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Cabotin d’école

Quel beau titre que Chagrin d’école ! Humble et hospitalier, le mot de chagrin convient à tous les âges. Il dit, sans pathos, le cœur lourd des enfants et l’anxiété des grandes personnes, la tristesse des élèves et l’accablement des maîtres, l’adolescence empêtrée et la maturité soucieuse.

Malheureusement, il n’y a pas une once de chagrin chez Daniel Pennac. Rien que du bonheur. Rien que l’intarissable plaisir qu’un écrivain comblé prend à être lui-même. Cabotin d’école.

Le premier chapitre montre la mère centenaire de Pennac regardant un film à la gloire de son fils : « On voit l’auteur, chez lui, à Paris, entouré de ses livres, dans sa bibliothèque qui est aussi son bureau. La fenêtre ouvre sur une cour d’école. » On apprend que, pendant un quart de siècle, l’auteur qui se nomme lui-même l’auteur, exerça le métier de professeur et que, « s’il a choisi cet appartement donnant sur deux cours de récréation, c’est à la façon d’un cheminot qui prendrait sa retraite au-dessus d’une gare de triage ». Puis on voit l’auteur discutant avec ses traducteurs, en Espagne, en Italie, et on le voit marcher dans la brume du Vercors parlant métier, personnages, structure… Retour à Paris, enfin : « L’auteur derrière son ordinateur, derrière ses dictionnaires. Il en a la passion, dit-il. On apprend d’ailleurs, et c’est la conclusion du film, qu’il y est entré, dans le dictionnaire, le Robert, à la lettre P, sous le nom de Pennac, de son vrai nom Pennacchioni. » Et le mot de la fin revient à la maman qui se tourne vers son frère et lui demande : « Tu crois qu’il s’en sortira un jour ? » Il a tout réussi, il habite le firmament, il est immortel, mais sa mère est encore inquiète, car autrefois, il était un mauvais élève.La culture, c’était la vie examinée.

Mais voici que le questionnement de soi cède la place à la célébration de soi. Le narcissisme n’est plus tenu en respect, il se donne libre cours, il se déchaîne sans retenue. Là où il y avait la culture, c’est désormais l’obscénité qui règne.Et tout le livre est de la même eau. L’auteur génial se penche affectueusement sur son passé. Il fait mine de déplorer sa nullité inaugurale, mais c’est pour signaler son élection. Il vaut toujours mieux avoir été un cancre qu’un bon élève. Le cancre est fantaisiste, original, tourmenté, vagabond, rêveur. Le bon élève est lisse, prévisible, besogneux, sur des rails et – horresco referens – scolaire. Le premier, poète, connaît la souffrance et la honte. Le second a docilement opté pour l’efficacité et la prose. Le cancre a des états d’âme, le bon élève des états de service. Gloire du mal-aimé ; platitude du fort en thème. Daniel Pennac, il est vrai, exprime sa gratitude pour le professeur qui, en 3e, lui a sauvé la mise. Epaté par son aptitude à mentir, à fournir des excuses toujours plus inventives pour ses leçons non apprises ou ses devoirs non faits, cet enseignant hors du commun lui a commandé un roman. Un roman qu’il devait rédiger dans le trimestre, à raison d’un chapitre par semaine, pendant que ses condisciples faisaient, eux, des dissertations.

Ainsi Pennac a-t-il été révélé par lui-même à lui-même. Sa gratitude est un département de son narcissisme. Il n’y a pas de place pour un authentique remerciement dans la pensée et dans la mémoire du cabotin d’école. Camus et Péguy savaient gré à leurs maîtres respectifs, M. Germain et M. Naudy, de les avoir dépaysés, élevés, sortis d’eux-mêmes : « Ce que fut pour moi cette entrée dans cette 6e à Pâques, l’étonnement, la nouveauté devant rosa, rosae, l’ouverture de tout un monde, tout autre, de tout un nouveau monde, voilà ce qu’il faudrait dire, mais voilà ce qui m’entraînerait dans des tendresses. » (L’Argent) Pennac, lui, est l’unique objet de son attendrissement – et de son admiration. Attendrissement pour le cancre qu’il fut, admiration pour son arrachement à la « cancrerie » (il est si content d’avoir forgé ce mot qu’il le répète à tout-va, dans l’espoir sans doute que le dictionnaire le retiendra et lui accordera ainsi une deuxième béatification), admiration, enfin, pour le professeur miraculeux qu’il sut être et pour l’écrivain à succès qu’il est devenu.C’est fort de cette triple expérience qu’il intervient maintenant dans le débat sur l’école.

Le kitsch sentimenteur donne alors toute sa mesure. Que nous explique en effet Pennac ? Que les problèmes actuels n’ont rien d’actuel. Son grand refrain est : « depuis toujours ». Depuis toujours, il y a des cancres ; depuis toujours, les pauvres parlent fort. Or précisément, il y a aujourd’hui des élèves distraits, inattentifs, démotivés, violents, mais il n’y a plus de cancres. Le cancre appartient au monde anéanti de l’école républicaine. La honte qui le définissait a disparu. Une autre honte a pris la relève, celle de se démarquer de ses copains, et d’être, en travaillant, un intello ou un bouffon. Quant au parler-banlieue, ce n’est plus de l’argot. Ces phrases répandues aussi automatiquement qu’une mitraillette crache ses balles, ce lexique sommaire, cette syntaxe effondrée, ces stéréotypes misogynes, cette vocifération monotone révèlent un monde rabougri et une véritable rage d’exclure.

Sans me nommer mais avec insistance, Pennac me traite de bourgeois et de raciste parce que je dis cela. Mais d’où tient-il, lui le fils de polytechnicien, que je ne connais pas les pauvres ? Mon père était maroquinier et j’ai passé mon enfance dans un quartier populaire. Les choses sont beaucoup plus simples. Je pense, comme Orwell, que « moins grand est le choix des mots, moins grande est la tentation de réfléchir ». Abandonner la langue des cités à la démagogie misérabiliste, c’est abandonner ceux qui la parlent à leur destin calamiteux et grégaire.Daniel Pennac a une méthode pour sortir du chagrin. Cette méthode tient en un mot. Un mot qu’il ose à peine écrire tellement il risque de choquer mais que, n’écoutant que sa vaillance, il écrit quand même. Ce gros mot, ce mot transgressif, c’est le mot : amour. Alain disait : « L’école fait contraste avec la famille, et ce contraste même réveille l’enfant de ce sommeil biologique et de cet instinct familial qui se referme sur lui-même. Ici égalité d’âges ; liens biologiques très faibles, et au surplus, effacés (…) Peut-être l’enfant est-il délivré de l’amour par cette cloche et par ce maître sans cœur (…) L’humain se montre en ce langage réglé, en ce ton chantant, en ces exercices, et même en ces fautes qui sont de cérémonie, et n’engagent point le cœur. »

Pennac, qui avoue par ailleurs ne jamais reconnaître ses anciens élèves, déborde d’amour. Il ressemble à ces « idoles des jeunes » qui, au Zénith, à Bercy ou au Stade de France, terminent leur tour de chant en disant au public combien ils l’aiment.Aimez-moi les uns les autres. Tel est donc le chemin du salut. Désespoir d’école.

LA QUERELLE DE L'ECOLE

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A la recherche de la colère perdue

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La colère née de l’injustice est le moteur de l’histoire occidentale, affirme le philosophe allemand dans Colère et temps (Maren Sell-Libella). Après l’exploitation meurtrière de cette révolte par les totalitarismes, la gauche doit la transformer en dignité. Et, en France, renoncer au révoltisme comme à l’indignationnisme.

Il y a dans ce livre quelque chose d’inhabituel, un moment où vous changez de ton et abandonnez la distance ironique qui est votre marque de fabrique. Vous êtes en colère, Peter Sloterdijk. C’est le communisme qui vous met dans cet état ?
L’ironiste doit reconnaître ses limites. On ne plaisante pas avec une force qui a tué plus de 100 millions de personnes. Mais ce n’est pas l’idée du communisme qui me met en colère, c’est cette fraude incroyable qui a parcouru toute la deuxième moitié du XXe siècle et qui a consisté à nous faire croire que l’antifascisme réglait les problèmes de la gauche. Je dis dans le livre qu’Hitler est devenu le sauveur de la bonne conscience de tous ceux qui avaient soutenu Staline. Ils ont sauvé leur âme en s’engageant dans cette noble bataille qu’était l’antifascisme sans vouloir comprendre qu’ils avaient défendu un autre fascisme. Pour moi qui n’ai jamais eu le moindre doute sur mon appartenance à une gauche modérée, il était urgent de régler les comptes avec cette malsaine tradition. Vous remarquerez surtout que le chapitre sur le maoïsme a été écrit avec une plume de feu. Là non plus, je ne rigole pas. On n’a toujours pas compris que la réception du maoïsme en Europe a été le scandale idéologique de la deuxième moitié du XXe siècle.

Quand vous dites en Europe, vous voulez dire en France, non ?
Disons que la France a été le réacteur idéologique d’où sortaient un certain nombre des grandes aberrations de la pensée contemporaine mais aussi, il faut être juste, les mouvements d’autocorrection de ces aberrations. Finalement, la France n’est pas un pays où la folie est au pouvoir mais elle en produit des quantités remarquables surtout pour l’exportation mais aussi pour la consommation intérieure.

Enfin, il est arrivé que la folie soit au pouvoir, pendant la Terreur notamment.
Le reste du monde a probablement été plus attentif à cet excès que la France elle-même. En Allemagne, l’épisode terroriste de la Révolution française a laissé des traces dramatiques. Au début, Kant parlait de l’enthousiasme qui devait saisir tous les êtres pensants. Cela a duré au moins jusqu’à la Fête de la Fédération : un demi-million de personnes rassemblées par un nouveau culte civique, c’était bouleversant. Kant a été aussi ému par les évènements que les jeunes de la fondation théologique de Tübingen, Schelling, Hölderlin, Hegel, qui ont dansé autour d’un arbre de mai voué au génie de la Révolution française. Mais après 1792 la déception s’est globalisée à la même vitesse que l’enthousiasme des débuts s’était répandu. Kant a très sévèrement condamné l’excès de cette liberté qui ne comprenait pas la nécessité de s’auto-limiter.

Venons-en à votre thèse centrale. Pour vous, l’histoire de l’humanité s’explique en quelque sorte par l’évolution du marché de la colère et du reproche.
La naissance des premiers empires constitue une rupture majeure dans l’histoire morale de l’humanité. Avec eux la figure du crime triomphal fait son apparition sur la scène de la conscience morale. A partir de là, se développe une mémoire des injustices qui ne sont ni suivies d’un repentir ni « récompensées » par une justice terrestre. Partout à la surface du globe, y a des points de cristallisation où cette mémoire peut être cultivée. Comme l’auteur du crime ne souffre pas et, pire encore, qu’il faut supporter l’obscénité de sa jubilation arrogante, cela provoque une révolte morale chez ceux qui souffrent qui parcourt toute l’histoire. C’est ainsi que se forment les archives des injustices non récompensées. J’étudie ce processus là où les sources sont les plus parlantes, c’est-à-dire dans l’histoire du peuple juif qui nous a légué de véritables trésors de la colère prophétique. Dans mon grand récit, le peuple juif est donc le premier producteur et même l’exportateur de formules de la colère qui ont séduit pas mal d’autres peuples.

Le Manifeste du Causeur

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Tenez-vous bien. Vous êtes dans un salon. Les invités ont le droit d’être ironiques, polémiques, mordants, de mauvaise foi et même parfois, à l’extrême rigueur, un peu barbants. On ne leur en voudra pas de placer à l’occasion un pétard sous les sièges. En revanche, il est vivement déconseillé d’être vulgaire, convenu, pontifiant et, par-dessus tout, dépourvu d’humour.

Entrez, puisque vous êtes – je ne sais trop comment – arrivés jusqu’ici. N’ayez pas peur : Causeur n’est ni citoyen, ni participatif, ni démocratique. Nous ne nous ébaubirons pas devant vos commentaires – à moins qu’ils soient vraiment pertinents. Et ne seront publiés comme auteurs que ceux que nous jugerons à la hauteur (pour les commentaires, nous ferons une entorse à nos principes aristocratiques en les acceptant tous). Car autant l’avouer : nous ne croyons pas à l’égalité de tous devant les idées.

Vous l’aurez compris, nous ne prétendons pas ajouter un déversoir à humeurs de plus à la planète Internet. Reste à expliquer ce que nous entendons faire ici. Exactement ce que l’on faisait dans les salons : converser. Refaire le monde (qui, entre nous, en a bien besoin). Nous moquer des puissants et des mondains, des producteurs de lieux communs et marchands de bouillie imprimée. Et de nous-mêmes. Et les uns des autres. Entre gens de bonne compagnie, on est toujours prêts à s’engueuler.

Drôle d’idée, pensez-vous en réprimant difficilement votre envie de bailler. Peut-être. Peut-être en effet n’y a-t-il plus grand monde pour se délecter d’une belle phrase, d’une réflexion inattendue. Peut-être que si. Peut-être que, contrairement à ce que l’on croit dans les médias, il y a encore un public prêt à causer.

Entrez donc ! Vous ne ferez que des mauvaises rencontres.

Qui sommes nous ?
Nous ne prétendons pas répondre ici à une question aussi vertigineuse. Après tout, il est légitime de vouloir savoir à quel genre de table on dîne. On ne cause pas seul et ce salon est d’abord né de la rencontre entre les désirs de quatre personnes.
La maîtresse de maison : Elisabeth Lévy. Beaucoup la trouvent exaspérante. Comme disait l’autre, elle n’est pas méchante mais, putain, qu’est-ce qu’elle est chiante. Journaliste, grande gueule, structurellement en retard et à découvert. L’architecte : Jean-François Baum. Parle peu, comprend tout, observe beaucoup. Nous n’en rêvions même pas qu’il l’avait déjà fait. Les maîtres de cérémonie : Gil Mihaely. Faut-il l’attribuer à ses huit années dans l’armée israélienne ? Cet historien dix-neuviémiste est le porte-parole d’un réel qu’il s’acharne à rendre intelligible – et intelligent. François Miclo. Il a lu tous les livres et n’est jamais triste. Heureusement que notre salon est virtuel, sinon ce gourmet de tout ce qui est bon ferait la cuisine. Et à Strasbourg, où il vit, on ne se nourrit pas de légumes bouillis.

De la servitude libérale

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Elisabeth Lévy s’entretient avec Jean-Claude Michéa. Ecrivain et philosophe, il poursuit sa critique du capitalisme et vient de publier L’Empire du moindre mal : Essai sur la civilisation libérale.

A vous lire, le libéralisme des Lumières qu’affectionne la gauche et celui du Medef préféré par la droite sont les deux faces d’un même projet. La différence entre droite et gauche est-elle purement rhétorique ? L’extrême-gauche – que vous qualifiez aimablement de «pointe avancée du Spectacle contemporain» – se dit pourtant antilibérale sur le plan économique.
Quand on aura compris que le libéralisme – pièce maîtresse de la philosophie des Lumières – est fondamentalement une idéologie progressiste, opposée à toutes les positions «conservatrices» ou «réactionnaires» (termes d’ailleurs popularisés par le libéral Benjamin Constant) les déboires historiques répétés de l’«anticapitalisme de gauche» perdront leur mystère. Il est, en effet, parfaitement illusoire de penser qu’on pourrait développer le programme du libéralisme politique et culturel, c’est-à-dire le programme de la gauche et de l’extrême gauche contemporaines, sans réintroduire, à un moment ou à un autre, la nécessité de l’économie de marché. Et il est tout aussi naïf de penser qu’on pourrait étendre à l’infini la logique du marché sans accepter la «libéralisation» des mœurs qui en est le complément culturel, comme n’importe quel bureaucrate communiste chinois a l’occasion de le vérifier quotidiennement. On comprend mieux pourquoi le socialisme originel ne se définissait généralement pas en fonction de ce clivage gauche/droite dont toute discussion est devenue sacrilège.

Pour vous, le libéralisme est l’accomplissement du projet moderne. Mais la modernité, c’est la possibilité pour l’homme de maitriser son destin. Est-il permis de préférer la «légitimité rationnelle» au droit divin ?
Sous l’influence marxiste, on considère généralement la modernité comme le résultat «historiquement nécessaire» du développement de l’économie et des relations marchandes qui a caractérisé la fin du Moyen Age et la Renaissance. C’est une illusion rétrospective. Bien des civilisations ont connu un essor comparable sans pour autant devenir «modernes» ou «capitalistes». Ce qui est, en revanche, spécifique à l’Europe occidentale des XVIe et XVIIe siècles c’est l’ampleur et la durée inédites d’une forme de guerre très particulière : la guerre de religion ou guerre civile idéologique. Or, en divisant les familles, en opposant les voisins et en brisant les amitiés, la guerre civile met en péril l’idée même de communauté politique. Le projet moderne, dont le libéralisme est la forme la plus radicale, est né de la volonté de trouver à tout prix une issue à cette crise historique sans précédent. Il s’agissait d’imaginer une forme de gouvernementalité qui ne se fonderait plus sur des postulats moraux ou religieux particuliers – telle ou telle conception de la vie bonne ou du salut de l’âme – mais sur une base tenue pour «axiologiquement neutre». D’où le rôle de la Raison et de l’idéal de la Science dans les sociétés modernes..

En même temps, des règles acceptées par tous et égales pour tous ne sont-elles pas une garantie contre l’arbitraire et, partant, la condition même de la démocratie ?
C’est effectivement dans le cadre de cette conception «réaliste» et gestionnaire de la politique qu’il faut comprendre l’idéalisation moderne du droit et du marché. D’Adam Smith à Benjamin Constant, on attendait de ces dispositifs qu’ils assurent de façon purement mécanique la coexistence pacifique des individus en permettant à ces derniers d’agir en fonction de leur seul intérêt bien compris et non plus selon des considérations «idéologiques» supposées les dresser sans fin les uns contre les autres. Au cœur du projet moderne et libéral, il y a donc la folle espérance d’une société devenue capable de se passer définitivement de toute référence à des valeurs symboliques communes. Comme l’écrit Pierre Manent, l’Etat libéral est le «scepticisme devenu institution».

Je vous concède que le scepticisme n’est pas très sexy. Reste qu’il garantit une certaine tolérance. La possibilité de coexistence de points de vue différents n’est-elle pas à porter au crédit du libéralisme ?
Le cœur de la philosophie libérale est, en effet, l’idée qu’un pouvoir politique ne peut assurer la coexistence pacifique des citoyens que s’il est idéologiquement neutre… Concrètement cela revient à dire que chaque individu est libre de vivre selon sa définition privée du bonheur ou de la morale (s’il en a une) dès lors qu’il ne nuit pas à la liberté d’autrui. Tout cela est très séduisant sur le papier. Le problème c’est que ce dernier critère devient très vite inapplicable dès lors que l’on veut s’en tenir à une stricte neutralité idéologique (lors du procès de Nuremberg, les juristes libéraux refusaient la notion de «crime contre l’humanité» au prétexte qu’elle impliquait une représentation de la «dignité humaine» liée à des métaphysiques particulières, et donc incompatible avec la «neutralité axiologique» du droit). Comment trancher d’une façon strictement «technique» entre le droit des travailleurs à faire grève et celui des usagers à bénéficier du service public ? Entre le droit à la caricature et celui du croyant au respect de sa religion ? Entre le droit du berger à défendre l’agneau et celui de l’écologiste citadin à préférer le loup ? Dès lors que l’on entend traiter ces questions sans prendre appui sur le moindre jugement philosophique elles se révèlent insolubles.

Est-ce l’origine de la ruse de l’Histoire qui fait que le libéralisme qui voulait en finir avec la guerre civile, peut aboutir à l’entretenir ?
C’est bien la clé du paradoxe. La logique du libéralisme politique et culturel ne peut conduire qu’à une nouvelle guerre de tous contre tous, menée cette fois ci devant les tribunaux, et par avocats interposés. Tel plaideur exigera donc la suppression des corridas, tel autre la censure d’un film antichrétien, un troisième l’interdiction de Tintin au Congo ou de la cigarette de Lucky Luke. Ce processus logique est évidemment sans fin.

Sos Myanmar !

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Un pays entier rayé de la carte, et personne ne dit mot ! Plus exactement, personne ne dit plus le mot. Ce mot, c’est « Myanmar ». Terminologie officielle adoptée par la junte birmane en 1989, et aussitôt relayée dans l’enthousiasme général par l’Onu, les médias, les ONG et les agences de voyage. Après tout, si les Birmans veulent être des Myanmarais, c’est leur droit inaliénable, au même titre que celui des mamans du 9/3 de baptiser leurs nouveaux nés Sue Ellen ou Kangoo.

Le problème, c’est que parfois, les mots ont un sens. Quand des chefs d’Etat décident que leur pays doit cesser de s’appeler le Congo, le Cambodge ou la Biélorussie pour devenir le Zaïre, le Kampuchéa (démocratique) ou le Bélarus, c’est qu’en général, on a décrété dans le même mouvement l’irruption imminente de l’homme nouveau. Du passé, on fait table rase ; le Zaïrois nouveau est arrivé, on est prié d’applaudir. Mais on n’est pas obligé. De Gaulle avait le don d’exaspérer ses interlocuteurs soviétiques en ne leur parlant que de la Russie. Temps d’arrogance heureusement révolus : pendant des années, les médias nous ont rebattu les oreilles avec l’intangible appellation Myanmar : fut-elle imposée par des tyranneaux, elle était, seule, géopolitiquement correcte.

Or, sémantiquement parler du « nécessaire rétablissement des libertés démocratiques au Myanmar », c’est très exactement comme si, par exemple, la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations exigeait « des mesures concrètes pour le droit à l’embauche des bougnoules et des bamboulas ». On a fini par s’en apercevoir, mais un peu tard…

Mais bon, trêve de moqueries. Quelques centaines de bonzes massacrés auront suffi à ramener nos amis du Camp du Bien à la raison – et même au bon usage ! Dans le cas du Kampuchéa, pour que Le Monde et Libé abandonnent l’appellation contrôlée par Pol Pot et recommencent à parler de Cambodge, il avait quand même fallu attendre que le curseur atteigne, à la louche, les trois millions. Si c’est pas un progrès, ça !

Le nouveau régime

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« Liberté, que de crimes on commet en ton nom. » La République se souviendra-t-elle un jour du cri de désespoir lancé abruptement par Manon Roland au détour d’un escalier. Le lecteur érudit aura noté de lui-même – tous nos lecteurs sont érudits – que l’éblouissant Pierre Bellemare s’est inspiré de cette scène mythologique de l’histoire révolutionnaire française pour lancer en octobre 1960 l’une des émissions phare de l’Ortf, La tête et les jambes.

Les Anglais ont bien eu Oliver Cromwel et ils ont su décapiter leur roi avant tout le monde. Pourtant, c’est aux Français que la sinistre réputation est faite de ne pas savoir changer de régime sans verser de sang. Ce n’est pas leur faute : jamais personne ne leur a appris à faire de politique sans se salir les mains ni couper des têtes. On peut enseigner à un enfant l’art de ne pas faire de saloperies quand il est attablé devenant une pleine assiette de brocolis : « Mange, Kevin, c’est aussi bon que tes crottes de nez. ». On n’a jamais, en revanche, essayé d’inculquer à un Français l’art de s’occuper des affaires publiques sans piquer dans la caisse ni zigouiller son adversaire. Montesquieu disait déjà la même chose. Enfin, dans d’autres termes.

Evidemment, le fait que la guillotine soit rangée, fort heureusement, au magasin des accessoires depuis quelques décennies n’y change pas grand-chose. Passer d’un régime à un autre est, en France, une discipline tout aussi meurtrière que par le passé. Ce que l’on perd tout simplement en spectaculaire, on le gagne en raffinement.

Le 6 mai dernier, avec l’accession de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, la France a justement changé de régime, comme l’avaient annoncé avec la prescience apostériorétique qui les caractérise Elisabeth Tessier et Jean-François Kahn. Moi qui ne sais pas lire plus de trois lignes dans le marc de Nescafé, qui ai sur le crâne beaucoup plus de cheveux que le directeur de Marianne et qui pourtant ne suis qu’une hypo-Kahn, je veux joindre ma voix à celle de Patrick Juvet pour crier : « Où sont les morts ? »

S’il est vrai qu’aucun changement de régime ne s’effectue en France sans meurtre, que les Français ont changé de régime, alors la logique formelle nous invite à les déterrer, ces morts pour la France. Quant à la médecine légale, elle nous en offre trois bien gros.

Le premier des morts du nouveau régime s’appelle François Hollande.

– Mais il n’est pas mort, me susurre à l’oreille la voix mâle de mon mari qui, s’il était un véritable Vert (ein echter Grün) comme il le prétend, resterait bien sage et bien muet dans la cuisine.

– Quoi, il est pas mort ? Toi, t’as pas lu Heidegger : ça mettra le temps peut-être, mais ça viendra. (Note de la traductrice : jeu de mot intraduisible sur Sein und Zeit.)

Admettons que le changement de régime n’ait pas tué François Hollande, il a, en revanche, tué Luciano Pavarotti et Raymond Barre. Lorsque tous deux ont appris qu’il fallait changer de régime, ça leur a mis un coup au moral, affaiblissant chacun d’eux considérablement. L’essentiel du travail était déjà fait.

Le coup de grâce, ils l’ont reçu lorsqu’ils ont lu, dans la presse géopolitique française (Voici, Closer, Gala, Le Monde Diplo) que le nouveau président ne fumait pas, ne buvait pas, ne mangeait pas. Le premier s’est aussitôt étranglé avec la portion de lasagnes qu’il venait à peine d’engloutir, tandis que le second est tombé raide mort dans son tripoux, renversant malencontreusement une bouteille à demi-pleine de Chénas.
Si ce ne sont pas des preuves, ça, que les Français ont changé de régime.

Traduit de l’allemand par l’auteur.

L’homme qui pensait qu’il était Roumain

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Dans le journal qu’il a tenu de 1933 à 1944, Mihail Sebastian, intellectuel juif bucarestois, a observé la montée de la barbarie dans la société roumaine, persistant à croire en l’amitié, l’intelligence, et, pour finir, en l’Homme quand celui-ci révélait ses plus monstrueux penchants.

Roumain et Juif. Dans le Bucarest des années 1930 Iosif Hechter, un jeune intellectuel juif, croyait dur comme le fer que ces deux appartenances étaient complémentaires. Il est vrai qu’il avait choisi d’écrire sous le nom de plume – pas très juif – Mihail Sebastian. Prudence, peut-être. Il n’empêche ; il a toujours refusé le choix que voulait lui imposer la société roumaine de l’époque : soit Juif soit Roumain. Un choix qui n’en était pas un car, même pour ses amis les plus chers, un Juif, aussi assimilé eut-il été, ne pouvait être pleinement roumain. Expérience partagée par son ami Eugène Ionesco, juif par sa mère. « Ni son nom, ni son père de souche incontestablement roumaine, ni son baptême chrétien à la naissance, rien, rien, rien ne peut occulter la malédiction d’avoir du sang juif dans les veines », écrit Sebastian à son sujet.

Son Journal (1935-1944), n’est pas seulement un témoignage sur la tragédie qui se joue alors. Il est une tentative, un effort pour se reconstituer en tant qu’être humain par l’écriture de soi. Les Roumains étaient en train de construire leur identité nationale sur l’exclusion – véhémente, violente et pour finir meurtrière – des Juifs. Déjà reconnu comme romancier et essayiste de talent, le jeune auteur, comme beaucoup d’autres à cette époque, se réfugie dans la « Culture ». A défaut d’être un citoyen roumain à part entière, il revendique sa citoyenneté de la République de lettres et à défaut d’une nation prête à l’accueillir il s’évade vers une Europe de verbe et de musique. Celle de Shakespeare, Proust, Stendhal, Balzac, Jules Renard et Tolstoï – il lit Guerre et paix pendant l’été 1941, en même temps qu’il suit l’avance de l’armée allemande vers Moscou. Pour lui, Lyon, Prague et Berlin n’évoquent pas la marche à la guerre ou le Reichstag en flammes mais les stations de radio sur lesquelles sont diffusés les concerts de Mozart et Bach. Sans doute ignore-t-il que, dans une pièce allemande montée pour la première fois en 1933 pour l’anniversaire d’Adolf Hitler, l’un des personnages prononce cette phrase généralement attribuée à Herman Goering : « Wenn ich Kultur höre, entsichere ich meinen Browning ! » (Quand j’entends le mot culture je sors mon revolver.)

La barbarie n’a pas été seulement une maladie allemande. Impuissant et atterré, Sebastian assiste à la transformation de la société roumaine. Au détour d’une conversation surprise dans un parc, il entend un gamin, élève au lycée militaire, s’enorgueillir d’arborer la croix gammée. Il note, accablé : « Une société policière telle que la société roumaine ne peut rien engendrer d’autre que des générations de policiers. Des policiers par l’esprit, par la mentalité, cela va de soi, quand ils ne peuvent pas l’être carrément par le métier. »

L’Os à moelle

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Jacques Pessis a eu l’excellente idée de rééditer dans la collection Omnibus une anthologie de L’Os à Moelle, organe officiel des loufoques. Lancée en mai 1938 par Pierre Dac, l’aventure éditoriale s’achève en juin 1940 : « Ce qui m’est arrivé, estimera Dac, est bien connu. L’os à moelle se décompose au contact du vert-de-gris. »

Dès sa première parution, le journal connaît un immense succès : les kiosques sont pris d’assaut. Si, dans l’histoire de la presse française, plusieurs journaux et revues fondés sur le non-sens ont paru (qu’on se souvienne des surréalistes), c’est la première fois qu’une telle entreprise dépasse la confidentialité pour recueillir un écho aussi large. Quatre cent mille exemplaires sont vendus. En quelques semaines, Pierre Dac devient la coqueluche des cours d’écoles et de lycées de toute la France.

Mais, tandis que les 10-18 ans se passent de main en main L’Os à Moelle, les intellectuels se déchaînent contre les loufoqueries de Dac et sa « vulgarité indécente » : on l’accuse de fuir la réalité en se réfugiant, non pas dans le nonsense anglo-saxon, mais dans le non-sens. La vieille antienne pascalienne est entonnée contre Dac : rien ne doit nous divertir de la recherche du salut.

La critique formulée à l’encontre de Dac n’est pourtant pas dépourvue de légitimité : les préoccupations de tous sont à la guerre. Elle se profile avec Munich, l’Anschluss ou Dantzig. Elle est présente, en filigrane, à chaque page de L’Os à Moelle.

Avec Pierre Dac, l’humour reste la plus élégante politesse du désespoir. Il le montrera en rejoignant la France Libre et en brocardant à partir de 1943, sur les ondes de Radio Londres, le gouvernement de Vichy.

Après guerre, quelques numéros de L’Os à Moelle reparaîtront très épisodiquement. De nouveaux talents rejoindront alors Dac, comme René Goscinny ou encore Jean Yanne se fendant d’un mémorable article : « Les romanciers savent plus causer français en écrivant. » Que faut-il entendre par là ? Par là, évidemment, pas grand chose…

L'Os à moelle

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Toussaint pour tous

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Halloween est une fête plus ancienne que la Toussaint, puisque celle-ci n’a été inscrite au calendrier liturgique chrétien qu’au IXe siècle, pour satisfaire un peuple encore empreint de paganisme. C’est d’ailleurs la seule fête chrétienne qui n’est ni dérivée d’une fête juive, ni destinée à commémorer un épisode de la vie de Jésus ou de l’Eglise, raison pour laquelle les protestants l’ignorent.

Avec ses masques grimaçants, Halloween évoque les morts avec lesquels on n’est pas réconcilié, qui rôdent alentour en proférant des menaces. En ce jour consacré aux mauvais pressentiments, on parvient à se faire peur avec une citrouille, quand ce placide légume, évidé, éclairé de l’intérieur, la carapace entaillée, projette des formes inquiétantes. Au lieu de se lamenter du succès d’Halloween, l’Eglise devrait le récupérer : brûler le 31 octobre sur les parvis des églises les masques des mauvais fantômes, voilà qui serait une préface riche d’enseignements à la Toussaint.

Le 1er novembre, c’est à des saints que l’on a affaire. À des morts qui ne nous font que du bien. En ce sens, des saints, nous en connaissons, nul besoin de pèlerinage pour en rencontrer. J’en ai connu plusieurs dans ma vie ; ils n’ont pas, que je sache, accompli de miracles reconnus ; je n’en éprouve pas moins pour eux une immense gratitude. Chacune de leurs apparitions, chacun de leurs passages dans mes pensées m’est un moment de grâce. Avec mon père par exemple, quand il était de ce monde, mes rapports n’ont pas toujours été faciles, ils étaient même plutôt orageux. Mais depuis qu’il s’en est allé, seuls me sont sensibles, me revenant non comme des souvenirs abstraits, appris mais comme des bouffées de présence, les moments de tendresse, les petits épisodes où il laissait paraître une affection dont l’expression pouvait me surprendre et me gêner sur le moment ; aussi n’ai-je pas toujours su la recevoir, me barricadant contre elle, fermant les écoutilles comme pour me protéger. (Peut-être l’affection des parents est-elle parfois une menace contre laquelle les enfants ont à se défendre.) Aujourd’hui, ce que j’ai négligé me revient comme un supplément, une douceur à laquelle se mêle une dose de regret qui fait que cette douceur me pénètre un peu plus.

Je crois, aussi, que « nos saints » nous protègent de l’inquiétude de mourir en nous prouvant que le Paradis existe. J’ai connu un vieil homme qui disait n’avoir pas peur de la mort parce que « deux saints » l’attendaient au Paradis, sa première épouse et son fils aîné. On le surprenait parfois à prier, seul devant leur photo posée sur le buffet de la salle à manger. Je crois qu’il faisait alors, comme cela m’arrive de le faire, l’expérience, non seulement de la chaleur d’un lien avec les absents mais aussi de l’incorruptibilité du Bien, laquelle, par contraste, impose l’idée de la corruptibilité du Mal. Verlaine a dit cela (Sagesse XVI) avec une simplicité définitive :

Elle dit la voix reconnue,
Que la bonté c’est notre vie,
Que de la haine et de l’envie
Rien ne reste la mort venue.

Ce matin (1er novembre), à l’église, c’est du Bien incorruptible dont témoignaient les Béatitudes : Heureux ceux qui ont une âme de pauvre… Heureux les miséricordieux… Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice… Un peu plus tôt, le chapitre VII de l’Apocalypse avait ouvert le ciel pour nous montrer la gloire des serviteurs du Bien (foule immense, composée de toutes nations, vêtue de blanc, qui devant le trône disait : Amen ! louange ! gloire ! sagesse !), triomphe dont la résurrection de Jésus est l’annonce et le gage. Les protestants ont bien tort de bouder cette fête par méfiance à l’égard de la religion populaire. Mais, de son côté, l’Eglise catholique n’a sans doute pas tiré tout ce que l’on pouvait en attendre de ce jour où elle nous transporte à la fin des temps. A ne montrer que le rassemblement des élus dont il est question au chapitre VII, on laisse penser que ce qui est en cause, c’est le salut de chacun. Or, L’Apocalypse est le livre de l’Eschaton, du point final pour tout l’univers – et non pour les seuls élus. Ainsi le dernier chapitre clôt-il le Nouveau Testament par le récit d’un événement cosmique, l’apparition de la Jérusalem nouvelle, cité pleine de la gloire de Dieu, dans laquelle il n’y aura ni église ni temple parce que Dieu sera tout à tous.

Frank Rosenzweig a remarqué que les Chrétiens ne célèbrent jamais, à Noël, à Pâques, à la Pentecôte, que des commencements, qu’il n’y a pas de Kippour chrétien, de fête de l’achèvement, de Grand pardon. Il y a là, me semble-t-il, un manque, un vide liturgique et spirituel qui pourrait être comblé si on élargissait la célébration de la Toussaint. Sans doute ce vide est-il obscurément lié au péché historique du christianisme, celui d’avoir voulu, en évinçant le judaïsme, se poser en propriétaire de droit de l’Histoire et du monde auquel l’Eglise ouvrirait les seules voies du salut. Plutôt que de se cantonner à la célébration de sa propre tâche, l’Eglise pourrait par la lecture du dernier chapitre du Nouveau Testament, célébrer ce qui ne lui appartient pas – l’après-fin, en somme- et redonner ainsi un sens plein à la Toussaint. Ainsi, elle ferait le geste de passer la main et se réjouirait du jour de sa dépossession, de la fin de sa mission et de son pouvoir.

Cabotin d’école

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Quel beau titre que Chagrin d’école ! Humble et hospitalier, le mot de chagrin convient à tous les âges. Il dit, sans pathos, le cœur lourd des enfants et l’anxiété des grandes personnes, la tristesse des élèves et l’accablement des maîtres, l’adolescence empêtrée et la maturité soucieuse.

Malheureusement, il n’y a pas une once de chagrin chez Daniel Pennac. Rien que du bonheur. Rien que l’intarissable plaisir qu’un écrivain comblé prend à être lui-même. Cabotin d’école.

Le premier chapitre montre la mère centenaire de Pennac regardant un film à la gloire de son fils : « On voit l’auteur, chez lui, à Paris, entouré de ses livres, dans sa bibliothèque qui est aussi son bureau. La fenêtre ouvre sur une cour d’école. » On apprend que, pendant un quart de siècle, l’auteur qui se nomme lui-même l’auteur, exerça le métier de professeur et que, « s’il a choisi cet appartement donnant sur deux cours de récréation, c’est à la façon d’un cheminot qui prendrait sa retraite au-dessus d’une gare de triage ». Puis on voit l’auteur discutant avec ses traducteurs, en Espagne, en Italie, et on le voit marcher dans la brume du Vercors parlant métier, personnages, structure… Retour à Paris, enfin : « L’auteur derrière son ordinateur, derrière ses dictionnaires. Il en a la passion, dit-il. On apprend d’ailleurs, et c’est la conclusion du film, qu’il y est entré, dans le dictionnaire, le Robert, à la lettre P, sous le nom de Pennac, de son vrai nom Pennacchioni. » Et le mot de la fin revient à la maman qui se tourne vers son frère et lui demande : « Tu crois qu’il s’en sortira un jour ? » Il a tout réussi, il habite le firmament, il est immortel, mais sa mère est encore inquiète, car autrefois, il était un mauvais élève.La culture, c’était la vie examinée.

Mais voici que le questionnement de soi cède la place à la célébration de soi. Le narcissisme n’est plus tenu en respect, il se donne libre cours, il se déchaîne sans retenue. Là où il y avait la culture, c’est désormais l’obscénité qui règne.Et tout le livre est de la même eau. L’auteur génial se penche affectueusement sur son passé. Il fait mine de déplorer sa nullité inaugurale, mais c’est pour signaler son élection. Il vaut toujours mieux avoir été un cancre qu’un bon élève. Le cancre est fantaisiste, original, tourmenté, vagabond, rêveur. Le bon élève est lisse, prévisible, besogneux, sur des rails et – horresco referens – scolaire. Le premier, poète, connaît la souffrance et la honte. Le second a docilement opté pour l’efficacité et la prose. Le cancre a des états d’âme, le bon élève des états de service. Gloire du mal-aimé ; platitude du fort en thème. Daniel Pennac, il est vrai, exprime sa gratitude pour le professeur qui, en 3e, lui a sauvé la mise. Epaté par son aptitude à mentir, à fournir des excuses toujours plus inventives pour ses leçons non apprises ou ses devoirs non faits, cet enseignant hors du commun lui a commandé un roman. Un roman qu’il devait rédiger dans le trimestre, à raison d’un chapitre par semaine, pendant que ses condisciples faisaient, eux, des dissertations.

Ainsi Pennac a-t-il été révélé par lui-même à lui-même. Sa gratitude est un département de son narcissisme. Il n’y a pas de place pour un authentique remerciement dans la pensée et dans la mémoire du cabotin d’école. Camus et Péguy savaient gré à leurs maîtres respectifs, M. Germain et M. Naudy, de les avoir dépaysés, élevés, sortis d’eux-mêmes : « Ce que fut pour moi cette entrée dans cette 6e à Pâques, l’étonnement, la nouveauté devant rosa, rosae, l’ouverture de tout un monde, tout autre, de tout un nouveau monde, voilà ce qu’il faudrait dire, mais voilà ce qui m’entraînerait dans des tendresses. » (L’Argent) Pennac, lui, est l’unique objet de son attendrissement – et de son admiration. Attendrissement pour le cancre qu’il fut, admiration pour son arrachement à la « cancrerie » (il est si content d’avoir forgé ce mot qu’il le répète à tout-va, dans l’espoir sans doute que le dictionnaire le retiendra et lui accordera ainsi une deuxième béatification), admiration, enfin, pour le professeur miraculeux qu’il sut être et pour l’écrivain à succès qu’il est devenu.C’est fort de cette triple expérience qu’il intervient maintenant dans le débat sur l’école.

Le kitsch sentimenteur donne alors toute sa mesure. Que nous explique en effet Pennac ? Que les problèmes actuels n’ont rien d’actuel. Son grand refrain est : « depuis toujours ». Depuis toujours, il y a des cancres ; depuis toujours, les pauvres parlent fort. Or précisément, il y a aujourd’hui des élèves distraits, inattentifs, démotivés, violents, mais il n’y a plus de cancres. Le cancre appartient au monde anéanti de l’école républicaine. La honte qui le définissait a disparu. Une autre honte a pris la relève, celle de se démarquer de ses copains, et d’être, en travaillant, un intello ou un bouffon. Quant au parler-banlieue, ce n’est plus de l’argot. Ces phrases répandues aussi automatiquement qu’une mitraillette crache ses balles, ce lexique sommaire, cette syntaxe effondrée, ces stéréotypes misogynes, cette vocifération monotone révèlent un monde rabougri et une véritable rage d’exclure.

Sans me nommer mais avec insistance, Pennac me traite de bourgeois et de raciste parce que je dis cela. Mais d’où tient-il, lui le fils de polytechnicien, que je ne connais pas les pauvres ? Mon père était maroquinier et j’ai passé mon enfance dans un quartier populaire. Les choses sont beaucoup plus simples. Je pense, comme Orwell, que « moins grand est le choix des mots, moins grande est la tentation de réfléchir ». Abandonner la langue des cités à la démagogie misérabiliste, c’est abandonner ceux qui la parlent à leur destin calamiteux et grégaire.Daniel Pennac a une méthode pour sortir du chagrin. Cette méthode tient en un mot. Un mot qu’il ose à peine écrire tellement il risque de choquer mais que, n’écoutant que sa vaillance, il écrit quand même. Ce gros mot, ce mot transgressif, c’est le mot : amour. Alain disait : « L’école fait contraste avec la famille, et ce contraste même réveille l’enfant de ce sommeil biologique et de cet instinct familial qui se referme sur lui-même. Ici égalité d’âges ; liens biologiques très faibles, et au surplus, effacés (…) Peut-être l’enfant est-il délivré de l’amour par cette cloche et par ce maître sans cœur (…) L’humain se montre en ce langage réglé, en ce ton chantant, en ces exercices, et même en ces fautes qui sont de cérémonie, et n’engagent point le cœur. »

Pennac, qui avoue par ailleurs ne jamais reconnaître ses anciens élèves, déborde d’amour. Il ressemble à ces « idoles des jeunes » qui, au Zénith, à Bercy ou au Stade de France, terminent leur tour de chant en disant au public combien ils l’aiment.Aimez-moi les uns les autres. Tel est donc le chemin du salut. Désespoir d’école.

LA QUERELLE DE L'ECOLE

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A la recherche de la colère perdue

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La colère née de l’injustice est le moteur de l’histoire occidentale, affirme le philosophe allemand dans Colère et temps (Maren Sell-Libella). Après l’exploitation meurtrière de cette révolte par les totalitarismes, la gauche doit la transformer en dignité. Et, en France, renoncer au révoltisme comme à l’indignationnisme.

Il y a dans ce livre quelque chose d’inhabituel, un moment où vous changez de ton et abandonnez la distance ironique qui est votre marque de fabrique. Vous êtes en colère, Peter Sloterdijk. C’est le communisme qui vous met dans cet état ?
L’ironiste doit reconnaître ses limites. On ne plaisante pas avec une force qui a tué plus de 100 millions de personnes. Mais ce n’est pas l’idée du communisme qui me met en colère, c’est cette fraude incroyable qui a parcouru toute la deuxième moitié du XXe siècle et qui a consisté à nous faire croire que l’antifascisme réglait les problèmes de la gauche. Je dis dans le livre qu’Hitler est devenu le sauveur de la bonne conscience de tous ceux qui avaient soutenu Staline. Ils ont sauvé leur âme en s’engageant dans cette noble bataille qu’était l’antifascisme sans vouloir comprendre qu’ils avaient défendu un autre fascisme. Pour moi qui n’ai jamais eu le moindre doute sur mon appartenance à une gauche modérée, il était urgent de régler les comptes avec cette malsaine tradition. Vous remarquerez surtout que le chapitre sur le maoïsme a été écrit avec une plume de feu. Là non plus, je ne rigole pas. On n’a toujours pas compris que la réception du maoïsme en Europe a été le scandale idéologique de la deuxième moitié du XXe siècle.

Quand vous dites en Europe, vous voulez dire en France, non ?
Disons que la France a été le réacteur idéologique d’où sortaient un certain nombre des grandes aberrations de la pensée contemporaine mais aussi, il faut être juste, les mouvements d’autocorrection de ces aberrations. Finalement, la France n’est pas un pays où la folie est au pouvoir mais elle en produit des quantités remarquables surtout pour l’exportation mais aussi pour la consommation intérieure.

Enfin, il est arrivé que la folie soit au pouvoir, pendant la Terreur notamment.
Le reste du monde a probablement été plus attentif à cet excès que la France elle-même. En Allemagne, l’épisode terroriste de la Révolution française a laissé des traces dramatiques. Au début, Kant parlait de l’enthousiasme qui devait saisir tous les êtres pensants. Cela a duré au moins jusqu’à la Fête de la Fédération : un demi-million de personnes rassemblées par un nouveau culte civique, c’était bouleversant. Kant a été aussi ému par les évènements que les jeunes de la fondation théologique de Tübingen, Schelling, Hölderlin, Hegel, qui ont dansé autour d’un arbre de mai voué au génie de la Révolution française. Mais après 1792 la déception s’est globalisée à la même vitesse que l’enthousiasme des débuts s’était répandu. Kant a très sévèrement condamné l’excès de cette liberté qui ne comprenait pas la nécessité de s’auto-limiter.

Venons-en à votre thèse centrale. Pour vous, l’histoire de l’humanité s’explique en quelque sorte par l’évolution du marché de la colère et du reproche.
La naissance des premiers empires constitue une rupture majeure dans l’histoire morale de l’humanité. Avec eux la figure du crime triomphal fait son apparition sur la scène de la conscience morale. A partir de là, se développe une mémoire des injustices qui ne sont ni suivies d’un repentir ni « récompensées » par une justice terrestre. Partout à la surface du globe, y a des points de cristallisation où cette mémoire peut être cultivée. Comme l’auteur du crime ne souffre pas et, pire encore, qu’il faut supporter l’obscénité de sa jubilation arrogante, cela provoque une révolte morale chez ceux qui souffrent qui parcourt toute l’histoire. C’est ainsi que se forment les archives des injustices non récompensées. J’étudie ce processus là où les sources sont les plus parlantes, c’est-à-dire dans l’histoire du peuple juif qui nous a légué de véritables trésors de la colère prophétique. Dans mon grand récit, le peuple juif est donc le premier producteur et même l’exportateur de formules de la colère qui ont séduit pas mal d’autres peuples.

Le Manifeste du Causeur

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Tenez-vous bien. Vous êtes dans un salon. Les invités ont le droit d’être ironiques, polémiques, mordants, de mauvaise foi et même parfois, à l’extrême rigueur, un peu barbants. On ne leur en voudra pas de placer à l’occasion un pétard sous les sièges. En revanche, il est vivement déconseillé d’être vulgaire, convenu, pontifiant et, par-dessus tout, dépourvu d’humour.

Entrez, puisque vous êtes – je ne sais trop comment – arrivés jusqu’ici. N’ayez pas peur : Causeur n’est ni citoyen, ni participatif, ni démocratique. Nous ne nous ébaubirons pas devant vos commentaires – à moins qu’ils soient vraiment pertinents. Et ne seront publiés comme auteurs que ceux que nous jugerons à la hauteur (pour les commentaires, nous ferons une entorse à nos principes aristocratiques en les acceptant tous). Car autant l’avouer : nous ne croyons pas à l’égalité de tous devant les idées.

Vous l’aurez compris, nous ne prétendons pas ajouter un déversoir à humeurs de plus à la planète Internet. Reste à expliquer ce que nous entendons faire ici. Exactement ce que l’on faisait dans les salons : converser. Refaire le monde (qui, entre nous, en a bien besoin). Nous moquer des puissants et des mondains, des producteurs de lieux communs et marchands de bouillie imprimée. Et de nous-mêmes. Et les uns des autres. Entre gens de bonne compagnie, on est toujours prêts à s’engueuler.

Drôle d’idée, pensez-vous en réprimant difficilement votre envie de bailler. Peut-être. Peut-être en effet n’y a-t-il plus grand monde pour se délecter d’une belle phrase, d’une réflexion inattendue. Peut-être que si. Peut-être que, contrairement à ce que l’on croit dans les médias, il y a encore un public prêt à causer.

Entrez donc ! Vous ne ferez que des mauvaises rencontres.

Qui sommes nous ?
Nous ne prétendons pas répondre ici à une question aussi vertigineuse. Après tout, il est légitime de vouloir savoir à quel genre de table on dîne. On ne cause pas seul et ce salon est d’abord né de la rencontre entre les désirs de quatre personnes.
La maîtresse de maison : Elisabeth Lévy. Beaucoup la trouvent exaspérante. Comme disait l’autre, elle n’est pas méchante mais, putain, qu’est-ce qu’elle est chiante. Journaliste, grande gueule, structurellement en retard et à découvert. L’architecte : Jean-François Baum. Parle peu, comprend tout, observe beaucoup. Nous n’en rêvions même pas qu’il l’avait déjà fait. Les maîtres de cérémonie : Gil Mihaely. Faut-il l’attribuer à ses huit années dans l’armée israélienne ? Cet historien dix-neuviémiste est le porte-parole d’un réel qu’il s’acharne à rendre intelligible – et intelligent. François Miclo. Il a lu tous les livres et n’est jamais triste. Heureusement que notre salon est virtuel, sinon ce gourmet de tout ce qui est bon ferait la cuisine. Et à Strasbourg, où il vit, on ne se nourrit pas de légumes bouillis.

De la servitude libérale

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Elisabeth Lévy s’entretient avec Jean-Claude Michéa. Ecrivain et philosophe, il poursuit sa critique du capitalisme et vient de publier L’Empire du moindre mal : Essai sur la civilisation libérale.

A vous lire, le libéralisme des Lumières qu’affectionne la gauche et celui du Medef préféré par la droite sont les deux faces d’un même projet. La différence entre droite et gauche est-elle purement rhétorique ? L’extrême-gauche – que vous qualifiez aimablement de «pointe avancée du Spectacle contemporain» – se dit pourtant antilibérale sur le plan économique.
Quand on aura compris que le libéralisme – pièce maîtresse de la philosophie des Lumières – est fondamentalement une idéologie progressiste, opposée à toutes les positions «conservatrices» ou «réactionnaires» (termes d’ailleurs popularisés par le libéral Benjamin Constant) les déboires historiques répétés de l’«anticapitalisme de gauche» perdront leur mystère. Il est, en effet, parfaitement illusoire de penser qu’on pourrait développer le programme du libéralisme politique et culturel, c’est-à-dire le programme de la gauche et de l’extrême gauche contemporaines, sans réintroduire, à un moment ou à un autre, la nécessité de l’économie de marché. Et il est tout aussi naïf de penser qu’on pourrait étendre à l’infini la logique du marché sans accepter la «libéralisation» des mœurs qui en est le complément culturel, comme n’importe quel bureaucrate communiste chinois a l’occasion de le vérifier quotidiennement. On comprend mieux pourquoi le socialisme originel ne se définissait généralement pas en fonction de ce clivage gauche/droite dont toute discussion est devenue sacrilège.

Pour vous, le libéralisme est l’accomplissement du projet moderne. Mais la modernité, c’est la possibilité pour l’homme de maitriser son destin. Est-il permis de préférer la «légitimité rationnelle» au droit divin ?
Sous l’influence marxiste, on considère généralement la modernité comme le résultat «historiquement nécessaire» du développement de l’économie et des relations marchandes qui a caractérisé la fin du Moyen Age et la Renaissance. C’est une illusion rétrospective. Bien des civilisations ont connu un essor comparable sans pour autant devenir «modernes» ou «capitalistes». Ce qui est, en revanche, spécifique à l’Europe occidentale des XVIe et XVIIe siècles c’est l’ampleur et la durée inédites d’une forme de guerre très particulière : la guerre de religion ou guerre civile idéologique. Or, en divisant les familles, en opposant les voisins et en brisant les amitiés, la guerre civile met en péril l’idée même de communauté politique. Le projet moderne, dont le libéralisme est la forme la plus radicale, est né de la volonté de trouver à tout prix une issue à cette crise historique sans précédent. Il s’agissait d’imaginer une forme de gouvernementalité qui ne se fonderait plus sur des postulats moraux ou religieux particuliers – telle ou telle conception de la vie bonne ou du salut de l’âme – mais sur une base tenue pour «axiologiquement neutre». D’où le rôle de la Raison et de l’idéal de la Science dans les sociétés modernes..

En même temps, des règles acceptées par tous et égales pour tous ne sont-elles pas une garantie contre l’arbitraire et, partant, la condition même de la démocratie ?
C’est effectivement dans le cadre de cette conception «réaliste» et gestionnaire de la politique qu’il faut comprendre l’idéalisation moderne du droit et du marché. D’Adam Smith à Benjamin Constant, on attendait de ces dispositifs qu’ils assurent de façon purement mécanique la coexistence pacifique des individus en permettant à ces derniers d’agir en fonction de leur seul intérêt bien compris et non plus selon des considérations «idéologiques» supposées les dresser sans fin les uns contre les autres. Au cœur du projet moderne et libéral, il y a donc la folle espérance d’une société devenue capable de se passer définitivement de toute référence à des valeurs symboliques communes. Comme l’écrit Pierre Manent, l’Etat libéral est le «scepticisme devenu institution».

Je vous concède que le scepticisme n’est pas très sexy. Reste qu’il garantit une certaine tolérance. La possibilité de coexistence de points de vue différents n’est-elle pas à porter au crédit du libéralisme ?
Le cœur de la philosophie libérale est, en effet, l’idée qu’un pouvoir politique ne peut assurer la coexistence pacifique des citoyens que s’il est idéologiquement neutre… Concrètement cela revient à dire que chaque individu est libre de vivre selon sa définition privée du bonheur ou de la morale (s’il en a une) dès lors qu’il ne nuit pas à la liberté d’autrui. Tout cela est très séduisant sur le papier. Le problème c’est que ce dernier critère devient très vite inapplicable dès lors que l’on veut s’en tenir à une stricte neutralité idéologique (lors du procès de Nuremberg, les juristes libéraux refusaient la notion de «crime contre l’humanité» au prétexte qu’elle impliquait une représentation de la «dignité humaine» liée à des métaphysiques particulières, et donc incompatible avec la «neutralité axiologique» du droit). Comment trancher d’une façon strictement «technique» entre le droit des travailleurs à faire grève et celui des usagers à bénéficier du service public ? Entre le droit à la caricature et celui du croyant au respect de sa religion ? Entre le droit du berger à défendre l’agneau et celui de l’écologiste citadin à préférer le loup ? Dès lors que l’on entend traiter ces questions sans prendre appui sur le moindre jugement philosophique elles se révèlent insolubles.

Est-ce l’origine de la ruse de l’Histoire qui fait que le libéralisme qui voulait en finir avec la guerre civile, peut aboutir à l’entretenir ?
C’est bien la clé du paradoxe. La logique du libéralisme politique et culturel ne peut conduire qu’à une nouvelle guerre de tous contre tous, menée cette fois ci devant les tribunaux, et par avocats interposés. Tel plaideur exigera donc la suppression des corridas, tel autre la censure d’un film antichrétien, un troisième l’interdiction de Tintin au Congo ou de la cigarette de Lucky Luke. Ce processus logique est évidemment sans fin.

Sos Myanmar !

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Un pays entier rayé de la carte, et personne ne dit mot ! Plus exactement, personne ne dit plus le mot. Ce mot, c’est « Myanmar ». Terminologie officielle adoptée par la junte birmane en 1989, et aussitôt relayée dans l’enthousiasme général par l’Onu, les médias, les ONG et les agences de voyage. Après tout, si les Birmans veulent être des Myanmarais, c’est leur droit inaliénable, au même titre que celui des mamans du 9/3 de baptiser leurs nouveaux nés Sue Ellen ou Kangoo.

Le problème, c’est que parfois, les mots ont un sens. Quand des chefs d’Etat décident que leur pays doit cesser de s’appeler le Congo, le Cambodge ou la Biélorussie pour devenir le Zaïre, le Kampuchéa (démocratique) ou le Bélarus, c’est qu’en général, on a décrété dans le même mouvement l’irruption imminente de l’homme nouveau. Du passé, on fait table rase ; le Zaïrois nouveau est arrivé, on est prié d’applaudir. Mais on n’est pas obligé. De Gaulle avait le don d’exaspérer ses interlocuteurs soviétiques en ne leur parlant que de la Russie. Temps d’arrogance heureusement révolus : pendant des années, les médias nous ont rebattu les oreilles avec l’intangible appellation Myanmar : fut-elle imposée par des tyranneaux, elle était, seule, géopolitiquement correcte.

Or, sémantiquement parler du « nécessaire rétablissement des libertés démocratiques au Myanmar », c’est très exactement comme si, par exemple, la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations exigeait « des mesures concrètes pour le droit à l’embauche des bougnoules et des bamboulas ». On a fini par s’en apercevoir, mais un peu tard…

Mais bon, trêve de moqueries. Quelques centaines de bonzes massacrés auront suffi à ramener nos amis du Camp du Bien à la raison – et même au bon usage ! Dans le cas du Kampuchéa, pour que Le Monde et Libé abandonnent l’appellation contrôlée par Pol Pot et recommencent à parler de Cambodge, il avait quand même fallu attendre que le curseur atteigne, à la louche, les trois millions. Si c’est pas un progrès, ça !

Le nouveau régime

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« Liberté, que de crimes on commet en ton nom. » La République se souviendra-t-elle un jour du cri de désespoir lancé abruptement par Manon Roland au détour d’un escalier. Le lecteur érudit aura noté de lui-même – tous nos lecteurs sont érudits – que l’éblouissant Pierre Bellemare s’est inspiré de cette scène mythologique de l’histoire révolutionnaire française pour lancer en octobre 1960 l’une des émissions phare de l’Ortf, La tête et les jambes.

Les Anglais ont bien eu Oliver Cromwel et ils ont su décapiter leur roi avant tout le monde. Pourtant, c’est aux Français que la sinistre réputation est faite de ne pas savoir changer de régime sans verser de sang. Ce n’est pas leur faute : jamais personne ne leur a appris à faire de politique sans se salir les mains ni couper des têtes. On peut enseigner à un enfant l’art de ne pas faire de saloperies quand il est attablé devenant une pleine assiette de brocolis : « Mange, Kevin, c’est aussi bon que tes crottes de nez. ». On n’a jamais, en revanche, essayé d’inculquer à un Français l’art de s’occuper des affaires publiques sans piquer dans la caisse ni zigouiller son adversaire. Montesquieu disait déjà la même chose. Enfin, dans d’autres termes.

Evidemment, le fait que la guillotine soit rangée, fort heureusement, au magasin des accessoires depuis quelques décennies n’y change pas grand-chose. Passer d’un régime à un autre est, en France, une discipline tout aussi meurtrière que par le passé. Ce que l’on perd tout simplement en spectaculaire, on le gagne en raffinement.

Le 6 mai dernier, avec l’accession de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, la France a justement changé de régime, comme l’avaient annoncé avec la prescience apostériorétique qui les caractérise Elisabeth Tessier et Jean-François Kahn. Moi qui ne sais pas lire plus de trois lignes dans le marc de Nescafé, qui ai sur le crâne beaucoup plus de cheveux que le directeur de Marianne et qui pourtant ne suis qu’une hypo-Kahn, je veux joindre ma voix à celle de Patrick Juvet pour crier : « Où sont les morts ? »

S’il est vrai qu’aucun changement de régime ne s’effectue en France sans meurtre, que les Français ont changé de régime, alors la logique formelle nous invite à les déterrer, ces morts pour la France. Quant à la médecine légale, elle nous en offre trois bien gros.

Le premier des morts du nouveau régime s’appelle François Hollande.

– Mais il n’est pas mort, me susurre à l’oreille la voix mâle de mon mari qui, s’il était un véritable Vert (ein echter Grün) comme il le prétend, resterait bien sage et bien muet dans la cuisine.

– Quoi, il est pas mort ? Toi, t’as pas lu Heidegger : ça mettra le temps peut-être, mais ça viendra. (Note de la traductrice : jeu de mot intraduisible sur Sein und Zeit.)

Admettons que le changement de régime n’ait pas tué François Hollande, il a, en revanche, tué Luciano Pavarotti et Raymond Barre. Lorsque tous deux ont appris qu’il fallait changer de régime, ça leur a mis un coup au moral, affaiblissant chacun d’eux considérablement. L’essentiel du travail était déjà fait.

Le coup de grâce, ils l’ont reçu lorsqu’ils ont lu, dans la presse géopolitique française (Voici, Closer, Gala, Le Monde Diplo) que le nouveau président ne fumait pas, ne buvait pas, ne mangeait pas. Le premier s’est aussitôt étranglé avec la portion de lasagnes qu’il venait à peine d’engloutir, tandis que le second est tombé raide mort dans son tripoux, renversant malencontreusement une bouteille à demi-pleine de Chénas.
Si ce ne sont pas des preuves, ça, que les Français ont changé de régime.

Traduit de l’allemand par l’auteur.

L’homme qui pensait qu’il était Roumain

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Dans le journal qu’il a tenu de 1933 à 1944, Mihail Sebastian, intellectuel juif bucarestois, a observé la montée de la barbarie dans la société roumaine, persistant à croire en l’amitié, l’intelligence, et, pour finir, en l’Homme quand celui-ci révélait ses plus monstrueux penchants.

Roumain et Juif. Dans le Bucarest des années 1930 Iosif Hechter, un jeune intellectuel juif, croyait dur comme le fer que ces deux appartenances étaient complémentaires. Il est vrai qu’il avait choisi d’écrire sous le nom de plume – pas très juif – Mihail Sebastian. Prudence, peut-être. Il n’empêche ; il a toujours refusé le choix que voulait lui imposer la société roumaine de l’époque : soit Juif soit Roumain. Un choix qui n’en était pas un car, même pour ses amis les plus chers, un Juif, aussi assimilé eut-il été, ne pouvait être pleinement roumain. Expérience partagée par son ami Eugène Ionesco, juif par sa mère. « Ni son nom, ni son père de souche incontestablement roumaine, ni son baptême chrétien à la naissance, rien, rien, rien ne peut occulter la malédiction d’avoir du sang juif dans les veines », écrit Sebastian à son sujet.

Son Journal (1935-1944), n’est pas seulement un témoignage sur la tragédie qui se joue alors. Il est une tentative, un effort pour se reconstituer en tant qu’être humain par l’écriture de soi. Les Roumains étaient en train de construire leur identité nationale sur l’exclusion – véhémente, violente et pour finir meurtrière – des Juifs. Déjà reconnu comme romancier et essayiste de talent, le jeune auteur, comme beaucoup d’autres à cette époque, se réfugie dans la « Culture ». A défaut d’être un citoyen roumain à part entière, il revendique sa citoyenneté de la République de lettres et à défaut d’une nation prête à l’accueillir il s’évade vers une Europe de verbe et de musique. Celle de Shakespeare, Proust, Stendhal, Balzac, Jules Renard et Tolstoï – il lit Guerre et paix pendant l’été 1941, en même temps qu’il suit l’avance de l’armée allemande vers Moscou. Pour lui, Lyon, Prague et Berlin n’évoquent pas la marche à la guerre ou le Reichstag en flammes mais les stations de radio sur lesquelles sont diffusés les concerts de Mozart et Bach. Sans doute ignore-t-il que, dans une pièce allemande montée pour la première fois en 1933 pour l’anniversaire d’Adolf Hitler, l’un des personnages prononce cette phrase généralement attribuée à Herman Goering : « Wenn ich Kultur höre, entsichere ich meinen Browning ! » (Quand j’entends le mot culture je sors mon revolver.)

La barbarie n’a pas été seulement une maladie allemande. Impuissant et atterré, Sebastian assiste à la transformation de la société roumaine. Au détour d’une conversation surprise dans un parc, il entend un gamin, élève au lycée militaire, s’enorgueillir d’arborer la croix gammée. Il note, accablé : « Une société policière telle que la société roumaine ne peut rien engendrer d’autre que des générations de policiers. Des policiers par l’esprit, par la mentalité, cela va de soi, quand ils ne peuvent pas l’être carrément par le métier. »

L’Os à moelle

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Jacques Pessis a eu l’excellente idée de rééditer dans la collection Omnibus une anthologie de L’Os à Moelle, organe officiel des loufoques. Lancée en mai 1938 par Pierre Dac, l’aventure éditoriale s’achève en juin 1940 : « Ce qui m’est arrivé, estimera Dac, est bien connu. L’os à moelle se décompose au contact du vert-de-gris. »

Dès sa première parution, le journal connaît un immense succès : les kiosques sont pris d’assaut. Si, dans l’histoire de la presse française, plusieurs journaux et revues fondés sur le non-sens ont paru (qu’on se souvienne des surréalistes), c’est la première fois qu’une telle entreprise dépasse la confidentialité pour recueillir un écho aussi large. Quatre cent mille exemplaires sont vendus. En quelques semaines, Pierre Dac devient la coqueluche des cours d’écoles et de lycées de toute la France.

Mais, tandis que les 10-18 ans se passent de main en main L’Os à Moelle, les intellectuels se déchaînent contre les loufoqueries de Dac et sa « vulgarité indécente » : on l’accuse de fuir la réalité en se réfugiant, non pas dans le nonsense anglo-saxon, mais dans le non-sens. La vieille antienne pascalienne est entonnée contre Dac : rien ne doit nous divertir de la recherche du salut.

La critique formulée à l’encontre de Dac n’est pourtant pas dépourvue de légitimité : les préoccupations de tous sont à la guerre. Elle se profile avec Munich, l’Anschluss ou Dantzig. Elle est présente, en filigrane, à chaque page de L’Os à Moelle.

Avec Pierre Dac, l’humour reste la plus élégante politesse du désespoir. Il le montrera en rejoignant la France Libre et en brocardant à partir de 1943, sur les ondes de Radio Londres, le gouvernement de Vichy.

Après guerre, quelques numéros de L’Os à Moelle reparaîtront très épisodiquement. De nouveaux talents rejoindront alors Dac, comme René Goscinny ou encore Jean Yanne se fendant d’un mémorable article : « Les romanciers savent plus causer français en écrivant. » Que faut-il entendre par là ? Par là, évidemment, pas grand chose…

L'Os à moelle

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Toussaint pour tous

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Halloween est une fête plus ancienne que la Toussaint, puisque celle-ci n’a été inscrite au calendrier liturgique chrétien qu’au IXe siècle, pour satisfaire un peuple encore empreint de paganisme. C’est d’ailleurs la seule fête chrétienne qui n’est ni dérivée d’une fête juive, ni destinée à commémorer un épisode de la vie de Jésus ou de l’Eglise, raison pour laquelle les protestants l’ignorent.

Avec ses masques grimaçants, Halloween évoque les morts avec lesquels on n’est pas réconcilié, qui rôdent alentour en proférant des menaces. En ce jour consacré aux mauvais pressentiments, on parvient à se faire peur avec une citrouille, quand ce placide légume, évidé, éclairé de l’intérieur, la carapace entaillée, projette des formes inquiétantes. Au lieu de se lamenter du succès d’Halloween, l’Eglise devrait le récupérer : brûler le 31 octobre sur les parvis des églises les masques des mauvais fantômes, voilà qui serait une préface riche d’enseignements à la Toussaint.

Le 1er novembre, c’est à des saints que l’on a affaire. À des morts qui ne nous font que du bien. En ce sens, des saints, nous en connaissons, nul besoin de pèlerinage pour en rencontrer. J’en ai connu plusieurs dans ma vie ; ils n’ont pas, que je sache, accompli de miracles reconnus ; je n’en éprouve pas moins pour eux une immense gratitude. Chacune de leurs apparitions, chacun de leurs passages dans mes pensées m’est un moment de grâce. Avec mon père par exemple, quand il était de ce monde, mes rapports n’ont pas toujours été faciles, ils étaient même plutôt orageux. Mais depuis qu’il s’en est allé, seuls me sont sensibles, me revenant non comme des souvenirs abstraits, appris mais comme des bouffées de présence, les moments de tendresse, les petits épisodes où il laissait paraître une affection dont l’expression pouvait me surprendre et me gêner sur le moment ; aussi n’ai-je pas toujours su la recevoir, me barricadant contre elle, fermant les écoutilles comme pour me protéger. (Peut-être l’affection des parents est-elle parfois une menace contre laquelle les enfants ont à se défendre.) Aujourd’hui, ce que j’ai négligé me revient comme un supplément, une douceur à laquelle se mêle une dose de regret qui fait que cette douceur me pénètre un peu plus.

Je crois, aussi, que « nos saints » nous protègent de l’inquiétude de mourir en nous prouvant que le Paradis existe. J’ai connu un vieil homme qui disait n’avoir pas peur de la mort parce que « deux saints » l’attendaient au Paradis, sa première épouse et son fils aîné. On le surprenait parfois à prier, seul devant leur photo posée sur le buffet de la salle à manger. Je crois qu’il faisait alors, comme cela m’arrive de le faire, l’expérience, non seulement de la chaleur d’un lien avec les absents mais aussi de l’incorruptibilité du Bien, laquelle, par contraste, impose l’idée de la corruptibilité du Mal. Verlaine a dit cela (Sagesse XVI) avec une simplicité définitive :

Elle dit la voix reconnue,
Que la bonté c’est notre vie,
Que de la haine et de l’envie
Rien ne reste la mort venue.

Ce matin (1er novembre), à l’église, c’est du Bien incorruptible dont témoignaient les Béatitudes : Heureux ceux qui ont une âme de pauvre… Heureux les miséricordieux… Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice… Un peu plus tôt, le chapitre VII de l’Apocalypse avait ouvert le ciel pour nous montrer la gloire des serviteurs du Bien (foule immense, composée de toutes nations, vêtue de blanc, qui devant le trône disait : Amen ! louange ! gloire ! sagesse !), triomphe dont la résurrection de Jésus est l’annonce et le gage. Les protestants ont bien tort de bouder cette fête par méfiance à l’égard de la religion populaire. Mais, de son côté, l’Eglise catholique n’a sans doute pas tiré tout ce que l’on pouvait en attendre de ce jour où elle nous transporte à la fin des temps. A ne montrer que le rassemblement des élus dont il est question au chapitre VII, on laisse penser que ce qui est en cause, c’est le salut de chacun. Or, L’Apocalypse est le livre de l’Eschaton, du point final pour tout l’univers – et non pour les seuls élus. Ainsi le dernier chapitre clôt-il le Nouveau Testament par le récit d’un événement cosmique, l’apparition de la Jérusalem nouvelle, cité pleine de la gloire de Dieu, dans laquelle il n’y aura ni église ni temple parce que Dieu sera tout à tous.

Frank Rosenzweig a remarqué que les Chrétiens ne célèbrent jamais, à Noël, à Pâques, à la Pentecôte, que des commencements, qu’il n’y a pas de Kippour chrétien, de fête de l’achèvement, de Grand pardon. Il y a là, me semble-t-il, un manque, un vide liturgique et spirituel qui pourrait être comblé si on élargissait la célébration de la Toussaint. Sans doute ce vide est-il obscurément lié au péché historique du christianisme, celui d’avoir voulu, en évinçant le judaïsme, se poser en propriétaire de droit de l’Histoire et du monde auquel l’Eglise ouvrirait les seules voies du salut. Plutôt que de se cantonner à la célébration de sa propre tâche, l’Eglise pourrait par la lecture du dernier chapitre du Nouveau Testament, célébrer ce qui ne lui appartient pas – l’après-fin, en somme- et redonner ainsi un sens plein à la Toussaint. Ainsi, elle ferait le geste de passer la main et se réjouirait du jour de sa dépossession, de la fin de sa mission et de son pouvoir.