Ils avaient disparu depuis plus d’un demi-siècle. Ils ont été retrouvés récemment lors d’une vente aux enchères: les documents originaux relatifs à la séparation des époux Verlaine et où apparaît l’ombre de Rimbaud sont exposés au Grand Palais par la Librairie de Proyart, lors de la foire Fine Arts de Paris.
On les croyait égarées, perdues à jamais, ces pages manuscrites rédigées par un greffier et relatant tous les griefs avancés par la plaignante, Mathilde Mauté-Verlaine, lors du procès en séparation intenté au poète Verlaine. Ils établissent des faits, rien que des faits, impardonnables, reprochés à l’époux fautif.
Mathilde Mauté avait quelque sujet à se plaindre de la brutalité inouïe de son mari. Sous l’emprise de l’alcool, de l’absinthe, il en était venu à saisir et à jeter violemment leur nourrisson sur un lit, à tenter d’étrangler sa compagne, de mettre le feu à sa chevelure, à la frapper avec une rage indicible.
Marié depuis le 11 septembre 1870, père depuis le 30 octobre 1871, Paul Verlaine venait de rencontrer Arthur Rimbaud. Avec lui, il découvrait l’ivresse du génie et celle d’une sexualité débridée. Subitement lui sautaient aux yeux l’étroitesse de la vie conjugale, la médiocrité de son statut de fonctionnaire. Et devant la pauvre Mathilde surgissaient l’extrême violence d’un mari de trente ans rendu fou par l’alcool, la révélation de sa nature authentique et ses « relations infâmes » avec un adolescent de la « plus monstrueuse immoralité ».
Depuis la Restauration, on ne divorçait plus en France, et cela perdurera durant les premiers temps de cette Troisième République si conventionnelle, construite sur le mensonge et le déni de ce qui avait fait la gloire du Second Empire.
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En octobre 1872, Mathilde Mauté-Verlaine ne pouvait que demander une bien légitime séparation de corps, en soulignant l’ivrognerie de son époux, ses violences et ses « relations monstrueuses » découvertes à travers sa correspondance avec Rimbaud. Verlaine, absent, établi tout d’abord à Bruxelles, puis à Londres, enfin emprisonné en Belgique, déclare, lui, ne voir là que des calomnies de la part d’une femme jalouse. Ce sont cependant les griefs de cette dernière qui sont consignés là, en onze points, et qui conduiront à la décision du 24 avril 1874 accordant la séparation.
Depuis le milieu du XIXe siècle, les tribunaux français ne conservent plus que les jugements émis par les magistrats, lesquels jugements sont versés aux archives de la justice civile. En revanche, la multitude des documents qui ont conduit à ces jugements, faute de place, n’est plus retenue par les administrations. Ceux qui ont étayé le procès intenté par Mathilde Verlaine contre Paul Verlaine resteront en possession de l’avoué de la plaignante, celui de la famille Mauté qui faisait corps avec elle.
C’était, c’est un document très détaillé et de première importance pour la postérité où se lit en filigrane l’une des pages les plus puissantes et les plus dramatiques de l’histoire littéraire. Car derrière les faits précis établis par la justice, les coups portés par Verlaine, ses débauches, son alcoolisme, sa fuite à Bruxelles, sa « trahison » de Quiévrain, se dessine la passion née entre Verlaine et Rimbaud, passion destructrice pour les deux hommes, mais révolutionnaire pour les deux poètes. Sous l’apparence de l’ange corrupteur, Rimbaud d’ailleurs y est cité cinq fois.
C’est là aussi que l’on découvre l’abîme vertigineux qui s’ouvre entre le génie artistique et la société civile, entre ces hommes de loi à l’univers propret et étriqué et les artistes prodigieux qu’ils ont côtoyés sans même s’en rendre compte un seul instant. Le pauvre avocat de Mathilde, la retraite venue, ne trouvera pas mieux que de détruire l’ensemble de ses archives, lesquelles contenaient des lettres de Verlaine. Dans sa médiocrité petite bourgeoise, il n’avait su mesurer l’immensité de l’adversaire, il ne pouvait soupçonner qu’il avait, de loin, côtoyé un génie… même si c’était décidemment sous son aspect le plus détestable.
Comment ces papiers qui ont servi au procès ont-ils pu se retrouver dans les mains d’un imprimeur, Georges-Emmanuel Lang, qui lui mesure parfaitement la stature du poète et l’intérêt des documents ? Probablement les a-t-il récupérés de celles de l’avocat. Georges Verlaine, le fils si malmené de Paul Verlaine, poinçonneur à la station Villiers du métropolitain, étant vivant et défendant la mémoire de ce père qu’il n’avait quasiment jamais vu, Lang, si conscient de leur valeur historique, ne peut rien faire d’autre que de les éditer en 1922 de façon toute confidentielle (25 exemplaires) sous le titre Le Divorce de Paul Verlaine. Il y ajoute les deux pages du jugement du 24 avril 1884.
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Bien avant sa disparition en 1947 et alors qu’il a dû se réfugier en Suisse durant l’occupation nazie, les pièces manuscrites sont passées chez un libraire renommé, Maggs Bross, puis, dès 1937, chez un bibliophile raffiné, l’endocrinologue Marcel Zara, un résistant qui sera déporté durant la Guerre de 39/45 et qui s’est éteint en 1974, laissant ses collections à ses héritiers.

Ainsi le manuscrit demeure-t-il assoupi autant qu’introuvable durant plus d’un demi-siècle, jusqu’à ce que lesdits héritiers dispersent ouvrages précieux et écrits rares lors d’une vente aux enchères à l’Hôtel Drouot en mars 2026. Très mal expertisés, mal répertoriés, mal référencés, les documents qui ont conduit à la séparation des époux Verlaine se sont vendus sans même qu’on y prête attention. Pas même l’envoyé fort négligent dépêché par la Bibliothèque nationale et qui aurait pu les préempter. Mais il en va ainsi dans un pays où, à tous les échelons de l’Etat et du pays, l’incompétence est aujourd’hui si bien partagée.
Spécialiste d’ouvrages rares et précieux, Jean-Baptiste de Proyart, lui, aura le flair et l’attention que tant d’autres n’ont pas eus autour de lui. La prise est royale. Et aujourd’hui, Jean-Baptiste et Théophile de Proyart peuvent présenter aux acquéreurs, aux curieux et aux passionnés ces émouvants documents manuscrits enfin tirés de l’oubli. Et cela sous les verrières immenses du Grand Palais, lors de la foire Fine Arts Paris qui s’y déroule du 18 au 23 septembre 2026.
Librairie de Proyart – Stand S 37.
Grand Palais. Fine Arts Paris. Du 18 au 23 septembre.
finearts-paris.com
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