Jacques Pessis a eu l’excellente idée de rééditer dans la collection Omnibus une anthologie de L’Os à Moelle, organe officiel des loufoques. Lancée en mai 1938 par Pierre Dac, l’aventure éditoriale s’achève en juin 1940 : « Ce qui m’est arrivé, estimera Dac, est bien connu. L’os à moelle se décompose au contact du vert-de-gris. »

Dès sa première parution, le journal connaît un immense succès : les kiosques sont pris d’assaut. Si, dans l’histoire de la presse française, plusieurs journaux et revues fondés sur le non-sens ont paru (qu’on se souvienne des surréalistes), c’est la première fois qu’une telle entreprise dépasse la confidentialité pour recueillir un écho aussi large. Quatre cent mille exemplaires sont vendus. En quelques semaines, Pierre Dac devient la coqueluche des cours d’écoles et de lycées de toute la France.

Mais, tandis que les 10-18 ans se passent de main en main L’Os à Moelle, les intellectuels se déchaînent contre les loufoqueries de Dac et sa « vulgarité indécente » : on l’accuse de fuir la réalité en se réfugiant, non pas dans le nonsense anglo-saxon, mais dans le non-sens. La vieille antienne pascalienne est entonnée contre Dac : rien ne doit nous divertir de la recherche du salut.

La critique formulée à l’encontre de Dac n’est pourtant pas dépourvue de légitimité : les préoccupations de tous sont à la guerre. Elle se profile avec Munich, l’Anschluss ou Dantzig. Elle est présente, en filigrane, à chaque page de L’Os à Moelle.

Avec Pierre Dac, l’humour reste la plus élégante politesse du désespoir. Il le montrera en rejoignant la France Libre et en brocardant à partir de 1943, sur les ondes de Radio Londres, le gouvernement de Vichy.

Après guerre, quelques numéros de L’Os à Moelle reparaîtront très épisodiquement. De nouveaux talents rejoindront alors Dac, comme René Goscinny ou encore Jean Yanne se fendant d’un mémorable article : « Les romanciers savent plus causer français en écrivant. » Que faut-il entendre par là ? Par là, évidemment, pas grand chose…

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