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Ça balance à Prague !

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Dans les usages diplomatiques, le « déjeuner de travail informel » entre deux chefs d’Etats ou de gouvernement n’a rien d’une bouffe sympa au restau du coin pour régler en tête à tête quelques problèmes en attente, et cultiver par la même occasion les liens d’amitiés.

La plupart du temps, une dizaine de personnes participent à ces agapes, et le contenu des conversations est scrupuleusement pris en note par des sous-fifres, pour être archivé à l’intention des futures générations de chercheurs.

Comme le contenu de ces rapports n’est pas destiné à être rendu public avant un demi-siècle, les dîneurs ont tendance à desserrer la cravate et à laisser la langue de bois au vestiaire. Mais c’était sans compter avec ces voyous de Tchèques, l’un des récipiendaires du rapport s’étant fait un plaisir de le communiquer à un hebdomadaire local à fins de publication. Les démentis diplomatiques n’ayant convaincu personne, le Premier ministre tchèque, Mirek Topolanek, a fini par en reconnaître l’authenticité. On soupçonne, à Prague, l’entourage du très eurosceptique président de la République Vaclav Klaus, d’avoir « balancé » le script pour mettre le Premier ministre dans l’embarras avant sa prise de fonction à la présidence de l’UE, au mois de janvier.

Nicolas Sarkozy avait donc prié Mirek Topolanek à déjeuner à Paris le 31 octobre dernier. Cette rencontre avait comme objectif « d’arranger les bidons », comme disent les Belges, lesquels bidons avaient quelque peu été bousculés par des propos dépréciatifs prêtés à Sarkozy sur l’aptitude de la petite, mais vaillante République tchèque à assumer cette présidence par gros temps économique.

Au passage, le président français essaie de persuader Topolanek de laisser à la France la coprésidence de l’Union pour la Méditerranée, qui normalement devrait tomber dans le giron de la présidence de l’UE. Comme il ne peut décemment pas lui dire que les Tchèques comprennent les affaires méditerranéennes à peu près aussi bien que lui les subtilités linguistiques qui séparent le tchèque du slovaque, Sarkozy se lance dans un numéro de violon dont il a le secret : « Tu sais ce que c’est d’être seul contre tous les Arabes ? De les avoir au téléphone ? Ils sont terribles, je te jure ! », dit-il. La suite est à l’avenant : « Le président algérien Bouteflika, le Tunisien, le roi marocain, la Libye, Israël. Un travail fou ! » Topolanek : « L’Union pour la Méditerranée est ton enfant, tu as été aux petits soins. Et sans l’alimentation française, ce bébé ne survivra pas… »

Et le vice-Premier ministre tchèque, Alexandr Vondra, file plus loin la métaphore : « Bien, nous aiderons la France à nourrir l’enfant de la Méditerranée. Et qui va donner à manger à l’Est ? L’Allemagne, la Suède, ou la Pologne ? » « Ce sera la République tchèque, répond Sarkozy, vous pourrez toujours compter sur le soutien de la France. (…) Tu penses sérieusement que je donnerais la priorité à Angela ? »

Il n’en fallait pas plus pour que quelques bons esprits français qualifient de « dévastateurs » les propos très politiquement incorrects proférés par le président de la République. Outre qu’il n’est pas tout à fait impossible que les dirigeants des pays cités soient de fieffés emmerdeurs téléphoniques, il est évident que Nicolas Sarkozy cherche, en l’occurrence, à faire avaler à son interlocuteur qu’il lui fait une fleur en le déchargeant de cette pénible corvée euro-méditerranéenne. Ce que les Tchèques, qui ne sont pas aussi bêtes qu’on le pense généralement à Paris, ont parfaitement compris : « D’accord pour vous laisser les Juifs et les Arabes, mais aidez-nous à ne pas nous faire croquer par les Allemands, les Polonais ou les Suédois dans les affaires de l’Est. »

Cela s’appelle un deal gagnant-gagnant, comme dirait Ségolène, et on ne voit pas pourquoi notre président serait « dévasté » par de tels propos. Ceux-ci témoignent de surcroît d’une perception assez réaliste du foutoir méditerranéen dans lequel il tente, peut-être imprudemment mais non sans panache, de mettre un peu de raison politique et économique.

Finalement, on souhaiterait que ces « déjeuners de travail informels » soient diffusés en direct à la place du journal de Jean-Pierre Pernaut, les gracieusetés françaises et les amabilités tchèques, voilà qui nous changerait des sabotiers du Nivernais ou des santonniers de Provence !

Chevillard ou la risée des fauves

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Cela n’aura échappé à personne, nous vivons une époque assez peu fréquentable. Les générations qui nous ont précédés nous montrent du doigt, hilares ou en larmes, incrédules. Cependant, il arrive aussi quelquefois que nous effleurions « la main de la petite fille Espérance ». Que nous trempions le pied, par inadvertance, dans une flaque de joie ou de surprise à l’état brut. C’est ce qui m’est arrivé en découvrant le site de l’écrivain Eric Chevillard, L’autofictif. Les écrits de Chevillard font partie de ces humbles miracles contemporains qui nous rappellent subrepticement le miracle massif d’exister.

Chevillard est, à ma connaissance, le seul auteur parfaitement poilant publié aux Editions de Minuit. Ce n’est pas le moindre de ses paradoxes. Il a écrit une vingtaine d’ouvrages aux titres souvent très beaux, comme Mourir m’enrhume, Démolir Nisard ou Sans l’orang-outang. Depuis le 18 septembre 2007, il publie sur son site chaque jour un ensemble composé de trois fragments. Ces ensembles sont numérotés, de 1 à 401, mais les choses devraient s’aggraver par la suite.

« Chacun de ses milliers d’aphorismes règle une fois pour toutes la question de l’homme et il n’y a plus à y revenir. (355) » Au cœur de l’œuvre de Chevillard, la glorieuse et perpétuelle débâcle humaine. Incessamment et comiquement, sa littérature la mime, feignant l’échec ininterrompu. « Oh non ! Pèse aussi sur moi la menace du Goncourt des lycéens ! Ne m’épargnera-t-on aucune honte ? Où se cacher après cela, où fuir ? (9) » « Un contretemps survient – la livraison ne pourra avoir lieu que demain – et voici toute ma vie à jamais retardée. (309) » Avec un art qui évoque parfois celui de Sempé, il transmue la banale mégalomanie de l’homme ordinaire (nous autres) en poésie métaphysique. « Pas de grand homme pour son valet de chambre. Aussi vais-je renvoyer Firmin. (8) » « Certes, les Américains ont élu un président jeune, un président noir, un président démocrate, nous pouvons les en féliciter tout en observant cependant qu’ils n’ont pas poussé l’audace jusqu’à porter au pouvoir tel écrivain français, auteur aux éditions de Minuit d’une quinzaine de romans extravagants à faible tirage. (378) » Comme l’admirable Robert Benchley, dont le camarade de Koch a chanté ici la juste louange, Chevillard pousse le non sensé à une grande plénitude de sens.

Le monde de Chevillard est un monde trivial et quotidien, incessamment frappé par les zébrures de l’exotisme et de l’absurde. « Il ne ratait jamais une occasion d’étrangler un enfant ou de pousser dans l’escalier une vieille personne. Et toujours une insulte à la bouche quand nous le croisions. Toujours prêt à nous casser la tête. Comment aurions-nous pu soupçonner notre voisin d’être ce saint homme répandant le bien dans la ville à la nuit tombée ? (340) » Les fissures qui morcellent son monde et le dévoilent laissent jaillir l’imprévisible, l’inquiétante étrangeté ou le grotesque. « Trois jours durant, j’ai soupçonné Agathe de préparer un casse avant de comprendre que son babyphone captait par interférence le portable d’un malfrat notoire domicilié dans le voisinage. (321) » « L’homme à la table des amis qui nous est le plus étranger, c’est soi. Quelle tête faisons-nous parmi ces visages familiers, à quoi ressemblons-nous, quelle est notre place au milieu des autres, dans cet ensemble, dans cette figure, et comment notre présence la modifie-t-elle ? L’ignorance de ces choses est la même pour chacun des convives : voilà ce qu’on appelle partager un repas. (347) »

La prose de Chevillard est peuplée par une ahurissante cohue d’animaux sauvages. Et, on le sent bien, Chevillard est complètement débordé. « J’essayai de faire bonne figure dans l’arbre des oiseaux magnifiques, parmi les calaos, les perroquets, les toucans, les paradisiers, j’essayai de faire bonne figure en souriant de toutes mes dents, mais aussitôt les oiseaux s’envolèrent. Je fis une nouvelle tentative, espérant voir revenir les calaos, les perroquets, les toucans, les paradisiers, je m’y pris autrement, dans l’arbre des oiseaux magnifiques, mon visage congestionné devint écarlate puis violet, je tirai une langue noire, de la bave claire dégouttait à mes commissures et, dans mes yeux fixes, luisait un éclat bleu de porcelaine. Il y eut un bruissement d’ailes, puis s’abattit sur l’arbre des oiseaux magnifiques une nuée de corbeaux croassant. (369) »

Je ne vois qu’un seul précédent à une si navrante incompétence en matière de dressage : le cas du piteux Franz Kafka. L’un comme l’autre, au reste, sont incapables de tenir correctement leurs grands fauves : qu’il s’agisse des tigres qui envahissent les centres-villes dans L’œuvre posthume de Thomas Pilaster ou de la « jeune panthère » qui se couche sur le narrateur, devenu invisible à force d’amaigrissement, dans Un artiste de la faim. Dans une lettre à Martin Buber, Kafka avait indiqué que ses proses ne devaient pas être intitulées « Paraboles », comme le suggérait Buber pour une publication dans sa revue. Kafka, quant à lui, préférait l’humble et royale dénomination d’ »Histoires d’animaux » (Tiergeschichten). Les proses de Chevillard méritent elles aussi ce nom. C’est toujours la même histoire qui se répète. On commence par ne pas savoir dompter des fauves, des vautours ou des cancrelats, puis un jour on en vient à prétendre aussi être infichu de dompter des hommes et, de fil en aiguille, de se dompter soi-même.

Parmi les signes d’espérance et les humbles et rares miracles de l’année 2008, invisibles aux « grands de chair » et autres winners multirécidivistes, je signalerai, après Chevillard, une autre rencontre infime. Lors du « passage de la flamme olympique à Paris », le 7 avril dernier, j’avais médité une ruse pour ne rien voir ni savoir d’un si funeste « événement ». Je me suis donc rendu « sur le terrain », en un point quelconque du « parcours de la flamme » et la ruse a parfaitement fonctionné. De ce point stratégique, les touristes cachaient les Tibétains qui cachaient les Chinois de Paris qui cachaient les innombrables journalistes qui cachaient les innombrables policiers qui dissimulaient eux-mêmes parfaitement les sportifs chargés personnellement de cacher la flamme éteinte. Et, comble de mon triomphe, les sportifs ne sont même pas passés par là. Je me suis ensuite rendu en un autre point du parcours et cette fois je suis parvenu à arriver cinq minutes après « le passage de la flamme ». C’est alors que le miracle s’est produit, au cœur de toute cette abstraction insensée de festivisme terminal armé jusqu’aux dents. Il restait encore quelques badauds consternés sur le bord du boulevard. Certains d’entre eux débordaient du trottoir. J’ai aperçu alors, au milieu de la chaussée, un grand policier lunaire qui s’est mis à leur faire à distance un geste de la main très délicat, d’une timidité effroyable, pour leur suggérer de remonter sur le trottoir. Ensuite, il n’a rien fait d’autre que de répéter humblement ce geste comique et splendide, dont la modestie et la douceur semblaient planer en dehors du temps.

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L’insurrection qui risque de tarder à venir

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On peut penser comme MAM, que L’insurrection qui vient est un dangereux pamphlet autonome et criminogène, dont la seule possession suffit à vous fourrer au donjon, au mépris de quelques libertés des plus élémentaires. On peut aussi penser, comme moi, que cette pseudo pièce à conviction n’est hélas qu’un inoffensif conglomérat de banalités toninégristes, bourdivines ou ségolénistes, cimentées par une ignaritude sans bornes, qui n’appelle donc qu’une franche rigolade, suivie d’une sévère correction. Et je ne peux que souscrire à la plupart des critiques formulées par le perspicace Yves Coleman, par exemple celles-ci : « L’insurrection qui vient n’offre aucune analyse des classes sociales, de la réalité économique en France ou en Europe, des rapports de forces, de la période dans laquelle on se situe aujourd’hui. Ce n’est qu’un long discours bavard et antihistorique. L’auteur fait preuve d’une naïveté sans bornes s’il croit que les forces de répression et l’appareil d’Etat s’écrouleront tout seuls. Son discours antiflics (n’est) pas plus radical que celui des rappeurs moyens. » Les orphelins de la théorie critique et les esprits curieux pourront lire ce que pensent de ce pétard mouillé les vrais militants de la vraie ultragauche.

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Bach ou le cinquième évangéliste

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Cioran ne s’autorisait que de rares exercices d’admiration, et notamment en matière de musique : « Sans Bach, écrit-il, la théologie serait dépourvue d’objet, la création fictive, le néant péremptoire. S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu. » Essayons en effet d’imaginer la vie avant Bach, le silence avant Bach, la civilisation avant Bach, pour ne rien dire de la musique avant Bach. Avant Bach, cela signifie « sans Bach », évidemment. Que fut notre monde avant l’avènement de la musique divine de celui qu’on nomme, en Allemagne, le cinquième évangéliste ?

L’harmonie musicale pratiquée y étant différente, c’était un monde où on entendait moins bien, où tout devait sembler de guingois faute d’un guide pour nous apprendre à découvrir, dans ses lignes apparemment grossières, une beauté parfaite. Tel est le propos du nouveau film de Pere Portabella. Loin d’être un biopic de Jean-Sébastien Bach, il montre comment, aujourd’hui encore, sa musique par sa perfection même se prolonge.

Nous l’oublions trop souvent : la musique est l’art vivant par excellence, le seul qui a besoin de la virtuosité d’interprètes. Cela suppose une tradition, un enseignement et un souci permanent d’elle. Or, les trois, comme tout ce qui est humain, sont fragiles et sont volontiers menacés. C’est pourquoi Portabella parle aussi bien du personnage Bach que de l’institution dans laquelle la tradition de sa musique est maintenue vivante, à Leipzig (à la fin du film, une violoncelliste discute ainsi avec le successeur de Bach, Cantor comme lui de l’église luthérienne de Saint-Thomas).

Bach y enseignait la musique et le latin, y dirigeait la musique et composa pour le chœur de Saint-Thomas un grand nombre des pièces les plus célèbres, ses Passions (deux seulement nous sont parvenues entières), ses Oratorios, la plupart de ses cantates (qui étaient chantées le dimanche à l’office) et le Magnificat (celui qui est conservé). Il y écrivit aussi de nombreuses pièces instrumentales. Quelques scènes montrent Bach en famille, travaillant, jouant et montrant à son fils comment jouer le premier prélude du Clavier bien tempéré, en faisant entendre comment est pensé le morceau, toute la tension venant de la progression chromatique. Le film fait aussi voir ce qu’est devenu Bach : une attraction pour touristes.

On vient visiter l’église où il repose (une scène très belle montre le travail d’astiquage de la plaque commémorative) ; on propose à Leipzig des « promenades Bach ». Un vieux monsieur très digne paraît en vivre, déguisé à la mode du XVIIIe siècle. On nous explique, comme si nous prenions le bateau sur l’Elbe, pour contempler les châteaux du XVIIIe siècle, que le comte Keyserling souffrait d’insomnie, aussi demanda-t-il à son claveciniste, Johann Gottlieb Goldberg, de commander à Bach de quoi apaiser ses nuits.

Le film met en scène un routier espagnol traversant l’Allemagne pour livrer des pianos, qui raconte à son compagnon de voyage qu’il souffre du mépris dont il est victime, à cause de son camion, à cause de la mauvaise réputation des Espagnols : il révèle que ce qui lui permet de supporter ce mépris, c’est la musique. Plus tard, on le verra jouer du basson dans la chambre d’un motel. Auparavant, c’est son compagnon, qui, au milieu de la campagne allemande, joue à l’harmonica la musique de Bach tandis que défile sous nos yeux la beauté simple de la campagne allemande.

C’est l’Europe qui est le deuxième personnage de ce film : Naples à laquelle Bach fait référence dans une scène où il explique qu’il vient d’adapter la technique du croisement de mains pour ses variations, Goldberg, Leipzig, Dresde détruite par les Alliés, Barcelone, l’Elbe où nous voguons, trois langues (italien, allemand et espagnol) et la musique savante européenne qui ne connut d’autre frontière que la paresse et l’ignorance, puisque Bach est plus universel encore que les mathématiques.
Comme l’explique le vieux cinéaste catalan (il est né en 1927) : « L’Europe est le décor émotionnel, symbolique, historique et politique du film, la scène où il prend place. L’Europe ne pourra pas aller de l’avant sans reconnaître que sous son passé, une Histoire âpre, conflictuelle, dramatique est sous-jacente. »

Il n’est pas fortuit qu’il s’attarde sur le chœur actuel de Saint-Thomas, où sont formés les adolescents et les enfants, beaucoup, à force de lire et de chanter la musique sacrée de Bach, finissant par demander le baptême. C’est là que vit cette tradition, car, ne l’oublions pas, Bach fut un homme profondément religieux et il composa surtout pour les offices. Si sa musique touche au divin, c’est sans doute d’abord parce qu’elle chante Dieu. « Qui chante prie deux fois » : cette pensée de saint Augustin est l’une des clefs de la musique de Bach.

Pere Portabella s’autorise de longues séquences contemplatives où seule « joue » la musique de Bach. Et pour qu’elle ne soit pas reçue de manière blasée, il nous l’offre de manière inédite. Voyez la scène inaugurale du film, où un piano mécanique joue et se déplace. D’autres lui répondent, qui sont des merveilles de mise en scène. Bizarrement, ce qui nous fait le mieux entendre le caractère miraculeux de la musique de Bach, c’est le moment où Felix Mendelssohn, son successeur à Saint-Thomas, joue dans le film ses propres sonates au piano. Tout soudain sonne plus pauvre, plus triste, moins évident. Le Silence avant Bach nous rappelle ainsi un miracle ; il semble aussi vouloir nous prévenir d’une perte, et d’un grand chagrin : qu’après Bach, que nous ne saurions plus écouter, la beauté et le divin aient fait vœu de silence…

Leonard Cohen est-il un voleur ?

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Depuis des siècles, les pages Culture du Figaro sont un repère de trissotins centre-gauche, uniquement obsédés de prouver à leurs confrères du Monde et de Télérama qu’on peut à la fois être salarié par Dassault et faire de la résistance citoyenne au quotidien.

Pour ceux qui ont la chance de ne jamais les avoir ouvertes, c’est le genre d’endroit où les Dardenne sont toujours bouleversants, Buren toujours dérangeant et Boulez toujours séminal.

Vous voyez le genre ? Logiquement, quand un garçon comme moi ouvre lesdites pages, plus rien ne devrait l’étonner, et encore moins l’indisposer. Il sait à l’avance qu’aucune niaiserie, aucune tartufferie, aucune bourdieuserie ne lui sera épargnée. Hum. Ça c’est la théorie. On se croit à l’abri, mais manque de bol, y a toujours un paltoquet un peu plus hargneux que la moyenne de ses camarades pour vous faire regretter le bon vieux temps des soufflets et des duels de presse.

Et c’est précisément ce qui m’est arrivé mardi dernier, à la lecture du compte-rendu signé Olivier Nuc de la série de concerts que Leonard Cohen vient de donner à l’Olympia. Le problème n’est bien sûr pas que ce garçon écrive « Cohen revient aujourd’hui sans rien avoir de neuf à proposer. Son dernier album en date, Ten New Songs, est sorti en 2001, et on ne peut pas dire qu’il ait autant marqué les esprits que ses autres disques ». Après tout, personne n’est obligé d’aimer les bons disques, et c’est le droit le plus absolu d’Olivier Nuc de penser que Leonard Cohen est définitivement un has-been, contrairement par exemple à Bertrand Cantat, dont il célébrait le come-back quelques jours plus tôt dans les mêmes colonnes en expliquant sans rire que Gagnants-Perdants était « une superbe ballade aux accents breliens ». Cantat un nouveau Brel et Cohen un vieux ringard, pourquoi pas ? Encore une fois, là n’est pas le problème (sauf peut-être pour les malheureux qui vont dîner chez Olivier Nuc et doivent subir poliment toute la musique qu’il aime, sous peine d’être obligés de s’intéresser à sa conversation).

Non, le vrai problème avec Olivier Nuc, c’est la suite de l’article, quand il nous fait part de ses considérations économiques et sociales sur le prix des billets, ce qui est fort compassionnel, vu qu’il n’a pas, lui, payé sa place. On imagine que l’auteur a dû être bon élève, car ses considérations sont une sorte de dissert’ en trois parties.

Tout d’abord, Olivier Nuc dresse le constat, forcément accablant : « Pour assister à l’un de ces trois concerts, il fallait débourser une somme rondelette, comprise entre 95 et 161 €. » Jusque-là, rien à dire, on est dans le factuel comme on dit dans la grande presse. D’ailleurs, je dois l’avouer, moi aussi, j’ai trouvé ça un peu chérot. Moins cher quand même que le 6 pièces-cuisine de mes rêves place Furstenberg et la Bentley Arnage qui va avec, mais bon, un peu cher quand même

Mais c’est l’analyse, forcément lumineuse, de notre guérillero figaresque, qui a libéré en moi des pulsions agressives dont tous mes amis savent pourtant qu’elles sont plutôt rares : « Reprendre la route pour donner des concerts constitue un des plus sûrs moyens de faire une bonne opération financière pour un musicien, alors que les disques ne se vendent plus. » Un musicien qui veut gagner de l’argent, quelle horreur ! Au Figaro, on ne transige pas avec le règne de l’argent. (Enfin j’imagine qu’Olivier Nuc écrirait plutôt « avec le règne de l’argent-roi », c’est plus stylé.)

Et enfin vient la conclusion forcément éleveuse de débat : « Difficile de ne pas se souvenir, pourtant, que le même homme chanta au festival de l’île de Wight en 1970, et qu’il était tête d’affiche de la Fête de l’Humanité quatre ans plus tard. Dans ces années-là, Cohen incarnait une certaine alternative au modèle dominant. Le voir ainsi rattrapé par le marché et considéré comme une valeur marchande a quelque chose de gênant. »

Franchement, lecteurs chéris, comment garder son sang-froid dans des circonstances aussi criminogènes ?

D’ailleurs, à défaut de pouvoir hic et nunc briser net la clavicule d’Olivier Nuc d’un gracieux coup de nunchaku (c’était mon « modèle dominant » d’expression à moi dans ces regrettées années 70), ma première réaction, en lisant cette daube insane, fut d’ordre fantasmatique. J’imaginais l’excellent Ivan Rioufol débarquant furibard dans le bureau d’Olivier Nuc, lui donnant sans plus d’explications la fessée déculottée devant tous ses petits camarades des pages Culture et l’obligeant ensuite à recopier mille fois sur son écran : « Le mot marché n’est pas une injure dans les colonnes du Figaro ! »

Ça a suffi à me calmer, un peu. Mais le parti du bon goût n’est pas quitte. Il crie vengeance pour Leonard. Il veut du sang. Désormais Olivier Troudunuc et toutes les autres lavettes citoyennes de sa rubrique – sont classés dans mon rayon « ennemis personnels » quelque part entre la Halde et Rue89. Vous aurez bientôt de leurs nouvelles.

Renaud Camus et « l’Affaire Zemmour »

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Nous avons reçu hier ce communiqué du Parti de l’In-nocence, créé par Renaud Camus. C’est bien volontiers que nous le reproduisons intégralement.

« Le parti de l’In-nocence apporte son appui total au journaliste Eric Zemmour qui représente une des très rares voix encore audibles de liberté, de vérité et d’humour sous l’oppressante chape imposée à notre pays par la tyrannie du dogmatisme antiraciste ; et qui semble être, comme il était à prévoir – c’est tout à son honneur – l’actuelle proie rituelle des sbires, sicaires, chiens de garde, molosses, roquets, rabatteurs et suiveurs hébétés de la vigilance aveuglante.
Le parti de l’In-nocence juge particulièrement significatif que le prétexte de l’actuelle chasse à l’homme soit l’usage par sa victime du mot « race », parfaitement admis à peu près partout dans le monde sauf en France et à toutes les époques sauf la nôtre ; et dont rien n’était plus facile pour les vigilants que d’adopter une définition prétendument « scientifique » tellement limitative, et coïncidant si peu avec son énorme champ sémantique dans notre langue, qu’il en devienne, lui, le mot, le pauvre mot, inadmissible – le seul inconvénient étant que cette définition absurde est précisément celle des racistes et des pires criminels de l’histoire. »

Jack Lang, merde !

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Jack lang était l’invité de Parlons Net enregistré mercredi 26 novembre 2008. L’ancien Ministre de la culture et de l’Education Nationale revient sur l’élection mouvementée de Martine Aubry au PS. Il s’exprime également sur l’audivisuel public et sur l’état de l’éducation et de la recherche. Pugnace et remonté contre ce qu’il estime être une politique globale de casse du service public, Jack est apparu clairement ancré dans l’opposition au gouvernement. Lorsqu’il s’écrie « Du courage, merde ! » on se demande si c’est à lui qu’il s’adresse ou au PS ou au Gouvernement.

Jack Lang est interrogé par Elisabeth Lévy, de Causeur.fr, Pascal Riché de Rue89 et Bénédicte Charles de Marianne2.fr. L’émission est animée par David Abiker.

Jack Lang et l’Etat du PS « il faut se mettre au travail »
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Jack Lang et la réforme de l’audiviovisuel public « Il fallait augmenter la redevance »
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Jack Lang et le manque de courage en matière d’éducation et de recherche
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Bonus : La question qu’il ne fallait pas lui poser
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Buzz : Son coup d’éclat…
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Baudrillard et l’affaire Zemmour

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Les fins limiers d’ILYS ont retrouvé ce texte de Jean Baudrillard, publié dans Libération, il y a plus de dix ans. Tout y est dit. « La vraie question devient alors : ne peut-on plus l’ »ouvrir » de quelque façon, proférer quoi que ce soit d’insolite, d’insolent, d’hétérodoxe ou de paradoxal sans être automatiquement d’extrême droite (ce qui est, il faut bien le dire, un hommage rendu à l’extrême droite) ? Pourquoi tout ce qui est moral, conforme et conformiste, et qui était traditionnellement à droite, est-il passé à gauche ? ».

Si Versailles m’était koonsé…

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Une polémique peut en cacher une autre. Hier encore, inculte que je suis, je croyais qu’il n’y avait qu’une seule « affaire Jeff Koons » : la réaction indignée des réacs (c’est quand même notre boulot, merdre!) face à l’installation à Versailles des plus belles pièces de la ménagerie koonsienne. Homard gonflable, chien-ballon « vénitien » (?), lapin « willendorfien » (??) et autres innocentes bébêtes prises en otage par l’ »artiste » zoophile ; que fait la SPA ?

Mais on se calme : après tout, ce bestiaire aura disparu le 5 janvier. On ne peut pas en dire autant des colonnes de Buren[1. Pour être tout à fait juste, il y a une autre différence : les colonnes de Buren au moins, on peut s’asseoir dessus ou y écraser ses clopes… Essayez donc de faire pareil avec le « chien-ballon » !]. Aussi ai-je regardé, sans haine et sans crainte, l’ébouriffant publireportage consacré à l’affaire par France 5 et intitulé assez absconnement[2. Néologisme. Pourquoi je serais le seul à pas avoir le droit d’innover ? Moi aussi je peux être un « chien-ballon vénitien », si je veux.] « Au château de Versailles : Jeff Koons, homme de confiance ». Un doc tellement trop hagiographique qu’il aurait pu se conclure par une voix off genre : « I am Jeff Koons, and I approve this message. »

Mais même un « documercial » peut receler des infos utiles. Dans celui de France 5, j’en ai appris une bonne : Jeff Koons le « provocateur » est un artiste officiel ! Il a trouvé en Jean-Jacques Aillagon, sinon son mécène (il n’en a guère besoin), au moins le président de son fan-club francophone. Hier, ministre de la Culture, il le décorait de la Légion d’honneur ; aujourd’hui, président du domaine de Versailles, il lui ouvre les portes du château.

Pour justifier cette « audace », le ministre nous assène sans rire que Versailles et Koons ont deux points communs qui rendaient « inévitable » leur rencontre : l’un et l’autre ne sont-ils pas « mondialement célèbres » et « baroques » ?

Cette polémique-là, Jean-Jacques la démonte le plus facilement – et le plus modestement – du monde : « Beaucoup de gens n’ont pas compris, comme toujours quand il s’agit de grandes initiatives. »

Fermez le ban ! Tout est clair désormais : je suis un « paléo-con[3. Comme dit joliment Marc Cohen.] », donc j’aime pas l’exposition « Jeff Koons-Versailles », voilà tout !

Et pourtant, j’ai une dernière question, M’sieur, sans vous déranger, comme dirait Columbo : pourquoi donc le critique de Télérama déconseille-t-il lui aussi ce programme ? On n’a pas gardé les homards ensemble…

Olivier-Pascal Moussellard (car c’est lui !) estime que les réalisateurs de France 5 ont mal fait leur boulot ; il explique même comment ils auraient dû s’y prendre : « En donnant la parole à quelques esprits critiques, et en s’interrogeant sur le sens de ce triomphe « koonsien » dans les institutions culturelles et sur le marché de l’art. Deux thèmes malheureusement absents. »

Entièrement d’accord, Pascal-Olivier (ou l’inverse) : moi aussi j’aurais aimé entendre sur l’ »affaire » Jean Clair ou Jean Dutourd, « esprits critiques » s’il en est !

A cet instant précis, je me dis : « Attention Basile ; fausse piste ! Ça fait quand même quinze ans sans sursis que tu lis Télérama ! Tu ne peux pas être d’accord avec eux, surtout sur l’art contemporain… Il y a forcément un loup ! »

Ce loup, je n’ai pas eu à le chercher loin : dans un Télérama d’il y a trois mois ! L’antikoonsisme de gauche, figurez-vous, ne relève pas de préférences artistiques, mais de la préférence nationale.

Je cite le papier du critique d’art maison, Olivier Céna : « Pourquoi confier à un artiste étranger[4. C’est moi qui souligne.], quels que soient son talent, sa notoriété, sa cote sur le marché, le soin d’inaugurer une manifestation dans un des lieux les plus connus et les plus visités de France[ Parenthèse pour les amateurs : l’antikoonsisme « de progrès » ne se limite pas au souverainisme culturel. Dans Art-Press, l’oracle Philippe Dagen qualifie Koons d’artiste organique du « capitalisme mondialisé et spectaculaire ». Et là, je suis plutôt entièrement d’accord.] ? »

L’ennemi donc, ce n’est pas l’artiste abscontemporain : c’est l’allogène ! Thèse confirmée quelques lignes plus loin par le discours du Céna : « Pourquoi le Louvre invite-t-il, pour la première confrontation entre art ancien et art contemporain, Jan Favre, un artiste flamand ; et Monumenta, pour ses deux premières éditions sous la nef du Grand Palais, un peintre allemand, Anselm Kiefer, et un sculpteur américain, Richard Serra ? »

Bref, l’antikoonsisme de gauche relève d’un combat rigolo comme je les aime : contre la « préférence nationale », sauf en matière d’ »exception culturelle ».

Sur France Culture, l’esprit privatisé

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Longtemps je me suis levé de bonne heure le dimanche matin, aux alentours de onze heures, pour écouter « L’Esprit Public », l’émission animée par Philippe Meyer. Quand on a la gueule de bois, « L’Esprit Public rassure ». Philippe Meyer a la voix radiophonique, comme on dit. Une voix rassurante, voire anxiolytique, même si l’on a parfois l’impression qu’il en joue juste un peu trop, comme un crooner de casino qui appuierait ses effets ou comme un Barry White du centrisme policé. Néanmoins, sa manière d’articuler le français détonne suffisamment dans le paysage radiophonique pour qu’on puisse lui pardonner ses coquetteries vocales.

Ce qui est plus difficile à admettre, en revanche, gueule de bois ou pas, est l’évolution de plus en plus discutable de son émission dont les thèmes ressemblent de plus en plus à des questions fermées : « La gauche française est-elle la plus bête du monde ou la plus imbécile de la galaxie ? », « François Bayrou est-il un génie ou Dieu ? », « La manière dont Nicolas Sarkozy affronte la crise économique est-elle sublime ou grandiose ? », « Les fonctionnaires sont-ils des fainéants ou des inadaptés ? »

Certes, nous connaissons la règle du jeu : le bon ton. On n’est pas chez les pouilleux des radios périphériques, faudrait voir à pas mélanger grandes gueules et bons esprits qui, pour être publics, n’en sont pas moins distingués. La compagnie est choisie et composée d’une équipe de permanents bon chic bon genre dont il n’est pas question ici de mettre en doute la valeur intellectuelle. Le problème est plutôt qu’avec les années, ils tiennent tous le même discours. En cela, il semble bien qu’ils soient au diapason de l’idéologie dominante qui refuse toute marge de manœuvre au Politique, sauf quand ces charmants parleurs (j’allais dire causeurs…) voient une crise financière si redoutable qu’elle risque de faire fondre comme neige au soleil leur patrimoine de flamboyants soutiers de la génération lyrique, toujours prompts cependant à dénoncer cette jeunesse frileuse qui ne se résigne pas à la glorieuse incertitude du travail précaire et des salaires étiques.

Nous retrouvons ainsi, le plus souvent, Denis Olivennes, Yves Michaud, Jean-Louis Bourlanges et Max Gallo, le doyen.

Denis Olivennes, directeur du Nouvel Obs, est auréolé de son image de patron de gauche : je sais, ce n’est pas moderne de voir dans cette expression un oxymore définitif ou une bonne blague. Yves Michaud, lui, se présente comme un philosophe iconoclaste : l’expression est d’une banalité tellement affligeante qu’elle est en passe d’être lexicalisée et qu’il pourra l’inscrire bientôt sur sa carte de visite. Un philosophe iconoclaste, ça veut dire que l’on est à l’origine de l’Université de tous les savoirs, que l’on veut apporter la philosophie chez les tout-petits et qu’en même temps on voue une détestation froide à tout ce qui ressemble de prêt ou de loin à un enseignant. Sans compter le mépris pour les hommes politiques qui veulent encore, les présomptueux, faire de la politique comme Chirac en son temps ou Mélenchon aujourd’hui. Jean-Louis Bourlanges est au bout du compte le plus cohérent : il aime les modérés, fait preuve d’une tolérance qui n’est pas de la faiblesse et est capable de références tout à fait inattendues pour un centriste. Ainsi lui sera-t-on éternellement reconnaissant d’avoir signalé dans une brève la mort de l’immense écrivain méconnu Frédéric[1. Frédéric Berthet (1954-2003), prix Nimier 1988 pour Daimler s’en va (Gallimard).]. La brève, donnée par chaque invité à la fin de l’émission, est en quelque sorte le Ite missa est de l’Esprit Public.

Et, pour finir, Max Gallo… L’ai-je aimé, Max, avant qu’il ne devienne un « lou ravi » du sarkozysme ! Ai-je été fier de suivre sa crinière blanche lors de la campagne pour Chevènement en 2002 ! C’était le temps des Contes de campagne[2. Contes de campagnes, 2002, (Mille et une nuit). Ce recueil de textes pour Chevènement vit notamment les signatures de Philippe Muray, Michel Houellebecq ou Régis Debray.] : il avait fédéré des écrivains de tous bords, Max, et on y croyait alors… A l’écouter, on sentait que Chevènement, c’était gagné : demain le CNR… Mais désormais, je ne le reconnais plus, Max : il confond Sarkozy et Clemenceau, Sarkozy et de Gaulle, Sarkozy et Bonaparte. Il est devenu le Plutarque de l’Elysée : avec lui, c’est Les vies parallèles tous les dimanches.

À une époque lointaine, il m’en souvient, il y eut des journalistes étrangers et même, figurez-vous, des femmes à « L’Esprit Public ». Oui, des femmes, mais Philippe Meyer a sans doute voulu renouer avec la bonne vieille tradition française de l’apéritif dominical pris entre notables au café de la préfecture comme dans un roman de Simenon ou de Marcel Aymé. Non, excusez-moi, la référence est un peu trop popu, disons comme dans une pièce de Giraudoux où les inspecteurs d’Académie font des vers et chassent les vilains fantômes de la contestation. « L’Esprit Public » est ainsi devenu un Intermezzo de blancs largement sexagénaires (à l’exception d’Olivennes). En soi, cela n’a rien de scandaleux et ce n’est pas ici que l’on va défendre une politique de quotas mais reconnaissons qu’il est toujours savoureux de les entendre chaque semaine donner des leçons aux partis politiques (vous savez, ces endroits où des gens un peu simplets se présentent devant des électeurs et non des auditeurs) sur le renouvellement indispensable des générations, le peu de place fait aux minorités visibles ou aux femmes, (la dernière en date, répétons-le, a dû être entendue à « L’Esprit Public » lors de la mise sur le marché des premiers téléphones portables).

Se présentant implicitement, avec cette fausse modestie des vrais arrogants, comme l’animateur d’une « émission de référence », Philippe Meyer, avec ses comparses, couvre un prisme idéologique allant, pour faire simple du libéralisme social au social-libéralisme.

Cela ne fut pas toujours le cas : Meyer et Gallo incarnaient il y a quelques années un certain républicanisme jacobin face à Jacques Julliard et Jean-Claude Casanova qui représentaient plutôt la pensée girondine. C’était assez malin, d’ailleurs, cela évitait de sombrer dans le clivage droite/gauche (tellement vulgaire, n’est-ce pas ?) tout en montrant malgré tout que d’autres lignes de forces traversaient les enjeux contemporains. Cela nous valait même parfois, ô surprise, quelques éclats de voix, chose aussi rare dans cette émission si convenable qu’un communiste invité à un journal de vingt heures.

Ce temps est révolu, « L’Esprit Public » qui déteste tellement l’action publique qu’il devrait se rebaptiser L’Esprit Privatisé est devenu le prototype de l’émission pour démocrates-chrétiens et notaires pharisiens qui évitent d’aller à la messe et qui font bien. Ils risqueraient d’y entendre des choses bien plus dérangeantes que l’eau tiède de Philippe Meyer et ses amis : la force révolutionnaire de l’Evangile, par exemple.

Ça balance à Prague !

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Dans les usages diplomatiques, le « déjeuner de travail informel » entre deux chefs d’Etats ou de gouvernement n’a rien d’une bouffe sympa au restau du coin pour régler en tête à tête quelques problèmes en attente, et cultiver par la même occasion les liens d’amitiés.

La plupart du temps, une dizaine de personnes participent à ces agapes, et le contenu des conversations est scrupuleusement pris en note par des sous-fifres, pour être archivé à l’intention des futures générations de chercheurs.

Comme le contenu de ces rapports n’est pas destiné à être rendu public avant un demi-siècle, les dîneurs ont tendance à desserrer la cravate et à laisser la langue de bois au vestiaire. Mais c’était sans compter avec ces voyous de Tchèques, l’un des récipiendaires du rapport s’étant fait un plaisir de le communiquer à un hebdomadaire local à fins de publication. Les démentis diplomatiques n’ayant convaincu personne, le Premier ministre tchèque, Mirek Topolanek, a fini par en reconnaître l’authenticité. On soupçonne, à Prague, l’entourage du très eurosceptique président de la République Vaclav Klaus, d’avoir « balancé » le script pour mettre le Premier ministre dans l’embarras avant sa prise de fonction à la présidence de l’UE, au mois de janvier.

Nicolas Sarkozy avait donc prié Mirek Topolanek à déjeuner à Paris le 31 octobre dernier. Cette rencontre avait comme objectif « d’arranger les bidons », comme disent les Belges, lesquels bidons avaient quelque peu été bousculés par des propos dépréciatifs prêtés à Sarkozy sur l’aptitude de la petite, mais vaillante République tchèque à assumer cette présidence par gros temps économique.

Au passage, le président français essaie de persuader Topolanek de laisser à la France la coprésidence de l’Union pour la Méditerranée, qui normalement devrait tomber dans le giron de la présidence de l’UE. Comme il ne peut décemment pas lui dire que les Tchèques comprennent les affaires méditerranéennes à peu près aussi bien que lui les subtilités linguistiques qui séparent le tchèque du slovaque, Sarkozy se lance dans un numéro de violon dont il a le secret : « Tu sais ce que c’est d’être seul contre tous les Arabes ? De les avoir au téléphone ? Ils sont terribles, je te jure ! », dit-il. La suite est à l’avenant : « Le président algérien Bouteflika, le Tunisien, le roi marocain, la Libye, Israël. Un travail fou ! » Topolanek : « L’Union pour la Méditerranée est ton enfant, tu as été aux petits soins. Et sans l’alimentation française, ce bébé ne survivra pas… »

Et le vice-Premier ministre tchèque, Alexandr Vondra, file plus loin la métaphore : « Bien, nous aiderons la France à nourrir l’enfant de la Méditerranée. Et qui va donner à manger à l’Est ? L’Allemagne, la Suède, ou la Pologne ? » « Ce sera la République tchèque, répond Sarkozy, vous pourrez toujours compter sur le soutien de la France. (…) Tu penses sérieusement que je donnerais la priorité à Angela ? »

Il n’en fallait pas plus pour que quelques bons esprits français qualifient de « dévastateurs » les propos très politiquement incorrects proférés par le président de la République. Outre qu’il n’est pas tout à fait impossible que les dirigeants des pays cités soient de fieffés emmerdeurs téléphoniques, il est évident que Nicolas Sarkozy cherche, en l’occurrence, à faire avaler à son interlocuteur qu’il lui fait une fleur en le déchargeant de cette pénible corvée euro-méditerranéenne. Ce que les Tchèques, qui ne sont pas aussi bêtes qu’on le pense généralement à Paris, ont parfaitement compris : « D’accord pour vous laisser les Juifs et les Arabes, mais aidez-nous à ne pas nous faire croquer par les Allemands, les Polonais ou les Suédois dans les affaires de l’Est. »

Cela s’appelle un deal gagnant-gagnant, comme dirait Ségolène, et on ne voit pas pourquoi notre président serait « dévasté » par de tels propos. Ceux-ci témoignent de surcroît d’une perception assez réaliste du foutoir méditerranéen dans lequel il tente, peut-être imprudemment mais non sans panache, de mettre un peu de raison politique et économique.

Finalement, on souhaiterait que ces « déjeuners de travail informels » soient diffusés en direct à la place du journal de Jean-Pierre Pernaut, les gracieusetés françaises et les amabilités tchèques, voilà qui nous changerait des sabotiers du Nivernais ou des santonniers de Provence !

Chevillard ou la risée des fauves

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Cela n’aura échappé à personne, nous vivons une époque assez peu fréquentable. Les générations qui nous ont précédés nous montrent du doigt, hilares ou en larmes, incrédules. Cependant, il arrive aussi quelquefois que nous effleurions « la main de la petite fille Espérance ». Que nous trempions le pied, par inadvertance, dans une flaque de joie ou de surprise à l’état brut. C’est ce qui m’est arrivé en découvrant le site de l’écrivain Eric Chevillard, L’autofictif. Les écrits de Chevillard font partie de ces humbles miracles contemporains qui nous rappellent subrepticement le miracle massif d’exister.

Chevillard est, à ma connaissance, le seul auteur parfaitement poilant publié aux Editions de Minuit. Ce n’est pas le moindre de ses paradoxes. Il a écrit une vingtaine d’ouvrages aux titres souvent très beaux, comme Mourir m’enrhume, Démolir Nisard ou Sans l’orang-outang. Depuis le 18 septembre 2007, il publie sur son site chaque jour un ensemble composé de trois fragments. Ces ensembles sont numérotés, de 1 à 401, mais les choses devraient s’aggraver par la suite.

« Chacun de ses milliers d’aphorismes règle une fois pour toutes la question de l’homme et il n’y a plus à y revenir. (355) » Au cœur de l’œuvre de Chevillard, la glorieuse et perpétuelle débâcle humaine. Incessamment et comiquement, sa littérature la mime, feignant l’échec ininterrompu. « Oh non ! Pèse aussi sur moi la menace du Goncourt des lycéens ! Ne m’épargnera-t-on aucune honte ? Où se cacher après cela, où fuir ? (9) » « Un contretemps survient – la livraison ne pourra avoir lieu que demain – et voici toute ma vie à jamais retardée. (309) » Avec un art qui évoque parfois celui de Sempé, il transmue la banale mégalomanie de l’homme ordinaire (nous autres) en poésie métaphysique. « Pas de grand homme pour son valet de chambre. Aussi vais-je renvoyer Firmin. (8) » « Certes, les Américains ont élu un président jeune, un président noir, un président démocrate, nous pouvons les en féliciter tout en observant cependant qu’ils n’ont pas poussé l’audace jusqu’à porter au pouvoir tel écrivain français, auteur aux éditions de Minuit d’une quinzaine de romans extravagants à faible tirage. (378) » Comme l’admirable Robert Benchley, dont le camarade de Koch a chanté ici la juste louange, Chevillard pousse le non sensé à une grande plénitude de sens.

Le monde de Chevillard est un monde trivial et quotidien, incessamment frappé par les zébrures de l’exotisme et de l’absurde. « Il ne ratait jamais une occasion d’étrangler un enfant ou de pousser dans l’escalier une vieille personne. Et toujours une insulte à la bouche quand nous le croisions. Toujours prêt à nous casser la tête. Comment aurions-nous pu soupçonner notre voisin d’être ce saint homme répandant le bien dans la ville à la nuit tombée ? (340) » Les fissures qui morcellent son monde et le dévoilent laissent jaillir l’imprévisible, l’inquiétante étrangeté ou le grotesque. « Trois jours durant, j’ai soupçonné Agathe de préparer un casse avant de comprendre que son babyphone captait par interférence le portable d’un malfrat notoire domicilié dans le voisinage. (321) » « L’homme à la table des amis qui nous est le plus étranger, c’est soi. Quelle tête faisons-nous parmi ces visages familiers, à quoi ressemblons-nous, quelle est notre place au milieu des autres, dans cet ensemble, dans cette figure, et comment notre présence la modifie-t-elle ? L’ignorance de ces choses est la même pour chacun des convives : voilà ce qu’on appelle partager un repas. (347) »

La prose de Chevillard est peuplée par une ahurissante cohue d’animaux sauvages. Et, on le sent bien, Chevillard est complètement débordé. « J’essayai de faire bonne figure dans l’arbre des oiseaux magnifiques, parmi les calaos, les perroquets, les toucans, les paradisiers, j’essayai de faire bonne figure en souriant de toutes mes dents, mais aussitôt les oiseaux s’envolèrent. Je fis une nouvelle tentative, espérant voir revenir les calaos, les perroquets, les toucans, les paradisiers, je m’y pris autrement, dans l’arbre des oiseaux magnifiques, mon visage congestionné devint écarlate puis violet, je tirai une langue noire, de la bave claire dégouttait à mes commissures et, dans mes yeux fixes, luisait un éclat bleu de porcelaine. Il y eut un bruissement d’ailes, puis s’abattit sur l’arbre des oiseaux magnifiques une nuée de corbeaux croassant. (369) »

Je ne vois qu’un seul précédent à une si navrante incompétence en matière de dressage : le cas du piteux Franz Kafka. L’un comme l’autre, au reste, sont incapables de tenir correctement leurs grands fauves : qu’il s’agisse des tigres qui envahissent les centres-villes dans L’œuvre posthume de Thomas Pilaster ou de la « jeune panthère » qui se couche sur le narrateur, devenu invisible à force d’amaigrissement, dans Un artiste de la faim. Dans une lettre à Martin Buber, Kafka avait indiqué que ses proses ne devaient pas être intitulées « Paraboles », comme le suggérait Buber pour une publication dans sa revue. Kafka, quant à lui, préférait l’humble et royale dénomination d’ »Histoires d’animaux » (Tiergeschichten). Les proses de Chevillard méritent elles aussi ce nom. C’est toujours la même histoire qui se répète. On commence par ne pas savoir dompter des fauves, des vautours ou des cancrelats, puis un jour on en vient à prétendre aussi être infichu de dompter des hommes et, de fil en aiguille, de se dompter soi-même.

Parmi les signes d’espérance et les humbles et rares miracles de l’année 2008, invisibles aux « grands de chair » et autres winners multirécidivistes, je signalerai, après Chevillard, une autre rencontre infime. Lors du « passage de la flamme olympique à Paris », le 7 avril dernier, j’avais médité une ruse pour ne rien voir ni savoir d’un si funeste « événement ». Je me suis donc rendu « sur le terrain », en un point quelconque du « parcours de la flamme » et la ruse a parfaitement fonctionné. De ce point stratégique, les touristes cachaient les Tibétains qui cachaient les Chinois de Paris qui cachaient les innombrables journalistes qui cachaient les innombrables policiers qui dissimulaient eux-mêmes parfaitement les sportifs chargés personnellement de cacher la flamme éteinte. Et, comble de mon triomphe, les sportifs ne sont même pas passés par là. Je me suis ensuite rendu en un autre point du parcours et cette fois je suis parvenu à arriver cinq minutes après « le passage de la flamme ». C’est alors que le miracle s’est produit, au cœur de toute cette abstraction insensée de festivisme terminal armé jusqu’aux dents. Il restait encore quelques badauds consternés sur le bord du boulevard. Certains d’entre eux débordaient du trottoir. J’ai aperçu alors, au milieu de la chaussée, un grand policier lunaire qui s’est mis à leur faire à distance un geste de la main très délicat, d’une timidité effroyable, pour leur suggérer de remonter sur le trottoir. Ensuite, il n’a rien fait d’autre que de répéter humblement ce geste comique et splendide, dont la modestie et la douceur semblaient planer en dehors du temps.

Sans l'orang-outang

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L’insurrection qui risque de tarder à venir

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On peut penser comme MAM, que L’insurrection qui vient est un dangereux pamphlet autonome et criminogène, dont la seule possession suffit à vous fourrer au donjon, au mépris de quelques libertés des plus élémentaires. On peut aussi penser, comme moi, que cette pseudo pièce à conviction n’est hélas qu’un inoffensif conglomérat de banalités toninégristes, bourdivines ou ségolénistes, cimentées par une ignaritude sans bornes, qui n’appelle donc qu’une franche rigolade, suivie d’une sévère correction. Et je ne peux que souscrire à la plupart des critiques formulées par le perspicace Yves Coleman, par exemple celles-ci : « L’insurrection qui vient n’offre aucune analyse des classes sociales, de la réalité économique en France ou en Europe, des rapports de forces, de la période dans laquelle on se situe aujourd’hui. Ce n’est qu’un long discours bavard et antihistorique. L’auteur fait preuve d’une naïveté sans bornes s’il croit que les forces de répression et l’appareil d’Etat s’écrouleront tout seuls. Son discours antiflics (n’est) pas plus radical que celui des rappeurs moyens. » Les orphelins de la théorie critique et les esprits curieux pourront lire ce que pensent de ce pétard mouillé les vrais militants de la vraie ultragauche.

L'insurrection qui vient

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Bach ou le cinquième évangéliste

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Cioran ne s’autorisait que de rares exercices d’admiration, et notamment en matière de musique : « Sans Bach, écrit-il, la théologie serait dépourvue d’objet, la création fictive, le néant péremptoire. S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu. » Essayons en effet d’imaginer la vie avant Bach, le silence avant Bach, la civilisation avant Bach, pour ne rien dire de la musique avant Bach. Avant Bach, cela signifie « sans Bach », évidemment. Que fut notre monde avant l’avènement de la musique divine de celui qu’on nomme, en Allemagne, le cinquième évangéliste ?

L’harmonie musicale pratiquée y étant différente, c’était un monde où on entendait moins bien, où tout devait sembler de guingois faute d’un guide pour nous apprendre à découvrir, dans ses lignes apparemment grossières, une beauté parfaite. Tel est le propos du nouveau film de Pere Portabella. Loin d’être un biopic de Jean-Sébastien Bach, il montre comment, aujourd’hui encore, sa musique par sa perfection même se prolonge.

Nous l’oublions trop souvent : la musique est l’art vivant par excellence, le seul qui a besoin de la virtuosité d’interprètes. Cela suppose une tradition, un enseignement et un souci permanent d’elle. Or, les trois, comme tout ce qui est humain, sont fragiles et sont volontiers menacés. C’est pourquoi Portabella parle aussi bien du personnage Bach que de l’institution dans laquelle la tradition de sa musique est maintenue vivante, à Leipzig (à la fin du film, une violoncelliste discute ainsi avec le successeur de Bach, Cantor comme lui de l’église luthérienne de Saint-Thomas).

Bach y enseignait la musique et le latin, y dirigeait la musique et composa pour le chœur de Saint-Thomas un grand nombre des pièces les plus célèbres, ses Passions (deux seulement nous sont parvenues entières), ses Oratorios, la plupart de ses cantates (qui étaient chantées le dimanche à l’office) et le Magnificat (celui qui est conservé). Il y écrivit aussi de nombreuses pièces instrumentales. Quelques scènes montrent Bach en famille, travaillant, jouant et montrant à son fils comment jouer le premier prélude du Clavier bien tempéré, en faisant entendre comment est pensé le morceau, toute la tension venant de la progression chromatique. Le film fait aussi voir ce qu’est devenu Bach : une attraction pour touristes.

On vient visiter l’église où il repose (une scène très belle montre le travail d’astiquage de la plaque commémorative) ; on propose à Leipzig des « promenades Bach ». Un vieux monsieur très digne paraît en vivre, déguisé à la mode du XVIIIe siècle. On nous explique, comme si nous prenions le bateau sur l’Elbe, pour contempler les châteaux du XVIIIe siècle, que le comte Keyserling souffrait d’insomnie, aussi demanda-t-il à son claveciniste, Johann Gottlieb Goldberg, de commander à Bach de quoi apaiser ses nuits.

Le film met en scène un routier espagnol traversant l’Allemagne pour livrer des pianos, qui raconte à son compagnon de voyage qu’il souffre du mépris dont il est victime, à cause de son camion, à cause de la mauvaise réputation des Espagnols : il révèle que ce qui lui permet de supporter ce mépris, c’est la musique. Plus tard, on le verra jouer du basson dans la chambre d’un motel. Auparavant, c’est son compagnon, qui, au milieu de la campagne allemande, joue à l’harmonica la musique de Bach tandis que défile sous nos yeux la beauté simple de la campagne allemande.

C’est l’Europe qui est le deuxième personnage de ce film : Naples à laquelle Bach fait référence dans une scène où il explique qu’il vient d’adapter la technique du croisement de mains pour ses variations, Goldberg, Leipzig, Dresde détruite par les Alliés, Barcelone, l’Elbe où nous voguons, trois langues (italien, allemand et espagnol) et la musique savante européenne qui ne connut d’autre frontière que la paresse et l’ignorance, puisque Bach est plus universel encore que les mathématiques.
Comme l’explique le vieux cinéaste catalan (il est né en 1927) : « L’Europe est le décor émotionnel, symbolique, historique et politique du film, la scène où il prend place. L’Europe ne pourra pas aller de l’avant sans reconnaître que sous son passé, une Histoire âpre, conflictuelle, dramatique est sous-jacente. »

Il n’est pas fortuit qu’il s’attarde sur le chœur actuel de Saint-Thomas, où sont formés les adolescents et les enfants, beaucoup, à force de lire et de chanter la musique sacrée de Bach, finissant par demander le baptême. C’est là que vit cette tradition, car, ne l’oublions pas, Bach fut un homme profondément religieux et il composa surtout pour les offices. Si sa musique touche au divin, c’est sans doute d’abord parce qu’elle chante Dieu. « Qui chante prie deux fois » : cette pensée de saint Augustin est l’une des clefs de la musique de Bach.

Pere Portabella s’autorise de longues séquences contemplatives où seule « joue » la musique de Bach. Et pour qu’elle ne soit pas reçue de manière blasée, il nous l’offre de manière inédite. Voyez la scène inaugurale du film, où un piano mécanique joue et se déplace. D’autres lui répondent, qui sont des merveilles de mise en scène. Bizarrement, ce qui nous fait le mieux entendre le caractère miraculeux de la musique de Bach, c’est le moment où Felix Mendelssohn, son successeur à Saint-Thomas, joue dans le film ses propres sonates au piano. Tout soudain sonne plus pauvre, plus triste, moins évident. Le Silence avant Bach nous rappelle ainsi un miracle ; il semble aussi vouloir nous prévenir d’une perte, et d’un grand chagrin : qu’après Bach, que nous ne saurions plus écouter, la beauté et le divin aient fait vœu de silence…

Leonard Cohen est-il un voleur ?

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Depuis des siècles, les pages Culture du Figaro sont un repère de trissotins centre-gauche, uniquement obsédés de prouver à leurs confrères du Monde et de Télérama qu’on peut à la fois être salarié par Dassault et faire de la résistance citoyenne au quotidien.

Pour ceux qui ont la chance de ne jamais les avoir ouvertes, c’est le genre d’endroit où les Dardenne sont toujours bouleversants, Buren toujours dérangeant et Boulez toujours séminal.

Vous voyez le genre ? Logiquement, quand un garçon comme moi ouvre lesdites pages, plus rien ne devrait l’étonner, et encore moins l’indisposer. Il sait à l’avance qu’aucune niaiserie, aucune tartufferie, aucune bourdieuserie ne lui sera épargnée. Hum. Ça c’est la théorie. On se croit à l’abri, mais manque de bol, y a toujours un paltoquet un peu plus hargneux que la moyenne de ses camarades pour vous faire regretter le bon vieux temps des soufflets et des duels de presse.

Et c’est précisément ce qui m’est arrivé mardi dernier, à la lecture du compte-rendu signé Olivier Nuc de la série de concerts que Leonard Cohen vient de donner à l’Olympia. Le problème n’est bien sûr pas que ce garçon écrive « Cohen revient aujourd’hui sans rien avoir de neuf à proposer. Son dernier album en date, Ten New Songs, est sorti en 2001, et on ne peut pas dire qu’il ait autant marqué les esprits que ses autres disques ». Après tout, personne n’est obligé d’aimer les bons disques, et c’est le droit le plus absolu d’Olivier Nuc de penser que Leonard Cohen est définitivement un has-been, contrairement par exemple à Bertrand Cantat, dont il célébrait le come-back quelques jours plus tôt dans les mêmes colonnes en expliquant sans rire que Gagnants-Perdants était « une superbe ballade aux accents breliens ». Cantat un nouveau Brel et Cohen un vieux ringard, pourquoi pas ? Encore une fois, là n’est pas le problème (sauf peut-être pour les malheureux qui vont dîner chez Olivier Nuc et doivent subir poliment toute la musique qu’il aime, sous peine d’être obligés de s’intéresser à sa conversation).

Non, le vrai problème avec Olivier Nuc, c’est la suite de l’article, quand il nous fait part de ses considérations économiques et sociales sur le prix des billets, ce qui est fort compassionnel, vu qu’il n’a pas, lui, payé sa place. On imagine que l’auteur a dû être bon élève, car ses considérations sont une sorte de dissert’ en trois parties.

Tout d’abord, Olivier Nuc dresse le constat, forcément accablant : « Pour assister à l’un de ces trois concerts, il fallait débourser une somme rondelette, comprise entre 95 et 161 €. » Jusque-là, rien à dire, on est dans le factuel comme on dit dans la grande presse. D’ailleurs, je dois l’avouer, moi aussi, j’ai trouvé ça un peu chérot. Moins cher quand même que le 6 pièces-cuisine de mes rêves place Furstenberg et la Bentley Arnage qui va avec, mais bon, un peu cher quand même

Mais c’est l’analyse, forcément lumineuse, de notre guérillero figaresque, qui a libéré en moi des pulsions agressives dont tous mes amis savent pourtant qu’elles sont plutôt rares : « Reprendre la route pour donner des concerts constitue un des plus sûrs moyens de faire une bonne opération financière pour un musicien, alors que les disques ne se vendent plus. » Un musicien qui veut gagner de l’argent, quelle horreur ! Au Figaro, on ne transige pas avec le règne de l’argent. (Enfin j’imagine qu’Olivier Nuc écrirait plutôt « avec le règne de l’argent-roi », c’est plus stylé.)

Et enfin vient la conclusion forcément éleveuse de débat : « Difficile de ne pas se souvenir, pourtant, que le même homme chanta au festival de l’île de Wight en 1970, et qu’il était tête d’affiche de la Fête de l’Humanité quatre ans plus tard. Dans ces années-là, Cohen incarnait une certaine alternative au modèle dominant. Le voir ainsi rattrapé par le marché et considéré comme une valeur marchande a quelque chose de gênant. »

Franchement, lecteurs chéris, comment garder son sang-froid dans des circonstances aussi criminogènes ?

D’ailleurs, à défaut de pouvoir hic et nunc briser net la clavicule d’Olivier Nuc d’un gracieux coup de nunchaku (c’était mon « modèle dominant » d’expression à moi dans ces regrettées années 70), ma première réaction, en lisant cette daube insane, fut d’ordre fantasmatique. J’imaginais l’excellent Ivan Rioufol débarquant furibard dans le bureau d’Olivier Nuc, lui donnant sans plus d’explications la fessée déculottée devant tous ses petits camarades des pages Culture et l’obligeant ensuite à recopier mille fois sur son écran : « Le mot marché n’est pas une injure dans les colonnes du Figaro ! »

Ça a suffi à me calmer, un peu. Mais le parti du bon goût n’est pas quitte. Il crie vengeance pour Leonard. Il veut du sang. Désormais Olivier Troudunuc et toutes les autres lavettes citoyennes de sa rubrique – sont classés dans mon rayon « ennemis personnels » quelque part entre la Halde et Rue89. Vous aurez bientôt de leurs nouvelles.

Renaud Camus et « l’Affaire Zemmour »

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Nous avons reçu hier ce communiqué du Parti de l’In-nocence, créé par Renaud Camus. C’est bien volontiers que nous le reproduisons intégralement.

« Le parti de l’In-nocence apporte son appui total au journaliste Eric Zemmour qui représente une des très rares voix encore audibles de liberté, de vérité et d’humour sous l’oppressante chape imposée à notre pays par la tyrannie du dogmatisme antiraciste ; et qui semble être, comme il était à prévoir – c’est tout à son honneur – l’actuelle proie rituelle des sbires, sicaires, chiens de garde, molosses, roquets, rabatteurs et suiveurs hébétés de la vigilance aveuglante.
Le parti de l’In-nocence juge particulièrement significatif que le prétexte de l’actuelle chasse à l’homme soit l’usage par sa victime du mot « race », parfaitement admis à peu près partout dans le monde sauf en France et à toutes les époques sauf la nôtre ; et dont rien n’était plus facile pour les vigilants que d’adopter une définition prétendument « scientifique » tellement limitative, et coïncidant si peu avec son énorme champ sémantique dans notre langue, qu’il en devienne, lui, le mot, le pauvre mot, inadmissible – le seul inconvénient étant que cette définition absurde est précisément celle des racistes et des pires criminels de l’histoire. »

Jack Lang, merde !

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Jack lang était l’invité de Parlons Net enregistré mercredi 26 novembre 2008. L’ancien Ministre de la culture et de l’Education Nationale revient sur l’élection mouvementée de Martine Aubry au PS. Il s’exprime également sur l’audivisuel public et sur l’état de l’éducation et de la recherche. Pugnace et remonté contre ce qu’il estime être une politique globale de casse du service public, Jack est apparu clairement ancré dans l’opposition au gouvernement. Lorsqu’il s’écrie « Du courage, merde ! » on se demande si c’est à lui qu’il s’adresse ou au PS ou au Gouvernement.

Jack Lang est interrogé par Elisabeth Lévy, de Causeur.fr, Pascal Riché de Rue89 et Bénédicte Charles de Marianne2.fr. L’émission est animée par David Abiker.

Jack Lang et l’Etat du PS « il faut se mettre au travail »
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Jack Lang et la réforme de l’audiviovisuel public « Il fallait augmenter la redevance »
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Jack Lang et le manque de courage en matière d’éducation et de recherche
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Bonus : La question qu’il ne fallait pas lui poser
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Buzz : Son coup d’éclat…
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Baudrillard et l’affaire Zemmour

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Les fins limiers d’ILYS ont retrouvé ce texte de Jean Baudrillard, publié dans Libération, il y a plus de dix ans. Tout y est dit. « La vraie question devient alors : ne peut-on plus l’ »ouvrir » de quelque façon, proférer quoi que ce soit d’insolite, d’insolent, d’hétérodoxe ou de paradoxal sans être automatiquement d’extrême droite (ce qui est, il faut bien le dire, un hommage rendu à l’extrême droite) ? Pourquoi tout ce qui est moral, conforme et conformiste, et qui était traditionnellement à droite, est-il passé à gauche ? ».

Si Versailles m’était koonsé…

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Une polémique peut en cacher une autre. Hier encore, inculte que je suis, je croyais qu’il n’y avait qu’une seule « affaire Jeff Koons » : la réaction indignée des réacs (c’est quand même notre boulot, merdre!) face à l’installation à Versailles des plus belles pièces de la ménagerie koonsienne. Homard gonflable, chien-ballon « vénitien » (?), lapin « willendorfien » (??) et autres innocentes bébêtes prises en otage par l’ »artiste » zoophile ; que fait la SPA ?

Mais on se calme : après tout, ce bestiaire aura disparu le 5 janvier. On ne peut pas en dire autant des colonnes de Buren[1. Pour être tout à fait juste, il y a une autre différence : les colonnes de Buren au moins, on peut s’asseoir dessus ou y écraser ses clopes… Essayez donc de faire pareil avec le « chien-ballon » !]. Aussi ai-je regardé, sans haine et sans crainte, l’ébouriffant publireportage consacré à l’affaire par France 5 et intitulé assez absconnement[2. Néologisme. Pourquoi je serais le seul à pas avoir le droit d’innover ? Moi aussi je peux être un « chien-ballon vénitien », si je veux.] « Au château de Versailles : Jeff Koons, homme de confiance ». Un doc tellement trop hagiographique qu’il aurait pu se conclure par une voix off genre : « I am Jeff Koons, and I approve this message. »

Mais même un « documercial » peut receler des infos utiles. Dans celui de France 5, j’en ai appris une bonne : Jeff Koons le « provocateur » est un artiste officiel ! Il a trouvé en Jean-Jacques Aillagon, sinon son mécène (il n’en a guère besoin), au moins le président de son fan-club francophone. Hier, ministre de la Culture, il le décorait de la Légion d’honneur ; aujourd’hui, président du domaine de Versailles, il lui ouvre les portes du château.

Pour justifier cette « audace », le ministre nous assène sans rire que Versailles et Koons ont deux points communs qui rendaient « inévitable » leur rencontre : l’un et l’autre ne sont-ils pas « mondialement célèbres » et « baroques » ?

Cette polémique-là, Jean-Jacques la démonte le plus facilement – et le plus modestement – du monde : « Beaucoup de gens n’ont pas compris, comme toujours quand il s’agit de grandes initiatives. »

Fermez le ban ! Tout est clair désormais : je suis un « paléo-con[3. Comme dit joliment Marc Cohen.] », donc j’aime pas l’exposition « Jeff Koons-Versailles », voilà tout !

Et pourtant, j’ai une dernière question, M’sieur, sans vous déranger, comme dirait Columbo : pourquoi donc le critique de Télérama déconseille-t-il lui aussi ce programme ? On n’a pas gardé les homards ensemble…

Olivier-Pascal Moussellard (car c’est lui !) estime que les réalisateurs de France 5 ont mal fait leur boulot ; il explique même comment ils auraient dû s’y prendre : « En donnant la parole à quelques esprits critiques, et en s’interrogeant sur le sens de ce triomphe « koonsien » dans les institutions culturelles et sur le marché de l’art. Deux thèmes malheureusement absents. »

Entièrement d’accord, Pascal-Olivier (ou l’inverse) : moi aussi j’aurais aimé entendre sur l’ »affaire » Jean Clair ou Jean Dutourd, « esprits critiques » s’il en est !

A cet instant précis, je me dis : « Attention Basile ; fausse piste ! Ça fait quand même quinze ans sans sursis que tu lis Télérama ! Tu ne peux pas être d’accord avec eux, surtout sur l’art contemporain… Il y a forcément un loup ! »

Ce loup, je n’ai pas eu à le chercher loin : dans un Télérama d’il y a trois mois ! L’antikoonsisme de gauche, figurez-vous, ne relève pas de préférences artistiques, mais de la préférence nationale.

Je cite le papier du critique d’art maison, Olivier Céna : « Pourquoi confier à un artiste étranger[4. C’est moi qui souligne.], quels que soient son talent, sa notoriété, sa cote sur le marché, le soin d’inaugurer une manifestation dans un des lieux les plus connus et les plus visités de France[ Parenthèse pour les amateurs : l’antikoonsisme « de progrès » ne se limite pas au souverainisme culturel. Dans Art-Press, l’oracle Philippe Dagen qualifie Koons d’artiste organique du « capitalisme mondialisé et spectaculaire ». Et là, je suis plutôt entièrement d’accord.] ? »

L’ennemi donc, ce n’est pas l’artiste abscontemporain : c’est l’allogène ! Thèse confirmée quelques lignes plus loin par le discours du Céna : « Pourquoi le Louvre invite-t-il, pour la première confrontation entre art ancien et art contemporain, Jan Favre, un artiste flamand ; et Monumenta, pour ses deux premières éditions sous la nef du Grand Palais, un peintre allemand, Anselm Kiefer, et un sculpteur américain, Richard Serra ? »

Bref, l’antikoonsisme de gauche relève d’un combat rigolo comme je les aime : contre la « préférence nationale », sauf en matière d’ »exception culturelle ».

Sur France Culture, l’esprit privatisé

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Longtemps je me suis levé de bonne heure le dimanche matin, aux alentours de onze heures, pour écouter « L’Esprit Public », l’émission animée par Philippe Meyer. Quand on a la gueule de bois, « L’Esprit Public rassure ». Philippe Meyer a la voix radiophonique, comme on dit. Une voix rassurante, voire anxiolytique, même si l’on a parfois l’impression qu’il en joue juste un peu trop, comme un crooner de casino qui appuierait ses effets ou comme un Barry White du centrisme policé. Néanmoins, sa manière d’articuler le français détonne suffisamment dans le paysage radiophonique pour qu’on puisse lui pardonner ses coquetteries vocales.

Ce qui est plus difficile à admettre, en revanche, gueule de bois ou pas, est l’évolution de plus en plus discutable de son émission dont les thèmes ressemblent de plus en plus à des questions fermées : « La gauche française est-elle la plus bête du monde ou la plus imbécile de la galaxie ? », « François Bayrou est-il un génie ou Dieu ? », « La manière dont Nicolas Sarkozy affronte la crise économique est-elle sublime ou grandiose ? », « Les fonctionnaires sont-ils des fainéants ou des inadaptés ? »

Certes, nous connaissons la règle du jeu : le bon ton. On n’est pas chez les pouilleux des radios périphériques, faudrait voir à pas mélanger grandes gueules et bons esprits qui, pour être publics, n’en sont pas moins distingués. La compagnie est choisie et composée d’une équipe de permanents bon chic bon genre dont il n’est pas question ici de mettre en doute la valeur intellectuelle. Le problème est plutôt qu’avec les années, ils tiennent tous le même discours. En cela, il semble bien qu’ils soient au diapason de l’idéologie dominante qui refuse toute marge de manœuvre au Politique, sauf quand ces charmants parleurs (j’allais dire causeurs…) voient une crise financière si redoutable qu’elle risque de faire fondre comme neige au soleil leur patrimoine de flamboyants soutiers de la génération lyrique, toujours prompts cependant à dénoncer cette jeunesse frileuse qui ne se résigne pas à la glorieuse incertitude du travail précaire et des salaires étiques.

Nous retrouvons ainsi, le plus souvent, Denis Olivennes, Yves Michaud, Jean-Louis Bourlanges et Max Gallo, le doyen.

Denis Olivennes, directeur du Nouvel Obs, est auréolé de son image de patron de gauche : je sais, ce n’est pas moderne de voir dans cette expression un oxymore définitif ou une bonne blague. Yves Michaud, lui, se présente comme un philosophe iconoclaste : l’expression est d’une banalité tellement affligeante qu’elle est en passe d’être lexicalisée et qu’il pourra l’inscrire bientôt sur sa carte de visite. Un philosophe iconoclaste, ça veut dire que l’on est à l’origine de l’Université de tous les savoirs, que l’on veut apporter la philosophie chez les tout-petits et qu’en même temps on voue une détestation froide à tout ce qui ressemble de prêt ou de loin à un enseignant. Sans compter le mépris pour les hommes politiques qui veulent encore, les présomptueux, faire de la politique comme Chirac en son temps ou Mélenchon aujourd’hui. Jean-Louis Bourlanges est au bout du compte le plus cohérent : il aime les modérés, fait preuve d’une tolérance qui n’est pas de la faiblesse et est capable de références tout à fait inattendues pour un centriste. Ainsi lui sera-t-on éternellement reconnaissant d’avoir signalé dans une brève la mort de l’immense écrivain méconnu Frédéric[1. Frédéric Berthet (1954-2003), prix Nimier 1988 pour Daimler s’en va (Gallimard).]. La brève, donnée par chaque invité à la fin de l’émission, est en quelque sorte le Ite missa est de l’Esprit Public.

Et, pour finir, Max Gallo… L’ai-je aimé, Max, avant qu’il ne devienne un « lou ravi » du sarkozysme ! Ai-je été fier de suivre sa crinière blanche lors de la campagne pour Chevènement en 2002 ! C’était le temps des Contes de campagne[2. Contes de campagnes, 2002, (Mille et une nuit). Ce recueil de textes pour Chevènement vit notamment les signatures de Philippe Muray, Michel Houellebecq ou Régis Debray.] : il avait fédéré des écrivains de tous bords, Max, et on y croyait alors… A l’écouter, on sentait que Chevènement, c’était gagné : demain le CNR… Mais désormais, je ne le reconnais plus, Max : il confond Sarkozy et Clemenceau, Sarkozy et de Gaulle, Sarkozy et Bonaparte. Il est devenu le Plutarque de l’Elysée : avec lui, c’est Les vies parallèles tous les dimanches.

À une époque lointaine, il m’en souvient, il y eut des journalistes étrangers et même, figurez-vous, des femmes à « L’Esprit Public ». Oui, des femmes, mais Philippe Meyer a sans doute voulu renouer avec la bonne vieille tradition française de l’apéritif dominical pris entre notables au café de la préfecture comme dans un roman de Simenon ou de Marcel Aymé. Non, excusez-moi, la référence est un peu trop popu, disons comme dans une pièce de Giraudoux où les inspecteurs d’Académie font des vers et chassent les vilains fantômes de la contestation. « L’Esprit Public » est ainsi devenu un Intermezzo de blancs largement sexagénaires (à l’exception d’Olivennes). En soi, cela n’a rien de scandaleux et ce n’est pas ici que l’on va défendre une politique de quotas mais reconnaissons qu’il est toujours savoureux de les entendre chaque semaine donner des leçons aux partis politiques (vous savez, ces endroits où des gens un peu simplets se présentent devant des électeurs et non des auditeurs) sur le renouvellement indispensable des générations, le peu de place fait aux minorités visibles ou aux femmes, (la dernière en date, répétons-le, a dû être entendue à « L’Esprit Public » lors de la mise sur le marché des premiers téléphones portables).

Se présentant implicitement, avec cette fausse modestie des vrais arrogants, comme l’animateur d’une « émission de référence », Philippe Meyer, avec ses comparses, couvre un prisme idéologique allant, pour faire simple du libéralisme social au social-libéralisme.

Cela ne fut pas toujours le cas : Meyer et Gallo incarnaient il y a quelques années un certain républicanisme jacobin face à Jacques Julliard et Jean-Claude Casanova qui représentaient plutôt la pensée girondine. C’était assez malin, d’ailleurs, cela évitait de sombrer dans le clivage droite/gauche (tellement vulgaire, n’est-ce pas ?) tout en montrant malgré tout que d’autres lignes de forces traversaient les enjeux contemporains. Cela nous valait même parfois, ô surprise, quelques éclats de voix, chose aussi rare dans cette émission si convenable qu’un communiste invité à un journal de vingt heures.

Ce temps est révolu, « L’Esprit Public » qui déteste tellement l’action publique qu’il devrait se rebaptiser L’Esprit Privatisé est devenu le prototype de l’émission pour démocrates-chrétiens et notaires pharisiens qui évitent d’aller à la messe et qui font bien. Ils risqueraient d’y entendre des choses bien plus dérangeantes que l’eau tiède de Philippe Meyer et ses amis : la force révolutionnaire de l’Evangile, par exemple.