Il y a des films qui se méritent. En fait partie La Grâce (traduction très approximative du titre russe original, «Blazh » qui renvoie davantage à l’idée de « caprice »). Une blonde adolescente aux traits archangéliques s’est mise en route avec un homme de belle allure, son père – barbe de trois jours, entretenue tout de même au rasoir électrique : lui au volant d’un vieux van aménagé pour y dormir, elle sur l’autre siège, regard farouche dans un visage lilial. Elle prend des photos avec son appareil polaroïd, une urne noire posée sur ses genoux. Ils ont l’un et l’autre les ongles sales : la vie à la dure.
Avouons que la lenteur concertée de ces quasi deux heures que dure La grâce n’est pas sans procurer au spectateur le mieux intentionné du monde la tentation de l’ennui, au péril de la somnolence. Et pourtant, ce n’est pas seulement la curiosité qui jusqu’au dénouement aura tenu votre serviteur captif de ce road movie fort peu épique dans le no man’s land de la Russie rurale. Le périple s’amorce dans les montagnes caucasiennes, plus exactement dans la république autonome de Kabardino-Balkarie (située comme chacun sait au nord de la Géorgie). Contrée polyglotte où les autochtones n’échangent pas exclusivement en langue russe.
On comprend vite que l’urne noire, objet fétiche, recèle les cendres de la mère de l’immaculée jeune fille. Elle et son père se dirigent vers la mer de Barents, rivage septentrional de l’immense contrée, qu’ils arpentent sur de mauvaises routes encerclées de vastes et austères paysages. Entre eux, la tension, palpable quoique peu diserte, explose à la moindre occasion, tandis qu’ils font étape dans des bleds paupérisés à l’extrême. Notre paire de routard joint les deux bouts en organisant, pour la distraction des locaux, des projections en plein air sur un écran de fortune, matériel portatif dont leur van est équipé. Anthropologie d’un monde enlaidi, agressif, déprimé.
Dans la pure tradition qui relie Tarkovski à Sokourov, cette aride odyssée paysagiste relève de l’allégorie : passage à l’âge adulte, acceptation de la finitude… D’un côté la maturation de la nubile, diaphane et photogénique enfant de 15 ou 16 ans, bientôt déflorée par un ravissant moujik, lequel, juché sur une moto tout terrain, la harcèle inlassablement de ses assiduités – désir immédiat, virginal, sans appel : « ne me poursuit pas », ordonnera-t-elle, la chose faite (hors champ), après un dernier baiser furtif et un polaroïd volé au fessier musclé du paysan, enjoint de se retourner pour la photo – souvenir de sa mâle nudité, shootée dans l’encadrement de la croisée…. Le géniteur veuf fera quant à lui son deuil de l’absente dans une rencontre un peu pathétique, (coït laissé hors champ également) levée au hasard d’un point de chute, dans ces confins déshérités où rouille une station météo de l’âge soviétique…
Etrange ovni que ce film millésimé 2021, premier long métrage de fiction du cinéaste Ilya Povolotsky lequel, natif d’Izhevsk en 1987, vient du documentaire. L’homme vit actuellement à Paris. Placé sous le signe d’une lenteur implacable, La Grâce est la seule production qui en 2023 ait franchi la frontière russe jusqu’à atteindre… le Festival de Cannes ! Inutile de dire que le film n’a pas été vu dans le pays enchanté de Vladimir Poutine. En attendant, il sort à Paris.
La Grâce. Film d’Ilya Povolotsky. Russie, 2021, couleur. Durée : 1h58. En salles le 24 janvier 2024
Les vins de Sauternes sont un trésor national aujourd’hui mal-aimé. Au château de Fargues, la famille de Lur Saluces perpétue un savoir-faire exceptionnel qui donne toute sa noblesse à ce précieux nectar.
Le 24 juillet 2023, le marquis Alexandre de Lur Saluces rendait son dernier souffle au château de Fargues, dans lequel il vivait depuis sa naissance en 1934, au milieu des champs, des vignes et des forêts, à Sauternes. Tout a déjà été dit au sujet de ce grand homme du vin, qui était aussi un grand lettré, à qui son grand-père Eugène (ami de Charles Maurras) faisait lire lessermonsde Bossuet à l’âge où, d’ordinaire, on collectionne les images de pin-up hollywoodiennes ! Alexandre de Lur Saluces avait été le propriétaire du mythique Château d’Yquem, de 1968 à 2004, jusqu’à ce que Bernard Arnault le rachète avec le projet explicite de produire un vin de Sauternes plus « accessible ».
Fargues peut se conserver cent ans. Dans sa jeunesse, il offre une explosion de fraîcheur et d’agrumes.
Ne partageant probablement pas cette philosophie, le marquis, tel le roi Lear, s’était alors replié en son château de Fargues, une forteresse du XIIIe siècle, et propriété de la famille depuis… 1472 ! (L’arbre généalogique des Lur Saluces remonte aux Capétiens, ce qui en fait l’une des plus vieilles familles de France.) Sorti du Moyen Âge avec tous ses fantômes, le château est une merveille qu’il faut absolument visiter, à l’image d’ailleurs de tout le Sauternais, dont les paysages évoquent ceux de la Toscane vallonnée.
Gestes ancestraux
Vingt ans après, c’est peu dire que les sauternes élaborés à Fargues ont dépassé en grandeur ceux de son illustre voisin : sans aucun marketing, les Lur Saluces, père et fils, ont inventé ici un luxe artisanal et paysan, ancré dans la terre et soumis au rythme des saisons. Ils ont appliqué à leurs vignes des gestes ancestraux, ainsi que nous l’explique Philippe de Lur Saluces, le troisième enfant d’Alexandre, auquel celui-ci a peu à peu confié les rênes du château, après une période d’épreuves initiatiques dignes des chevaliers de la Table ronde… « En hiver, on taille et on brûle les sarments ; au printemps, on laboure légèrement les sols sur lesquels on répand un peu d’engrais naturel et on attache les vignes aux piquets de bois avec de l’osier ; l’été, on les effeuille, on ramasse le foin pour faire du fumier et on restaure les barriques ; l’automne, enfin, on récolte les raisins à la main, dans des paniers en bois de peuplier colmatés avec de la cire rouge… »
Philippe et son épouse Charlotte (issue d’une noble famille vendéenne, les Boux de Casson) forment un couple fusionnel. Avant de rejoindre le château de Fargues en 2004, à la demande du marquis, ils ont vécu longtemps à l’étranger, et notamment en Chine. Cette expérience est aujourd’hui bien utile pour vendre du sauternes à des consommateurs asiatiques qui ignorent totalement l’idée d’accords mets-vins, puisque tous les plats sont posés sur la table en même temps pendant le repas. Après la mort de son père, Philippe s’est retrouvé en pleine lumière, face aux médias du monde entier, avec, sur les épaules, le poids d’un héritage familial écrasant : « Je redoutais les acabailles, la fête qui marque la fin des récoltes avec les vendangeurs ; c’est un rituel très important au cours duquel la plus jeune des vendangeuses fait un discours et donne ensuite la parole au propriétaire. C’est à ce moment-là que la relation avec les ouvriers se forge et que l’on gagne leur respect, ou pas… Les vendangeurs de Sauternes sont l’élite, car ils doivent savoir récolter chaque grain à la main, par tris successifs. Je leur ai dit qu’ils n’étaient pas là seulement pour ramasser du raisin, mais qu’ils étaient là pour faire Fargues ! »
Sacerdoce
Aujourd’hui, produire un grand vin de Sauternes relève du pur sacerdoce, car sa consommation s’est effondrée. Les sauternes représentent 0,1 % de la production et 0,4 % du chiffre d’affaires des vins de Bordeaux… Jusque dans les années 1950, c’était l’âge d’or, on servait du sauternes à l’apéritif dans des verres en cristal de Baccarat. Yquem se vendait trois fois plus cher que les plus grands vins rouges de Bordeaux ! Aujourd’hui, son prix est à peine celui d’un modeste deuxième grand cru classé de Pauillac. Et que dire de tous les autres ? On trouve des bouteilles de sauternes à 30 euros, alors que chaque pied de vigne ne donne qu’un petit verre de vin. Les 140 producteurs de Sauternes et de Barsac en sont ainsi réduits, pour beaucoup, à faire du vin blanc sec, plus facile à écouler.
Par peur du sucre, les Français ont renoncé à boire ce qui demeure l’un des plus grands vins du monde, le sauternes.
Encore un trésor national dont plus personne ne parle alors qu’il faudrait le redécouvrir de toute urgence. Oubliez votre peur du sucre et allez vous immerger dans cette petite oasis de civilisation entourée de pins et de murs de pierres sèches. C’est dans cet écosystème préservé que les brumes automnales venues de la Garonne et du Ciron permettent l’apparition de la toujours mystérieuse « pourriture noble » : un champignon auquel les savants ont donné le nom austère de botrytis cinerea (la cendre). Partout ailleurs, le botrytis est un parasite ;à Sauternes, c’est de l’or ! De septembre à novembre, il confit les raisins en évaporant leur eau et en concentrant leurs sucres et leurs parfums. Mais la vision de cette pourriture noire faisait peur ! Au XVIIIe siècle, les négociants de Bordeaux n’osaient pas dire la vérité à leurs clients hollandais, anglais et américains, ils en avaient honte. Le secret du sauternes n’est donc connu que depuis deux siècles à peine.« Pour obtenir le botrytis, on ne peut pas traiter les vignes chimiquement, sinon, il disparaîtrait : aucun vin n’est donc plus naturel et sain que le sauternes ! » s’enflamme Philippe de Lur Saluces dont le regard ressemble soudain à celui de ses ancêtres qui avaient bouté l’Anglais hors de France aux côtés de la Pucelle…
Comment boire un Fargues ? Jeune : avec des huîtres et des saint-jacques ; vieux, avec un roquefort bien crémeux, un ris de veau à la truffe, un homard rôti… Avec seulement 20 000 bouteilles par an, Fargues incarne la quintessence aristocratique de Sauternes.Ses nectars sublimes, gorgés de sève, peuvent se conserver cent ans (en vieillissant, ils acquièrent des notes de safran et d’écorce d’orange).
Si vous leur rendez visite, Charlotte et Philippe vous conseilleront des millésimes déjà anciens à des prix qui ne reflètent pas l’énormité du travail accompli, comme la cuvée 1996 (60 euros) ou la 2002 (à 80 euros).
La Maison du Sauternes. Créée en 1979 au coeur du village, cette association représente les 140 châteaux de l’appellation. Millésimes de 1976 à 2022, c’est la plus grande cave à Sauternes du monde ! Prix vignerons. www.maisondusauternes.com
La Maîtresse italienne, le fort joli roman de Jean-Marie Rouart, s’appuie sur des considérations historiques passionnantes quant à l’époque napoléonienne.
On savait Jean-Marie Rouart fasciné par l’épopée napoléonienne. Il lui avait consacré déjà un fort bel essai, en 2012, Napoléon ou la destinée. Il revient aujourd’hui sur ce grand sujet, en concentrant son propos sur la captivité de l’Empereur déchu à l’île d’Elbe, quand celui-ci prépara ce qu’on appela les Cent-Jours. Cette période trouble de complots en tous genres fut également propice aux amours clandestines, le désœuvrement et le climat suave de l’Italie réchauffant les cœurs.
Un personnage oublié de l’histoire
Jean-Marie Rouart est allé repêcher, dans la petite histoire, un personnage oublié, mais haut en couleur, celui de la mystérieuse comtesse Miniaci, « la coqueluche de Florence », écrit-il. Il en fait le ressort principal de son récit. À vrai dire, on ne connaît presque rien d’elle : « La comtesse, écrit Rouart, cumulait ainsi les énigmes. On ne savait pas vraiment ni d’où elle venait, ni qui la protégeait, ni quelles étaient ses opinions ».
Rouart suppose qu’elle fut la maîtresse du colonel Campbell, officier anglais chargé de surveiller Napoléon à l’île d’Elbe.
Le colonel était donc très souvent à Florence, aux petits soins pour sa capricieuse comtesse qu’il adorait, et il délaissait sa mission. Si bien que Napoléon, le jour convenu, put quitter sans encombre sa prison dorée. Telle est la trame que suit Jean-Marie Rouart dans ce roman basé sur des faits historiques, mais où il laisse, pour une certaine part, libre cours à son imagination.
De grandes séductrices
Ce faisant, Jean-Marie Rouart dévoile, je crois, beaucoup de ses pensées les plus intimes, en particulier sur le chapitre des femmes, lorsqu’il parle de toutes les superbes héroïnes de cette époque bénie qui, par-delà des siècles, le séduisent encore et l’inspirent. Il décrit bien sûr la comtesse Miniaci comme une amoureuse sublime : « Tout son corps, affirme-t-il, ne semble avoir été créé que pour donner de la volupté. » Ce génie qu’ont quelques femmes pour les choses de l’amour se retrouve quand Rouart trace le portrait de Pauline Bonaparte, la sœur préférée de Napoléon et l’une des plus extraordinaires figures féminines de son temps. Rouart, qui l’appelle d’ailleurs familièrement « cette adorable Messaline », se plaît à la peindre ainsi : « Belle, mutine, aguicheuse, paresseuse pour ce qui l’ennuie, infatigable sur la piste de danse, ultra séduisante, chaleureuse, avec un fond de bonté, elle possède au plus haut degré l’art de tirer de la vie tous les sucs du plaisir. » Ici, le romancier est certainement en adéquation avec la réalité.
Une leçon d’histoire
Car ce roman de Rouart possède une dimension réaliste très sérieuse. L’écrivain connaît admirablement cette période de l’histoire, aussi bien qu’un historien professionnel. Ce livre est donc l’occasion pour lui de peser les événements et ceux qui les ont faits. D’où des considérations historiques passionnantes, et, surtout, une galerie de portraits révélatrice de ces grands acteurs du passé, à commencer par Napoléon lui-même, reprenant pied à l’île d’Elbe.
Rouart s’arrête également sur Louis XVIII, monarque résumant à lui tout seul « le renfermé et l’obsolète de l’Ancien Régime ». Il n’oublie pas non plus Murat, roi de Naples, ou encore (liste non exhaustive) Talleyrand, grand chambellan sous l’Empire et prince de Bénévent. Autant de personnages controversés, dont Jean-Marie Rouart n’hésite pas à parler de manière non conformiste, mais profonde. Par exemple, sur Talleyrand arrivant au Congrès de Vienne et s’apprêtant à jouer une partie difficile, il note : « Tout le monde comprit alors que grâce au vieux diplomate qui dominait le congrès de sa lucidité, de son intelligence, et de la liberté que lui donnait son absence totale de scrupules, la France vaincue était désormais un partenaire à part entière. »
Ce qui, dans cet épisode de la vie de Napoléon, intéresse Jean-Marie Rouart, écrivain politique sagace, c’est bien évidemment la perspective historique : les Cent-Jours qui se profilent à l’horizon, et puis Waterloo, le 18 juin 1815, qui mettra un terme final au retour de l’Aigle. De tout cela, délaissant un moment la comtesse dans son palais italien, Rouart nous parle avec ardeur. Il sait nous communiquer son goût pour cette période si émouvante de l’histoire de France, jusque dans les plus petits détails. Ce qui donne, ce faisant, un fort joli roman, très moderne, écrit dans un style savoureux, et bien plus sérieux qu’on ne pourrait croire.
Jean-Marie Rouart, La Maîtresse italienne. Éd. Gallimard. 176 p.
Le nouveau roman de Romain Slocombe commence comme un polar de Simenon. Une femme est interrogée par un commissaire de police. Il n’y a pas le sandwich jambon-beurre et les bières, mais l’ambiance est la même. Nous sommes en 1947, à Marseille. Elle se nomme Aline Beaucaire, c’est une Alsacienne, mère d’un petit Paul, employée dans les hôtels, tombée amoureuse d’un sergent pilote, espion au service des nazis, alors que son mari, Roger, est déporté dans un stalag en Autriche. Elle a suivi son amant peu recommandable, mais à la beauté du diable, en zone libre. Leur objectif était de rejoindre Alger, via Marseille qui grouille de vrais/faux espions.
La trajectoire d’Aline est romanesque dans une période où la frontière entre le bien et le mal est abolie. Tous les coups sont permis, surtout les plus tordus. Mais l’intrigue du roman de Romain Slocombe, tirée de faits réels, se corse. Cette femme, qui se prend pour l’actrice collabo Mireille Balin, amoureuse de Jean Gabin, dans le film Pépé le Moko, de Julien Devivier, est soupçonnée d’être la « Panthère rouge ». Cette dernière porte le même prénom qu’elle, et se nomme étrangement Bockert, une presque parfaite homonymie. La « Panthère rouge » est une belle blonde, née en Suisse, qui a frayé avec la gestapo et s’est rendue coupable de crimes horribles. Elle est accusée d’avoir dénoncé un maquis à Clermont-Ferrand, des enfants juifs dans les écoles de Nice, d’avoir assisté, et même participé, à des interrogatoires musclés pour faire parler des résistants. Bref, c’est « une vraie garce nazie ».
De nos jours, on saurait rapidement si les deux femmes ne font qu’une, puisque nous apprenons, lors de l’interrogatoire d’Aline Beaucaire, qu’elle fut mordue, enfant, au visage par un chien, et qu’elle en a gardé une cicatrice à la lèvre inférieure (page 109).
Romain Slocombe, spécialiste de l’histoire de la collaboration, auteur d’une trentaine de romans dont L’Affaire Léon Sadorski (2016), nous entraîne sur un chemin semé d’embûches, où les traitres, les espions, les policiers, les truands sont réversibles. La dramaturgie, jamais, ne faiblit. Les rebondissements sont nombreux, avec soudain un crime qui ressurgit dans le Jura, et jette un peu plus le discrédit sur des protagonistes déjà repoussants. Il convient d’ailleurs d’être très attentif jusqu’à la fin du récit.
Tout ce que l’on peut me reprocher…
Avec Une sale Française, Romain Slocombe, montre avec habileté qu’il est d’imprudent de porter un jugement arbitraire et définitif sur l’Occupation, époque qui ne cesse de fasciner. Mis à part les résistants de la première heure, vrais patriotes, qui constituèrent « l’Armées des ombres », pour reprendre le titre du magnifique roman de Joseph Kessel, la majorité de nos compatriotes apprirent à barboter dans les eaux troubles du pétainisme et se refirent, à peu de frais, une virginité, une fois la guerre achevée.
Comme l’affirme Alice, pardon Aline : « Je n’ai jamais fait de politique, monsieur le commissaire. Je ne suis qu’une femme de ménage. Comme je vous l’ai dit, tout ce que l’on peut me reprocher est d’avoir manqué de prudence. Et d’être tombée amoureuse de Cat. »
Romain Slocombe, Une sale Française, Éditions du Seuil.
Alors que la 51ème édition du Festival de la bande dessinée d’Angoulême ouvrira ses portes jeudi prochain, nous fêtons en janvier les 100 ans de la naissance d’André Franquin, le génial inventeur de Gaston
Parce que c’était lui, parce que c’était nous. Avant la panthéonisation de la BD, ses colloques et ses planches vendues aux enchères, ses galeristes et son marché lucratif, tous les enfants des années 1960, 1970 et 1980, fidèles abonnés de Spirou et de Tintin ou acheteurs occasionnels, qui souvent, pour la première fois de leur vie, ouvraient la porte d’une librairie ou d’une maison de la presse, avons senti le choc.
Quand le talent saute aux yeux
« Un souffle barbare », « un remous hard-rock » comme le chantait Claude Nougaro. Nous savions intimement que cet art populaire pétri de gags et de héros bondissants serait notre nouvel eldorado. Comme dans d’autres domaines culturels, toujours en retard d’une bataille esthétique, la machine universitaire et les corps constitués ont mis du temps à reconnaître cette évidence et à sortir les albums du rayon « enfantillage ». Le talent sautait pourtant aux yeux, l’intelligence du trait explosait, la fantaisie masquait les idées sombres, ce monde en miniature, burlesque et d’une haute précision, était paradoxalement plus grand que nous. Nous avons succombé à la franco-belge, plus précisément à l’école de Marcinelle chère à l’éditeur Charles Dupuis. Au-delà de la nostalgie de nos années d’apprentissage se dégage une émotion particulière à la lecture de nos premiers albums cartonnés. Quelque chose de familial, de secret, de personnel et merveilleux dans le processus de création, sans les mots pour l’expliquer bien évidemment, ni des théories fumeuses à l’appui, nous avions perçu l’allure générale, la variété, la noirceur, la rébellion intérieure, le rire effronté, la beauté des décors, le rythme et l’inestimable élan communicatif qui caractérisent l’univers d’André Franquin (1924 – 1997).
Avec Hergé et Disney, il faisait assurément partie du tiercé gagnant du 9ème art. Son empreinte est immense, et elle continue d’inspirer. Chez ses anciens confrères ou les nouvelles générations d’auteurs, on s’incline devant ce génie doté d’un crayon virtuose et d’un esprit funambule. Franquin, le dépressif productif, l’angoissé inventif, le perfectionniste qui riait bruyamment, avait improvisé le Marsupilami en un après-midi, loin de sa Palombie natale. Reprenant la série Spirou après Jijé, c’est lui qui a aéré les cases, brisé la ligne claire, laissant passer un vent de folie et de modernité, un ton humoristique à mi-chemin entre le réalisme et la pochade. Champignac et Zantafio lui disent encore merci. Les légendes de ce métier que l’on expose aujourd’hui dans les musées ont été honorées de travailler à ses côtés. Morris avec son inamovible nœud papillon, aussi célèbre que le foulard rouge de Lucky Luke affirmait que son compagnonnage avec Franquin équivalait à 20 ans d’Académie. Roba, le papa de « Boule et Bill » le comparait à Dürer, le dessinateur et graveur de la Renaissance. Même Hergé, chiche en compliments, admirait sa maestria. Après une brouille avec l’empire Dupuis, Franquin quitta très momentanément la banlieue de Charleroi pour « vendre » sa série « Modeste et Pompon » chez le concurrent Tintin, à Bruxelles. Puis, il revint à la maison qui était tenue alors par le rédacteur en chef, le barbu Yvan Delporte, véritable tête pensante de Spirou.
Le phénomène Gaston
Un jour de février 1957, un type tout mou apparut dans les colonnes. Il portait lui aussi un nœud papillon. Qui c’est celui-là ? Aucune explication. Aucun indice. La semaine suivante, le même bonhomme se présentait toujours à la porte de la rédaction, cette fois-ci, le col ouvert. Et le 14 mars, carrément décontracté en col roulé et fumant sa cigarette. Un héros sans-emploi, un héros de trop selon la formule consacrée, un bricoleur empêché, un collègue de bureau envahissant. C’est Fantasio qui lâcha le morceau et s’inquiéta le premier d’un tel perturbateur dans un court texte devenu prophétique : « Attention ! Depuis quelques semaines, un personnage bizarre erre dans les pages du journal. Nous ignorons tout de lui. Nous savons simplement qu’il s’appelle Gaston. Tenez-le à l’œil ! Il m’a l’air d’un drôle de type ! ». Gaston précéda les « Idées noires » de 1977 où Franquin cherchait « à être plus rosse, plus corsé ». Cet artiste majeur du XXème siècle ne fut jamais bête et encore moins méchant.
La complaisance qui entoure les manifestations antisémites sur les campus américains s’explique par un mot : l’argent ! Abreuvées de subventions venant de pays arabes, les universités ferment les yeux sur le militantisme de leurs étudiants. Et des philanthropes tels que Soros et les Rockefeller financent aussi bien le Parti démocrate que des lobbys « propalestiniens ».
Aux États-Unis, au cours des trois derniers mois, les campus universitaires et certaines institutions gouvernementales ont été le théâtre de nombreuses manifestations propalestiniennes accompagnées d’incitations à la haine, voire au génocide. Les actes d’agression et de vandalisme antisémites se sont multipliés dans les grandes villes. Et pour couronner le tout, le 5 décembre, les présidentes de trois des universités les plus prestigieuses, appelées àjustifier devant le Congrès la tolérance apparente accordée à l’antisémitisme par leurs institutions, n’ont pu donner que des réponses évasives. Comment expliquer une telle dérive dans une démocratie occidentale ? La clé de l’énigme réside moins dansla puissance des idées que dans celle de l’argent. Car l’argent séduit les instances dirigeantes, comme il finance les activités des militants. Si les autorités ont souvent tardé à sanctionner leurs étudiants qui célébraient ouvertement les atrocités du Hamas, ce n’est pas sans lien avec les sommes faramineuses dont des pays arabes, le Qatar en tête, abreuvent les universités américaines depuis des années[1]. En revanche, toutes les actions prétendument antisionistes ont été organisées par des ONG qui, elles, sont arrosées par les dollars du grand capital philanthropique américain[2].
Un système financier complexe
L’argent qui finance ces ONG transite par un système complexe et opaque qui sert aussi à subventionner les ambitions électorales du Parti démocrate, ainsi que toutes les causes intersectionnelles à la mode. Le capital provient souvent des grands philanthropes de la gauche, comme le Rockefeller Brothers Fund ou les Open Society Foundations de George Soros. Mais les sommes circulent à travers d’autres organismes sans but lucratif qui jouent le rôle de « sponsor fiscal », apportant aux ONG bénéficiaires des avantages fiscaux et la possibilité de cacher l’identité de leurs donateurs.
Il existe deux grands spécialistes de ce qu’on appelle le « dark money » ou « argent anonyme ». Le groupe Tides, créé en 1976, gère deux fonds et une entreprise de lobbying. Il reçoit des sommes importantes des Rockfeller Brothers, mais surtout de Soros qui, entre 2020 et 2022, lui a donné presque 42 millions de dollars. Confirmant qu’on peut être capitaliste et très à gauche, Pierre Omidyar, le fondateur d’eBay, et Peter Buffett, fils de Warren, y ont également contribué. Arabella Advisors, créée en 2005 par Eric Kessler, un ancien de l’administration Clinton, gère cinq fonds différents. Entre 2020 et 2022, Soros lui a donné plus de 60 millions. En 2022, le groupe a levé 1,35 milliard de dollars.
Tout cet argent sert, entre autres choses, à irriguer un réseau dense d’organismes antisionistes dans les milieux universitaires et militants. Depuis 2005, un mouvement informel, Boycott, Divestment and Sanctions (BDS), dirigé par un Palestinian BDS National Committee composé de Palestiniens, inspire des actions pour appeler les universités américaines à boycotter Israël et à désinvestir dans les entreprises commerçant avec lui. Ces appels ont surtout pour objectif de maintenir la question palestinienne sur le devant de la scène. Sous l’égide du comité BDS – qui a été déclaré antisémite par le Parlement allemand en 2019 – des « Israeli Apartheid Weeks » sont organisées chaque année sur les campus pour dénoncer le sionisme. Le mouvement jouit du concours des plus de 200 branches de Students for Justice in Palestine (SJP) aux États-Unis et au Canada. Ce réseau s’est doté en 2010 d’un comité national dont le financement est facilité par un sponsor fiscal, la WESPAC Foundation. SJP a été interdit dans l’état de Floride en octobre 2023 et suspendu par l’université George Washington en novembre. L’organisme est aidé aussi par American Muslims for Palestine(AMP), fondé en 2006 par un des cofondateurs de SJP, Hatem Al-Bazian, professeur américano-palestinien à Berkeley. Une organisation sœur, Americans for Justice in Palestine, joue le rôle de sponsor fiscal et ses revenus en 2022 étaient de plus d’un million et demi de dollars. Les deux entités sont l’objet d’un procès concernant un adolescent tué par le Hamas qu’elles sont accusées d’avoir soutenu.
Une autre ONG, Samidoun, créée en 2011 au Canada afin de mener campagne pour la libération des prisonniers palestiniens en Israël, est accusée d’être une couverture pour le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Elle a été déclarée organisation terroriste en Israël en 2012 et interdite en Allemagne en octobre 2023. Son sponsor fiscal est Alliance for Global Justice (AGJ), un fonds alimenté par Tides et à qui Soros a donné 250 000 dollars en 2020. Ses revenus en 2020-2021 s’élevaient à plus de 56 millions de dollars. En plus de faire l’éloge des régimes de gauche autoritaires, AGJ est accusée de lever des fonds pour le collectif Palestine vaincra, l’organisme français à qui on reproche sa proximité avec le FPLP et que Gérald Darmanin a essayé en vain de dissoudre en 2022. En 2023, ArabellaAdvisors a judicieusement coupé ses liens avec AGJ. Deux groupes de juifs antisionistes, Jewish Voice for Peace (JVP), fondée en 1996, et If Not Now, né en 2014, ont reçu des sommes importantes des Rockefeller et de Soros, et If Not Now de la part de Tideset d’Arabella Advisors. Cette liste pourrait se prolonger de manière fastidieuse. Pour boucler la boucle, terminons par l’exemple de l’US Campaign for PalestinianRights, une coalition d’ONG placée sous la houlette d’un autre organisme, Education for a Just Peace in the Middle East. Ce dernier, qui a profité de la générosité des Rockefeller, est accusé de soutenir indirectement le Hamas. Elle est le sponsor fiscal du Palestinian BDS National Committee. Selon le fantasme traditionnel, les juifs exploitent le capital pour manipuler le monde. Ici, les judéophobes l’exploitent à des fins antisémites. On pourrait dire que les juifs sont les victimes des protocoles des « sages antisionistes ».
[1]. Armin Rosen, « What Yale Has in Common with Hamas », Tablet Magazine, 29 nov. 2023 ; Bari Weiss, « Is Campus Rage Fueled by Middle Eastern Money? », The Free Press, 12 déc. 2023.
[2]. Sources : les sites du Rockefeller Brothers Fund et des Open Society Foundations, InfluenceWatch, ProPublica, The Washington Beacon, The Washington Examiner.
Mardi, Emmanuel Macron a affirmé avoir vu dans les émeutiers de juillet 2023 des jeunes qui s’ennuyaient – rien de plus. Dès lors, il est impossible de le croire quand il dit vouloir se battre « pour que la France reste la France ».
Des mots, des amas de mots : Emmanuel Macron n’a su s’extraire de son travers verbeux, mardi soir, à l’issue de plus de deux heures de conférence de presse. Rien n’a justifié que le chef de l’État empressé s’invite, à 20h15, dans les foyers via six chaînes de télévision. La jactance présidentielle n’a fait que caricaturer davantage celui qui a affirmé : « J’assume de continuer à présider le réel ». Au contraire, Macron ne maîtrise plus le contrôle de la réalité. Il croyait pouvoir la domestiquer avec son approche orwellienne de la « double pensée », ce « en même temps » autorisant tout et son contraire. L’exemple le plus significatif de la décrédibilisation du récit officiel a été de l’entendre, sur les émeutes urbaines de juillet dernier, rejeter tout lien avec l’immigration au prétexte que les jeunes insurgés, très majoritairement issus du Maghreb, « étaient de nationalité française, pour la quasi-totalité nés en France ». Pour le président, ces casseurs, qui criaient souvent « Allah Akbar ! », n’auraient été motivés que parce qu’ils « s’ennuyaient ». Macron s’est également félicité de l’efficacité de l’Union européenne, notamment dans sa promotion des vaccins anti-Covid dont il persiste à vanter l’efficacité en dépit de leurs protections médiocres et de leurs effets secondaires importants. C’est ce même président indifférent aux faits qui s’est inquiété sans vergogne de la survenue d’une « génération de complotistes » formés par les réseaux sociaux à avoir « un rapport faussé à la vérité ». Comment, dans ces conditions, croire en la sincérité de Macron quand il dit vouloir se battre « pour que la France reste la France », en s’appropriant au passage les mots d’Éric Zemmour et d’Eric Ciotti ?
Macron est un faussaire de plus en plus malhabile : il ne survit que par son aisance dans le verbe et une propagande qui contourne le réel. Parmi les maigres annonces de mardi soir, celle d’une obligation à suivre des cours de théâtre au collège marque l’empreinte d’un président qui excelle dans la mise en scène et le jeu de rôle. Mais sa déconnection des gens ordinaires lui fait répéter les mêmes erreurs sur la meilleure manière de contrer le RN, qu’il nomme « Front national ». Ce n’est pas seulement en luttant « contre l’immigration clandestine » que Macron peut espérer faire reculer Marine Le Pen. Celle-ci est portée par le sentiment d’abandon qu’éprouvent des Français face à une immigration légale qui bouscule les fragiles équilibres sociologiques et culturels.
Le « grand effacement » est un risque que Macron a évoqué à propos de la place de l’Europe dans les bouleversements géopolitiques. « Il ne s’agit pas de notre pays », a-t-il même précisé. Or c’est justement cette perspective d’une dilution de la France qui devrait mobiliser ses inquiétudes. La chute de la natalité (moins 6,6% en 2023) conjuguée à la forte et féconde immigration musulmane sont autant de facteurs pouvant laisser craindre, avant la fin de ce siècle, en de profonds changements civilisationnels.
En réponse, Macron a promis « un plan de lutte contre l’infertilité ». En rire, ou en pleurer ?
L’Histoire ne repasse pas les plats. L’adage populaire exprime de façon imagée, et non sans raison, une vérité incontestable jamais prise en défaut : les événements historiques ne se reproduisent jamais à l’identique. En revanche, il arrive que l’Histoire bégaie.
Flux et reflux
Ainsi, les courants révolutionnaires ou contestataires qui ont secoué l’Europe dans les années 50-60, ont-ils traversé l’Atlantique et mûri sur les campus universitaires, singulièrement en Californie. Quelques années plus tard, empruntant le chemin inverse, ils ont reflué sur l’Europe et ce fut, chez nous, la déferlante de mai 68. Semblable phénomène est en train de se produire sous nos yeux. Né aux États-Unis il y a quelques années, le wokisme s’applique à déconstruire, en maints domaines, notre civilisation. À cette différence près que l’explosion que nous avons connue en 1968 a laissé place à une pression larvée beaucoup plus sournoise. Larvata prodit, comme eût pu écrire Descartes : la déconstruction s’avance masquée.
Toutefois, tout discours sur la décadence ne saurait être interprété que comme un combat nécessaire, si douloureux soit-il, à une remontée. Cette analyse ne date pas d’hier. Il y eut, bien avant notre époque calamiteuse, des pessimistes lucides capables de tirer la sonnette d’alarme. Ainsi, dès les années 80, Alain Finkielkraut (La Défaite de la pensée, Gallimard) ou Bruno Lussato (Brouillon de culture, Robert Laffont). Parmi eux Allan Bloom (1930-1992). Ce professeur de sociologie à l’Université de Chicago, spécialiste de Platon et de Rousseau, publia en 1987 L’Âme désarmée (Julliard). C’est à travers son expérience d’universitaire qu’il analyse la crise intellectuelle, morale, sociale et politique de l’Amérique du XXe siècle.
Fait remarquable, il démontre comment la démocratie américaine a, sans en avoir une, accueilli et exacerbé les idées de nihilisme, de relativisme généralisé né sur le Vieux Continent.
La faillite de l’Université
Selon Bloom, sous prétexte d’ « utilité » et de « scientificité », l’Université a failli à sa mission en cessant de fournir à la jeunesse les points de repère essentiels que seule peut offrir la connaissance de la tradition philosophique et littéraire. Une tradition désormais incompréhensible par des jeunes gens et jeunes filles ignorants du passé, coupés de tout enracinement religieux et politique, incapables d’avoir une quelconque vision de l’avenir, vivant dans un présent appauvri faute de référence à un absolu. Le portrait type de l’étudiant américain, aisément transposable ailleurs, est affligeant : une inculture qui confine au grandiose pour tout ce qui précède les Sixties, un sentiment égalitaire qui consiste à placer sur le même plan (presque) toutes les opinions, toutes les morales, toutes les cultures, en vertu d’une tolérance érigée en principe, et qui n’est rien d’autre qu’une universelle veulerie : un refus systématique de toutes les contraintes au nom d’une liberté qui aboutit, en fait, à la négation de toutes les identités, qu’elles soient d’ordre spirituel ou moral.
Bloom étudie le comportement de ses étudiants dans tous les domaines de la vie intellectuelle et affective. Ils ont perdu le goût de la pratique de la lecture et, par là, tout système de référence en commun avec leurs aînés. La musique rock leur procurant, comme la drogue, des extases prématurées, les infantilise en exaltant pour seuls thèmes lyriques « le sexe, la haine et une version hypocrite de l’amour fraternel ». Leur « gentillesse » envers les autres (passés les excès de violence des Sixties) ne repose pas sur une morale mais sur l’individualisme. Car ils sont incapables de grands sentiments, et en particulier d’amour, tué par la libération sexuelle.
Nulle complaisance dans cette analyse étayée d’anecdotes significatives. Nulle acrimonie non plus. Seulement une inquiétude face à la dérive d’une jeunesse désormais sans âme, inapte à apporter une réponse cohérente aux grandes interrogations, toute imprégnée qu’elle est des idées de « libération », de « créativité », d’indifférenciation (et d’indifférence) universelle.
Une analyse des plus fouillées
Comment en est-on venu là ? C’est dans l’analyse des causes de ce malaise que Bloom se montre particulièrement convaincant. La révolte étudiante des années soixante lui apparaît comme l’aboutissement d’un long processus. Il porte sur la contestation des valeurs, qui se fit jour tant sur les campus américains qu’en Europe, un regard critique assurément dépourvu d’aménité si on le compare à l’indulgence, voire à l’admiration nostalgique dont jouissent encore chez nous les anciens combattants de mai 68. Il montre surtout, par référence à l’ensemble des courants intellectuels de notre temps, comment les États-Unis, héritiers de l’Universalisme des Lumières, ont ainsi emprunté à l’Europe les ferments de désagrégation de cet universalisme. La lente montée du nihilisme au travers de ce qu’il appelle « la filière allemande » (Nietzsche, Heidegger, Freud), culminant après la Seconde guerre mondiale, chez Max Weber et succédant à l’historicisme du siècle précédent, aboutit à des impasses : hypertrophie du moi, joliment définie comme « le substitut moderne de l’âme » incohérences du courant écologiste, écartelé entre l’influence de Locke et celle de Rousseau, subversion de la notion de culture. Et Bloom de conclure : « Le vocabulaire du moi, de la culture et de la créativité résume assez bien les effets de la révolution inaugurée par Rousseau. Il exprime l’insatisfaction que les solutions scientifiques et politiques que la philosophie des lumières – ont suscitée ».
La responsabilité des universitaires n’est pas esquivée. Surtout celle des littéraires et des philosophes qui se sont laissé déposséder de leur domaine ou ont, une fois encore, sacrifié aux modes. Venues d’Europe. Avec un bel optimisme que l’on aimerait partager, Bloom assure que la vogue des Derrida, Foucault et Barthes, qui submergea l’Amérique intellectuelle, « a déjà passé à Paris ». Voire… Et si c’était pour y faire un retour en force ? Quoi qu’il en soit, la richesse et la pénétration de cet essai le placent nettement au-dessus des analyses habituelles. On lui a parfois reproché son pessimisme et le caractère radical de son diagnostic. Sa lucidité peut, à l’inverse, apparaître comme porteuse d’espoir. C’est Raymond Abellio qui notait, dans Assomption de l’Europe (1978), que toute époque noire si caractéristique comme l’est la nôtre, d’une fin de cycle, portait en elle-même « unepart de positivité ». Et il ajoutait : « Les semailles vont venir et les temps changent ». Puisse-t-il avoir dit vrai !
Allan Bloom, l’Âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale. Préface de Saul Bellow , traduction Paul Alexandre. 332 p., Julliard (1987).
« Je suis antisémite et j’assume ». La fille de Raquel Garrido et d’Alexis Corbière a été placée en garde à vue pour apologie du terrorisme. Le comble, c’est que ses parents s’étaient plutôt éloignés des positions les plus islamo-gauchistes de la France Insoumise. Zola, reviens !
Inès, âgée de 21 ans, fille des députés de la France insoumise Alexis Corbière et Raquel Garrido, est visée par une enquête pour « apologie du terrorisme et provocation publique et directe non suivie d’effet de commettre des atteintes volontaires à la vie. » En octobre dernier, après l’attaque terroriste du Hamas contre Israël, un compte qui diffusait des messages à caractère antisémite (ils furent hélas légion) a été repéré sur le réseau social X.
Aller casser du sioniste
Sous un article consacré à la prise en otage d’une famille israélienne, raflée sauvagement au sein même de son foyer par les terroristes du Hamas, ce compte répondant au nom de « Babynesou » commentait : « Alors je n’ai peut-être pas d’âme mais ils me font pas du tout de peine, je les trouve plutôt chiants, surtout les gosses. » À l’annonce de la marche parisienne organisée en solidarité avec Israël, « Babynesou » écrivait encore : « Qui se chauffe pour aller casser du sioniste là ? » Ces publications odieuses ont été relayées et dénoncées par le militant Damien Rieu qui a désigné comme l’utilisatrice du compte, photos à l’appui, Inès Corbière, inconnue jusqu’alors des services de police. Dans la foulée, des associations anti-discrimination, dont l’Organisation juive européenne (OJE), ont déposé plainte contre X pour « apologie duterrorisme », réclamant l’identification formelle de cette internaute ainsi que des poursuites judiciaires. Quelques semaines plus tard, le 14 novembre, c’est une vidéo maintes fois relayée sur les réseaux sociaux qui a jeté un nouveau trouble. On y voyait une jeune femme, face caméra, vociférant : « Je suis antisémite, je m’en bats les couilles. J’assume ! » Interpellée au domicile familial, mardi 16 janvier, après perquisition de celui-ci, et placée en garde à vue dans les locaux de la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP), Inès Corbière est ressortie libre, mercredi, sans poursuite judiciaire. « À ce stade, les investigations se poursuivent » a simplement commenté le parquet de Paris. Une enquête préliminaire a été ouverte.
Jeudi 18 janvier, Raquel Garrido et Alexis Corbière sont sortis du silence via un communiqué. Il convient de souligner la pudeur et la sobriété de celui-ci : « Nous voulons tout d’abord exprimer avec émotion notre compréhension et affection auprès de toutes les personnes choquées à la lecture ou à l’écoute des propos ou expressions qui sont diffusées dans cette affaire », assurent-ils en préambule. S’ils déplorent ensuite que l’enquête, pourtant soumise au secret, n’ait pas été protégée, ils n’en affirment pas moins devoir, parce que « personnalités politiques de premier plan », « des obligations de rendu de compte. » S’ils réclament que la vie privée comme l’intégrité physique et morale de leurs enfants soient préservées, les députés sont aussi très clairs : « (…) Elle (Inès), doit répondre des expressions qui lui ont été imputées par M. Rieu, comme tout justiciable devant la justice. Elle ne jouit à cet égard, d’aucun privilège ni passe-droit. Nous respectons la procédure en cours. » Ils assurent également : « L’apologie du terrorisme, à savoir l’expression d’un jugement favorable au terrorisme, est un délit qui, tout comme la provocation à la commission d’un délit et l’expression de l’antisémitisme doivent être poursuivis conformément à la loi. » Confronté à « une épreuve familialeet parentale », le couple accepte enfin « sans sourciller » le procès public devant « le tribunal desparents. »
Joie mauvaise
Ceux qui seraient tentés, face au malheur qui frappe des adversaires politiques, de céder à une joie mauvaise, celle que les Allemands nomment Schadenfreude, doivent garder en tête que nos enfants se dévoient parfois, malgré l’éducation donnée et l’amour reçu. Il serait par conséquent très prétentieux de se croire à l’abri de ce genre d’infortune. Au-delà de ces considérations, nécessaires, il convient de réfléchir. Tout en sachant que Raquel Garrido, Alexis Corbière, et François Ruffin, ont condamné sans équivoque les exactions et les pogroms perpétrés par le Hamas, il serait bon que la dérive supposée d’Inès Corbière incite à s’interroger collectivement quant à l’influence de certains discours de LFI sur la montée d’un nouvel antisémitisme. Il n’est pas une journée, en effet, sans que les Insoumis n’alimentent la haine de leur électorat contre Israël. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon vient de déclarer sur X, à propos de la guerre en Israël : « Un génocide n’est pas « une réponse disproportionnée ». C’est un crime contre l’humanité, point final. » Toujours sur X, Ersilia Soudais s’est aussi exprimée récemment : « Meyer Habib qui demande tranquillou de laisser les Israéliens massacrer les Palestiniens. On le laisse déverser sa haine jusqu’à quand ? »
J’ai une pensée triste pour Zola qui écrivit sa Lettre à la jeunesse, en 1897, avant J’accuse : «Desjeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui va s’ouvrir ! Cent ans après la déclaration des Droits de l’Homme, cent ans après l’acte suprême de tolérance et d’émancipation, on en revient aux guerres de religion, au plus odieux et au plus sot des fanatismes ! » Que penserait-il donc de la faillite du XXIème siècle ; de cet antisémitisme d’un nouveau genre qui prospère et qu’une certaine classe politique cultive ?
Elisabeth Lévy revient sur l’arrivée surprise de Rachida Dati au ministère de la Culture – un choix que la plupart des commentateurs nous ont présenté comme follement « disruptif ».
J’ai toujours eu un faible pour Rachida Dati, son côté ambitieuse intrigante, sa façon de porter la haute-couture française; son combat de chipies avec Hidalgo m’amuse. Mais la passation de pouvoir donnait l’impression que Rachida Abdul-Malak cédait la place à Rima Dati, ou le contraire. Et pas seulement parce qu’elles se sont donné du « chère Rachida »/ « chère Rima ». Toutes deux jouaient du violon sur le thème je suis une femme issue de la diversité. Comme si ça leur conférait une once de plus-value !
Chère Rima, chère Delphine, chère Sibyle…
« Vous l’avez dit, madame la Ministre, chère Rima, nous avons cela en commun : la liberté de penser – notamment pour les femmes, une liberté de parler – notamment pour les femmes, une liberté de créer – notamment pour les femmes… Nous avons aussi en commun d’incarner la diversité culturelle qui fait la force de notre pays », a déclaré Rachida Dati, en arrivant rue de Valois, vendredi 12 janvier. Citons aussi les propos lunaires de Rima Abdul-Malak, tenus sous le regard énamouré des patronnes de l’audiovisuel public Delphine Ernotte et Sibyle Veil. Face à « la désinformation, à la simplification trop fréquente de la pensée» (suivez mon regard), elle a salué le service public de l’audiovisuel dont « les équipes travaillent avec rigueur, en toute indépendance ». La bonne blague ! Rima Abdul-Malak aura méconnu jusqu’au bout le sens de sa fonction : garantir le pluralisme des médias, et pas le piétiner avec sa croisade personnelle contre les chaînes Bolloré.
Or, en public, Rachida Dati professe la même admiration pour le service public. Elle avait notamment déclaré que France Inter fait partie du parcours républicain des Français.
Vous allez me reprocher d’avoir un dossier un peu léger
Pas tant que ça. En réalité, cette passation des pouvoirs témoigne d’une soumission idéologique au gauchisme culturel. Rachida Dati n’y croit même pas, elle ne veut pas être tricarde sur France Inter. De même, quand elle arbore son statut de femme et de maghrébine, elle cède à l’air du temps multiculti au lieu de défendre l’universalisme.
Pour ses premiers pas à la Culture, elle aurait pu affirmer que la culture n’est pas la propriété de la gauche, rappeler que le ministre n’est pas là pour diffuser la propagande progressiste, ni pour distribuer des bons ou mauvais points aux médias, ni pour promouvoir une culture mondialisée, mais pour permettre aux Français d’accéder à leur héritage commun.
Après Rima Abdul-Malak dont les initiatives s’appelaient « La relève » ou « Nouveau monde » (tout un programme !), on attendait que Rachida Dati assume une vision conservatrice de la culture orientée vers la préservation de l’héritage. Ce n’est pas en disant ce que Le Monde et la presse de gauche veulent entendre qu’elle fera mentir ceux qui la voient simplement comme une traîtresse de droite.
Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio
Retrouvez notre directrice de la rédaction dans la matinale de Patrick Roger, du lundi au jeudi après le journal de 8 heures.
Il y a des films qui se méritent. En fait partie La Grâce (traduction très approximative du titre russe original, «Blazh » qui renvoie davantage à l’idée de « caprice »). Une blonde adolescente aux traits archangéliques s’est mise en route avec un homme de belle allure, son père – barbe de trois jours, entretenue tout de même au rasoir électrique : lui au volant d’un vieux van aménagé pour y dormir, elle sur l’autre siège, regard farouche dans un visage lilial. Elle prend des photos avec son appareil polaroïd, une urne noire posée sur ses genoux. Ils ont l’un et l’autre les ongles sales : la vie à la dure.
Avouons que la lenteur concertée de ces quasi deux heures que dure La grâce n’est pas sans procurer au spectateur le mieux intentionné du monde la tentation de l’ennui, au péril de la somnolence. Et pourtant, ce n’est pas seulement la curiosité qui jusqu’au dénouement aura tenu votre serviteur captif de ce road movie fort peu épique dans le no man’s land de la Russie rurale. Le périple s’amorce dans les montagnes caucasiennes, plus exactement dans la république autonome de Kabardino-Balkarie (située comme chacun sait au nord de la Géorgie). Contrée polyglotte où les autochtones n’échangent pas exclusivement en langue russe.
On comprend vite que l’urne noire, objet fétiche, recèle les cendres de la mère de l’immaculée jeune fille. Elle et son père se dirigent vers la mer de Barents, rivage septentrional de l’immense contrée, qu’ils arpentent sur de mauvaises routes encerclées de vastes et austères paysages. Entre eux, la tension, palpable quoique peu diserte, explose à la moindre occasion, tandis qu’ils font étape dans des bleds paupérisés à l’extrême. Notre paire de routard joint les deux bouts en organisant, pour la distraction des locaux, des projections en plein air sur un écran de fortune, matériel portatif dont leur van est équipé. Anthropologie d’un monde enlaidi, agressif, déprimé.
Dans la pure tradition qui relie Tarkovski à Sokourov, cette aride odyssée paysagiste relève de l’allégorie : passage à l’âge adulte, acceptation de la finitude… D’un côté la maturation de la nubile, diaphane et photogénique enfant de 15 ou 16 ans, bientôt déflorée par un ravissant moujik, lequel, juché sur une moto tout terrain, la harcèle inlassablement de ses assiduités – désir immédiat, virginal, sans appel : « ne me poursuit pas », ordonnera-t-elle, la chose faite (hors champ), après un dernier baiser furtif et un polaroïd volé au fessier musclé du paysan, enjoint de se retourner pour la photo – souvenir de sa mâle nudité, shootée dans l’encadrement de la croisée…. Le géniteur veuf fera quant à lui son deuil de l’absente dans une rencontre un peu pathétique, (coït laissé hors champ également) levée au hasard d’un point de chute, dans ces confins déshérités où rouille une station météo de l’âge soviétique…
Etrange ovni que ce film millésimé 2021, premier long métrage de fiction du cinéaste Ilya Povolotsky lequel, natif d’Izhevsk en 1987, vient du documentaire. L’homme vit actuellement à Paris. Placé sous le signe d’une lenteur implacable, La Grâce est la seule production qui en 2023 ait franchi la frontière russe jusqu’à atteindre… le Festival de Cannes ! Inutile de dire que le film n’a pas été vu dans le pays enchanté de Vladimir Poutine. En attendant, il sort à Paris.
La Grâce. Film d’Ilya Povolotsky. Russie, 2021, couleur. Durée : 1h58. En salles le 24 janvier 2024
Les vins de Sauternes sont un trésor national aujourd’hui mal-aimé. Au château de Fargues, la famille de Lur Saluces perpétue un savoir-faire exceptionnel qui donne toute sa noblesse à ce précieux nectar.
Le 24 juillet 2023, le marquis Alexandre de Lur Saluces rendait son dernier souffle au château de Fargues, dans lequel il vivait depuis sa naissance en 1934, au milieu des champs, des vignes et des forêts, à Sauternes. Tout a déjà été dit au sujet de ce grand homme du vin, qui était aussi un grand lettré, à qui son grand-père Eugène (ami de Charles Maurras) faisait lire lessermonsde Bossuet à l’âge où, d’ordinaire, on collectionne les images de pin-up hollywoodiennes ! Alexandre de Lur Saluces avait été le propriétaire du mythique Château d’Yquem, de 1968 à 2004, jusqu’à ce que Bernard Arnault le rachète avec le projet explicite de produire un vin de Sauternes plus « accessible ».
Fargues peut se conserver cent ans. Dans sa jeunesse, il offre une explosion de fraîcheur et d’agrumes.
Ne partageant probablement pas cette philosophie, le marquis, tel le roi Lear, s’était alors replié en son château de Fargues, une forteresse du XIIIe siècle, et propriété de la famille depuis… 1472 ! (L’arbre généalogique des Lur Saluces remonte aux Capétiens, ce qui en fait l’une des plus vieilles familles de France.) Sorti du Moyen Âge avec tous ses fantômes, le château est une merveille qu’il faut absolument visiter, à l’image d’ailleurs de tout le Sauternais, dont les paysages évoquent ceux de la Toscane vallonnée.
Gestes ancestraux
Vingt ans après, c’est peu dire que les sauternes élaborés à Fargues ont dépassé en grandeur ceux de son illustre voisin : sans aucun marketing, les Lur Saluces, père et fils, ont inventé ici un luxe artisanal et paysan, ancré dans la terre et soumis au rythme des saisons. Ils ont appliqué à leurs vignes des gestes ancestraux, ainsi que nous l’explique Philippe de Lur Saluces, le troisième enfant d’Alexandre, auquel celui-ci a peu à peu confié les rênes du château, après une période d’épreuves initiatiques dignes des chevaliers de la Table ronde… « En hiver, on taille et on brûle les sarments ; au printemps, on laboure légèrement les sols sur lesquels on répand un peu d’engrais naturel et on attache les vignes aux piquets de bois avec de l’osier ; l’été, on les effeuille, on ramasse le foin pour faire du fumier et on restaure les barriques ; l’automne, enfin, on récolte les raisins à la main, dans des paniers en bois de peuplier colmatés avec de la cire rouge… »
Philippe et son épouse Charlotte (issue d’une noble famille vendéenne, les Boux de Casson) forment un couple fusionnel. Avant de rejoindre le château de Fargues en 2004, à la demande du marquis, ils ont vécu longtemps à l’étranger, et notamment en Chine. Cette expérience est aujourd’hui bien utile pour vendre du sauternes à des consommateurs asiatiques qui ignorent totalement l’idée d’accords mets-vins, puisque tous les plats sont posés sur la table en même temps pendant le repas. Après la mort de son père, Philippe s’est retrouvé en pleine lumière, face aux médias du monde entier, avec, sur les épaules, le poids d’un héritage familial écrasant : « Je redoutais les acabailles, la fête qui marque la fin des récoltes avec les vendangeurs ; c’est un rituel très important au cours duquel la plus jeune des vendangeuses fait un discours et donne ensuite la parole au propriétaire. C’est à ce moment-là que la relation avec les ouvriers se forge et que l’on gagne leur respect, ou pas… Les vendangeurs de Sauternes sont l’élite, car ils doivent savoir récolter chaque grain à la main, par tris successifs. Je leur ai dit qu’ils n’étaient pas là seulement pour ramasser du raisin, mais qu’ils étaient là pour faire Fargues ! »
Sacerdoce
Aujourd’hui, produire un grand vin de Sauternes relève du pur sacerdoce, car sa consommation s’est effondrée. Les sauternes représentent 0,1 % de la production et 0,4 % du chiffre d’affaires des vins de Bordeaux… Jusque dans les années 1950, c’était l’âge d’or, on servait du sauternes à l’apéritif dans des verres en cristal de Baccarat. Yquem se vendait trois fois plus cher que les plus grands vins rouges de Bordeaux ! Aujourd’hui, son prix est à peine celui d’un modeste deuxième grand cru classé de Pauillac. Et que dire de tous les autres ? On trouve des bouteilles de sauternes à 30 euros, alors que chaque pied de vigne ne donne qu’un petit verre de vin. Les 140 producteurs de Sauternes et de Barsac en sont ainsi réduits, pour beaucoup, à faire du vin blanc sec, plus facile à écouler.
Par peur du sucre, les Français ont renoncé à boire ce qui demeure l’un des plus grands vins du monde, le sauternes.
Encore un trésor national dont plus personne ne parle alors qu’il faudrait le redécouvrir de toute urgence. Oubliez votre peur du sucre et allez vous immerger dans cette petite oasis de civilisation entourée de pins et de murs de pierres sèches. C’est dans cet écosystème préservé que les brumes automnales venues de la Garonne et du Ciron permettent l’apparition de la toujours mystérieuse « pourriture noble » : un champignon auquel les savants ont donné le nom austère de botrytis cinerea (la cendre). Partout ailleurs, le botrytis est un parasite ;à Sauternes, c’est de l’or ! De septembre à novembre, il confit les raisins en évaporant leur eau et en concentrant leurs sucres et leurs parfums. Mais la vision de cette pourriture noire faisait peur ! Au XVIIIe siècle, les négociants de Bordeaux n’osaient pas dire la vérité à leurs clients hollandais, anglais et américains, ils en avaient honte. Le secret du sauternes n’est donc connu que depuis deux siècles à peine.« Pour obtenir le botrytis, on ne peut pas traiter les vignes chimiquement, sinon, il disparaîtrait : aucun vin n’est donc plus naturel et sain que le sauternes ! » s’enflamme Philippe de Lur Saluces dont le regard ressemble soudain à celui de ses ancêtres qui avaient bouté l’Anglais hors de France aux côtés de la Pucelle…
Comment boire un Fargues ? Jeune : avec des huîtres et des saint-jacques ; vieux, avec un roquefort bien crémeux, un ris de veau à la truffe, un homard rôti… Avec seulement 20 000 bouteilles par an, Fargues incarne la quintessence aristocratique de Sauternes.Ses nectars sublimes, gorgés de sève, peuvent se conserver cent ans (en vieillissant, ils acquièrent des notes de safran et d’écorce d’orange).
Si vous leur rendez visite, Charlotte et Philippe vous conseilleront des millésimes déjà anciens à des prix qui ne reflètent pas l’énormité du travail accompli, comme la cuvée 1996 (60 euros) ou la 2002 (à 80 euros).
La Maison du Sauternes. Créée en 1979 au coeur du village, cette association représente les 140 châteaux de l’appellation. Millésimes de 1976 à 2022, c’est la plus grande cave à Sauternes du monde ! Prix vignerons. www.maisondusauternes.com
La Maîtresse italienne, le fort joli roman de Jean-Marie Rouart, s’appuie sur des considérations historiques passionnantes quant à l’époque napoléonienne.
On savait Jean-Marie Rouart fasciné par l’épopée napoléonienne. Il lui avait consacré déjà un fort bel essai, en 2012, Napoléon ou la destinée. Il revient aujourd’hui sur ce grand sujet, en concentrant son propos sur la captivité de l’Empereur déchu à l’île d’Elbe, quand celui-ci prépara ce qu’on appela les Cent-Jours. Cette période trouble de complots en tous genres fut également propice aux amours clandestines, le désœuvrement et le climat suave de l’Italie réchauffant les cœurs.
Un personnage oublié de l’histoire
Jean-Marie Rouart est allé repêcher, dans la petite histoire, un personnage oublié, mais haut en couleur, celui de la mystérieuse comtesse Miniaci, « la coqueluche de Florence », écrit-il. Il en fait le ressort principal de son récit. À vrai dire, on ne connaît presque rien d’elle : « La comtesse, écrit Rouart, cumulait ainsi les énigmes. On ne savait pas vraiment ni d’où elle venait, ni qui la protégeait, ni quelles étaient ses opinions ».
Rouart suppose qu’elle fut la maîtresse du colonel Campbell, officier anglais chargé de surveiller Napoléon à l’île d’Elbe.
Le colonel était donc très souvent à Florence, aux petits soins pour sa capricieuse comtesse qu’il adorait, et il délaissait sa mission. Si bien que Napoléon, le jour convenu, put quitter sans encombre sa prison dorée. Telle est la trame que suit Jean-Marie Rouart dans ce roman basé sur des faits historiques, mais où il laisse, pour une certaine part, libre cours à son imagination.
De grandes séductrices
Ce faisant, Jean-Marie Rouart dévoile, je crois, beaucoup de ses pensées les plus intimes, en particulier sur le chapitre des femmes, lorsqu’il parle de toutes les superbes héroïnes de cette époque bénie qui, par-delà des siècles, le séduisent encore et l’inspirent. Il décrit bien sûr la comtesse Miniaci comme une amoureuse sublime : « Tout son corps, affirme-t-il, ne semble avoir été créé que pour donner de la volupté. » Ce génie qu’ont quelques femmes pour les choses de l’amour se retrouve quand Rouart trace le portrait de Pauline Bonaparte, la sœur préférée de Napoléon et l’une des plus extraordinaires figures féminines de son temps. Rouart, qui l’appelle d’ailleurs familièrement « cette adorable Messaline », se plaît à la peindre ainsi : « Belle, mutine, aguicheuse, paresseuse pour ce qui l’ennuie, infatigable sur la piste de danse, ultra séduisante, chaleureuse, avec un fond de bonté, elle possède au plus haut degré l’art de tirer de la vie tous les sucs du plaisir. » Ici, le romancier est certainement en adéquation avec la réalité.
Une leçon d’histoire
Car ce roman de Rouart possède une dimension réaliste très sérieuse. L’écrivain connaît admirablement cette période de l’histoire, aussi bien qu’un historien professionnel. Ce livre est donc l’occasion pour lui de peser les événements et ceux qui les ont faits. D’où des considérations historiques passionnantes, et, surtout, une galerie de portraits révélatrice de ces grands acteurs du passé, à commencer par Napoléon lui-même, reprenant pied à l’île d’Elbe.
Rouart s’arrête également sur Louis XVIII, monarque résumant à lui tout seul « le renfermé et l’obsolète de l’Ancien Régime ». Il n’oublie pas non plus Murat, roi de Naples, ou encore (liste non exhaustive) Talleyrand, grand chambellan sous l’Empire et prince de Bénévent. Autant de personnages controversés, dont Jean-Marie Rouart n’hésite pas à parler de manière non conformiste, mais profonde. Par exemple, sur Talleyrand arrivant au Congrès de Vienne et s’apprêtant à jouer une partie difficile, il note : « Tout le monde comprit alors que grâce au vieux diplomate qui dominait le congrès de sa lucidité, de son intelligence, et de la liberté que lui donnait son absence totale de scrupules, la France vaincue était désormais un partenaire à part entière. »
Ce qui, dans cet épisode de la vie de Napoléon, intéresse Jean-Marie Rouart, écrivain politique sagace, c’est bien évidemment la perspective historique : les Cent-Jours qui se profilent à l’horizon, et puis Waterloo, le 18 juin 1815, qui mettra un terme final au retour de l’Aigle. De tout cela, délaissant un moment la comtesse dans son palais italien, Rouart nous parle avec ardeur. Il sait nous communiquer son goût pour cette période si émouvante de l’histoire de France, jusque dans les plus petits détails. Ce qui donne, ce faisant, un fort joli roman, très moderne, écrit dans un style savoureux, et bien plus sérieux qu’on ne pourrait croire.
Jean-Marie Rouart, La Maîtresse italienne. Éd. Gallimard. 176 p.
Le nouveau roman de Romain Slocombe commence comme un polar de Simenon. Une femme est interrogée par un commissaire de police. Il n’y a pas le sandwich jambon-beurre et les bières, mais l’ambiance est la même. Nous sommes en 1947, à Marseille. Elle se nomme Aline Beaucaire, c’est une Alsacienne, mère d’un petit Paul, employée dans les hôtels, tombée amoureuse d’un sergent pilote, espion au service des nazis, alors que son mari, Roger, est déporté dans un stalag en Autriche. Elle a suivi son amant peu recommandable, mais à la beauté du diable, en zone libre. Leur objectif était de rejoindre Alger, via Marseille qui grouille de vrais/faux espions.
La trajectoire d’Aline est romanesque dans une période où la frontière entre le bien et le mal est abolie. Tous les coups sont permis, surtout les plus tordus. Mais l’intrigue du roman de Romain Slocombe, tirée de faits réels, se corse. Cette femme, qui se prend pour l’actrice collabo Mireille Balin, amoureuse de Jean Gabin, dans le film Pépé le Moko, de Julien Devivier, est soupçonnée d’être la « Panthère rouge ». Cette dernière porte le même prénom qu’elle, et se nomme étrangement Bockert, une presque parfaite homonymie. La « Panthère rouge » est une belle blonde, née en Suisse, qui a frayé avec la gestapo et s’est rendue coupable de crimes horribles. Elle est accusée d’avoir dénoncé un maquis à Clermont-Ferrand, des enfants juifs dans les écoles de Nice, d’avoir assisté, et même participé, à des interrogatoires musclés pour faire parler des résistants. Bref, c’est « une vraie garce nazie ».
De nos jours, on saurait rapidement si les deux femmes ne font qu’une, puisque nous apprenons, lors de l’interrogatoire d’Aline Beaucaire, qu’elle fut mordue, enfant, au visage par un chien, et qu’elle en a gardé une cicatrice à la lèvre inférieure (page 109).
Romain Slocombe, spécialiste de l’histoire de la collaboration, auteur d’une trentaine de romans dont L’Affaire Léon Sadorski (2016), nous entraîne sur un chemin semé d’embûches, où les traitres, les espions, les policiers, les truands sont réversibles. La dramaturgie, jamais, ne faiblit. Les rebondissements sont nombreux, avec soudain un crime qui ressurgit dans le Jura, et jette un peu plus le discrédit sur des protagonistes déjà repoussants. Il convient d’ailleurs d’être très attentif jusqu’à la fin du récit.
Tout ce que l’on peut me reprocher…
Avec Une sale Française, Romain Slocombe, montre avec habileté qu’il est d’imprudent de porter un jugement arbitraire et définitif sur l’Occupation, époque qui ne cesse de fasciner. Mis à part les résistants de la première heure, vrais patriotes, qui constituèrent « l’Armées des ombres », pour reprendre le titre du magnifique roman de Joseph Kessel, la majorité de nos compatriotes apprirent à barboter dans les eaux troubles du pétainisme et se refirent, à peu de frais, une virginité, une fois la guerre achevée.
Comme l’affirme Alice, pardon Aline : « Je n’ai jamais fait de politique, monsieur le commissaire. Je ne suis qu’une femme de ménage. Comme je vous l’ai dit, tout ce que l’on peut me reprocher est d’avoir manqué de prudence. Et d’être tombée amoureuse de Cat. »
Romain Slocombe, Une sale Française, Éditions du Seuil.
Alors que la 51ème édition du Festival de la bande dessinée d’Angoulême ouvrira ses portes jeudi prochain, nous fêtons en janvier les 100 ans de la naissance d’André Franquin, le génial inventeur de Gaston
Parce que c’était lui, parce que c’était nous. Avant la panthéonisation de la BD, ses colloques et ses planches vendues aux enchères, ses galeristes et son marché lucratif, tous les enfants des années 1960, 1970 et 1980, fidèles abonnés de Spirou et de Tintin ou acheteurs occasionnels, qui souvent, pour la première fois de leur vie, ouvraient la porte d’une librairie ou d’une maison de la presse, avons senti le choc.
Quand le talent saute aux yeux
« Un souffle barbare », « un remous hard-rock » comme le chantait Claude Nougaro. Nous savions intimement que cet art populaire pétri de gags et de héros bondissants serait notre nouvel eldorado. Comme dans d’autres domaines culturels, toujours en retard d’une bataille esthétique, la machine universitaire et les corps constitués ont mis du temps à reconnaître cette évidence et à sortir les albums du rayon « enfantillage ». Le talent sautait pourtant aux yeux, l’intelligence du trait explosait, la fantaisie masquait les idées sombres, ce monde en miniature, burlesque et d’une haute précision, était paradoxalement plus grand que nous. Nous avons succombé à la franco-belge, plus précisément à l’école de Marcinelle chère à l’éditeur Charles Dupuis. Au-delà de la nostalgie de nos années d’apprentissage se dégage une émotion particulière à la lecture de nos premiers albums cartonnés. Quelque chose de familial, de secret, de personnel et merveilleux dans le processus de création, sans les mots pour l’expliquer bien évidemment, ni des théories fumeuses à l’appui, nous avions perçu l’allure générale, la variété, la noirceur, la rébellion intérieure, le rire effronté, la beauté des décors, le rythme et l’inestimable élan communicatif qui caractérisent l’univers d’André Franquin (1924 – 1997).
Avec Hergé et Disney, il faisait assurément partie du tiercé gagnant du 9ème art. Son empreinte est immense, et elle continue d’inspirer. Chez ses anciens confrères ou les nouvelles générations d’auteurs, on s’incline devant ce génie doté d’un crayon virtuose et d’un esprit funambule. Franquin, le dépressif productif, l’angoissé inventif, le perfectionniste qui riait bruyamment, avait improvisé le Marsupilami en un après-midi, loin de sa Palombie natale. Reprenant la série Spirou après Jijé, c’est lui qui a aéré les cases, brisé la ligne claire, laissant passer un vent de folie et de modernité, un ton humoristique à mi-chemin entre le réalisme et la pochade. Champignac et Zantafio lui disent encore merci. Les légendes de ce métier que l’on expose aujourd’hui dans les musées ont été honorées de travailler à ses côtés. Morris avec son inamovible nœud papillon, aussi célèbre que le foulard rouge de Lucky Luke affirmait que son compagnonnage avec Franquin équivalait à 20 ans d’Académie. Roba, le papa de « Boule et Bill » le comparait à Dürer, le dessinateur et graveur de la Renaissance. Même Hergé, chiche en compliments, admirait sa maestria. Après une brouille avec l’empire Dupuis, Franquin quitta très momentanément la banlieue de Charleroi pour « vendre » sa série « Modeste et Pompon » chez le concurrent Tintin, à Bruxelles. Puis, il revint à la maison qui était tenue alors par le rédacteur en chef, le barbu Yvan Delporte, véritable tête pensante de Spirou.
Le phénomène Gaston
Un jour de février 1957, un type tout mou apparut dans les colonnes. Il portait lui aussi un nœud papillon. Qui c’est celui-là ? Aucune explication. Aucun indice. La semaine suivante, le même bonhomme se présentait toujours à la porte de la rédaction, cette fois-ci, le col ouvert. Et le 14 mars, carrément décontracté en col roulé et fumant sa cigarette. Un héros sans-emploi, un héros de trop selon la formule consacrée, un bricoleur empêché, un collègue de bureau envahissant. C’est Fantasio qui lâcha le morceau et s’inquiéta le premier d’un tel perturbateur dans un court texte devenu prophétique : « Attention ! Depuis quelques semaines, un personnage bizarre erre dans les pages du journal. Nous ignorons tout de lui. Nous savons simplement qu’il s’appelle Gaston. Tenez-le à l’œil ! Il m’a l’air d’un drôle de type ! ». Gaston précéda les « Idées noires » de 1977 où Franquin cherchait « à être plus rosse, plus corsé ». Cet artiste majeur du XXème siècle ne fut jamais bête et encore moins méchant.
La complaisance qui entoure les manifestations antisémites sur les campus américains s’explique par un mot : l’argent ! Abreuvées de subventions venant de pays arabes, les universités ferment les yeux sur le militantisme de leurs étudiants. Et des philanthropes tels que Soros et les Rockefeller financent aussi bien le Parti démocrate que des lobbys « propalestiniens ».
Aux États-Unis, au cours des trois derniers mois, les campus universitaires et certaines institutions gouvernementales ont été le théâtre de nombreuses manifestations propalestiniennes accompagnées d’incitations à la haine, voire au génocide. Les actes d’agression et de vandalisme antisémites se sont multipliés dans les grandes villes. Et pour couronner le tout, le 5 décembre, les présidentes de trois des universités les plus prestigieuses, appelées àjustifier devant le Congrès la tolérance apparente accordée à l’antisémitisme par leurs institutions, n’ont pu donner que des réponses évasives. Comment expliquer une telle dérive dans une démocratie occidentale ? La clé de l’énigme réside moins dansla puissance des idées que dans celle de l’argent. Car l’argent séduit les instances dirigeantes, comme il finance les activités des militants. Si les autorités ont souvent tardé à sanctionner leurs étudiants qui célébraient ouvertement les atrocités du Hamas, ce n’est pas sans lien avec les sommes faramineuses dont des pays arabes, le Qatar en tête, abreuvent les universités américaines depuis des années[1]. En revanche, toutes les actions prétendument antisionistes ont été organisées par des ONG qui, elles, sont arrosées par les dollars du grand capital philanthropique américain[2].
Un système financier complexe
L’argent qui finance ces ONG transite par un système complexe et opaque qui sert aussi à subventionner les ambitions électorales du Parti démocrate, ainsi que toutes les causes intersectionnelles à la mode. Le capital provient souvent des grands philanthropes de la gauche, comme le Rockefeller Brothers Fund ou les Open Society Foundations de George Soros. Mais les sommes circulent à travers d’autres organismes sans but lucratif qui jouent le rôle de « sponsor fiscal », apportant aux ONG bénéficiaires des avantages fiscaux et la possibilité de cacher l’identité de leurs donateurs.
Il existe deux grands spécialistes de ce qu’on appelle le « dark money » ou « argent anonyme ». Le groupe Tides, créé en 1976, gère deux fonds et une entreprise de lobbying. Il reçoit des sommes importantes des Rockfeller Brothers, mais surtout de Soros qui, entre 2020 et 2022, lui a donné presque 42 millions de dollars. Confirmant qu’on peut être capitaliste et très à gauche, Pierre Omidyar, le fondateur d’eBay, et Peter Buffett, fils de Warren, y ont également contribué. Arabella Advisors, créée en 2005 par Eric Kessler, un ancien de l’administration Clinton, gère cinq fonds différents. Entre 2020 et 2022, Soros lui a donné plus de 60 millions. En 2022, le groupe a levé 1,35 milliard de dollars.
Tout cet argent sert, entre autres choses, à irriguer un réseau dense d’organismes antisionistes dans les milieux universitaires et militants. Depuis 2005, un mouvement informel, Boycott, Divestment and Sanctions (BDS), dirigé par un Palestinian BDS National Committee composé de Palestiniens, inspire des actions pour appeler les universités américaines à boycotter Israël et à désinvestir dans les entreprises commerçant avec lui. Ces appels ont surtout pour objectif de maintenir la question palestinienne sur le devant de la scène. Sous l’égide du comité BDS – qui a été déclaré antisémite par le Parlement allemand en 2019 – des « Israeli Apartheid Weeks » sont organisées chaque année sur les campus pour dénoncer le sionisme. Le mouvement jouit du concours des plus de 200 branches de Students for Justice in Palestine (SJP) aux États-Unis et au Canada. Ce réseau s’est doté en 2010 d’un comité national dont le financement est facilité par un sponsor fiscal, la WESPAC Foundation. SJP a été interdit dans l’état de Floride en octobre 2023 et suspendu par l’université George Washington en novembre. L’organisme est aidé aussi par American Muslims for Palestine(AMP), fondé en 2006 par un des cofondateurs de SJP, Hatem Al-Bazian, professeur américano-palestinien à Berkeley. Une organisation sœur, Americans for Justice in Palestine, joue le rôle de sponsor fiscal et ses revenus en 2022 étaient de plus d’un million et demi de dollars. Les deux entités sont l’objet d’un procès concernant un adolescent tué par le Hamas qu’elles sont accusées d’avoir soutenu.
Une autre ONG, Samidoun, créée en 2011 au Canada afin de mener campagne pour la libération des prisonniers palestiniens en Israël, est accusée d’être une couverture pour le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Elle a été déclarée organisation terroriste en Israël en 2012 et interdite en Allemagne en octobre 2023. Son sponsor fiscal est Alliance for Global Justice (AGJ), un fonds alimenté par Tides et à qui Soros a donné 250 000 dollars en 2020. Ses revenus en 2020-2021 s’élevaient à plus de 56 millions de dollars. En plus de faire l’éloge des régimes de gauche autoritaires, AGJ est accusée de lever des fonds pour le collectif Palestine vaincra, l’organisme français à qui on reproche sa proximité avec le FPLP et que Gérald Darmanin a essayé en vain de dissoudre en 2022. En 2023, ArabellaAdvisors a judicieusement coupé ses liens avec AGJ. Deux groupes de juifs antisionistes, Jewish Voice for Peace (JVP), fondée en 1996, et If Not Now, né en 2014, ont reçu des sommes importantes des Rockefeller et de Soros, et If Not Now de la part de Tideset d’Arabella Advisors. Cette liste pourrait se prolonger de manière fastidieuse. Pour boucler la boucle, terminons par l’exemple de l’US Campaign for PalestinianRights, une coalition d’ONG placée sous la houlette d’un autre organisme, Education for a Just Peace in the Middle East. Ce dernier, qui a profité de la générosité des Rockefeller, est accusé de soutenir indirectement le Hamas. Elle est le sponsor fiscal du Palestinian BDS National Committee. Selon le fantasme traditionnel, les juifs exploitent le capital pour manipuler le monde. Ici, les judéophobes l’exploitent à des fins antisémites. On pourrait dire que les juifs sont les victimes des protocoles des « sages antisionistes ».
[1]. Armin Rosen, « What Yale Has in Common with Hamas », Tablet Magazine, 29 nov. 2023 ; Bari Weiss, « Is Campus Rage Fueled by Middle Eastern Money? », The Free Press, 12 déc. 2023.
[2]. Sources : les sites du Rockefeller Brothers Fund et des Open Society Foundations, InfluenceWatch, ProPublica, The Washington Beacon, The Washington Examiner.
Mardi, Emmanuel Macron a affirmé avoir vu dans les émeutiers de juillet 2023 des jeunes qui s’ennuyaient – rien de plus. Dès lors, il est impossible de le croire quand il dit vouloir se battre « pour que la France reste la France ».
Des mots, des amas de mots : Emmanuel Macron n’a su s’extraire de son travers verbeux, mardi soir, à l’issue de plus de deux heures de conférence de presse. Rien n’a justifié que le chef de l’État empressé s’invite, à 20h15, dans les foyers via six chaînes de télévision. La jactance présidentielle n’a fait que caricaturer davantage celui qui a affirmé : « J’assume de continuer à présider le réel ». Au contraire, Macron ne maîtrise plus le contrôle de la réalité. Il croyait pouvoir la domestiquer avec son approche orwellienne de la « double pensée », ce « en même temps » autorisant tout et son contraire. L’exemple le plus significatif de la décrédibilisation du récit officiel a été de l’entendre, sur les émeutes urbaines de juillet dernier, rejeter tout lien avec l’immigration au prétexte que les jeunes insurgés, très majoritairement issus du Maghreb, « étaient de nationalité française, pour la quasi-totalité nés en France ». Pour le président, ces casseurs, qui criaient souvent « Allah Akbar ! », n’auraient été motivés que parce qu’ils « s’ennuyaient ». Macron s’est également félicité de l’efficacité de l’Union européenne, notamment dans sa promotion des vaccins anti-Covid dont il persiste à vanter l’efficacité en dépit de leurs protections médiocres et de leurs effets secondaires importants. C’est ce même président indifférent aux faits qui s’est inquiété sans vergogne de la survenue d’une « génération de complotistes » formés par les réseaux sociaux à avoir « un rapport faussé à la vérité ». Comment, dans ces conditions, croire en la sincérité de Macron quand il dit vouloir se battre « pour que la France reste la France », en s’appropriant au passage les mots d’Éric Zemmour et d’Eric Ciotti ?
Macron est un faussaire de plus en plus malhabile : il ne survit que par son aisance dans le verbe et une propagande qui contourne le réel. Parmi les maigres annonces de mardi soir, celle d’une obligation à suivre des cours de théâtre au collège marque l’empreinte d’un président qui excelle dans la mise en scène et le jeu de rôle. Mais sa déconnection des gens ordinaires lui fait répéter les mêmes erreurs sur la meilleure manière de contrer le RN, qu’il nomme « Front national ». Ce n’est pas seulement en luttant « contre l’immigration clandestine » que Macron peut espérer faire reculer Marine Le Pen. Celle-ci est portée par le sentiment d’abandon qu’éprouvent des Français face à une immigration légale qui bouscule les fragiles équilibres sociologiques et culturels.
Le « grand effacement » est un risque que Macron a évoqué à propos de la place de l’Europe dans les bouleversements géopolitiques. « Il ne s’agit pas de notre pays », a-t-il même précisé. Or c’est justement cette perspective d’une dilution de la France qui devrait mobiliser ses inquiétudes. La chute de la natalité (moins 6,6% en 2023) conjuguée à la forte et féconde immigration musulmane sont autant de facteurs pouvant laisser craindre, avant la fin de ce siècle, en de profonds changements civilisationnels.
En réponse, Macron a promis « un plan de lutte contre l’infertilité ». En rire, ou en pleurer ?
L’Histoire ne repasse pas les plats. L’adage populaire exprime de façon imagée, et non sans raison, une vérité incontestable jamais prise en défaut : les événements historiques ne se reproduisent jamais à l’identique. En revanche, il arrive que l’Histoire bégaie.
Flux et reflux
Ainsi, les courants révolutionnaires ou contestataires qui ont secoué l’Europe dans les années 50-60, ont-ils traversé l’Atlantique et mûri sur les campus universitaires, singulièrement en Californie. Quelques années plus tard, empruntant le chemin inverse, ils ont reflué sur l’Europe et ce fut, chez nous, la déferlante de mai 68. Semblable phénomène est en train de se produire sous nos yeux. Né aux États-Unis il y a quelques années, le wokisme s’applique à déconstruire, en maints domaines, notre civilisation. À cette différence près que l’explosion que nous avons connue en 1968 a laissé place à une pression larvée beaucoup plus sournoise. Larvata prodit, comme eût pu écrire Descartes : la déconstruction s’avance masquée.
Toutefois, tout discours sur la décadence ne saurait être interprété que comme un combat nécessaire, si douloureux soit-il, à une remontée. Cette analyse ne date pas d’hier. Il y eut, bien avant notre époque calamiteuse, des pessimistes lucides capables de tirer la sonnette d’alarme. Ainsi, dès les années 80, Alain Finkielkraut (La Défaite de la pensée, Gallimard) ou Bruno Lussato (Brouillon de culture, Robert Laffont). Parmi eux Allan Bloom (1930-1992). Ce professeur de sociologie à l’Université de Chicago, spécialiste de Platon et de Rousseau, publia en 1987 L’Âme désarmée (Julliard). C’est à travers son expérience d’universitaire qu’il analyse la crise intellectuelle, morale, sociale et politique de l’Amérique du XXe siècle.
Fait remarquable, il démontre comment la démocratie américaine a, sans en avoir une, accueilli et exacerbé les idées de nihilisme, de relativisme généralisé né sur le Vieux Continent.
La faillite de l’Université
Selon Bloom, sous prétexte d’ « utilité » et de « scientificité », l’Université a failli à sa mission en cessant de fournir à la jeunesse les points de repère essentiels que seule peut offrir la connaissance de la tradition philosophique et littéraire. Une tradition désormais incompréhensible par des jeunes gens et jeunes filles ignorants du passé, coupés de tout enracinement religieux et politique, incapables d’avoir une quelconque vision de l’avenir, vivant dans un présent appauvri faute de référence à un absolu. Le portrait type de l’étudiant américain, aisément transposable ailleurs, est affligeant : une inculture qui confine au grandiose pour tout ce qui précède les Sixties, un sentiment égalitaire qui consiste à placer sur le même plan (presque) toutes les opinions, toutes les morales, toutes les cultures, en vertu d’une tolérance érigée en principe, et qui n’est rien d’autre qu’une universelle veulerie : un refus systématique de toutes les contraintes au nom d’une liberté qui aboutit, en fait, à la négation de toutes les identités, qu’elles soient d’ordre spirituel ou moral.
Bloom étudie le comportement de ses étudiants dans tous les domaines de la vie intellectuelle et affective. Ils ont perdu le goût de la pratique de la lecture et, par là, tout système de référence en commun avec leurs aînés. La musique rock leur procurant, comme la drogue, des extases prématurées, les infantilise en exaltant pour seuls thèmes lyriques « le sexe, la haine et une version hypocrite de l’amour fraternel ». Leur « gentillesse » envers les autres (passés les excès de violence des Sixties) ne repose pas sur une morale mais sur l’individualisme. Car ils sont incapables de grands sentiments, et en particulier d’amour, tué par la libération sexuelle.
Nulle complaisance dans cette analyse étayée d’anecdotes significatives. Nulle acrimonie non plus. Seulement une inquiétude face à la dérive d’une jeunesse désormais sans âme, inapte à apporter une réponse cohérente aux grandes interrogations, toute imprégnée qu’elle est des idées de « libération », de « créativité », d’indifférenciation (et d’indifférence) universelle.
Une analyse des plus fouillées
Comment en est-on venu là ? C’est dans l’analyse des causes de ce malaise que Bloom se montre particulièrement convaincant. La révolte étudiante des années soixante lui apparaît comme l’aboutissement d’un long processus. Il porte sur la contestation des valeurs, qui se fit jour tant sur les campus américains qu’en Europe, un regard critique assurément dépourvu d’aménité si on le compare à l’indulgence, voire à l’admiration nostalgique dont jouissent encore chez nous les anciens combattants de mai 68. Il montre surtout, par référence à l’ensemble des courants intellectuels de notre temps, comment les États-Unis, héritiers de l’Universalisme des Lumières, ont ainsi emprunté à l’Europe les ferments de désagrégation de cet universalisme. La lente montée du nihilisme au travers de ce qu’il appelle « la filière allemande » (Nietzsche, Heidegger, Freud), culminant après la Seconde guerre mondiale, chez Max Weber et succédant à l’historicisme du siècle précédent, aboutit à des impasses : hypertrophie du moi, joliment définie comme « le substitut moderne de l’âme » incohérences du courant écologiste, écartelé entre l’influence de Locke et celle de Rousseau, subversion de la notion de culture. Et Bloom de conclure : « Le vocabulaire du moi, de la culture et de la créativité résume assez bien les effets de la révolution inaugurée par Rousseau. Il exprime l’insatisfaction que les solutions scientifiques et politiques que la philosophie des lumières – ont suscitée ».
La responsabilité des universitaires n’est pas esquivée. Surtout celle des littéraires et des philosophes qui se sont laissé déposséder de leur domaine ou ont, une fois encore, sacrifié aux modes. Venues d’Europe. Avec un bel optimisme que l’on aimerait partager, Bloom assure que la vogue des Derrida, Foucault et Barthes, qui submergea l’Amérique intellectuelle, « a déjà passé à Paris ». Voire… Et si c’était pour y faire un retour en force ? Quoi qu’il en soit, la richesse et la pénétration de cet essai le placent nettement au-dessus des analyses habituelles. On lui a parfois reproché son pessimisme et le caractère radical de son diagnostic. Sa lucidité peut, à l’inverse, apparaître comme porteuse d’espoir. C’est Raymond Abellio qui notait, dans Assomption de l’Europe (1978), que toute époque noire si caractéristique comme l’est la nôtre, d’une fin de cycle, portait en elle-même « unepart de positivité ». Et il ajoutait : « Les semailles vont venir et les temps changent ». Puisse-t-il avoir dit vrai !
Allan Bloom, l’Âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale. Préface de Saul Bellow , traduction Paul Alexandre. 332 p., Julliard (1987).
« Je suis antisémite et j’assume ». La fille de Raquel Garrido et d’Alexis Corbière a été placée en garde à vue pour apologie du terrorisme. Le comble, c’est que ses parents s’étaient plutôt éloignés des positions les plus islamo-gauchistes de la France Insoumise. Zola, reviens !
Inès, âgée de 21 ans, fille des députés de la France insoumise Alexis Corbière et Raquel Garrido, est visée par une enquête pour « apologie du terrorisme et provocation publique et directe non suivie d’effet de commettre des atteintes volontaires à la vie. » En octobre dernier, après l’attaque terroriste du Hamas contre Israël, un compte qui diffusait des messages à caractère antisémite (ils furent hélas légion) a été repéré sur le réseau social X.
Aller casser du sioniste
Sous un article consacré à la prise en otage d’une famille israélienne, raflée sauvagement au sein même de son foyer par les terroristes du Hamas, ce compte répondant au nom de « Babynesou » commentait : « Alors je n’ai peut-être pas d’âme mais ils me font pas du tout de peine, je les trouve plutôt chiants, surtout les gosses. » À l’annonce de la marche parisienne organisée en solidarité avec Israël, « Babynesou » écrivait encore : « Qui se chauffe pour aller casser du sioniste là ? » Ces publications odieuses ont été relayées et dénoncées par le militant Damien Rieu qui a désigné comme l’utilisatrice du compte, photos à l’appui, Inès Corbière, inconnue jusqu’alors des services de police. Dans la foulée, des associations anti-discrimination, dont l’Organisation juive européenne (OJE), ont déposé plainte contre X pour « apologie duterrorisme », réclamant l’identification formelle de cette internaute ainsi que des poursuites judiciaires. Quelques semaines plus tard, le 14 novembre, c’est une vidéo maintes fois relayée sur les réseaux sociaux qui a jeté un nouveau trouble. On y voyait une jeune femme, face caméra, vociférant : « Je suis antisémite, je m’en bats les couilles. J’assume ! » Interpellée au domicile familial, mardi 16 janvier, après perquisition de celui-ci, et placée en garde à vue dans les locaux de la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP), Inès Corbière est ressortie libre, mercredi, sans poursuite judiciaire. « À ce stade, les investigations se poursuivent » a simplement commenté le parquet de Paris. Une enquête préliminaire a été ouverte.
Jeudi 18 janvier, Raquel Garrido et Alexis Corbière sont sortis du silence via un communiqué. Il convient de souligner la pudeur et la sobriété de celui-ci : « Nous voulons tout d’abord exprimer avec émotion notre compréhension et affection auprès de toutes les personnes choquées à la lecture ou à l’écoute des propos ou expressions qui sont diffusées dans cette affaire », assurent-ils en préambule. S’ils déplorent ensuite que l’enquête, pourtant soumise au secret, n’ait pas été protégée, ils n’en affirment pas moins devoir, parce que « personnalités politiques de premier plan », « des obligations de rendu de compte. » S’ils réclament que la vie privée comme l’intégrité physique et morale de leurs enfants soient préservées, les députés sont aussi très clairs : « (…) Elle (Inès), doit répondre des expressions qui lui ont été imputées par M. Rieu, comme tout justiciable devant la justice. Elle ne jouit à cet égard, d’aucun privilège ni passe-droit. Nous respectons la procédure en cours. » Ils assurent également : « L’apologie du terrorisme, à savoir l’expression d’un jugement favorable au terrorisme, est un délit qui, tout comme la provocation à la commission d’un délit et l’expression de l’antisémitisme doivent être poursuivis conformément à la loi. » Confronté à « une épreuve familialeet parentale », le couple accepte enfin « sans sourciller » le procès public devant « le tribunal desparents. »
Joie mauvaise
Ceux qui seraient tentés, face au malheur qui frappe des adversaires politiques, de céder à une joie mauvaise, celle que les Allemands nomment Schadenfreude, doivent garder en tête que nos enfants se dévoient parfois, malgré l’éducation donnée et l’amour reçu. Il serait par conséquent très prétentieux de se croire à l’abri de ce genre d’infortune. Au-delà de ces considérations, nécessaires, il convient de réfléchir. Tout en sachant que Raquel Garrido, Alexis Corbière, et François Ruffin, ont condamné sans équivoque les exactions et les pogroms perpétrés par le Hamas, il serait bon que la dérive supposée d’Inès Corbière incite à s’interroger collectivement quant à l’influence de certains discours de LFI sur la montée d’un nouvel antisémitisme. Il n’est pas une journée, en effet, sans que les Insoumis n’alimentent la haine de leur électorat contre Israël. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon vient de déclarer sur X, à propos de la guerre en Israël : « Un génocide n’est pas « une réponse disproportionnée ». C’est un crime contre l’humanité, point final. » Toujours sur X, Ersilia Soudais s’est aussi exprimée récemment : « Meyer Habib qui demande tranquillou de laisser les Israéliens massacrer les Palestiniens. On le laisse déverser sa haine jusqu’à quand ? »
J’ai une pensée triste pour Zola qui écrivit sa Lettre à la jeunesse, en 1897, avant J’accuse : «Desjeunes gens antisémites, ça existe donc, cela ? Il y a donc des cerveaux neufs, des âmes neuves, que cet imbécile poison a déjà déséquilibrés ? Quelle tristesse, quelle inquiétude, pour le vingtième siècle qui va s’ouvrir ! Cent ans après la déclaration des Droits de l’Homme, cent ans après l’acte suprême de tolérance et d’émancipation, on en revient aux guerres de religion, au plus odieux et au plus sot des fanatismes ! » Que penserait-il donc de la faillite du XXIème siècle ; de cet antisémitisme d’un nouveau genre qui prospère et qu’une certaine classe politique cultive ?
Elisabeth Lévy revient sur l’arrivée surprise de Rachida Dati au ministère de la Culture – un choix que la plupart des commentateurs nous ont présenté comme follement « disruptif ».
J’ai toujours eu un faible pour Rachida Dati, son côté ambitieuse intrigante, sa façon de porter la haute-couture française; son combat de chipies avec Hidalgo m’amuse. Mais la passation de pouvoir donnait l’impression que Rachida Abdul-Malak cédait la place à Rima Dati, ou le contraire. Et pas seulement parce qu’elles se sont donné du « chère Rachida »/ « chère Rima ». Toutes deux jouaient du violon sur le thème je suis une femme issue de la diversité. Comme si ça leur conférait une once de plus-value !
Chère Rima, chère Delphine, chère Sibyle…
« Vous l’avez dit, madame la Ministre, chère Rima, nous avons cela en commun : la liberté de penser – notamment pour les femmes, une liberté de parler – notamment pour les femmes, une liberté de créer – notamment pour les femmes… Nous avons aussi en commun d’incarner la diversité culturelle qui fait la force de notre pays », a déclaré Rachida Dati, en arrivant rue de Valois, vendredi 12 janvier. Citons aussi les propos lunaires de Rima Abdul-Malak, tenus sous le regard énamouré des patronnes de l’audiovisuel public Delphine Ernotte et Sibyle Veil. Face à « la désinformation, à la simplification trop fréquente de la pensée» (suivez mon regard), elle a salué le service public de l’audiovisuel dont « les équipes travaillent avec rigueur, en toute indépendance ». La bonne blague ! Rima Abdul-Malak aura méconnu jusqu’au bout le sens de sa fonction : garantir le pluralisme des médias, et pas le piétiner avec sa croisade personnelle contre les chaînes Bolloré.
Or, en public, Rachida Dati professe la même admiration pour le service public. Elle avait notamment déclaré que France Inter fait partie du parcours républicain des Français.
Vous allez me reprocher d’avoir un dossier un peu léger
Pas tant que ça. En réalité, cette passation des pouvoirs témoigne d’une soumission idéologique au gauchisme culturel. Rachida Dati n’y croit même pas, elle ne veut pas être tricarde sur France Inter. De même, quand elle arbore son statut de femme et de maghrébine, elle cède à l’air du temps multiculti au lieu de défendre l’universalisme.
Pour ses premiers pas à la Culture, elle aurait pu affirmer que la culture n’est pas la propriété de la gauche, rappeler que le ministre n’est pas là pour diffuser la propagande progressiste, ni pour distribuer des bons ou mauvais points aux médias, ni pour promouvoir une culture mondialisée, mais pour permettre aux Français d’accéder à leur héritage commun.
Après Rima Abdul-Malak dont les initiatives s’appelaient « La relève » ou « Nouveau monde » (tout un programme !), on attendait que Rachida Dati assume une vision conservatrice de la culture orientée vers la préservation de l’héritage. Ce n’est pas en disant ce que Le Monde et la presse de gauche veulent entendre qu’elle fera mentir ceux qui la voient simplement comme une traîtresse de droite.
Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio
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