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À l’Opéra-Comique, « Werther » se dépouille pour mieux émouvoir

Werther, opéra de Jules Massenet, à l’Opéra Comique et sur le site arte.tv


À l’Opéra-Comique, « Werther » se dépouille pour mieux émouvoir
Pene Pati (Werther), Julie Roset (Sophie), John Chest (Albert) © Jean-Louis-Fernandez

Un Werther épuré réinvente le chef d’œuvre de Massenet. Avec le ténor Pene Pati – la perfection du chant.


Les spectateurs curieux de la genèse de cette adaptation lyrique des Souffrances du jeune Werther, le célébrissime roman épistolaire de Goethe, ne liront pas sans intérêt cette citation du maître de Weimar, extraite du volume Poésie et vérité (1814) : « Tourmentés par des passions insatisfaites, confrontés à la perspective de devoir survivre dans une vie bourgeoise apathique et dénuée de sens, nous nous sommes habitués, avec une arrogance amère, à l’idée que, si la vie ne nous convenait plus, nous pouvions tout au plus la quitter à notre propre discrétion ».

Vie bourgeoise apathique

Editées au sein de la riche brochure-programme du spectacle, ces lignes aident à comprendre les intentions de Ted Huffman, pour cette mise en scène qui ouvre l’année lyrique 2026 à l’Opéra-comique, d’autant plus attendue que le metteur en scène américain, on le sait, succède à Pierre Audi brusquement disparu en mai dernier, aux commandes du prestigieux festival d’Aix-en-Provence. Car, quant à ces intentions, l’entretien dont Ted Huffman gratifie cet opuscule nous laisse un peu sur notre faim. Quoiqu’il en soit, c’est manifestement en sympathie avec les réflexions de Goethe que répond le sobre réalisme de sa régie : une boîte rectangulaire, nue, aux parois noires, un sol uni de couleur blanche, et là-dessus, une longue table de salle à manger qui se dégarnira au dernier acte, quelques chaises en noyer de style Restauration, dans l’angle de la pièce un lampadaire vieillot, très moche et, adossé au mur du fond, l’orgue dont la partition de Jules Massenet exigera accessoirement l’usage, car on fête Noël au Temple… Nous sommes bien, selon le livret, « en 178… » dans la maison du Bailly.  Mais le drame se voit ici transposé, au tournant plus ou moins du XXIème siècle, dans ce genre d’intérieur fadasse propre à cette bourgeoisie déprimante, sans âge assigné. Fagotés de tenues insipides à souhait, les personnages renvoient précisément à cette vie bourgeoise apathique, tourmentée de passions insatisfaites. Charlotte et sa sœur, femmes au foyer, ceinturées, sur leurs sages petites robes à motifs imprimés, de tabliers blancs cousus au crochet, donnant la sousoupe aux mioches –  et le vernis criard de leurs souliers piqués de talons, quelle horreur ! On sent qu’Astrid Klein, la costumière, s’en est donné à cœur joie dans l’ironie acide. Bref, à distance de la relative opulence décorative dont s’ornait par exemple, au Théâtre des Champs-Elysées en mars dernier la production de Christof Loy (cf. l’article de votre serviteur, titré –Oublions tout… – Oublions tout…[1]), la mise en scène sciemment épurée, dépourvue de pathos, presque abstraite, de ce nouveau Werther a toute sa cohérence. Ainsi Werther ne tombera-t-il le manteau qu’au tableau final, pour s’ouvrir les veines (il a renoncé aux pistolets), pieds nus, le torse enrobé d’un simple polo blanc à manches courtes, dans les bras de Charlotte également déshabillée, sa tunique claire tachée de sang.

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Cette mise en scène résolument dépouillée, aux jeux de lumière également frugaux, s’accorde à une approche qui tend nettement à nettoyer une étoffe musicale qu’une certaine tradition romantique a longtemps porté à la boursouflure. Tout autant que l’interprétation de l’orchestre Les Siècles sur instruments d’époque au TCE dans la production évoquée plus haut, l’ensemble Pygmalion, dirigé par le « baroqueux » Raphaël Pichon, rend toute sa vigueur, son grain, son moelleux et son expressivité à une partition qui, en outre, gagne beaucoup à être jouée dans l’espace géométrique de la salle Favart. Ses dimensions relativement modestes restituent dans toute son amplitude la texture extraordinairement raffinée qui signe l’écriture géniale de Massenet.

Christian Immler (Le Bailli), Julie Roset (Sophie), Adèle Charvet (Charlotte), John Chest (Albert), enfants de la Maîtrise Populaire de l’Opéra-Comique © Jean-Louis-Fernandez

Pene Pati impeccable

Succédant à la performance d’un Benjamin Bernheim dans le rôle-titre, le ténor natif des îles Samoa était évidemment très attendu dans ce répertoire éloigné de la tradition belcantiste où il excelle (quoique sa versatilité exceptionnelle l’ait même porté, tout récemment, vers… la sérénade napolitaine !). C’est peu dire que Pene Pati remplit son office dans cette prise de rôle de Werther sur scène (quoiqu’il l’ait déjà abordé en concert). Phrasé impeccable, diction d’une netteté absolue, mais surtout extraordinaire ductilité d’une voix dotée d’un souffle impressionnant, d’une luminosité, d’une souplesse, d’une égale puissance dramatique dans toutes les nuances, toutes les teintes du chant, aussi bien dans l’éclat que dans le murmure, sur un legato tressé à l’or fin.

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Reconnaissons que Charlotte, sous les traits d’Adèle Charvet, n’égalait pas tout à fait son partenaire, et ce jusque dans le sublime duo final qui, au soir de la première, lui aura pourtant valu les ovations d’un public ivre d’enthousiasme. Plus à l’aise dans le registre aigu que dans le grave, la jeune mezzo française, pour cette prise de rôle, s’empare de ses redoutables difficultés non sans brio, mais bizarrement elle ne prononce pas toujours de façon intelligible un livret pourtant écrit dans sa propre langue. Attendons de l’entendre dans Carmen l’été prochain au Capitole de Toulouse, sous la direction de Leo Hussain. Et de découvrir son album « Belle Epoque », promis à une parution en août, avec Florian Caroubi au piano…  Pour en revenir au présent « drame lyrique en quatre actes et cinq tableaux », John Chest, baryon américain, campe quant à lui Albert (fiancé puis mari mal aimé de Charlotte) de façon remarquable, aussi bien sur le plan de la diction que de la lisibilité dramatique. Pour ce qui est des emplois secondaires, le baryton basse germano-suisse Christian Immler nous fait un Bailli de haute tenue ; la soprano Julie Roset incarne Sophie (la sœur de Charlotte) avec une alacrité sans faille…

Un Werther décanté, en somme, de toute joliesse, et magnifié par l’ardente mélancolie d’un Pene Pati au sommet de son art.  Précipitez-vous : encore cinq représentations seulement.

Les souffrances du jeune Werther

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Werther, opéra de Jules Massenet. Orchestre Pygmalion. Maîtrise populaire de l’Opéra-comique.
Durée : 2h40
Les 21, 23, 27, 29 janvier à 20h, le 25 janvier à 15h.

Opéra diffusé le 23 janvier 2026 à 20h en direct sur Arte.tv, puis disponible ensuite plusieurs mois durant sur Arte.tv


[1] https://www.causeur.fr/werther-opera-jules-massenet-306313



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