Halloween est une fête plus ancienne que la Toussaint, puisque celle-ci n’a été inscrite au calendrier liturgique chrétien qu’au IXe siècle, pour satisfaire un peuple encore empreint de paganisme. C’est d’ailleurs la seule fête chrétienne qui n’est ni dérivée d’une fête juive, ni destinée à commémorer un épisode de la vie de Jésus ou de l’Eglise, raison pour laquelle les protestants l’ignorent.

Avec ses masques grimaçants, Halloween évoque les morts avec lesquels on n’est pas réconcilié, qui rôdent alentour en proférant des menaces. En ce jour consacré aux mauvais pressentiments, on parvient à se faire peur avec une citrouille, quand ce placide légume, évidé, éclairé de l’intérieur, la carapace entaillée, projette des formes inquiétantes. Au lieu de se lamenter du succès d’Halloween, l’Eglise devrait le récupérer : brûler le 31 octobre sur les parvis des églises les masques des mauvais fantômes, voilà qui serait une préface riche d’enseignements à la Toussaint.

Le 1er novembre, c’est à des saints que l’on a affaire. À des morts qui ne nous font que du bien. En ce sens, des saints, nous en connaissons, nul besoin de pèlerinage pour en rencontrer. J’en ai connu plusieurs dans ma vie ; ils n’ont pas, que je sache, accompli de miracles reconnus ; je n’en éprouve pas moins pour eux une immense gratitude. Chacune de leurs apparitions, chacun de leurs passages dans mes pensées m’est un moment de grâce. Avec mon père par exemple, quand il était de ce monde, mes rapports n’ont pas toujours été faciles, ils étaient même plutôt orageux. Mais depuis qu’il s’en est allé, seuls me sont sensibles, me revenant non comme des souvenirs abstraits, appris mais comme des bouffées de présence, les moments de tendresse, les petits épisodes où il laissait paraître une affection dont l’expression pouvait me surprendre et me gêner sur le moment ; aussi n’ai-je pas toujours su la recevoir, me barricadant contre elle, fermant les écoutilles comme pour me protéger. (Peut-être l’affection des parents est-elle parfois une menace contre laquelle les enfants ont à se défendre.) Aujourd’hui, ce que j’ai négligé me revient comme un supplément, une douceur à laquelle se mêle une dose de regret qui fait que cette douceur me pénètre un peu plus.

Je crois, aussi, que « nos saints » nous protègent de l’inquiétude de mourir en nous prouvant que le Paradis existe. J’ai connu un vieil homme qui disait n’avoir pas peur de la mort parce que « deux saints » l’attendaient au Paradis, sa première épouse et son fils aîné. On le surprenait parfois à prier, seul devant leur photo posée sur le buffet de la salle à manger. Je crois qu’il faisait alors, comme cela m’arrive de le faire, l’expérience, non seulement de la chaleur d’un lien avec les absents mais aussi de l’incorruptibilité du Bien, laquelle, par contraste, impose l’idée de la corruptibilité du Mal. Verlaine a dit cela (Sagesse XVI) avec une simplicité définitive :

Elle dit la voix reconnue,
Que la bonté c’est notre vie,
Que de la haine et de l’envie
Rien ne reste la mort venue.

Ce matin (1er novembre), à l’église, c’est du Bien incorruptible dont témoignaient les Béatitudes : Heureux ceux qui ont une âme de pauvre… Heureux les miséricordieux… Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice… Un peu plus tôt, le chapitre VII de l’Apocalypse avait ouvert le ciel pour nous montrer la gloire des serviteurs du Bien (foule immense, composée de toutes nations, vêtue de blanc, qui devant le trône disait : Amen ! louange ! gloire ! sagesse !), triomphe dont la résurrection de Jésus est l’annonce et le gage. Les protestants ont bien tort de bouder cette fête par méfiance à l’égard de la religion populaire. Mais, de son côté, l’Eglise catholique n’a sans doute pas tiré tout ce que l’on pouvait en attendre de ce jour où elle nous transporte à la fin des temps. A ne montrer que le rassemblement des élus dont il est question au chapitre VII, on laisse penser que ce qui est en cause, c’est le salut de chacun. Or, L’Apocalypse est le livre de l’Eschaton, du point final pour tout l’univers – et non pour les seuls élus. Ainsi le dernier chapitre clôt-il le Nouveau Testament par le récit d’un événement cosmique, l’apparition de la Jérusalem nouvelle, cité pleine de la gloire de Dieu, dans laquelle il n’y aura ni église ni temple parce que Dieu sera tout à tous.

Frank Rosenzweig a remarqué que les Chrétiens ne célèbrent jamais, à Noël, à Pâques, à la Pentecôte, que des commencements, qu’il n’y a pas de Kippour chrétien, de fête de l’achèvement, de Grand pardon. Il y a là, me semble-t-il, un manque, un vide liturgique et spirituel qui pourrait être comblé si on élargissait la célébration de la Toussaint. Sans doute ce vide est-il obscurément lié au péché historique du christianisme, celui d’avoir voulu, en évinçant le judaïsme, se poser en propriétaire de droit de l’Histoire et du monde auquel l’Eglise ouvrirait les seules voies du salut. Plutôt que de se cantonner à la célébration de sa propre tâche, l’Eglise pourrait par la lecture du dernier chapitre du Nouveau Testament, célébrer ce qui ne lui appartient pas – l’après-fin, en somme- et redonner ainsi un sens plein à la Toussaint. Ainsi, elle ferait le geste de passer la main et se réjouirait du jour de sa dépossession, de la fin de sa mission et de son pouvoir.

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