Quel beau titre que Chagrin d’école ! Humble et hospitalier, le mot de chagrin convient à tous les âges. Il dit, sans pathos, le cœur lourd des enfants et l’anxiété des grandes personnes, la tristesse des élèves et l’accablement des maîtres, l’adolescence empêtrée et la maturité soucieuse.

Malheureusement, il n’y a pas une once de chagrin chez Daniel Pennac. Rien que du bonheur. Rien que l’intarissable plaisir qu’un écrivain comblé prend à être lui-même. Cabotin d’école.

Le premier chapitre montre la mère centenaire de Pennac regardant un film à la gloire de son fils : « On voit l’auteur, chez lui, à Paris, entouré de ses livres, dans sa bibliothèque qui est aussi son bureau. La fenêtre ouvre sur une cour d’école. » On apprend que, pendant un quart de siècle, l’auteur qui se nomme lui-même l’auteur, exerça le métier de professeur et que, « s’il a choisi cet appartement donnant sur deux cours de récréation, c’est à la façon d’un cheminot qui prendrait sa retraite au-dessus d’une gare de triage ». Puis on voit l’auteur discutant avec ses traducteurs, en Espagne, en Italie, et on le voit marcher dans la brume du Vercors parlant métier, personnages, structure… Retour à Paris, enfin : « L’auteur derrière son ordinateur, derrière ses dictionnaires. Il en a la passion, dit-il. On apprend d’ailleurs, et c’est la conclusion du film, qu’il y est entré, dans le dictionnaire, le Robert, à la lettre P, sous le nom de Pennac, de son vrai nom Pennacchioni. » Et le mot de la fin revient à la maman qui se tourne vers son frère et lui demande : « Tu crois qu’il s’en sortira un jour ? » Il a tout réussi, il habite le firmament, il est immortel, mais sa mère est encore inquiète, car autrefois, il était un mauvais élève.La culture, c’était la vie examinée.

Mais voici que le questionnement de soi cède la place à la célébration de soi. Le narcissisme n’est plus tenu en respect, il se donne libre cours, il se déchaîne sans retenue. Là où il y avait la culture, c’est désormais l’obscénité qui règne.Et tout le livre est de la même eau. L’auteur génial se penche affectueusement sur son passé. Il fait mine de déplorer sa nullité inaugurale, mais c’est pour signaler son élection. Il vaut toujours mieux avoir été un cancre qu’un bon élève. Le cancre est fantaisiste, original, tourmenté, vagabond, rêveur. Le bon élève est lisse, prévisible, besogneux, sur des rails et – horresco referens – scolaire. Le premier, poète, connaît la souffrance et la honte. Le second a docilement opté pour l’efficacité et la prose. Le cancre a des états d’âme, le bon élève des états de service. Gloire du mal-aimé ; platitude du fort en thème. Daniel Pennac, il est vrai, exprime sa gratitude pour le professeur qui, en 3e, lui a sauvé la mise. Epaté par son aptitude à mentir, à fournir des excuses toujours plus inventives pour ses leçons non apprises ou ses devoirs non faits, cet enseignant hors du commun lui a commandé un roman. Un roman qu’il devait rédiger dans le trimestre, à raison d’un chapitre par semaine, pendant que ses condisciples faisaient, eux, des dissertations.

Ainsi Pennac a-t-il été révélé par lui-même à lui-même. Sa gratitude est un département de son narcissisme. Il n’y a pas de place pour un authentique remerciement dans la pensée et dans la mémoire du cabotin d’école. Camus et Péguy savaient gré à leurs maîtres respectifs, M. Germain et M. Naudy, de les avoir dépaysés, élevés, sortis d’eux-mêmes : « Ce que fut pour moi cette entrée dans cette 6e à Pâques, l’étonnement, la nouveauté devant rosa, rosae, l’ouverture de tout un monde, tout autre, de tout un nouveau monde, voilà ce qu’il faudrait dire, mais voilà ce qui m’entraînerait dans des tendresses. » (L’Argent) Pennac, lui, est l’unique objet de son attendrissement – et de son admiration. Attendrissement pour le cancre qu’il fut, admiration pour son arrachement à la « cancrerie » (il est si content d’avoir forgé ce mot qu’il le répète à tout-va, dans l’espoir sans doute que le dictionnaire le retiendra et lui accordera ainsi une deuxième béatification), admiration, enfin, pour le professeur miraculeux qu’il sut être et pour l’écrivain à succès qu’il est devenu.C’est fort de cette triple expérience qu’il intervient maintenant dans le débat sur l’école.

Le kitsch sentimenteur donne alors toute sa mesure. Que nous explique en effet Pennac ? Que les problèmes actuels n’ont rien d’actuel. Son grand refrain est : « depuis toujours ». Depuis toujours, il y a des cancres ; depuis toujours, les pauvres parlent fort. Or précisément, il y a aujourd’hui des élèves distraits, inattentifs, démotivés, violents, mais il n’y a plus de cancres. Le cancre appartient au monde anéanti de l’école républicaine. La honte qui le définissait a disparu. Une autre honte a pris la relève, celle de se démarquer de ses copains, et d’être, en travaillant, un intello ou un bouffon. Quant au parler-banlieue, ce n’est plus de l’argot. Ces phrases répandues aussi automatiquement qu’une mitraillette crache ses balles, ce lexique sommaire, cette syntaxe effondrée, ces stéréotypes misogynes, cette vocifération monotone révèlent un monde rabougri et une véritable rage d’exclure.

Sans me nommer mais avec insistance, Pennac me traite de bourgeois et de raciste parce que je dis cela. Mais d’où tient-il, lui le fils de polytechnicien, que je ne connais pas les pauvres ? Mon père était maroquinier et j’ai passé mon enfance dans un quartier populaire. Les choses sont beaucoup plus simples. Je pense, comme Orwell, que « moins grand est le choix des mots, moins grande est la tentation de réfléchir ». Abandonner la langue des cités à la démagogie misérabiliste, c’est abandonner ceux qui la parlent à leur destin calamiteux et grégaire.Daniel Pennac a une méthode pour sortir du chagrin. Cette méthode tient en un mot. Un mot qu’il ose à peine écrire tellement il risque de choquer mais que, n’écoutant que sa vaillance, il écrit quand même. Ce gros mot, ce mot transgressif, c’est le mot : amour. Alain disait : « L’école fait contraste avec la famille, et ce contraste même réveille l’enfant de ce sommeil biologique et de cet instinct familial qui se referme sur lui-même. Ici égalité d’âges ; liens biologiques très faibles, et au surplus, effacés (…) Peut-être l’enfant est-il délivré de l’amour par cette cloche et par ce maître sans cœur (…) L’humain se montre en ce langage réglé, en ce ton chantant, en ces exercices, et même en ces fautes qui sont de cérémonie, et n’engagent point le cœur. »

Pennac, qui avoue par ailleurs ne jamais reconnaître ses anciens élèves, déborde d’amour. Il ressemble à ces « idoles des jeunes » qui, au Zénith, à Bercy ou au Stade de France, terminent leur tour de chant en disant au public combien ils l’aiment.Aimez-moi les uns les autres. Tel est donc le chemin du salut. Désespoir d’école.

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