Dans le journal qu’il a tenu de 1933 à 1944, Mihail Sebastian, intellectuel juif bucarestois, a observé la montée de la barbarie dans la société roumaine, persistant à croire en l’amitié, l’intelligence, et, pour finir, en l’Homme quand celui-ci révélait ses plus monstrueux penchants.

Roumain et Juif. Dans le Bucarest des années 1930 Iosif Hechter, un jeune intellectuel juif, croyait dur comme le fer que ces deux appartenances étaient complémentaires. Il est vrai qu’il avait choisi d’écrire sous le nom de plume – pas très juif – Mihail Sebastian. Prudence, peut-être. Il n’empêche ; il a toujours refusé le choix que voulait lui imposer la société roumaine de l’époque : soit Juif soit Roumain. Un choix qui n’en était pas un car, même pour ses amis les plus chers, un Juif, aussi assimilé eut-il été, ne pouvait être pleinement roumain. Expérience partagée par son ami Eugène Ionesco, juif par sa mère. « Ni son nom, ni son père de souche incontestablement roumaine, ni son baptême chrétien à la naissance, rien, rien, rien ne peut occulter la malédiction d’avoir du sang juif dans les veines », écrit Sebastian à son sujet.

Son Journal (1935-1944), n’est pas seulement un témoignage sur la tragédie qui se joue alors. Il est une tentative, un effort pour se reconstituer en tant qu’être humain par l’écriture de soi. Les Roumains étaient en train de construire leur identité nationale sur l’exclusion – véhémente, violente et pour finir meurtrière – des Juifs. Déjà reconnu comme romancier et essayiste de talent, le jeune auteur, comme beaucoup d’autres à cette époque, se réfugie dans la « Culture ». A défaut d’être un citoyen roumain à part entière, il revendique sa citoyenneté de la République de lettres et à défaut d’une nation prête à l’accueillir il s’évade vers une Europe de verbe et de musique. Celle de Shakespeare, Proust, Stendhal, Balzac, Jules Renard et Tolstoï – il lit Guerre et paix pendant l’été 1941, en même temps qu’il suit l’avance de l’armée allemande vers Moscou. Pour lui, Lyon, Prague et Berlin n’évoquent pas la marche à la guerre ou le Reichstag en flammes mais les stations de radio sur lesquelles sont diffusés les concerts de Mozart et Bach. Sans doute ignore-t-il que, dans une pièce allemande montée pour la première fois en 1933 pour l’anniversaire d’Adolf Hitler, l’un des personnages prononce cette phrase généralement attribuée à Herman Goering : « Wenn ich Kultur höre, entsichere ich meinen Browning ! » (Quand j’entends le mot culture je sors mon revolver.)

La barbarie n’a pas été seulement une maladie allemande. Impuissant et atterré, Sebastian assiste à la transformation de la société roumaine. Au détour d’une conversation surprise dans un parc, il entend un gamin, élève au lycée militaire, s’enorgueillir d’arborer la croix gammée. Il note, accablé : « Une société policière telle que la société roumaine ne peut rien engendrer d’autre que des générations de policiers. Des policiers par l’esprit, par la mentalité, cela va de soi, quand ils ne peuvent pas l’être carrément par le métier. »

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