le patron, nous sommes exactement à la même date inaugurale que dans Les Rougon-Macquart, le 2 décembre, jour du coup d’État du futur Napoléon III. La différence est que Quintreau passe d’une génération l’autre à travers deux siècles. L’enfant de la petite ouvrière, non reconnu, deviendra un anarchiste et un communard qui sera exilé mais qui aura le temps, dans une brève histoire d’amour, d’enfanter une fille qui, elle, épousera un propriétaire terrien en Champagne, antidreyfusard. Elle s’arrangera pour subir le moins possible les assauts de son mari sanguin, puis nous arriverons en 1919 pour la troisième génération, avec une femme qu’on n’appelle pas encore féministe mais qui conjugue idées progressistes et fascination pour les sciences occultes (comment ne pas penser aux analyses de Philippe Muray dans Le xixe siècle à travers les âges ?) Huit générations, donc, pour arriver jusqu’en 2046. Quintreau joue habilement sur les rappels, les liens, les effets miroirs dans les comportements, les goûts, les manières d’aimer.
On a trop souvent oublié que le dernier volume des Rougon-Macquart s’appelle Le Docteur Pascal, médecin spécialiste de l’hérédité qui consulte tous les dossiers de la famille pour en tirer un bilan. C’est ce que fait Diane Doucet, dans sa France de 2046 : relire la destinée de ses ancêtres à l’aune des hasards des mélanges d’ADN au moment de la conception, avec des descriptions scientifiques aussi fascinantes, et parfois drolatiques, qu’un film d’action ! Mais Ève et Adam entretient malgré tout des distances plus grandes que Zola ne le faisait avec le déterminisme héréditaire.
Quintreau réussit, en parallèle, à donner un tableau original de l’histoire de France : on voyage dans les années cinquante de la IVe République finissante, dans la fin de ce qu’on a appelé la « parenthèse enchantée » en 1978, alors qu’une interminable crise se profile, ou dans les années 2010, et notamment 2013, l’année du mariage pour tous, qui inaugure une période où le sociétal prend le pas sur le social, et on se retrouve enfin en 2046 avec des hommes pratiquant la castration volontaire en ligne pour en finir avec leur masculinité toxique.
Roman-somme, Ève et Adam nous parle finalement des jeux de l’amour et du hasard, et sans doute du danger qu’il y a, malgré les viols, les divorces, les vies malheureuses, les meurtres parfois, à éliminer totalement le hasard. Au risque, comme Diane Doucet, de trouver une immortalité numérique, désincarnée, glacée.
Leschiera : l’art français de l’oblomovisme
On espère que Mes vies parallèles de Julien Leschiera, premier roman d’un libraire de Clermont-Ferrand, ne sera pas son unique livre. C’est que cela arrive souvent, et nous pesons nos mots, avec les coups de génie, comme ce fut le cas par exemple avec La Conjuration des imbéciles, le chef-d’œuvre unique de John Kennedy Toole qui racontait la vie d’un inadapté total, Ignatius Reilly, dans la Louisiane des années 1950.
Le héros de Leschiera s’appelle Charles Dubois, comme tout le monde. Au début du récit, un gynécologue versaillais annonce à une femme qu’elle attend un bébé « avachi ». On dirait une nouvelle de Marcel Aymé, dont il est question dans le roman, à cette différence que Leschiera n’a pas écrit une nouvelle, mais un très gros roman qui raconte, sur une cinquantaine d’années, à la première personne, la vie d’un homme qui, dès sa vie intra-utérine, a décidé de ne rien faire, mais ce qui s’appelle rigoureusement rien ! Ça la fout mal dans une famille où le père est militaire – il disparaît prématurément dans un accident de friteuse –, la mère proviseure de lycée et la sœur aînée une peste hyperactive dont l’emploi du temps quotidien est minuté, comme celui de toute la famille, à la manière d’une opération commando. Pour Charles Dubois, qui a été chercher sa devise chez Henri Michaux – « Ne faites pas les fiers. Respirer, c’est déjà être consentant » –, pas facile de se faire oublier, notamment de sa gouvernante allemande, Margrit, qui donne des ordres dans la langue de Goethe.
L’exploit de Julien Leschiera, c’est de faire un roman picaresque avec un personnage qui n’aspire qu’à une vie végétative. Il y a bien Le Livre de l’intranquillité de Pessoa, découvert au service militaire, pour rêver de vies parallèles, mais le monde se refuse précisément, avec obstination, à le laisser tranquille. Charles connaîtra, entre autres, les affres d’une vie de couple autarcique, un voyage en Argentine où il ne fera que transporter ses névroses, une carrière de magasinier dans une librairie, une autre de bibliothécaire, une autre encore d’écrivain raté avec des éditeurs pour le moins fantasques et même un rôle dans une émission de téléréalité catholique sur les sept péchés capitaux où il sera, évidemment, chargé d’incarner la paresse.
Comment ne pas songer à Oblomov, un des personnages les plus emblématiques de la littérature russe, mais Oblomov, aristocrate « avachi » restait obsédé par le paradis doré de son enfance. Chez Charles Dubois, le renoncement à soi ne recouvre aucun projet politique, sinon une sécession solitaire où tout ce qui est humain devient étranger.
Ce pourrait être cafardeux, mais le style allègre de Leschiera transforme Mes vies parallèles en un paradoxal bonheur de lecture.
Roger Corman réalise en 1962 le portrait d’une Amérique où dominent haines raciales et frustration sexuelle. Reparution, en DVD, de « The Intruder ».
Adam Cramer est un beau gosse démagogue, rassurant pour les habitants de la ville de Caxton dans le Missouri. Mais, très vite, il va savoir exploiter l’opposition de la majorité de la population aux nouvelles lois intégrationnistes qui obligent le lycée de la cité à ouvrir ses portes aux élèves noirs. « Qui fait la loi? » demande-t-il. Est-ce cet État fédéral lointain ou bien les habitants de la ville ? Adam Cramer va enflammer les esprits. Les gens du peuple comme les riches propriétaires suivent le leader rebelle.
Ce film, produit et réalisé avec très peu d’argent par Roger Corman, est tourné en décors naturels dans une petite ville du Missouri, servi par une photographie en noir et blanc signée par le chef opérateur Taylor Byars. La mise en scène de Corman est efficace. C’est un film à l’os, sec et dur : cadres ciselés, travellings opératiques, montage abrupt, musique stridente, interprétation impeccable de tous les acteurs dont William Shatner qui joue le leader raciste Adam Cramer, Frank Maxwell excellent dans celui du journaliste Tom McDaniel, taraudé par le doute, et Leo Gordon, qui se coule dans la peau de Sam Griffin, un homme du peuple, franc de caractère, humaniste et adepte de la vérité…
« The Intruder » est un film d’exception dans la riche filmographie de Roger Corman. Producteur, acteur et cinéaste incontournable du cinéma indépendant américain, il tourne des adaptations très réussies des romans d’Edgar Poe (La Chute de la Maison Usher (1960), La Chambre des tortures (1961), L’Empire de la terreur (1962) Le Corbeau (1963), Le Masque de la mort rouge (1964)…), avec les célèbres acteurs Vincent Price, Boris Karloff, Peter Lorre et le jeune Jack Nicholson, qui enchantent le public. La lecture de The Intruder, roman homonyme de Charles Beaumont, un membre de son équipe de scénaristes, l’éveille à la cause intégrationniste défendue durant les années de la présidence de Kennedy.
Le film est à la fois le portrait d’un leader charismatique et ambigu, porté par sa haine des noirs et des juifs, mu par ses pulsions sexuelles insatiables, et la vision d’une société américaine où la haine raciale et l’antisémitisme dominent. Seuls quelques habitants, le journaliste Tom McDaniel, le directeur du lycée Mister Paton et surtout le représentant commercial Sam Griffin vont s’opposer à Adam Cramer afin de sauver un jeune étudiant noir du lynchage.
Révolution esthétique et politique dans l’œuvre de Roger Corman, ce film oublié par Hollywwod mérite d’être redécouvert.
« The Intruder », un film de Roger Corman – États-Unis – 1962 – V.O.S.T.F. – 1h24. En DVD et Blu-Ray aux Éditions Carlotta Films.
Alain Jakubowicz vient de l’apprendre à ses dépens…
« L’ouragan de l’indifférenciation parcourt à une cadence de plus en plus rapide tous les domaines d’activités humaines, et comme cet ouragan propage une doctrine de néant, ou d’acceptation de ce qui est, il est irréfutable. À la lettre, il décourage toute pensée critique ; il en est la fin », écrivait Philippe Muray en novembre 1998. L’école formate les marionnettes d’un Théâtre de Guignol où tout se vaut et où tout est permis. « La fabrique du crétin » tourne à plein régime, et, depuis un bon moment déjà. Quoi de plus normal, alors, que de voir maintenant nos premiers imbéciles, élus par leurs pairs, siéger à l’Assemblée nationale ?
Un peu de tenue !
Jakubowicz n'a aucun goût, Madame Soudais porte haut les couleurs de l'élégance française… https://t.co/QKjdo8sQCv
C’est une génération décomplexée de brailleurs débraillés qui a investi l’hémicycle, le transformant illico en McDonald’s. On y vient comme on est, on le vaut bien. Nos ravis y achèvent à coup de pelleteuse ce qu’il reste de l’élégance à la française, celle-là même que le monde nous a longtemps enviée. Mais il y a cependant plus grave : nos joyeux drilles ne semblent plus avoir conscience que le vêtement, adjuvant de la parole, renforce le message divulgué. Ils ignorent aussi, visiblement, que la vêture incarne la fonction et témoigne du respect qu’on porte à celle-ci. Quant à l’ironie qui permettrait une distanciation salvatrice d’avec le pitoyable spectacle de la débâcle vestimentaire à l’Assemblée, elle est désormais proscrite. Qui s’y livre s’expose à la vindicte générale, surtout s’il tacle l’espèce très protégée qu’est la femme.
Lundi dernier, Alain Jakubowicz, avocat et président de la Licra, l’a appris à ses dépens. Sans doute, comme nous tous, dépité par les guignolades stériles de ces quinze derniers jours de débats dans le Palais Bourbon, s’est-il laissé aller à un tweet cathartique. Il y partageait la photo de la députée LFI Ersilia Soudais avec ce commentaire laconique : « Tenue d’hiver d’unedéputée. On redoute l’été… » Il s’agissait là simplement de souligner l’incongruité du port de la combishort blanche et du collant noir dans l’hémicycle. Il n’est pas impossible, bien sûr, que l’avocat ait également voulu suggérer que ce vêtement aussi agressif pour les yeux qu’un soleil de montagne en hiver seyait peu à la dame. Et quand bien même ! Qui affirmerait le contraire serait bien hypocrite.
Que n’avait pas tweeté là notre malheureux avocat ? il dut faire à face à une meute déchaînée dénonçant dans les propos tenus un sexisme qu’on n’y voit pas forcément.
« Pauvre boomer misogyne. Vous faites pitié », a réagi l’élue LFI Aurélie Trouvé. « Supprime » a immédiatement ordonné Sandrine Rousseau, venue en renfort. « Supprimez votre tweet. S’enprendre à une femmepolitique sur la base de sa tenue est une discrimination des plus classiques. Celle provoquée par le machisme », a renchéri Raquel Garrido.
Redouter l’ironie, c’est craindre la raison
Jean-Luc Mélenchon ne laissa pas passer si belle occasion d’occuper, une fois de plus, le terrain : « Les attaques sexistes contre la tenue de la députée @ErsiliaSoudais sont une honte. Elles mériteraient la mise en retrait de celui qui les tient au nom d’une association respectée. » Quant à Aymeric Caron, pour rien au monde, il ne serait resté en retrait de la curée. « Votre tweet est stupide,misogyne, indigne d’une personnalité qui entend lutter contre les discriminations. Président d’honneur de la Licra, vraiment ? » Selon Le HuffPost, la Licra aurait été contrainte de réagir : « Ce tweet n’émane pas de la Licra (qui n’en est pas solidaire). Le propos tenu n’engage que son auteur. »
L’indispensable Isabelle Rome, ministre déléguée auprès de la Première ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances, elle aussi, a tweeté, finement :« Je condamne fermement ces attaques misogynes et sexistes. »
« Redouter l’ironie, c’est craindre la raison » disait justement Sacha Guitry. Qu’un tweet aussi anodin que pertinent déclenche pareille tempête prouve que nous sommes atteints de folie collective.
Quant à moi, quand j’ai vu l’étrange tenue de la dame, j’ai immédiatement songé au regretté Karl Lagerfeld. Il aurait certainement mis en garde notre naïve contre le port du combishort. Que Celzéceux qui envisageraient maintenant le port du jogging à l’Assemblée, gardent en tête ce mot de notre défunt pape de la mode : « Les pantalons de jogging sont un signe de défaite. Vous avez perdu le contrôle de votre vie, donc vous sortez en jogging. »
Longtemps, disons jusqu’à 15 ans, j’ai été myope sans le savoir. Je ne connaissais pas mon bonheur. Partant du principe assez banal mais si vrai que le fils du cordonnier est toujours le plus mal chaussé, cette myopie ne fut jamais décelée auparavant alors que je vivais dans une famille qui comptait tout de même plusieurs médecins, dont mon propre père. Je suis bien incapable de dire depuis quand cette myopie datait : je n’avais pas de point de comparaison. Je vivais comme allant de soi le fait d’avoir besoin du premier rang au cinéma, d’attendre à la dernière minute pour savoir si le bus qui s’arrêtait à la Croix de Pierre, à Rouen, était bien le mien. C’était le 2, je m’en souviens encore, et il mettait longtemps à ne plus ressembler à un 8 ou à un 3 quand il s’approchait de moi.
Mais enfin la myopie n’empêchait pas la seule activité qui me plaisait, me sauvait, me consolait, me protégeait : la lecture. Pour le reste, il me semblait normal que le monde se résumât à ces tâches de couleurs floues, ces formes brumeuses et que les visages de mes petites amoureuses précisassent seulement leurs contours quand elles étaient à portée de baiser.
Les rives bleutées de l’été à Balbec
Il n’y avait pas d’angles, assez peu de lignes droites, les maisons à encorbellements de la rue des Bons-Enfants se voilaient toujours d’un brouillard qui les rendaient encore plus mystérieuses et me donnaient la sensation d’être dans un conte fantastique de Jean Ray.
Je me souviens aussi, à cette époque, de l’édition folio de la Recherche dont les couvertures étaient illustrées par Van Dongen. Je dois beaucoup à Van Dongen d’être rentré si aisément dans l’univers de Proust. Van Dongen dessinait en myope la silhouette nue d’Albertine ou les rives bleutées de l’été à Balbec, dans ce flou délicat qui est celui de la mémoire avant que le souvenir n’accommode ou ne tente d’accommoder sur un moment précis. Van Dongen m’annonçait un monde où le narrateur voyait les choses comme je les voyais et je pense encore aujourd’hui qu’une des clefs de la compréhension de Proust est la myopie.
Bref, je vivais en Myopie comme on vit dans un pays. J’en fus expulsé un peu par hasard, lors d’un cours de physique en classe de première consacré à l’optique. On avait mis à notre disposition des boites de lentilles pour expliquer aux littéraires que nous étions en quoi consistaient les dioptries. J’en pris une un peu au hasard et m’en fis un monocle, histoire de faire le malin avec un petit camarade et, ô surprise, le monde devint incroyablement clair. Je voyais ce qui était écrit au tableau, et les détails runiques sur les boucles d’oreilles de C***, la grande blonde du premier rang.
Ayant fait part de cette révélation à mon entourage, on m’envoya chez l’ophtalmo qui me dit, en me faisant chausser ma première paire de lunettes : « Tu vas voir, tu vas revivre ». Oui et non : dehors, Rouen se mit à ressembler un décor médiéval toc pour film hollywoodien, les nuages blancs se dessinaient trop précisément sur le ciel bleu et il n’y avait plus pour moi d’ « imprécis grandioses des horizons urbains » mais des perspectives nettes et précises comme dans les clips publicitaires qui commençaient, déjà, à tout envahir. Tout était trop vrai, c’est-à-dire manifestement faux et annonçait ces images insupportables de netteté auxquelles nous ont habitué depuis la haute définition.
Aujourd’hui encore, quand je veux me protéger un peu, je retire mes lunettes. Je rentre en Myopie pour un séjour trop bref, le temps de saluer Albertine nue enjambant son tub pour faire ses ablutions ou les spectres pluvieux de la rue des Bons Enfants.
– C’est sûr, m’avait aussi dit l’ophtalmo. Tu avais besoin d’être corrigé.
Ça, pour avoir été corrigé, depuis que je vois le monde tel qu’il est, j’ai été corrigé. C’est même comme ça que je suis devenu communiste. Parce qu’être communiste, c’est voir, hélas, le monde tel qu’il est.
Le lac des Rousses (39). Photo : Unsplash / Tim Arnold
Tout le monde, il est laid, tout le monde il n’est pas gentil
C’est le sujet qui anime actuellement la classe intellectuelle, l’enlaidissement de la France est-il une fatalité ? D’où vient cette déconstruction méthodique de nos paysages, désormais visible à l’œil nu en province et à Paris ? La « Fronde » gronde dans nos rues et même dans nos campagnes. Personne ne peut plus ignorer ou nier l’étendue des dégâts. L’immondice saute aux yeux ! Notre habitat est devenu morose et hostile, faussement moderne, atrocement futile, décadent par gabegie.
Zones commerciales tentaculaires à l’entrée des cités jadis de caractère, agriculture extensive à vocation planificatrice, artères dépavées et déplumées, arrachage systématique des arbres sur les boulevards et élargissement éhonté des pistes bétonnées, échangeurs qui donnent le tournis aux élus locaux et ronds-points qui enivrent les employés municipaux, le bâti cède sous la menace du toujours plus coûteux et du plus inhumain, du plus sordide et du plus impropre à la vision. Cette hygiène de l’assassin qui vise à démolir le fragile et le pittoresque, la grâce et l’harmonie, le patrimonial et l’agreste semble être la seule option politique admise et comprise par nos édiles. On détruit et on remplace par souci électoral et par paresse comptable. Le poète et philosophe italien Giacomo Leopardi (1798-1837) résumait dans une lettre adressée à Pietro Giordani tout le mal qu’il pensait de cet affaissement esthétique : « Je commence à être d’autant plus écœuré par le superbe mépris que l’on professe ici pour tout ce qui est beau et pour toute littérature, que je ne puis me faire à l’idée que le comble du savoir humain réside dans les sciences politiques et dans la statistique ». Et pendant ce temps-là, notre richesse intérieure, églises et demeures seigneuriales, constructions lacustres et paysannes, cabanes de pêcheurs et refuges d’alpage, bistrots canaille et édifices industriels, meurt à petit feu.
Pavillons climato-déficients du périurbain
On sait le combat perdu d’avance, que déjà l’accès au beau, à la plénitude de l’esprit, à un bord de Loire sauvage, de Pays Pagan ou de Balagne sont réservés à une population économiquement favorisée. Le bel espace, ce nouveau luxe, est en voie de privatisation pendant que le collectivisme architectural nous parque dans de l’éphémère et du ridicule. Que nous reste-t-il ? Les pavillons climato-déficients du péri-urbain et les barres funestes hors les murs, les hangars à tôle ondulée en pleine pampa beauceronne et les façades recouvertes de marques de luxe sur les rives de la Seine. Pour s’offrir un coin de paradis, loin des affres du consumérisme et des hordes touristiques, communier avec l’Histoire de notre nation et ses plus hauts personnages, profiter d’une douceur hexagonale et d’un environnement respectueux des saisons, il faudra dorénavant s’armer de patience et jouir de confortables ressources financières. Seule une poignée d’individus y parviendra. Les très riches et aussi les reclus de la ruralité qui, malgré un recul évident de leurs droits à travailler dignement, à se soigner sans exploser leur budget essence ou simplement à accéder aux mêmes services publics que les citadins bénéficient encore d’un décor relativement protégé. Jusqu’à quand ? Combien de campagnes ont été défigurées ces dernières années par la frénésie des promoteurs et l’empiètement vorace sur le vivant.
Pour l’extension du domaine de la beauté!
La révolution du « beau » aura-t-elle lieu ? À voir les dernières Victoires de la Musique, on peut en douter. Comment éduquer une population qui vit dans des logements défectueux et sous l’emprise d’une culture de masse ? Comment insuffler le désir de la conservation et le goût des mots ? Parce que le beau n’est pas seulement une aspiration à s’épanouir dans un milieu sain, c’est un apprentissage des sens, un travail quotidien pour savoir apprécier un beau geste, une belle langue, un élan souverain, une poésie affleurante ou un vitrail séculaire. C’est, par exemple, s’émouvoir du pâté en croute ris de veau, foie gras et morilles de la Maison Vérot, charcutier d’excellence depuis 1930, la régularité de ses strates colorées nous amène du côté de Fernand Léger pour la structure et d’André Hardellet pour le rendu vibrant. Le beau se niche partout pour celui qui sait regarder, lire ou écouter. Sur mes côteaux de Pouilly au printemps, à la pointe de Corsen en plein hiver, dans le revers de Richard Gasquet, dans le sourire de Koba (Marthe Keller), dans la lunette arrière inversée d’une Citroën Ami 6, dans une chanson de Michel Delpech, dans un pull Saint James ou dans une allée de la forêt de Tronçais. Militons tous pour l’extension du domaine du beau !
L’exposition «Art déco, France/Amérique du Nord», à la Cité de l’architecture (jusqu’au 6 mars), explore les origines franco-américaines de ce courant artistique qui a profondément influencé l’architecture et le design. Une plongée dans l’effervescence intellectuelle et créatrice du XXe siècle.
On reconnaît l’Art déco à ses formes élancées et géométriques, ses immeubles ornés de pilastres et de bas-reliefs épurés, ses statues allégoriques néo-hellénistiques… Ce vaste courant architectural et artistique s’est imposé entre les deux guerres mondiales et a eu pour vitrines les expositions universelles de Paris en 1925, de Chicago en 1933, de Paris encore en 1937 et de New York en 1939. Quelques bijoux monumentaux peuplent notre imaginaire : le Rockefeller Center et l’Empire State Building à New York, le palais de Chaillot et le théâtre des Champs-Élysées à Paris, les hôtels de Miami Beach… jusqu’à l’Art déco « totalitaire », de la funeste Chancellerie du IIIe Reich à Berlin, imaginée par Hitler et Albert Speer, à l’immense gare ferroviaire de Milan voulue par Mussolini. L’exposition de la Cité de l’architecture n’occulte pas ces derniers exemples, mais recadre l’origine de ce mouvement qui est, avant tout, une aventure franco-américaine.
En 2013, le musée avait déjà consacré une exposition à ce thème : « 1925, quand l’Art déco séduit le monde ». Y étaient montrées ses différentes filiations : l’apport de la France, plutôt décoratif, et l’apport des États-Unis, plutôt architectural. Dix ans plus tard, la Cité de l’architecture et son co-commissaire Emmanuel Bréon (à qui l’on doit déjà l’expo de 2013) vont plus loin en explorant, de façon quasi clinique, l’évolution de ce courant hybride, né d’une conjonction d’affinités binationales historiques, philosophiques et artistiques ; il inclut aussi l’Art déco au Canada et au Mexique, d’où la mention « Amérique du Nord » dans le titre.
Un parcours en neuf étapes
L’étincelle de l’Art déco est à trouver dans la fraternité des tranchées de la Première Guerre mondiale, puis dans le chassé-croisé des idées et des personnes durant les Années folles : l’exposition fait renaître cette émulation et cette déambulation de part et d’autre de l’Atlantique à travers de nombreux documents, coupures de presse, correspondances, photos d’archives… et aussi bijoux, meubles, peintures murales, couvertures de magazines, intérieurs d’appartements, décors de cinéma. Beaucoup d’entre eux sont présentés pour la première fois au public et l’ensemble témoigne d’un « esprit du temps » qui se décline via le jazz, le cinéma, les paquebots – véritables palaces flottants – qui ont imprimé la marque du « style paquebot » à de nombreux hôtels, les trains spéciaux, les grands magasins…
Le parcours se compose de neuf étapes autant chronologiques que thématiques. Il commence par les premières relations franco-américaines issues de la guerre d’indépendance (1776-1783) : la proximité Washington-Lafayette, celle de Benjamin Franklin-Louis XVI, sans oublier, un siècle plus tard, l’épopée de la statue de la Liberté de Bartholdi. Puis vient l’influence de l’école des Beaux-Arts de Paris sur les architectes américains.
Le prélude à la naissance de l’Art déco trouve son origine dans l’arrivée en France d’un million de militaires américains durant la Première Guerre mondiale. Après une année d’âpres combats, ces soldats venus d’horizons divers stationnent dans l’Hexagone. Parmi eux, des artistes qui ont été sollicités durant le conflit pour peindre des camouflages ou des affiches de propagande. Après l’armistice, ces dessinateurs, architectes, décorateurs ou simples curieux peuvent étudier dans des écoles créées sur notre sol par le général Pershing. Ainsi, l’école américaine de Musique et des Beaux-Arts de Fontainebleau (fondée en 1921 et toujours en activité) et l’Art Training Center de Meudon dispensent un enseignement artistique et architectural français aux Américains. L’exposition présente des photos de cette période, on y découvre notamment la camaraderie entre l’Américain Raymond Hood, le très francisé concepteur du Rockefeller Center, et Jacques Carlu, l’architecte emblématique du palais de Chaillot en 1937.
Jacques Carlu, l’un des pionniers français de cette aventure franco-américaine, a pour lui d’être parfaitement anglophone et d’avoir bénéficié d’une expérience aux États-Unis avant-guerre, où il a appris le gigantisme des immeubles de Chicago et de New York, particulièrement le Woolworth Building – gratte-ciel le plus haut au monde de 1913 à 1930. On retrouve l’influence française dans ces gratte-ciel d’avant l’Art déco : un style « Beaux-Arts » ou « néo-classique ». Mais l’émancipation se fait sentir dès les années 1920 et reçoit le soutien enflammé d’un autre pionnier tricolore, le dessinateur et décorateur Paul Iribe. Dans une interview au New York Times, il déclare : « J’ai une plus grande leçon à recevoir des gratte-ciel, de Broadway illuminé la nuit, du tumulte de New York, que de la place Vendôme à Paris. » Iribe donne ensuite ce bon conseil : « Je pense que votre pire ennemi ici, pour être franc, est le mauvais goût. Vous avez tout créé sauf le goût. Vous vous servez de vos idées modernes avec les goûts de notre Vieux Monde, et ils ne conviennent pas. Une nation aussi neuve et magnifique doit créer son propre goût. » Et elle le créera – avec une forte influence française !
«CET IDÉAL DE VITESSE ET DE PROUESSES SE RETROUVE DANS L’ESPRIT DE L’ART DÉCO ET NOUS RAPPELLE AUSSI QUE LA FRANCE ET LES ÉTATS-UNIS ONT CONNU UNE ÉPOQUE DE PARITÉ TECHNOLOGIQUE»
Les Américains mettent ainsi fin aux styles néo-gothique et néo-roman, qui marquent la silhouette de leurs premiers gratte-ciel et s’inspirent du style décoratif français moderne. C’est le cas du bâtisseur du Chrysler Building à New York (1930), William Van Alen, qui, comme plus d’une centaine de ses compatriotes architectes, est diplômé de l’école des Beaux-Arts de Paris. Cette fusion et ce dynamisme mènent directement vers l’Art déco, avant que celui-ci vire vers le « style international » qui proscrit toute décoration (on se demande bien pourquoi !).
Aucun gratte-ciel français Art déco !
Mais les Américains méprisent leur propre histoire. Un bijou architectural que j’ai pu admirer à Manhattan avant sa démolition, le Bonwit Teller Building, ex-Stewart Building, est évoqué dans cette expo. En 1928, la compagnie Stewart commande son magasin new-yorkais à l’architecte Whitney Warren, également diplômé des Beaux-Arts. Le résultat est un majestueux building orné de deux bas-reliefs monumentaux, deux danseuses dues à René Paul Chambellan, lui-même Franco-Américain originaire du New Jersey qui a étudié aux Beaux-Arts avant la Grande Guerre. Plusieurs architectes aménagent les étages dans une ambiance d’exotisme moderniste : Franklin Whitman, ancien élève de l’Art Training Center de Meudon ; Eugène Schoen, influencé par l’exposition de 1925 à Paris ; et Jacques Carlu qui crée, pour le cinquième étage, des alcôves luxueuses. En 1981, un certain Donald Trump achète cet immeuble classé, réussit après une bataille judiciaire à le faire déclasser et, dans les vingt-quatre heures qui suivent le dernier jugement du tribunal administratif, fait littéralement pulvériser le bâtiment. Rien n’est épargné, pas même une grille ou un bas-relief. Et depuis, c’est à cet emplacement que trône la Trump Tower.
Étrangement, les Français n’ont construit aucun gratte-ciel, ni néo-classique ni Art déco. Des documents témoignent que des projets ont toutefois existé, des vues imaginaires, des illustrations… Finalement, les Américains ont réalisé ce que les architectes français rêvaient de faire. Seul Jacques Carlu a réussi à élever son palais de Chaillot, dans un style perçu alors comme américain !
L’exposition traite aussi du lien entre l’architecture et l’ère nouvelle de la technologie : l’automobile, l’aviation, la traversée de l’Atlantique par Charles Lindbergh… et celle, oubliée, de deux aviateurs français – Dieudonné Costes et Maurice Bellonte – qui ont eu droit à leur ticker-tape parade à Manhattan en 1930. Cet idéal de vitesse et de prouesses se retrouve dans l’esprit de l’Art déco et nous rappelle aussi que la France et les États-Unis ont connu une époque de parité technologique.
Sur le plan des mœurs, les deux pays découvrent les bouleversements post-Première Guerre mondiale : les (françaises) garçonnes et les (américaines) flappers mais à Paris, point de prohibition ! Les Noirs américains font leur entrée dans la capitale où, libérés du carcan de la ségrégation raciale, ils apportent le jazz. Joséphine Baker chante abondamment les louanges de cette France ouverte et accueillante.
Aux États-Unis surtout, l’Art déco évolue rapidement : après avoir été l’apanage de l’élite, il intègre le quotidien de la classe moyenne. Ainsi, dès les années 1930, naît le « deuxième Art déco » : c’est la gloire du Style Streamline (mot intraduisible, signifiant approximativement « hydrodynamique ») qui donne aux théières des formes de trains rapides ! À l’instar des riches socialites (« mondains ») francisés de naguère, les plus modestes ont droit à des hôtels et à des bâtiments publics d’un genre Art déco/Streamline, tels ceux qui marquent tant l’image de Miami Beach.
« Art déco France / Amérique du Nord » réconcilie les Français avec leur propre histoire architecturale et prouve qu’on a encore beaucoup à apprendre d’un courant où la France a pourtant joué un rôle majeur. C’est aussi une promenade dans un laboratoire inédit, celui d’une création ultra-rapide qui a donné naissance à un style mondial.
À voir
Jusqu’au 6 mars, « Art déco France / Amérique du Nord », Cité de l’architecture, Paris.
« Art déco France / Amérique du Nord », Cité de l’architecture, Paris.
Ce sont les Tanguy espagnols. Ces jeunes qui ne travaillent pas et n’étudient pas profitent du nid familial et s’adonnent aux loisirs et aux angoisses à la mode: Netflix et le changement climatique. Malgré 32% de chômage chez les moins de 25 ans, cette vie de «bonheur» est encouragée par la ministre du Travail.
« C’est Tanguy ! » dit-on d’un jeune adulte qui poursuit indéfiniment ses études et rechigne à quitter le nid familial. En 2001, le film d’Étienne Chatiliez brossait le portrait d’un normalien de 28 ans, étudiant en sinologie, lancé dans une thèse longue comme la muraille de Chine, au grand désespoir de ses parents, André Dussollier et Sabine Azéma, prêts à tous les stratagèmes pour inciter leur grand dadais de fils à quitter la maison. On imagine mal Tanguy dans un pays comme l’Espagne, que nos représentations contradictoires fantasment en immense bar à tapas sur fond de bains de mer, de soleil et de foules chaleureuses, mais aussi en pays réaliste, authentiquement courageux et âpre au travail.
30% des postes dans l’agriculture non pourvus, 25% dans le tertiaire!
Et pourtant, c’est dans cette Espagne qui prévoit le départ à la retraite à 67 ans d’ici à 2027 (l’âge légal actuel est 66 ans et quatre mois) que prolifèrent les nouveaux Tanguy. Pire, les « ninis », autrement dit : ni études ni travail [1]. Ces jeunes vivotent chez leurs parents jusqu’à des âges indécents et représentent, selon les chiffres de l’OCDE, 22,7 % des 20-24 ans (24,2 % pour la Grèce, 10,5 % pour l’Allemagne, 19 % pour la France). Toute une génération de parents – voire de grands-parents – se voit obligée de couver parfois jusqu’à ses 30 ans passés une progéniture oisive qui pour la moitié d’entre elle (seulement) cherche du travail. Quant à ceux qui, sur le mode Tanguy, accumulent masters et langues étrangères, convaincus que leurs diplômes universitaires leur permettront d’accéder à un emploi digne d’eux, ils participent à hauteur de 8,6 % au taux de chômage global. En effet, vice-championne de l’UE pour les ninis, l’Espagne l’est aussi pour le nombre d’étudiants inscrits à l’université (40,7 % de la population espagnole a fait des études supérieures, pour une moyenne européenne de 33 %). Entre les ninis et les Tanguy, 8 % des jeunes de moins de 25 ans travaillent et étudient à la fois – contre 33 % en Allemagne. Résultat: 30 % des postes dans l’agriculture et la pêche, et 25 % des postes du secteur tertiaire sont restés non pourvus en 2022. Cherchez l’erreur.
La réforme menée depuis février 2022 par la ministre communiste du Travail Yolanda Díaz s’avère être un échec cuisant : sur dix jeunes Européens devenus chômeurs en 2022, quatre sont espagnols. L’Espagne a beau afficher un taux de chômage de 32,3 % chez les moins de 25 ans, soit 540 000 jeunes sans emploi sur près de 3 millions de chômeurs (14,5 % de la population active), la ministre s’est félicitée de son bilan. « Nous sommes le meilleur gouvernement de la démocratie » (sous-entendu : de la démocratie espagnole depuis la fin du franquisme), déclarait-elle en décembre. C’est la conclusion qui s’imposait. C’est qu’elle a une grande ambition : « Je veux un pacte social vert, féministe, à la fois centré sur les jeunes et intergénérationnel, pacifiste et qui fasse de nous un pays heureux », dit-elle aussi. Accusée par le patronat de « populisme irresponsable » et de « diaboliser les entreprises », elle ne semble pas avoir pris la mesure du hiatus entre la jeunesse espagnole et la notion même de « travail ». Le « bonheur » – nouveau leitmotiv d’un communisme tendance désireux de se distinguer d’une autre extrême gauche qu’il juge hargneuse – n’est plus vraiment lié au travail. L’existence de ces jeunes adultes (mis à part les plus défavorisés qui ne peuvent se permettre le luxe de l’introspection) ne vise plus à la réalisation de soi dans l’activité professionnelle, mais à la réinvention permanente de soi, qui peut ponctuellement passer par un travail plaisant mais aussi par des loisirs (le mot videojugador, « joueur de jeux vidéo », vient d’entrer au dictionnaire de la Real Academia) ou la défense de causes à la mode. Soucieux d’assurer leur capital santé, leur capital bien-être, leur capital planète, ils n’attendent du travail qu’un salaire qui, s’il est suffisant, leur permettra de s’émanciper plus vite, d’accéder à un logement inaccessible dans des villes telles que Madrid, Barcelone ou San Sebastian, d’avoir peut-être un premier enfant vers 32-33 ans pour les femmes (indice de fécondité très faible : 1,18) et de se réserver du temps pour « profiter » (le fameux enjoy anglais inlassablement décliné en disfrutar espagnol). Iñaki Ortega Cachón, économiste et professeur à l’université internationale de La Rioja (UNIR), résume bien les choses : « Avant, un homme de 38 ans était vieux avant l’heure : il partait de chez lui à 8 heures du matin en costard-cravate et ne rentrait que pour le dîner. Aujourd’hui, un type de 38 ans se déplace en bermuda et trottinette, il a certes moins d’aisance financière mais une meilleure qualité de vie et le travail est pour lui le moyen d’atteindre d’autres objectifs : voyager, profiter, sortir, draguer, aller à la salle de sport, boire un verre, ce que ne faisaient pas ses parents. » (cité par El Mundo, 2021). Finies les Penélope Cruz en executive women harassées, oubliée l’ambiance « femmes du sixième étage » et son stéréotype de la joie de vivre des plus humbles : les temps sont à la salle de sport, à Netflix, au voyage sur Ryanair et au salaire médiocre. Pour le sociologue Santiago Niño Becerra, ce sera le lot de la majorité des Espagnols dans les années à venir : salaire minimal et loisirs presque gratuits.
Dans un pays en proie à une vive émotion suite à la dérive autoritaire du gouvernement, les Espagnols attendent avec impatience les rendez-vous électoraux de 2023 (élections municipales de mai et élections générales fin 2023) susceptibles de mettre un coup d’arrêt définitif à une politique que certains barons socialistes comparent au populisme latino-américain version Chávez. Quant aux jeunes Espagnols – de plus en plus apolitiques –, ils continuent à s’entasser dans les universités, à encombrer le foyer parental et à se demander ce qu’ils aimeraient faire, angoissés par leur avenir professionnel, mais davantage encore par le changement climatique (enquête de 2020 de la Fondation Funcas). Un peu comme Ana Iris Simón, 29 ans, auteur d’un livre à succès publié en 2021, où elle formule cette curieuse réflexion : « J’envie la vie qu’ont eue mes parents à mon âge […] et je donnerais mon minuscule royaume, mes étagères Ikea et mon téléphone portable en échange d’une définition claire, concise et concrète du progrès. » Ils sont bien la « génération nini » : ni libres ni responsables.
[1] En anglais, neet: not in education, employment or training
Le monde de l’entreprise a instauré entre employés un rapport de soumission qui peut aller jusqu’au sentiment de déchéance. Or le travail, c’est l’honneur, l’accomplissement de soi à travers la reconnaissance d’autrui. Fort de cette dignité, on accomplit ses devoirs.
Il peut paraître étrange, dans le monde d’aujourd’hui, de faire appel à un terme aussi archaïque que celui d’honneur. Mais il est irremplaçable pour rendre compte des rapports que les Français entretiennent avec leur travail. Il prend alors le sens que lui donne Montesquieu, qui l’associe aux idées de grandes actions, de distinction, de fierté et de volonté de « chaque personne et de chaque condition » de juger ce qui, la concernant, est honorable.
« Mon mandat, c’est une noblesse, et je veux en être digne de la manière que je déciderai », déclarait François Mitterrand. On retrouve dans ce propos les grands traits de l’honneur : le lien avec la place que l’on occupe dans la société, la noblesse d’un « rang » ; l’obligation d’être à la hauteur de ce rang, d’en être digne ; la volonté d’être seul juge des exigences dont il est porteur. Ces traits sont présents aujourd’hui en France dans le domaine du travail.
Sentiment de déchéance
Il est contraire à l’honneur de plier, par peur ou par intérêt, devant quiconque, supérieur, client ou membre d’un autre service, peut vous faire profiter de ses faveurs à condition que l’on satisfasse à ses exigences. On rencontre, quand l’honneur est satisfait, la vision qu’évoque Michel Crozier : « Les subalternes […] n’auront jamais à s’incliner devant la volonté personnelle humiliante de quelqu’un ; ce qu’ils font, ils le font de leur propre volonté et en particulier ils accomplissent leur tâche en dehors de toute obligation directe. Ils s’efforcent de montrer qu’ils travaillent non pas parce qu’ils y sont forcés, mais parce qu’ils choisissent de le faire. »
L’honneur exige aussi de ne pas déroger en s’adonnant à des activités indignes du rang que l’on occupe. Ainsi un contrôleur de la SNCF, détenteur d’une fonction d’autorité, ne consentira pas, dans un train opéré en coopération avec la Bundesbahn, à servir un petit-déjeuner aux voyageurs de première, tâche qu’il regarde comme servile, ce qui n’est pas le cas de ses collègues allemands. Pour aimer son travail, il faut y associer une dimension de grandeur, faire un « chef-d’œuvre » si on est Compagnon du devoir et du tour de France, trouver une solution élégante et créative à une question technique particulièrement pointue, sauver une vie.
L’honneur est enfin source de devoirs. Quand on parle de statut et de défense du statut, on pense ordinairement à des questions de droits et d’avantages, de recherche de privilèges. Mais l’honneur est aussi à l’origine de devoirs. Songeons aux pilotes d’Air France pris à partie par un journal syndical lorsqu’ils ont menacé de faire grève à un moment où cela aurait eu de sérieuses conséquences pour le pays : « Les pilotes n’ont pas su résister à la tentation. […] Comme si la noblesse d’un métier n’imposait pas à celui qui l’exerce un devoir social autant que professionnel. »
Mais, pourrait-on dire, cette référence à une logique de l’honneur, si ce n’est à ce terme, n’est-elle pas réservée à une France conservatrice, voire réactionnaire, attachée à un passé révolu ? Ce n’est nullement le cas. On la retrouve chez ceux qui s’affirment les plus progressistes. On en a eu un parfait exemple avec la réaction des salariés de Libération, en 2014, à un vaste projet, porté par les actionnaires, de récupération de la marque, mettant en cause leur métier. Il s’agissait de procéder au déménagement du journal tout en utilisant ses anciens locaux pour en faire « un espace culturel et de conférence comportant un plateau télé, un studio radio, une newsroom digitale, un restaurant, un bar, un incubateur de start-up ». Cela aurait permis de créer un « lieu d’échange ouvert et accessible à tous, journalistes, artistes, écrivains, philosophes, politiques, designers » en misant sur « la puissance de la marque Libération ». La réaction des journalistes a été vive : « Nous sommes un journal, pas un restaurant, pas un réseau social, pas un espace culturel, pas un plateau télé, pas un bar, pas un incubateur de start-up… » Ils ont dénoncé « le projet des actionnaires […] qui a provoqué la stupéfaction puis la colère ». Ce projet, ont-ils affirmé, aurait conduit à trahir leur métier de journaliste, avec le prestige qui y est attaché, pour ramener Libération« à une simple marque », terme infamant.
Cependant, aujourd’hui, un hiatus se creuse pour beaucoup entre cette vision grandiose du travail et ce qu’ils vivent au jour le jour. Et ils ont un sentiment de déchéance.
Exécutants ou professionnels ?
L’honneur exige de rester juge de la manière de traiter les difficultés que l’on affronte. Or, dans l’entreprise d’aujourd’hui, beaucoup doivent sans cesse suivre à la lettre des procédures que d’autres ont conçues et voient leur degré de soumission minutieusement contrôlé à grand renfort d’outils informatiques. Ils ont le sentiment que les concepteurs les ramènent à une condition servile d’« exécutants », alors qu’ils estiment être les seuls à connaître vraiment leur métier. Ce sentiment d’honneur blessé atteint jusqu’à de nombreux cadres autres que dirigeants, qui se heurtent au fait que les décisions d’importance sont prises par les grands chefs et qu’ils sont bons pour appliquer. Ils se sentent traités comme des « sans métier », au bas de l’échelle des rangs.
Simultanément, un sentiment de déchoir s’attache pour beaucoup à l’écart entre le niveau du diplôme qu’ils ont obtenu et celui de l’emploi auquel ils accèdent. Ainsi, il y a quelques décennies, un titulaire d’un master (bac +5) devenait cadre sans problème, mais ce n’est plus le cas. Alors que, dans la France républicaine, ce que l’on « est » est lié au niveau de noblesse scolaire auquel on a accédé, les déclassés ne sont pas traités conformément à ce qu’ils « sont ».
Les entreprises, qui multiplient, au gré de diverses modes, les tentatives souvent vaines de se réformer, de manière à avoir des employés plus heureux, plus motivés et plus efficaces, feraient bien de s’intéresser à la manière dont les Français donnent sens à ce qu’ils vivent et d’agir en conséquence.
L'enseignant et essayiste François Cusset sur arte. Image: capture d'écran YouTube.
« L’instruction ne guérit pas de la bêtise, elle lui donne des armes. » Nicolás Gómez Dávila.
Dans le numéro hors-série de Valeurs actuelles sur le wokisme [1], Pierre-André Taguieff rappelle que, dans Le Réel et son double, Clément Rosset distingue la « bêtise du premier degré […] irréfléchie, immédiate et spontanée » de ce qu’il appelle l’absolue et incurable bêtise « du second degré […] intériorisée et réflexive », celle d’individus supposément intelligents et cultivés, croisés par exemple dans les milieux universitaires.
Le wokisme, cette idéologie inventée par des « croisés »
François Cusset, professeur de civilisation américaine à Nanterre, est l’auteur d’un des derniers Tracts Gallimard [2] : pour qui cherche des preuves irréfutables de l’avancée de cette bêtise « du second degré », cet opuscule est indispensable. L’auteur y collige toutes les « réflexions » en vogue, des plus bêtes aux plus imbéciles, sur le wokisme et surtout sur ceux critiquant cette idéologie qui, selon lui, n’existe pas. Retournements abstraits, rapprochements douteux, citations scabreuses et explications plus que hasardeuses se bousculent dans une langue conforme à l’idéologie woke pour tenter de démontrer que seule « la haine de l’émancipation » motiverait les détracteurs de ce wokisme qui n’est, selon l’auteur, qu’un « fantasme réactionnaire ».
Signalons d’entrée l’astuce imaginée par François Cusset pour limiter l’usage des syntagmes « réactionnaires », « fascistes » ou « militants d’extrême-droite » censés représenter le gros du bataillon anti-woke. L’auteur choisit de privilégier le mot « croisés » (une douzaine d’occurrences en 50 pages !) et nous laisse ainsi aisément imaginer les grotesques obsessions sous-jacentes qui l’animent.
D’après Cusset, ces « croisés » sont incroyablement arriérés. Pour eux, « l’ouverture des possibles » n’est pas acquise, comme n’est pas acquis le fait « qu’on puisse devenir à quinze ans le sujet d’un autre genre que celui assigné à la naissance,de la même manière qu’il n’était pas acquis, au XIXe siècle, que les Noirs ne soient pas mentalement inférieurs aux Blancs. » Des comparaisons de ce type, c’est-à-dire d’une insondable sottise, l’auteur en parsème tout au long de son opuscule.
François Cusset liste les « nouveaux croisés » du mouvement anti-woke, ces « mâles blancs énervés » qui déversent leur « haine » dans les gazettes ou dans leurs livres : Brice Couturier, Pascal Bruckner, Michel Onfray, Pierre Jourde et Mathieu Bock-Côté font partie des vilains. Du côté des gentils émancipateurs, on trouve le mouvement Black Lives Matter, Rokhaya Diallo, le Collectif contre l’islamophobie (dissous en 2020, sommes-nous obligés de rappeler à M. Cusset), l’association Lallab (proche des indigénistes), mais aussi Judith Butler et Paul B. Preciado brandissant fièrement « la figure iconique de la personne trans » inspirant« aux défenseurs de la norme dominante une peur profonde, une crise panique de l’altérité ». Défense de rire. Virginie Despentes et Houria Bouteldja sont citées avec déférence.
Listes foutraques
Cusset n’oublie pas de valoriser les associations écologistes et celles représentant toutes les « minorités opprimées », des handicapés aux « végétariennes militantes », des « électro-sensibles » aux « réfugiés climatiques » en passant par les migrants et les militants LGBT. Au milieu de ces listes foutraques, on devine que prédominent tous les « moi » œuvrant principalement à l’émancipation de « moi », l’étalage de « moi », l’exhibition de « moi » et, surtout, de la quintessence du « moi » contemporain, une partie de la jeunesse actuelle, égocentrique, narcissique, wokistement éduquée par l’école et l’université, adulée par de vieux repentis qui n’en peuvent plus de s’excuser d’exister. Cette jeunesse « immédiatement mondiale (sic) » est, selon notre universitaire à genoux devant elle, celle « qui se lève aujourd’hui, proposant un nouveau désir collectifà la place des vieilles mélancolies de gauche » et qui enrichit la notion d’émancipation en y ajoutant « des formes de magie et de spiritualités bienvenues, du côté du néopaganisme, de la sororité entre “sorcières”, de la reconnexion intégrale avec le vivant ». Notons que c’est ce genre de « délire désir collectif » qui a conduit dernièrement des étudiants en agronomie ou en architecture à se retirer, tels des moines wokistes, dans les nouveaux monastères de la religion déconstructionniste – potagers intersectionnels, squats insalubres ou ZAD inclusivement crades – afin d’y poursuivre une réflexion sur la décroissance et sur « la reconnexion intégrale avec le vivant » en lisant les ouvrages bêtifiants de Mona Chollet, Donna Haraway ou Paul B. Preciado, ces ânes prétentieux qui se prennent (et sont pris par Cusset) pour d’éminents intellectuels.
François Cusset vit-il dans le même monde que nous ? On est en droit de se poser la question lorsqu’on lit que les jeunes militants issus des « minorités » nous feraient « évoluer vers un monde moins stupide […] et vers plus de civilité ». Plus intelligents que « leurs aînés », non-violents, ces pauvres chéris seraient victimes d’un travail acharné de mobilisation pacifique pouvant conduire à un « burn-out militant ». Heureusement, s’extasie l’auteur, le pragmatisme politique « est à tous les étages » et les résultats sont là : il y a maintenant des « cours de couture pour accompagner les personnes en transition de genre », des « “vélorutions” bloquant le trafic automobile », des défilés réjouissants « avec tampons géants et la pétition “laissez-nous saigner” distribuée alentour » qui visent et obtiennent des résultats incroyables comme… la baisse de la TVA sur les protections hygiéniques.
Vertueuse jeunesse
Malgré les risques dépressiogènes de cet activisme intense, les jeunes militants de ces mouvements revendiquent, pour contrer la résistance des « nouveaux croisés », une certaine radicalité. Au diable les études ! Leur critique radicale de la notion d’intégration « héritée de l’époque coloniale » ou de la science occidentale « qu’ils associent à l’histoire d’une Europe conquérante et inégalitaire » naît d’un « savoir spontané » – voilà une jolie façon de relativiser l’inculture abyssale de ces militants qui ne sont radicaux que parce qu’ils ignorent tout du monde qu’ils détruisent. « Bêtise du second degré » et « Savoir spontané » sont les deux mamelles du déconstructionnisme qui règne en maître dans les milieux wokistes, l’université en tête, d’un bout à l’autre de la chaîne, du professeur académo-militant à l’étudiant ignare en cours de dressage woke.
François Cusset est tellement imprégné par l’idéologie woke qu’il ne s’en rend même plus compte. Ainsi s’étonne-t-il que des gens aient pu croire qu’à cause du « n word », le livre d’Agatha Christie Les dix petits nègres avait été retiré de la vente… « alors qu’il n’a été que retitré ». On peut donc, d’après notre professeur, retitrer et expurger les livres au nom d’une nouvelle et redoutable morale – du moment qu’ils sont encore en vente, même dénaturés, même caviardés, même abîmés par l’idéologie woke, tout va bien, et les « croisés » n’ont décidément aucune raison de récriminer. Du reste, la vertueuse jeunesse actuelle ne s’y trompe pas, elle qui « a du mal à prononcer le mot nègre même en titre d’un livre antiraciste ». De plus, cette jeunesse exemplaire « ramasse, souvent sans y penser, les déchets laissés dans la nature », invente des « identités non figées », sait « se défaire des assignations », se défie des « stéréotypes hétéronormés » et est consciente de la « généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, mais aussi de l’heureux effet de ces invisibles trop visibles qui, depuis des générations, ont contribué généreusement à féminiser, arabiser, asianiser, créoliser la France éternelle ». Florilège non exhaustif des âneries idéologiques déroulées par notre professeur en jeunisme et en wokisme appliqués.
Avec ce pathétique et heureusement court essai, François Cusset, professeur d’université, ratifie les propos liminaires inspirés par Rosset. Il le fait malgré lui, avec l’assurance de ceux qui, après avoir acquis quelques diplômes, se croient à l’abri de la bêtise. Ainsi, et a contrario de son ambition première, démontre-t-il que l’idéologie woke règne à peu près partout – et qu’il en est, de la façon la plus sotte qui soit, un propagateur avéré. Le philologue et grammairien Édouard Sommer écrivait que « la bêtise consiste en des idées bornées ; la sottise en des idées fausses » [3] – certains professeurs et militants wokistes réussissent le tour de force de cumuler ces deux formes d’anéantissement de l’intelligence.
OQTF. Un sigle de quatre lettres qui a fait une entrée fracassante et tragique dans l’actualité française ces derniers mois, depuis l’assassinat de la jeune Lola, le 14 octobre 2022, jusqu’aux coups de couteau distribués à la gare du Nord le 11 janvier dernier.
OQTF, comme « obligation de quitter le territoire français », décision administrative créée en 2006 et dont le volontarisme affiché dans le nom masque mal les grandes difficultés d’application.
Faits divers ou fait de société ?
De fait, il est devenu un visa de trente jours accordé à toute personne ayant décidé de contourner le droit français. Dans la première affaire, la suspecte principale, Dahbia B., ressortissante algérienne, interpellée le 21 août par la police des frontières et qui avait été sommée de quitter le territoire avant le 21 septembre. Dans la seconde, un assaillant présumé, Mohamed Amine M., à la nationalité incertaine et aux identités multiples. Arrivé illégalement il y a trois ans, il était sous le coup, lui, d’une OQTF datant de l’été dernier et qui n’a jamais été exécutée.
Un enchaînement suffisamment rapproché d’affaires pour qu’Eric Naulleau, éditeur et journaliste toujours classé à gauche, se permette d’y voir, dans un tweet, le passage du « fait divers au fait de société ». Avec encore plus d’audace, on pourrait presque parler de fait politique.
Quand autant d’actes criminels sont commis par des individus sous le coup d’une OQTF, on passe du fait divers au fait de société. https://t.co/VFuMtrl7YW
L’apparition de cette décision administrative il y a un peu plus de 15 ans est un symbole de la porosité des frontières européennes. Quasiment partout dans le monde, un voyageur qui arrive de l’étranger sans les documents officiels exigés par la loi du pays d’accueil a toutes les chances de faire un retour express dans son pays d’origine par le premier avion. On se souvient du malheureux sort de ces touristes français, en goguette en Turquie il y a quelques années, arrivés avec des cartes d’identité dont la validité avait été étendue de cinq ans, sans que cela soit indiqué sur lesdites cartes, et qui n’ont connu des charmes anatoliens que la zone de transit. En France cependant, il est accordé un délai de 30 jours à l’individu pour organiser son retour. De quoi lui laisser le temps de lancer des démarches de contestation, présentées sur le site du ministère de l’intérieur lui-même, de recevoir les conseils de quelques associations subventionnées (ceux de la Cimade sont très bien référencés sur Google lorsque l’on tape OQTF), de réclamer le statut de mineur isolé ou bien de passer quelques frontières de l’espace Schengen et de disparaître dans la nature.
On voudrait garder nos OQTF coûte que coûte que l’on ne s’y prendrait pas forcément mieux.
Des pays d’origine peu coopératifs
L’enchaînement de faits divers n’a pas complètement échappé à la vigilance de la macronie. Il faut dire que leur répétition tragique saute aux yeux.
Au lendemain de l’affaire de la gare du Nord, l’habituellement si placide François Bayrou commençait à se poser des questions. Sur BFM, il déclarait : « Est-ce qu’il est légitime de ne pas renvoyer les gens simplement parce que leur pays est dans un état de désordre absolu : c’est une question qu’on a le droit de poser ouvertement ».
La situation des pays d’origine est variée mais dans l’ensemble peu favorable aux expulsions. Concernant l’Algérie, on a pu se rendre compte au moment de l’affaire Lola à quel point Alger traîne des pieds à l’idée de récupérer ses propres ressortissants. Dans le cas de la Libye, la forte instabilité du pays et « le manque de relations diplomatiques entre Paris et Tripoli » semblent rendre quasiment impossible l’expulsion des individus sous le coup d’une OQTF, comme l’indiquait Gérald Darmanin dans des propos rapportés en janvier dernier par Médiapart.
Pour le média d’extrême-gauche, la délivrance massive d’OQTF s’inscrirait dans une pure politique du chiffre, à ses yeux détestable. Reste que tandis que le nombre d’OQTF prononcées entre 2016 et 2019 bondissait de 50,4%, « pour pouvoir dire que des mesures d’éloignement sont prises », leur exécution réelle passait de 14,3% à 4,8%.
Avec Ève et Adam, saga familiale à travers huit générations, Laurent Quintreau se pose en digne héritier d’Émile Zola. Quant à Julien Leschiera qui signe son premier roman, Mes vies parallèles, il s’impose par un style et un esprit où l’on retrouve Marcel Aymé. La descendance est assurée !
Il ne faut jamais désespérer du roman. On annonce sa mort clinique depuis au moins les années 1950. L’avis de décès avait été envoyé par des fossoyeurs qui avaient pour nom Robbe-Grillet ou Claude Simon. Le genre était jugé bourgeois, dépassé, psychologisant. Nathalie Sarraute avait parlé de L’Ère du soupçon dans un essai célèbre : on en savait toujours trop sur les personnages. On n’y croyait plus. On ne voulait plus y croire. Le paradoxe, c’est que le Nouveau Roman, bien entendu, a donné de grands romans : La Modification de Butor, par exemple.
C’est qu’il est increvable, de toute manière, le roman. Il a survécu à tous ceux qui ont voulu le tuer, le gang des Éditions de Minuit n’étant pas le seul à avoir essayé : il y a eu, avant lui, les surréalistes. Et après, l’autofiction et son petit air de « parlez-moi de moi, il n’y a que ça qui m’intéresse… ». Sans compter Paul Valéry qui voulait nous interdire d’écrire : « La marquise sortit à cinq heures. » Et pourquoi elle ne sortirait pas à cinq heures, la marquise, si elle en a envie ? Le roman se nourrit de tout, de l’histoire, de la sociologie, de la philosophie, des sciences, de la mythologie, du rêve et du journal du matin. Il se nourrit même de ce qui le nie : tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort.
C’est pourquoi chaque rentrée littéraire, même une « petite » rentrée comme celle de ce début d’année 2023 – 379 romans français tout de même –, apporte quelques belles surprises. Bien sûr, on y retrouve les cadors, ceux qui ne sont plus à la recherche d’un grand prix parce qu’ils en ont déjà eu un : Claudel, Lemaître, Salvayre, Makine… Mais c’est une raison de plus pour aller vers ceux qui débutent ou vers ceux qui ne sont pas encore assez connus malgré l’intérêt de leur travail.
Quintreau, Zola 2.0
C’est le cas de Laurent Quintreau qui en est à son cinquième roman. Avec Ève et Adam, il offre un ample récit en huit mouvements qui commence en 1852 et se termine en… 2046. Cette France de 2046 de Laurent Quintreau est étonnamment crédible parce qu’il la nourrit de descriptions précises et minutieuses du passé et du présent. Cela crée chez le lecteur une illusion de continuité troublante. Pourquoi, finalement, ne croirait-on pas à ce monde de 2046, une époque où Diane Doucet dirige l’antenne locale d’une start-up de « matching génétique » à La Rochelle, Human Project 64. Elle profite, comme tant d’autres, d’un vide juridique laissé par l’Union européenne qui permet à ces spécialistes du génome de monnayer leurs connaissances et de faciliter un eugénisme qui ne dit pas son nom en prévenant les couples des éventuels risques de malformation de leur progéniture.
Laurent Quintreau renoue sans complexe, et il a raison, avec ces grands cycles romanesques qui voulaient faire concurrence à l’état civil, comme disait Balzac, même si c’est du côté de Zola qu’il faudrait regarder, Zola et ses Rougon-Macquart dont le sous-titre est « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ». Zola, chez qui la fiction avait comme principe moteur l’hérédité, expliquant les destins contrastés de la tribu et la faille originelle créée par la folie de l’ancêtre fondatrice.
Je ne sais pas si Laurent Quintreau a pensé à Zola mais, quand il ouvre son roman en 1852, dans une filature près de Rouen où une petite ouvrière se fait violer par le patron, nous sommes exactement à la même date inaugurale que dans Les Rougon-Macquart, le 2 décembre, jour du coup d’État du futur Napoléon III. La différence est que Quintreau passe d’une génération l’autre à travers deux siècles. L’enfant de la petite ouvrière, non reconnu, deviendra un anarchiste et un communard qui sera exilé mais qui aura le temps, dans une brève histoire d’amour, d’enfanter une fille qui, elle, épousera un propriétaire terrien en Champagne, antidreyfusard. Elle s’arrangera pour subir le moins possible les assauts de son mari sanguin, puis nous arriverons en 1919 pour la troisième génération, avec une femme qu’on n’appelle pas encore féministe mais qui conjugue idées progressistes et fascination pour les sciences occultes (comment ne pas penser aux analyses de Philippe Muray dans Le xixe siècle à travers les âges ?) Huit générations, donc, pour arriver jusqu’en 2046. Quintreau joue habilement sur les rappels, les liens, les effets miroirs dans les comportements, les goûts, les manières d’aimer.
On a trop souvent oublié que le dernier volume des Rougon-Macquart s’appelle Le Docteur Pascal, médecin spécialiste de l’hérédité qui consulte tous les dossiers de la famille pour en tirer un bilan. C’est ce que fait Diane Doucet, dans sa France de 2046 : relire la destinée de ses ancêtres à l’aune des hasards des mélanges d’ADN au moment de la conception, avec des descriptions scientifiques aussi fascinantes, et parfois drolatiques, qu’un film d’action ! Mais Ève et Adam entretient malgré tout des distances plus grandes que Zola ne le faisait avec le déterminisme héréditaire.
Quintreau réussit, en parallèle, à donner un tableau original de l’histoire de France : on voyage dans les années cinquante de la IVe République finissante, dans la fin de ce qu’on a appelé la « parenthèse enchantée » en 1978, alors qu’une interminable crise se profile, ou dans les années 2010, et notamment 2013, l’année du mariage pour tous, qui inaugure une période où le sociétal prend le pas sur le social, et on se retrouve enfin en 2046 avec des hommes pratiquant la castration volontaire en ligne pour en finir avec leur masculinité toxique.
Roman-somme, Ève et Adam nous parle finalement des jeux de l’amour et du hasard, et sans doute du danger qu’il y a, malgré les viols, les divorces, les vies malheureuses, les meurtres parfois, à éliminer totalement le hasard. Au risque, comme Diane Doucet, de trouver une immortalité numérique, désincarnée, glacée.
Leschiera : l’art français de l’oblomovisme
On espère que Mes vies parallèles de Julien Leschiera, premier roman d’un libraire de Clermont-Ferrand, ne sera pas son unique livre. C’est que cela arrive souvent, et nous pesons nos mots, avec les coups de génie, comme ce fut le cas par exemple avec La Conjuration des imbéciles, le chef-d’œuvre unique de John Kennedy Toole qui racontait la vie d’un inadapté total, Ignatius Reilly, dans la Louisiane des années 1950.
Le héros de Leschiera s’appelle Charles Dubois, comme tout le monde. Au début du récit, un gynécologue versaillais annonce à une femme qu’elle attend un bébé « avachi ». On dirait une nouvelle de Marcel Aymé, dont il est question dans le roman, à cette différence que Leschiera n’a pas écrit une nouvelle, mais un très gros roman qui raconte, sur une cinquantaine d’années, à la première personne, la vie d’un homme qui, dès sa vie intra-utérine, a décidé de ne rien faire, mais ce qui s’appelle rigoureusement rien ! Ça la fout mal dans une famille où le père est militaire – il disparaît prématurément dans un accident de friteuse –, la mère proviseure de lycée et la sœur aînée une peste hyperactive dont l’emploi du temps quotidien est minuté, comme celui de toute la famille, à la manière d’une opération commando. Pour Charles Dubois, qui a été chercher sa devise chez Henri Michaux – « Ne faites pas les fiers. Respirer, c’est déjà être consentant » –, pas facile de se faire oublier, notamment de sa gouvernante allemande, Margrit, qui donne des ordres dans la langue de Goethe.
L’exploit de Julien Leschiera, c’est de faire un roman picaresque avec un personnage qui n’aspire qu’à une vie végétative. Il y a bien Le Livre de l’intranquillité de Pessoa, découvert au service militaire, pour rêver de vies parallèles, mais le monde se refuse précisément, avec obstination, à le laisser tranquille. Charles connaîtra, entre autres, les affres d’une vie de couple autarcique, un voyage en Argentine où il ne fera que transporter ses névroses, une carrière de magasinier dans une librairie, une autre de bibliothécaire, une autre encore d’écrivain raté avec des éditeurs pour le moins fantasques et même un rôle dans une émission de téléréalité catholique sur les sept péchés capitaux où il sera, évidemment, chargé d’incarner la paresse.
Comment ne pas songer à Oblomov, un des personnages les plus emblématiques de la littérature russe, mais Oblomov, aristocrate « avachi » restait obsédé par le paradis doré de son enfance. Chez Charles Dubois, le renoncement à soi ne recouvre aucun projet politique, sinon une sécession solitaire où tout ce qui est humain devient étranger.
Ce pourrait être cafardeux, mais le style allègre de Leschiera transforme Mes vies parallèles en un paradoxal bonheur de lecture.
Roger Corman réalise en 1962 le portrait d’une Amérique où dominent haines raciales et frustration sexuelle. Reparution, en DVD, de « The Intruder ».
Adam Cramer est un beau gosse démagogue, rassurant pour les habitants de la ville de Caxton dans le Missouri. Mais, très vite, il va savoir exploiter l’opposition de la majorité de la population aux nouvelles lois intégrationnistes qui obligent le lycée de la cité à ouvrir ses portes aux élèves noirs. « Qui fait la loi? » demande-t-il. Est-ce cet État fédéral lointain ou bien les habitants de la ville ? Adam Cramer va enflammer les esprits. Les gens du peuple comme les riches propriétaires suivent le leader rebelle.
Ce film, produit et réalisé avec très peu d’argent par Roger Corman, est tourné en décors naturels dans une petite ville du Missouri, servi par une photographie en noir et blanc signée par le chef opérateur Taylor Byars. La mise en scène de Corman est efficace. C’est un film à l’os, sec et dur : cadres ciselés, travellings opératiques, montage abrupt, musique stridente, interprétation impeccable de tous les acteurs dont William Shatner qui joue le leader raciste Adam Cramer, Frank Maxwell excellent dans celui du journaliste Tom McDaniel, taraudé par le doute, et Leo Gordon, qui se coule dans la peau de Sam Griffin, un homme du peuple, franc de caractère, humaniste et adepte de la vérité…
« The Intruder » est un film d’exception dans la riche filmographie de Roger Corman. Producteur, acteur et cinéaste incontournable du cinéma indépendant américain, il tourne des adaptations très réussies des romans d’Edgar Poe (La Chute de la Maison Usher (1960), La Chambre des tortures (1961), L’Empire de la terreur (1962) Le Corbeau (1963), Le Masque de la mort rouge (1964)…), avec les célèbres acteurs Vincent Price, Boris Karloff, Peter Lorre et le jeune Jack Nicholson, qui enchantent le public. La lecture de The Intruder, roman homonyme de Charles Beaumont, un membre de son équipe de scénaristes, l’éveille à la cause intégrationniste défendue durant les années de la présidence de Kennedy.
Le film est à la fois le portrait d’un leader charismatique et ambigu, porté par sa haine des noirs et des juifs, mu par ses pulsions sexuelles insatiables, et la vision d’une société américaine où la haine raciale et l’antisémitisme dominent. Seuls quelques habitants, le journaliste Tom McDaniel, le directeur du lycée Mister Paton et surtout le représentant commercial Sam Griffin vont s’opposer à Adam Cramer afin de sauver un jeune étudiant noir du lynchage.
Révolution esthétique et politique dans l’œuvre de Roger Corman, ce film oublié par Hollywwod mérite d’être redécouvert.
« The Intruder », un film de Roger Corman – États-Unis – 1962 – V.O.S.T.F. – 1h24. En DVD et Blu-Ray aux Éditions Carlotta Films.
Alain Jakubowicz vient de l’apprendre à ses dépens…
« L’ouragan de l’indifférenciation parcourt à une cadence de plus en plus rapide tous les domaines d’activités humaines, et comme cet ouragan propage une doctrine de néant, ou d’acceptation de ce qui est, il est irréfutable. À la lettre, il décourage toute pensée critique ; il en est la fin », écrivait Philippe Muray en novembre 1998. L’école formate les marionnettes d’un Théâtre de Guignol où tout se vaut et où tout est permis. « La fabrique du crétin » tourne à plein régime, et, depuis un bon moment déjà. Quoi de plus normal, alors, que de voir maintenant nos premiers imbéciles, élus par leurs pairs, siéger à l’Assemblée nationale ?
Un peu de tenue !
Jakubowicz n'a aucun goût, Madame Soudais porte haut les couleurs de l'élégance française… https://t.co/QKjdo8sQCv
C’est une génération décomplexée de brailleurs débraillés qui a investi l’hémicycle, le transformant illico en McDonald’s. On y vient comme on est, on le vaut bien. Nos ravis y achèvent à coup de pelleteuse ce qu’il reste de l’élégance à la française, celle-là même que le monde nous a longtemps enviée. Mais il y a cependant plus grave : nos joyeux drilles ne semblent plus avoir conscience que le vêtement, adjuvant de la parole, renforce le message divulgué. Ils ignorent aussi, visiblement, que la vêture incarne la fonction et témoigne du respect qu’on porte à celle-ci. Quant à l’ironie qui permettrait une distanciation salvatrice d’avec le pitoyable spectacle de la débâcle vestimentaire à l’Assemblée, elle est désormais proscrite. Qui s’y livre s’expose à la vindicte générale, surtout s’il tacle l’espèce très protégée qu’est la femme.
Lundi dernier, Alain Jakubowicz, avocat et président de la Licra, l’a appris à ses dépens. Sans doute, comme nous tous, dépité par les guignolades stériles de ces quinze derniers jours de débats dans le Palais Bourbon, s’est-il laissé aller à un tweet cathartique. Il y partageait la photo de la députée LFI Ersilia Soudais avec ce commentaire laconique : « Tenue d’hiver d’unedéputée. On redoute l’été… » Il s’agissait là simplement de souligner l’incongruité du port de la combishort blanche et du collant noir dans l’hémicycle. Il n’est pas impossible, bien sûr, que l’avocat ait également voulu suggérer que ce vêtement aussi agressif pour les yeux qu’un soleil de montagne en hiver seyait peu à la dame. Et quand bien même ! Qui affirmerait le contraire serait bien hypocrite.
Que n’avait pas tweeté là notre malheureux avocat ? il dut faire à face à une meute déchaînée dénonçant dans les propos tenus un sexisme qu’on n’y voit pas forcément.
« Pauvre boomer misogyne. Vous faites pitié », a réagi l’élue LFI Aurélie Trouvé. « Supprime » a immédiatement ordonné Sandrine Rousseau, venue en renfort. « Supprimez votre tweet. S’enprendre à une femmepolitique sur la base de sa tenue est une discrimination des plus classiques. Celle provoquée par le machisme », a renchéri Raquel Garrido.
Redouter l’ironie, c’est craindre la raison
Jean-Luc Mélenchon ne laissa pas passer si belle occasion d’occuper, une fois de plus, le terrain : « Les attaques sexistes contre la tenue de la députée @ErsiliaSoudais sont une honte. Elles mériteraient la mise en retrait de celui qui les tient au nom d’une association respectée. » Quant à Aymeric Caron, pour rien au monde, il ne serait resté en retrait de la curée. « Votre tweet est stupide,misogyne, indigne d’une personnalité qui entend lutter contre les discriminations. Président d’honneur de la Licra, vraiment ? » Selon Le HuffPost, la Licra aurait été contrainte de réagir : « Ce tweet n’émane pas de la Licra (qui n’en est pas solidaire). Le propos tenu n’engage que son auteur. »
L’indispensable Isabelle Rome, ministre déléguée auprès de la Première ministre, chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances, elle aussi, a tweeté, finement :« Je condamne fermement ces attaques misogynes et sexistes. »
« Redouter l’ironie, c’est craindre la raison » disait justement Sacha Guitry. Qu’un tweet aussi anodin que pertinent déclenche pareille tempête prouve que nous sommes atteints de folie collective.
Quant à moi, quand j’ai vu l’étrange tenue de la dame, j’ai immédiatement songé au regretté Karl Lagerfeld. Il aurait certainement mis en garde notre naïve contre le port du combishort. Que Celzéceux qui envisageraient maintenant le port du jogging à l’Assemblée, gardent en tête ce mot de notre défunt pape de la mode : « Les pantalons de jogging sont un signe de défaite. Vous avez perdu le contrôle de votre vie, donc vous sortez en jogging. »