Spécialiste mondialement reconnu de la Grèce antique, Paul Cartledge accuse aujourd’hui ses 78 ans. Sous les auspices des éditions Passés/composés, l’élégante traduction de Simon Duran offre en français, sobrement intitulée Les Spartiates, la somme magistrale de l’émérite historien de l’université de Cambridge, parue il y a quelques lustres de l’autre côté de la Manche, référence insurpassée en la matière.
Le livre ne se contente pas de retracer, de 480 à 360 avant notre ère, la geste épique de la cité-Etat depuis son ascension jusqu’ à son déclin. Il inscrit son histoire dans le mythe enveloppant l’orgueilleuse cité lacédémonienne, parvenu jusqu’à nous, comme l’on sait, à travers les récits de Thucydide, d’Hérodote, de Xénophon, d’Aristote, de Plutarque … Au-delà des innombrables péripéties (bataille des Thermopyles, tremblement de terre des années 460, guerre du Péloponnèse…) et autres effigies légendaires (Alcibiade, Hélène, Léonidas…) qui jalonnent la narration, dans une densité factuelle parfois intimidante pour le non spécialiste, c’est l’habitus spartiate dans toutes ses composantes, ses rituels, licences, interdits que restituent ces pages. Et c’est là sans doute l’aspect le plus fascinant du propos, celui qui vous aimante d’un bout à l’autre à cette lecture.
Ainsi par exemple : « pendant les sept premières années de leur existence, les garçons grandissaient au sein du foyer […] mais à compter du septième anniversaire […] ils étaient intégrés au système obligatoire et collectif qu’on appelait l’agôgè – l’éducation. Jusqu’à leurs 18 ans, les garçons étaient alors répartis en ‘’meutes’’ ou ‘’troupeaux’’ et placés sous la garde de jeunes adultes spartiates ». Et l’auteur d’évoquer alors « l’institution de la pédérastie ritualisée » qui a fait couler tant d’encre. De fait, « après ses douze ans, tout adolescent spartiate était censé accueillir comme amant un jeune adulte ». Mœurs si contraires à nos prescriptions morales sur la sexualité ! S’il est vrai que chez nous, dans L’Usage des plaisirs et Le souci de soi, Michel Foucault, en son temps, a passionnément creusé la question s’agissant de la Grèce classique comme de l’antiquité romaine, Cartledge à son tour nourrit la connaissance que nous avons de ces pratiques viriles, voire virilistes, tellement étrangères à nos vues, à nos préventions et sans doute à nos actuels préjugés. Ainsi également de la chasse, impérieux rituel d’initiation, ou du repas pris en commun des guerriers âgés de vingt ans, interdits (du moins à l’époque classique) « de toute activité artisanale ou marchande, et même de toute activité économiquement productive », éphèbes doctement éduqués, de plein droit, à l’asservissement des hilotes, les Spartiates étant absous par avance de toute souillure liée à leur meurtre s’ils le jugeaient souhaitable…
Au passage, vous apprendrez que Sparte exigeait que le vin soit coupé d’eau, et consommé uniquement le soir ; qu’on y regardait les flèches comme des armes faibles et féminines à la différence de la lance et de l’épée du combattant hoplite, plus à l’aise dans le corps-à-corps ; que la divination ne faisait pas moins partie de l’art militaire que l’entraînement physique, et qu’à Sparte on était très pieux, à telle enseigne que « les anciens Grecs ne signaient pas les traités, mais prêtaient serment sous le patronage des dieux qui en étaient les garants » ; que « les épouses spartiates pouvaient avoir des relations sexuelles avec un autre homme que leurs époux, et sans encourir aucune sanction pour adultère » ; que le pouvoir féminin n’en était pas moins source d’anxiété parmi la gent masculine, quoique tout mariage débutât par un viol, symbolique et ritualisé ; que « le fruit idéal de l’union conjugale à Sparte était un enfant mâle », bien entendu ; qu’on était, dans ces contrées, particulièrement friand de chant choral ; que si chez les Grecs la tonsure était un signe de deuil, à Sparte habituellement l’homme avait le cheveu fourni ; que la fête des Gymnopédies, hommage à Apollon, se célébrait dans le plus simple appareil ; que si le spartiate n’avait pas le pied marin, l’Empire finit tout de même par armer une flotte, circa 404-371, mû par des visées expansionnistes qui accéléreront sa chute …
Si le cénotaphe des Thermopyles immortalise les héros sacrifiés à la puissance de Sparte, nous demeurons bel et bien cet « étranger qui passe», encore et toujours captivé par l’histoire de la mythique rivale d’Athènes.
A lire : Les Spartiates, par Paul Cartledge. 296p, Passés/composés, 2025
Souvent accusé de tous les maux – inégalités, emplois précaires, solitude, voire fonte des glaces – le néolibéralisme a pourtant sorti des millions de personnes de la pauvreté. Comment donc expliquer qu’il soit tant critiqué ?
Aujourd’hui, le mot « néolibéralisme » tient très souvent lieu d’explication universelle pour tout ce qui va mal : inégalités perçues comme trop grandes, réchauffement climatique, manque de sens à la vie, etc. Ce procès permanent occulte pourtant une certaine réussite du néolibéralisme. Mis en œuvre à la fin des années 1970 pour dynamiser des économies qui commençaient à fonctionner au ralenti, il a, dans l’ensemble, atteint les buts qu’il s’était fixés. Certes, il n’a pas tout réglé – loin de là –, mais il a contribué à relancer la croissance économique mondiale et à réduire l’extrême pauvreté : celle-ci est passée de 42 % de la population mondiale en 1981 à 8 % en 2019. C’est donc sur un oubli de ce succès que prospère le rejet dont il fait l’objet de nos jours.
La mise en place du néolibéralisme
Après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays industrialisés vivent sous un régime économique où un État stratège est chargé de stimuler la croissance, de soutenir la demande et de maintenir le plein emploi par la dépense publique. Ce modèle, qui a accompagné la forte expansion économique des années 1950 et 1960, repose donc sur l’intervention publique. Mais, à force d’encadrer les prix, de contrôler les taux d’intérêt et de limiter les importations, les économies patinent dans les années 1970 : la croissance ralentit, le chômage grimpe et l’inflation s’emballe.
Par exemple, en 1980, aux États-Unis, l’inflation atteint 13%, avec un taux de chômage supérieur à 7%. En France, entre le début des années 1970 et les années 1980, la croissance passe de 5% à moins de 1%, tandis que le chômage est multiplié par quatre. Même les pays du Sud, longtemps adeptes des politiques dirigistes, sombrent dans l’endettement. Partout, la même question s’impose : pour relancer la prospérité, ne faut-il pas desserrer l’étreinte étatique ?
À la fin des années 1970, deux grandes figures politiques iront dans cette direction : Margaret Thatcher à Londres et Ronald Reagan à Washington. La première s’attaque frontalement aux syndicats, privatise à tour de bras et redonne confiance à une économie britannique en difficulté. Le second, outre-Atlantique, baisse les impôts, dérégule plusieurs secteurs de l’industrie, accorde une plus grande liberté aux marchés financiers et fait de l’initiative individuelle un credo national. Tous deux partagent la même conviction : l’État providence doit être réduit et, d’une manière générale, l’État doit moins se mêler de l’économie pour qu’elle aille mieux.
Puis, dans les années 1990, Bill Clinton et Tony Blair, avec leur « Troisième voie », reprennent à leur compte une grande partie de cet héritage. Clinton signe l’ALENA – Accord de libre-échange nord-américain, qui unit les États-Unis, le Canada et le Mexique en un vaste marché commun –, réforme l’aide sociale, en limitant la durée des prestations et en conditionnant leur versement à la recherche d’un emploi, et met en place des incitations fiscales pour encourager l’investissement dans les entreprises. Blair, quant à lui, conserve la discipline budgétaire et l’esprit pro-entreprise du thatchérisme, tout en leur donnant un vernis social-démocrate. Sous leurs mandats, le néolibéralisme cesse d’être une doctrine hostile à l’État providence, pour devenir le langage commun des élites politiques occidentales.
Le néolibéralisme à la conquête du monde
Très vite, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, devenus les grands prescripteurs du moment, commencent à conditionner leurs aides aux pays en développement à l’adoption de réformes libérales : plus de marché et moins d’État. En Afrique, en Amérique latine et en Asie, les gouvernements enchaînent alors les privatisations, compriment les dépenses publiques et baissent les barrières douanières. Ces politiques, souvent douloureuses sur le moment, finissent par redresser des économies parfois exsangues.
Fait remarquable, la Chine, bastion du communisme, offre au libéralisme une éclatante victoire. À partir de 1978, avec Deng Xiaoping, elle abandonne le dogme de la planification intégrale pour introduire, prudemment d’abord, les mécanismes du marché : création de zones économiques spéciales, autorisation d’entreprises privées, ouverture au commerce mondial. Puis, petit à petit, la dynamique se généralise. Résultat : entre 1981 et 2019, plus de 800 millions de Chinois quittent l’extrême pauvreté. La Chine a ainsi contribué, à elle seule, à réduire d’environ 75 % l’extrême pauvreté mondiale. Elle est également devenue la deuxième puissance économique au monde.
L’Inde postsocialiste, à partir de 1991, opère aussi ce virage libéral. Sous l’aiguillon du FMI, New Delhi assouplit en effet la réglementation pour encourager la création d’entreprises et ouvrir l’économie à la concurrence. Entre 1991 et 2020, elle voit alors son revenu par habitant être multiplié par plus de quatre et la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté national passer de 45% à environ 10%. En quelques années, les deux géants, autrefois hostiles au libéralisme, découvrent donc qu’il a une vertu inattendue : il enrichit.
Singapour, 37e économie mondiale, devant la Belgique. DR.
Du communisme au néolibéralisme
Après la chute du communisme, c’est au tour de l’Europe de l’Est d’adopter les principes du néolibéralisme : libéralisation des prix, ouverture au commerce international et privatisation des entreprises publiques. Par exemple, le plan Balcerowicz, lancé à Varsovie dès 1990, met rapidement fin au rationnement, abolit les subventions et introduit la concurrence sur des marchés jusqu’alors administrés. L’impact est brutal : en deux ans, la production industrielle chute de 20%, le chômage explose et les inégalités se creusent. Mais le choc initial laisse place à un redressement spectaculaire : dès le milieu des années 1990, la croissance repart et l’inflation est maîtrisée. À moyen terme, la plupart de ces pays stabilisent leurs finances, attirent les investissements étrangers et s’intègrent au marché européen.
À l’inverse, la Russie avance d’un pas et recule de deux. Les réformes entamées au début des années 1990 sous Boris Eltsine sont confuses. En particulier, les privatisations sont souvent captées par une poignée d’oligarques et l’État tarde à restructurer de larges pans de l’industrie soviétique déficitaire, tout en laissant filer la planche à billets. Résultat : une hyperinflation record – plus de 2000% en 1992 – et une économie qui s’effondre. Entre 1991 et 1998, le PIB chute d’environ 40%, la pauvreté explose et les salaires réels sont divisés par deux. Le chaos de la transition nourrit la nostalgie du passé. Ce n’est qu’au milieu des années 2000, dopée par la hausse du prix du pétrole et une relative stabilisation monétaire, que la Russie retrouve son niveau de vie d’avant la chute de l’URSS. Contrairement à ce que l’on répète souvent, ce ne sont donc pas les réformes de marché qui ont plongé le pays dans le chaos, mais leur inachèvement.
L’Occident néolibéral
Tandis que la Russie s’enlise dans une transition inachevée, les économies occidentales se redressent. Au Royaume-Uni, la croissance repart dès le milieu des années 1980, l’inflation retombe sous les 5% et le chômage, qui dépassait 11% en 1984, est divisé par deux en dix ans. Aux États-Unis, la politique de maîtrise budgétaire et monétaire engagée dans les années 1980 installe une stabilité durable : la croissance moyenne dépasse 3% dans les années 1990, et le chômage tombe à 4%. Le système entraîne toutefois son lot de souffrance. Notamment, la compression des dépenses publiques crée de nombreux laissés-pour-compte.
Sur le continent européen, en revanche, la conversion reste incomplète. En France, le tournant de la rigueur de 1983 illustre certes l’importation des idées néolibérales. De même, le marché unique européen de 1993 marque aussi une étape néolibérale assumée : suppression des frontières économiques, concurrence accrue et libre circulation des capitaux. Mais la plupart des pays européens hésitent quand même à rompre avec le modèle étatiste. Est-ce pour cela que la croissance est plus molle – 1,6% par an en moyenne entre 1990 et 2019 dans la zone euro, contre 2,5% aux États-Unis –, que le chômage reste élevé et que la dette publique devient chronique ? En tout cas, il est certain que l’écart de dynamisme économique se creuse peu à peu avec la Chine et les États-Unis.
Le bouc émissaire
Même s’il existe encore de nombreux problèmes économiques, le néolibéralisme a donc permis de réduire la pauvreté au niveau mondial. Malgré ce relatif succès économique, il suscite toutefois une forte aversion dans beaucoup de milieux. Pourquoi ? On peut déjà noter que les urgences matérielles s’estompant, les inquiétudes existentielles ont pris le dessus. On parle moins de réduire la misère dans le monde que de supprimer les inégalités ; moins de diminuer le chômage que de trouver un sens à la vie ; moins de rendre l’économie plus performante que de retrouver son identité, personnelle ou nationale. Bref, le problème n’est plus la pauvreté, mais le fait que nous ne soyons pas heureux ou, du moins, pas aussi satisfaits qu’on le souhaiterait. Dans ce contexte, le néolibéralisme, devenu le cadre de référence de l’économie mondiale, apparaît comme un coupable idéal.
Puis, il ne faut pas oublier qu’une doctrine, dès qu’elle s’impose, attire forcément la contestation. En particulier, plutôt que de confronter les données économiques, d’entrer dans des analyses techniques et de proposer des améliorations, beaucoup tombent dans la facilité de rejeter le néolibéralisme en bloc. Il devient ainsi un bouc émissaire. Outre les problèmes économiques qui persistent, tout finit donc par lui être imputé : solitude, inégalités, crise du sens, burn-out, frustrations, dérèglement climatique. C’est comme si la main invisible d’Adam Smith s’était transformée en bras armé de toutes nos insatisfactions.
D’une certaine manière, le néolibéralisme paie même le prix de son succès : il a rendu la prospérité banale ; or la prospérité laisse le loisir de philosopher sur ses inconvénients. On peut donc continuer à le critiquer sans risque : pendant que l’on disserte sur ses fautes et insuffisances, lui continue, tranquillement, à nourrir son monde.
La mort tragique du jeune Quentin Deranque devrait susciter une indignation sans limite non seulement devant cet assassinat, mais aussi devant les réactions de certains politiques et dans certains médias qui consistent à dire : « Certes, c’est tragique, mais l’extrême-droite fait pire et depuis des années ».
Il est clair aujourd’hui que la vraie violence est d’extrême-gauche. Ce sont les militants d’extrême-gauche qui pensent que la violence doit remplacer le débat comme la forme principale de l’interaction politique. Ces militants, ainsi que les politiques qui les cautionnent, sont profondément anti-républicains. Les élus et les dirigeants LFI, à commencer par Jean-Luc Mélenchon et Sébastien Delogu, qui ont pris la parole pour valider ou excuser les actions de ces militants, en payeront sûrement le prix lors des prochaines élections.
En revanche, Jordan Bardella a fait preuve de sagesse en recommandant aux élus et militants du RN de ne pas assister à la marche en hommage à Quentin qui aura lieu samedi 21 février à Lyon. Cette marche, qui n’a pas été organisée par la famille de Quentin, présente certains risques concernant l’ordre public et des affrontements possibles qui pourraient justement ajouter à cette violence qu’il faut exclure de l’espace public.
Dans la situation actuelle, le président de la République porte une certaine responsabilité. Il a échoué à rassembler les Français et à instaurer une nouvelle ère de dialogue politique. A la place, il a ouvert un boulevard au Rassemblement national qui peut désormais se présenter comme le parti des valeurs républicaines, analyse Philippe Bilger. Écoutez 👇
A trop parler de la colonisation ou de l’esclavage, l’Education nationale fabrique du ressentiment dans la jeunesse, déplore cette analyse. L’abandon de tout « roman national » était-il vraiment une bonne chose? Ne faudrait-il pas un peu rééquilibrer les choses? Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas forcément ressusciter un roman national hagiographique.
Il fut un temps, pas si lointain, où l’école française assumait une mission à la fois simple et ambitieuse : transmettre une histoire nationale structurée, chronologique, intelligible. Une histoire parfois discutable, souvent imparfaite, mais qui permettait aux élèves de comprendre d’où venait le pays dans lequel ils vivaient, comment s’étaient forgées ses institutions, ses valeurs, ses fractures. Cette ambition s’est progressivement dissoute dans une entreprise d’un tout autre genre : celle d’un tri mémoriel obsessionnel, où l’esclavage et la colonisation sont devenus les axes quasi exclusifs du récit scolaire.
Soyons sérieux
Qu’on se rassure : personne de sérieux ne conteste la nécessité d’enseigner l’esclavage et la colonisation. Ces réalités ont existé, elles ont été violentes, et la France y a pris part. Les ignorer serait une faute intellectuelle. Le problème n’est donc pas leur présence dans les programmes, mais leur hypertrophie. À force d’insister, de répéter, de marteler toujours les mêmes chapitres sous l’angle exclusif de la faute, de la domination et de la culpabilité, l’école donne le sentiment que l’histoire de France se résume à un interminable procès instruit à charge.
Cette focalisation a un coût intellectuel évident. Tandis que l’on dissèque avec minutie les mécanismes de l’esclavage atlantique ou les crimes du système colonial, on survole – quand on ne les escamote pas – des pans entiers de notre histoire. La lente construction de l’État, l’héritage médiéval, le rôle structurant du christianisme, la monarchie capétienne, la formation de la nation, la complexité de la Révolution française, les débats idéologiques du XIXᵉ siècle, la naissance de la République, les grandes figures littéraires, scientifiques et politiques : tout cela devient secondaire, accessoire, parfois suspect.
La comparaison avec l’école républicaine d’hier est éclairante. Celle-ci n’était ni parfaite ni exempte d’angles morts, mais elle assumait un principe clair : transmettre un récit commun. L’histoire était enseignée comme une continuité, avec ses grandeurs et ses fautes, mais sans obsession pénitentielle. On y apprenait Clovis et Saint Louis, Richelieu et Napoléon, la Révolution et la République, non pour les idolâtrer, mais pour comprendre ce qui avait façonné la France. Le passé n’était pas un champ de bataille idéologique, mais un socle.
Le droit à la continuité historique bafoué
Aujourd’hui, cette logique a été renversée. La chronologie cède le pas aux thématiques, le récit à la déconstruction, la compréhension à l’accusation. L’histoire n’est plus ce qui relie les générations, mais ce qui les oppose. L’élève n’est plus invité à s’inscrire dans une continuité, mais à se positionner moralement, à juger, à prendre parti. Le savoir recule au profit du message.
Ce basculement traduit une évolution idéologique profonde. L’histoire n’est plus envisagée comme une discipline de connaissance, mais comme un outil moral et politique. Le passé est relu à l’aune de catégories contemporaines – domination, racisme, discrimination – plaquées sans précaution sur des contextes anciens. L’anachronisme devient une méthode pédagogique et la morale du présent, un tribunal permanent.
L’école, pourtant, n’est ni un confessionnal ni une cour d’assises. Elle n’a pas pour mission d’organiser la repentance collective ni de produire une culpabilité héréditaire. Sa vocation est de transmettre des savoirs solides, de former l’esprit critique et de donner aux élèves des repères communs. Or, en substituant au récit historique une grille de lecture exclusivement accusatoire, on prive les jeunes générations de la possibilité même de comprendre la complexité du passé.
Le problème est aussi civique. Comment espérer susciter un sentiment d’appartenance nationale lorsque l’histoire transmise insiste presque uniquement sur les fautes, réelles ou supposées, du pays ? Comment demander à des élèves de s’approprier un héritage que l’on présente comme essentiellement honteux ? À force de déconstruire sans jamais reconstruire, l’école fabrique du désenchantement, voire du ressentiment.
Plus grave encore, cette vision moralisatrice importe dans la salle de classe des logiques identitaires étrangères à la tradition républicaine française. Certains élèves sont implicitement invités à se percevoir comme les héritiers de victimes historiques, d’autres comme les descendants de bourreaux sommés de se repentir. Cette assignation identitaire, inspirée de débats militants et universitaires, fracture là où l’école devrait rassembler.
Ce glissement idéologique est encouragé par une partie de l’institution scolaire elle-même. Des programmes aux manuels, de la formation des enseignants aux circulaires ministérielles, l’injonction mémorielle s’est installée comme une norme. Expliquer devient suspect, contextualiser assimilé à une relativisation coupable, transmettre un héritage commun assimilé à une nostalgie réactionnaire. L’histoire cesse alors d’être un savoir pour devenir un message.
Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas ressusciter un roman national naïf ou hagiographique. Il s’agit de rétablir un équilibre. L’histoire est faite de contradictions, de conflits, de violences, mais aussi de continuités, d’inventions et de transmissions. Elle est celle d’un pays qui a produit des institutions durables, une culture foisonnante et des idées à portée universelle. À l’heure où l’école peine déjà à transmettre les savoirs fondamentaux, la surenchère mémorielle apparaît comme une impasse pédagogique et politique. Loin d’apaiser les tensions, elle les alimente. Former des citoyens libres suppose de leur offrir une histoire complète, exigeante et assumée, non un récit à charge. L’histoire n’est ni un catéchisme progressiste ni un acte d’accusation permanent. Elle est un effort de compréhension. Encore faudrait-il que l’école s’en souvienne.
La politique diplomatique de Donald Trump a mis fin à la cancel culture. Et soudain, le mot « civilisation » n’est plus un gros mot.
Monsieur Rubio, comment osez-vous ? Comment osez-vous monter sur un podium à Munich, en plein XXIe siècle, et prononcer avec une tranquillité absolue la phrase : « Nous faisons partie d’une civilisation, la civilisation occidentale » ?
Ne vous a-t-on pas informé ? N’avez-vous pas reçu le mémorandum ? N’avez-vous pas consulté le manuel actualisé de comportement civilisé responsable ?
Excuses
L’Occident avait déjà été annulé. Nous avions tant travaillé pour cela. Des décennies entières de séminaires. Des millions de pages. Des fleuves d’encre soigneusement versés pour expliquer, avec une patience infinie, que cette civilisation représentait, dans le meilleur des cas, un malentendu historique. Un brouillon qui n’aurait jamais dû être envoyé. Un bâtiment construit par erreur sur un terrain qui appartenait moralement au vide.
Et vous voilà maintenant, comme si de rien n’était, à nous parler de civilisation ? Nous avions pourtant progressé. Nous avions accompli ce qui était le plus difficile : ressentir une gêne structurelle face à nos propres cathédrales. Nous avions appris à marcher dans nos villes comme des squatteurs spirituels, comme des visiteurs accidentels au sein d’une architecture étrangère.
Nous avions domestiqué le réflexe. Chaque fois que nous apercevions une œuvre d’art, une université, une institution juridique, nous ressentions immédiatement l’obligation de présenter des excuses à quelqu’un. À n’importe qui. Par précaution.
C’était magnifique. C’était élégant. C’était moderne. Et vous arrivez maintenant, avec ce ton désinvolte, pour nous parler d’héritage.
Héritage. Je vous en prie. Ne comprenez-vous pas que l’héritage est profondément offensant ? L’héritage introduit la continuité. La continuité introduit l’identité. L’identité introduit des limites. Les limites introduisent l’exclusion. Et l’exclusion introduit la possibilité qu’une personne, quelque part, puisse ne pas être incluse dans quelque chose que nous n’avons pas encore défini mais qui, sans aucun doute, devait être universel, fluide et entièrement interchangeable, comme une soupe tiède servie dans le réfectoire moral de l’humanité.
Tous nos efforts anéantis
Nous avions déjà tant avancé, Monsieur Rubio. Nous avions réussi à ce que l’Occident développe une honte existentielle saine. Chaque découverte scientifique s’accompagnait d’une légère nausée éthique. Chaque progrès technologique exigeait un prologue autocritique de trois cents pages. Le progrès avait acquis la décence de la culpabilité. Et cela fonctionnait.
L’Occident avançait vers sa propre disparition avec une dignité bouleversante, comme un majordome qui, après avoir servi le dîner pendant des siècles, décide de s’effacer discrètement pour ne pas déranger les invités.
Mais vous, non. Vous décidez de mentionner, avec une irresponsabilité totale, que les États-Unis sont « a child of Europe ». Une fille ? Une fille ? Monsieur Rubio, cela introduit la parenté. Cela introduit la généalogie. Cela introduit quelque chose de dangereusement proche d’une famille. Nous avions atteint un stade bien plus avancé : une civilisation sans père, sans mère, sans ancêtres, sans racines, suspendue dans un présent éternel, comme une plante en plastique qui n’a besoin d’aucune terre et ne produit aucune ombre. C’était parfait. C’était propre. C’était stérile.
Et maintenant vous venez nous parler de l’Espagne. De chevaux. De rodéos. « Nos chevaux, nos ranchs, nos rodéos… sont nés en Espagne ». Vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ? Le cowboy devait être spontané. Il devait émerger du désert comme un phénomène atmosphérique, non comme le produit d’une continuité historique concrète. Nous avions déjà consacré des décennies à expliquer au cowboy que sa propre existence constituait une forme d’appropriation indue de l’horizon. Et maintenant vous lui rendez ses grands-parents. Cela est inadmissible.
À quoi a donc servi Adorno, dites-moi ? À quoi ont servi ces années passées à affûter sa prose allemande jusqu’à transformer chaque phrase en bistouri dirigé contre la culture qui l’avait engendré ? À quoi a servi son effort pour démontrer que les Lumières contenaient en elles-mêmes le germe de leur propre barbarie ? Tout cela n’avait-il pas précisément pour but que, le moment venu, plus personne n’ose prononcer le mot civilisation sans ressentir une contraction musculaire involontaire ?
Et Marcuse ? À quoi ont servi ses efforts acharnés pour nous convaincre que la prospérité représentait une forme sophistiquée d’oppression, si vous venez maintenant traiter cette prospérité comme, comment dire, un accomplissement ?
Et Foucault ? À quoi ont servi ses cartographies minutieuses des microphysiques du pouvoir, des disciplines invisibles, des architectures de surveillance, si vous apparaissez à Munich en parlant comme si l’Occident n’était pas une gigantesque prison sans barreaux où nous sommes simultanément gardiens, prisonniers et architectes du panoptique ?
Nous avions appris à soupçonner nos propres hôpitaux. Nous regardions nos médecins avec prudence, en nous demandant à quel moment exact commencerait la phase disciplinaire de la consultation.
Et Derrida ? À quoi a servi son travail pour nous enseigner que toute structure contenait sa propre instabilité, que tout sens glissait indéfiniment, que toute tradition ressemblait à un château construit sur du sable sémantique, si vous venez maintenant agir comme si le sol était encore solide ?
Nous avions investi des générations entières pour que l’Occident se perçoive comme conceptuellement provisoire, ontologiquement douteux, métaphysiquement embarrassant. C’était un chef-d’œuvre. Une civilisation fonctionnelle qui se perçoit elle-même comme un accident. Un bâtiment d’acier convaincu d’être du brouillard. Nous avions accompli l’impossible, Monsieur Rubio. L’Occident avait commencé à se comporter comme un glaçon moralement supérieur grâce à sa propre capacité à fondre. Et puis vous apparaissez, avec votre discours, et vous ruinez tout.
L’Occident se souvient de son nom. Il se souvient de son histoire. Il se souvient qu’il a construit le bâtiment dans lequel nous vivons encore. Ne comprenez-vous pas le mal que vous avez causé ?
Nous avions organisé les funérailles. Les fleurs étaient prêtes. Les discours préparés. Le cercueil parfaitement ouvert. Et vous, avec une seule phrase, forcez le défunt à se redresser, à regarder autour de lui et à demander d’une voix claire : « Qui a décidé que j’étais mort ? ».
C’est profondément irresponsable, Monsieur Rubio. Car maintenant, l’Occident pourrait commettre la pire des erreurs possibles. Il pourrait survivre.
Gisèle Pelicot publie chez Flammarion son histoire. Le procès des viols de Mazan avait sidéré l’opinion. La sortie du livre se fait en 22 langues, bénéficie d’une couverture médiatique démesurée et a de quoi rendre jalouse une Michele Obama… En Grande Bretagne, Kate Winslet, Kristin Scott Thomas et Emma Thompson proposeront des lectures de l’ouvrage aux plus chanceux.
Les gens sont décidément moroses, désespérés et désespérants. Brainwashed par des médias sulfureux, les Français passent leur temps à se lamenter sur la déchéance d’un pays qui s’effondre, déplorent une société en faillite, dénoncent une insécurité exponentielle. À les entendre la France serait cul par-dessus-tête. Franchement, c’est un peu abuser… Carabistouilles. Foin de ce pessimisme hivernal ! Je vais vous donner, moi, une bonne raison de vous réjouir. Une hirondelle a fait le printemps. Elle vous avait manqué, mais la voilà. Notre icône nationale est de retour et porte un message d’espoir qu’elle délivre dans un récit paru le 17 février. La presse a annoncé à grands sons de trompe l’évènement dans le monde entier. En France, des articles bouleversants et élogieux ont paru simultanément dans Télérama,Le Nouvel Obs,Gala, Elle et j’en passe. À la radio comme sur les plateaux de télévision, on s’est arraché la dame et Augustin Trapenard lui a déroulé, comme il se doit, le tapis rouge de sa Grande Librairie. À l’étranger, même engouement dans La Vangardia en Espagne, le Financial Times, en Grande-Bretagne, USA TODAY ou The New York Times aux États-Unis. L’affaire est planétaire.
Infiniment remuant
Notre héroïne, c’est Gisèle Pelicot. La septuagénaire révélée par la sordide affaire des viols de Mazan et devenue, à son corps défendant, la figure emblématique que tout le monde nous envie, symbole suprême de « la lutte contre les violences sexuelles et la soumission chimique », vient de faire paraître Et la joie de vivre, récit à la première personne, « intimiste, infiniment remuant et vivant », selon Télérama. Co-écrit avec la journaliste Judith Perrignon, et traduit… en 22 langues, le voici enfin et pour notre plus grande joie, en librairie. Celle qui a déclaré au magazine Elle, tout comme Voltaire l’aurait fait en son temps « J’ai décidé d’être heureuse » (parce que c’est bon pour la santé) se livre enfin. Elle expose sa vision du procès intenté à son mari et aux cinquante autres hommes accusés de l’avoir violée, et raconte l’histoire de sa vie avec Dominique Pelicot avant qu’elle ne découvre que celui-ci, pendant des années, l’avait droguée et livrée à des hommes qui abusaient d’elle alors qu’elle était inconsciente. On y apprend enfin que la dame a retrouvé l’amour dans les bras de Jean-Loup, et on ne peut s’empêcher de verser une larme attendrie : « Je n’avais pas peur de mes rides, ni de mon corps. J’aimais Jean-Loup et il m’aimait. » Oui, on aime les téléfilms de Noël, on est fleur bleue et on l’avoue.
Que faire de toute cette boue ?
Celle que sa co-autrice qualifie de « mélancolique rieuse » (on échappe à la mouette rieuse) ne s’était jamais exprimée ailleurs que dans les salles d’audience d’Avignon puis de Nîmes, lors des procès. Silence après l’horreur. Pourquoi Gisèle Pelicot, qui refuse d’être qualifiée d’icône – « Le terme est trop fort pour moi » – prend-elle alors publiquement la parole ? C’est qu’elle a, paraît-il, pris conscience de sa responsabilité pour les générations futures et accepté d’être « une boussole, un repère » pour la nouvelle génération des féministes, engagées dans le combat sans merci contre la fameuse société patriarcale et machiste. Résignée à l’idée d’avoir un destin, elle s’est fait violence pour sortir de son mutisme et a déclaré à Télérama : « Je suis heureuse d’offrir mon histoire en exemple et mon prénom en étendard. » Comme elle l’explique sur France Culture, « c’est un message d’espoir que j’ai voulu transmettre. » Vive la joie ! À Télérama, encore, elle affirme : « l’écriture m’a aussi permis de faire une introspection, un état des lieux de ma vie. Que faire de toute cette boue ? Ce travail m’a permis de continuer à me réparer, d’apprendre à me reconstruire sur un champ de ruines. » Et la littérature devint thérapie…
Révoltée par la tragédie sordide vécue par Madame Pelicot, on s’étonne toutefois un peu de l’engouement pour les mémoires de la dame, trouvant qu’il confine un tantinet au voyeurisme. Que dire d’une époque où Germaine Tillion et Gisèle Pelicot se valent ? Que s’est-il donc passé pour que la victime soit célébrée à l’instar de l’héroïne ? Mais après tout, cessons de grincher, comme les tristounets qu’on raille. C’est Confucius qui a certainement raison : « La joie est en tout ; il faut savoir l’extraire. »
Persuadée de son exception, l’industrie du luxe européen s’obstine à croire qu’elle est hors sol. C’est précisément ce qui devrait l’inquiéter.
Depuis trente ans, l’industrie du luxe se raconte une histoire flatteuse, presque consolante : celle d’un secteur à part, immunisé ou presque contre les secousses qui affectent le reste de l’économie réelle. Là où l’automobile serait désormais condamnée à la norme, à la contrainte réglementaire, à la guerre des coûts, le luxe se voudrait libre, culturel et intemporel. Il ne produirait pas seulement des objets, mais du sens, de la mémoire, une forme de continuité civilisationnelle.
Cette croyance a longtemps fonctionné comme un rempart symbolique. Elle agit aujourd’hui comme un angle mort stratégique.
Car l’Europe a déjà connu une industrie persuadée de son exception. L’automobile européenne, pilier industriel puissamment ancré dans les régions, fierté sociale et outil d’émancipation, se pensait elle aussi insubstituable. Elle employait des millions de salariés qualifiés, structurait les territoires, incarnait une idée du progrès toujours plus accessible. Puis elle a lentement glissé vers une logique qui lui était étrangère : financiarisation accrue, dilution de la culture industrielle, délocalisations, standardisations induites par l’inflation normative, dépendance croissante à des marchés lointains, révolution technologique de l’électrique questionnant de nombreuses certitudes. Le tout accompagné d’un discours managérial confondant vision stratégique et récit rassurant. Le résultat est connu : une industrie fragilisée, politiquement exposée, socialement contestée, sommée de se transformer sous contrainte plutôt que par choix.
Le luxe européen emprunte aujourd’hui cette trajectoire avec une régularité troublante. Même certitude d’exception. Même refus initial de la comparaison. Même confusion entre prestige symbolique et solidité structurelle. Même croyance selon laquelle la désirabilité mondiale suffira à compenser la perte d’ancrage culturel, social et productif. À ce stade, la différence majeure tient à une indulgence persistante : le luxe bénéficie encore d’un regard admiratif, là où l’automobile a basculé dans la suspicion notamment liée aux préoccupations écologiques croissantes. Mais cette indulgence n’est ni éternelle ni gratuite.
Il faut le dire sans détour : ce qui fragilise le luxe n’est ni la critique morale (quoique), ni la concurrence étrangère ou l’évolution des sensibilités sociales. Ce sont des choix délibérés, opérés au cœur même de sa gouvernance. Choix des grands groupes européens — LVMH, Kering, Richemont — de faire de la croissance financière l’horizon indiscutable de toute décision. Choix d’une organisation mondialisée où le centre de gravité s’éloigne progressivement des métiers, des ateliers, des territoires. Choix, enfin, d’un discours idéologique profondément contemporain : inclusif dans ses mots, mais hiérarchique dans ses pratiques ; durable dans ses campagnes, mais intensif dans ses arbitrages industriels.
Ce modèle n’est pas sans conséquences. Il transforme le luxe en industrie de signes plus qu’en culture matérielle. Il éloigne l’objet de ceux qui le fabriquent comme de ceux qui pourraient encore en comprendre la valeur intrinsèque. Il produit une clientèle mondiale solvable mais instable, davantage attachée à la fonction sociale du luxe qu’à ce qu’il représente réellement de patrimoine.
L’automobile européenne a appris, à ses dépens, qu’un marché sans loyauté culturelle est un marché sans mémoire — et donc sans avenir.
La question n’est alors plus de savoir si le luxe va s’effondrer, fantasme commode pour éditorialistes pressés ou militants anti-élites. La question est autrement plus inconfortable : le luxe européen est-il en train de dissoudre sa propre légitimité, à force de systématiquement prioriser l’expansion mondiale face à la profondeur culturelle ? Et, dans une Europe divisée par les fractures sociales, écologiques, politiques et idéologiques, peut-il durablement prospérer en donnant le sentiment de capter la valeur sans assumer la responsabilité du symbole qui l’accompagne ?
C’est à cette interrogation — économique, sociologique et fondamentalement politique — que la comparaison avec l’automobile oblige à répondre. Non pour annoncer une chute spectaculaire, mais pour éviter une lente érosion.
Les industries ne meurent presque jamais d’une attaque frontale. Elles déclinent par une série de dénis. Et le déni commence toujours par un non-dit…
Note — Ce texte s’appuie sur des analyses issues de la sociologie de la distinction (Pierre Bourdieu), de la critique de la financiarisation industrielle (Michel Aglietta ; Luc Boltanski & Ève Chiapello), ainsi que sur les données publiques et rapports annuels des grands groupes européens du luxe et de l’industrie automobile.
Une grande étude de l’IFOP démontre que la jeunesse n’est pas aussi caricaturalement woke qu’on la présente souvent, et qu’elle se replie sur la sphère privée. En revanche, les jeunes Français estiment désormais massivement qu’il ne faut pas critiquer l’islam.
58%. « La majorité des jeunes de 15 à 17 ans juge inacceptable la critique des religions ». Voilà un sondage qui a fait beaucoup de bruit à sa sortie. Puis, l’agitation médiatique est retombée. Il est bon, pourtant, de s’y pencher sérieusement. Réalisé par l’Ifop en partenariat avec Elle, ce sondage porte spécifiquement sur les jeunes de 15 à 17 ans, dont il offre une radiographie extrêmement intéressante, mais probablement incomplète.
Mourir pour la France
Une première remarque, déjà relevée par l’excellent Marc Vanguard: le faible nombre de l’échantillon de jeunes musulmans, alors que l’une des principales conclusions de l’étude est le décalage marqué qui les sépare – au moins dans leurs réponses statistiques – des non-musulmans de leur âge. Les observations restent cependant pertinentes, puisqu’elles confirment ce que montrent à peu près tous les travaux du même type, mais il faut les prendre pour ce qu’elles sont: l’illustration d’une tendance, et non une preuve de cette tendance.
Seconde remarque : rien ne dit que les adolescents sondés donnent le même sens que la plupart des adultes aux notions sur lesquelles on les interroge. Un exemple parmi d’autres, l’idée de « mourir pour la France » : s’agit-il de mourir pour « une certaine idée de la France », ou de mourir sous les ordres du gouvernement (dont il est permis de penser qu’il ne sert pas toujours l’intérêt national) ? Le sondage a le mérite de préciser la question : « imaginez que le territoire français soit menacé d’invasion par une armée étrangère, quelle serait votre attitude ? » Dans cette hypothèse précise, on a une chute de 41% des jeunes en 1984 à seulement 23% aujourd’hui qui se disent prêts à « mourir pour la France. » Ce sont surtout les jeunes de droite qui acceptent la possibilité de ce sacrifice (plus de 30%) et non les jeunes de gauche (moins de 20%), alors même que l’amour de la droite pour la France est quotidiennement conspué dans la France d’aujourd’hui, et que vouloir refuser l’entrée massive de populations étrangères sur le territoire national « rappelle les heures les plus sombres. »
Pardonnez nos offenses
Comme nous l’indiquions en introduction, le point du sondage qui a le plus fait réagir est celui-ci : 58% des adolescents de 15 à 17 ans « jugent inacceptable la critique d’une religion », ce qui est légèrement plus prononcé chez les catholiques (62%) et absolument massif chez les musulmans (92%). J’aurais aimé des exemples de ce que ces jeunes considèrent comme acceptable ou inacceptable pour mieux comprendre : en effet, stricto sensu leur position est un non-sens, puisque toute religion est par définition une critique des autres religions. Si j’explique pourquoi je suis polythéiste, je critique forcément les monothéismes puisque j’explique pourquoi je pense qu’ils ont tort, et vice-versa. Est-ce donc ce genre de critique qui est visé ? Est-ce la démarche historico-critique ? Est-ce le rappel factuel des crimes que certaines religions encouragent ? Est-ce la caricature « à la Charlie Hebdo » ? Ou tout ça à la fois ?
Quoi qu’il en soit, il est bien hypocrite de s’en offusquer. Voici une génération à laquelle on martèle que l’impératif absolu est de ne pas « stigmatiser », que la priorité est le « vivre-ensemble » même au prix d’un déni de réalité permanent, que l’application des préceptes d’une religion n’a rien à voir avec cette religion, et qu’il est intolérable de remettre en cause l’idée que des femmes puissent avoir un pénis et des chromosomes XY. Et on s’étonne maintenant qu’une majorité de ces jeunes soit hostile à la critique des croyances ? Soyons sérieux ! Tout a été fait pour obtenir ce résultat. Mention spéciale malgré tout aux jeunes catholiques qui refusent la critique de « la religion », donc en particulier refusent la critique des textes « sacrés » de l’islam qui appellent à la violence contre les musulmans qui se convertissent au christianisme : c’est du « Chicken for KFC » de niveau stratosphérique.
Et la religion du climat, alors ?
Pour autant, les adolescents n’absorbent pas systématiquement les messages à la mode. N’en déplaise à Sandrine Rousseau, ces jeunes ne voient aucun mal à manger de la viande, veulent continuer à prendre l’avion, et très peu d’entre eux (presque aucun à droite) font du changement climatique leur principale inquiétude (ils se préoccupent beaucoup plus du risque de guerre et de l’insécurité). Autre (bonne) surprise, ils sont nettement plus à droite que ne l’étaient leurs aînés au même âge, ou du moins ils se considèrent comme tels (se dire de droite tout en refusant la critique des religions est une contradiction).
On voit en outre les fêlures de l’archipelisation de la société, conséquence inévitable et probablement délibérée des politiques des dernières décennies (l’individu atomisé offre moins de résistance à un pouvoir autoritaire, à sa pression idéologique et à sa prédation fiscale). L’étude parle de « repli sur la sphère privée » tout en soulignant que les jeunes sont plutôt optimistes pour eux-mêmes mais pessimistes pour la France et pour le monde. Sachant qu’ils sont aussi largement dépolitisés, je hasarde une hypothèse : ces adolescents considèrent que l’état du monde va empirer et qu’on ne peut rien y faire, mais comptent bien s’en sortir à titre individuel malgré la dégradation des conditions générales. Difficile de le leur reprocher – en espérant que s’en sortir dans une société qui s’effondre n’implique pas de renoncer à un minimum de droiture.
Notons enfin le « gender gap », l’écart politique croissant entre filles et garçons, également observé ailleurs en Occident et notamment aux États-Unis. Les explications proposées des deux côtés de l’Atlantique sont nombreuses, et souvent contradictoires.
En réalité, la principale conclusion à tirer de ce sondage est des plus évidentes, et des plus simples : quelles que soient les grandes tendances, quelles que soient les mécanismes collectifs à l’origine de ces grandes tendances, il y a toujours des jeunes à l’aube de l’âge adulte qui ont la détermination de se tenir debout, et qui aspirent à la dignité et à la noblesse d’âme. Quel que soit le pourcentage qu’ils représentent, ils nous obligent. Sachons être là pour eux, et sachons nous effacer pour eux. Ainsi qu’il doit être depuis l’aube des temps, de génération en génération.
Nanoucha van Moerkerkenland avait publié en 2022 Amour mineur, un livre fort, politiquement dérangeant, qui nous plongeait dans un Paris interlope où « la caste partage ses lits et ses tables ». La jeune écrivaine y dénonçait cette « vaste marelle incestueuse de la politique, de l’art, des médias et de l’industrie ». Les réseaux pédophiles y étaient décrits, ainsi que les rabatteurs et les « clients » abjects, violeurs d’innocence. Elle ajoutait, sans jamais retenir sa plume, rare de nos jours : « Les jeunes femmes du répertoire de Jeffrey Epstein : peccadilles ». Le grand déballage ne faisait alors que commencer. Pour mon article intitulé « Amour mineur : toute la noirceur du monde », paru dans Causeur, j’avais questionné NVM qui m’avait révélé que Moerkerkenland était un pseudonyme signifiant « le pays des églises murées » en néerlandais. Elle avait également précisé qu’elle était devenue ghostwriter pour des personnalités influentes, ce qui ne m’avait pas étonné tant son style est fluide et ses formules percutantes.
Vaches et petits hommes gris
NVM nous revient avec un roman totalement différent mais tout aussi passionnant. Honoré, le personnage éponyme, est un paysan qui résiste sur les mille hectares de ses ancêtres. Ses terres, faites de vallons et de plaines, sont désormais sans bovins. Les vaches, qu’il appelait par leur prénom, donnaient le lait et la viande. C’était le plus beau troupeau des plateaux. Les fonctionnaires de l’UE ont fini par s’en emparer. Comme d’autres agriculteurs, ceux que les citadins nomment avec dédain les paysans, ils ont été pris dans l’engrenage de l’endettement pour mécaniser l’exploitation et respecter les nouvelles normes de plus en plus contraignantes. Le vieux tracteur asthmatique a été remisé au profit d’un tout rutilant, avec clim, écran tactile et GPS intégré. Pourtant, le vol des busards, dans le crépuscule d’été, décrit toujours la même trajectoire. La logique de Bruxelles et des exécutants en gris ont eu raison de ce que Richard Millet appelle Ma vie parmi les ombres (Folio 4225). Le père d’Honoré, croyant sauver ses terres et ses troupeaux, avait été happé par la machine infernale. Il avait fini par se pendre à son plus bel arbre. La raison économique avait emporté la dignité du paysan pourtant dur à la tâche. Pire, les normes absurdes avaient détruit le paysage façonné par les hommes. Déboiser, dégrader la diversité floristique, bétonner le sol en pisé des étables, etc. Le constat dressé par NVT est accablant et nous serre les tripes, surtout quand on connait le monde qu’elle décrit. On est passé d’un système déclaratif du bétail à un système de surveillance aérienne qui affole les animaux. « Une naissance déclaré en retard ou un veau de plus de sept jours non bouclé entraînaient des pénalités », ajoute NVM.
Nos racines arrachées
Honoré assista, résigné, à la confiscation de ce qui fut le sel de sa vie. Un ami éleveur n’eut pas la même attitude. Il s’emporta et les gendarmes, au bout de deux jours de traque, l’abattirent de trois balles dans le dos. Les paysans doivent disparaître, la civilisation millénaire avec eux. Il faut effacer les racines, briser les liens de solidarité, renforcer l’individualisme. Le médecin de famille n’existe plus, les églises sont vides, l’école a fermé, la Poste aussi. La fille d’Honoré et d’Hermine, qui repose au cimetière du village, est partie pour la grande ville, comme dans la chanson de Jean Ferrat. Les enfants de néoruraux sont logés dans du parpaing. Le poulet surgelé ukrainien sous cellophane semble leur convenir. Comme l’écrit NVM, à propos des paysans vaincus par le capitalisme : « Pourtant, même ces désespérés étaient dotés d’un raffinement que nous ne soupçonnons pas. »
L’écriture de NVM flirte avec la prose poétique. Les descriptions de cette nature que recouvrira la folie du fric, bouleversent. Certaines phrases claquent : « Les hommes pensent le monde, les femmes le portent. » Ou encore : « La vie sans vaches ressemblait à un ragoût figé dans la graisse froide. » La beauté est là, et on ne sait plus la contempler, comme on ne sait plus écouter les messages du vent.
Honoré reste seul avec son chien. Un érable pousse au milieu de sa maison. Les mauvaises herbes envahissent le toit de lauze. Mais il tient bon, respire l’air pur qui agit comme une drogue. Il reste un homme libre, malgré son existence rébarbative, dans un tableau dont on ignore le nom de l’artiste : « Le jour s’évanouit en rosissant. Et le crépuscule déploie des odeurs minérales de muscade et de fleurs séchées. Un air iodé aux relents de pierre chaude. » Sur le domaine de l’Amadou, celui de l’homme seul accompagné de son chien, il y a des sarcophages de granit taillés à l’époque mérovingienne. Ils regardent, impavides, les feux fragiles du monde paysan.
Beaucoup imaginent que le président Emmanuel Macron songe désormais, pour l’après, à la présidence de l’Union européenne. Et, après le parachutage controversé d’Amélie de Montchalin à la Cour des comptes, qu’il chercherait à placer des personnalités de gauche à des postes clés afin de verrouiller l’État de droit, appelé à être prochainement confronté à un exécutif populiste.
Longtemps j’ai haussé les épaules. Emmanuel Macron à la tête de l’Europe ? Encore un délire complotiste ! Qui voudrait de lui après tous ses échecs ? De Riga à Séville, on sait que ses succès se comptent sur les doigts d’une main coupée en deux : Notre-Dame et les Jeux Olympiques, et ses ratages sur les doigts et les orteils d’une famille nombreuse. Le dernier : un ahurissant budget socialiste concocté par son homme-lige Sébastien Lecornu afin que tous deux puissent se cramponner jusqu’à la dernière seconde aux palais de la République.
Ce qu’Allemagne veut…
La Programmation Pluriannuelle de l’Energie me plonge dans le doute. Le président préfèrerait-il son plan de carrière aux intérêts de la France ? Cette programmation a été expliquée le 13 février sur le site économie.gouv.fr sous le titre : “PPE, planifier la décarbonation de la France”. Nous allons conjointement accroître les énergies renouvelables (soleil et vent) et développer le nucléaire. Formidable, avec toute cette électricité, nos factures vont s’effondrer et les industriels français retrouver le sourire ! Eh bien non ! Par un de ces tours de passe-passe habituels du sieur Carabistouille, c’est exactement le contraire qui va arriver. Il faudra payer très cher à des fournisseurs étrangers les panneaux solaires et les éoliennes qui vont se multiplier (sauf en face du Touquet) parce que l’Europe, l’Allemagne et les écologistes le veulent. Quant aux centrales nucléaires françaises, elles devront baisser de régime et laisser passer en priorité sur le réseau ce qu’il plaira au vent et au soleil de produire. Or celles-ci ne sont pas faites pour fonctionner en yoyo, des ingénieurs pensent même qu’elles courront des risques d’accident. Donc factures en hausse et palpitations cardiaques chez les voisins des centrales. Et comme la PPE n’est pas soumise au vote du parlement, le gouvernement va l’imposer.
Au fond, peu importe que les Européens croient ou pas que le président Macron succèdera à Ursula von der Layen. Il y croit, lui, et agit en fonction de cet objectif. Peut-être en toute bonne conscience, imaginant qu’une Europe fédérale profiterait à la France dans un futur plus ou moins éloigné. Il a tort, aussi bien à long terme qu’à court terme.
Le couple franco-allemand a divorcé depuis belle lurette
Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, l’Europe ne sera jamais une puissance fédérale comme les Etats-Unis d’Amérique. L’expérience de dix-neuf ans de traité de Lisbonne nous l’enseigne : les particularités nationales demeurent indéracinables. Le couple franco-allemand n’existe plus depuis longtemps, les opinions des deux pays divergent sur tous les sujets. Le plus évident : la fourmi allemande entasse soigneusement des monceaux de choucroute et de bretzels, tandis que la cigale française, ayant tué tout l’été ses agriculteurs, se retrouve bien affamée quand souffle la bise des hausses d’intérêts. Les Tchèques ont divorcé des Slovaques, les Belges ont bien de la peine à tenir ensemble, entre Flamands, Wallons et islamistes. La France est saturée d’immigrés, l’Espagne en redemande et va régulariser 500000 d’entre eux dont 80% de latino-américains, hispanophones et catholiques directement assimilables. Les 20% restants iront chez nous, merci Pedro, ils ruineront un peu plus nos finances et notre cohésion nationale. La gouvernance progressiste de l’Europe, en refusant de lutter contre l’immigration, a elle-même saboté le projet unitaire. Bruxelles ne sera jamais Washington, Macron ne sera jamais président de notre continent, à la rigueur du club des boulistes du Touquet. Certes la paix, l’euro et la coopération économique sont de beaux acquis à conserver. Les mantras gaulliens m’agacent parfois, mais il faut reconnaître que « l’Europe des nations » est une idée visionnaire qui s’imposera de plus en plus.
L’Etat de droit, c’est plus fort que toi
Et à court terme ? A court terme, il faudrait neutraliser le plan diabolique d’Emmanuel Macron (“Dieu parmi les hommes” en hébreu, pfff…) qui veut savonner la planche gouvernementale pour que Marine Le Pen ou Jordan Bardella y glissent dès leur arrivée au pouvoir. Impossible de douter de l’élection de l’une ou de l’autre à la présidentielle de 2027, l’immobilisme total du gouvernement actuel et de ses supplétifs de gauche dans les Conseils, Cours et tribunaux de la République empêcheront la moindre amélioration dans les domaines essentiels de l’immigration et l’insécurité. Partout dans notre beau pays fleuriront home-jackings, viols de grands-mères, coups de couteaux, tueries narcotrafiquantes avec victimes plus ou moins collatérales. Si c’est Bardella, il a des chances de passer au premier tour, inutile qu’il peaufine son débat d’entre les deux tours. Ensuite, entrée en scène des corbeaux socialistes perchés sur leurs fromages du Conseil de ceci, de la Cour de cela : « Ah non, vous ne pouvez pas proposer cette loi, ni préparer cette réforme ! Remplissez d’abord les douze formulaires (en écriture inclusive, s’il vous plaît) et d’ici six mois nous vous donnerons un agréement qui vous permettra de nous la proposer en 2035 ». « Trop de délais ? Mais c’est ça, l’Etat de droit, monsieur Bardella ! ».
Après les élections de l’an prochain, il ne faudrait pas un coup d’Etat, il faudrait juste un petit passage momentané au-delà de la ligne rouge. On pourrait par exemple organiser un spoil system à la française. A chaque nouvelle élection américaine, le gagnant impose un nouveau personnel dans la haute administration. Amélie de Montchalin pourra se retirer dans son château familial, y faire de la dentelle et de l’aquarelle, Richard Ferrand pourra retourner dans sa Basse-Bretagne et y ferrer les chevaux de ferme. Ah les charmes de la vie aux champs, modeste et sage !
S’il faut des arguments moraux à la sortie de l’Etat de droit, on pourra rappeler le “summum jus, injuria summa”, “le comble du droit, c’est le comble de l’injustice” de Cicéron, expert en droit romain. On pourra dire avec Saint Paul aux Corinthiens que “la lettre tue et l’esprit vivifie”. Et surtout, quand ils seront au pouvoir, les gens de droite devront impérativement cesser d’être droits, il leur faudra apprendre à fourbir de ces petits coups tordus à la socialo, de ces chères manipulations obscures qu’on adore à gauche. Allez-y les droiteux, de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, emparez-vous de ce conseil d’un homme de gauche.
Jeunes Spartiates à l'entraînement, Edgar Degas, 1860, National gallery de Londres. DR.
Spécialiste mondialement reconnu de la Grèce antique, Paul Cartledge accuse aujourd’hui ses 78 ans. Sous les auspices des éditions Passés/composés, l’élégante traduction de Simon Duran offre en français, sobrement intitulée Les Spartiates, la somme magistrale de l’émérite historien de l’université de Cambridge, parue il y a quelques lustres de l’autre côté de la Manche, référence insurpassée en la matière.
Le livre ne se contente pas de retracer, de 480 à 360 avant notre ère, la geste épique de la cité-Etat depuis son ascension jusqu’ à son déclin. Il inscrit son histoire dans le mythe enveloppant l’orgueilleuse cité lacédémonienne, parvenu jusqu’à nous, comme l’on sait, à travers les récits de Thucydide, d’Hérodote, de Xénophon, d’Aristote, de Plutarque … Au-delà des innombrables péripéties (bataille des Thermopyles, tremblement de terre des années 460, guerre du Péloponnèse…) et autres effigies légendaires (Alcibiade, Hélène, Léonidas…) qui jalonnent la narration, dans une densité factuelle parfois intimidante pour le non spécialiste, c’est l’habitus spartiate dans toutes ses composantes, ses rituels, licences, interdits que restituent ces pages. Et c’est là sans doute l’aspect le plus fascinant du propos, celui qui vous aimante d’un bout à l’autre à cette lecture.
Ainsi par exemple : « pendant les sept premières années de leur existence, les garçons grandissaient au sein du foyer […] mais à compter du septième anniversaire […] ils étaient intégrés au système obligatoire et collectif qu’on appelait l’agôgè – l’éducation. Jusqu’à leurs 18 ans, les garçons étaient alors répartis en ‘’meutes’’ ou ‘’troupeaux’’ et placés sous la garde de jeunes adultes spartiates ». Et l’auteur d’évoquer alors « l’institution de la pédérastie ritualisée » qui a fait couler tant d’encre. De fait, « après ses douze ans, tout adolescent spartiate était censé accueillir comme amant un jeune adulte ». Mœurs si contraires à nos prescriptions morales sur la sexualité ! S’il est vrai que chez nous, dans L’Usage des plaisirs et Le souci de soi, Michel Foucault, en son temps, a passionnément creusé la question s’agissant de la Grèce classique comme de l’antiquité romaine, Cartledge à son tour nourrit la connaissance que nous avons de ces pratiques viriles, voire virilistes, tellement étrangères à nos vues, à nos préventions et sans doute à nos actuels préjugés. Ainsi également de la chasse, impérieux rituel d’initiation, ou du repas pris en commun des guerriers âgés de vingt ans, interdits (du moins à l’époque classique) « de toute activité artisanale ou marchande, et même de toute activité économiquement productive », éphèbes doctement éduqués, de plein droit, à l’asservissement des hilotes, les Spartiates étant absous par avance de toute souillure liée à leur meurtre s’ils le jugeaient souhaitable…
Au passage, vous apprendrez que Sparte exigeait que le vin soit coupé d’eau, et consommé uniquement le soir ; qu’on y regardait les flèches comme des armes faibles et féminines à la différence de la lance et de l’épée du combattant hoplite, plus à l’aise dans le corps-à-corps ; que la divination ne faisait pas moins partie de l’art militaire que l’entraînement physique, et qu’à Sparte on était très pieux, à telle enseigne que « les anciens Grecs ne signaient pas les traités, mais prêtaient serment sous le patronage des dieux qui en étaient les garants » ; que « les épouses spartiates pouvaient avoir des relations sexuelles avec un autre homme que leurs époux, et sans encourir aucune sanction pour adultère » ; que le pouvoir féminin n’en était pas moins source d’anxiété parmi la gent masculine, quoique tout mariage débutât par un viol, symbolique et ritualisé ; que « le fruit idéal de l’union conjugale à Sparte était un enfant mâle », bien entendu ; qu’on était, dans ces contrées, particulièrement friand de chant choral ; que si chez les Grecs la tonsure était un signe de deuil, à Sparte habituellement l’homme avait le cheveu fourni ; que la fête des Gymnopédies, hommage à Apollon, se célébrait dans le plus simple appareil ; que si le spartiate n’avait pas le pied marin, l’Empire finit tout de même par armer une flotte, circa 404-371, mû par des visées expansionnistes qui accéléreront sa chute …
Si le cénotaphe des Thermopyles immortalise les héros sacrifiés à la puissance de Sparte, nous demeurons bel et bien cet « étranger qui passe», encore et toujours captivé par l’histoire de la mythique rivale d’Athènes.
A lire : Les Spartiates, par Paul Cartledge. 296p, Passés/composés, 2025
Souvent accusé de tous les maux – inégalités, emplois précaires, solitude, voire fonte des glaces – le néolibéralisme a pourtant sorti des millions de personnes de la pauvreté. Comment donc expliquer qu’il soit tant critiqué ?
Aujourd’hui, le mot « néolibéralisme » tient très souvent lieu d’explication universelle pour tout ce qui va mal : inégalités perçues comme trop grandes, réchauffement climatique, manque de sens à la vie, etc. Ce procès permanent occulte pourtant une certaine réussite du néolibéralisme. Mis en œuvre à la fin des années 1970 pour dynamiser des économies qui commençaient à fonctionner au ralenti, il a, dans l’ensemble, atteint les buts qu’il s’était fixés. Certes, il n’a pas tout réglé – loin de là –, mais il a contribué à relancer la croissance économique mondiale et à réduire l’extrême pauvreté : celle-ci est passée de 42 % de la population mondiale en 1981 à 8 % en 2019. C’est donc sur un oubli de ce succès que prospère le rejet dont il fait l’objet de nos jours.
La mise en place du néolibéralisme
Après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des pays industrialisés vivent sous un régime économique où un État stratège est chargé de stimuler la croissance, de soutenir la demande et de maintenir le plein emploi par la dépense publique. Ce modèle, qui a accompagné la forte expansion économique des années 1950 et 1960, repose donc sur l’intervention publique. Mais, à force d’encadrer les prix, de contrôler les taux d’intérêt et de limiter les importations, les économies patinent dans les années 1970 : la croissance ralentit, le chômage grimpe et l’inflation s’emballe.
Par exemple, en 1980, aux États-Unis, l’inflation atteint 13%, avec un taux de chômage supérieur à 7%. En France, entre le début des années 1970 et les années 1980, la croissance passe de 5% à moins de 1%, tandis que le chômage est multiplié par quatre. Même les pays du Sud, longtemps adeptes des politiques dirigistes, sombrent dans l’endettement. Partout, la même question s’impose : pour relancer la prospérité, ne faut-il pas desserrer l’étreinte étatique ?
À la fin des années 1970, deux grandes figures politiques iront dans cette direction : Margaret Thatcher à Londres et Ronald Reagan à Washington. La première s’attaque frontalement aux syndicats, privatise à tour de bras et redonne confiance à une économie britannique en difficulté. Le second, outre-Atlantique, baisse les impôts, dérégule plusieurs secteurs de l’industrie, accorde une plus grande liberté aux marchés financiers et fait de l’initiative individuelle un credo national. Tous deux partagent la même conviction : l’État providence doit être réduit et, d’une manière générale, l’État doit moins se mêler de l’économie pour qu’elle aille mieux.
Puis, dans les années 1990, Bill Clinton et Tony Blair, avec leur « Troisième voie », reprennent à leur compte une grande partie de cet héritage. Clinton signe l’ALENA – Accord de libre-échange nord-américain, qui unit les États-Unis, le Canada et le Mexique en un vaste marché commun –, réforme l’aide sociale, en limitant la durée des prestations et en conditionnant leur versement à la recherche d’un emploi, et met en place des incitations fiscales pour encourager l’investissement dans les entreprises. Blair, quant à lui, conserve la discipline budgétaire et l’esprit pro-entreprise du thatchérisme, tout en leur donnant un vernis social-démocrate. Sous leurs mandats, le néolibéralisme cesse d’être une doctrine hostile à l’État providence, pour devenir le langage commun des élites politiques occidentales.
Le néolibéralisme à la conquête du monde
Très vite, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, devenus les grands prescripteurs du moment, commencent à conditionner leurs aides aux pays en développement à l’adoption de réformes libérales : plus de marché et moins d’État. En Afrique, en Amérique latine et en Asie, les gouvernements enchaînent alors les privatisations, compriment les dépenses publiques et baissent les barrières douanières. Ces politiques, souvent douloureuses sur le moment, finissent par redresser des économies parfois exsangues.
Fait remarquable, la Chine, bastion du communisme, offre au libéralisme une éclatante victoire. À partir de 1978, avec Deng Xiaoping, elle abandonne le dogme de la planification intégrale pour introduire, prudemment d’abord, les mécanismes du marché : création de zones économiques spéciales, autorisation d’entreprises privées, ouverture au commerce mondial. Puis, petit à petit, la dynamique se généralise. Résultat : entre 1981 et 2019, plus de 800 millions de Chinois quittent l’extrême pauvreté. La Chine a ainsi contribué, à elle seule, à réduire d’environ 75 % l’extrême pauvreté mondiale. Elle est également devenue la deuxième puissance économique au monde.
L’Inde postsocialiste, à partir de 1991, opère aussi ce virage libéral. Sous l’aiguillon du FMI, New Delhi assouplit en effet la réglementation pour encourager la création d’entreprises et ouvrir l’économie à la concurrence. Entre 1991 et 2020, elle voit alors son revenu par habitant être multiplié par plus de quatre et la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté national passer de 45% à environ 10%. En quelques années, les deux géants, autrefois hostiles au libéralisme, découvrent donc qu’il a une vertu inattendue : il enrichit.
Singapour, 37e économie mondiale, devant la Belgique. DR.
Du communisme au néolibéralisme
Après la chute du communisme, c’est au tour de l’Europe de l’Est d’adopter les principes du néolibéralisme : libéralisation des prix, ouverture au commerce international et privatisation des entreprises publiques. Par exemple, le plan Balcerowicz, lancé à Varsovie dès 1990, met rapidement fin au rationnement, abolit les subventions et introduit la concurrence sur des marchés jusqu’alors administrés. L’impact est brutal : en deux ans, la production industrielle chute de 20%, le chômage explose et les inégalités se creusent. Mais le choc initial laisse place à un redressement spectaculaire : dès le milieu des années 1990, la croissance repart et l’inflation est maîtrisée. À moyen terme, la plupart de ces pays stabilisent leurs finances, attirent les investissements étrangers et s’intègrent au marché européen.
À l’inverse, la Russie avance d’un pas et recule de deux. Les réformes entamées au début des années 1990 sous Boris Eltsine sont confuses. En particulier, les privatisations sont souvent captées par une poignée d’oligarques et l’État tarde à restructurer de larges pans de l’industrie soviétique déficitaire, tout en laissant filer la planche à billets. Résultat : une hyperinflation record – plus de 2000% en 1992 – et une économie qui s’effondre. Entre 1991 et 1998, le PIB chute d’environ 40%, la pauvreté explose et les salaires réels sont divisés par deux. Le chaos de la transition nourrit la nostalgie du passé. Ce n’est qu’au milieu des années 2000, dopée par la hausse du prix du pétrole et une relative stabilisation monétaire, que la Russie retrouve son niveau de vie d’avant la chute de l’URSS. Contrairement à ce que l’on répète souvent, ce ne sont donc pas les réformes de marché qui ont plongé le pays dans le chaos, mais leur inachèvement.
L’Occident néolibéral
Tandis que la Russie s’enlise dans une transition inachevée, les économies occidentales se redressent. Au Royaume-Uni, la croissance repart dès le milieu des années 1980, l’inflation retombe sous les 5% et le chômage, qui dépassait 11% en 1984, est divisé par deux en dix ans. Aux États-Unis, la politique de maîtrise budgétaire et monétaire engagée dans les années 1980 installe une stabilité durable : la croissance moyenne dépasse 3% dans les années 1990, et le chômage tombe à 4%. Le système entraîne toutefois son lot de souffrance. Notamment, la compression des dépenses publiques crée de nombreux laissés-pour-compte.
Sur le continent européen, en revanche, la conversion reste incomplète. En France, le tournant de la rigueur de 1983 illustre certes l’importation des idées néolibérales. De même, le marché unique européen de 1993 marque aussi une étape néolibérale assumée : suppression des frontières économiques, concurrence accrue et libre circulation des capitaux. Mais la plupart des pays européens hésitent quand même à rompre avec le modèle étatiste. Est-ce pour cela que la croissance est plus molle – 1,6% par an en moyenne entre 1990 et 2019 dans la zone euro, contre 2,5% aux États-Unis –, que le chômage reste élevé et que la dette publique devient chronique ? En tout cas, il est certain que l’écart de dynamisme économique se creuse peu à peu avec la Chine et les États-Unis.
Le bouc émissaire
Même s’il existe encore de nombreux problèmes économiques, le néolibéralisme a donc permis de réduire la pauvreté au niveau mondial. Malgré ce relatif succès économique, il suscite toutefois une forte aversion dans beaucoup de milieux. Pourquoi ? On peut déjà noter que les urgences matérielles s’estompant, les inquiétudes existentielles ont pris le dessus. On parle moins de réduire la misère dans le monde que de supprimer les inégalités ; moins de diminuer le chômage que de trouver un sens à la vie ; moins de rendre l’économie plus performante que de retrouver son identité, personnelle ou nationale. Bref, le problème n’est plus la pauvreté, mais le fait que nous ne soyons pas heureux ou, du moins, pas aussi satisfaits qu’on le souhaiterait. Dans ce contexte, le néolibéralisme, devenu le cadre de référence de l’économie mondiale, apparaît comme un coupable idéal.
Puis, il ne faut pas oublier qu’une doctrine, dès qu’elle s’impose, attire forcément la contestation. En particulier, plutôt que de confronter les données économiques, d’entrer dans des analyses techniques et de proposer des améliorations, beaucoup tombent dans la facilité de rejeter le néolibéralisme en bloc. Il devient ainsi un bouc émissaire. Outre les problèmes économiques qui persistent, tout finit donc par lui être imputé : solitude, inégalités, crise du sens, burn-out, frustrations, dérèglement climatique. C’est comme si la main invisible d’Adam Smith s’était transformée en bras armé de toutes nos insatisfactions.
D’une certaine manière, le néolibéralisme paie même le prix de son succès : il a rendu la prospérité banale ; or la prospérité laisse le loisir de philosopher sur ses inconvénients. On peut donc continuer à le critiquer sans risque : pendant que l’on disserte sur ses fautes et insuffisances, lui continue, tranquillement, à nourrir son monde.
La mort tragique du jeune Quentin Deranque devrait susciter une indignation sans limite non seulement devant cet assassinat, mais aussi devant les réactions de certains politiques et dans certains médias qui consistent à dire : « Certes, c’est tragique, mais l’extrême-droite fait pire et depuis des années ».
Il est clair aujourd’hui que la vraie violence est d’extrême-gauche. Ce sont les militants d’extrême-gauche qui pensent que la violence doit remplacer le débat comme la forme principale de l’interaction politique. Ces militants, ainsi que les politiques qui les cautionnent, sont profondément anti-républicains. Les élus et les dirigeants LFI, à commencer par Jean-Luc Mélenchon et Sébastien Delogu, qui ont pris la parole pour valider ou excuser les actions de ces militants, en payeront sûrement le prix lors des prochaines élections.
En revanche, Jordan Bardella a fait preuve de sagesse en recommandant aux élus et militants du RN de ne pas assister à la marche en hommage à Quentin qui aura lieu samedi 21 février à Lyon. Cette marche, qui n’a pas été organisée par la famille de Quentin, présente certains risques concernant l’ordre public et des affrontements possibles qui pourraient justement ajouter à cette violence qu’il faut exclure de l’espace public.
Dans la situation actuelle, le président de la République porte une certaine responsabilité. Il a échoué à rassembler les Français et à instaurer une nouvelle ère de dialogue politique. A la place, il a ouvert un boulevard au Rassemblement national qui peut désormais se présenter comme le parti des valeurs républicaines, analyse Philippe Bilger. Écoutez 👇
A trop parler de la colonisation ou de l’esclavage, l’Education nationale fabrique du ressentiment dans la jeunesse, déplore cette analyse. L’abandon de tout « roman national » était-il vraiment une bonne chose? Ne faudrait-il pas un peu rééquilibrer les choses? Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas forcément ressusciter un roman national hagiographique.
Il fut un temps, pas si lointain, où l’école française assumait une mission à la fois simple et ambitieuse : transmettre une histoire nationale structurée, chronologique, intelligible. Une histoire parfois discutable, souvent imparfaite, mais qui permettait aux élèves de comprendre d’où venait le pays dans lequel ils vivaient, comment s’étaient forgées ses institutions, ses valeurs, ses fractures. Cette ambition s’est progressivement dissoute dans une entreprise d’un tout autre genre : celle d’un tri mémoriel obsessionnel, où l’esclavage et la colonisation sont devenus les axes quasi exclusifs du récit scolaire.
Soyons sérieux
Qu’on se rassure : personne de sérieux ne conteste la nécessité d’enseigner l’esclavage et la colonisation. Ces réalités ont existé, elles ont été violentes, et la France y a pris part. Les ignorer serait une faute intellectuelle. Le problème n’est donc pas leur présence dans les programmes, mais leur hypertrophie. À force d’insister, de répéter, de marteler toujours les mêmes chapitres sous l’angle exclusif de la faute, de la domination et de la culpabilité, l’école donne le sentiment que l’histoire de France se résume à un interminable procès instruit à charge.
Cette focalisation a un coût intellectuel évident. Tandis que l’on dissèque avec minutie les mécanismes de l’esclavage atlantique ou les crimes du système colonial, on survole – quand on ne les escamote pas – des pans entiers de notre histoire. La lente construction de l’État, l’héritage médiéval, le rôle structurant du christianisme, la monarchie capétienne, la formation de la nation, la complexité de la Révolution française, les débats idéologiques du XIXᵉ siècle, la naissance de la République, les grandes figures littéraires, scientifiques et politiques : tout cela devient secondaire, accessoire, parfois suspect.
La comparaison avec l’école républicaine d’hier est éclairante. Celle-ci n’était ni parfaite ni exempte d’angles morts, mais elle assumait un principe clair : transmettre un récit commun. L’histoire était enseignée comme une continuité, avec ses grandeurs et ses fautes, mais sans obsession pénitentielle. On y apprenait Clovis et Saint Louis, Richelieu et Napoléon, la Révolution et la République, non pour les idolâtrer, mais pour comprendre ce qui avait façonné la France. Le passé n’était pas un champ de bataille idéologique, mais un socle.
Le droit à la continuité historique bafoué
Aujourd’hui, cette logique a été renversée. La chronologie cède le pas aux thématiques, le récit à la déconstruction, la compréhension à l’accusation. L’histoire n’est plus ce qui relie les générations, mais ce qui les oppose. L’élève n’est plus invité à s’inscrire dans une continuité, mais à se positionner moralement, à juger, à prendre parti. Le savoir recule au profit du message.
Ce basculement traduit une évolution idéologique profonde. L’histoire n’est plus envisagée comme une discipline de connaissance, mais comme un outil moral et politique. Le passé est relu à l’aune de catégories contemporaines – domination, racisme, discrimination – plaquées sans précaution sur des contextes anciens. L’anachronisme devient une méthode pédagogique et la morale du présent, un tribunal permanent.
L’école, pourtant, n’est ni un confessionnal ni une cour d’assises. Elle n’a pas pour mission d’organiser la repentance collective ni de produire une culpabilité héréditaire. Sa vocation est de transmettre des savoirs solides, de former l’esprit critique et de donner aux élèves des repères communs. Or, en substituant au récit historique une grille de lecture exclusivement accusatoire, on prive les jeunes générations de la possibilité même de comprendre la complexité du passé.
Le problème est aussi civique. Comment espérer susciter un sentiment d’appartenance nationale lorsque l’histoire transmise insiste presque uniquement sur les fautes, réelles ou supposées, du pays ? Comment demander à des élèves de s’approprier un héritage que l’on présente comme essentiellement honteux ? À force de déconstruire sans jamais reconstruire, l’école fabrique du désenchantement, voire du ressentiment.
Plus grave encore, cette vision moralisatrice importe dans la salle de classe des logiques identitaires étrangères à la tradition républicaine française. Certains élèves sont implicitement invités à se percevoir comme les héritiers de victimes historiques, d’autres comme les descendants de bourreaux sommés de se repentir. Cette assignation identitaire, inspirée de débats militants et universitaires, fracture là où l’école devrait rassembler.
Ce glissement idéologique est encouragé par une partie de l’institution scolaire elle-même. Des programmes aux manuels, de la formation des enseignants aux circulaires ministérielles, l’injonction mémorielle s’est installée comme une norme. Expliquer devient suspect, contextualiser assimilé à une relativisation coupable, transmettre un héritage commun assimilé à une nostalgie réactionnaire. L’histoire cesse alors d’être un savoir pour devenir un message.
Redonner toute sa place à l’histoire de France ne signifie pas ressusciter un roman national naïf ou hagiographique. Il s’agit de rétablir un équilibre. L’histoire est faite de contradictions, de conflits, de violences, mais aussi de continuités, d’inventions et de transmissions. Elle est celle d’un pays qui a produit des institutions durables, une culture foisonnante et des idées à portée universelle. À l’heure où l’école peine déjà à transmettre les savoirs fondamentaux, la surenchère mémorielle apparaît comme une impasse pédagogique et politique. Loin d’apaiser les tensions, elle les alimente. Former des citoyens libres suppose de leur offrir une histoire complète, exigeante et assumée, non un récit à charge. L’histoire n’est ni un catéchisme progressiste ni un acte d’accusation permanent. Elle est un effort de compréhension. Encore faudrait-il que l’école s’en souvienne.
La politique diplomatique de Donald Trump a mis fin à la cancel culture. Et soudain, le mot « civilisation » n’est plus un gros mot.
Monsieur Rubio, comment osez-vous ? Comment osez-vous monter sur un podium à Munich, en plein XXIe siècle, et prononcer avec une tranquillité absolue la phrase : « Nous faisons partie d’une civilisation, la civilisation occidentale » ?
Ne vous a-t-on pas informé ? N’avez-vous pas reçu le mémorandum ? N’avez-vous pas consulté le manuel actualisé de comportement civilisé responsable ?
Excuses
L’Occident avait déjà été annulé. Nous avions tant travaillé pour cela. Des décennies entières de séminaires. Des millions de pages. Des fleuves d’encre soigneusement versés pour expliquer, avec une patience infinie, que cette civilisation représentait, dans le meilleur des cas, un malentendu historique. Un brouillon qui n’aurait jamais dû être envoyé. Un bâtiment construit par erreur sur un terrain qui appartenait moralement au vide.
Et vous voilà maintenant, comme si de rien n’était, à nous parler de civilisation ? Nous avions pourtant progressé. Nous avions accompli ce qui était le plus difficile : ressentir une gêne structurelle face à nos propres cathédrales. Nous avions appris à marcher dans nos villes comme des squatteurs spirituels, comme des visiteurs accidentels au sein d’une architecture étrangère.
Nous avions domestiqué le réflexe. Chaque fois que nous apercevions une œuvre d’art, une université, une institution juridique, nous ressentions immédiatement l’obligation de présenter des excuses à quelqu’un. À n’importe qui. Par précaution.
C’était magnifique. C’était élégant. C’était moderne. Et vous arrivez maintenant, avec ce ton désinvolte, pour nous parler d’héritage.
Héritage. Je vous en prie. Ne comprenez-vous pas que l’héritage est profondément offensant ? L’héritage introduit la continuité. La continuité introduit l’identité. L’identité introduit des limites. Les limites introduisent l’exclusion. Et l’exclusion introduit la possibilité qu’une personne, quelque part, puisse ne pas être incluse dans quelque chose que nous n’avons pas encore défini mais qui, sans aucun doute, devait être universel, fluide et entièrement interchangeable, comme une soupe tiède servie dans le réfectoire moral de l’humanité.
Tous nos efforts anéantis
Nous avions déjà tant avancé, Monsieur Rubio. Nous avions réussi à ce que l’Occident développe une honte existentielle saine. Chaque découverte scientifique s’accompagnait d’une légère nausée éthique. Chaque progrès technologique exigeait un prologue autocritique de trois cents pages. Le progrès avait acquis la décence de la culpabilité. Et cela fonctionnait.
L’Occident avançait vers sa propre disparition avec une dignité bouleversante, comme un majordome qui, après avoir servi le dîner pendant des siècles, décide de s’effacer discrètement pour ne pas déranger les invités.
Mais vous, non. Vous décidez de mentionner, avec une irresponsabilité totale, que les États-Unis sont « a child of Europe ». Une fille ? Une fille ? Monsieur Rubio, cela introduit la parenté. Cela introduit la généalogie. Cela introduit quelque chose de dangereusement proche d’une famille. Nous avions atteint un stade bien plus avancé : une civilisation sans père, sans mère, sans ancêtres, sans racines, suspendue dans un présent éternel, comme une plante en plastique qui n’a besoin d’aucune terre et ne produit aucune ombre. C’était parfait. C’était propre. C’était stérile.
Et maintenant vous venez nous parler de l’Espagne. De chevaux. De rodéos. « Nos chevaux, nos ranchs, nos rodéos… sont nés en Espagne ». Vous rendez-vous compte de ce que vous avez fait ? Le cowboy devait être spontané. Il devait émerger du désert comme un phénomène atmosphérique, non comme le produit d’une continuité historique concrète. Nous avions déjà consacré des décennies à expliquer au cowboy que sa propre existence constituait une forme d’appropriation indue de l’horizon. Et maintenant vous lui rendez ses grands-parents. Cela est inadmissible.
À quoi a donc servi Adorno, dites-moi ? À quoi ont servi ces années passées à affûter sa prose allemande jusqu’à transformer chaque phrase en bistouri dirigé contre la culture qui l’avait engendré ? À quoi a servi son effort pour démontrer que les Lumières contenaient en elles-mêmes le germe de leur propre barbarie ? Tout cela n’avait-il pas précisément pour but que, le moment venu, plus personne n’ose prononcer le mot civilisation sans ressentir une contraction musculaire involontaire ?
Et Marcuse ? À quoi ont servi ses efforts acharnés pour nous convaincre que la prospérité représentait une forme sophistiquée d’oppression, si vous venez maintenant traiter cette prospérité comme, comment dire, un accomplissement ?
Et Foucault ? À quoi ont servi ses cartographies minutieuses des microphysiques du pouvoir, des disciplines invisibles, des architectures de surveillance, si vous apparaissez à Munich en parlant comme si l’Occident n’était pas une gigantesque prison sans barreaux où nous sommes simultanément gardiens, prisonniers et architectes du panoptique ?
Nous avions appris à soupçonner nos propres hôpitaux. Nous regardions nos médecins avec prudence, en nous demandant à quel moment exact commencerait la phase disciplinaire de la consultation.
Et Derrida ? À quoi a servi son travail pour nous enseigner que toute structure contenait sa propre instabilité, que tout sens glissait indéfiniment, que toute tradition ressemblait à un château construit sur du sable sémantique, si vous venez maintenant agir comme si le sol était encore solide ?
Nous avions investi des générations entières pour que l’Occident se perçoive comme conceptuellement provisoire, ontologiquement douteux, métaphysiquement embarrassant. C’était un chef-d’œuvre. Une civilisation fonctionnelle qui se perçoit elle-même comme un accident. Un bâtiment d’acier convaincu d’être du brouillard. Nous avions accompli l’impossible, Monsieur Rubio. L’Occident avait commencé à se comporter comme un glaçon moralement supérieur grâce à sa propre capacité à fondre. Et puis vous apparaissez, avec votre discours, et vous ruinez tout.
L’Occident se souvient de son nom. Il se souvient de son histoire. Il se souvient qu’il a construit le bâtiment dans lequel nous vivons encore. Ne comprenez-vous pas le mal que vous avez causé ?
Nous avions organisé les funérailles. Les fleurs étaient prêtes. Les discours préparés. Le cercueil parfaitement ouvert. Et vous, avec une seule phrase, forcez le défunt à se redresser, à regarder autour de lui et à demander d’une voix claire : « Qui a décidé que j’étais mort ? ».
C’est profondément irresponsable, Monsieur Rubio. Car maintenant, l’Occident pourrait commettre la pire des erreurs possibles. Il pourrait survivre.
Gisèle Pelicot publie chez Flammarion son histoire. Le procès des viols de Mazan avait sidéré l’opinion. La sortie du livre se fait en 22 langues, bénéficie d’une couverture médiatique démesurée et a de quoi rendre jalouse une Michele Obama… En Grande Bretagne, Kate Winslet, Kristin Scott Thomas et Emma Thompson proposeront des lectures de l’ouvrage aux plus chanceux.
Les gens sont décidément moroses, désespérés et désespérants. Brainwashed par des médias sulfureux, les Français passent leur temps à se lamenter sur la déchéance d’un pays qui s’effondre, déplorent une société en faillite, dénoncent une insécurité exponentielle. À les entendre la France serait cul par-dessus-tête. Franchement, c’est un peu abuser… Carabistouilles. Foin de ce pessimisme hivernal ! Je vais vous donner, moi, une bonne raison de vous réjouir. Une hirondelle a fait le printemps. Elle vous avait manqué, mais la voilà. Notre icône nationale est de retour et porte un message d’espoir qu’elle délivre dans un récit paru le 17 février. La presse a annoncé à grands sons de trompe l’évènement dans le monde entier. En France, des articles bouleversants et élogieux ont paru simultanément dans Télérama,Le Nouvel Obs,Gala, Elle et j’en passe. À la radio comme sur les plateaux de télévision, on s’est arraché la dame et Augustin Trapenard lui a déroulé, comme il se doit, le tapis rouge de sa Grande Librairie. À l’étranger, même engouement dans La Vangardia en Espagne, le Financial Times, en Grande-Bretagne, USA TODAY ou The New York Times aux États-Unis. L’affaire est planétaire.
Infiniment remuant
Notre héroïne, c’est Gisèle Pelicot. La septuagénaire révélée par la sordide affaire des viols de Mazan et devenue, à son corps défendant, la figure emblématique que tout le monde nous envie, symbole suprême de « la lutte contre les violences sexuelles et la soumission chimique », vient de faire paraître Et la joie de vivre, récit à la première personne, « intimiste, infiniment remuant et vivant », selon Télérama. Co-écrit avec la journaliste Judith Perrignon, et traduit… en 22 langues, le voici enfin et pour notre plus grande joie, en librairie. Celle qui a déclaré au magazine Elle, tout comme Voltaire l’aurait fait en son temps « J’ai décidé d’être heureuse » (parce que c’est bon pour la santé) se livre enfin. Elle expose sa vision du procès intenté à son mari et aux cinquante autres hommes accusés de l’avoir violée, et raconte l’histoire de sa vie avec Dominique Pelicot avant qu’elle ne découvre que celui-ci, pendant des années, l’avait droguée et livrée à des hommes qui abusaient d’elle alors qu’elle était inconsciente. On y apprend enfin que la dame a retrouvé l’amour dans les bras de Jean-Loup, et on ne peut s’empêcher de verser une larme attendrie : « Je n’avais pas peur de mes rides, ni de mon corps. J’aimais Jean-Loup et il m’aimait. » Oui, on aime les téléfilms de Noël, on est fleur bleue et on l’avoue.
Que faire de toute cette boue ?
Celle que sa co-autrice qualifie de « mélancolique rieuse » (on échappe à la mouette rieuse) ne s’était jamais exprimée ailleurs que dans les salles d’audience d’Avignon puis de Nîmes, lors des procès. Silence après l’horreur. Pourquoi Gisèle Pelicot, qui refuse d’être qualifiée d’icône – « Le terme est trop fort pour moi » – prend-elle alors publiquement la parole ? C’est qu’elle a, paraît-il, pris conscience de sa responsabilité pour les générations futures et accepté d’être « une boussole, un repère » pour la nouvelle génération des féministes, engagées dans le combat sans merci contre la fameuse société patriarcale et machiste. Résignée à l’idée d’avoir un destin, elle s’est fait violence pour sortir de son mutisme et a déclaré à Télérama : « Je suis heureuse d’offrir mon histoire en exemple et mon prénom en étendard. » Comme elle l’explique sur France Culture, « c’est un message d’espoir que j’ai voulu transmettre. » Vive la joie ! À Télérama, encore, elle affirme : « l’écriture m’a aussi permis de faire une introspection, un état des lieux de ma vie. Que faire de toute cette boue ? Ce travail m’a permis de continuer à me réparer, d’apprendre à me reconstruire sur un champ de ruines. » Et la littérature devint thérapie…
Révoltée par la tragédie sordide vécue par Madame Pelicot, on s’étonne toutefois un peu de l’engouement pour les mémoires de la dame, trouvant qu’il confine un tantinet au voyeurisme. Que dire d’une époque où Germaine Tillion et Gisèle Pelicot se valent ? Que s’est-il donc passé pour que la victime soit célébrée à l’instar de l’héroïne ? Mais après tout, cessons de grincher, comme les tristounets qu’on raille. C’est Confucius qui a certainement raison : « La joie est en tout ; il faut savoir l’extraire. »
Persuadée de son exception, l’industrie du luxe européen s’obstine à croire qu’elle est hors sol. C’est précisément ce qui devrait l’inquiéter.
Depuis trente ans, l’industrie du luxe se raconte une histoire flatteuse, presque consolante : celle d’un secteur à part, immunisé ou presque contre les secousses qui affectent le reste de l’économie réelle. Là où l’automobile serait désormais condamnée à la norme, à la contrainte réglementaire, à la guerre des coûts, le luxe se voudrait libre, culturel et intemporel. Il ne produirait pas seulement des objets, mais du sens, de la mémoire, une forme de continuité civilisationnelle.
Cette croyance a longtemps fonctionné comme un rempart symbolique. Elle agit aujourd’hui comme un angle mort stratégique.
Car l’Europe a déjà connu une industrie persuadée de son exception. L’automobile européenne, pilier industriel puissamment ancré dans les régions, fierté sociale et outil d’émancipation, se pensait elle aussi insubstituable. Elle employait des millions de salariés qualifiés, structurait les territoires, incarnait une idée du progrès toujours plus accessible. Puis elle a lentement glissé vers une logique qui lui était étrangère : financiarisation accrue, dilution de la culture industrielle, délocalisations, standardisations induites par l’inflation normative, dépendance croissante à des marchés lointains, révolution technologique de l’électrique questionnant de nombreuses certitudes. Le tout accompagné d’un discours managérial confondant vision stratégique et récit rassurant. Le résultat est connu : une industrie fragilisée, politiquement exposée, socialement contestée, sommée de se transformer sous contrainte plutôt que par choix.
Le luxe européen emprunte aujourd’hui cette trajectoire avec une régularité troublante. Même certitude d’exception. Même refus initial de la comparaison. Même confusion entre prestige symbolique et solidité structurelle. Même croyance selon laquelle la désirabilité mondiale suffira à compenser la perte d’ancrage culturel, social et productif. À ce stade, la différence majeure tient à une indulgence persistante : le luxe bénéficie encore d’un regard admiratif, là où l’automobile a basculé dans la suspicion notamment liée aux préoccupations écologiques croissantes. Mais cette indulgence n’est ni éternelle ni gratuite.
Il faut le dire sans détour : ce qui fragilise le luxe n’est ni la critique morale (quoique), ni la concurrence étrangère ou l’évolution des sensibilités sociales. Ce sont des choix délibérés, opérés au cœur même de sa gouvernance. Choix des grands groupes européens — LVMH, Kering, Richemont — de faire de la croissance financière l’horizon indiscutable de toute décision. Choix d’une organisation mondialisée où le centre de gravité s’éloigne progressivement des métiers, des ateliers, des territoires. Choix, enfin, d’un discours idéologique profondément contemporain : inclusif dans ses mots, mais hiérarchique dans ses pratiques ; durable dans ses campagnes, mais intensif dans ses arbitrages industriels.
Ce modèle n’est pas sans conséquences. Il transforme le luxe en industrie de signes plus qu’en culture matérielle. Il éloigne l’objet de ceux qui le fabriquent comme de ceux qui pourraient encore en comprendre la valeur intrinsèque. Il produit une clientèle mondiale solvable mais instable, davantage attachée à la fonction sociale du luxe qu’à ce qu’il représente réellement de patrimoine.
L’automobile européenne a appris, à ses dépens, qu’un marché sans loyauté culturelle est un marché sans mémoire — et donc sans avenir.
La question n’est alors plus de savoir si le luxe va s’effondrer, fantasme commode pour éditorialistes pressés ou militants anti-élites. La question est autrement plus inconfortable : le luxe européen est-il en train de dissoudre sa propre légitimité, à force de systématiquement prioriser l’expansion mondiale face à la profondeur culturelle ? Et, dans une Europe divisée par les fractures sociales, écologiques, politiques et idéologiques, peut-il durablement prospérer en donnant le sentiment de capter la valeur sans assumer la responsabilité du symbole qui l’accompagne ?
C’est à cette interrogation — économique, sociologique et fondamentalement politique — que la comparaison avec l’automobile oblige à répondre. Non pour annoncer une chute spectaculaire, mais pour éviter une lente érosion.
Les industries ne meurent presque jamais d’une attaque frontale. Elles déclinent par une série de dénis. Et le déni commence toujours par un non-dit…
Note — Ce texte s’appuie sur des analyses issues de la sociologie de la distinction (Pierre Bourdieu), de la critique de la financiarisation industrielle (Michel Aglietta ; Luc Boltanski & Ève Chiapello), ainsi que sur les données publiques et rapports annuels des grands groupes européens du luxe et de l’industrie automobile.
Une grande étude de l’IFOP démontre que la jeunesse n’est pas aussi caricaturalement woke qu’on la présente souvent, et qu’elle se replie sur la sphère privée. En revanche, les jeunes Français estiment désormais massivement qu’il ne faut pas critiquer l’islam.
58%. « La majorité des jeunes de 15 à 17 ans juge inacceptable la critique des religions ». Voilà un sondage qui a fait beaucoup de bruit à sa sortie. Puis, l’agitation médiatique est retombée. Il est bon, pourtant, de s’y pencher sérieusement. Réalisé par l’Ifop en partenariat avec Elle, ce sondage porte spécifiquement sur les jeunes de 15 à 17 ans, dont il offre une radiographie extrêmement intéressante, mais probablement incomplète.
Mourir pour la France
Une première remarque, déjà relevée par l’excellent Marc Vanguard: le faible nombre de l’échantillon de jeunes musulmans, alors que l’une des principales conclusions de l’étude est le décalage marqué qui les sépare – au moins dans leurs réponses statistiques – des non-musulmans de leur âge. Les observations restent cependant pertinentes, puisqu’elles confirment ce que montrent à peu près tous les travaux du même type, mais il faut les prendre pour ce qu’elles sont: l’illustration d’une tendance, et non une preuve de cette tendance.
Seconde remarque : rien ne dit que les adolescents sondés donnent le même sens que la plupart des adultes aux notions sur lesquelles on les interroge. Un exemple parmi d’autres, l’idée de « mourir pour la France » : s’agit-il de mourir pour « une certaine idée de la France », ou de mourir sous les ordres du gouvernement (dont il est permis de penser qu’il ne sert pas toujours l’intérêt national) ? Le sondage a le mérite de préciser la question : « imaginez que le territoire français soit menacé d’invasion par une armée étrangère, quelle serait votre attitude ? » Dans cette hypothèse précise, on a une chute de 41% des jeunes en 1984 à seulement 23% aujourd’hui qui se disent prêts à « mourir pour la France. » Ce sont surtout les jeunes de droite qui acceptent la possibilité de ce sacrifice (plus de 30%) et non les jeunes de gauche (moins de 20%), alors même que l’amour de la droite pour la France est quotidiennement conspué dans la France d’aujourd’hui, et que vouloir refuser l’entrée massive de populations étrangères sur le territoire national « rappelle les heures les plus sombres. »
Pardonnez nos offenses
Comme nous l’indiquions en introduction, le point du sondage qui a le plus fait réagir est celui-ci : 58% des adolescents de 15 à 17 ans « jugent inacceptable la critique d’une religion », ce qui est légèrement plus prononcé chez les catholiques (62%) et absolument massif chez les musulmans (92%). J’aurais aimé des exemples de ce que ces jeunes considèrent comme acceptable ou inacceptable pour mieux comprendre : en effet, stricto sensu leur position est un non-sens, puisque toute religion est par définition une critique des autres religions. Si j’explique pourquoi je suis polythéiste, je critique forcément les monothéismes puisque j’explique pourquoi je pense qu’ils ont tort, et vice-versa. Est-ce donc ce genre de critique qui est visé ? Est-ce la démarche historico-critique ? Est-ce le rappel factuel des crimes que certaines religions encouragent ? Est-ce la caricature « à la Charlie Hebdo » ? Ou tout ça à la fois ?
Quoi qu’il en soit, il est bien hypocrite de s’en offusquer. Voici une génération à laquelle on martèle que l’impératif absolu est de ne pas « stigmatiser », que la priorité est le « vivre-ensemble » même au prix d’un déni de réalité permanent, que l’application des préceptes d’une religion n’a rien à voir avec cette religion, et qu’il est intolérable de remettre en cause l’idée que des femmes puissent avoir un pénis et des chromosomes XY. Et on s’étonne maintenant qu’une majorité de ces jeunes soit hostile à la critique des croyances ? Soyons sérieux ! Tout a été fait pour obtenir ce résultat. Mention spéciale malgré tout aux jeunes catholiques qui refusent la critique de « la religion », donc en particulier refusent la critique des textes « sacrés » de l’islam qui appellent à la violence contre les musulmans qui se convertissent au christianisme : c’est du « Chicken for KFC » de niveau stratosphérique.
Et la religion du climat, alors ?
Pour autant, les adolescents n’absorbent pas systématiquement les messages à la mode. N’en déplaise à Sandrine Rousseau, ces jeunes ne voient aucun mal à manger de la viande, veulent continuer à prendre l’avion, et très peu d’entre eux (presque aucun à droite) font du changement climatique leur principale inquiétude (ils se préoccupent beaucoup plus du risque de guerre et de l’insécurité). Autre (bonne) surprise, ils sont nettement plus à droite que ne l’étaient leurs aînés au même âge, ou du moins ils se considèrent comme tels (se dire de droite tout en refusant la critique des religions est une contradiction).
On voit en outre les fêlures de l’archipelisation de la société, conséquence inévitable et probablement délibérée des politiques des dernières décennies (l’individu atomisé offre moins de résistance à un pouvoir autoritaire, à sa pression idéologique et à sa prédation fiscale). L’étude parle de « repli sur la sphère privée » tout en soulignant que les jeunes sont plutôt optimistes pour eux-mêmes mais pessimistes pour la France et pour le monde. Sachant qu’ils sont aussi largement dépolitisés, je hasarde une hypothèse : ces adolescents considèrent que l’état du monde va empirer et qu’on ne peut rien y faire, mais comptent bien s’en sortir à titre individuel malgré la dégradation des conditions générales. Difficile de le leur reprocher – en espérant que s’en sortir dans une société qui s’effondre n’implique pas de renoncer à un minimum de droiture.
Notons enfin le « gender gap », l’écart politique croissant entre filles et garçons, également observé ailleurs en Occident et notamment aux États-Unis. Les explications proposées des deux côtés de l’Atlantique sont nombreuses, et souvent contradictoires.
En réalité, la principale conclusion à tirer de ce sondage est des plus évidentes, et des plus simples : quelles que soient les grandes tendances, quelles que soient les mécanismes collectifs à l’origine de ces grandes tendances, il y a toujours des jeunes à l’aube de l’âge adulte qui ont la détermination de se tenir debout, et qui aspirent à la dignité et à la noblesse d’âme. Quel que soit le pourcentage qu’ils représentent, ils nous obligent. Sachons être là pour eux, et sachons nous effacer pour eux. Ainsi qu’il doit être depuis l’aube des temps, de génération en génération.
Nanoucha van Moerkerkenland avait publié en 2022 Amour mineur, un livre fort, politiquement dérangeant, qui nous plongeait dans un Paris interlope où « la caste partage ses lits et ses tables ». La jeune écrivaine y dénonçait cette « vaste marelle incestueuse de la politique, de l’art, des médias et de l’industrie ». Les réseaux pédophiles y étaient décrits, ainsi que les rabatteurs et les « clients » abjects, violeurs d’innocence. Elle ajoutait, sans jamais retenir sa plume, rare de nos jours : « Les jeunes femmes du répertoire de Jeffrey Epstein : peccadilles ». Le grand déballage ne faisait alors que commencer. Pour mon article intitulé « Amour mineur : toute la noirceur du monde », paru dans Causeur, j’avais questionné NVM qui m’avait révélé que Moerkerkenland était un pseudonyme signifiant « le pays des églises murées » en néerlandais. Elle avait également précisé qu’elle était devenue ghostwriter pour des personnalités influentes, ce qui ne m’avait pas étonné tant son style est fluide et ses formules percutantes.
Vaches et petits hommes gris
NVM nous revient avec un roman totalement différent mais tout aussi passionnant. Honoré, le personnage éponyme, est un paysan qui résiste sur les mille hectares de ses ancêtres. Ses terres, faites de vallons et de plaines, sont désormais sans bovins. Les vaches, qu’il appelait par leur prénom, donnaient le lait et la viande. C’était le plus beau troupeau des plateaux. Les fonctionnaires de l’UE ont fini par s’en emparer. Comme d’autres agriculteurs, ceux que les citadins nomment avec dédain les paysans, ils ont été pris dans l’engrenage de l’endettement pour mécaniser l’exploitation et respecter les nouvelles normes de plus en plus contraignantes. Le vieux tracteur asthmatique a été remisé au profit d’un tout rutilant, avec clim, écran tactile et GPS intégré. Pourtant, le vol des busards, dans le crépuscule d’été, décrit toujours la même trajectoire. La logique de Bruxelles et des exécutants en gris ont eu raison de ce que Richard Millet appelle Ma vie parmi les ombres (Folio 4225). Le père d’Honoré, croyant sauver ses terres et ses troupeaux, avait été happé par la machine infernale. Il avait fini par se pendre à son plus bel arbre. La raison économique avait emporté la dignité du paysan pourtant dur à la tâche. Pire, les normes absurdes avaient détruit le paysage façonné par les hommes. Déboiser, dégrader la diversité floristique, bétonner le sol en pisé des étables, etc. Le constat dressé par NVT est accablant et nous serre les tripes, surtout quand on connait le monde qu’elle décrit. On est passé d’un système déclaratif du bétail à un système de surveillance aérienne qui affole les animaux. « Une naissance déclaré en retard ou un veau de plus de sept jours non bouclé entraînaient des pénalités », ajoute NVM.
Nos racines arrachées
Honoré assista, résigné, à la confiscation de ce qui fut le sel de sa vie. Un ami éleveur n’eut pas la même attitude. Il s’emporta et les gendarmes, au bout de deux jours de traque, l’abattirent de trois balles dans le dos. Les paysans doivent disparaître, la civilisation millénaire avec eux. Il faut effacer les racines, briser les liens de solidarité, renforcer l’individualisme. Le médecin de famille n’existe plus, les églises sont vides, l’école a fermé, la Poste aussi. La fille d’Honoré et d’Hermine, qui repose au cimetière du village, est partie pour la grande ville, comme dans la chanson de Jean Ferrat. Les enfants de néoruraux sont logés dans du parpaing. Le poulet surgelé ukrainien sous cellophane semble leur convenir. Comme l’écrit NVM, à propos des paysans vaincus par le capitalisme : « Pourtant, même ces désespérés étaient dotés d’un raffinement que nous ne soupçonnons pas. »
L’écriture de NVM flirte avec la prose poétique. Les descriptions de cette nature que recouvrira la folie du fric, bouleversent. Certaines phrases claquent : « Les hommes pensent le monde, les femmes le portent. » Ou encore : « La vie sans vaches ressemblait à un ragoût figé dans la graisse froide. » La beauté est là, et on ne sait plus la contempler, comme on ne sait plus écouter les messages du vent.
Honoré reste seul avec son chien. Un érable pousse au milieu de sa maison. Les mauvaises herbes envahissent le toit de lauze. Mais il tient bon, respire l’air pur qui agit comme une drogue. Il reste un homme libre, malgré son existence rébarbative, dans un tableau dont on ignore le nom de l’artiste : « Le jour s’évanouit en rosissant. Et le crépuscule déploie des odeurs minérales de muscade et de fleurs séchées. Un air iodé aux relents de pierre chaude. » Sur le domaine de l’Amadou, celui de l’homme seul accompagné de son chien, il y a des sarcophages de granit taillés à l’époque mérovingienne. Ils regardent, impavides, les feux fragiles du monde paysan.
Beaucoup imaginent que le président Emmanuel Macron songe désormais, pour l’après, à la présidence de l’Union européenne. Et, après le parachutage controversé d’Amélie de Montchalin à la Cour des comptes, qu’il chercherait à placer des personnalités de gauche à des postes clés afin de verrouiller l’État de droit, appelé à être prochainement confronté à un exécutif populiste.
Longtemps j’ai haussé les épaules. Emmanuel Macron à la tête de l’Europe ? Encore un délire complotiste ! Qui voudrait de lui après tous ses échecs ? De Riga à Séville, on sait que ses succès se comptent sur les doigts d’une main coupée en deux : Notre-Dame et les Jeux Olympiques, et ses ratages sur les doigts et les orteils d’une famille nombreuse. Le dernier : un ahurissant budget socialiste concocté par son homme-lige Sébastien Lecornu afin que tous deux puissent se cramponner jusqu’à la dernière seconde aux palais de la République.
Ce qu’Allemagne veut…
La Programmation Pluriannuelle de l’Energie me plonge dans le doute. Le président préfèrerait-il son plan de carrière aux intérêts de la France ? Cette programmation a été expliquée le 13 février sur le site économie.gouv.fr sous le titre : “PPE, planifier la décarbonation de la France”. Nous allons conjointement accroître les énergies renouvelables (soleil et vent) et développer le nucléaire. Formidable, avec toute cette électricité, nos factures vont s’effondrer et les industriels français retrouver le sourire ! Eh bien non ! Par un de ces tours de passe-passe habituels du sieur Carabistouille, c’est exactement le contraire qui va arriver. Il faudra payer très cher à des fournisseurs étrangers les panneaux solaires et les éoliennes qui vont se multiplier (sauf en face du Touquet) parce que l’Europe, l’Allemagne et les écologistes le veulent. Quant aux centrales nucléaires françaises, elles devront baisser de régime et laisser passer en priorité sur le réseau ce qu’il plaira au vent et au soleil de produire. Or celles-ci ne sont pas faites pour fonctionner en yoyo, des ingénieurs pensent même qu’elles courront des risques d’accident. Donc factures en hausse et palpitations cardiaques chez les voisins des centrales. Et comme la PPE n’est pas soumise au vote du parlement, le gouvernement va l’imposer.
Au fond, peu importe que les Européens croient ou pas que le président Macron succèdera à Ursula von der Layen. Il y croit, lui, et agit en fonction de cet objectif. Peut-être en toute bonne conscience, imaginant qu’une Europe fédérale profiterait à la France dans un futur plus ou moins éloigné. Il a tort, aussi bien à long terme qu’à court terme.
Le couple franco-allemand a divorcé depuis belle lurette
Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, l’Europe ne sera jamais une puissance fédérale comme les Etats-Unis d’Amérique. L’expérience de dix-neuf ans de traité de Lisbonne nous l’enseigne : les particularités nationales demeurent indéracinables. Le couple franco-allemand n’existe plus depuis longtemps, les opinions des deux pays divergent sur tous les sujets. Le plus évident : la fourmi allemande entasse soigneusement des monceaux de choucroute et de bretzels, tandis que la cigale française, ayant tué tout l’été ses agriculteurs, se retrouve bien affamée quand souffle la bise des hausses d’intérêts. Les Tchèques ont divorcé des Slovaques, les Belges ont bien de la peine à tenir ensemble, entre Flamands, Wallons et islamistes. La France est saturée d’immigrés, l’Espagne en redemande et va régulariser 500000 d’entre eux dont 80% de latino-américains, hispanophones et catholiques directement assimilables. Les 20% restants iront chez nous, merci Pedro, ils ruineront un peu plus nos finances et notre cohésion nationale. La gouvernance progressiste de l’Europe, en refusant de lutter contre l’immigration, a elle-même saboté le projet unitaire. Bruxelles ne sera jamais Washington, Macron ne sera jamais président de notre continent, à la rigueur du club des boulistes du Touquet. Certes la paix, l’euro et la coopération économique sont de beaux acquis à conserver. Les mantras gaulliens m’agacent parfois, mais il faut reconnaître que « l’Europe des nations » est une idée visionnaire qui s’imposera de plus en plus.
L’Etat de droit, c’est plus fort que toi
Et à court terme ? A court terme, il faudrait neutraliser le plan diabolique d’Emmanuel Macron (“Dieu parmi les hommes” en hébreu, pfff…) qui veut savonner la planche gouvernementale pour que Marine Le Pen ou Jordan Bardella y glissent dès leur arrivée au pouvoir. Impossible de douter de l’élection de l’une ou de l’autre à la présidentielle de 2027, l’immobilisme total du gouvernement actuel et de ses supplétifs de gauche dans les Conseils, Cours et tribunaux de la République empêcheront la moindre amélioration dans les domaines essentiels de l’immigration et l’insécurité. Partout dans notre beau pays fleuriront home-jackings, viols de grands-mères, coups de couteaux, tueries narcotrafiquantes avec victimes plus ou moins collatérales. Si c’est Bardella, il a des chances de passer au premier tour, inutile qu’il peaufine son débat d’entre les deux tours. Ensuite, entrée en scène des corbeaux socialistes perchés sur leurs fromages du Conseil de ceci, de la Cour de cela : « Ah non, vous ne pouvez pas proposer cette loi, ni préparer cette réforme ! Remplissez d’abord les douze formulaires (en écriture inclusive, s’il vous plaît) et d’ici six mois nous vous donnerons un agréement qui vous permettra de nous la proposer en 2035 ». « Trop de délais ? Mais c’est ça, l’Etat de droit, monsieur Bardella ! ».
Après les élections de l’an prochain, il ne faudrait pas un coup d’Etat, il faudrait juste un petit passage momentané au-delà de la ligne rouge. On pourrait par exemple organiser un spoil system à la française. A chaque nouvelle élection américaine, le gagnant impose un nouveau personnel dans la haute administration. Amélie de Montchalin pourra se retirer dans son château familial, y faire de la dentelle et de l’aquarelle, Richard Ferrand pourra retourner dans sa Basse-Bretagne et y ferrer les chevaux de ferme. Ah les charmes de la vie aux champs, modeste et sage !
S’il faut des arguments moraux à la sortie de l’Etat de droit, on pourra rappeler le “summum jus, injuria summa”, “le comble du droit, c’est le comble de l’injustice” de Cicéron, expert en droit romain. On pourra dire avec Saint Paul aux Corinthiens que “la lettre tue et l’esprit vivifie”. Et surtout, quand ils seront au pouvoir, les gens de droite devront impérativement cesser d’être droits, il leur faudra apprendre à fourbir de ces petits coups tordus à la socialo, de ces chères manipulations obscures qu’on adore à gauche. Allez-y les droiteux, de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, emparez-vous de ce conseil d’un homme de gauche.