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Martine Aubry parvient à faire interdire la soirée privée «Qu’ils retournent en Afrique»

Les propos tenus dans l’officine identitaire, «La Citadelle», sont-ils parfois discutables? C’est fort possible. Mais les manœuvres judiciaires de Martine Aubry, pour faire fermer le lieu, ne le sont pas moins. Aidé du préfet, le maire de Lille a réussi à faire interdire une soirée polémique, vendredi dernier, mais le Tribunal administratif a annulé son arrêté municipal ordonnant la fermeture de l’établissement.


Connaissez-vous l’histoire de La Citadelle ? Il y a les grands récits du Moyen-Âge et de l’époque moderne, et il y a ce récit invraisemblable de la mi-février 2023, que je me dois de vous narrer.

Bon public de ce tour de passe-passe, la presse a accepté de confondre encore une fois ce qui déplaît avec ce qui est interdit

La Citadelle est une association qui a le tort d’être chauvine. Pour vous donner une idée fidèle de son registre, je vous dirais qu’elle avait organisé pour le 24 février une soirée intitulée « Qu’ils retournent en Afrique ! », en référence à la frasque du député Grégoire de Fournas.

Martine et la justice, Martine et les journalistes

Le maire de Lille, qui n’est autre que Martine Aubry, a cru trouver là le moyen de faire fermer l’officine de ce club en se vantant dans la presse d’avoir porté un coup fatal à une dangereuse mouvance d’extrême-droite. Ce thème provocateur justifiait-il une telle mesure ? Visiblement non, puisque dans l’arrêté municipal ordonnant la fermeture de l’officine, la décision était motivée par le non respect de la règlementation concernant les établissements recevant du public. Est-ce que Martine Aubry mentait à la presse ou est-ce qu’elle mentait à la justice ?

Le décalage entre la transparence des motifs politiques poursuivis par le maire de Lille et la discrétion du motif d’ordre public utilisé effectivement faisait apparaître l’invocation de la loi pour ce qu’elle était : un simple prétexte. Or quand une autorité publique se sert d’un pouvoir de police à des fins étrangères à celles qui sont prévues pour l’exercice de ce pouvoir, elle commet un détournement de pouvoir.

Que révèle cette instrumentalisation de la loi ? Elle révèle le caractère misérable et clandestin des positions du maire. Si Martine Aubry invoquait devant l’opinion publique un motif qu’elle n’osait invoquer sur le papier, c’est que ce motif du racisme supposé de l’association visée n’était pas sérieux.

A relire, Céline Pina: Scandale à l’Assemblée: dérapage raciste ou instrumentalisation politique?

L’association La Citadelle promeut l’identité nationale et se positionne contre l’immigration irrégulière. Il n’en fallait pas plus pour que la matronne lilloise et la presse nationale ne vouent La Citadelle aux gémonies. Dans un excès de déontologie journalistique, des médias comme Libération ou France Info se sont intéressés à ce que pensaient les gens de gauche de cette initiative, plutôt qu’à ce qu’en disent les lois.

Un boys club droitard dans le viseur de Martine Aubry depuis longtemps

Tout va bien dans le meilleur des mondes, quand Martine Aubry affirme à l’AFP : « Depuis louverture en 2016, je nai eu de cesse de trouver des moyens pour les faire interdire, considérant quils navaient pas leur place dans la ville ». 

Vous croyiez ainsi être dans un État de droit où les réunions privées ne peuvent être interdites pour des motifs politiques ? Halte là ! D’un coup de baguette magique, la fée Martine vous en fait une réunion publique. Il suffit d’accuser un adversaire politique de raciste pour en faire interdire les événements. La question capitale qui n’a jamais été posée demeure donc celle-ci : est-ce à cette vieille baronne joufflue du Parti socialiste de déterminer à la place de la justice ce qui constitue une provocation à la haine raciale ?

La fée Martine choisit le procès d’intention plutôt que le procès, la tribune médiatique plutôt que la barre du tribunal, c’est pour cela qu’elle est la fée Martine.

Bon public de ce tour de passe-passe, la presse a accepté de confondre encore une fois ce qui déplaît avec ce qui est interdit. Mais dans un État de droit, ce n’est pas ce qui déplaît à la fée Martine qui est interdit, c’est ce qui contrevient aux lois.

Par une ordonnance de référé du 24 février, le Tribunal administratif de Lille, plus sensible que Martine Aubry au fait qu’il existe un État de droit, a suspendu la décision tant saluée de fermeture de l’officine, mettant fin à cette sinistre fumisterie. L’officine de l’association La Citadelle rouvrira ses portes. Aussitôt, la fée Martine rend un nouvel arrêté d’interdiction de la soirée qui devait avoir lieu. Sur quel fondement cette fois-ci ? Aucun, sinon la vague incantation de l’ordre public.

Une horde de milices d’extrême-gauche, soutenues par de la racaille parlementaire du nom de LFI, manifestent leur intolérance à l’égard d’un bar nationaliste. Dans ce nouveau monde gauchiste, ce sont les associations communistes, les syndicats, la milice antifasciste, ce sont des gens qui se cachent le visage et qui brandissent des barres en fer qui décident de qui peut s’installer ou pas dans une rue. C’est une nouvelle idée de l’ordre public. C’est moderne sans vraiment l’être.

Derrière les questions juridiques initiales, cette affaire s’inscrit dans un climat de prédation politique, de discrimination revendiquée et de tentative de justice populaire, qui est le fait exclusif de l’extrême-gauche. Les mêmes petites fées qui parasitent le fonctionnement d’une association parfaitement licite sont celles qui laissent impunies les atteintes aux biens et aux personnes commises par des bandes au visage masqué qui se réclament de l’antifascisme, ce sont les mêmes qui ne surveillent pas les devantures vandalisées, qui tardent à traiter les plaintes des personnes agressées ou menacées de mort, les mêmes qui, par leur carence, trahissent leur complaisance.

Dans l’imaginaire gauchiste, l’arbitraire autocentré tient lieu de loi. Mais dans la vraie vie, c’est la loi qui tient lieu de loi. Entre la gauche et l’Etat de droit, l’une est de trop.

Sous les eaux…

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D’aucuns prétendent que l’opéra en tant que discipline artistique est un genre défunt, une relique du patrimoine, un vieux vice de bourgeois(e), que sais-je. S’il en était besoin, L’inondation prouverait qu’il n’en est rien.


Créé en 2019 à l’Opéra-Comique de Paris, le spectacle associe une partition du compositeur pisan Francesco Filidei, né en 1972, à un livret de Joël Pommerat, star du théâtre s’il en est, à qui l’on doit aussi la mise en scène à présent reprise par une autre grande figure des planches, Valérie Nègre.

Voilà une excellente occasion de commencer par (re)lire L’inondation, ce très court roman d’Evgueni Ivanovitch Zamiatine, disponible depuis des lustres en français, dans une superbe traduction de Barbara Nasaroff.  Né en 1884, Zamiatine était ingénieur naval. Pendant la Grande Guerre, c’est lui qui en Angleterre supervisera la construction des brise-glaces pour l’Empire russe. Lié de bonne heure aux bolcheviks, il avait eu maille à partir avec le régime tsariste dès la révolution de 1905. Au point d’être assigné à résidence, et de devoir se carapater un temps en Finlande, alors même qu’il entamait sa carrière d’écrivain, principalement par la rédaction de nouvelles. En 1911, il est une nouvelle fois contraint à l’exil. Amnistié, il rentre à Saint-Pétersbourg mais la censure s’abat sur son roman « antimilitariste », Au Diable vauvert, et le voilà exilé cette fois en Carélie. La révolution d’Octobre le propulse au rang des personnalités en vue sur la scène intellectuelle. Mais ce « bolchevique » toujours tiré à quatre-épingles, et que Trotski traite de « snob flegmatique », prend vite ses distances avec le Parti : en 1920, son roman Nous autres, quoique assurant à son auteur une enviable notoriété en Europe, sera interdit en URSS. A l’issue d’une violente campagne de presse orchestrée par les autorités, Zamiatine finit par gagner de haute lutte la permission de quitter l’Union Soviétique, et s’installe définitivement à Paris, où il mourra en 1937.

A lire aussi, Jérôme Leroy : Le roman français n’est pas mort!

Au passage, mentionnons qu’on doit à Zamiatine le scénario des Bas-Fonds, le film de Jean Renoir (1936) d’après la pièce du stalinien Maxime Gorki. Quant à L’inondation, en 1994 le cinéaste russe Igor Minaiev en a tiré un film, avec Isabelle Huppert. Entre parenthèses, votre sire n’en pense rien : il ne l’a pas vu. Pour revenir à la nouvelle originale, c’est un petit chef d’œuvre de concision, de litote et d’expressionnisme, écrit dans un style tout à la fois haletant et elliptique : pour parler des pattes d’une mouche, Zamiatine les compare à du fil à coudre noir. La crue qui dévaste le logis du tsigane Trofim et de sa femme Sophia est aussi la métaphore, cruellement satirique, des pulsions qui inondent les protagonistes, et par extension le corps social tout entier de la Russie prolétarienne sous l’emprise du communisme.

En 1929, L’inondation sera le dernier texte publié de Zamiatine, avant l’exil. Résumons : sur l’île de Vassilievski habitent Trofim et Sophia, la quarantaine, sans enfants. Ils recueillent Ganka, 14 ans, orpheline du menuisier qui vient de mourir. Passe l’été, aride. L’automne venu, le fleuve Neva sort de son lit. La famille trouve refuge chez une voisine, car leur logis est inondé. Une nuit, Trofim couche avec Ganka. « Sans réfléchir, soulevée par une vague », tandis que Trofim est à l’usine et que Ganka s’affaire à la vaisselle, Sophia saisit une hache et frappe Ganka à la tempe, avant de faire disparaître le cadavre. La rumeur se répand que l’adolescente «cavaleuse » a fugué. Ganka ne revenant pas –  et pour cause – ,  Trofim trouve un exutoire à sa colère et à sa frustration : « une main brûlante et sèche toucha les jambes de Sophia, elle ouvrit lentement les lèvres, s’ouvrit à son mari toute entière, jusqu’au fond, pour la première fois de sa vie. Il l’étreignit comme s’il voulait se venger sur elle de toute sa haine avide pour l’autre ». Les mois passent. Sophia tombe (enfin !) enceinte. « Elle cessa de dormir la nuit. Du reste il n’y avait presque plus de nuits ; dehors, une eau claire et lourde ondoyait tout le temps derrière la fenêtre, les mouches de l’été bourdonnaient sans arrêt ». Naît un bébé – une fille. Alors Sophia avoue son crime à son mari.

A lire ensuite, Jacques Aboucaya: Fernando Pessoa ou l’inconfort intellectuel

C’est donc ce pur joyau de la littérature « soviétique » qui se voit adapté pour la scène lyrique contemporaine – Francesco Filidei signe ainsi son deuxième opéra. Le livret de Joël Pommerat décide de transposer le drame dans les années 1970. Le décor d’Eric Soyer développe donc la coupe frontale d’un clapier genre HLM passoire thermique et sonore en béton brut, sur trois étages superposés. Au 3ème, la garçonnière du narrateur/écrivain/policier, dont les didascalies sont chantées par un contre-ténor (excellent Guilhem Terrail). Au 2ème, une petite famille avec enfants qui font du ramdam. Au 1er, le couple, rejoint par la jeune fille, lesquels monteront au second étage quand le premier, inondé, transforme la base du plateau en aquarium géant.  Deux sopranos endossent les rôles féminins : Chloé Briot dans celui de l’épouse trompée, Norma Nahoun campant la jeune fille, personnage que la mise en scène choisit étrangement de dédoubler par une comédienne : symbole de la schizophrénie de la meurtrière ? Sous la baguette du jeune chef autrichien Leonhard Garms (francophone, élevé en Italie, il vit en Sicile) la partition, tendance bruitiste percussif et illustratif (bourdonnements d’insectes, rafales du vent, souffle des vagues) du compositeur transalpin ne manque pas d’intelligence dramaturgique, servie qu’elle est par la vigueur de l’Orchestre de chambre du Luxembourg et par la belle tenue des voix.

Décor d’Eric Soyer Photo: S. Brion

On adhère plus modérément aux partis pris de Pommerat adaptateur: montrer le meurtre en prélude pour en répéter ensuite l’occurrence neutralise d’emblée la tension dramatique ; incorporer à l’intrigue des séquences parlées (en particulier avec les enfants) assignent les enjeux de L’inondation à un naturalisme en déphasage total avec la prose grinçante et hallucinée par quoi Zamiatine diffère radicalement, par exemple d’un Zola. Bref, c’est toujours une joie de constater qu’après Britten (auquel inévitablement on pense parfois au cours de ce spectacle), le genre lyrique garde sa vitalité. En quoi il convient de saluer cette reprise parisienne, qui tournera fin mai à Luxembourg. Reste qu’on a connu Pommerat mieux inspiré par Cendrillon.      

L’Inondation. Opéra en deux actes de Francesco Filidei. Opéra-Comique. Mercredi 1er, vendredi 3 mars, 20h. Dimanche 5 mars 15h. Durée : 2h sans entracte. A l’Opéra comique: opera-comique.com

Immigration: Thierry Tuot, un «no border» nommé à la tête d’une section stratégique du Conseil d’État

Vous pensiez qu’avec le projet de loi « immigration » présenté à l’Assemblée, le gouvernement entendait enfin s’attaquer aux problèmes? La nomination discrète de Thierry Tuot offre un méchant démenti. Et un signal à la gauche et aux associations: on durcit les textes pour amuser la galerie et le populo, mais la France restera ouverte à tous les vents. En 2013, dans un rapport, le nouveau président de la section Intérieur du conseil d’État plaidait pour une société inclusive niant l’existence d’une culture française…


En nommant un chantre du multiculturalisme et un pourfendeur de la culture française à la tête de la section Intérieur du conseil d’Etat, le gouvernement Macron envoie un message politique inquiétant. La section Intérieur du conseil d’Etat est celle qui examine les projets, textes de loi et réglementations concernant notamment le droit d’asile, l’immigration et les libertés publiques.

Par décret pris en conseil des ministres, sur la proposition du garde des Sceaux, Thierry Tuot a été nommé le 22 février 2023. Ce nom ne vous dit rien et c’est tout à fait normal, mais l’homme n’est pas un inconnu, il est l’auteur d’un rapport tellement contesté en son temps que le Premier ministre de l’époque, Jean-Marc Ayrault avait dû l’enterrer manu militari.

C’est l’Observatoire de l’immigration et de la démographie qui a ressorti les hauts faits d’armes du nouveau président de section. Dès 2013, c’est Malika Sorel qui avait la première tiré la sonnette d’alarme. Ce rapport sur la « refondation des politiques d’intégration » s’était avéré tellement partisan et agressif, notamment contre les concepts d’intégration et d’assimilation, que même le gouvernement socialiste de François Hollande s’était empressé de l’envoyer aux oubliettes. La logorrhée de ce conseiller d’État n’a rien à envier à certains écrits indigénistes. Le mieux est de vous en livrer quelques extraits révélateurs pour vous en convaincre.

Le mépris des concepts d’intégration et d’assimilation

Quand on ouvre le rapport, la citation mise en exergue donne le ton général : il s’agit plus d’un prêche que d’un rapport : « Et plus qu’Eux tous, l’Etranger, Superbe aux yeux profonds, à la démarche, légère, aux lèvres mi-closes, toutes frémissantes de chants. » On se croirait presque au début d’un livre érotique !

La suite va plutôt montrer qu’on est dans un mélange de rhétorique victimaire et militante. « Il reste que l’intégration horripile souvent ceux à qui elle est destinée. Questionner le concept en montre la faiblesse. Si c’est un processus, il a un début – l’entrée sur le territoire. Dans ce cas, les enfants(…) qu’en fait-on ? (…) Qu’il a été commode de les oublier en les noyant dans l’exclusion et les discriminations. » Puisqu’on vous dit que la société française est raciste, pourquoi chercher donc plus loin ? Puis, l’auteur fait semblant de s’interroger sur le concept d’intégration pour le réduire à une forme d’exigence de suprématistes blancs chrétiens. Aucune référence aux valeurs universelles ni au fait qu’il peut y avoir des tensions entre des valeurs incompatibles et des conflits culturels réels (par exemple, entre cultures qui considèrent que les femmes sont inférieures aux hommes et la nôtre, fondée sur l’égalité à raison du partage de la même dignité humaine). Il en arrive même à expliquer que notre société n’ayant aucune identité ni aucun sens, on ne peut savoir comment s’y intégrer. « Enfin l’intégration appelle aussi une référence à ce à quoi on s’intègre – qu’on serait bien en peine de décrire : à notre société émiettée, tribalisée, internationalisée (…) »

Quand on arrive à dépasser l’écriture aussi pompeuse que peu claire de Monsieur Tuot, on découvre que les concepts d’assimilation et d’intégration sont à rejeter comme étant stigmatisants : « Les défauts de l’intégration sont d’instrumentaliser ses destinataires en en faisant des sujets passifs, de supposer un parcours temporel qui se prête mal aux réalités des trajectoires personnelles hétérogènes, d’exiger de définir les publics qu’on sait observer mais pas subsumer sous une variable autre que celle dont on veut gommer les effets, qui stigmatise au moment où l’on veut que cesse le stigmate ».

Une société inclusive qui nie l’existence d’une culture française

Dans son esprit, notre société politique n’a pas de cohérence, pas plus qu’elle ne s’appuie sur une histoire, des idéaux ou des principes, elle se compose et se décompose en fonction des derniers arrivants. Il semble lui-même confondre accueil et conquête : « Les personnes concernées doivent en être aussi les acteurs, non dans la logique enfermant dans des droits et des devoirs, mais dans celle, collective, des efforts partagés : le vôtre, le mien pour que nous soyons Français ensemble. La société qui intègre se transforme autant qu’elle transforme celui qui s’intègre. »

Dans cette logique, n’exigeons rien des nouveaux entrants : « Notre horizon doit être l’ambition commune d’une société inclusive. ». L’auteur essaie ensuite de donner une définition de cette société inclusive qui peine à s’élever au-dessus de la bouillie de tapioca, et aboutit à un exposé de ce qu’est la culture française que ne renierait pas les Frères musulmans ! « Notre culture étant celle que nous élaborons, pas un stock fini de cathédrales et de musées où périclite une identité nationale passée, sans présent ni avenir ». Pourtant entre faire de la seule nostalgie du passé une culture nationale, ou vouloir en faire table rase pour la transformer en happening permanent, il y aurait un juste milieu à trouver. Mais Thierry Tuot révèle vite le fond de sa pensée, évoquant « la célébration du passé révolu d’une France chevrotante et confite dans des traditions imaginaires. »

On trouve également dans ce rapport nombre de commentaires complètement exaltés ou des prises de position partisanes qui n’ont pas leur place dans un rapport administratif. Commençons donc par le fait de voir un fonctionnaire se moquer de valeurs et de principes auxquels est portant adossée la légitimité du pouvoir qu’il est censé servir : « Encore plus périphérique, et stratosphérique même, l’invocation rituelle, chamanique des grands concepts et valeurs suprêmes. Empilons sans crainte – ni du ridicule ni de l’anachronisme – les majuscules les plus sonores, clinquantes et rutilantes : Droits et Devoirs ! Citoyenneté ! Histoire ! Œuvre ! Civilisation Française ! Patrie ! Identité ! France – On se retient pour ne point paraitre nihiliste : dans quel monde faut-il vivre, pour croire un instant opérante, la frénétique invocation du drapeau ? Depuis quand Déroulède a-t-il résolu un seul problème social ? » La frénésie que marque l’emploi de tant de points d’exclamation s’explique par l’excitation qu’éprouve le conseiller d’Etat à relier au fascisme, dans un document officiel, le terme de droits et devoirs, de citoyenneté, de patrie… En effet, Déroulède est considéré par certains historiens comme un précurseur du fascisme.

Déni des problèmes et mise en accusation de ceux qui les posent

Persuadé que la « question musulmane », comme il l’écrit lui-même est « pure invention de ceux qui la posent, ne cesse d’enfler et de polluer le débat public » il nie les dangers de l’islamisme et fait un parallèle entre « islamiste » et « laïciste » (p 62). Sur notre sol, l’islamisme a alterné massacres de masse et assassinats de proximité depuis le rapport. Des centaines de morts ont montré la valeur d’une telle équivalence. Les laïcistes se sont révélés au final mous du genou dans la défense sanglante de leurs intérêts… Et pourtant, ce parallèle stupide continue à être fait, notamment dans les rangs de l’extrême-gauche.

Sur la question de la femme, Tuot ironise en évoquant le fait que les pourfendeurs du statut de la femme dans l’islam ne parleraient jamais du péril catholique ou de la menace protestante. Peut-être parce que notre société est sécularisée, à l’inverse de la société musulmane? Il nie aussi le fait que la réaffirmation d’un sexisme visant à conquérir l’espace public se fait par le voile et que cette offensive-là est islamiste, voire islamique (page 63). Là encore, la révolte actuelle des femmes iraniennes offre un démenti et démontre à quel point cet homme est l’équivalent de la boussole qui indique le sud.

Une logorrhée victimaire comme base d’argumentation

Non seulement les propositions que Thierry Tuot faisait en 2013 ne correspondent en aucune façon aux attentes des Français et aux problématiques séparatistes que l’islamisme a installé sur notre sol, mais elles sont toujours mises en avant avec une logorrhée victimaire à la fois geignarde et agressive : « Les ascendants de Français, séjournant en France depuis longtemps (vingt cinq ans par exemple) devraient pour ce seul motif pouvoir devenir Français, à peine, pour nous, à défaut, de paraitre nous attacher à persécuter jusqu’à leur dernière heure, des parents, souvent des veuves ou des mères isolées pour lesquels la France est tout. » Il souhaite également que l’attribution de la nationalité soit automatique pour les mineurs clandestins scolarisés en France et veut créer un titre de tolérance pour les clandestins qui les amènerait à une régulation automatique au terme de cinq années.

Autre point ennuyeux : bien que la logorrhée inutilement complexe, le lyrisme au rabais et les phrases bancales nuisent certes souvent à la compréhension de son propos, il semble bien que Thierry Tuot appelait au transfert de la politique d’intégration dans la seule main des associations. Les communautaristes adoreraient, ils pourraient ainsi récupérer une manne financière pour gérer leurs communautés. Quand on connait l’influence des islamistes sur la sphère musulmane, leur aptitude au double langage et leurs entrées chez les politiques, une telle perspective serait un vrai booster de séparatisme. « Depuis un siècle nous ferraillons sur le trop et pas assez d’Etat (…). Et quand il s’agit de rien moins que la fabrique de la nation – ramener nos compatriotes au cœur de notre société sans leur reprocher leurs origines, ressouder le métal national dans le creuset républicain, alors les choses paraissent claires pour tout le monde : l’Etat n’a décidément rien à y faire. Tout- absolument tout – dépendra des associations. On les financera, soit on les encadrera par la loi (très peu). Mais quant à agir, la sphère publique n’y fera rien – rien du tout. »

Avec ce type de casting, une fois de plus, le gouvernement Macron montre son absence totale de fiabilité et surtout son manque de colonne vertébrale. A moins qu’une telle nomination soit révélatrice du renoncement à notre culture républicaine en faveur d’un glissement hypocrite vers un multiculturalisme à l’anglo-saxonne ou simplement la énième embardée erratique d’un président qui ne sait pas où il habite et qui ne comprend pas ce qu’est notre pays, ni ce que veulent ses habitants.

Avec une telle nomination, Emmanuel Macron démontre qu’il est finalement l’un des meilleurs artisans de l’explosion du plafond de verre en faveur de l’extrême-droite.


Selon Elisabeth Lévy, cette nomination interroge sur la prétendue fermeté de la future loi immigration du gouvernement

Retrouvez Elisabeth Lévy du lundi au jeudi dans la matinale de Sud Radio, après le journal de 8 heures.

Clément Bénech, un grand dysfonctionnement

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Deux catégories d’enseignants peuplent l’Éducation nationale. Il y a ceux qui basiquement, enseignent quelque chose. Et puis ceux qui trouvant cette perspective trop conformiste ou ennuyeuse, enseignent autrement voire enseignent autre chose que la discipline dont ils sont spécialistes. Ces derniers « innovent », mettent leurs élèves en îlots, lancent des « projets » de « classes éclatées », trouvent le plus grand sens « à la fusion entre le sport et le français », organisent des escape games, nouent des partenariats transcontinentaux. Professeurs sans frontières pour les plus audacieux, ils rêvent d’enseigner en territoires exotiques, en quête d’inconnu, confondant l’Éducation nationale et l’agence de voyages Nouvelles frontières, Jules Ferry et Frédéric Lopez.

Neuneu de vipères

Romain d’Astéries, anti-héros d’un Vrai dépaysement, le dernier roman de Clément Bénech, appartient résolument à la seconde catégorie. Jeune professeur de Français, sa vocation contrarie un peu ses parents bourgeois et bordelais qui y voient un déclassement. On connait bien ce milieu social grâce à François Mauriac et son Nœud de vipères, roman qui s’intéressait à une famille d’atrabilaires peccamineux, épuisée par l’intrigue, la jalousie et la méchanceté.

A lire aussi: Sainte Thérèse de Lisieux, ou l’éloge de l’amour

Romain d’Astéries a quelques comptes à régler avec sa propre famille. En crise d’adolescence tardive, il a une sainte horreur de tout ce qui lui rappelle son père et son origine : « Bordeaux ville d’esclavagistes, ville de bourgeoisie satisfaite » ! Il cherche à compenser sa grande honte par « une grande idée ». Moitié Candide, moitié Trissotin, il a lu « tous les grands penseurs de l’éducation ». Il s’enthousiasme devant leur vocable comme les précieuses de Molière devant la maitrise du grec. Le langage est envisagé comme « un acte locutoire » : les INSPE (instituts de formation des enseignants) renomment bien les ballons « référentiels bondissants » et les images projetées en classe sur diapositives « documents iconographiques ». Romain veut donc enseigner autrement et aussi enseigner ailleurs. Bonne nouvelle : il doit être affecté en Guyane, où il pense que des élèves délaissés par la République ont grand besoin de lui. Patatras ! un bug du logiciel l’affecte à l’académie de Clermont-Ferrand, dans un collège d’Auvergne, où il éduquera des petits Français ordinaires extraits de la ruralité.

Madame Combes, l’école du monde d’avant

Là-bas, le réel se rappelle à lui en même temps que sa hiérarchie. Madame Combes, la directrice du collège, est très vieille école. Le portrait de Jules Ferry trône dans son bureau. Sceptique devant ses innovations, elle lui rappelle qu’il est là pour « enseigner le français » et se dit plus attachée à « Molière, Flaubert ou Baudelaire » qu’au « skateboard dans l’œuvre de Ronsard ». Elle prévoit de fêter le centenaire de l’établissement scolaire avec la Marseillaise, une lecture de l’Histoire de France de Lavisse et des élèves habillés en blouse grise… Une célébration « prétexte à une immense autocélébration réactionnaire » selon Romain, alors que lui-même réagit à tout : aux ordres de sa hiérarchie, au spectacle d’élèves lambdas qui attendent « le bec entrouvert qu’on vienne y déposer un vermisseau de savoir », à ses collègues dont il juge la vocation enseignante trop tiède…

A lire aussi: Le roman français n’est pas mort!

Comme le roman Un grand dépaysement, de nombreux essais et pamphlets se sont intéressés à la formation des enseignants ces dernières années, voyant dans les dérives du pédagogisme le facteur principal du dysfonctionnement de l’Éducation nationale. La Fabrique du crétin, de notre chroniqueur Jean-Paul Brighelli, notamment, avait marqué les esprits. Clément Bénech ne semble pas contredire le constat de son aîné. Mais pour le romancier, l’Éducation nationale est surtout ridicule. Comme chez les alcooliques anonymes, le personnel auvergnat accueille leur nouveau collègue d’un magistral « bonjour Romain ». Le roman raconte la déliquescence de toute l’institution. Les professeurs n’enseignent plus, les logiciels d’affectation buguent, et les carreaux en verre mosaïque sur les murs du collège déforment la tronche de la principale et en exagèrent les traits.

L’école, fabrique de l’homme nouveau

L’auteur ridiculise tout ce petit monde en même temps qu’il le comprend. Romain est un fanatique. Enseignant dans l’école laïque, le vocabulaire qu’il emploie est paradoxalement religieux. Il tient à la pédagogie comme à un dogme. Il est aussi en quête d’une forme de pureté originelle, il cherche un public qui n’ait pas été « entaché par les souillures de l’ancienne pédagogie » – comme Saint Paul parlait des « hommes anciens » souillés par le péché originel avant la venue sur terre du Christ rédempteur.


Si la souillure des chrétiens, c’est la faute d’Adam racontée dans la Genèse, la souillure dont parle Monsieur d’Astéries, c’est l’obéissance et la docilité intellectuelle (de l’élève passif, besogneux, asservi au maître), héritage de l’école d’autrefois qui imposait l’uniforme, reconnaissait l’autorité et valorisait le par cœur, la discipline et les cours magistraux. L’homme nouveau des premiers chrétiens, c’était le disciple du Christ, qui l’imite dans son humilité et son amour du prochain. L’homme nouveau, pour notre jeune missionnaire, c’est l’Autre: « J’étouffe, je n’en peux plus de cet entre-soi, je veux un entre-autres… » Autre qu’il cherchera partout en Auvergne, et qu’il finira par trouver dans la figure d’une jeune Roumaine qui répond à son attente d’exotisme… Plus classique, peut-être moins ridiculement ambitieuse, Madame Combes, la directrice, pense elle aussi créer par l’école un nouvel homme: le bon citoyen de la République.

A lire après, Jean-Paul Brighelli: L’Éducation nationale, mammouth à la dérive

Clément Bénech, en disciple de Benoit Duteurtre, choisit la farce pour ce nouveau roman, sans forcément exagérer la réalité, laquelle aura pour les lecteurs familiers de l’institution scolaire, un air de déjà-vu… Au risque de mentir sur le titre, Un vrai dépaysement nous dépayse finalement moins qu’il nous désabuse !

Un vrai dépaysement, de Clément Bénech, Flammarion, 304 pages. Flammarion

Un vrai dépaysement

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Bécassine à la «fâcheuse week»

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Dans l’Obs du 2 février 2023 consacré, comme sa couverture l’indique, à ChatGPT, soit l’intelligence artificielle, une rubrique mode était consacrée à un défilé de mode masculin.


Bécassine a eu la berlue en voyant les photographies des mannequins « hommes » portant des vêtements franchement minimalistes ou très dépareillés. Quelque chose la perturbait et qui n’était pas ce jeune homme en jupe ; ce n’est certes pas la première fois qu’on voit un homme en porter et certains Écossais, taillés comme des bûcherons, savent parfaitement les mettre en valeur…

D.R.

Des walking dead sur le catwalk

Non, ce qui l’a frappée est autre chose : la mine quasi cadavérique de ces adolescents attardés ; leur teint blême à l’extrême, leur visage glabre, leur maigreur, leur regard éteint, l’absence radicale de toute expression, bref, l’impression très pénible d’avoir affaire à des robots. Et Bécassine ne parle même pas de l’absence de couleurs des dits-vêtements ; de la décoloration des teints et des teintes donnant le sentiment d’une bande de zombies.

A relire, du même auteur: La mort se met au vert

Est-ce ainsi que les hommes vont ? pensa-t-elle, effrayée. Mal hélas et mâles pas. Certes, une certaine féminisation du monsieur est passée par là, mais pas que. Ce qui lui a sauté à la figure est que ces pantins plus que mannequins ressemblaient beaucoup à ces avatars en tous genres et qui disent la robotisation du monde et sa désincarnation. C’est-à-dire que ces messieurs étaient devenus virtuels !

Mines glaciales sur papier glacé

Alors, se dit-elle, en même temps que l’intelligence artificielle se rapproche de l’être humain dans sa capacité d’expression logique, l’être devenu non-humain se rapproche, lui, de l’artifice. Et ce n’est pas un feu auquel nous avons droit, avec son bouquet final, mais à une glaciation qui semble vouloir compenser la fonte des neiges pour cause de réchauffement climatique. Ainsi, les humains ici constatés réfrigèrent l’atmosphère pendant que la couche d’ozone brûle les blés.

Mais comme Bécassine ne croit pas à ce genre de rééquilibrage, elle sombre un instant mais un instant seulement dans la mélancolie devant ces pauvres hères qu’on semble avoir traînés là contre leur gré, et se couchera ce soir en pensant à un cow-boy à l’ancienne avec épaules, biscotos et la tenue vestimentaire qui va avec. Elle n’ira pas jusqu’à John Wayne qui en faisait un peu trop, mais Robert Redford, pour lequel elle a toujours eu un faible, fera très bien l’affaire, surtout dans le rôle de Jérémiah Johnson avec sa barbe, ton teint hâlé, ses vestes en gros lainage, bref avec – Bécassine va oser le mot maudit – sa virilité !

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Prisonnier de la vache

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Macron au milieu des paysans c’est aussi naturel qu’Elisabeth Borne et sa doudoune à la fashion week. Passage obligé pour le président, aller saluer Ovalie la vache mascotte du Salon. Là où Chirac aurait tâté l’entrecôte de la bête au gros sel, Macron gardait Ovalie à distance, comme s’il était devant un T-Rex de Jurassic Park. Autre estomac, autre mœurs.


Allez L’OgM. Plus puéril que jamais, Macron a l’obsession de battre le record de présence d’un président au Salon. Alors on nous a fait des bassines d’un décompte chrono Apollo 13. Depuis 2017, le cerveau de Macron, en matière agricole, est pris en otage par la FNSEA pour l’hémisphère droit et les Verts pour le gauche. Les parrains de la FNSEA veulent, à terme, nous assaisonner la salade à l’huile de vidange, et les tarés de la religion verte nous imposer un régime à base de cailloux roulés sous les aisselles. Selon qui il a en face ce président s’adapte, on a suffisamment payé pour le savoir. Alors Macron au salon c’est Monsanto open bar. A un agriculteur qui lui dit que l’arrêt des pesticides signe son arrêt de mort, il le rassure à voix basse sur le ton de la confidence de Don Vito à un affranchi, “demain je suis à Bruxelles, on va prolonger le délai… T’inquiète minot.”

Hollywood Chewing-gum. Faute de goût : il a traversé le Salon avec un chewing-gum sous ses crocs de Rastignac. Double faute quand on vous invite tous les trois mètres à engloutir, gouter, boire. Ne pouvant pas devant une forêt noire de caméras se débarrasser du bubble-gum, il l’a calé dans un endroit tenu secret au fond de sa bouche, avant de s’essayer au Munster. “Mmm, très bon, délicieux, mmm cet arrière-gout de, de…” De chlorophylle !

A lire ensuite, Jean-Paul Brighelli: Consommons français — et pas européen

Il est des nôtres. Il a pu tâter de l’épaule d’agriculteur sans les excès tropicaux d’une queue de cyclone à Saint-Martin. On était dans le tactile professionnel, entre collègues. La ruralité il connait, via ses nombreux séjours chez sa mamie dans les Pyrénées. Ah la soupe aux choux de mamie… Les travaux au chalet, et ce jour où elle lui avait confié la clef des boutures de géranium, son certificat du mérite agricole.

Engagez-vous, rengagez-vous. Macron nous refait le coup de la diversion. Aux agriculteurs qui se plaignent de l’inflation, il demande de la patience et des efforts sur le thème du “nous sommes en guerre”. Ceux qui osent un timide “ ce n’est pas notre guerre” se prennent un méchant cours de géopolitique.Demander des efforts aux damnés de la terre sèche, qui font des journées de 17 heures, des semaines 7 sur 7, des années 12 sur 12 et pour ce qui reste, piquent du nez devant la météo, faut oser. Il a osé l’effort de guerre le bougre.

“Guerre et pets”. Zelensky s’acharne depuis deux mois à lui gratter des chars Leclerc, comme si c’était des caddies du Leclerc de Villetaneuse. Macron l’endort à la flute traversière et garde ses chars au chaud. Sous la pression des Alliés il doit céder. Mais voilà que Zelensky qui n’a pas de frein dans son char, exige maintenant d’avoir Pierre Palmade au volant du blindé. S’il accepte, demain c’est M’Bappé au Dynamo de Kiev.

Vive la reine!

Après des propos tenus par Camilla Parker Bowles, l’éditeur anglais de Roald Dahl a annoncé qu’il continuerait à publier les versions originales des œuvres de l’auteur, dans une collection spéciale.


Roald Dahl est un grand auteur anglo-saxon de la «  littérature jeunesse » – Le Bon Gros Géant, Charlie et la Chocolaterie, Matilda – ces romans qu’on lit à l’âge tendre et qu’on peut reprendre à tout autre moment de la vie lorsqu’on se lasse de la grisaille du monde et des pesanteurs de la production romanesque sanctifiée par les officines de la bien pensance. Dahl est mort en 1990. On aurait pu le laisser vivre en paix son éternité, mais non ! La patrouille du wokistement correct veillait, qui n’a pas hésité longtemps à aller lui chercher noise jusque dans sa tombe. Une escouade de censeurs s’est penchée sur son œuvre et – Ô m’y god ! – y a déniché maints passages, maints termes dont on pourrait penser qu’ils risqueraient de choquer telle ou telle minorité, sociale, ethnique, sexuelle et autres (liste non exhaustive, le catalogue des possibles victimisations ne cessant de s’allonger jour après jour). Alors, ces zélés purificateurs ont retroussé leurs manches et se sont attelés à remettre l’ouvrage du défunt auteur sur le métier, supprimant à la serpe des horreurs telles que « femmes de ménage », « gros », « nain », etc. Fort heureusement, cela n’a été entrepris que pour l’édition anglaise de l’œuvre. L’éditeur français, Gallimard, n’a pas jugé utile, lui, de se compromettre dans cette énième croisade de la bêtise woke. On s’en réjouit. Au demeurant, l’éditeur anglais lui-même en est venu à mettre un peu d’eau dans sa navrante soupe littéraire. Les œuvres vierges de toute manipulation resteront disponibles à côté de celles sacralisées par l’imprimatur woke. De nouveau on se félicite.

A relire: Roald Dahl, nouvelle victime de la pudibonderie woke

Mais d’où nous viendrait ce repentir ? Tout simplement d’une recommandation de pur bon sens adressée à la cantonade, en quelques mots, aux auteurs, aux créateurs: « Restez fidèles à votre vocation. Ne vous laissez pas impressionner par ceux qui veulent restreindre votre liberté d’expression ou imposer des limites à votre imagination. » On ne peut mieux dire. Et qui parle ainsi ? La très honorable Camilla, la reine consort d’Angleterre. Elle a glissé cette saine mise en garde lors d’une réception donnée pour le deuxième anniversaire de son club de lecture en ligne, le Reading room. On peut donc penser qu’elle aura été entendue.

Au passage, on ne résistera pas à la tentation de souligner que nous nous nous trouvons là devant un des plus remarquables avantages de la monarchie: parler de haut, certes, mais en toute subjectivité désintéressée, puisque l’ambition de se faire élire ou réélire ne vient pas altérer la sincérité, l’authenticité de la pensée et du propos. La prise de parole n’en a donc que plus de force. J’imagine que, de là où il est, Roald Dahl ne peut que clamer avec nous : Vive la reine !

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« C’est payé combien? »

Depuis une dizaine d’années, chefs d’entreprise, artisans et commerçants font le même constat: il est de plus en plus difficile d’embaucher de jeunes recrues, même des apprentis. Leur manque de rigueur et d’investissement se double d’une seule obsession: le salaire.


Selon le poète grec ancien, Hésiode, c’est le labeur qui ennoblit l’homme : « En travaillant, tu seras bien plus cher aux dieux et aux mortels : car les oisifs leur sont odieux. Ce n’est point le travail, c’est l’oisiveté qui est un déshonneur[1]. » A-t-on la même vision du travail à notre époque caractérisée par l’hyper-individualisme et l’influence des réseaux numériques, où l’on prône sans cesse le bien-être et la quête personnelle de sens ? Quittons la Grèce d’Hésiode pour les Yvelines modernes afin de recueillir les témoignages de nos artisans et petits entrepreneurs. Serdar, d’origine turque, est maçon. Son entreprise « Tous corps d’état » embauche souvent des salariés malgré les charges sociales et les coûts fixes. Mais depuis six ans, c’est de plus en plus difficile : « Les jeunes ne veulent pas beaucoup travailler. Ils veulent gagner toujours plus d’argent mais l’argent, on doit le mériter. » C’est au point que les candidats, dès le début d’un entretien d’embauche, posent une seule question : « C’est payé combien ? » Beaucoup préfèrent se mettre à leur compte en croyant pouvoir travailler seulement quand ils veulent. Serdar est obligé de leur sous-traiter des tâches quand son entreprise n’arrive pas à embaucher. Mais les sous-traitants sont trop pressés de terminer le travail. « Ils veulent toucher les sous et partir. » En général, les jeunes n’ont pas envie de faire des travaux manuels qui sont trop fatigants, voire usants. Serdar lui-même, qui a 43 ans, sera content de prendre sa retraite à 55. On comprend bien que pour être maçon à notre époque, il faut être fort comme un Turc.

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Au moment où je l’interviewe, Serdar travaille en collaboration avec Pernelle, dont l’agence d’architecture, ouverte en 2015, est loin de manquer d’activité. Elle forme des stagiaires mais les charges font qu’il serait trop coûteux de les embaucher. Sa collaboratrice actuelle travaille au bureau mais pour son propre compte en facturant l’entreprise pour ses prestations. Sophie, opticienne, forme des apprentis en alternance depuis treize ans. Aujourd’hui, elle a trouvé la perle rare, Éva, qu’elle a embauchée, mais les autres n’étaient pas tous aussi motivés. « Ils n’allaient pas forcément en cours ou ne retenaient pas bien les consignes, de sorte qu’il fallait passer derrière. J’aurais été très hésitante pour les recruter. » Surtout dans une petite entreprise comme la sienne, il faut de la rigueur dans le conseil proposé aux clients. « On a une formation de spécialistes avec une dimension médicale. On n’est pas que des vendeurs comme dans les grandes surfaces. » Les stagiaires qui n’ont pas achevé leur formation se reconvertissent dans des métiers nécessitant moins d’engagement. Sandrine, qui cogère un salon de coiffure, a cessé de prendre des apprentis il y a huit ans car « il n’y avait plus d’investissement du tout. Ils voulaient le salaire sans trop en faire. » Âgée de 43 ans, elle est frappée par le contraste avec sa propre génération. « Il leur manque la passion, l’envie, la vocation… ! » Cela ne coûte pas cher de prendre des apprentis, mais à quoi bon ? On n’est pas motivé soi-même pour transmettre ce qu’on a appris à des personnes qui s’en fichent.

Manque d’implication, refus de la rigueur, hâte de prendre l’oseille et de se tirer… on retrouve le même syndrome dans un métier aussi différent que celui de contrôleur technique automobile. Franck l’exerce depuis 1992, année où il a repris le centre créé par son père. C’est un des univers professionnels les plus réglementés. On y arrive par une formation approfondie et un stage de six mois, et pour garder l’agrément accordé par le préfet, il faut se maintenir au niveau chaque année grâce à 24 heures de cours. Non seulement il faut connaître par cœur les 133 points de contrôle, dont les modalités sont en constante évolution, mais les statistiques des contrôles qu’on effectue sont elles-mêmes contrôlées par les services de l’État : toute anomalie déclenche une visite musclée d’une équipe d’inspecteurs. C’est dire qu’il faut de la rigueur. Franck prend les stagiaires que lui envoient les centres de formation, mais depuis une dizaine d’années tout a changé. « Les premiers que j’ai eus étaient sérieux, avaient envie de bosser. Aujourd’hui, ils s’en foutent. » Le changement de mentalité lui a sauté aux yeux le jour où il a proposé une petite interro à un stagiaire qui a répondu : « Ça ne m’intéresse pas. » Il ne voulait pas acquérir une méthode de travail rigoureuse, mais faire le minimum pour avoir l’agrément. Comment font ces apathiques face aux inspections ? « Il y a beaucoup de roulement dans le métier et une pénurie de contrôleurs. »

A lire aussi : Une retraite ? Plutôt crever

La situation générale est bien résumée par Thomas qui a repris une belle entreprise familiale de travaux électriques, spécialisée dans l’éclairage public. Il prend des apprentis afin de former les futurs salariés de sa société mais depuis sept ans, dès la fin de la formation, ils ont tendance à partir. « Le travail pour eux, c’est une sorte de consommable. » Ils peuvent rester un an dans une entreprise et s’ils ne s’y sentent pas bien, ils vont tenter autre chose. Souvent ils n’exploitent même pas le diplôme qu’ils ont acquis. Les jeunes ne se projettent plus dans une firme. En 2011, l’ancienneté moyenne des employés de Thomas était de vingt à vingt-cinq ans ; aujourd’hui, elle est de quatre à six ans. À qui la faute ? À une jeune génération née avec le péché originel consistant à rechigner à bosser ? Ou les causes sont-elles plus complexes ? Dans son histoire de la notion de travail, le chercheur Olivier Grenouilleau voit dans les paroles de Hésiode un jumelage assez constant dans l’histoire occidentale : le travail est à la fois une malédiction parce que l’homme y est condamné, mais c’est aussi une source de rédemption parce qu’il peut construire son monde[2]. Aujourd’hui, nous avons promis aux jeunes que le travail mène à tout, y compris à l’épanouissement de soi, mais un grand nombre de nos concitoyens ont été déshérités par ce que le géographe américain Joel Kotkin appelle le « néoféodalisme » de notre société postindustrielle. Les richesses sont concentrées entre les mains des oligarques de la Big Tech et les salaires des autres restent comprimés[3]. L’équation entre la malédiction et la rédemption est bancale.


[1] Les Travaux et les Jours (trad.Thomas Gaisford).

[2]. L’Invention du travail, Le Cerf, 2022.

[3]. The Coming of Neo-Feudalism: A Warning to the Global Middle Class, Encounter, 2020.

Les Tunisiens ont peur du grand remplacement, eux aussi!

Un vent de panique identitaire souffle sur la Tunisie. Alors que les vagues d’immigrés se multiplient, le président Kaïs Saïed, au pouvoir depuis 2019, a dénoncé un véritable complot contre la nation tunisienne, qui mettrait en péril sa dimension « arabo-islamique ».


Ils viennent de Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Mali, du Niger. En 2021, d’après l’Institut national de la statistique, ils étaient un peu plus de 21 000, soit tout juste 0,2% de la population totale du pays, contre 10 000 en 2016. Des estimations plus récentes, proposées par des ONG, estiment qu’ils sont désormais entre 30 000 et 50 000. À l’inverse du Maroc et de l’Algérie, la Tunisie n’avait jamais connu de présence notable de ressortissants subsahariens sur son territoire, abstraction faite des descendants d’esclaves, qui représenteraient 10 à 15% de la population tunisienne.

L’espoir d’une traversée vers l’Europe

Beaucoup de ces migrants sont en transit. Ils s’installent quelque temps en Tunisie, notamment dans le sud du pays, espérant pouvoir y préparer un nouveau voyage vers la rive nord de la Méditerranée. Il faut aussi compter les étudiants d’Afrique noire qui se sont installés dans la soixantaine d’établissements universitaires ouverts ces dernières années. Parmi eux, certains finissent par trouver un travail et s’établissent durablement en Tunisie. Après tout, la natalité tunisienne s’est stabilisée depuis plus de deux décennies, et avec 2,1 enfants par femme, elle s’est rapprochée des standards européens. Dans le même temps, la Révolution de 2011 n’a pas tari l’émigration, bien au contraire : avant le Covid, entre 36 000 et 40 000 tunisiens quittaient le pays chaque année. Bien que le pays ne soit guère épargné par le chômage, certains secteurs comme l’agriculture, le bâtiment et la restauration souffrent d’un manque cruel de main d’œuvre.

Un grand remplacement sauce harissa ?

Alors que la présence de ces populations subsahariennes était jusque-là taboue dans la société tunisienne, elle est désormais au cœur de l’actualité depuis que le président Kaïs Saïed s’est exprimé en des termes virulents, le mardi 21 février 2023, depuis son palais de Carthage. Dénonçant des « hordes de migrants clandestins » à l’origine de « violences, de crimes et d’actes inacceptables » et « un plan criminel préparé depuis le début de ce siècle pour métamorphoser la composition démographique de la Tunisie », il a affirmé son souhait de mettre fin rapidement à cette immigration, assimilée à « une volonté de faire de la Tunisie seulement un pays d’Afrique et non pas un membre du monde arabe et islamique ».

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Eva B***, Tunisienne installée à Paris et étudiante en droit, nous a confié qu’elle partageait les appréhensions du président Saïed : « En Tunisie, les exactions causées par les immigrés subsahariens commencent à s’accumuler. Je suis inquiète pour mes proches restés là-bas. Nous avons observé comment la France a évolué depuis 30 ans, avec la montée du multiculturalisme, et nous craignons de connaître une situation équivalente. Nous autres Tunisiens, nous n’avons pas envie d’être métissés: nous sommes là depuis 3 000 ans, et nous avons envie d’être là encore 3 000 ans ».

Dominique Sopo, antiraciste sans frontières

La position musclée du président Saïed n’a pas manqué de faire réagir au-delà des frontières carthaginoises. Le Monde a évidemment mobilisé tout ce que la terre compte d’anthropologues spécialistes pour établir une analogie entre les propos du président tunisien et le discours de certaines formations de droite en Europe: « Kaïs Saïed s’approprie un discours d’extrême droite sur la migration qu’il n’aurait jamais toléré si celui-ci avait été prononcé en Europe sur la migration irrégulière des TunisiensEn prenant pour bouc émissaire la communauté subsaharienne sans s’attaquer de fond à la question migratoire, il s’ancre dans une logique populiste et opportuniste », indique la chercheuse Kenza Ben Azouz dans les colonnes du journal de gauche [1]. Dominique Sopo, président de SOS Racisme, est quant à lui sorti de son habituel périmètre franco-français pour aller détecter les indices de racisme sur la rive sud de la Méditerranée :

Dans l’hebdomadaire Jeune Afrique, Sopo précise sa pensée : « En qualifiant les Subsahariens d’ « Africains » et en semblant s’exclure de cette dernière dénomination, Kaïs Saïed dit en creux une certaine représentation de la Tunisie et de l’Afrique, nourrie d’un mépris de la première pour la seconde »[2]. Dominique Sopo préfère miser sur « la longue tradition d’accueil » de la Tunisie pour que la société civile ne suive pas le chef d’État, lequel a par ailleurs largement rogné les acquis démocratiques de la Révolution de 2011.

Sur le terrain, pourtant, la situation se tend, et déjà, des groupes de Tunisiens se forment et s’arment de bâtons et de couteaux pour aller déloger manu militari des groupes de migrants subsahariens de leurs maisons dans les quartiers populaires de la banlieue nord de Tunis.


[1] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/02/22/en-tunisie-le-president-kais-saied-s-en-prend-aux-migrants-subsahariens_6162908_3212.html

[2] https://www.jeuneafrique.com/1421242/politique/linsoutenable-sortie-de-route-raciste-de-kais-saied/

Ernest Renan, inspirateur malgré lui du «vivre-ensemble»?

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C’est aujourd’hui le bicentenaire du grand philosophe et historien. En 1882, à la Sorbonne, il offrait une définition de la nation fondée sur l’adhésion collective, en opposition à la vision allemande centrée sur l’ethnie. Depuis, il a trop souvent été mal interprété.


Ernest Renan est né il y a 200 ans, le 27 février 1823, à Tréguier, dans les anciennement nommées Côtes-du-Nord. Historien, philologue, philosophe, il a accompagné le XIXème siècle dans ses évolutions religieuses et continue de nourrir le débat politique aujourd’hui, à travers la notion de « vivre ensemble », détournée à l’extrême par nos contemporains.

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Né dans une famille de pêcheurs qui s’était embourgeoisée au fil des ans, Ernest Renan est orphelin de père à l’âge de cinq ans. Le père était républicain, la famille maternelle royaliste, et de cette divergence, il restera un tiraillement politique tenace chez Ernest Renan. Au petit séminaire de Tréguier, le jeune Renan est rapidement repéré comme un fort en thème, avec une prédilection pour le latin. À 15 ans, il entre au séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet puis à celui d’Issy-les-Moulineaux où le contact avec la philosophie de Kant et de Hegel va renforcer un peu plus son scepticisme naissant. On le sait, les séminaires du XIXème siècle furent de formidables centres de formation pour tout ce que la France a pu connaître d’agnostiques et d’anticléricaux, jusqu’au président du conseil Émile Combes, père de la laïcité et ancien élève des Carmélites.

La Vie de Jésus, best-seller des années 60

Dans la France du XIXème siècle, on trouve tous les 30 ans un Breton pour bousculer le rapport des Français à la religion catholique. En 1802, Chateaubriand publiait le Génie du christianisme et les rabibochait avec le sentiment religieux, après une grosse décennie de tumulte révolutionnaire. En 1833, Félicité de La Mennais, prêtre natif de Saint-Malo, renonce à ses fonctions ecclésiastiques et rédige les Paroles d’un croyant dans lequel il ébauche un catholicisme moderne et socialisant. En 1863, Ernest Renan publie le premier tome de son Histoire des origines du christianisme, intitulé la Vie de Jésus, dans lequel il propose d’étudier la biographie du célèbre Nazaréen comme celle d’un homme comme un autre, sans minorer l’importance philosophique, morale et mystique du personnage. Dans la France de Napoléon III, l’ouvrage fait scandale. Renan perd sa chaire d’hébreu au Collège de France et reçoit une lettre contrariée de l’Empereur: « Vous connaissez tout mon intérêt pour vous et toute mon estime pour vos profondes connaissances. Aussi est-ce avec regret que je me vois forcé d’approuver la suspension momentanée de votre cours. En effet, vous le comprendrez, il est impossible que l’État tolère dans une chaire d’enseignement public, la dénégation de l’une des bases de la religion chrétienne ». Dans le même temps, le livre créé la sensation littéraire: 60 000 exemplaires sont vendus dans les cinq premiers mois qui suivent sa sortie. On se l’arrache comme on s’arrache de nos jours le dernier Houellebecq. Chez les jeunes filles de bonne famille un peu rebelles, il est du dernier chic de laisser trôner un exemplaire de la Vie de Jésus sur une commode ou une enfilade…

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Paris sous tutelle

Après la chute du Second Empire et la défaite de Sedan, Renan va comme beaucoup d’autres connaître une sacrée dépression. Il écrit une Réforme intellectuelle et morale de la France (1871), véritable pamphlet qui détecte les erreurs commises par la France qui ont amené à la défaite contre l’Allemagne. Renan reproche à la France d’avoir coupé la tête à son roi (« Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle commit un suicide »), d’avoir choisi le catholicisme plutôt que le protestantisme (« Le protestantisme, qui eût élevé [le peuple français], avait été expulsé ; le catholicisme n’avait pas fait son éducation. L’ignorance des basses classes était effroyable »). En gros, le tort principal de la France est de ne pas être l’Allemagne. Il propose un remède de cheval contre la prétendue indiscipline nationale, avec notamment une mise sous tutelle de la ville de Paris : « Paris, étant constitué par la résidence des autorités centrales à l’état de ville à part, ne peut avoir les droits d’une ville ordinaire. Paris ne saurait avoir ni maire, ni conseil élu dans les conditions ordinaires, ni garde civique. Le souverain ne doit pas trouver dans la ville où il réside une autre souveraineté que la sienne. Les usurpations dont la Commune de Paris s’est rendue coupable à toutes les époques ne justifient que trop les appréhensions à cet égard ». Une lecture qui a peut-être inspiré Clément Beaune, actuel ministre des Transports, quand il s’inquiétait en novembre 2022 de la gestion par Anne Hidalgo de la capitale (!)

Qu’est-ce qu’une nation ?

Malgré des penchants monarchiques non dissimulés, Ernest Renan fut pourtant revendiqué par la République anticléricale. En 1903, quelques années après sa mort, Emile Combes se déplace à Tréguier pour inaugurer la statue de l’historien au pied de la cathédrale, ce qui provoque la colère de quelques ouailles locales. Aujourd’hui encore, Renan alimente bien malgré lui un certain narratif bien-pensant. En effet, une lecture tronquée de la conférence « Qu’est-ce qu’une Nation ? », prononcée en Sorbonne le 11 mars 1882, a donné naissance à la notion de « vivre ensemble », répétée tant de fois ces dernières années pour justifier l’injustifiable qu’elle en est devenue suspecte.

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Face à une conception germanique très ethniciste de la nation, qui a poussé notamment l’Allemagne à annexer l’Alsace et la Moselle, Renan proposait une définition plus volontariste : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ». Depuis quelques décennies, il est de bon ton de citer cet extrait en éliminant le « riche legs de souvenirs » communs parmi les conditions préalables à la constitution d’une nation…

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Martine Aubry parvient à faire interdire la soirée privée «Qu’ils retournent en Afrique»

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Aurelien Verhassel derrière le bar de "la Citadelle", repaire des identitaires lillois, septembre 2016 © SARAH ALCALAY/SIPA

Les propos tenus dans l’officine identitaire, «La Citadelle», sont-ils parfois discutables? C’est fort possible. Mais les manœuvres judiciaires de Martine Aubry, pour faire fermer le lieu, ne le sont pas moins. Aidé du préfet, le maire de Lille a réussi à faire interdire une soirée polémique, vendredi dernier, mais le Tribunal administratif a annulé son arrêté municipal ordonnant la fermeture de l’établissement.


Connaissez-vous l’histoire de La Citadelle ? Il y a les grands récits du Moyen-Âge et de l’époque moderne, et il y a ce récit invraisemblable de la mi-février 2023, que je me dois de vous narrer.

Bon public de ce tour de passe-passe, la presse a accepté de confondre encore une fois ce qui déplaît avec ce qui est interdit

La Citadelle est une association qui a le tort d’être chauvine. Pour vous donner une idée fidèle de son registre, je vous dirais qu’elle avait organisé pour le 24 février une soirée intitulée « Qu’ils retournent en Afrique ! », en référence à la frasque du député Grégoire de Fournas.

Martine et la justice, Martine et les journalistes

Le maire de Lille, qui n’est autre que Martine Aubry, a cru trouver là le moyen de faire fermer l’officine de ce club en se vantant dans la presse d’avoir porté un coup fatal à une dangereuse mouvance d’extrême-droite. Ce thème provocateur justifiait-il une telle mesure ? Visiblement non, puisque dans l’arrêté municipal ordonnant la fermeture de l’officine, la décision était motivée par le non respect de la règlementation concernant les établissements recevant du public. Est-ce que Martine Aubry mentait à la presse ou est-ce qu’elle mentait à la justice ?

Le décalage entre la transparence des motifs politiques poursuivis par le maire de Lille et la discrétion du motif d’ordre public utilisé effectivement faisait apparaître l’invocation de la loi pour ce qu’elle était : un simple prétexte. Or quand une autorité publique se sert d’un pouvoir de police à des fins étrangères à celles qui sont prévues pour l’exercice de ce pouvoir, elle commet un détournement de pouvoir.

Que révèle cette instrumentalisation de la loi ? Elle révèle le caractère misérable et clandestin des positions du maire. Si Martine Aubry invoquait devant l’opinion publique un motif qu’elle n’osait invoquer sur le papier, c’est que ce motif du racisme supposé de l’association visée n’était pas sérieux.

A relire, Céline Pina: Scandale à l’Assemblée: dérapage raciste ou instrumentalisation politique?

L’association La Citadelle promeut l’identité nationale et se positionne contre l’immigration irrégulière. Il n’en fallait pas plus pour que la matronne lilloise et la presse nationale ne vouent La Citadelle aux gémonies. Dans un excès de déontologie journalistique, des médias comme Libération ou France Info se sont intéressés à ce que pensaient les gens de gauche de cette initiative, plutôt qu’à ce qu’en disent les lois.

Un boys club droitard dans le viseur de Martine Aubry depuis longtemps

Tout va bien dans le meilleur des mondes, quand Martine Aubry affirme à l’AFP : « Depuis louverture en 2016, je nai eu de cesse de trouver des moyens pour les faire interdire, considérant quils navaient pas leur place dans la ville ». 

Vous croyiez ainsi être dans un État de droit où les réunions privées ne peuvent être interdites pour des motifs politiques ? Halte là ! D’un coup de baguette magique, la fée Martine vous en fait une réunion publique. Il suffit d’accuser un adversaire politique de raciste pour en faire interdire les événements. La question capitale qui n’a jamais été posée demeure donc celle-ci : est-ce à cette vieille baronne joufflue du Parti socialiste de déterminer à la place de la justice ce qui constitue une provocation à la haine raciale ?

La fée Martine choisit le procès d’intention plutôt que le procès, la tribune médiatique plutôt que la barre du tribunal, c’est pour cela qu’elle est la fée Martine.

Bon public de ce tour de passe-passe, la presse a accepté de confondre encore une fois ce qui déplaît avec ce qui est interdit. Mais dans un État de droit, ce n’est pas ce qui déplaît à la fée Martine qui est interdit, c’est ce qui contrevient aux lois.

Par une ordonnance de référé du 24 février, le Tribunal administratif de Lille, plus sensible que Martine Aubry au fait qu’il existe un État de droit, a suspendu la décision tant saluée de fermeture de l’officine, mettant fin à cette sinistre fumisterie. L’officine de l’association La Citadelle rouvrira ses portes. Aussitôt, la fée Martine rend un nouvel arrêté d’interdiction de la soirée qui devait avoir lieu. Sur quel fondement cette fois-ci ? Aucun, sinon la vague incantation de l’ordre public.

Une horde de milices d’extrême-gauche, soutenues par de la racaille parlementaire du nom de LFI, manifestent leur intolérance à l’égard d’un bar nationaliste. Dans ce nouveau monde gauchiste, ce sont les associations communistes, les syndicats, la milice antifasciste, ce sont des gens qui se cachent le visage et qui brandissent des barres en fer qui décident de qui peut s’installer ou pas dans une rue. C’est une nouvelle idée de l’ordre public. C’est moderne sans vraiment l’être.

Derrière les questions juridiques initiales, cette affaire s’inscrit dans un climat de prédation politique, de discrimination revendiquée et de tentative de justice populaire, qui est le fait exclusif de l’extrême-gauche. Les mêmes petites fées qui parasitent le fonctionnement d’une association parfaitement licite sont celles qui laissent impunies les atteintes aux biens et aux personnes commises par des bandes au visage masqué qui se réclament de l’antifascisme, ce sont les mêmes qui ne surveillent pas les devantures vandalisées, qui tardent à traiter les plaintes des personnes agressées ou menacées de mort, les mêmes qui, par leur carence, trahissent leur complaisance.

Dans l’imaginaire gauchiste, l’arbitraire autocentré tient lieu de loi. Mais dans la vraie vie, c’est la loi qui tient lieu de loi. Entre la gauche et l’Etat de droit, l’une est de trop.

Sous les eaux…

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Chloé Briot (La Femme), Jean-Christophe Lanièce (L’Homme) dans "L'inondation", opéra de Francesco Filidei © S. Brion

D’aucuns prétendent que l’opéra en tant que discipline artistique est un genre défunt, une relique du patrimoine, un vieux vice de bourgeois(e), que sais-je. S’il en était besoin, L’inondation prouverait qu’il n’en est rien.


Créé en 2019 à l’Opéra-Comique de Paris, le spectacle associe une partition du compositeur pisan Francesco Filidei, né en 1972, à un livret de Joël Pommerat, star du théâtre s’il en est, à qui l’on doit aussi la mise en scène à présent reprise par une autre grande figure des planches, Valérie Nègre.

Voilà une excellente occasion de commencer par (re)lire L’inondation, ce très court roman d’Evgueni Ivanovitch Zamiatine, disponible depuis des lustres en français, dans une superbe traduction de Barbara Nasaroff.  Né en 1884, Zamiatine était ingénieur naval. Pendant la Grande Guerre, c’est lui qui en Angleterre supervisera la construction des brise-glaces pour l’Empire russe. Lié de bonne heure aux bolcheviks, il avait eu maille à partir avec le régime tsariste dès la révolution de 1905. Au point d’être assigné à résidence, et de devoir se carapater un temps en Finlande, alors même qu’il entamait sa carrière d’écrivain, principalement par la rédaction de nouvelles. En 1911, il est une nouvelle fois contraint à l’exil. Amnistié, il rentre à Saint-Pétersbourg mais la censure s’abat sur son roman « antimilitariste », Au Diable vauvert, et le voilà exilé cette fois en Carélie. La révolution d’Octobre le propulse au rang des personnalités en vue sur la scène intellectuelle. Mais ce « bolchevique » toujours tiré à quatre-épingles, et que Trotski traite de « snob flegmatique », prend vite ses distances avec le Parti : en 1920, son roman Nous autres, quoique assurant à son auteur une enviable notoriété en Europe, sera interdit en URSS. A l’issue d’une violente campagne de presse orchestrée par les autorités, Zamiatine finit par gagner de haute lutte la permission de quitter l’Union Soviétique, et s’installe définitivement à Paris, où il mourra en 1937.

A lire aussi, Jérôme Leroy : Le roman français n’est pas mort!

Au passage, mentionnons qu’on doit à Zamiatine le scénario des Bas-Fonds, le film de Jean Renoir (1936) d’après la pièce du stalinien Maxime Gorki. Quant à L’inondation, en 1994 le cinéaste russe Igor Minaiev en a tiré un film, avec Isabelle Huppert. Entre parenthèses, votre sire n’en pense rien : il ne l’a pas vu. Pour revenir à la nouvelle originale, c’est un petit chef d’œuvre de concision, de litote et d’expressionnisme, écrit dans un style tout à la fois haletant et elliptique : pour parler des pattes d’une mouche, Zamiatine les compare à du fil à coudre noir. La crue qui dévaste le logis du tsigane Trofim et de sa femme Sophia est aussi la métaphore, cruellement satirique, des pulsions qui inondent les protagonistes, et par extension le corps social tout entier de la Russie prolétarienne sous l’emprise du communisme.

En 1929, L’inondation sera le dernier texte publié de Zamiatine, avant l’exil. Résumons : sur l’île de Vassilievski habitent Trofim et Sophia, la quarantaine, sans enfants. Ils recueillent Ganka, 14 ans, orpheline du menuisier qui vient de mourir. Passe l’été, aride. L’automne venu, le fleuve Neva sort de son lit. La famille trouve refuge chez une voisine, car leur logis est inondé. Une nuit, Trofim couche avec Ganka. « Sans réfléchir, soulevée par une vague », tandis que Trofim est à l’usine et que Ganka s’affaire à la vaisselle, Sophia saisit une hache et frappe Ganka à la tempe, avant de faire disparaître le cadavre. La rumeur se répand que l’adolescente «cavaleuse » a fugué. Ganka ne revenant pas –  et pour cause – ,  Trofim trouve un exutoire à sa colère et à sa frustration : « une main brûlante et sèche toucha les jambes de Sophia, elle ouvrit lentement les lèvres, s’ouvrit à son mari toute entière, jusqu’au fond, pour la première fois de sa vie. Il l’étreignit comme s’il voulait se venger sur elle de toute sa haine avide pour l’autre ». Les mois passent. Sophia tombe (enfin !) enceinte. « Elle cessa de dormir la nuit. Du reste il n’y avait presque plus de nuits ; dehors, une eau claire et lourde ondoyait tout le temps derrière la fenêtre, les mouches de l’été bourdonnaient sans arrêt ». Naît un bébé – une fille. Alors Sophia avoue son crime à son mari.

A lire ensuite, Jacques Aboucaya: Fernando Pessoa ou l’inconfort intellectuel

C’est donc ce pur joyau de la littérature « soviétique » qui se voit adapté pour la scène lyrique contemporaine – Francesco Filidei signe ainsi son deuxième opéra. Le livret de Joël Pommerat décide de transposer le drame dans les années 1970. Le décor d’Eric Soyer développe donc la coupe frontale d’un clapier genre HLM passoire thermique et sonore en béton brut, sur trois étages superposés. Au 3ème, la garçonnière du narrateur/écrivain/policier, dont les didascalies sont chantées par un contre-ténor (excellent Guilhem Terrail). Au 2ème, une petite famille avec enfants qui font du ramdam. Au 1er, le couple, rejoint par la jeune fille, lesquels monteront au second étage quand le premier, inondé, transforme la base du plateau en aquarium géant.  Deux sopranos endossent les rôles féminins : Chloé Briot dans celui de l’épouse trompée, Norma Nahoun campant la jeune fille, personnage que la mise en scène choisit étrangement de dédoubler par une comédienne : symbole de la schizophrénie de la meurtrière ? Sous la baguette du jeune chef autrichien Leonhard Garms (francophone, élevé en Italie, il vit en Sicile) la partition, tendance bruitiste percussif et illustratif (bourdonnements d’insectes, rafales du vent, souffle des vagues) du compositeur transalpin ne manque pas d’intelligence dramaturgique, servie qu’elle est par la vigueur de l’Orchestre de chambre du Luxembourg et par la belle tenue des voix.

Décor d’Eric Soyer Photo: S. Brion

On adhère plus modérément aux partis pris de Pommerat adaptateur: montrer le meurtre en prélude pour en répéter ensuite l’occurrence neutralise d’emblée la tension dramatique ; incorporer à l’intrigue des séquences parlées (en particulier avec les enfants) assignent les enjeux de L’inondation à un naturalisme en déphasage total avec la prose grinçante et hallucinée par quoi Zamiatine diffère radicalement, par exemple d’un Zola. Bref, c’est toujours une joie de constater qu’après Britten (auquel inévitablement on pense parfois au cours de ce spectacle), le genre lyrique garde sa vitalité. En quoi il convient de saluer cette reprise parisienne, qui tournera fin mai à Luxembourg. Reste qu’on a connu Pommerat mieux inspiré par Cendrillon.      

L’Inondation. Opéra en deux actes de Francesco Filidei. Opéra-Comique. Mercredi 1er, vendredi 3 mars, 20h. Dimanche 5 mars 15h. Durée : 2h sans entracte. A l’Opéra comique: opera-comique.com

Immigration: Thierry Tuot, un «no border» nommé à la tête d’une section stratégique du Conseil d’État

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Thierry Tuot remet un rapport sur l'intégration à Jean-Marc Ayrault, 11 février 2013, Paris © WITT/SIPA

Vous pensiez qu’avec le projet de loi « immigration » présenté à l’Assemblée, le gouvernement entendait enfin s’attaquer aux problèmes? La nomination discrète de Thierry Tuot offre un méchant démenti. Et un signal à la gauche et aux associations: on durcit les textes pour amuser la galerie et le populo, mais la France restera ouverte à tous les vents. En 2013, dans un rapport, le nouveau président de la section Intérieur du conseil d’État plaidait pour une société inclusive niant l’existence d’une culture française…


En nommant un chantre du multiculturalisme et un pourfendeur de la culture française à la tête de la section Intérieur du conseil d’Etat, le gouvernement Macron envoie un message politique inquiétant. La section Intérieur du conseil d’Etat est celle qui examine les projets, textes de loi et réglementations concernant notamment le droit d’asile, l’immigration et les libertés publiques.

Par décret pris en conseil des ministres, sur la proposition du garde des Sceaux, Thierry Tuot a été nommé le 22 février 2023. Ce nom ne vous dit rien et c’est tout à fait normal, mais l’homme n’est pas un inconnu, il est l’auteur d’un rapport tellement contesté en son temps que le Premier ministre de l’époque, Jean-Marc Ayrault avait dû l’enterrer manu militari.

C’est l’Observatoire de l’immigration et de la démographie qui a ressorti les hauts faits d’armes du nouveau président de section. Dès 2013, c’est Malika Sorel qui avait la première tiré la sonnette d’alarme. Ce rapport sur la « refondation des politiques d’intégration » s’était avéré tellement partisan et agressif, notamment contre les concepts d’intégration et d’assimilation, que même le gouvernement socialiste de François Hollande s’était empressé de l’envoyer aux oubliettes. La logorrhée de ce conseiller d’État n’a rien à envier à certains écrits indigénistes. Le mieux est de vous en livrer quelques extraits révélateurs pour vous en convaincre.

Le mépris des concepts d’intégration et d’assimilation

Quand on ouvre le rapport, la citation mise en exergue donne le ton général : il s’agit plus d’un prêche que d’un rapport : « Et plus qu’Eux tous, l’Etranger, Superbe aux yeux profonds, à la démarche, légère, aux lèvres mi-closes, toutes frémissantes de chants. » On se croirait presque au début d’un livre érotique !

La suite va plutôt montrer qu’on est dans un mélange de rhétorique victimaire et militante. « Il reste que l’intégration horripile souvent ceux à qui elle est destinée. Questionner le concept en montre la faiblesse. Si c’est un processus, il a un début – l’entrée sur le territoire. Dans ce cas, les enfants(…) qu’en fait-on ? (…) Qu’il a été commode de les oublier en les noyant dans l’exclusion et les discriminations. » Puisqu’on vous dit que la société française est raciste, pourquoi chercher donc plus loin ? Puis, l’auteur fait semblant de s’interroger sur le concept d’intégration pour le réduire à une forme d’exigence de suprématistes blancs chrétiens. Aucune référence aux valeurs universelles ni au fait qu’il peut y avoir des tensions entre des valeurs incompatibles et des conflits culturels réels (par exemple, entre cultures qui considèrent que les femmes sont inférieures aux hommes et la nôtre, fondée sur l’égalité à raison du partage de la même dignité humaine). Il en arrive même à expliquer que notre société n’ayant aucune identité ni aucun sens, on ne peut savoir comment s’y intégrer. « Enfin l’intégration appelle aussi une référence à ce à quoi on s’intègre – qu’on serait bien en peine de décrire : à notre société émiettée, tribalisée, internationalisée (…) »

Quand on arrive à dépasser l’écriture aussi pompeuse que peu claire de Monsieur Tuot, on découvre que les concepts d’assimilation et d’intégration sont à rejeter comme étant stigmatisants : « Les défauts de l’intégration sont d’instrumentaliser ses destinataires en en faisant des sujets passifs, de supposer un parcours temporel qui se prête mal aux réalités des trajectoires personnelles hétérogènes, d’exiger de définir les publics qu’on sait observer mais pas subsumer sous une variable autre que celle dont on veut gommer les effets, qui stigmatise au moment où l’on veut que cesse le stigmate ».

Une société inclusive qui nie l’existence d’une culture française

Dans son esprit, notre société politique n’a pas de cohérence, pas plus qu’elle ne s’appuie sur une histoire, des idéaux ou des principes, elle se compose et se décompose en fonction des derniers arrivants. Il semble lui-même confondre accueil et conquête : « Les personnes concernées doivent en être aussi les acteurs, non dans la logique enfermant dans des droits et des devoirs, mais dans celle, collective, des efforts partagés : le vôtre, le mien pour que nous soyons Français ensemble. La société qui intègre se transforme autant qu’elle transforme celui qui s’intègre. »

Dans cette logique, n’exigeons rien des nouveaux entrants : « Notre horizon doit être l’ambition commune d’une société inclusive. ». L’auteur essaie ensuite de donner une définition de cette société inclusive qui peine à s’élever au-dessus de la bouillie de tapioca, et aboutit à un exposé de ce qu’est la culture française que ne renierait pas les Frères musulmans ! « Notre culture étant celle que nous élaborons, pas un stock fini de cathédrales et de musées où périclite une identité nationale passée, sans présent ni avenir ». Pourtant entre faire de la seule nostalgie du passé une culture nationale, ou vouloir en faire table rase pour la transformer en happening permanent, il y aurait un juste milieu à trouver. Mais Thierry Tuot révèle vite le fond de sa pensée, évoquant « la célébration du passé révolu d’une France chevrotante et confite dans des traditions imaginaires. »

On trouve également dans ce rapport nombre de commentaires complètement exaltés ou des prises de position partisanes qui n’ont pas leur place dans un rapport administratif. Commençons donc par le fait de voir un fonctionnaire se moquer de valeurs et de principes auxquels est portant adossée la légitimité du pouvoir qu’il est censé servir : « Encore plus périphérique, et stratosphérique même, l’invocation rituelle, chamanique des grands concepts et valeurs suprêmes. Empilons sans crainte – ni du ridicule ni de l’anachronisme – les majuscules les plus sonores, clinquantes et rutilantes : Droits et Devoirs ! Citoyenneté ! Histoire ! Œuvre ! Civilisation Française ! Patrie ! Identité ! France – On se retient pour ne point paraitre nihiliste : dans quel monde faut-il vivre, pour croire un instant opérante, la frénétique invocation du drapeau ? Depuis quand Déroulède a-t-il résolu un seul problème social ? » La frénésie que marque l’emploi de tant de points d’exclamation s’explique par l’excitation qu’éprouve le conseiller d’Etat à relier au fascisme, dans un document officiel, le terme de droits et devoirs, de citoyenneté, de patrie… En effet, Déroulède est considéré par certains historiens comme un précurseur du fascisme.

Déni des problèmes et mise en accusation de ceux qui les posent

Persuadé que la « question musulmane », comme il l’écrit lui-même est « pure invention de ceux qui la posent, ne cesse d’enfler et de polluer le débat public » il nie les dangers de l’islamisme et fait un parallèle entre « islamiste » et « laïciste » (p 62). Sur notre sol, l’islamisme a alterné massacres de masse et assassinats de proximité depuis le rapport. Des centaines de morts ont montré la valeur d’une telle équivalence. Les laïcistes se sont révélés au final mous du genou dans la défense sanglante de leurs intérêts… Et pourtant, ce parallèle stupide continue à être fait, notamment dans les rangs de l’extrême-gauche.

Sur la question de la femme, Tuot ironise en évoquant le fait que les pourfendeurs du statut de la femme dans l’islam ne parleraient jamais du péril catholique ou de la menace protestante. Peut-être parce que notre société est sécularisée, à l’inverse de la société musulmane? Il nie aussi le fait que la réaffirmation d’un sexisme visant à conquérir l’espace public se fait par le voile et que cette offensive-là est islamiste, voire islamique (page 63). Là encore, la révolte actuelle des femmes iraniennes offre un démenti et démontre à quel point cet homme est l’équivalent de la boussole qui indique le sud.

Une logorrhée victimaire comme base d’argumentation

Non seulement les propositions que Thierry Tuot faisait en 2013 ne correspondent en aucune façon aux attentes des Français et aux problématiques séparatistes que l’islamisme a installé sur notre sol, mais elles sont toujours mises en avant avec une logorrhée victimaire à la fois geignarde et agressive : « Les ascendants de Français, séjournant en France depuis longtemps (vingt cinq ans par exemple) devraient pour ce seul motif pouvoir devenir Français, à peine, pour nous, à défaut, de paraitre nous attacher à persécuter jusqu’à leur dernière heure, des parents, souvent des veuves ou des mères isolées pour lesquels la France est tout. » Il souhaite également que l’attribution de la nationalité soit automatique pour les mineurs clandestins scolarisés en France et veut créer un titre de tolérance pour les clandestins qui les amènerait à une régulation automatique au terme de cinq années.

Autre point ennuyeux : bien que la logorrhée inutilement complexe, le lyrisme au rabais et les phrases bancales nuisent certes souvent à la compréhension de son propos, il semble bien que Thierry Tuot appelait au transfert de la politique d’intégration dans la seule main des associations. Les communautaristes adoreraient, ils pourraient ainsi récupérer une manne financière pour gérer leurs communautés. Quand on connait l’influence des islamistes sur la sphère musulmane, leur aptitude au double langage et leurs entrées chez les politiques, une telle perspective serait un vrai booster de séparatisme. « Depuis un siècle nous ferraillons sur le trop et pas assez d’Etat (…). Et quand il s’agit de rien moins que la fabrique de la nation – ramener nos compatriotes au cœur de notre société sans leur reprocher leurs origines, ressouder le métal national dans le creuset républicain, alors les choses paraissent claires pour tout le monde : l’Etat n’a décidément rien à y faire. Tout- absolument tout – dépendra des associations. On les financera, soit on les encadrera par la loi (très peu). Mais quant à agir, la sphère publique n’y fera rien – rien du tout. »

Avec ce type de casting, une fois de plus, le gouvernement Macron montre son absence totale de fiabilité et surtout son manque de colonne vertébrale. A moins qu’une telle nomination soit révélatrice du renoncement à notre culture républicaine en faveur d’un glissement hypocrite vers un multiculturalisme à l’anglo-saxonne ou simplement la énième embardée erratique d’un président qui ne sait pas où il habite et qui ne comprend pas ce qu’est notre pays, ni ce que veulent ses habitants.

Avec une telle nomination, Emmanuel Macron démontre qu’il est finalement l’un des meilleurs artisans de l’explosion du plafond de verre en faveur de l’extrême-droite.


Selon Elisabeth Lévy, cette nomination interroge sur la prétendue fermeté de la future loi immigration du gouvernement

Retrouvez Elisabeth Lévy du lundi au jeudi dans la matinale de Sud Radio, après le journal de 8 heures.

Clément Bénech, un grand dysfonctionnement

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L'écrivain Clément Benech © Céline Nieszawer / Flammarion

Deux catégories d’enseignants peuplent l’Éducation nationale. Il y a ceux qui basiquement, enseignent quelque chose. Et puis ceux qui trouvant cette perspective trop conformiste ou ennuyeuse, enseignent autrement voire enseignent autre chose que la discipline dont ils sont spécialistes. Ces derniers « innovent », mettent leurs élèves en îlots, lancent des « projets » de « classes éclatées », trouvent le plus grand sens « à la fusion entre le sport et le français », organisent des escape games, nouent des partenariats transcontinentaux. Professeurs sans frontières pour les plus audacieux, ils rêvent d’enseigner en territoires exotiques, en quête d’inconnu, confondant l’Éducation nationale et l’agence de voyages Nouvelles frontières, Jules Ferry et Frédéric Lopez.

Neuneu de vipères

Romain d’Astéries, anti-héros d’un Vrai dépaysement, le dernier roman de Clément Bénech, appartient résolument à la seconde catégorie. Jeune professeur de Français, sa vocation contrarie un peu ses parents bourgeois et bordelais qui y voient un déclassement. On connait bien ce milieu social grâce à François Mauriac et son Nœud de vipères, roman qui s’intéressait à une famille d’atrabilaires peccamineux, épuisée par l’intrigue, la jalousie et la méchanceté.

A lire aussi: Sainte Thérèse de Lisieux, ou l’éloge de l’amour

Romain d’Astéries a quelques comptes à régler avec sa propre famille. En crise d’adolescence tardive, il a une sainte horreur de tout ce qui lui rappelle son père et son origine : « Bordeaux ville d’esclavagistes, ville de bourgeoisie satisfaite » ! Il cherche à compenser sa grande honte par « une grande idée ». Moitié Candide, moitié Trissotin, il a lu « tous les grands penseurs de l’éducation ». Il s’enthousiasme devant leur vocable comme les précieuses de Molière devant la maitrise du grec. Le langage est envisagé comme « un acte locutoire » : les INSPE (instituts de formation des enseignants) renomment bien les ballons « référentiels bondissants » et les images projetées en classe sur diapositives « documents iconographiques ». Romain veut donc enseigner autrement et aussi enseigner ailleurs. Bonne nouvelle : il doit être affecté en Guyane, où il pense que des élèves délaissés par la République ont grand besoin de lui. Patatras ! un bug du logiciel l’affecte à l’académie de Clermont-Ferrand, dans un collège d’Auvergne, où il éduquera des petits Français ordinaires extraits de la ruralité.

Madame Combes, l’école du monde d’avant

Là-bas, le réel se rappelle à lui en même temps que sa hiérarchie. Madame Combes, la directrice du collège, est très vieille école. Le portrait de Jules Ferry trône dans son bureau. Sceptique devant ses innovations, elle lui rappelle qu’il est là pour « enseigner le français » et se dit plus attachée à « Molière, Flaubert ou Baudelaire » qu’au « skateboard dans l’œuvre de Ronsard ». Elle prévoit de fêter le centenaire de l’établissement scolaire avec la Marseillaise, une lecture de l’Histoire de France de Lavisse et des élèves habillés en blouse grise… Une célébration « prétexte à une immense autocélébration réactionnaire » selon Romain, alors que lui-même réagit à tout : aux ordres de sa hiérarchie, au spectacle d’élèves lambdas qui attendent « le bec entrouvert qu’on vienne y déposer un vermisseau de savoir », à ses collègues dont il juge la vocation enseignante trop tiède…

A lire aussi: Le roman français n’est pas mort!

Comme le roman Un grand dépaysement, de nombreux essais et pamphlets se sont intéressés à la formation des enseignants ces dernières années, voyant dans les dérives du pédagogisme le facteur principal du dysfonctionnement de l’Éducation nationale. La Fabrique du crétin, de notre chroniqueur Jean-Paul Brighelli, notamment, avait marqué les esprits. Clément Bénech ne semble pas contredire le constat de son aîné. Mais pour le romancier, l’Éducation nationale est surtout ridicule. Comme chez les alcooliques anonymes, le personnel auvergnat accueille leur nouveau collègue d’un magistral « bonjour Romain ». Le roman raconte la déliquescence de toute l’institution. Les professeurs n’enseignent plus, les logiciels d’affectation buguent, et les carreaux en verre mosaïque sur les murs du collège déforment la tronche de la principale et en exagèrent les traits.

L’école, fabrique de l’homme nouveau

L’auteur ridiculise tout ce petit monde en même temps qu’il le comprend. Romain est un fanatique. Enseignant dans l’école laïque, le vocabulaire qu’il emploie est paradoxalement religieux. Il tient à la pédagogie comme à un dogme. Il est aussi en quête d’une forme de pureté originelle, il cherche un public qui n’ait pas été « entaché par les souillures de l’ancienne pédagogie » – comme Saint Paul parlait des « hommes anciens » souillés par le péché originel avant la venue sur terre du Christ rédempteur.


Si la souillure des chrétiens, c’est la faute d’Adam racontée dans la Genèse, la souillure dont parle Monsieur d’Astéries, c’est l’obéissance et la docilité intellectuelle (de l’élève passif, besogneux, asservi au maître), héritage de l’école d’autrefois qui imposait l’uniforme, reconnaissait l’autorité et valorisait le par cœur, la discipline et les cours magistraux. L’homme nouveau des premiers chrétiens, c’était le disciple du Christ, qui l’imite dans son humilité et son amour du prochain. L’homme nouveau, pour notre jeune missionnaire, c’est l’Autre: « J’étouffe, je n’en peux plus de cet entre-soi, je veux un entre-autres… » Autre qu’il cherchera partout en Auvergne, et qu’il finira par trouver dans la figure d’une jeune Roumaine qui répond à son attente d’exotisme… Plus classique, peut-être moins ridiculement ambitieuse, Madame Combes, la directrice, pense elle aussi créer par l’école un nouvel homme: le bon citoyen de la République.

A lire après, Jean-Paul Brighelli: L’Éducation nationale, mammouth à la dérive

Clément Bénech, en disciple de Benoit Duteurtre, choisit la farce pour ce nouveau roman, sans forcément exagérer la réalité, laquelle aura pour les lecteurs familiers de l’institution scolaire, un air de déjà-vu… Au risque de mentir sur le titre, Un vrai dépaysement nous dépayse finalement moins qu’il nous désabuse !

Un vrai dépaysement, de Clément Bénech, Flammarion, 304 pages. Flammarion

Un vrai dépaysement

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Bécassine à la «fâcheuse week»

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Défilé mode hommes automne/hiver Fendi, 15 janvier 2023, Milan © Pixelformula/SIPA

Dans l’Obs du 2 février 2023 consacré, comme sa couverture l’indique, à ChatGPT, soit l’intelligence artificielle, une rubrique mode était consacrée à un défilé de mode masculin.


Bécassine a eu la berlue en voyant les photographies des mannequins « hommes » portant des vêtements franchement minimalistes ou très dépareillés. Quelque chose la perturbait et qui n’était pas ce jeune homme en jupe ; ce n’est certes pas la première fois qu’on voit un homme en porter et certains Écossais, taillés comme des bûcherons, savent parfaitement les mettre en valeur…

D.R.

Des walking dead sur le catwalk

Non, ce qui l’a frappée est autre chose : la mine quasi cadavérique de ces adolescents attardés ; leur teint blême à l’extrême, leur visage glabre, leur maigreur, leur regard éteint, l’absence radicale de toute expression, bref, l’impression très pénible d’avoir affaire à des robots. Et Bécassine ne parle même pas de l’absence de couleurs des dits-vêtements ; de la décoloration des teints et des teintes donnant le sentiment d’une bande de zombies.

A relire, du même auteur: La mort se met au vert

Est-ce ainsi que les hommes vont ? pensa-t-elle, effrayée. Mal hélas et mâles pas. Certes, une certaine féminisation du monsieur est passée par là, mais pas que. Ce qui lui a sauté à la figure est que ces pantins plus que mannequins ressemblaient beaucoup à ces avatars en tous genres et qui disent la robotisation du monde et sa désincarnation. C’est-à-dire que ces messieurs étaient devenus virtuels !

Mines glaciales sur papier glacé

Alors, se dit-elle, en même temps que l’intelligence artificielle se rapproche de l’être humain dans sa capacité d’expression logique, l’être devenu non-humain se rapproche, lui, de l’artifice. Et ce n’est pas un feu auquel nous avons droit, avec son bouquet final, mais à une glaciation qui semble vouloir compenser la fonte des neiges pour cause de réchauffement climatique. Ainsi, les humains ici constatés réfrigèrent l’atmosphère pendant que la couche d’ozone brûle les blés.

Mais comme Bécassine ne croit pas à ce genre de rééquilibrage, elle sombre un instant mais un instant seulement dans la mélancolie devant ces pauvres hères qu’on semble avoir traînés là contre leur gré, et se couchera ce soir en pensant à un cow-boy à l’ancienne avec épaules, biscotos et la tenue vestimentaire qui va avec. Elle n’ira pas jusqu’à John Wayne qui en faisait un peu trop, mais Robert Redford, pour lequel elle a toujours eu un faible, fera très bien l’affaire, surtout dans le rôle de Jérémiah Johnson avec sa barbe, ton teint hâlé, ses vestes en gros lainage, bref avec – Bécassine va oser le mot maudit – sa virilité !

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Prisonnier de la vache

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Le président Macron visite le Salon de l'Agriculture, 25 février 2023 © Jacques Witt/SIPA

Macron au milieu des paysans c’est aussi naturel qu’Elisabeth Borne et sa doudoune à la fashion week. Passage obligé pour le président, aller saluer Ovalie la vache mascotte du Salon. Là où Chirac aurait tâté l’entrecôte de la bête au gros sel, Macron gardait Ovalie à distance, comme s’il était devant un T-Rex de Jurassic Park. Autre estomac, autre mœurs.


Allez L’OgM. Plus puéril que jamais, Macron a l’obsession de battre le record de présence d’un président au Salon. Alors on nous a fait des bassines d’un décompte chrono Apollo 13. Depuis 2017, le cerveau de Macron, en matière agricole, est pris en otage par la FNSEA pour l’hémisphère droit et les Verts pour le gauche. Les parrains de la FNSEA veulent, à terme, nous assaisonner la salade à l’huile de vidange, et les tarés de la religion verte nous imposer un régime à base de cailloux roulés sous les aisselles. Selon qui il a en face ce président s’adapte, on a suffisamment payé pour le savoir. Alors Macron au salon c’est Monsanto open bar. A un agriculteur qui lui dit que l’arrêt des pesticides signe son arrêt de mort, il le rassure à voix basse sur le ton de la confidence de Don Vito à un affranchi, “demain je suis à Bruxelles, on va prolonger le délai… T’inquiète minot.”

Hollywood Chewing-gum. Faute de goût : il a traversé le Salon avec un chewing-gum sous ses crocs de Rastignac. Double faute quand on vous invite tous les trois mètres à engloutir, gouter, boire. Ne pouvant pas devant une forêt noire de caméras se débarrasser du bubble-gum, il l’a calé dans un endroit tenu secret au fond de sa bouche, avant de s’essayer au Munster. “Mmm, très bon, délicieux, mmm cet arrière-gout de, de…” De chlorophylle !

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Il est des nôtres. Il a pu tâter de l’épaule d’agriculteur sans les excès tropicaux d’une queue de cyclone à Saint-Martin. On était dans le tactile professionnel, entre collègues. La ruralité il connait, via ses nombreux séjours chez sa mamie dans les Pyrénées. Ah la soupe aux choux de mamie… Les travaux au chalet, et ce jour où elle lui avait confié la clef des boutures de géranium, son certificat du mérite agricole.

Engagez-vous, rengagez-vous. Macron nous refait le coup de la diversion. Aux agriculteurs qui se plaignent de l’inflation, il demande de la patience et des efforts sur le thème du “nous sommes en guerre”. Ceux qui osent un timide “ ce n’est pas notre guerre” se prennent un méchant cours de géopolitique.Demander des efforts aux damnés de la terre sèche, qui font des journées de 17 heures, des semaines 7 sur 7, des années 12 sur 12 et pour ce qui reste, piquent du nez devant la météo, faut oser. Il a osé l’effort de guerre le bougre.

“Guerre et pets”. Zelensky s’acharne depuis deux mois à lui gratter des chars Leclerc, comme si c’était des caddies du Leclerc de Villetaneuse. Macron l’endort à la flute traversière et garde ses chars au chaud. Sous la pression des Alliés il doit céder. Mais voilà que Zelensky qui n’a pas de frein dans son char, exige maintenant d’avoir Pierre Palmade au volant du blindé. S’il accepte, demain c’est M’Bappé au Dynamo de Kiev.

Vive la reine!

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Camilla Queen Consort joined by King Charles III, The Reading Room, Clarence House, London, 23 février 2023 © Jonathan Brady/WPA Pool/Shutters/SIPA

Après des propos tenus par Camilla Parker Bowles, l’éditeur anglais de Roald Dahl a annoncé qu’il continuerait à publier les versions originales des œuvres de l’auteur, dans une collection spéciale.


Roald Dahl est un grand auteur anglo-saxon de la «  littérature jeunesse » – Le Bon Gros Géant, Charlie et la Chocolaterie, Matilda – ces romans qu’on lit à l’âge tendre et qu’on peut reprendre à tout autre moment de la vie lorsqu’on se lasse de la grisaille du monde et des pesanteurs de la production romanesque sanctifiée par les officines de la bien pensance. Dahl est mort en 1990. On aurait pu le laisser vivre en paix son éternité, mais non ! La patrouille du wokistement correct veillait, qui n’a pas hésité longtemps à aller lui chercher noise jusque dans sa tombe. Une escouade de censeurs s’est penchée sur son œuvre et – Ô m’y god ! – y a déniché maints passages, maints termes dont on pourrait penser qu’ils risqueraient de choquer telle ou telle minorité, sociale, ethnique, sexuelle et autres (liste non exhaustive, le catalogue des possibles victimisations ne cessant de s’allonger jour après jour). Alors, ces zélés purificateurs ont retroussé leurs manches et se sont attelés à remettre l’ouvrage du défunt auteur sur le métier, supprimant à la serpe des horreurs telles que « femmes de ménage », « gros », « nain », etc. Fort heureusement, cela n’a été entrepris que pour l’édition anglaise de l’œuvre. L’éditeur français, Gallimard, n’a pas jugé utile, lui, de se compromettre dans cette énième croisade de la bêtise woke. On s’en réjouit. Au demeurant, l’éditeur anglais lui-même en est venu à mettre un peu d’eau dans sa navrante soupe littéraire. Les œuvres vierges de toute manipulation resteront disponibles à côté de celles sacralisées par l’imprimatur woke. De nouveau on se félicite.

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Mais d’où nous viendrait ce repentir ? Tout simplement d’une recommandation de pur bon sens adressée à la cantonade, en quelques mots, aux auteurs, aux créateurs: « Restez fidèles à votre vocation. Ne vous laissez pas impressionner par ceux qui veulent restreindre votre liberté d’expression ou imposer des limites à votre imagination. » On ne peut mieux dire. Et qui parle ainsi ? La très honorable Camilla, la reine consort d’Angleterre. Elle a glissé cette saine mise en garde lors d’une réception donnée pour le deuxième anniversaire de son club de lecture en ligne, le Reading room. On peut donc penser qu’elle aura été entendue.

Au passage, on ne résistera pas à la tentation de souligner que nous nous nous trouvons là devant un des plus remarquables avantages de la monarchie: parler de haut, certes, mais en toute subjectivité désintéressée, puisque l’ambition de se faire élire ou réélire ne vient pas altérer la sincérité, l’authenticité de la pensée et du propos. La prise de parole n’en a donc que plus de force. J’imagine que, de là où il est, Roald Dahl ne peut que clamer avec nous : Vive la reine !

Le prince assassiné - Duc d'Enghien

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« C’est payé combien? »

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Elisabeth Borne, alors ministre du Travail, visite à l'Ecole des métiers-Dijon métropole, 8 octobre 2021. ©KONRAD K./SIPA

Depuis une dizaine d’années, chefs d’entreprise, artisans et commerçants font le même constat: il est de plus en plus difficile d’embaucher de jeunes recrues, même des apprentis. Leur manque de rigueur et d’investissement se double d’une seule obsession: le salaire.


Selon le poète grec ancien, Hésiode, c’est le labeur qui ennoblit l’homme : « En travaillant, tu seras bien plus cher aux dieux et aux mortels : car les oisifs leur sont odieux. Ce n’est point le travail, c’est l’oisiveté qui est un déshonneur[1]. » A-t-on la même vision du travail à notre époque caractérisée par l’hyper-individualisme et l’influence des réseaux numériques, où l’on prône sans cesse le bien-être et la quête personnelle de sens ? Quittons la Grèce d’Hésiode pour les Yvelines modernes afin de recueillir les témoignages de nos artisans et petits entrepreneurs. Serdar, d’origine turque, est maçon. Son entreprise « Tous corps d’état » embauche souvent des salariés malgré les charges sociales et les coûts fixes. Mais depuis six ans, c’est de plus en plus difficile : « Les jeunes ne veulent pas beaucoup travailler. Ils veulent gagner toujours plus d’argent mais l’argent, on doit le mériter. » C’est au point que les candidats, dès le début d’un entretien d’embauche, posent une seule question : « C’est payé combien ? » Beaucoup préfèrent se mettre à leur compte en croyant pouvoir travailler seulement quand ils veulent. Serdar est obligé de leur sous-traiter des tâches quand son entreprise n’arrive pas à embaucher. Mais les sous-traitants sont trop pressés de terminer le travail. « Ils veulent toucher les sous et partir. » En général, les jeunes n’ont pas envie de faire des travaux manuels qui sont trop fatigants, voire usants. Serdar lui-même, qui a 43 ans, sera content de prendre sa retraite à 55. On comprend bien que pour être maçon à notre époque, il faut être fort comme un Turc.

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Au moment où je l’interviewe, Serdar travaille en collaboration avec Pernelle, dont l’agence d’architecture, ouverte en 2015, est loin de manquer d’activité. Elle forme des stagiaires mais les charges font qu’il serait trop coûteux de les embaucher. Sa collaboratrice actuelle travaille au bureau mais pour son propre compte en facturant l’entreprise pour ses prestations. Sophie, opticienne, forme des apprentis en alternance depuis treize ans. Aujourd’hui, elle a trouvé la perle rare, Éva, qu’elle a embauchée, mais les autres n’étaient pas tous aussi motivés. « Ils n’allaient pas forcément en cours ou ne retenaient pas bien les consignes, de sorte qu’il fallait passer derrière. J’aurais été très hésitante pour les recruter. » Surtout dans une petite entreprise comme la sienne, il faut de la rigueur dans le conseil proposé aux clients. « On a une formation de spécialistes avec une dimension médicale. On n’est pas que des vendeurs comme dans les grandes surfaces. » Les stagiaires qui n’ont pas achevé leur formation se reconvertissent dans des métiers nécessitant moins d’engagement. Sandrine, qui cogère un salon de coiffure, a cessé de prendre des apprentis il y a huit ans car « il n’y avait plus d’investissement du tout. Ils voulaient le salaire sans trop en faire. » Âgée de 43 ans, elle est frappée par le contraste avec sa propre génération. « Il leur manque la passion, l’envie, la vocation… ! » Cela ne coûte pas cher de prendre des apprentis, mais à quoi bon ? On n’est pas motivé soi-même pour transmettre ce qu’on a appris à des personnes qui s’en fichent.

Manque d’implication, refus de la rigueur, hâte de prendre l’oseille et de se tirer… on retrouve le même syndrome dans un métier aussi différent que celui de contrôleur technique automobile. Franck l’exerce depuis 1992, année où il a repris le centre créé par son père. C’est un des univers professionnels les plus réglementés. On y arrive par une formation approfondie et un stage de six mois, et pour garder l’agrément accordé par le préfet, il faut se maintenir au niveau chaque année grâce à 24 heures de cours. Non seulement il faut connaître par cœur les 133 points de contrôle, dont les modalités sont en constante évolution, mais les statistiques des contrôles qu’on effectue sont elles-mêmes contrôlées par les services de l’État : toute anomalie déclenche une visite musclée d’une équipe d’inspecteurs. C’est dire qu’il faut de la rigueur. Franck prend les stagiaires que lui envoient les centres de formation, mais depuis une dizaine d’années tout a changé. « Les premiers que j’ai eus étaient sérieux, avaient envie de bosser. Aujourd’hui, ils s’en foutent. » Le changement de mentalité lui a sauté aux yeux le jour où il a proposé une petite interro à un stagiaire qui a répondu : « Ça ne m’intéresse pas. » Il ne voulait pas acquérir une méthode de travail rigoureuse, mais faire le minimum pour avoir l’agrément. Comment font ces apathiques face aux inspections ? « Il y a beaucoup de roulement dans le métier et une pénurie de contrôleurs. »

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La situation générale est bien résumée par Thomas qui a repris une belle entreprise familiale de travaux électriques, spécialisée dans l’éclairage public. Il prend des apprentis afin de former les futurs salariés de sa société mais depuis sept ans, dès la fin de la formation, ils ont tendance à partir. « Le travail pour eux, c’est une sorte de consommable. » Ils peuvent rester un an dans une entreprise et s’ils ne s’y sentent pas bien, ils vont tenter autre chose. Souvent ils n’exploitent même pas le diplôme qu’ils ont acquis. Les jeunes ne se projettent plus dans une firme. En 2011, l’ancienneté moyenne des employés de Thomas était de vingt à vingt-cinq ans ; aujourd’hui, elle est de quatre à six ans. À qui la faute ? À une jeune génération née avec le péché originel consistant à rechigner à bosser ? Ou les causes sont-elles plus complexes ? Dans son histoire de la notion de travail, le chercheur Olivier Grenouilleau voit dans les paroles de Hésiode un jumelage assez constant dans l’histoire occidentale : le travail est à la fois une malédiction parce que l’homme y est condamné, mais c’est aussi une source de rédemption parce qu’il peut construire son monde[2]. Aujourd’hui, nous avons promis aux jeunes que le travail mène à tout, y compris à l’épanouissement de soi, mais un grand nombre de nos concitoyens ont été déshérités par ce que le géographe américain Joel Kotkin appelle le « néoféodalisme » de notre société postindustrielle. Les richesses sont concentrées entre les mains des oligarques de la Big Tech et les salaires des autres restent comprimés[3]. L’équation entre la malédiction et la rédemption est bancale.


[1] Les Travaux et les Jours (trad.Thomas Gaisford).

[2]. L’Invention du travail, Le Cerf, 2022.

[3]. The Coming of Neo-Feudalism: A Warning to the Global Middle Class, Encounter, 2020.

Les Tunisiens ont peur du grand remplacement, eux aussi!

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Un manifestant contre le gouvernement à Tunis, 14 février 2023 © Yassine Mahjoub/Shutterstock/SIPA

Un vent de panique identitaire souffle sur la Tunisie. Alors que les vagues d’immigrés se multiplient, le président Kaïs Saïed, au pouvoir depuis 2019, a dénoncé un véritable complot contre la nation tunisienne, qui mettrait en péril sa dimension « arabo-islamique ».


Ils viennent de Côte d’Ivoire, du Sénégal, du Mali, du Niger. En 2021, d’après l’Institut national de la statistique, ils étaient un peu plus de 21 000, soit tout juste 0,2% de la population totale du pays, contre 10 000 en 2016. Des estimations plus récentes, proposées par des ONG, estiment qu’ils sont désormais entre 30 000 et 50 000. À l’inverse du Maroc et de l’Algérie, la Tunisie n’avait jamais connu de présence notable de ressortissants subsahariens sur son territoire, abstraction faite des descendants d’esclaves, qui représenteraient 10 à 15% de la population tunisienne.

L’espoir d’une traversée vers l’Europe

Beaucoup de ces migrants sont en transit. Ils s’installent quelque temps en Tunisie, notamment dans le sud du pays, espérant pouvoir y préparer un nouveau voyage vers la rive nord de la Méditerranée. Il faut aussi compter les étudiants d’Afrique noire qui se sont installés dans la soixantaine d’établissements universitaires ouverts ces dernières années. Parmi eux, certains finissent par trouver un travail et s’établissent durablement en Tunisie. Après tout, la natalité tunisienne s’est stabilisée depuis plus de deux décennies, et avec 2,1 enfants par femme, elle s’est rapprochée des standards européens. Dans le même temps, la Révolution de 2011 n’a pas tari l’émigration, bien au contraire : avant le Covid, entre 36 000 et 40 000 tunisiens quittaient le pays chaque année. Bien que le pays ne soit guère épargné par le chômage, certains secteurs comme l’agriculture, le bâtiment et la restauration souffrent d’un manque cruel de main d’œuvre.

Un grand remplacement sauce harissa ?

Alors que la présence de ces populations subsahariennes était jusque-là taboue dans la société tunisienne, elle est désormais au cœur de l’actualité depuis que le président Kaïs Saïed s’est exprimé en des termes virulents, le mardi 21 février 2023, depuis son palais de Carthage. Dénonçant des « hordes de migrants clandestins » à l’origine de « violences, de crimes et d’actes inacceptables » et « un plan criminel préparé depuis le début de ce siècle pour métamorphoser la composition démographique de la Tunisie », il a affirmé son souhait de mettre fin rapidement à cette immigration, assimilée à « une volonté de faire de la Tunisie seulement un pays d’Afrique et non pas un membre du monde arabe et islamique ».

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Eva B***, Tunisienne installée à Paris et étudiante en droit, nous a confié qu’elle partageait les appréhensions du président Saïed : « En Tunisie, les exactions causées par les immigrés subsahariens commencent à s’accumuler. Je suis inquiète pour mes proches restés là-bas. Nous avons observé comment la France a évolué depuis 30 ans, avec la montée du multiculturalisme, et nous craignons de connaître une situation équivalente. Nous autres Tunisiens, nous n’avons pas envie d’être métissés: nous sommes là depuis 3 000 ans, et nous avons envie d’être là encore 3 000 ans ».

Dominique Sopo, antiraciste sans frontières

La position musclée du président Saïed n’a pas manqué de faire réagir au-delà des frontières carthaginoises. Le Monde a évidemment mobilisé tout ce que la terre compte d’anthropologues spécialistes pour établir une analogie entre les propos du président tunisien et le discours de certaines formations de droite en Europe: « Kaïs Saïed s’approprie un discours d’extrême droite sur la migration qu’il n’aurait jamais toléré si celui-ci avait été prononcé en Europe sur la migration irrégulière des TunisiensEn prenant pour bouc émissaire la communauté subsaharienne sans s’attaquer de fond à la question migratoire, il s’ancre dans une logique populiste et opportuniste », indique la chercheuse Kenza Ben Azouz dans les colonnes du journal de gauche [1]. Dominique Sopo, président de SOS Racisme, est quant à lui sorti de son habituel périmètre franco-français pour aller détecter les indices de racisme sur la rive sud de la Méditerranée :

Dans l’hebdomadaire Jeune Afrique, Sopo précise sa pensée : « En qualifiant les Subsahariens d’ « Africains » et en semblant s’exclure de cette dernière dénomination, Kaïs Saïed dit en creux une certaine représentation de la Tunisie et de l’Afrique, nourrie d’un mépris de la première pour la seconde »[2]. Dominique Sopo préfère miser sur « la longue tradition d’accueil » de la Tunisie pour que la société civile ne suive pas le chef d’État, lequel a par ailleurs largement rogné les acquis démocratiques de la Révolution de 2011.

Sur le terrain, pourtant, la situation se tend, et déjà, des groupes de Tunisiens se forment et s’arment de bâtons et de couteaux pour aller déloger manu militari des groupes de migrants subsahariens de leurs maisons dans les quartiers populaires de la banlieue nord de Tunis.


[1] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/02/22/en-tunisie-le-president-kais-saied-s-en-prend-aux-migrants-subsahariens_6162908_3212.html

[2] https://www.jeuneafrique.com/1421242/politique/linsoutenable-sortie-de-route-raciste-de-kais-saied/

Ernest Renan, inspirateur malgré lui du «vivre-ensemble»?

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Ernest Renan (1823-1892) photographié en 1890 © MARY EVANS/SIPA

C’est aujourd’hui le bicentenaire du grand philosophe et historien. En 1882, à la Sorbonne, il offrait une définition de la nation fondée sur l’adhésion collective, en opposition à la vision allemande centrée sur l’ethnie. Depuis, il a trop souvent été mal interprété.


Ernest Renan est né il y a 200 ans, le 27 février 1823, à Tréguier, dans les anciennement nommées Côtes-du-Nord. Historien, philologue, philosophe, il a accompagné le XIXème siècle dans ses évolutions religieuses et continue de nourrir le débat politique aujourd’hui, à travers la notion de « vivre ensemble », détournée à l’extrême par nos contemporains.

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Né dans une famille de pêcheurs qui s’était embourgeoisée au fil des ans, Ernest Renan est orphelin de père à l’âge de cinq ans. Le père était républicain, la famille maternelle royaliste, et de cette divergence, il restera un tiraillement politique tenace chez Ernest Renan. Au petit séminaire de Tréguier, le jeune Renan est rapidement repéré comme un fort en thème, avec une prédilection pour le latin. À 15 ans, il entre au séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet puis à celui d’Issy-les-Moulineaux où le contact avec la philosophie de Kant et de Hegel va renforcer un peu plus son scepticisme naissant. On le sait, les séminaires du XIXème siècle furent de formidables centres de formation pour tout ce que la France a pu connaître d’agnostiques et d’anticléricaux, jusqu’au président du conseil Émile Combes, père de la laïcité et ancien élève des Carmélites.

La Vie de Jésus, best-seller des années 60

Dans la France du XIXème siècle, on trouve tous les 30 ans un Breton pour bousculer le rapport des Français à la religion catholique. En 1802, Chateaubriand publiait le Génie du christianisme et les rabibochait avec le sentiment religieux, après une grosse décennie de tumulte révolutionnaire. En 1833, Félicité de La Mennais, prêtre natif de Saint-Malo, renonce à ses fonctions ecclésiastiques et rédige les Paroles d’un croyant dans lequel il ébauche un catholicisme moderne et socialisant. En 1863, Ernest Renan publie le premier tome de son Histoire des origines du christianisme, intitulé la Vie de Jésus, dans lequel il propose d’étudier la biographie du célèbre Nazaréen comme celle d’un homme comme un autre, sans minorer l’importance philosophique, morale et mystique du personnage. Dans la France de Napoléon III, l’ouvrage fait scandale. Renan perd sa chaire d’hébreu au Collège de France et reçoit une lettre contrariée de l’Empereur: « Vous connaissez tout mon intérêt pour vous et toute mon estime pour vos profondes connaissances. Aussi est-ce avec regret que je me vois forcé d’approuver la suspension momentanée de votre cours. En effet, vous le comprendrez, il est impossible que l’État tolère dans une chaire d’enseignement public, la dénégation de l’une des bases de la religion chrétienne ». Dans le même temps, le livre créé la sensation littéraire: 60 000 exemplaires sont vendus dans les cinq premiers mois qui suivent sa sortie. On se l’arrache comme on s’arrache de nos jours le dernier Houellebecq. Chez les jeunes filles de bonne famille un peu rebelles, il est du dernier chic de laisser trôner un exemplaire de la Vie de Jésus sur une commode ou une enfilade…

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Paris sous tutelle

Après la chute du Second Empire et la défaite de Sedan, Renan va comme beaucoup d’autres connaître une sacrée dépression. Il écrit une Réforme intellectuelle et morale de la France (1871), véritable pamphlet qui détecte les erreurs commises par la France qui ont amené à la défaite contre l’Allemagne. Renan reproche à la France d’avoir coupé la tête à son roi (« Le jour où la France coupa la tête à son roi, elle commit un suicide »), d’avoir choisi le catholicisme plutôt que le protestantisme (« Le protestantisme, qui eût élevé [le peuple français], avait été expulsé ; le catholicisme n’avait pas fait son éducation. L’ignorance des basses classes était effroyable »). En gros, le tort principal de la France est de ne pas être l’Allemagne. Il propose un remède de cheval contre la prétendue indiscipline nationale, avec notamment une mise sous tutelle de la ville de Paris : « Paris, étant constitué par la résidence des autorités centrales à l’état de ville à part, ne peut avoir les droits d’une ville ordinaire. Paris ne saurait avoir ni maire, ni conseil élu dans les conditions ordinaires, ni garde civique. Le souverain ne doit pas trouver dans la ville où il réside une autre souveraineté que la sienne. Les usurpations dont la Commune de Paris s’est rendue coupable à toutes les époques ne justifient que trop les appréhensions à cet égard ». Une lecture qui a peut-être inspiré Clément Beaune, actuel ministre des Transports, quand il s’inquiétait en novembre 2022 de la gestion par Anne Hidalgo de la capitale (!)

Qu’est-ce qu’une nation ?

Malgré des penchants monarchiques non dissimulés, Ernest Renan fut pourtant revendiqué par la République anticléricale. En 1903, quelques années après sa mort, Emile Combes se déplace à Tréguier pour inaugurer la statue de l’historien au pied de la cathédrale, ce qui provoque la colère de quelques ouailles locales. Aujourd’hui encore, Renan alimente bien malgré lui un certain narratif bien-pensant. En effet, une lecture tronquée de la conférence « Qu’est-ce qu’une Nation ? », prononcée en Sorbonne le 11 mars 1882, a donné naissance à la notion de « vivre ensemble », répétée tant de fois ces dernières années pour justifier l’injustifiable qu’elle en est devenue suspecte.

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Face à une conception germanique très ethniciste de la nation, qui a poussé notamment l’Allemagne à annexer l’Alsace et la Moselle, Renan proposait une définition plus volontariste : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ». Depuis quelques décennies, il est de bon ton de citer cet extrait en éliminant le « riche legs de souvenirs » communs parmi les conditions préalables à la constitution d’une nation…

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