Michaël Prazan s’emploie depuis longtemps à analyser les discours de haine qui se cachent derrière le masque de l’information et de l’idéologie. Pour lui, l’affaire Al-Durah, qui a réactivé le mythe du juif tueur d’enfants, s’inscrit dans la continuité de l’antisémitisme chrétien et du nazisme.

Écrivain, documentariste, docteur en lettres, auteur de La Vérité sur le Hamas et ses idiots utiles, Michaël Prazan a consacré plusieurs de ses travaux à l’histoire du judaïsme et de la Shoah, mais aussi à celle des Frères musulmans et du terrorisme.
Causeur. Depuis le 7-Octobre, les Israéliens ont remporté plusieurs victoires militaires décisives, mais perdu une grande part de leur crédit moral. Ce qui a fourni un alibi aux antisémites.
Michaël Prazan. Les innombrables photos de Gaza en ruines n’ont pas arrangé la réputation d’Israël. Pour autant, ce ne sont pas les images du conflit israélo-arabe, même les plus choquantes, qui expliquent la recrudescence du sentiment antijuif à travers le monde. Gaza n’est pas l’unique endroit de la planète où se produisent des violences spectaculaires. Les médias nous ont abreuvés de reportages sur la répression en Iran, avec des clichés terribles, où l’on voit des cadavres entassés par dizaines à même le sol. Or, très peu de gens sont descendus dans la rue pour protester contre cette boucherie. Alors que la guerre à Gaza a suscité une immense vague de manifestations, notamment sur les campus occidentaux. Seulement, les images qui viennent d’Israël réactivent quelque chose de plus profond : un antisémitisme ancestral, plurimillénaire, intériorisé par bon nombre de nos contemporains, qui n’attend qu’un prétexte pour se réveiller.
En réalité, la réprobation d’Israël et l’antisémitisme qui va avec ne connaissent pas le repos.
En effet, avant le 7-Octobre, un nouvel épisode de tensions dans les territoires palestiniens provoquait généralement une poussée planétaire de fièvre antijuive de quelques semaines, puis les choses se tassaient. Mais à présent, la propagande djihadiste se déverse à jet ininterrompu sur les écrans de millions d’internautes dans le monde. À quoi il faut ajouter l’idéologie décolonialiste qui se répand dans la jeunesse et fait aussi le lit de l’antisémitisme, comme on l’a vu à la conférence de l’ONU contre le racisme de Durban, en 2000.
Cette fièvre antijuive ravive aisément les vieilles accusations, en particulier celles de meurtre rituel. Des siècles de civilisation et nous sommes toujours aussi vulnérables aux bobards de masse.
En effet, et l’un des plus vivaces est l’accusation de meurtre rituel, cette rumeur prétendant que les juifs avaient l’habitude d’enlever des enfants chrétiens à Pâques pour confectionner du pain azyme avec leur sang. Ce mythe du juif tueur d’enfants, qui a voyagé dans l’espace et dans le temps, justifiant l’assassinat de milliers de juifs, hante singulièrement l’affaire Al-Durah.
Peut-on dater sa naissance ?
Sa première apparition est répertoriée en l’an 38, quand, à Alexandrie, alors sous domination de Rome, un certain Apion déclenche une émeute antijuive en relayant dans son ouvrage Les Égyptiaques une rumeur de crime rituel. L’affaire fait tellement de bruit qu’un demi-siècle plus tard, le fameux historien Flavius Josèphe rédigera un Contre Apion. Il est à noter qu’Apion n’était pas chrétien, mais de culture hellénique. Toutefois, l’accusation de crime rituel a cours tout au long du Moyen Âge dans le monde chrétien. Elle se fonde notamment sur un passage de l’Évangile, appelé « libelle de sang » dans lequel la foule juive lance à Ponce Pilate au sujet du Christ : « Que son sang soit sur nous, et sur nos enfants ! » Les massacres antisémites perpétrés en référence à ce texte se multiplient à partir du xiie siècle, d’abord en Angleterre, puis en France et en Espagne, avant de gagner le monde germanique. Un pic est atteint au cours du xive siècle, pendant la peste noire, avec 350 pogroms recensés sur l’ensemble du continent, la plupart provoqués par une accusation de crime rituel. L’ampleur du phénomène est telle que pas moins de six papes doivent condamner les persécutions.
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À partir du xve siècle, quand une majorité de juifs d’Occident migrent vers l’Europe de l’Est pour fuir les violences, la rumeur fusionne avec une autre légende, d’origine roumaine celle-là, le mythe de Dracula. Il faut dire que les deux récits ont beaucoup de points communs : l’anthropophagie, le sang, l’hostie. Le vampire devient ainsi une représentation en vogue chez les antisémites. On la retrouve chez Édouard Drumont et bien sûr chez les hitlériens, avec la métaphore du juif aux dents pointues qui suce le sang des jeunes victimes, et à travers celles-ci le sang des nations. En 1946, après la chute du IIIe Reich, le pogrom de Kielce, qui cause 42 morts dans la Pologne communiste, répond encore à une rumeur de crime rituel. En réalité, on craignait que les juifs qui avaient survécu à la Shoah veuillent reprendre leurs maisons.
Comment le monde arabo-musulman finit-il par être contaminé ?
Dans l’entre-deux-guerres, l’accusation de crime rituel s’exporte en Iran et en Égypte par l’intermédiaire des professeurs allemands acquis à l’antisémitisme nazi officiant dans les écoles d’ingénieurs, et par la propagande des médias allemands qui y étaient implantés. Un demi-siècle plus tard, durant la première Intifada, plusieurs journaux proche-orientaux publient des caricatures montrant Ariel Sharon en train de manger des enfants. Et le 20 février 2025, derrière la camionnette contenant le corps d’otages israéliens (parmi lesquels les dépouilles des enfants Ariel et Kfir Bibas), on pouvait voir une immense affiche représentant Benyamin Netanyahou avec des dents de vampire dégoulinant de sang.
En France, des prétendus propalestiniens arrachaient les affiches des enfants Bibas…
Oui, en expliquant que les images étaient fausses, que personne n’avait jamais été enlevé. Une journaliste de France Inter, Marion L’Hour, donnait à l’antenne la version du Hamas selon laquelle les enfants Bibas n’avaient pas été tués par leurs geôliers, mais par un bombardement israélien. Le crime rituel, le mensonge et le culte du secret imputés aux juifs sont à la racine des théories du complot qui ont encore largement cours aujourd’hui.
Curieusement, cet antisémitisme frénétique se déploie dans des régions « judenrein ».
Ce paradoxe apparent est récurrent dans l’histoire. La haine des juifs ne se calme pas avec leur disparition, elle s’en nourrit. Dans le monde arabo-musulman, l’absence de juifs donne libre cours aux pires fantasmes. Faute de juifs concrets, d’amis juifs que l’on pourrait opposer aux clichés, on peut imputer aux juifs tous les maux de la terre.
Les autorités israéliennes n’ont-elles pas sous-estimé l’arme redoutable que représente le martyrologue des enfants palestiniens ?
Les Israéliens pensent que de toute manière le monde entier les déteste et qu’il est donc inutile de lutter sur ce terrain. C’est une erreur. Mohammed al-Durah est devenu une figure indétrônable au panthéon des enfants palestiniens assassinés par la barbarie juive. Il est essentiel de contrer cette réécriture de l’histoire, surtout à l’heure où disparaissent les derniers survivants de la Shoah.




