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Queue de poisson mortelle à Minneapolis


Queue de poisson mortelle à Minneapolis
Le 13 janvier, du gaz lacrymogène est utilisé contre les manifestants près de l’endroit où Renée Good a été mortellement abattue par un agent de l’ICE la semaine dernière, à Minneapolis © Adam Gray/AP/SIPA

Aux États-Unis, la bavure policière encore entourée de zones d’ombre et la mort de Renee Nicole Good, abattue par un agent de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), sont utilisées par une partie de l’opposition pour critiquer la politique de lutte contre l’immigration illégale menée par Donald Trump et les agents de l’ICE. Confiée au FBI, l’enquête sur les circonstances du drame soulève des questions quant à son impartialité.


Un homme cruel avec les animaux ne peut être un homme bon.
Gandhi

Dans l’histoire du monde, c’est encore l’absurde qui a le plus de martyrs.
Edmond et Jules de Goncourt


Plantons le décor.

L’État du Minnesota est une contrée emblématique de l’Amérique, bien connu pour son équipe de football, les Vikings, qui a eu pour gouverneur Jesse Ventura, ayant fait ses classes comme catcheur. Il a aussi a produit des hommes, ou plutôt des gens de lettres de marque. Signalons d’abord le prix Nobel de littérature Sinclair Lewis, peintre réaliste de la société et surtout de la mentalité américaine : à cet égard, son œuvre n’a pas pris beaucoup de rides : Main street (« Rue principale ») décrit la difficile adaptation d’une citadine originaire de la métropole de l’État à un milieu de péquenauds de petite ville; Elmer Gantry, un prêcheur corrompu dont la rhétorique religieuse est toujours vivante chez les « televangelists » et bien sûr It can’t happen here (« Ca ne peut pas arriver ici » en v.f.) roman uchronique (farfelu) relatant l’accès d’un vulgaire populiste à la présidence.

Par la suite, il y eut Laura Ingalls dont la série de livres pour enfants La petite maison sur la prairie fut par la suite immortalisée au petit écran par Michael Landon, un quasi-documentaire sur la société américaine pionnière du XIXe siècle, encore que dans les deux cas, la réalité était quelque peu édulcorée : l’autrice avait du se rabattre sur cette formule plus aseptisée car son premier livre autobiographique Pioneer girl (« Pionnière » en v.f.) avait été refusé par les éditeurs vu que sa vision de la ruralité était moins bucolique et sans doute un peu plus proche de celle de William Faulkner.

Le précédent George Floyd

Le Minnesota n’a donc jamais été un paradis perdu. Sa métropole encore moins.

En 2020 mourut George Floyd aux mains, ou plutôt au genou du policier Derek Chauvin, ce qui donna lieu à des troubles civils dans tout le pays.

Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu’une citoyenne américaine, Renee Nicole Good, au volant de sa voiture, se fait abattre de 3 balles en pleine figure par un agent de ICE.

(Note contextuelle : la tactique du président Trump semble consister en des rotations des forces fédérales dans différentes grandes villes, surtout démocrates : Los Angeles, Chicago, Portland…, et maintenant Minneapolis, alors que les pouvoirs locaux déclarent sans ambages ne pas en avoir besoin. Au contraire, notamment ICE, elles ne font qu’augmenter les tensions. D’ailleurs, bien avant les présidences de Trump, des experts dénonçaient la dangereuse « militarisation » croissante des forces de l’ordre, même locales, exacerbée par l’utilisation d’équipements militaires devenus désuets gracieusement offerts par les forces armées. Des cadeaux empoisonnés. Le maintien de l’ordre interne est une chose et la défense, rectification, maintenant il faut dire la « guerre » en est une autre.)

Il ne s’agit pas ici de juger la politique policière de Trump, mais d’essayer de comprendre ce seul incident. Dans ce genre de situation, dans un Etat de droit, en temps normal, les autorités concernées se bornent sobrement à déclarer qu’une enquête sera tenue et à promettre que l’on ira au fond ses choses. Cependant, à (très) chaud les positions se sont bien campées quasi-instantanément.

D’une part, la mairie de Minneapolis et l’État veulent constater un assassinat pur et simple, vu que Renee Nicole Good ne cherchait pas à blesser qui que ce soit ; et qu’elle aurait fait des signes de la main pour inviter d’autres automobilistes à circuler; l’agent Jonathan Ross, ce serait placé devant la voiture de manière dangereuse pour lui-même; si un agent lui a ensuite demandé de sortir de la voiture, elle a simplement essayé de s’en aller, peut-être prise de panique. Selon la femme de Renee Nicole Good, Becca, elles étaient en train de soutenir leurs voisins (par exemple avec des sifflets) quand les agents sont arrivés.

D’autre part, avant même d’avoir pris connaissance d’un minimum de faits, Kristi « Maybelline » Noem, secrétaire à la sécurité intérieure, a immédiatement qualifié la défunte de « terroriste domestique »; pour sa part, la secrétaire de presse de la Maison Blanche, Karoline Leavit la désigne comme une « insurrectionniste [sic] gauchiste »; enfin, le président Trump a parlé d’« agitatrice payée [sic]». Cela dit, les autorités fédérales signalent que les agents de l’ICE étaient en opération ciblée dans le quartier. Renee Nicole Good aurait bloqué ou entravé le passage des agents, puis utilisé son véhicule comme arme contre eux et l’agent Ross, se jugeant menacé, aurait alors ouvert le feu en légitime défense.  De prime abord, on a du mal à voir dans Renee et sa conjointe le profil de « terroristes » ayant pour modèle Timothy McVeigh, leurs éventuels sifflets les rapprochant plutôt de Roger Whittaker.

Mais quid des vidéos filmés par des passants et des agents? Il en ressort ce qui suit.

Renee Nicole Good est dans sa voiture au milieu de la rue avec son SUV, bloquant partiellement la rue, que contournent sans difficulté les autres véhicules; un agent ICE approche, demande à Renee de sortir et tente d’ouvrir la portière. On entend ensuite Renee Nicole Good dire calmement à Jonathan Ross quelque chose comme « C’est bon, mec, je ne t’en veux pas » avant de mettre le véhicule en marche et tourner le volant vers la droite; Ross sort son arme, et tire trois fois.

Le quartier était loin d’être à feu et à sang, l’enquête confiée au FBI

Bien entendu, ICE soulèvera l’argument classique, et justifié, portant que les vidéos ne racontent pas toute l’histoire. Que peut déjà conclure l’observateur profane, fût-ce à titre provisoire, sur la seule base de celles qui sont publiques ? Le rideau ne s’ouvre pas sur un quartier à feu et à sang. S’il y avait eu manifestation, éventuellement ponctuée de coups de sifflets, elle avait pris fin. A ce jour, les experts policiers semblent unanimes pour dire que Ross s’était lui-même placé en situation de possible péril en se positionnant (plus ou moins) devant la voiture, notamment en manipulant un smartphone, ce qui réduisait sa mobilité; par ailleurs, la conductrice, qui n’avait jamais eu de comportement agressif, en tentant de quitter les lieux, a visiblement actionné le volant vers la droite, afin d’éviter de heurter Ross.

A ce stade, on ne peut affirmer avec une certitude totale qu’il n’était pas sur le trajet de la voiture au moment du premier coup de feu. Mais il est plus difficile d’admettre qu’étaient justifiés les deux coups suivants car il semblait alors bien hors de portée du véhicule, qui circulait à vitesse réduite, en s’éloignant de lui.

Cela dit, il a été révélé que Ross avait été blessé lors d’un incident antérieur de refus d’obtempérer d’un chauffard. Fut-ce un cas de TSPT? A-t-il alors cédé à la panique? Dans ce cas, manquerait l’élément moral de l’infraction.

La parole reviendra aux experts.

Le problème est que c’est le FBI, paraît-il, qui mènera l’enquête. Seul. En excluant la collaboration des forces de l’ordre locales. Alors qu’elles ont une expérience nettement plus considérable en matière d’affaires de tirs d’agents. En outre, le vice-président Vance déclare, sans rire, que les agents de ICE jouissent d’une immunité absolue. Et comme l’exécutif a déjà formulé ses conclusions, il y a clairement conflit d’intérêt quand on enquête sur soi-même.

Chose certaine, de manière générale en matière juridique, on ne saurait dire que l’action de l’administration actuelle a été entravée par un formalisme excessivement tatillon.

En droit américain, le droit de manifester relève de la liberté d’expression, protégée par le premier amendement de la Constitution. Pour le contourner, les gouvernements mal disposés ont souvent la tentation (depuis les années 60, d’ailleurs, rien de nouveau…) d’invoquer une situation d’« émeute » (« riot » en v.o.), souvent imaginaire. L’expression « violent rioters » est devenue le mantra de l’administration Trump, même si les inculpations et a fortiori les condamnations se sont plutôt révélées illusoires. Signalons qu’un pasteur en tenue ecclésiastique, formé à tendre la joue gauche, s’est vu apposer cette loufoque étiquette… Alors, Renee, mère de trois enfants, et Becca…

Mais le vécu de la botoxée Kristi Noem, est instructif. Elle explique dans son autobiographie avoir abattu son chien parce qu’elle le détestait, vu qu’elle n’était pas parvenu à la dresser à sa satisfaction. Un bouc a aussi subi le même sort. Tout cela afin d’« illustrer sa volonté de faire des choses difficiles, salissantes et laides » tant en politique que dans la vie. Apparemment, dame Noem, publicité ambulante pour Rolex, n’a qu’une parole. Pour autant, la spectaculaire élimination de Mirza n’a pas vraiment amélioré l’image de marque de la noble profession agricole, nourricière de la nation. Pis, cette exécution ne fut pas sans doute pas une réussite sur le plan marketing politique, vu qu’elle l’a vraisemblablement écartée de la vice-présidence.

Mais y a-t-il des « bœufs carottes » qui mijotent aux Etats-Unis?


Dernière minute. Au moins six procureurs fédéraux de carrière du Minnesota viennent de  démissionner, refusant de céder aux pressions exercées sur eux par le département de la Justice afin que Renee Good soit traitée comme agresseur d’un agent fédéral et afin que soit engagée une enquête pénale concernant les actions de Becca et d’hypothétiques liens avec des « groupes activistes ».

Par ailleurs, le sous-secrétaire à la Justice, Todd Blanche, annonce qu’il n’existe aucun élément justifiant l’ouverture d’une enquête pénale visant M. Ross.

Voilà qui devrait clore de vaines controverses.




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