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La terre qui meurt

Nanoucha van Moerkerkenland publie « Honoré » (Le Cherche Midi, 2026).


La terre qui meurt
La romancière Nanoucha Van Moerkerkenland. DR.

Entendez-vous, dans nos campagnes ?


Nanoucha van Moerkerkenland avait publié en 2022 Amour mineur, un livre fort, politiquement dérangeant, qui nous plongeait dans un Paris interlope où « la caste partage ses lits et ses tables ». La jeune écrivaine y dénonçait cette « vaste marelle incestueuse de la politique, de l’art, des médias et de l’industrie ». Les réseaux pédophiles y étaient décrits, ainsi que les rabatteurs et les « clients » abjects, violeurs d’innocence. Elle ajoutait, sans jamais retenir sa plume, rare de nos jours : « Les jeunes femmes du répertoire de Jeffrey Epstein : peccadilles ». Le grand déballage ne faisait alors que commencer. Pour mon article intitulé « Amour mineur : toute la noirceur du monde », paru dans Causeur, j’avais questionné NVM qui m’avait révélé que Moerkerkenland était un pseudonyme signifiant « le pays des églises murées » en néerlandais. Elle avait également précisé qu’elle était devenue ghostwriter pour des personnalités influentes, ce qui ne m’avait pas étonné tant son style est fluide et ses formules percutantes.

Vaches et petits hommes gris

NVM nous revient avec un roman totalement différent mais tout aussi passionnant. Honoré, le personnage éponyme, est un paysan qui résiste sur les mille hectares de ses ancêtres. Ses terres, faites de vallons et de plaines, sont désormais sans bovins. Les vaches, qu’il appelait par leur prénom, donnaient le lait et la viande. C’était le plus beau troupeau des plateaux. Les fonctionnaires de l’UE ont fini par s’en emparer. Comme d’autres agriculteurs, ceux que les citadins nomment avec dédain les paysans, ils ont été pris dans l’engrenage de l’endettement pour mécaniser l’exploitation et respecter les nouvelles normes de plus en plus contraignantes. Le vieux tracteur asthmatique a été remisé au profit d’un tout rutilant, avec clim, écran tactile et GPS intégré. Pourtant, le vol des busards, dans le crépuscule d’été, décrit toujours la même trajectoire. La logique de Bruxelles et des exécutants en gris ont eu raison de ce que Richard Millet appelle Ma vie parmi les ombres (Folio 4225). Le père d’Honoré, croyant sauver ses terres et ses troupeaux, avait été happé par la machine infernale. Il avait fini par se pendre à son plus bel arbre. La raison économique avait emporté la dignité du paysan pourtant dur à la tâche. Pire, les normes absurdes avaient détruit le paysage façonné par les hommes. Déboiser, dégrader la diversité floristique, bétonner le sol en pisé des étables, etc. Le constat dressé par NVT est accablant et nous serre les tripes, surtout quand on connait le monde qu’elle décrit. On est passé d’un système déclaratif du bétail à un système de surveillance aérienne qui affole les animaux. « Une naissance déclaré en retard ou un veau de plus de sept jours non bouclé entraînaient des pénalités », ajoute NVM.

Nos racines arrachées

Honoré assista, résigné, à la confiscation de ce qui fut le sel de sa vie. Un ami éleveur n’eut pas la même attitude. Il s’emporta et les gendarmes, au bout de deux jours de traque, l’abattirent de trois balles dans le dos. Les paysans doivent disparaître, la civilisation millénaire avec eux. Il faut effacer les racines, briser les liens de solidarité, renforcer l’individualisme. Le médecin de famille n’existe plus, les églises sont vides, l’école a fermé, la Poste aussi. La fille d’Honoré et d’Hermine, qui repose au cimetière du village, est partie pour la grande ville, comme dans la chanson de Jean Ferrat. Les enfants de néoruraux sont logés dans du parpaing. Le poulet surgelé ukrainien sous cellophane semble leur convenir. Comme l’écrit NVM, à propos des paysans vaincus par le capitalisme : « Pourtant, même ces désespérés étaient dotés d’un raffinement que nous ne soupçonnons pas. »

L’écriture de NVM flirte avec la prose poétique. Les descriptions de cette nature que recouvrira la folie du fric, bouleversent. Certaines phrases claquent : « Les hommes pensent le monde, les femmes le portent. » Ou encore : « La vie sans vaches ressemblait à un ragoût figé dans la graisse froide. » La beauté est là, et on ne sait plus la contempler, comme on ne sait plus écouter les messages du vent.

Honoré reste seul avec son chien. Un érable pousse au milieu de sa maison. Les mauvaises herbes envahissent le toit de lauze. Mais il tient bon, respire l’air pur qui agit comme une drogue. Il reste un homme libre, malgré son existence rébarbative, dans un tableau dont on ignore le nom de l’artiste : « Le jour s’évanouit en rosissant. Et le crépuscule déploie des odeurs minérales de muscade et de fleurs séchées. Un air iodé aux relents de pierre chaude. » Sur le domaine de l’Amadou, celui de l’homme seul accompagné de son chien, il y a des sarcophages de granit taillés à l’époque mérovingienne. Ils regardent, impavides, les feux fragiles du monde paysan.

176 pages

Honoré

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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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