En ce premier dimanche de janvier, Monsieur Nostalgie, à l’heure des bilans et des résolutions, nous parle de quelques personnalités disparues en décembre mais aussi de joyeusetés à lire ou à voir en 2026…
Décembre est un mois cruel. Surtout dans les derniers jours. La dernière quinzaine fut, cette année encore, une hécatombe. Nous étions sous le coup du chapon et des guirlandes à led, épuisés par tant d’excès de table, végétant sur un canapé ramolli et méditant à notre misérable carrière littéraire. Nous manquions de ressort comme dans la chanson d’Aznavour. Et par l’entremise de la télévision et des réseaux sociaux, nous avons appris la disparition de quelques visages jadis aimés. Les fantômes du passé dansèrent alors dans nos yeux fatigués. On dira ce que l’on voudra sur les artistes mais ils sont de prodigieux véhicules de la mémoire. D’accord, ils ont tous les défauts des professions égotiques ; menteurs, hâbleurs et sermonneurs, un brin paranoïaque et sentimentaux. Et cependant, une voix sortie d’on ne sait où nous ramène directement dans les brumes de l’enfance ou de l’adolescence. On est ému. Secoué par les effluves du temps qui passe. Monique Tarbès était une fille du XIVème arrondissement à l’accent rocailleux. Déjà en soi, naître non loin du Lion de Denfert est assurément un motif de fierté parigote. Ce n’est pas Audiard qui me contredira, pourtant il avait la dent dure devant ce félin de cuivre planté au milieu d’un carrefour. Il lui trouvait un air d’hirondelle. Monique Tarbès traversa discrètement les comédies en se faisant toujours remarquer. C’est le signe des grands acteurs. Vous lui donniez un second, voire un troisième rôle, quelques lignes de réplique, un os bien maigre à ronger, elle vous transformait le peu en grand comique populaire. La geste et la faconde. Elle vous capturait l’esprit et vous retournait en quinze secondes, vous étiez au tapis ! Sa mélodie restera longtemps accrochée à nos souvenirs. Truculente dame pipi dans Tendre poulet et femme de ménage perturbant l’œuvre de François Merlin/Bob Saint-Clar dans Le Magnifique. C’est bizarre comme nous avons changé d’époque, nos plus grandes comédiennes n’ont qu’une envie : faire peuple. Sans y parvenir. Elles ont beau se grimer, on ne les croit pas. Monique Tarbès donnait du lustre, du mordant, du cran, de l’ironie et de la gouaille à la domesticité. De la matière humaine, ce n’est pas donné à tout le monde. Les gens de maison devraient lui ériger une statue. Dans cet avant-Noël, nous fumes frappés également par la mort de Chris Rea, le musicien britannique, d’ascendance italo-irlandaise. Lui aussi avait une voix identifiable. La voix des juke-boxes des campagnes berrichonnes à la programmation limitée. « The Road to Hell » accompagnait nos parties de baby-foot. Il y avait alors deux clans qui s’opposaient, les admirateurs de Chris Rea et ceux d’Hotel California des Eagles. Irréconciliables, chacun vantant la charge héroïque de ces deux tubes planétaires. Chris Rea aimait les voitures de course. J’ai acheté l’album « Auberge » seulement parce que figurait une Lotus Seven sur la pochette. Et puis, que dire, du dimanche 28 décembre, sinistre journée, BB s’en est allée, charriant avec elle, une civilisation engloutie, une certaine idée esthétique de la France, les joutes sous la couette, le Concorde et le mambo italiano de Dario Moreno. Notre âge d’or. Pour se consoler et attaquer la nouvelle année de bonne humeur. Il faut se dépoussiérer la tête. Oser les chemins de traverse. L’humour dégoupillant est de saison. Bruno Lafourcade, moraliste jubilatoire, bourreau du progressisme béat s’en donne à cœur joie dans Les Hyaines aux éditions La mouette de Minerve[1]. C’est le Dino Risi de la décadence française, à la fois observateur de nos dérives et de nos lâchetés. Il plante son Bic là où ça fait mal, et les faux vertueux ressortent de son art du portrait ou du dialogue corrosif, les pieds devant. Dans un registre aussi tonique et implacable, Gérald Sibleyras tout juste auréolé du Grand Prix du Théâtre de l’Académie française (l’habit vert lui va à merveille au teint et il sait manier l’épée) nous propose une fable dystopique angoissante et férocement drôle. Dans Nous sommes tous des artistes aux éditions Élysande, il traque les maroquins culturels et s’inquiète de la place de l’artiste dans une société défaite. Nous aurons l’occasion au cours de cette année de faire des pas de côté et de parler des « hors des lignes », ceux qui ne chassent pas en meute et envisagent la création artistique non pas comme une arme de destruction massive, mais comme une lanceuse d’alerte gironde et divertissante. Et puis, de toute façon, une année où le Tour de France emprunte l’axe Vichy-Nevers est forcément un bon millésime.
Bruno Blum, ex-journaliste, écrivain, musicien et producteur, sort un essai-anthologie et un CD consacrés aux relations étroites entre les musiques caribéennes et américaines. C’est rythmé !
Bruno Blum est un grand garçon vif et bouillonnant, à la banane neigeuse et au physique de rocker. Il sait tout faire : journaliste, critique rock, écrivain, historien de la musique, musicien, producteur, auteur-compositeur-interprète, illustrateur, bédéiste… Cet ancien correspondant de la revue Best à Londres – en plein mouvement punk – entretient une grande passion pour les musiques des Caraïbes et pour tout ce qu’elles ont apporté comme chaleur, volutes de mélodies veloutées et rythmes percussifs et endiablés (vaudous) aux autres créations musicales. Il sort simultanément un essai-anthologie de 500 pages intitulé Caraïbes/États-Unis.Du calypso au ska, et un double CD du même nom, sous-titré « Du calypso au ska 1944-1972 ». Tout un programme.
« Je publie depuis 2009 des coffrets CD sur l’histoire des musiques américaines et caribéennes, explique-t-il. Caraïbes/États-Unis est le deuxième tome des Musiques des Caraïbes. Du vaudou au calypso. Les deux volumes sont accompagnés par un coffret CD du même nom. L’idée de concocter des livres dérivés des livrets de CD s’est imposée d’elle-même car malgré leur importance cruciale et leur influence, les musiques caribéennes sont aussi fabuleuses que méconnues et incomprises. Assez peu de choses étaient parues à ce sujet, même à l’étranger. » Bruno Blum ne peut s’arrêter de travailler. Il a déjà réalisé quelque 80 coffrets CD consacrés à ce répertoire et aux musiques rock. Comment s’y prend-il ? « Je travaille principalement à partir de disques originaux en vinyle que l’on restaure et de livres. » Et comment passe-t-on du travail dans l’urgence de rock-critique à celui, quasi universitaire, d’auteur publié par l’éditeur de référence en la matière (Frémeaux & Associés), et à celui d’historien de la musique adoubé par le musée du quai Branly – Jacques Chirac ? « Les médias, quand on fait des trucs pointus, c’est plutôt mal payé et toujours trop court, il faut faire une synthèse accrocheuse, un peu superficielle, où la substance, la profondeur échappent souvent au propos, avoue-t-il. Je préfère aller au fond des choses et j’ai appris à le faire en passant un master 2, que j’ai obtenu en un an alors que je n’avais même pas le bac ! C’est là que j’ai compris que ma passion pour la musique m’avait déjà apporté des connaissances très substantielles, à la fois en tant que musicien, producteur et auteur de commentaires sur l’histoire des musiques. Je les retransmets maintenant.La plupart des musiciens ont un boulot, moi, en ce moment, c’est historien ! »
Bruno ne fait pas qu’écrire. Il joue aussi et, là encore, ne manque pas de projets : « C’est très cohérent avec ma démarche d’historien et mon travail de rééditions. On fait l’inverse de l’électro sans âme et de l’IA : on fait de la Musique de culture bio, ce sera le nom du prochain album.De la vraie musique pour les vraies gens ! Faut m’écouter jouer de la gratte, je me défends ! Je crois aux chansons bien écrites. On trouve tout sur : brunoblum.bandcamp.com. » Toujours en mouvement !
À lire
Caraïbes/États-Unis. Du calypso au ska, Bruno Blum, Frémeaux & Associés, 2025. 498 pages
L’aspiration des nationaux à retrouver leur souveraineté est un besoin existentiel qui se généralise. Devant l’incurie des dirigeants, les citoyens sont appelés à redevenir la nouvelle force démocratique.
En 2026, la chute du vieux monde va s’écrire en accéléré. Pour le moment, tout s’effondre lentement. La révolte paysanne, relancée mi-décembre, est un des symptômes de l’agonie du système mondialiste. Une nouvelle époque se profile, en réaction aux faillites d’un demi-siècle d’utopies hors-sol. La crise de régime est déjà là. La Ve République ne répond plus aux dérèglements politiques. Son présidentialisme, taillé pour les grands hommes, n’est pas adapté aux profils désincarnés d’une élite clonée ; son parlementarisme se montre improductif : il met en scène des acteurs médiocrement soucieux de leurs seuls intérêts. L’habileté prêtée à Sébastien Lecornu dans son maintien à Matignon tient à la crainte des députés de retourner aux urnes et d’y entendre le verdict des exaspérés. Le premier ministre a hissé le compromis en vertu à l’Assemblée. Cependant, ce jeu politicien est un leurre. L’assemblage hétéroclite ne tient qu’à un fil. La rupture est l’unique préalable pour que tout redémarre.
Le multiculturalisme dans l’impasse
La relégation du peuple indésirable, imposée depuis des décennies par une oligarchie stérile et arrogante, n’est plus tenable. Comment donner tort à Donald Trump ? Le 5 décembre, il a fustigé une Union européenne faible et bavarde. Il a aussi mis en garde contre l’ « effacement civilisationnel » du Vieux continent submergé par l’immigration extra-européenne. En fait, le président américain met le doigt, après d’autres, sur la lâcheté d’une classe politique convertie au dogme du déracinement. Or l’aspiration des nationaux à retrouver leurs frontières et leur souveraineté est un besoin existentiel qui se généralise. Devant l’incurie des dirigeants, les citoyens sont appelés à redevenir la nouvelle force démocratique. Eux seuls sont capables, pourvu d’être consultés, d’en finir avec les propagandes mensongères des sociétés multiculturelles.
La radicalité s’est installée dans les esprits. Cyril Bennasar exprime bien, dans L’affranchi(1), la colère de ceux qui étouffent jusqu’à la déraison sous les interdits moralistes des médias labellisée. Le grand remplacement, qui vaut à Renaud Camus d’être calomnié par la presse panurgique, est devenu un constat d’autant plus banal qu’il est revendiqué par Jean-Luc Mélenchon. Richard Millet, qui avait scandalisé la pensée mondaine en évoquant, en 2012, sa solitude de Blanc à la station Chatelet-Les Halles à six heures du soir, est dépassé par les témoignages similaires qui ne craignent plus les guillotineurs. Des crèches s’installent dans des mairies comme autant de bras d’honneur à la gauche-halal. Les catholiques ne tendent plus forcément l’autre joue. Même la nation est réhabilitée quand Emmanuel Macron découvre sur le tard, dans sa relance d’un service militaire volontaire, les valeurs du nationalisme défensif.
Trop tard
Mais, pour lui et sa cour, il est trop tard. Le président est le premier des indésirables. Son combat absurde contre les populistes l’a coupé du peuple. Comment espérer regagner la confiance des Français en les insultant (2) ? Même dans son choix de s’identifier à Volodymyr Zelinsky et à sa vaillante résistance à Vladimir Poutine, Macron a oublié de demander l’avis des Ukrainiens. Ce sont les Etats-Unis qui ont suggéré d’en appeler à l’élection, Zelinsky n’ayant plus de mandat depuis mai 2024. Faudrait-il, là encore, craindre l’expression de la démocratie ?
Très bonne année à tous !
(Cette chronique est à lire dans Causeur de janvier, en vente mercredi prochain)
(1) Préface de Renaud Camus, Editions Périphérique
(2) « Nous tenons », a déclaré d’emblée Emmanuel Macron, hier soir, lors de ses voeux pour 2026. « Je serai jusqu’à la dernière seconde au travail ». En juillet 2018, à propos de l’affaire Benalla, il avait lancé pareillement : « Qu’ils viennent me chercher ! ». Ces défis répétés d’un homme esseulé risquent d’alimenter un peu plus la colère française.
Profession ? Député « tribal » ! Chez les lfistes, la dérive communautariste s’aggrave. Les dérapages se multiplient à la base, tandis que les élites insoumises appellent à privilégier les candidats «racisés» aux élections. À Noël, la chaîne YouTube La Librairie africaine a retiré en catastrophe une émission avec le député Carlos Martens Bilongo, enregistrée le 23 décembre, dans laquelle il tenait des propos misogynes à l’encontre de Rachida Dati et dénonçait la pauvreté intellectuelle ainsi que le racisme supposé des gens du Nord. Pendant que se tenaient ces débats intellectuels de haute volée, la « taxe Nahel » se mettait en place dans une relative indifférence de la France réelle.
Ces derniers jours, plusieurs députés de la République ont tenu publiquement des propos qui, mis bout à bout, dessinent une rupture idéologique majeure — et désormais assumée.
Éric Coquerel a expliqué que la représentation politique devait correspondre à la couleur de peau des habitants des territoires concernés, entérinant l’idée que l’origine ethno-raciale constitue un critère de légitimité politique.
Sébastien Delogu a revendiqué une représentation fondée sur l’appartenance identitaire, les « racisés », plutôt que sur l’adhésion à un projet civique commun.
Aly Diouara est allé plus loin encore. Il a défini explicitement les « gens de chez nous » comme étant exclusivement « noirs et arabes » et a expliqué qu’il n’avait vocation à défendre que ces derniers. Il a donc assumé une préférence politique fondée sur l’origine, excluant de fait d’autres citoyens du champ de sa représentation légitime. Il ne s’agit plus ici de sociologie, mais d’une approche racialiste, où la loyauté politique est indexée à l’appartenance — une forme de suprémacisme, au sens strict : la hiérarchisation des groupes humains en fonction de leur origine.
Dans le même registre, Carlos Martens Bilongo a tenu un discours valorisant explicitement le nombre, la fécondité, l’endurance et la supériorité démographique des populations qualifiées de « racisées[1] ». La légitimité politique n’y repose plus sur le droit ni sur le citoyen abstrait, mais sur la dynamique biologique et démographique. Le peuple devient une force, la démocratie la traduction d’un rapport de force.
Carlos Martens Bilongo a aussi insisté sur la pauvreté intellectuelle des gens du Nord, expliquant leur racisme ! Un amalgame assumé puisque visant les « Chtis ».
Ces propos ne sont ni ambigus ni sortis de leur contexte. Ils sont écrits, filmés, revendiqués. Pris isolément, ils pourraient être relativisés. Pris ensemble, ils forment un système.
À cela s’ajoutent des formulations venues du champ militant et syndical. En 2017, une responsable étudiante de l’UNEF a pu appeler publiquement à la mort des « Blancs », qualifiés de « sous-race », sans que cela ne provoque l’effondrement immédiat du cadre moral censé rendre de tels propos impensables. Ce qui frappe n’est pas seulement la violence des mots, mais l’absence de rupture nette avec les catégories idéologiques qui les rendent possibles.
Enfin, dans le registre théorique, il y a quelques années, Houria Bouteldja a affirmé qu’il fallait « éradiquer la blanchité », présentée comme une construction morale à dissoudre. Peu importe ici le vernis conceptuel : le principe posé est celui de l’illégitimité d’un groupe humain désigné, non pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est censé incarner.
Nous ne sommes plus dans la critique de l’universalisme républicain. Nous sommes dans son remplacement assumé par une lecture ethnico-raciale du politique.
Et ce basculement n’est pas né d’hier.
E. CoquerelS. DeloguC. Martens BilongoA. Diouara
Bien avant les discours : le réel à hauteur d’enfant
Bien avant les déclarations de députés lfistes et les controverses médiatiques, ces logiques existaient déjà — à bas bruit, dans les quartiers, à hauteur d’enfant.
À la fin des années 1980, dans mon quartier, à la Cité-Neuve de Lens, on jouait déjà des matchs de football identitaires. Des France–Maroc. Ce n’étaient ni des blagues ni des provocations politiques. C’était spontané, évident, assumé. Les jeunes Marocains ne voulaient plus se mélanger avec ceux qu’ils désignaient déjà comme « les Français ».
Le terrain de foot devenait un espace de séparation. Le jeu collectif se transformait en affrontement symbolique. Chacun son camp, chacun son drapeau imaginaire, chacun son récit. La France n’était plus le cadre implicite du jeu. Elle devenait une équipe parmi d’autres. Un camp adverse.
À l’époque, dire que ces scènes annonçaient quelque chose de plus profond aurait été jugé excessif. Pourtant, tout était déjà là : la séparation, la nomination de l’autre, la politisation précoce de l’identité.
Quand le récit remplace la loi
Une autre scène, à la même époque, dit peut-être encore plus clairement ce qui était déjà à l’œuvre.
Un jour, dans les jardins des corons, j’ai surpris des jeunes en train de voler des survêtements de marque. Pas dans un centre commercial anonyme, mais dans ces jardins ouvriers hérités du monde minier, symboles d’une France populaire, laborieuse, enracinée.
Je les ai interpellés, presque naïvement. Je leur ai demandé pourquoi ils faisaient cela.
La réponse m’a sidéré par sa tranquillité.
Ils m’ont expliqué qu’ils se vengeaient de la colonisation. Qu’ils se « remboursaient » de la colonisation. Voler un Français n’était pas grave, puisque c’était, selon eux, une forme de justice historique. Une compensation. Un dû.
Ce qui frappait, ce n’était pas la délinquance — elle a toujours existé. C’était la justification idéologique. La loi commune était remplacée par un récit. La responsabilité individuelle par une dette collective. Le vol devenait moralement acceptable dès lors que la victime appartenait au camp désigné comme coupable par l’Histoire.
Quand la démographie devient une arme morale
Au début des années 1990, une autre scène a achevé de me faire comprendre ce qui se jouait.
Un enfant d’origine algérienne avait frappé une petite fille. Les parents de celle-ci sont allés voir les parents du garçon, pensant obtenir des excuses ou une sanction. Le père a refusé toute punition et expliqué qu’il était hors de question que son fils s’excuse devant des « chiens de Français ».
Puis il a tenu un discours glaçant par sa clarté : un jour, disait-il, les Algériens seraient plus nombreux. Ils feraient plus d’enfants. Les Français « ramperaient » devant eux pour la colonisation et l’humiliation subie.
Cette scène m’a rappelé une phrase souvent attribuée à Houari Boumédiène, selon laquelle l’Europe serait un jour conquise par le ventre des femmes du Sud. Qu’elle soit parfaitement authentique ou non importe peu : elle circulait déjà, elle imprégnait les imaginaires.
La logique démographique comme revanche historique n’est pas nouvelle. Elle existait déjà, bien avant d’être formulée dans le débat public.
La revanche postcoloniale comme matrice mentale
Les discours militants apparus plus tard ne sont pas des inventions ex nihilo. Ils sont la reformulation politique d’un imaginaire ancien, largement diffus.
La revanche postcoloniale était au cœur de la propagande du FLN en Algérie. Elle a structuré durablement le rapport à la France. Elle ne s’est pas dissoute avec l’indépendance ; elle s’est transmise, parfois explicitement, parfois par imprégnation, dans les familles et les récits.
À cette obsession de la revanche s’ajoute souvent une obsession identitaire : l’idée que l’on pourrait vivre ici « comme au bled », tout en exerçant un pouvoir politique inspiré de modèles autoritaires, militaires, peu tolérants. Mais l’enjeu n’est pas la démocratie. L’enjeu central est ailleurs : l’humiliation symbolique de la France.
Quand les États légitiment le ressentiment
Cette logique n’est plus seulement militante ; elle est aujourd’hui institutionnalisée.
L’Algérie a adopté des positions officielles visant à criminaliser la colonisation française et à réclamer des réparations. La colonisation devient un capital symbolique renouvelable.
Le plus grave est que cette stratégie a trouvé, en France même, des alliés objectifs au sommet de l’État. Lorsque Emmanuel Macron affirme qu’il n’existe pas de culture française, il n’énonce pas une abstraction philosophique : il envoie un signal politique. Lorsqu’il qualifie la colonisation de crime contre l’humanité en Algérie, il valide un cadre narratif immédiatement exploité.
La France se retrouve sommée de se taire chez elle et de payer ailleurs.
Payer ailleurs… et payer ici
Mais elle est aussi sommée de payer ici.
Dans certains quartiers populaires, s’est installée une conviction dangereuse : transgresser serait excusable, sanctionner serait raciste. Faire respecter la loi deviendrait une violence.
Lorsque le coût des émeutes est collectivisé, lorsque les assurances — donc l’ensemble des assurés — prennent en charge les destructions, le message est clair: la responsabilité se dilue, la violence se socialise.
La boucle est bouclée. La culpabilité historique devient un argument politique. La transgression, une réparation. L’intégration a réussi. C’est l’assimilation qui a été abandonnée. Il faut ici renverser le diagnostic : l’intégration n’a pas échoué. Elle a réussi. Mais elle a intégré autre chose que la France. On a réduit l’intégration au social et à l’économie. On a renoncé à l’assimilation — c’est-à-dire à l’adhésion exigeante à une culture d’accueil assumée. On a dit : « Venez comme vous êtes. Vous êtes un enrichissement. »
Intégrer des différences sans leur demander de se dépasser produit mécaniquement du communautarisme. Ce n’est pas une trahison ; c’est une conséquence logique.
Conclusion — La fable, enfin prise au sérieux
La fable est connue. La grenouille veut se faire plus grosse que le bœuf. Elle se gonfle d’abstractions, de vertu, de bonnes intentions, jusqu’à oublier le réel.
Cette fable est profondément française. Elle dit notre tentation récurrente de confondre les lois avec la société, les décrets avec les hommes, les concepts avec la vie. Nous avons cru qu’énoncer l’universel suffisait à faire advenir le commun. Nous avons préféré l’idéologie au terrain, le verbe à la transmission, l’abstraction à la chair.
Ce sont les idéologues de la République universaliste qui ont enfanté ce qui vient. Ils peuvent se dire surpris, choqués, dépassés. Mais cette République ethnico-racialisée n’est ni un accident ni une trahison de leur projet. C’est leur bébé. Et pendant qu’ils continuent de parler dans le ciel des idées, le réel, lui, parle déjà. Il parle cru. Il parle sans détour. Il parle la langue qu’aucun décret ne corrige. La République ethnique ta mère la France !
[1]« La lutte contre le racisme passe par une prise du pouvoir. Moi je ne vais pas laisser ces racistes faire leur petite vie avec les milliardaires et insulter les gens à la télé. On va leur montrer qu’on est plus nombreux.Ils ont voulu se foutre de nous, nous on est plus intelligents, on est plus endurants et si on fait plus de gosses qu’eux et bien tant pis pour eux. »
Après avoir réalisé plusieurs courts et moyens métrages — L’Homme le plus fort (2014), Une vie de château (2019), Salomé sur sa slackline (2020), Le Dernier Débat (2020, coréalisé avec Émilie Rousset) et Voyage de documentation de Madame Anita Conti (2024) — Louise Hémon signe avec L’Engloutie (2025) son premier long métrage de fiction. Elle y confirme une œuvre singulière, habitée par les territoires, les corps et les silences.
Une fable montagnarde au tournant du siècle
Nous sommes en 1899. Par une nuit de tempête, Aimée, une jeune institutrice républicaine, arrive à dos de mulet dans un hameau enneigé aux confins des Hautes-Alpes. Malgré la méfiance d’habitants rudes et taiseux, elle se montre bien décidée à éclairer de ses lumières leurs croyances qu’elle juge obscures. Alors qu’elle se fond peu à peu dans la vie de la communauté, un vertige sensuel grandit en elle. Jusqu’au jour où une avalanche engloutit un premier montagnard…
La montagne, entre mémoire et mystère
Inspirée par les récits de son arrière-grand-tante et de son grand-père, Louise Hémon cherche à filmer la montagne, lieu vaste et naturel encore peu représenté dans le cinéma français contemporain, bien qu’il recèle un réservoir inépuisable de récits. Elle filme avec une grande sensualité un territoire et ses habitants, joue avec les contes et croyances anciennes issus du roman national, mêlés à une histoire intime de vertige, d’incertitude et d’insaisissable mystère.
Une expérience sensorielle et envoûtante
L’Engloutie est un film d’atmosphère, profondément sensoriel, qui enveloppe le spectateur dans un monde à la fois âpre et magnétique. La mise en scène épouse les paysages, les visages et le rythme lent de la vie locale, installant un climat où le réel glisse doucement vers l’étrange. Le mystère, omniprésent, constitue l’une des grandes forces du film : il fascine, trouble et ouvre des espaces de projection. Cette part d’énigme confère à l’ensemble une dimension ensorcelante.
La musique, entre émotion et excès
La musique d’Émile Sornin accompagne avec beaucoup de justesse cette immersion. Magnifique et sensible, souvent inspirée, elle participe pleinement à la texture émotionnelle du film. On peut toutefois regretter qu’elle soit parfois trop présente, soulignant certaines scènes là où le silence ou le simple souffle du paysage auraient pu suffire. Cette abondance musicale n’enlève rien à la qualité de la composition, mais tend ponctuellement à orienter le regard et l’émotion.
Des interprètes d’une rare justesse
Les acteurs constituent l’un des grands points forts de L’Engloutie. Tous sont remarquables, qu’ils soient professionnels ou habitants du cru, là même où le film a été tourné. Cette alliance entre comédiens confirmés et acteurs non professionnels confère au film une vérité rare, une justesse de ton et de présence qui ancre profondément la fiction dans le réel. Les visages, les gestes et les voix portent le film avec une sincérité précieuse, sans jamais tricher.
Une œuvre singulière et durable
Œuvre exigeante et habitée, L’Engloutie s’impose comme un film à part, qui ose le trouble, le temps long et la porosité entre documentaire et fiction. Ce film envoûtant confirme le regard singulier de Louise Hémon et laisse une empreinte durable, à la fois sensorielle et mentale.
1h34
Avec : Galatea Bellugi, Mathieu Lucci, Samuel Kircher, Oscar Pons, Sharif Andoura…
« La première règle du Fight Club est : il est interdit de parler du Fight Club. La deuxième règle du Fight Club est : il est interdit de parler du Fight Club » !
C’est ce que répète comme un mantra le personnage de Tyler Durden dans le roman Fight Club de Chuck Palahniuk, publié en 1996 et adapté au cinéma par David Fincher en 1999.
La règle était pourtant très simple, mais voilà que le journal L’Équipe ne l’a pas du tout respectée avec un reportage sur un « Fight Club » existant dans la vraie vie, en France, et comme on en trouverait un peu partout ailleurs en Europe1.
On y apprend que des inconnus se retrouvent dans des villas abandonnées ou dans des hangars désaffectés pour se battre à mains nues, presque sans aucune limite.
Les organisateurs ne respectent pas eux-mêmes les première et deuxième règles cardinales du « Fight Club » en diffusant les vidéos des combats sur les réseaux sociaux, tirant profit d’une violence sans retenue pour des yeux voyeurs et anonymes derrière leurs écrans. Ils ont une attitude cynique et méprisable de Barnums des temps modernes.
L’affaire Jean Pormanove encore dans les esprits
On pense forcément au drame de la mort en direct l’été dernier sur Internet de Raphaël Graven, dit Jean Pormanove, décédé dans son sommeil alors qu’il était filmé, suite à une nouvelle séance d’humiliation et de torture dont il était la victime récurrente, mais a priori consentante dans sa recherche folle de célébrité et d’argent…
Ces organisateurs d’un « Fight Club » réel participent ainsi à la marchandisation numérique généralisée de la violence et de la misère.
Cependant, ceux qui y combattent et que L’Équipe a rencontrés semblent être les seuls à respecter l’esprit originel du « Fight Club » imaginé par l’écrivain Chuck Palahniuk.
Dans le roman, comme dans le film ensuite, il s’agit d’hommes ordinaires voire d’une grande banalité, qui se retrouvent clandestinement – et normalement anonymement – pour se battre sauvagement.
On retrouve dans les profils sociaux des combattants rencontrés par les journalistes un aspect faussement bigarré et antinomique (par exemple un homme portant des tatouages nazis face à un jeune issu de l’immigration), alors qu’ils se révèlent être tous issus d’une même classe sociale modeste de la France d’en bas, variante du lumpenprolétariat du roman.
Ils ne sont pas rémunérés, et y en sont même de leurs poches pour venir se battre. Ils font du covoiturage et limitent les frais au maximum pour leurs déplacements. Puis, comme dans l’œuvre de Chuck Palahniuk, ils finissent par se féliciter pour le combat mené, se retrouvent dans un bar ou une sandwicherie du coin, et deviennent même amis…
Autodestruction
Il y a cette volonté clairement exprimée par les participants du vrai « Fight Club » de venir, comme dans le roman, autant faire mal que se faire mal. La dimension d’autodestruction psychothérapique dépasse la fiction.
« — Je veux que tu me rendes un service. Je veux que tu me frappes aussi fort que tu peux.
Je ne voulais pas, mais Tyler m’a tout expliqué, en détail, mourir sans la moindre cicatrice, en avoir assez de ne regarder combattre que des professionnels, vouloir en savoir plus sur soi-même.
Il a parlé d’autodestruction.
À l’époque, ma vie me donnait l’impression d’être trop complète, et peut-être qu’il nous faut tout démolir pour faire quelque chose de mieux de nous-mêmes. »
Une colère qui respecte à la lettre ce qu’était le « Fight Club » du roman et dans le film, avant d’être durablement très mal interprété.
Réduite à une œuvre machiste voire fasciste, Fight Club est en fait une satire sociale de l’époque avec une critique évidente de la société de consommation, mais également de la déconstruction masculine, qui n’a pas pris une ride…
Malheureusement, certains adorateurs de l’œuvre en font encore aujourd’hui la pire des promotions en y voyant une sorte de « guide » masculiniste, servant sur un plateau la détestation de l’œuvre par le wokisme ambiant.
Que trente ans après la sortie du roman, des hommes veuillent participer à un « Fight Club » réel ne va pas aider à bien requalifier le propos précurseur du livre et du film.
Cependant, il faut bien admettre que sans cautionner une seule seconde l’attitude dangereuse voire suicidaire de ces combats clandestins, et encore moins l’utilisation mercantile qui en est faite par certains profiteurs sur Internet, ce vrai « Fight Club » confirme qu’une colère bestiale existe toujours à notre époque dans l’homme, qui heureusement l’exprime le plus souvent de manière symbolique, mais qui parfois saute le pas dans une concrétisation extrême et aberrante, oubliant la leçon d’Albert Camus : « Un homme, ça s’empêche ».
Il y a déjà trente ans, Chuck Palahniuk avait ainsi su viser juste et durablement sur une frustration contemporaine proche du nihilisme destructeur et autodestructeur.
« Ce que dit Tyler, comme quoi nous sommes la merde et les esclaves de l’histoire, c’est exactement ce que je ressentais. Je voulais détruire tout ce que je n’aurais jamais de beau ».
Mardi dernier, la France a décidé de reporter à 2030 l’interdiction des gobelets en plastique. Notre pays ne protège ni l’environnement, ni son industrie : il produit simplement du droit instable, de la défiance et du renoncement, dénonce cette tribune.
La France est en train de devenir un cas d’école.
Non pas de transition écologique réussie, mais de désordre législatif organisé, nourri d’effets d’annonce, de renoncements plus ou moins en catimini et d’une hypocrisie devenue structurelle.
Le report à 2030 de l’interdiction des gobelets jetables contenant du plastique, prévue initialement au 01er janvier 2026, n’est que le dernier épisode d’une série de reculs que le gouvernement se garde bien de relier entre eux. Pourtant, le fil est évident : la loi AGEC de 2020 ou la loi « Climat et résilience » de 2021 ont été écrites sous pression idéologique, sans boussole juridique européenne, sans analyse industrielle sérieuse, et elles se délitent morceau par morceau.
Avant les gobelets, c’étaient certains emballages styréniques qui échappaient à la disparition. Le pot de yaourt en polystyrène aurait ainsi pu être concerné.
L’interdiction prévue au 1er janvier a tout simplement été abrogée par l’article 37 de la loi du 30 avril 2025 portant diverses dispositions d’adaptation au droit de l’Union européenne. Traduction politique : ce qui avait été voté avec fracas est devenu juridiquement intenable. On supprime donc l’interdiction, discrètement, au détour d’un texte technique, sans jamais reconnaître l’erreur initiale.
Et la suite est déjà écrite.
Un projet de loi actuellement en discussion prévoit d’abroger une autre disposition emblématique de la loi AGEC : l’interdiction des emballages plastiques pour les fruits et légumes, inscrite à l’article L.541-15-10 du code de l’environnement. Là encore, la raison est simple et implacable : incompatibilité avec le droit européen, impossibilité technique, et insécurité juridique manifeste.
Ces reculs successifs ne sont pas des ajustements marginaux. Ils révèlent une réalité que beaucoup refusaient d’admettre : une partie significative des dispositions antiplastiques de la loi AGEC n’est pas applicable, soit parce qu’elle contrevient au marché unique, soit parce qu’elle repose sur des alternatives inexistantes à grande échelle.
Le plus inquiétant n’est pas le recul en soi. En politique publique, corriger une erreur peut être une preuve de lucidité. Ce qui est préoccupant, c’est l’amateurisme initial, et surtout le refus obstiné d’en tirer les conséquences. Car pendant que le gouvernement détricote en silence, certains industriels mal informés, eux, ont marché tête baissée vers une impasse : réorientation des lignes de production, modification des chaînes logistiques, parfois au prix de millions d’euros, sur la base de trajectoires législatives que l’État savait fragiles. L’instabilité est devenue la norme, et l’incertitude réglementaire un risque industriel à part entière.
Le sommet de l’hypocrisie reste pourtant intact : l’objectif affiché de suppression des emballages plastiques à usage unique à l’horizon 2040 qui figure encore dans la loi. Tout le monde sait que cela n’arrivera pas. Le gouvernement le sait. Des ONG le savent. Des juristes le savent. Les institutions européennes le savent. Mais cet horizon fictif continue d’empoisonner le débat, d’obérer la visibilité des industriels, et de justifier des politiques publiques incohérentes. Maintenir un objectif irréalisable n’est pas de l’ambition : c’est de la démagogie réglementaire.
Il est temps de sortir de cette comédie. Soit la France assume une politique industrielle compatible avec le droit européen, fondée sur la circularité réelle, le recyclage, et l’innovation. Soit elle continue à voter des interdictions symboliques destinées à être abrogées quelques années plus tard, au détriment de sa crédibilité et de son tissu productif. À force de céder à l’écologie punitive sans base technique ni juridique, la France ne protège ni l’environnement, ni son industrie. Elle produit simplement du droit instable, de la défiance et du renoncement.
Le plastique n’a pas besoin d’idéologie. Il a besoin de règles claires, applicables et européennes. Tout le reste n’est que théâtre législatif.
Alain de Benoist, intellectuel prolifique, chef de file de la Nouvelle Droite, connu pour son travail métapolitique, sa critique de l’universalisme ou du libéralisme, est un de nos penseurs les plus importants mais les plus méconnus de notre temps…
Peu avant l’été 2025, il s’est produit un événement aussi discret que primordial dans l’histoire de la pensée : Alain de Benoist, chef de file intellectuel de la Nouvelle Droite depuis un demi-siècle, auteur de plus de cent ouvrages et de milliers d’articles, traduit dans une trentaine de langues, mais maintenu en France sous l’étouffoir médiatique et réduit pour cela à publier chez des éditeurs « secondaires » ou « maison », l’a enfin été par un acteur de premier plan, Fayard, dont il convient ici de saluer le courage.
Cartes sur table
Outre que sa détention intellectuelle depuis l’origine juge notre époque, ce surgissement soudain dans la grande édition s’est naturellement accompagné des habituels injures et horions de l’intelligentsia de gauche certes moribonde mais à la nocence intacte.
Rage d’autant plus vive que le livre, consacré à Jean-Jacques Rousseau, offre une lecture à bien des égards positive de son œuvre, contredisant ainsi sur de nombreux points fondamentaux celle des auteurs contrerévolutionnaires « de droite » depuis la Révolution, et que l’ouvrage fait lui-même l’objet d’une contre-préface de Michel Onfray, ex idole de la pensée de gauche descendue depuis longtemps de son piédestal, notamment pour avoir dit en forme de sacrilège qu’il préférait le cas échéant « avoir raison avec Alain de Benoist plutôt que tort avec Bernard-Henri Lévy ».
Bref, de quoi brouiller les cartes pour les manipulateurs d’étiquettes du prêt-à-penser.
Cette consécration, qui le laissera sans doute totalement indifférent tant sa vraie reconnaissance a depuis longtemps pris d’autres chemins moins formels, n’en revêt pas moins une importance essentielle pour ceux qui connaissent son œuvre comme pour ceux qui l’ignorent.
Pour les premiers, en termes de signification intrinsèque, parce qu’il est manifeste qu’un mur vient de tomber, élargissant les brèches ouvertes depuis une vingtaine d’années dans la doxa intellectuelle, même si ses tenanciers restent encore majoritaires dans le paysage médiatique. Pour les seconds, en termes d’effets dynamiques, parce qu’elle constitue une puissante incitation à découvrir une œuvre monumentale dont les axes de pensée sont à l’origine de la plupart des aspects de la nouvelle révolution conservatrice, fût-elle à ses propres yeux largement imparfaite, qui infusent depuis le début de ce siècle dans l’ensemble de la société. C’est à ceux-ci que s’adressent les considérations qui suivent :
Né politiquement dans les ruines encore fumantes de combats coloniaux perdus et marqués pour leurs acteurs de droite par un faible contenu idéologique et un effacement historique de leurs valeurs au demeurant de plus en plus floues, Alain de Benoist a conçu au début des années 1970 le projet colossal d’identifier dans la civilisation européenne sur les plans ethno-culturel, historique, religieux, économique et scientifique tout ce qui en faisait la spécificité irréductible. Et partant, de redéfinir les valeurs fondamentales en découlant avant de les passer au filtre des exigences inédites de la vie et du monde contemporain.
Gramscisme de droite
Très vite, celui-ci a compris que ce travail précédant le combat corrélatif sur lequel il avait vocation à déboucher devait se situer sur le plan des idées, ou pour le dire plus philosophiquement, métapolitique, afin de pouvoir ensuite infuser efficacement dans le politique : et ce fut l’invention du concept de « gramscisme de droite », par référence à l’approche identique adoptée au début du XXe siècle par le philosophe marxiste italien Antonio Gramsci.
C’est à l’intérieur de ce cadre qu’Alain de Benoist devait successivement désosser entièrement les pensées « de gauche », ou pour le dire plus exactement égalitaristes, puis « de droite », en débusquant méthodiquement leurs origines religieuses, intellectuelles et morales et, sur la base d’une analyse implacable de leur logique interne plus encore que de leurs intentions, en mettant en lumière leurs affinités ou leurs contradictions, et en les nettoyant de leur mauvaise graisse pour n’en conserver que les aspects vitaux de nature à nourrir l’éclosion de valeurs profondément régénérées, au sens littéral.
Méthodologiquement, il n’est pas un concept, un principe politique ou culturel constitutif de nos identités collectives qui n’ait été saisi, pesé, poli, passé au crible d’une dialectique impeccable et au bain corrosif des idées reçues ou prima facie opposées avant d’être définitivement trié pour être rejeté, conservé ou retaillé : Histoire, Nation, Culture, Droit, Race, Europe, Égalité, Inconscient, Individualisme, Multiculturalisme, Religion, Science, Raison, Décadence, Travail, Capitalisme. Au terme de ce travail, Alain de Benoist devait successivement rejeter l’universalisme sous toutes ses formes, l’égalitarisme laïc ou religieux, le bourgeoigisme libéral en tant que pathologie de l’individualisme, le concept d’Occident comme modèle civilisationnel, l’américanisme culturel, et déraciner la souche chrétienne comme racine prédominante de l’Europe.
Et ce, avant de suggérer des pistes de reconstruction d’un socle de valeurs susceptibles d’incarner dans le monde qui vient les qualités essentielles du génie européen tel qu’ainsi essentialisé :
Principes d’une pensée aristocratique et populaire à la fois, culte du sacré, substitution d’une morale de l’honneur à celle du péché comme à celle de l’utilité, néo-féodalisme social, fraternité communautaire des classes, Empire européen ancré dans les régions, amitié pour les attitudes païennes devant la vie et par-dessus tout, passion de la diversité des peuples et des cultures et refus absolu de la réduction de l’Autre au Même.
L’on comprendra aisément que cette pensée ait été d’emblée, et de plus en plus au fil de son enrichissement, radicalement irréductible à toute doctrine en « isme », contrairement à ce que les kapos de la disqualification ont partout proclamé pour tenter de l’emprisonner depuis un demi-siècle.
L’on comprendra moins facilement cet enfermement si on considère que ceux-ci, majoritairement situés « à gauche » ont paradoxalement refusé de considérer les affluents « de gauche » du long fleuve intranquille qu’est la pensée d’Alain de Benoist. Comme d’ailleurs la présence en aussi grand nombre d’intellectuels « de gauche » que « de droite » dans les revues qu’il a lui-même créées ou auxquelles il a apporté sa contribution.
En réalité , si l’on devait chercher une comparaison idoine dans l’histoire des idées, l’école de pensée que son œuvre rappelle est celle des écrivains français non conformistes des années 1930 (Robert Aron, Robert Brasillach, Denis de Rougemont, Emmanuel Mounier, Thierry Maulnier) ou de leurs homologues de la Révolution conservatrice allemande (Ernst Junger, Oswald Spengler, Arthur Moeller Van der Bruck, Carl Schmitt) à ceci près qu’aucun d’eux n’en a laissé d’œuvre aussi complète et foisonnante.
Un nouveau Maurras ?
Certains l’ont comparé à Maurras et ceux qui le prétendaient raciste l’avaient d’ailleurs baptisé « Maurras supérieur ». Délicat rapprochement pour une triple raison : là où le Maître de Martigues régna intellectuellement, publiquement et en majesté sur la pensée d’avant-guerre, Alain de Benoist n’a la plupart du temps bénéficié, du moins en France, que d’une influence de type quasi « samizdat », même si ses écrits ont fini par susciter une floraison de concepts et de talents frais et brillants dans les nouvelles générations.
Par ailleurs, là où Maurras proposait avec brio mais de façon monolithique un système politique « clefs en mains » à travers une « monarchie de laboratoire », Benoist ouvre des pistes intellectuelles, parfois incongrues, infiniment plus vastes et étayées par un éclectisme supérieur, pour proposer un socle de valeurs aussi modernes qu’enracinées. Intellectuellement, l’un était un maître à penser, l’autre est un maître à respirer. En outre, là où le Maurras du Cercle Proudhon, riche des apports de droite contrerévolutionnaire et de gauche syndicaliste révolutionnaire, a progressivement laissé la place à un conservatisme bourgeois, Benoist conserve une pensée irriguée par la pluralité de ses sources idéologiques.
Enfin, et cela signe l’appartenance à des univers mentaux sensiblement différents : l’un pensait en Français, l’autre pense en Européen.
Quoiqu’il en soit, lire Alain de Benoist apparaît aujourd’hui comme un impératif d’hygiène intellectuelle : l’on se sent ensuite mieux apte à déchiffrer le monde et la vie tels qu’ils vont.
Certes, on pourra le lire parfois avec agacement, tant d’un livre à l’autre, ce virtuose de l’écriture classique peut céder à la tentation d’une écriture jargonnante (sans doute due à ses affinités avec la philosophie allemande du XXe siècle) dont il n’a pas toujours saisi qu’elle ne renforçait en rien sa crédibilité intellectuelle.
Et sur le fond, sa vision héraclitéenne des concepts étudiés, comme son extrême souci des nuances (par probité intellectuelle), auront débouché au fil du temps sur des apories difficilement compréhensibles (en particulier sur le nominalisme ou le multiculturalisme).
Identiquement, sa critique récurrente du système de valeurs chrétien dans lequel il a diagnostiqué, dans la lignée de Nietzsche, une source profonde de l’égalitarisme et de l’universalisme modernes, a fortement occulté l’apport primordial au fonds civilisationnel européen pendant une quinzaine de siècles de la synthèse pagano-chrétienne constituée par le catholicisme.
Enfin, ceux qui seront tentés d’explorer la traduction politique qu’il a en certaines occasions donnée à ses idées, à travers ses choix électoraux ou ses complicités intellectuelles, au demeurant sans retour, avec des politiques de gauche, relèveront qu’elle aura parfois terni sa lucidité sans rien ajouter à sa gloire. Mais quel grand penseur échappe à ce genre de griefs ? Et quelle critique de ce type est de nature à amincir l’épaisseur de sa pensée et son importance pour comprendre les deux siècles sur lesquels il aura passé le scalpel d’une intelligence et d’une lucidité supérieures ?
Notre collaborateur et ami François Kasbi signe avec Mes chéries une déclaration d’amour aux femmes écrivains et à la littérature. Un ouvrage passionné et érudit qui donne forcément envie de lire.
François Kasbi est un être à part. Un être rare qui ne vit que pour et par les livres. Ses amours ne pouvaient donc qu’être littéraires. Il les a réunies dans un recueil intitulé Mes chéries, lequel n’en compte pas moins de 95. Kasbi n’est pas monogame. Il aime les femmes. Toutes les femmes. Surtout si elles sont écrivains. Écrivains et non écrivaines. Il tient au masculin tout comme Gabrielle Wittkop avant lui. En 2018 il publiait un extraordinaire Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés qui réunissait 600 écrivains, hommes et femmes confondus. Il récidive avec ce livre exclusivement consacré à la gent féminine. « Mes chéries figure une bibliothèque de femmes écrivainsqui, toutes – certaines plus proches que d’autres – me parlent et me concernent (ou m’ont parlé et concerné, cela arrive aussi – mais je ne suis pas un ingrat et je me souviens du rôle qu’elles ont joué, un moment dans ma vie, ou beaucoup plus).» La frontière entre la littérature et la vie est poreuse chez cet auteur et critique littéraire. Il ne s’en cache pas. C’était même le thème de son premier roman Bien sûr que si ! dans lequel le personnage principal se séparait de la femme de ses rêves pour lui consacrer un livre. Quid de ces nouvelles amoureuses ? Certaines ont pignon sur rue, d’autres sont de célèbres inconnues, certaines ont à leur actif une œuvre, d’autres un seul et unique roman, certaines ont écrit des comédies romantiques, d’autres des livres métaphysiques. Leur point commun ? Avoir touché le cœur de l’auteur. « J’ai consacré à toutes les femmes écrivains présentes dans ce livre du temps, confesse-t-il. Pour les lire. Et du temps, encore : pour (tenter de) les comprendre – et le dire, l’écrire», avant d’ajouter «cela ressemble à de l’amour ? C’est de l’amour.» Clarice Lispector ouvre le bal. « Elle est la plus européenne des grands noms de la littérature brésilienne. Et pour cause : juive, elle fuit avec sa famille, en 1926, les pogroms en Ukraine. » Clarice Lispectorest « un climat » écrit Kasbi qui souligne à propos de La Découverte du monde : « La banalité chez les grands écrivains est éloquente : c’est le regard, non la chose vue, qui chez eux importe. C’est aussi à cela qu’on les distingue. » Autre femme de lettres chère à son cœur : Virginia Woolf et son célèbre Journal d’un écrivain. « C’est un Journal – et c’est un écrivain. Un grand écrivain », rappelle-t-il sans oublier de préciser ce qu’on oublie trop souvent, lorsqu’on parle de l’auteur de Mrs Dalloway, à savoir qu’elle était drôle, très drôle, mais aussi boulimique de travail. Plus près de nous, Nathalie Azoulai « dure comme un roc, minérale, laser. Très étrange ». Il y a aussi Alice Ferney, Elsa Morante, Sylvia Plath et les autres. Kasbi a tout lu ou presque, mais l’érudition chez lui n’est jamais pesante. Elle est joyeuse, légère, gourmande, malicieuse. Et son livre ne donne qu’une envie : se précipiter dans la première librairie pour découvrir ou redécouvrir ces femmes dont il a su si bien saisir la singularité.
Mes chéries. 95 femmes écrivains, François Kasbi, Éditions de Paris, 2025. 216 pages
TV Magazine a dévoilé sa liste annuelle des 50 personnalités télé préférées des Français. Le classement 2025 connait de grands chamboulements et notamment deux chutes vertigineuses.
Autant vous l’avouer, je ne m’intéresse pas particulièrement au palmarès annuel des animateurs et présentateurs de nos chaînes de télévision. Mais là, je n’ai pas pu résister lorsque me sont arrivées aux oreilles quelques pépites du classement de cette année. Pour tout dire, j’en ai été rempli d’aise, j’en ai éprouvé une joie que, d’ailleurs, je consens qualifier de mauvaise. Oui, j’avoue…
Figurez-vous que Nagui et Yann Barthès dégringolent grave, pour s’exprimer comme on le fait si volontiers sur leurs plateaux. Recul de vingt-quatre places pour Nagui et de dix-sept pour Yann Barthès. Plus vertigineux encore qu’une descente tout schuss sur les pentes d’une piste noire de Gstaad, Saint-Moritz, où peut-être l’un ou l’autre s’éclate ces jours-ci.
Comment ne pas voir dans cette claque infligée par le public – leur public – une preuve supplémentaire – si besoin en était – que nous n’en pouvons plus de subir ces donneurs de leçons, ces arrogants prétentieux, ces bouffons cathodiques qui, petit sourire en coin et air supérieur de rigueur, ne perdent jamais une occasion de nous abreuver de ces platitudes gauchistes et wokisantes qui font assurément merveille dans les agapes et soirées bobo-germanopratines dont ils ne sont très probablement que les idiots utiles, les saltimbanques juste dispensés de passer par l’escalier de service. Ainsi, les Français n’ont plus que faire de ces censeurs en carton-pâte.
Il paraît cependant que, à ce jeu, l’omniprésent Nagui se ferait un pognon de dingue. Il serait le fantoche de loin le mieux payé de ce cirque, cumulant les prébendes de présentateur-animateur et de producteur.
Sur ce point, la commission ad hoc de l’Assemblée nationale devrait nous éclairer à la reprise de ses travaux, la semaine prochaine. Le temps de permettre à Mme la présidente Ernotte de se mettre au parfum, car il semblerait bien qu’il faudrait qu’elle daigne enfin s’inquiéter de ces montants pour être en mesure de donner quelques réponses tant soit peu précises. C’est que, en temps ordinaire, elle ne se sent nullement tenue, n’est-ce pas, de s’abaisser à traiter de ces choses tellement vulgaires, tant il est vrai que lorsque c’est avec le pognon des autres – le nôtre – qu’on jongle, on n’est guère enclin à perdre son temps dans les colonnes de chiffres et les bilans comptables. C’est humain, nous dit-on.
Rendez-vous est donc pris. « N’oubliez pas les paroles » est une des émissions de l’impayable Nagui. Sa cheffe suprême, Mme Ernotte se voit conviée par la commission à une petite partie de « N’oubliez pas les chiffres. » Amusant, non ?
En ce premier dimanche de janvier, Monsieur Nostalgie, à l’heure des bilans et des résolutions, nous parle de quelques personnalités disparues en décembre mais aussi de joyeusetés à lire ou à voir en 2026…
Décembre est un mois cruel. Surtout dans les derniers jours. La dernière quinzaine fut, cette année encore, une hécatombe. Nous étions sous le coup du chapon et des guirlandes à led, épuisés par tant d’excès de table, végétant sur un canapé ramolli et méditant à notre misérable carrière littéraire. Nous manquions de ressort comme dans la chanson d’Aznavour. Et par l’entremise de la télévision et des réseaux sociaux, nous avons appris la disparition de quelques visages jadis aimés. Les fantômes du passé dansèrent alors dans nos yeux fatigués. On dira ce que l’on voudra sur les artistes mais ils sont de prodigieux véhicules de la mémoire. D’accord, ils ont tous les défauts des professions égotiques ; menteurs, hâbleurs et sermonneurs, un brin paranoïaque et sentimentaux. Et cependant, une voix sortie d’on ne sait où nous ramène directement dans les brumes de l’enfance ou de l’adolescence. On est ému. Secoué par les effluves du temps qui passe. Monique Tarbès était une fille du XIVème arrondissement à l’accent rocailleux. Déjà en soi, naître non loin du Lion de Denfert est assurément un motif de fierté parigote. Ce n’est pas Audiard qui me contredira, pourtant il avait la dent dure devant ce félin de cuivre planté au milieu d’un carrefour. Il lui trouvait un air d’hirondelle. Monique Tarbès traversa discrètement les comédies en se faisant toujours remarquer. C’est le signe des grands acteurs. Vous lui donniez un second, voire un troisième rôle, quelques lignes de réplique, un os bien maigre à ronger, elle vous transformait le peu en grand comique populaire. La geste et la faconde. Elle vous capturait l’esprit et vous retournait en quinze secondes, vous étiez au tapis ! Sa mélodie restera longtemps accrochée à nos souvenirs. Truculente dame pipi dans Tendre poulet et femme de ménage perturbant l’œuvre de François Merlin/Bob Saint-Clar dans Le Magnifique. C’est bizarre comme nous avons changé d’époque, nos plus grandes comédiennes n’ont qu’une envie : faire peuple. Sans y parvenir. Elles ont beau se grimer, on ne les croit pas. Monique Tarbès donnait du lustre, du mordant, du cran, de l’ironie et de la gouaille à la domesticité. De la matière humaine, ce n’est pas donné à tout le monde. Les gens de maison devraient lui ériger une statue. Dans cet avant-Noël, nous fumes frappés également par la mort de Chris Rea, le musicien britannique, d’ascendance italo-irlandaise. Lui aussi avait une voix identifiable. La voix des juke-boxes des campagnes berrichonnes à la programmation limitée. « The Road to Hell » accompagnait nos parties de baby-foot. Il y avait alors deux clans qui s’opposaient, les admirateurs de Chris Rea et ceux d’Hotel California des Eagles. Irréconciliables, chacun vantant la charge héroïque de ces deux tubes planétaires. Chris Rea aimait les voitures de course. J’ai acheté l’album « Auberge » seulement parce que figurait une Lotus Seven sur la pochette. Et puis, que dire, du dimanche 28 décembre, sinistre journée, BB s’en est allée, charriant avec elle, une civilisation engloutie, une certaine idée esthétique de la France, les joutes sous la couette, le Concorde et le mambo italiano de Dario Moreno. Notre âge d’or. Pour se consoler et attaquer la nouvelle année de bonne humeur. Il faut se dépoussiérer la tête. Oser les chemins de traverse. L’humour dégoupillant est de saison. Bruno Lafourcade, moraliste jubilatoire, bourreau du progressisme béat s’en donne à cœur joie dans Les Hyaines aux éditions La mouette de Minerve[1]. C’est le Dino Risi de la décadence française, à la fois observateur de nos dérives et de nos lâchetés. Il plante son Bic là où ça fait mal, et les faux vertueux ressortent de son art du portrait ou du dialogue corrosif, les pieds devant. Dans un registre aussi tonique et implacable, Gérald Sibleyras tout juste auréolé du Grand Prix du Théâtre de l’Académie française (l’habit vert lui va à merveille au teint et il sait manier l’épée) nous propose une fable dystopique angoissante et férocement drôle. Dans Nous sommes tous des artistes aux éditions Élysande, il traque les maroquins culturels et s’inquiète de la place de l’artiste dans une société défaite. Nous aurons l’occasion au cours de cette année de faire des pas de côté et de parler des « hors des lignes », ceux qui ne chassent pas en meute et envisagent la création artistique non pas comme une arme de destruction massive, mais comme une lanceuse d’alerte gironde et divertissante. Et puis, de toute façon, une année où le Tour de France emprunte l’axe Vichy-Nevers est forcément un bon millésime.
Bruno Blum, ex-journaliste, écrivain, musicien et producteur, sort un essai-anthologie et un CD consacrés aux relations étroites entre les musiques caribéennes et américaines. C’est rythmé !
Bruno Blum est un grand garçon vif et bouillonnant, à la banane neigeuse et au physique de rocker. Il sait tout faire : journaliste, critique rock, écrivain, historien de la musique, musicien, producteur, auteur-compositeur-interprète, illustrateur, bédéiste… Cet ancien correspondant de la revue Best à Londres – en plein mouvement punk – entretient une grande passion pour les musiques des Caraïbes et pour tout ce qu’elles ont apporté comme chaleur, volutes de mélodies veloutées et rythmes percussifs et endiablés (vaudous) aux autres créations musicales. Il sort simultanément un essai-anthologie de 500 pages intitulé Caraïbes/États-Unis.Du calypso au ska, et un double CD du même nom, sous-titré « Du calypso au ska 1944-1972 ». Tout un programme.
« Je publie depuis 2009 des coffrets CD sur l’histoire des musiques américaines et caribéennes, explique-t-il. Caraïbes/États-Unis est le deuxième tome des Musiques des Caraïbes. Du vaudou au calypso. Les deux volumes sont accompagnés par un coffret CD du même nom. L’idée de concocter des livres dérivés des livrets de CD s’est imposée d’elle-même car malgré leur importance cruciale et leur influence, les musiques caribéennes sont aussi fabuleuses que méconnues et incomprises. Assez peu de choses étaient parues à ce sujet, même à l’étranger. » Bruno Blum ne peut s’arrêter de travailler. Il a déjà réalisé quelque 80 coffrets CD consacrés à ce répertoire et aux musiques rock. Comment s’y prend-il ? « Je travaille principalement à partir de disques originaux en vinyle que l’on restaure et de livres. » Et comment passe-t-on du travail dans l’urgence de rock-critique à celui, quasi universitaire, d’auteur publié par l’éditeur de référence en la matière (Frémeaux & Associés), et à celui d’historien de la musique adoubé par le musée du quai Branly – Jacques Chirac ? « Les médias, quand on fait des trucs pointus, c’est plutôt mal payé et toujours trop court, il faut faire une synthèse accrocheuse, un peu superficielle, où la substance, la profondeur échappent souvent au propos, avoue-t-il. Je préfère aller au fond des choses et j’ai appris à le faire en passant un master 2, que j’ai obtenu en un an alors que je n’avais même pas le bac ! C’est là que j’ai compris que ma passion pour la musique m’avait déjà apporté des connaissances très substantielles, à la fois en tant que musicien, producteur et auteur de commentaires sur l’histoire des musiques. Je les retransmets maintenant.La plupart des musiciens ont un boulot, moi, en ce moment, c’est historien ! »
Bruno ne fait pas qu’écrire. Il joue aussi et, là encore, ne manque pas de projets : « C’est très cohérent avec ma démarche d’historien et mon travail de rééditions. On fait l’inverse de l’électro sans âme et de l’IA : on fait de la Musique de culture bio, ce sera le nom du prochain album.De la vraie musique pour les vraies gens ! Faut m’écouter jouer de la gratte, je me défends ! Je crois aux chansons bien écrites. On trouve tout sur : brunoblum.bandcamp.com. » Toujours en mouvement !
À lire
Caraïbes/États-Unis. Du calypso au ska, Bruno Blum, Frémeaux & Associés, 2025. 498 pages
L’aspiration des nationaux à retrouver leur souveraineté est un besoin existentiel qui se généralise. Devant l’incurie des dirigeants, les citoyens sont appelés à redevenir la nouvelle force démocratique.
En 2026, la chute du vieux monde va s’écrire en accéléré. Pour le moment, tout s’effondre lentement. La révolte paysanne, relancée mi-décembre, est un des symptômes de l’agonie du système mondialiste. Une nouvelle époque se profile, en réaction aux faillites d’un demi-siècle d’utopies hors-sol. La crise de régime est déjà là. La Ve République ne répond plus aux dérèglements politiques. Son présidentialisme, taillé pour les grands hommes, n’est pas adapté aux profils désincarnés d’une élite clonée ; son parlementarisme se montre improductif : il met en scène des acteurs médiocrement soucieux de leurs seuls intérêts. L’habileté prêtée à Sébastien Lecornu dans son maintien à Matignon tient à la crainte des députés de retourner aux urnes et d’y entendre le verdict des exaspérés. Le premier ministre a hissé le compromis en vertu à l’Assemblée. Cependant, ce jeu politicien est un leurre. L’assemblage hétéroclite ne tient qu’à un fil. La rupture est l’unique préalable pour que tout redémarre.
Le multiculturalisme dans l’impasse
La relégation du peuple indésirable, imposée depuis des décennies par une oligarchie stérile et arrogante, n’est plus tenable. Comment donner tort à Donald Trump ? Le 5 décembre, il a fustigé une Union européenne faible et bavarde. Il a aussi mis en garde contre l’ « effacement civilisationnel » du Vieux continent submergé par l’immigration extra-européenne. En fait, le président américain met le doigt, après d’autres, sur la lâcheté d’une classe politique convertie au dogme du déracinement. Or l’aspiration des nationaux à retrouver leurs frontières et leur souveraineté est un besoin existentiel qui se généralise. Devant l’incurie des dirigeants, les citoyens sont appelés à redevenir la nouvelle force démocratique. Eux seuls sont capables, pourvu d’être consultés, d’en finir avec les propagandes mensongères des sociétés multiculturelles.
La radicalité s’est installée dans les esprits. Cyril Bennasar exprime bien, dans L’affranchi(1), la colère de ceux qui étouffent jusqu’à la déraison sous les interdits moralistes des médias labellisée. Le grand remplacement, qui vaut à Renaud Camus d’être calomnié par la presse panurgique, est devenu un constat d’autant plus banal qu’il est revendiqué par Jean-Luc Mélenchon. Richard Millet, qui avait scandalisé la pensée mondaine en évoquant, en 2012, sa solitude de Blanc à la station Chatelet-Les Halles à six heures du soir, est dépassé par les témoignages similaires qui ne craignent plus les guillotineurs. Des crèches s’installent dans des mairies comme autant de bras d’honneur à la gauche-halal. Les catholiques ne tendent plus forcément l’autre joue. Même la nation est réhabilitée quand Emmanuel Macron découvre sur le tard, dans sa relance d’un service militaire volontaire, les valeurs du nationalisme défensif.
Trop tard
Mais, pour lui et sa cour, il est trop tard. Le président est le premier des indésirables. Son combat absurde contre les populistes l’a coupé du peuple. Comment espérer regagner la confiance des Français en les insultant (2) ? Même dans son choix de s’identifier à Volodymyr Zelinsky et à sa vaillante résistance à Vladimir Poutine, Macron a oublié de demander l’avis des Ukrainiens. Ce sont les Etats-Unis qui ont suggéré d’en appeler à l’élection, Zelinsky n’ayant plus de mandat depuis mai 2024. Faudrait-il, là encore, craindre l’expression de la démocratie ?
Très bonne année à tous !
(Cette chronique est à lire dans Causeur de janvier, en vente mercredi prochain)
(1) Préface de Renaud Camus, Editions Périphérique
(2) « Nous tenons », a déclaré d’emblée Emmanuel Macron, hier soir, lors de ses voeux pour 2026. « Je serai jusqu’à la dernière seconde au travail ». En juillet 2018, à propos de l’affaire Benalla, il avait lancé pareillement : « Qu’ils viennent me chercher ! ». Ces défis répétés d’un homme esseulé risquent d’alimenter un peu plus la colère française.
Profession ? Député « tribal » ! Chez les lfistes, la dérive communautariste s’aggrave. Les dérapages se multiplient à la base, tandis que les élites insoumises appellent à privilégier les candidats «racisés» aux élections. À Noël, la chaîne YouTube La Librairie africaine a retiré en catastrophe une émission avec le député Carlos Martens Bilongo, enregistrée le 23 décembre, dans laquelle il tenait des propos misogynes à l’encontre de Rachida Dati et dénonçait la pauvreté intellectuelle ainsi que le racisme supposé des gens du Nord. Pendant que se tenaient ces débats intellectuels de haute volée, la « taxe Nahel » se mettait en place dans une relative indifférence de la France réelle.
Ces derniers jours, plusieurs députés de la République ont tenu publiquement des propos qui, mis bout à bout, dessinent une rupture idéologique majeure — et désormais assumée.
Éric Coquerel a expliqué que la représentation politique devait correspondre à la couleur de peau des habitants des territoires concernés, entérinant l’idée que l’origine ethno-raciale constitue un critère de légitimité politique.
Sébastien Delogu a revendiqué une représentation fondée sur l’appartenance identitaire, les « racisés », plutôt que sur l’adhésion à un projet civique commun.
Aly Diouara est allé plus loin encore. Il a défini explicitement les « gens de chez nous » comme étant exclusivement « noirs et arabes » et a expliqué qu’il n’avait vocation à défendre que ces derniers. Il a donc assumé une préférence politique fondée sur l’origine, excluant de fait d’autres citoyens du champ de sa représentation légitime. Il ne s’agit plus ici de sociologie, mais d’une approche racialiste, où la loyauté politique est indexée à l’appartenance — une forme de suprémacisme, au sens strict : la hiérarchisation des groupes humains en fonction de leur origine.
Dans le même registre, Carlos Martens Bilongo a tenu un discours valorisant explicitement le nombre, la fécondité, l’endurance et la supériorité démographique des populations qualifiées de « racisées[1] ». La légitimité politique n’y repose plus sur le droit ni sur le citoyen abstrait, mais sur la dynamique biologique et démographique. Le peuple devient une force, la démocratie la traduction d’un rapport de force.
Carlos Martens Bilongo a aussi insisté sur la pauvreté intellectuelle des gens du Nord, expliquant leur racisme ! Un amalgame assumé puisque visant les « Chtis ».
Ces propos ne sont ni ambigus ni sortis de leur contexte. Ils sont écrits, filmés, revendiqués. Pris isolément, ils pourraient être relativisés. Pris ensemble, ils forment un système.
À cela s’ajoutent des formulations venues du champ militant et syndical. En 2017, une responsable étudiante de l’UNEF a pu appeler publiquement à la mort des « Blancs », qualifiés de « sous-race », sans que cela ne provoque l’effondrement immédiat du cadre moral censé rendre de tels propos impensables. Ce qui frappe n’est pas seulement la violence des mots, mais l’absence de rupture nette avec les catégories idéologiques qui les rendent possibles.
Enfin, dans le registre théorique, il y a quelques années, Houria Bouteldja a affirmé qu’il fallait « éradiquer la blanchité », présentée comme une construction morale à dissoudre. Peu importe ici le vernis conceptuel : le principe posé est celui de l’illégitimité d’un groupe humain désigné, non pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est censé incarner.
Nous ne sommes plus dans la critique de l’universalisme républicain. Nous sommes dans son remplacement assumé par une lecture ethnico-raciale du politique.
Et ce basculement n’est pas né d’hier.
E. CoquerelS. DeloguC. Martens BilongoA. Diouara
Bien avant les discours : le réel à hauteur d’enfant
Bien avant les déclarations de députés lfistes et les controverses médiatiques, ces logiques existaient déjà — à bas bruit, dans les quartiers, à hauteur d’enfant.
À la fin des années 1980, dans mon quartier, à la Cité-Neuve de Lens, on jouait déjà des matchs de football identitaires. Des France–Maroc. Ce n’étaient ni des blagues ni des provocations politiques. C’était spontané, évident, assumé. Les jeunes Marocains ne voulaient plus se mélanger avec ceux qu’ils désignaient déjà comme « les Français ».
Le terrain de foot devenait un espace de séparation. Le jeu collectif se transformait en affrontement symbolique. Chacun son camp, chacun son drapeau imaginaire, chacun son récit. La France n’était plus le cadre implicite du jeu. Elle devenait une équipe parmi d’autres. Un camp adverse.
À l’époque, dire que ces scènes annonçaient quelque chose de plus profond aurait été jugé excessif. Pourtant, tout était déjà là : la séparation, la nomination de l’autre, la politisation précoce de l’identité.
Quand le récit remplace la loi
Une autre scène, à la même époque, dit peut-être encore plus clairement ce qui était déjà à l’œuvre.
Un jour, dans les jardins des corons, j’ai surpris des jeunes en train de voler des survêtements de marque. Pas dans un centre commercial anonyme, mais dans ces jardins ouvriers hérités du monde minier, symboles d’une France populaire, laborieuse, enracinée.
Je les ai interpellés, presque naïvement. Je leur ai demandé pourquoi ils faisaient cela.
La réponse m’a sidéré par sa tranquillité.
Ils m’ont expliqué qu’ils se vengeaient de la colonisation. Qu’ils se « remboursaient » de la colonisation. Voler un Français n’était pas grave, puisque c’était, selon eux, une forme de justice historique. Une compensation. Un dû.
Ce qui frappait, ce n’était pas la délinquance — elle a toujours existé. C’était la justification idéologique. La loi commune était remplacée par un récit. La responsabilité individuelle par une dette collective. Le vol devenait moralement acceptable dès lors que la victime appartenait au camp désigné comme coupable par l’Histoire.
Quand la démographie devient une arme morale
Au début des années 1990, une autre scène a achevé de me faire comprendre ce qui se jouait.
Un enfant d’origine algérienne avait frappé une petite fille. Les parents de celle-ci sont allés voir les parents du garçon, pensant obtenir des excuses ou une sanction. Le père a refusé toute punition et expliqué qu’il était hors de question que son fils s’excuse devant des « chiens de Français ».
Puis il a tenu un discours glaçant par sa clarté : un jour, disait-il, les Algériens seraient plus nombreux. Ils feraient plus d’enfants. Les Français « ramperaient » devant eux pour la colonisation et l’humiliation subie.
Cette scène m’a rappelé une phrase souvent attribuée à Houari Boumédiène, selon laquelle l’Europe serait un jour conquise par le ventre des femmes du Sud. Qu’elle soit parfaitement authentique ou non importe peu : elle circulait déjà, elle imprégnait les imaginaires.
La logique démographique comme revanche historique n’est pas nouvelle. Elle existait déjà, bien avant d’être formulée dans le débat public.
La revanche postcoloniale comme matrice mentale
Les discours militants apparus plus tard ne sont pas des inventions ex nihilo. Ils sont la reformulation politique d’un imaginaire ancien, largement diffus.
La revanche postcoloniale était au cœur de la propagande du FLN en Algérie. Elle a structuré durablement le rapport à la France. Elle ne s’est pas dissoute avec l’indépendance ; elle s’est transmise, parfois explicitement, parfois par imprégnation, dans les familles et les récits.
À cette obsession de la revanche s’ajoute souvent une obsession identitaire : l’idée que l’on pourrait vivre ici « comme au bled », tout en exerçant un pouvoir politique inspiré de modèles autoritaires, militaires, peu tolérants. Mais l’enjeu n’est pas la démocratie. L’enjeu central est ailleurs : l’humiliation symbolique de la France.
Quand les États légitiment le ressentiment
Cette logique n’est plus seulement militante ; elle est aujourd’hui institutionnalisée.
L’Algérie a adopté des positions officielles visant à criminaliser la colonisation française et à réclamer des réparations. La colonisation devient un capital symbolique renouvelable.
Le plus grave est que cette stratégie a trouvé, en France même, des alliés objectifs au sommet de l’État. Lorsque Emmanuel Macron affirme qu’il n’existe pas de culture française, il n’énonce pas une abstraction philosophique : il envoie un signal politique. Lorsqu’il qualifie la colonisation de crime contre l’humanité en Algérie, il valide un cadre narratif immédiatement exploité.
La France se retrouve sommée de se taire chez elle et de payer ailleurs.
Payer ailleurs… et payer ici
Mais elle est aussi sommée de payer ici.
Dans certains quartiers populaires, s’est installée une conviction dangereuse : transgresser serait excusable, sanctionner serait raciste. Faire respecter la loi deviendrait une violence.
Lorsque le coût des émeutes est collectivisé, lorsque les assurances — donc l’ensemble des assurés — prennent en charge les destructions, le message est clair: la responsabilité se dilue, la violence se socialise.
La boucle est bouclée. La culpabilité historique devient un argument politique. La transgression, une réparation. L’intégration a réussi. C’est l’assimilation qui a été abandonnée. Il faut ici renverser le diagnostic : l’intégration n’a pas échoué. Elle a réussi. Mais elle a intégré autre chose que la France. On a réduit l’intégration au social et à l’économie. On a renoncé à l’assimilation — c’est-à-dire à l’adhésion exigeante à une culture d’accueil assumée. On a dit : « Venez comme vous êtes. Vous êtes un enrichissement. »
Intégrer des différences sans leur demander de se dépasser produit mécaniquement du communautarisme. Ce n’est pas une trahison ; c’est une conséquence logique.
Conclusion — La fable, enfin prise au sérieux
La fable est connue. La grenouille veut se faire plus grosse que le bœuf. Elle se gonfle d’abstractions, de vertu, de bonnes intentions, jusqu’à oublier le réel.
Cette fable est profondément française. Elle dit notre tentation récurrente de confondre les lois avec la société, les décrets avec les hommes, les concepts avec la vie. Nous avons cru qu’énoncer l’universel suffisait à faire advenir le commun. Nous avons préféré l’idéologie au terrain, le verbe à la transmission, l’abstraction à la chair.
Ce sont les idéologues de la République universaliste qui ont enfanté ce qui vient. Ils peuvent se dire surpris, choqués, dépassés. Mais cette République ethnico-racialisée n’est ni un accident ni une trahison de leur projet. C’est leur bébé. Et pendant qu’ils continuent de parler dans le ciel des idées, le réel, lui, parle déjà. Il parle cru. Il parle sans détour. Il parle la langue qu’aucun décret ne corrige. La République ethnique ta mère la France !
[1]« La lutte contre le racisme passe par une prise du pouvoir. Moi je ne vais pas laisser ces racistes faire leur petite vie avec les milliardaires et insulter les gens à la télé. On va leur montrer qu’on est plus nombreux.Ils ont voulu se foutre de nous, nous on est plus intelligents, on est plus endurants et si on fait plus de gosses qu’eux et bien tant pis pour eux. »
Après avoir réalisé plusieurs courts et moyens métrages — L’Homme le plus fort (2014), Une vie de château (2019), Salomé sur sa slackline (2020), Le Dernier Débat (2020, coréalisé avec Émilie Rousset) et Voyage de documentation de Madame Anita Conti (2024) — Louise Hémon signe avec L’Engloutie (2025) son premier long métrage de fiction. Elle y confirme une œuvre singulière, habitée par les territoires, les corps et les silences.
Une fable montagnarde au tournant du siècle
Nous sommes en 1899. Par une nuit de tempête, Aimée, une jeune institutrice républicaine, arrive à dos de mulet dans un hameau enneigé aux confins des Hautes-Alpes. Malgré la méfiance d’habitants rudes et taiseux, elle se montre bien décidée à éclairer de ses lumières leurs croyances qu’elle juge obscures. Alors qu’elle se fond peu à peu dans la vie de la communauté, un vertige sensuel grandit en elle. Jusqu’au jour où une avalanche engloutit un premier montagnard…
La montagne, entre mémoire et mystère
Inspirée par les récits de son arrière-grand-tante et de son grand-père, Louise Hémon cherche à filmer la montagne, lieu vaste et naturel encore peu représenté dans le cinéma français contemporain, bien qu’il recèle un réservoir inépuisable de récits. Elle filme avec une grande sensualité un territoire et ses habitants, joue avec les contes et croyances anciennes issus du roman national, mêlés à une histoire intime de vertige, d’incertitude et d’insaisissable mystère.
Une expérience sensorielle et envoûtante
L’Engloutie est un film d’atmosphère, profondément sensoriel, qui enveloppe le spectateur dans un monde à la fois âpre et magnétique. La mise en scène épouse les paysages, les visages et le rythme lent de la vie locale, installant un climat où le réel glisse doucement vers l’étrange. Le mystère, omniprésent, constitue l’une des grandes forces du film : il fascine, trouble et ouvre des espaces de projection. Cette part d’énigme confère à l’ensemble une dimension ensorcelante.
La musique, entre émotion et excès
La musique d’Émile Sornin accompagne avec beaucoup de justesse cette immersion. Magnifique et sensible, souvent inspirée, elle participe pleinement à la texture émotionnelle du film. On peut toutefois regretter qu’elle soit parfois trop présente, soulignant certaines scènes là où le silence ou le simple souffle du paysage auraient pu suffire. Cette abondance musicale n’enlève rien à la qualité de la composition, mais tend ponctuellement à orienter le regard et l’émotion.
Des interprètes d’une rare justesse
Les acteurs constituent l’un des grands points forts de L’Engloutie. Tous sont remarquables, qu’ils soient professionnels ou habitants du cru, là même où le film a été tourné. Cette alliance entre comédiens confirmés et acteurs non professionnels confère au film une vérité rare, une justesse de ton et de présence qui ancre profondément la fiction dans le réel. Les visages, les gestes et les voix portent le film avec une sincérité précieuse, sans jamais tricher.
Une œuvre singulière et durable
Œuvre exigeante et habitée, L’Engloutie s’impose comme un film à part, qui ose le trouble, le temps long et la porosité entre documentaire et fiction. Ce film envoûtant confirme le regard singulier de Louise Hémon et laisse une empreinte durable, à la fois sensorielle et mentale.
1h34
Avec : Galatea Bellugi, Mathieu Lucci, Samuel Kircher, Oscar Pons, Sharif Andoura…
« La première règle du Fight Club est : il est interdit de parler du Fight Club. La deuxième règle du Fight Club est : il est interdit de parler du Fight Club » !
C’est ce que répète comme un mantra le personnage de Tyler Durden dans le roman Fight Club de Chuck Palahniuk, publié en 1996 et adapté au cinéma par David Fincher en 1999.
La règle était pourtant très simple, mais voilà que le journal L’Équipe ne l’a pas du tout respectée avec un reportage sur un « Fight Club » existant dans la vraie vie, en France, et comme on en trouverait un peu partout ailleurs en Europe1.
On y apprend que des inconnus se retrouvent dans des villas abandonnées ou dans des hangars désaffectés pour se battre à mains nues, presque sans aucune limite.
Les organisateurs ne respectent pas eux-mêmes les première et deuxième règles cardinales du « Fight Club » en diffusant les vidéos des combats sur les réseaux sociaux, tirant profit d’une violence sans retenue pour des yeux voyeurs et anonymes derrière leurs écrans. Ils ont une attitude cynique et méprisable de Barnums des temps modernes.
L’affaire Jean Pormanove encore dans les esprits
On pense forcément au drame de la mort en direct l’été dernier sur Internet de Raphaël Graven, dit Jean Pormanove, décédé dans son sommeil alors qu’il était filmé, suite à une nouvelle séance d’humiliation et de torture dont il était la victime récurrente, mais a priori consentante dans sa recherche folle de célébrité et d’argent…
Ces organisateurs d’un « Fight Club » réel participent ainsi à la marchandisation numérique généralisée de la violence et de la misère.
Cependant, ceux qui y combattent et que L’Équipe a rencontrés semblent être les seuls à respecter l’esprit originel du « Fight Club » imaginé par l’écrivain Chuck Palahniuk.
Dans le roman, comme dans le film ensuite, il s’agit d’hommes ordinaires voire d’une grande banalité, qui se retrouvent clandestinement – et normalement anonymement – pour se battre sauvagement.
On retrouve dans les profils sociaux des combattants rencontrés par les journalistes un aspect faussement bigarré et antinomique (par exemple un homme portant des tatouages nazis face à un jeune issu de l’immigration), alors qu’ils se révèlent être tous issus d’une même classe sociale modeste de la France d’en bas, variante du lumpenprolétariat du roman.
Ils ne sont pas rémunérés, et y en sont même de leurs poches pour venir se battre. Ils font du covoiturage et limitent les frais au maximum pour leurs déplacements. Puis, comme dans l’œuvre de Chuck Palahniuk, ils finissent par se féliciter pour le combat mené, se retrouvent dans un bar ou une sandwicherie du coin, et deviennent même amis…
Autodestruction
Il y a cette volonté clairement exprimée par les participants du vrai « Fight Club » de venir, comme dans le roman, autant faire mal que se faire mal. La dimension d’autodestruction psychothérapique dépasse la fiction.
« — Je veux que tu me rendes un service. Je veux que tu me frappes aussi fort que tu peux.
Je ne voulais pas, mais Tyler m’a tout expliqué, en détail, mourir sans la moindre cicatrice, en avoir assez de ne regarder combattre que des professionnels, vouloir en savoir plus sur soi-même.
Il a parlé d’autodestruction.
À l’époque, ma vie me donnait l’impression d’être trop complète, et peut-être qu’il nous faut tout démolir pour faire quelque chose de mieux de nous-mêmes. »
Une colère qui respecte à la lettre ce qu’était le « Fight Club » du roman et dans le film, avant d’être durablement très mal interprété.
Réduite à une œuvre machiste voire fasciste, Fight Club est en fait une satire sociale de l’époque avec une critique évidente de la société de consommation, mais également de la déconstruction masculine, qui n’a pas pris une ride…
Malheureusement, certains adorateurs de l’œuvre en font encore aujourd’hui la pire des promotions en y voyant une sorte de « guide » masculiniste, servant sur un plateau la détestation de l’œuvre par le wokisme ambiant.
Que trente ans après la sortie du roman, des hommes veuillent participer à un « Fight Club » réel ne va pas aider à bien requalifier le propos précurseur du livre et du film.
Cependant, il faut bien admettre que sans cautionner une seule seconde l’attitude dangereuse voire suicidaire de ces combats clandestins, et encore moins l’utilisation mercantile qui en est faite par certains profiteurs sur Internet, ce vrai « Fight Club » confirme qu’une colère bestiale existe toujours à notre époque dans l’homme, qui heureusement l’exprime le plus souvent de manière symbolique, mais qui parfois saute le pas dans une concrétisation extrême et aberrante, oubliant la leçon d’Albert Camus : « Un homme, ça s’empêche ».
Il y a déjà trente ans, Chuck Palahniuk avait ainsi su viser juste et durablement sur une frustration contemporaine proche du nihilisme destructeur et autodestructeur.
« Ce que dit Tyler, comme quoi nous sommes la merde et les esclaves de l’histoire, c’est exactement ce que je ressentais. Je voulais détruire tout ce que je n’aurais jamais de beau ».
Mardi dernier, la France a décidé de reporter à 2030 l’interdiction des gobelets en plastique. Notre pays ne protège ni l’environnement, ni son industrie : il produit simplement du droit instable, de la défiance et du renoncement, dénonce cette tribune.
La France est en train de devenir un cas d’école.
Non pas de transition écologique réussie, mais de désordre législatif organisé, nourri d’effets d’annonce, de renoncements plus ou moins en catimini et d’une hypocrisie devenue structurelle.
Le report à 2030 de l’interdiction des gobelets jetables contenant du plastique, prévue initialement au 01er janvier 2026, n’est que le dernier épisode d’une série de reculs que le gouvernement se garde bien de relier entre eux. Pourtant, le fil est évident : la loi AGEC de 2020 ou la loi « Climat et résilience » de 2021 ont été écrites sous pression idéologique, sans boussole juridique européenne, sans analyse industrielle sérieuse, et elles se délitent morceau par morceau.
Avant les gobelets, c’étaient certains emballages styréniques qui échappaient à la disparition. Le pot de yaourt en polystyrène aurait ainsi pu être concerné.
L’interdiction prévue au 1er janvier a tout simplement été abrogée par l’article 37 de la loi du 30 avril 2025 portant diverses dispositions d’adaptation au droit de l’Union européenne. Traduction politique : ce qui avait été voté avec fracas est devenu juridiquement intenable. On supprime donc l’interdiction, discrètement, au détour d’un texte technique, sans jamais reconnaître l’erreur initiale.
Et la suite est déjà écrite.
Un projet de loi actuellement en discussion prévoit d’abroger une autre disposition emblématique de la loi AGEC : l’interdiction des emballages plastiques pour les fruits et légumes, inscrite à l’article L.541-15-10 du code de l’environnement. Là encore, la raison est simple et implacable : incompatibilité avec le droit européen, impossibilité technique, et insécurité juridique manifeste.
Ces reculs successifs ne sont pas des ajustements marginaux. Ils révèlent une réalité que beaucoup refusaient d’admettre : une partie significative des dispositions antiplastiques de la loi AGEC n’est pas applicable, soit parce qu’elle contrevient au marché unique, soit parce qu’elle repose sur des alternatives inexistantes à grande échelle.
Le plus inquiétant n’est pas le recul en soi. En politique publique, corriger une erreur peut être une preuve de lucidité. Ce qui est préoccupant, c’est l’amateurisme initial, et surtout le refus obstiné d’en tirer les conséquences. Car pendant que le gouvernement détricote en silence, certains industriels mal informés, eux, ont marché tête baissée vers une impasse : réorientation des lignes de production, modification des chaînes logistiques, parfois au prix de millions d’euros, sur la base de trajectoires législatives que l’État savait fragiles. L’instabilité est devenue la norme, et l’incertitude réglementaire un risque industriel à part entière.
Le sommet de l’hypocrisie reste pourtant intact : l’objectif affiché de suppression des emballages plastiques à usage unique à l’horizon 2040 qui figure encore dans la loi. Tout le monde sait que cela n’arrivera pas. Le gouvernement le sait. Des ONG le savent. Des juristes le savent. Les institutions européennes le savent. Mais cet horizon fictif continue d’empoisonner le débat, d’obérer la visibilité des industriels, et de justifier des politiques publiques incohérentes. Maintenir un objectif irréalisable n’est pas de l’ambition : c’est de la démagogie réglementaire.
Il est temps de sortir de cette comédie. Soit la France assume une politique industrielle compatible avec le droit européen, fondée sur la circularité réelle, le recyclage, et l’innovation. Soit elle continue à voter des interdictions symboliques destinées à être abrogées quelques années plus tard, au détriment de sa crédibilité et de son tissu productif. À force de céder à l’écologie punitive sans base technique ni juridique, la France ne protège ni l’environnement, ni son industrie. Elle produit simplement du droit instable, de la défiance et du renoncement.
Le plastique n’a pas besoin d’idéologie. Il a besoin de règles claires, applicables et européennes. Tout le reste n’est que théâtre législatif.
Alain de Benoist, intellectuel prolifique, chef de file de la Nouvelle Droite, connu pour son travail métapolitique, sa critique de l’universalisme ou du libéralisme, est un de nos penseurs les plus importants mais les plus méconnus de notre temps…
Peu avant l’été 2025, il s’est produit un événement aussi discret que primordial dans l’histoire de la pensée : Alain de Benoist, chef de file intellectuel de la Nouvelle Droite depuis un demi-siècle, auteur de plus de cent ouvrages et de milliers d’articles, traduit dans une trentaine de langues, mais maintenu en France sous l’étouffoir médiatique et réduit pour cela à publier chez des éditeurs « secondaires » ou « maison », l’a enfin été par un acteur de premier plan, Fayard, dont il convient ici de saluer le courage.
Cartes sur table
Outre que sa détention intellectuelle depuis l’origine juge notre époque, ce surgissement soudain dans la grande édition s’est naturellement accompagné des habituels injures et horions de l’intelligentsia de gauche certes moribonde mais à la nocence intacte.
Rage d’autant plus vive que le livre, consacré à Jean-Jacques Rousseau, offre une lecture à bien des égards positive de son œuvre, contredisant ainsi sur de nombreux points fondamentaux celle des auteurs contrerévolutionnaires « de droite » depuis la Révolution, et que l’ouvrage fait lui-même l’objet d’une contre-préface de Michel Onfray, ex idole de la pensée de gauche descendue depuis longtemps de son piédestal, notamment pour avoir dit en forme de sacrilège qu’il préférait le cas échéant « avoir raison avec Alain de Benoist plutôt que tort avec Bernard-Henri Lévy ».
Bref, de quoi brouiller les cartes pour les manipulateurs d’étiquettes du prêt-à-penser.
Cette consécration, qui le laissera sans doute totalement indifférent tant sa vraie reconnaissance a depuis longtemps pris d’autres chemins moins formels, n’en revêt pas moins une importance essentielle pour ceux qui connaissent son œuvre comme pour ceux qui l’ignorent.
Pour les premiers, en termes de signification intrinsèque, parce qu’il est manifeste qu’un mur vient de tomber, élargissant les brèches ouvertes depuis une vingtaine d’années dans la doxa intellectuelle, même si ses tenanciers restent encore majoritaires dans le paysage médiatique. Pour les seconds, en termes d’effets dynamiques, parce qu’elle constitue une puissante incitation à découvrir une œuvre monumentale dont les axes de pensée sont à l’origine de la plupart des aspects de la nouvelle révolution conservatrice, fût-elle à ses propres yeux largement imparfaite, qui infusent depuis le début de ce siècle dans l’ensemble de la société. C’est à ceux-ci que s’adressent les considérations qui suivent :
Né politiquement dans les ruines encore fumantes de combats coloniaux perdus et marqués pour leurs acteurs de droite par un faible contenu idéologique et un effacement historique de leurs valeurs au demeurant de plus en plus floues, Alain de Benoist a conçu au début des années 1970 le projet colossal d’identifier dans la civilisation européenne sur les plans ethno-culturel, historique, religieux, économique et scientifique tout ce qui en faisait la spécificité irréductible. Et partant, de redéfinir les valeurs fondamentales en découlant avant de les passer au filtre des exigences inédites de la vie et du monde contemporain.
Gramscisme de droite
Très vite, celui-ci a compris que ce travail précédant le combat corrélatif sur lequel il avait vocation à déboucher devait se situer sur le plan des idées, ou pour le dire plus philosophiquement, métapolitique, afin de pouvoir ensuite infuser efficacement dans le politique : et ce fut l’invention du concept de « gramscisme de droite », par référence à l’approche identique adoptée au début du XXe siècle par le philosophe marxiste italien Antonio Gramsci.
C’est à l’intérieur de ce cadre qu’Alain de Benoist devait successivement désosser entièrement les pensées « de gauche », ou pour le dire plus exactement égalitaristes, puis « de droite », en débusquant méthodiquement leurs origines religieuses, intellectuelles et morales et, sur la base d’une analyse implacable de leur logique interne plus encore que de leurs intentions, en mettant en lumière leurs affinités ou leurs contradictions, et en les nettoyant de leur mauvaise graisse pour n’en conserver que les aspects vitaux de nature à nourrir l’éclosion de valeurs profondément régénérées, au sens littéral.
Méthodologiquement, il n’est pas un concept, un principe politique ou culturel constitutif de nos identités collectives qui n’ait été saisi, pesé, poli, passé au crible d’une dialectique impeccable et au bain corrosif des idées reçues ou prima facie opposées avant d’être définitivement trié pour être rejeté, conservé ou retaillé : Histoire, Nation, Culture, Droit, Race, Europe, Égalité, Inconscient, Individualisme, Multiculturalisme, Religion, Science, Raison, Décadence, Travail, Capitalisme. Au terme de ce travail, Alain de Benoist devait successivement rejeter l’universalisme sous toutes ses formes, l’égalitarisme laïc ou religieux, le bourgeoigisme libéral en tant que pathologie de l’individualisme, le concept d’Occident comme modèle civilisationnel, l’américanisme culturel, et déraciner la souche chrétienne comme racine prédominante de l’Europe.
Et ce, avant de suggérer des pistes de reconstruction d’un socle de valeurs susceptibles d’incarner dans le monde qui vient les qualités essentielles du génie européen tel qu’ainsi essentialisé :
Principes d’une pensée aristocratique et populaire à la fois, culte du sacré, substitution d’une morale de l’honneur à celle du péché comme à celle de l’utilité, néo-féodalisme social, fraternité communautaire des classes, Empire européen ancré dans les régions, amitié pour les attitudes païennes devant la vie et par-dessus tout, passion de la diversité des peuples et des cultures et refus absolu de la réduction de l’Autre au Même.
L’on comprendra aisément que cette pensée ait été d’emblée, et de plus en plus au fil de son enrichissement, radicalement irréductible à toute doctrine en « isme », contrairement à ce que les kapos de la disqualification ont partout proclamé pour tenter de l’emprisonner depuis un demi-siècle.
L’on comprendra moins facilement cet enfermement si on considère que ceux-ci, majoritairement situés « à gauche » ont paradoxalement refusé de considérer les affluents « de gauche » du long fleuve intranquille qu’est la pensée d’Alain de Benoist. Comme d’ailleurs la présence en aussi grand nombre d’intellectuels « de gauche » que « de droite » dans les revues qu’il a lui-même créées ou auxquelles il a apporté sa contribution.
En réalité , si l’on devait chercher une comparaison idoine dans l’histoire des idées, l’école de pensée que son œuvre rappelle est celle des écrivains français non conformistes des années 1930 (Robert Aron, Robert Brasillach, Denis de Rougemont, Emmanuel Mounier, Thierry Maulnier) ou de leurs homologues de la Révolution conservatrice allemande (Ernst Junger, Oswald Spengler, Arthur Moeller Van der Bruck, Carl Schmitt) à ceci près qu’aucun d’eux n’en a laissé d’œuvre aussi complète et foisonnante.
Un nouveau Maurras ?
Certains l’ont comparé à Maurras et ceux qui le prétendaient raciste l’avaient d’ailleurs baptisé « Maurras supérieur ». Délicat rapprochement pour une triple raison : là où le Maître de Martigues régna intellectuellement, publiquement et en majesté sur la pensée d’avant-guerre, Alain de Benoist n’a la plupart du temps bénéficié, du moins en France, que d’une influence de type quasi « samizdat », même si ses écrits ont fini par susciter une floraison de concepts et de talents frais et brillants dans les nouvelles générations.
Par ailleurs, là où Maurras proposait avec brio mais de façon monolithique un système politique « clefs en mains » à travers une « monarchie de laboratoire », Benoist ouvre des pistes intellectuelles, parfois incongrues, infiniment plus vastes et étayées par un éclectisme supérieur, pour proposer un socle de valeurs aussi modernes qu’enracinées. Intellectuellement, l’un était un maître à penser, l’autre est un maître à respirer. En outre, là où le Maurras du Cercle Proudhon, riche des apports de droite contrerévolutionnaire et de gauche syndicaliste révolutionnaire, a progressivement laissé la place à un conservatisme bourgeois, Benoist conserve une pensée irriguée par la pluralité de ses sources idéologiques.
Enfin, et cela signe l’appartenance à des univers mentaux sensiblement différents : l’un pensait en Français, l’autre pense en Européen.
Quoiqu’il en soit, lire Alain de Benoist apparaît aujourd’hui comme un impératif d’hygiène intellectuelle : l’on se sent ensuite mieux apte à déchiffrer le monde et la vie tels qu’ils vont.
Certes, on pourra le lire parfois avec agacement, tant d’un livre à l’autre, ce virtuose de l’écriture classique peut céder à la tentation d’une écriture jargonnante (sans doute due à ses affinités avec la philosophie allemande du XXe siècle) dont il n’a pas toujours saisi qu’elle ne renforçait en rien sa crédibilité intellectuelle.
Et sur le fond, sa vision héraclitéenne des concepts étudiés, comme son extrême souci des nuances (par probité intellectuelle), auront débouché au fil du temps sur des apories difficilement compréhensibles (en particulier sur le nominalisme ou le multiculturalisme).
Identiquement, sa critique récurrente du système de valeurs chrétien dans lequel il a diagnostiqué, dans la lignée de Nietzsche, une source profonde de l’égalitarisme et de l’universalisme modernes, a fortement occulté l’apport primordial au fonds civilisationnel européen pendant une quinzaine de siècles de la synthèse pagano-chrétienne constituée par le catholicisme.
Enfin, ceux qui seront tentés d’explorer la traduction politique qu’il a en certaines occasions donnée à ses idées, à travers ses choix électoraux ou ses complicités intellectuelles, au demeurant sans retour, avec des politiques de gauche, relèveront qu’elle aura parfois terni sa lucidité sans rien ajouter à sa gloire. Mais quel grand penseur échappe à ce genre de griefs ? Et quelle critique de ce type est de nature à amincir l’épaisseur de sa pensée et son importance pour comprendre les deux siècles sur lesquels il aura passé le scalpel d’une intelligence et d’une lucidité supérieures ?
Notre collaborateur et ami François Kasbi signe avec Mes chéries une déclaration d’amour aux femmes écrivains et à la littérature. Un ouvrage passionné et érudit qui donne forcément envie de lire.
François Kasbi est un être à part. Un être rare qui ne vit que pour et par les livres. Ses amours ne pouvaient donc qu’être littéraires. Il les a réunies dans un recueil intitulé Mes chéries, lequel n’en compte pas moins de 95. Kasbi n’est pas monogame. Il aime les femmes. Toutes les femmes. Surtout si elles sont écrivains. Écrivains et non écrivaines. Il tient au masculin tout comme Gabrielle Wittkop avant lui. En 2018 il publiait un extraordinaire Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés qui réunissait 600 écrivains, hommes et femmes confondus. Il récidive avec ce livre exclusivement consacré à la gent féminine. « Mes chéries figure une bibliothèque de femmes écrivainsqui, toutes – certaines plus proches que d’autres – me parlent et me concernent (ou m’ont parlé et concerné, cela arrive aussi – mais je ne suis pas un ingrat et je me souviens du rôle qu’elles ont joué, un moment dans ma vie, ou beaucoup plus).» La frontière entre la littérature et la vie est poreuse chez cet auteur et critique littéraire. Il ne s’en cache pas. C’était même le thème de son premier roman Bien sûr que si ! dans lequel le personnage principal se séparait de la femme de ses rêves pour lui consacrer un livre. Quid de ces nouvelles amoureuses ? Certaines ont pignon sur rue, d’autres sont de célèbres inconnues, certaines ont à leur actif une œuvre, d’autres un seul et unique roman, certaines ont écrit des comédies romantiques, d’autres des livres métaphysiques. Leur point commun ? Avoir touché le cœur de l’auteur. « J’ai consacré à toutes les femmes écrivains présentes dans ce livre du temps, confesse-t-il. Pour les lire. Et du temps, encore : pour (tenter de) les comprendre – et le dire, l’écrire», avant d’ajouter «cela ressemble à de l’amour ? C’est de l’amour.» Clarice Lispector ouvre le bal. « Elle est la plus européenne des grands noms de la littérature brésilienne. Et pour cause : juive, elle fuit avec sa famille, en 1926, les pogroms en Ukraine. » Clarice Lispectorest « un climat » écrit Kasbi qui souligne à propos de La Découverte du monde : « La banalité chez les grands écrivains est éloquente : c’est le regard, non la chose vue, qui chez eux importe. C’est aussi à cela qu’on les distingue. » Autre femme de lettres chère à son cœur : Virginia Woolf et son célèbre Journal d’un écrivain. « C’est un Journal – et c’est un écrivain. Un grand écrivain », rappelle-t-il sans oublier de préciser ce qu’on oublie trop souvent, lorsqu’on parle de l’auteur de Mrs Dalloway, à savoir qu’elle était drôle, très drôle, mais aussi boulimique de travail. Plus près de nous, Nathalie Azoulai « dure comme un roc, minérale, laser. Très étrange ». Il y a aussi Alice Ferney, Elsa Morante, Sylvia Plath et les autres. Kasbi a tout lu ou presque, mais l’érudition chez lui n’est jamais pesante. Elle est joyeuse, légère, gourmande, malicieuse. Et son livre ne donne qu’une envie : se précipiter dans la première librairie pour découvrir ou redécouvrir ces femmes dont il a su si bien saisir la singularité.
Mes chéries. 95 femmes écrivains, François Kasbi, Éditions de Paris, 2025. 216 pages
TV Magazine a dévoilé sa liste annuelle des 50 personnalités télé préférées des Français. Le classement 2025 connait de grands chamboulements et notamment deux chutes vertigineuses.
Autant vous l’avouer, je ne m’intéresse pas particulièrement au palmarès annuel des animateurs et présentateurs de nos chaînes de télévision. Mais là, je n’ai pas pu résister lorsque me sont arrivées aux oreilles quelques pépites du classement de cette année. Pour tout dire, j’en ai été rempli d’aise, j’en ai éprouvé une joie que, d’ailleurs, je consens qualifier de mauvaise. Oui, j’avoue…
Figurez-vous que Nagui et Yann Barthès dégringolent grave, pour s’exprimer comme on le fait si volontiers sur leurs plateaux. Recul de vingt-quatre places pour Nagui et de dix-sept pour Yann Barthès. Plus vertigineux encore qu’une descente tout schuss sur les pentes d’une piste noire de Gstaad, Saint-Moritz, où peut-être l’un ou l’autre s’éclate ces jours-ci.
Comment ne pas voir dans cette claque infligée par le public – leur public – une preuve supplémentaire – si besoin en était – que nous n’en pouvons plus de subir ces donneurs de leçons, ces arrogants prétentieux, ces bouffons cathodiques qui, petit sourire en coin et air supérieur de rigueur, ne perdent jamais une occasion de nous abreuver de ces platitudes gauchistes et wokisantes qui font assurément merveille dans les agapes et soirées bobo-germanopratines dont ils ne sont très probablement que les idiots utiles, les saltimbanques juste dispensés de passer par l’escalier de service. Ainsi, les Français n’ont plus que faire de ces censeurs en carton-pâte.
Il paraît cependant que, à ce jeu, l’omniprésent Nagui se ferait un pognon de dingue. Il serait le fantoche de loin le mieux payé de ce cirque, cumulant les prébendes de présentateur-animateur et de producteur.
Sur ce point, la commission ad hoc de l’Assemblée nationale devrait nous éclairer à la reprise de ses travaux, la semaine prochaine. Le temps de permettre à Mme la présidente Ernotte de se mettre au parfum, car il semblerait bien qu’il faudrait qu’elle daigne enfin s’inquiéter de ces montants pour être en mesure de donner quelques réponses tant soit peu précises. C’est que, en temps ordinaire, elle ne se sent nullement tenue, n’est-ce pas, de s’abaisser à traiter de ces choses tellement vulgaires, tant il est vrai que lorsque c’est avec le pognon des autres – le nôtre – qu’on jongle, on n’est guère enclin à perdre son temps dans les colonnes de chiffres et les bilans comptables. C’est humain, nous dit-on.
Rendez-vous est donc pris. « N’oubliez pas les paroles » est une des émissions de l’impayable Nagui. Sa cheffe suprême, Mme Ernotte se voit conviée par la commission à une petite partie de « N’oubliez pas les chiffres. » Amusant, non ?