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Qui a dit….

« Si nous n’étions pas là, qui lutterait contre les délocalisations, contre la désindustrialisation, la paupérisation généralisée de notre société, la prolétarisation de notre classe moyenne et la disparition programmée de notre agriculture, de notre pêche, et de nos petits commerçants sous les coups de la grande distribution ? (…) Etat-Nation, Ecole, Service public : que d’empêcheurs d’exploiter en rond ! » 

  1. Martine Aubry, à la fin d’une réunion thématique du PS sur le « care »
  2. Jean-Marie Le Pen lors de son traditionnel discours du 1er mai.
  3. Georges Marchais en 1980

Un indice : il s’agit d’une personnalité de gauche et vivante.

L’Europe sur les jantes

Anne-Louis Girodet-Trioson, L'Enlèvement d'Europe
Anne-Louis Girodet-Trioson, L'Enlèvement d'Europe

Il est toujours réjouissant d’entendre, chaque matin, Bernard Guetta pérorer sur France-Inter. Les jours pairs, il chante les louanges de Barack Obama et de sa géniale politique extérieure qui va instaurer cette paix perpétuelle chère au vieux sage de Koenigsberg (aujourd’hui Kaliningrad). Les jours impairs, il entonne son couplet à la gloire d’une Union européenne qui avance dans les crises selon le principe nietzschéen estimant que tout ce qui ne la tue pas la rend plus forte.

Bernard Guetta, de l’europtismisme à l’euroblues

Jeudi 6 mai, alors que la fine équipe de Demorand devisait aimablement avec Jacques Attali, l’excellent Bernard laissa cependant filtrer un léger sentiment d’angoisse sur l’avenir de l’UE et de sa capacité à sortir de la crise actuelle par le haut, c’est-à-dire dotée d’un « gouvernement économique de la zone euro », bel euphémisme désignant une férule germanique sur les pays concernés. Il voulait se rassurer auprès de Jacques le fataliste sur la volonté conjointe de Nicolas Sarkozy et d’Angela Merkel de prendre les choses en main, pour le plus grand bien de la construction européenne, comme le firent jadis François Mitterrand et Helmut Kohl, aidés de leur complice Jacques Delors. La réponse d’Attali aurait pu faire de ce dernier un natif du Calvados tant elle fut prudente et circonspecte… Le lendemain, au vu des incertitudes issues des élections britanniques et du flop de la déclaration commune Merkel-Sarkozy, Bernard Guetta ne pouvait faire autrement que de constater que l’Europe était bel et bien dans l’ornière, et qu’il ne voyait pas à l’horizon de bourrin politique capable de l’en sortir. Cela avait l’air de le peiner considérablement, mais ne l’incitait nullement à s’excuser pour les prophéties hasardeuses formulées par lui quelques jours auparavant…Mais gageons que bientôt reviendront chez lui les bons reflexes europtimismes et obamaniaques, qui sont sa marque de fabrique de barde du mainstream en politique internationale.

La Hongrie entre FMI et nationalisme

Pendant ce temps-là, il survient, sur notre continent quelques événements dont M.Guetta a bien raison de ne pas entretenir ses auditeurs fidèles, vu que cela risquerait de leur casser le moral pour la journée, et de provoquer de surcroît, une dépression grave chez le géopoliticien chroniqueur matinal.

On a, par exemple, bien vite détourné le regard d’une Hongrie où le Jobbik, un parti ouvertement fasciste et antisémite a fait son entrée au parlement, ce qui est déjà regrettable, mais où le grand vainqueur du scrutin, le Fidesz de Viktor Orban ne vaut guère mieux. Ce parti de la droite cléricale et populiste a en effet obtenu les deux tiers des sièges au parlement, ce qui lui permet de modifier à son gré la constitution magyare. Comme ce gouvernement doit gérer une situation économique désastreuse – le pays, en faillite, est passé sous la tutelle du FMI et de l’UE en 2008 – il peut être tenté de faire vibrer la corde nationaliste. Or, celle-ci est fort sensible dans un pays qui s’estime, depuis un siècle, victime de l’Histoire, en ayant dû, après la première guerre mondiale abandonner à des pays voisins, Roumanie, Slovaquie et Serbie des régions peuplées en majorité de magyars. Pour entrer dans l’UE après la chute du communisme, Budapest avait mis une sourdine à ses revendications concernant le statut de ces minorités, mais cette question refait maintenant surface, causant notamment des frictions avec la Slovaquie où les Hongrois, qui constituent 10% de la population, subissent de multiples vexations. On prête à Viktor Orban le projet d’accorder automatiquement la nationalité hongroise et le droit de vote aux magyars de l’extérieur, une idée qui devrait être modérément appréciée à Bratislava, Bucarest et Belgrade. Les talents de négociateur de M. Herman Van Rompuy, l’ectoplasmique président du Conseil européen, vont pouvoir s’employer à plein, sous les encouragements de Bernard Guetta.

Belgique : la fin est proche

Cela nous amène à la Belgique, où les dernières péripéties de l’affrontement entre Flamands et Francophones[1. On emploiera ici la majuscule pour désigner l’ensemble des Belges wallons et Bruxellois pratiquant notre langue, mais constituant des entités politiques et culturelles distinctes.] ont encore provoqué la chute du gouvernement et la convocation de nouvelles élections. Celles-ci devraient voir les mouvements autonomistes et indépendantistes flamands monter et puissance et les partis dits « traditionnels » de Flandre faire assaut de surenchères nationalistes pour ne pas perdre trop d’électeurs. Ironie de l’Histoire, c’est l’Open VLD, le parti flamand le moins porté, jusque-là à faire monter la tension communautaire, qui a provoqué la crise en prétextant le retard pris dans les négociations pour la division de l’arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Hal-Vilvorde, dit BHV[2. La division de BHV est une revendication majeure des Flamands, rejetée par des Francophones, car elle ôterait aux habitants parlant le français et résidant dans la périphérie flamande de Bruxelles la possibilité de voter pour des partis francophones.]. C’est le parti de l’ancien Premier ministre Guy Verhofstadt, aujourd’hui président du groupe libéral du parlement européen, qui s’était récemment mis en colère contre la France de Sarkozy à propos du défunt débat sur l’identité nationale…En bonne logique, il devrait quitter un parti qui se laisse aller à une dérive identitaire et nationaliste de cette ampleur, mais en Belgique, on peut très bien vivre sans logique, ce qui n’a pas que des inconvénients…

Ceux qui connaissent un peu la question, pour avoir vécu et travaillé au pays de Magritte et d’Eddy Merckx, sont aujourd’hui persuadés que l’aspiration nationale flamande est irrépressible, et que le jour approche où la coquille belge aura été vidée de tout contenu, laissant les deux communautés linguistiques à leur destin séparé, et le roi tout nu en son palais de Laeken.

Mais les avis divergent sur l’avenir des Francophones de Wallonie et de Bruxelles. Certains observateurs, comme l’excellent José-Alain Fralon[3. José-Alain Fralon, ancien correspondant du Monde en Belgique est l’auteur de La Belgique est morte, vive la Belgique ! (Fayard)], croient à la possibilité du maintien d’une « Belgique résiduelle » un royaume croupion rassemblant Wallons et Bruxellois, avec un statut spécial, voire international, pour la capitale de l’Union européenne.

D’autres, comme votre serviteur, ne se laissent pas abuser par les réticences de la classe dirigeante francophone à envisager la seule issue possible à l’éclatement du pays : l’intégration de la Wallonie et peut-être de Bruxelles à une République française seule à même de nettoyer les écuries d’Augias d’une région minée par la corruption, le clientélisme politique et la gabegie financière et administrative. Il ne faudrait pas six mois, en effet pour que cette « petite Belgique » se retrouve dans la situation grecque. On devrait, à Paris, cesser de croire aux balivernes des prébendiers d’outre-Quiévrain, et lancer quelques signaux montrant que l’on n’est pas totalement indifférent à l’évolution de la situation. Les réactions populaires pourraient être surprenantes…

Grèce : « On ne repousse pas Platon », mais les droits d’auteur sont chers

Quant à la Grèce, justement, la médecine de cheval qui vient de lui être administrée par l’UE et le FMI aura, pour la plupart des observateurs, comme premier effet de lui ôter les moyens de doper sa croissance pour alléger la charge de sa dette. L’exigence allemande de voir les Grecs adopter désormais le comportement économique et politique des Finlandais peut apparaître sévère mais juste, au vu des escroqueries répétées d’Athènes en matière statistique. Mais la vie internationale ne se règle pas comme le droit commercial, et il est des pesanteurs anthropologiques et culturelles dont il vaut mieux tenir compte, sauf à sacrifier le pragmatisme à l’idéologie. « On ne repousse pas Platon ! », avait lancé, naguère, Valéry Giscard d’Estaing aux critiques de l’entrée de la Grèce dans l’UE en raison de son tropisme plus oriental et balkanique qu’européen dans la version rhénane des pères fondateurs de l’Union. Peut-être, mais il ne faut pas alors s’étonner du coût élevé des droits d’auteur exigés par les héritiers corrompus des inventeurs de la démocratie…

Le mythique et baroque couple franco-allemand

Le salut, nous dit-on, viendra d’une résurrection de ce fameux couple franco-allemand qui a fait tant de merveilles par le passé. Sauf que les dirigeants actuels de ces deux pays traînent des boulets dont leurs prédécesseurs avaient été préservés : un certain référendum français de juin 2005 d’un côté et de l’autre une opinion publique allemande massivement et violemment eurosceptique et une décision de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe décrétant, l’an passé, l’inexistence d’un peuple européen. Ce couple mythique et baroque formé par Sarkozy et Merkel est donc dans la peu envieuse situation de choisir entre le suicide politique en se jetant de conserve dans le Fuji-Yama de l’intégration européenne, ou de survivre chacun de son côté en défendant bec et ongles son bout de gras. La déclaration commune de Nicolas et d’Angela publiée le 6 mai, mi-chèvre, mi-chou, n’a bien évidemment convaincu personne et surtout pas les marchés financiers qui, pour n’avoir pas d’âme, ne sont pas totalement dépourvus de jugeote. Si le tableau vous semble trop sombre, branchez-vous sur France-Inter, la station où le soleil brille quand il pleut.

L’origine du nom

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Lucian Freud, Grand Intérieur, Notting Hill, 1998, huile sur toile.
Lucian Freud, Grand Intérieur, Notting Hill, 1998, huile sur toile.

Après plus de vingt ans d’absence en France, le Centre Pompidou répare un outrage. Et malgré une attente considérable pour y accéder, Paris se pâme devant l’exposition « Lucian Freud, l’atelier ».

Pourquoi ? Pour ces nus agonisants aux chairs flasques et aux sexes hypertrophiés ? Pour cette réhabilitation du laid, du difforme, du monstrueux ? Pour ces femmes obèses, victimes du diktat de la mode actuelle, pour ces corps intolérables au canon esthétique dominant ?

La vérité est ailleurs. Celui que l’on vient voir, c’est l’Autre, le seul, l’unique : Sigmund Freud, ce grand-père jamais cité par le peintre, mais toujours présent.

Et nous voilà avec deux Freud : grand-père et petit-fils. Sigmund, dont l’œuvre entre dans le domaine public cette année, figure tutélaire aujourd’hui assassinée par un Michel Onfray ; et son petit-fils, Lucian, l’artiste vivant le plus cher du monde et qui a pour particularité de se cacher et de garder le silence sur sa filiation, laquelle est évoquée d’entrée de jeu dans l’exposition. Les deux noms, Sigmund et Lucian, sont ainsi coagulés.

[access capability= »lire_inedits »]« Le nom sert toujours à boucher quelque chose »

Lacan nous dit que « le nom sert toujours à boucher quelque chose ». Chez les Freud, on ne bouche pas, on analyse. Si Sigmund Freud signait ses œuvres, Lucian ne s’autorise pas à signer ses toiles. Porter ce patronyme illustre et hautement « chargé » serait pour le peintre une pure donnée biographique, sans conséquence. Rien n’est moins vrai, car le public parisien vient voir un paradigme nommé « Freud ».

On veut comprendre ce que cela signifie de porter ce nom-symbole et à quoi ressemble ce petit-fils, ce « produit dérivé » du Moïse des temps modernes. On veut savoir si cette peinture est freudienne. On veut comprendre si elle porte la marque de la psychose découverte par le grand-père. On veut comprendre si cet exhibitionnisme charnel cache un mal-être, pour ne pas dire une haine de soi. A-t-il reçu, de par sa filiation, l’esprit de la psychanalyse en héritage ? On veut comprendre cette proximité fantasmée entre Lucian Freud et son grand-père : tel est le ressort caché de cette exposition. Tel grandiose ancêtre, tel petit-fils ! Tel petit fils psychotique, tel grand-père !

De tableau en tableau, Lucian Freud règle ses comptes avec son envahissant aïeul. Tous reflètent la même litanie sur la chair triste et fade privée de désir et d’amour. Obsédé, comme son ami Bacon, par la représentation du corps et du nu, il veut que « la peinture soit chair ». Il ne connaît aucun tabou, il ne veut rien refouler.

Voici le génital, offert aux spectateurs, toujours et encore, malgré ou à cause de l’interdit brandi par son auguste grand-père.

Tous ces portraits sans regard, affalés dans des sofas, allongés sur des lits, ne rappellent-ils pas la pratique du divan des séances d’analyse ? Lucian n’est-il pas lui-même analyste de modèles-patients à qui il ne donnerait jamais la parole ?

Comment renoncer à dessiner des parallèles entre l’« atelier » et le « cabinet », mondes clos, espaces où tout est observé ? Le spectateur pénètre, comme à travers un miroir, dans l’atelier du peintre, le lieu de ses psychodrames, le « lieu du crime ».

La psychanalyse mise à nue par Lucian Freud

C’est, en réalité, la psychanalyse qui est proprement regardée par des milliers de spectateurs-voyeurs et qui est mise à nue dans cette exposition.

Mais le plus intéressant reste, sûrement, la peinture de sa mère, qu’il entreprit durant neuf ans, jusqu’à la mort de cette dernière pour, dit-il, la sauver : assise sur un fauteuil, allongée à demi nue dans un lit surplombé d’un miroir dans lequel se reflète l’artiste en enfant. C’est, peut-être, la seule fois où le peintre retrouve son ancêtre.

Il est vrai que la mère de Lucian Freud s’appelait Lucie. Porter le prénom de sa mère, oui. Signer du nom de Freud, non. Tel est l’implacable destin de l’artiste.

L’exposition « Lucian Freud. L’Atelier » est présentée du 10 mars au 19 juillet 2010, au Centre Pompidou, Paris. Plus d’informations sur www.centrepompidou.fr

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Libéral sous caution

« On est loin d’un plan de rigueur », a déclaré François Fillon en commentant le gel des dépenses de l’Etat pour les trois ans à venir, annoncé en catastrophe et la trouille au ventre devant la révolte grecque qui fait plonger les marchés. « Ce n’est pas un plan de rigueur, c’est une politique responsable dans une situation difficile », a renchéri Christine Lagarde, la plus belle tête de litote du gouvernement. Elle a quand même reconnu que tout cela s’est fait sous la pression des agences de notation de la dette française qui risquait de perdre son joli « triple A ». De son côté, Jean-Claude « magic » Trichet en est sûr et certain : « Un défaut de paiement de la Grèce est, à mes yeux, hors de question, c’est aussi simple que cela. » C’est tout de même assez étonnant, ce déni de réel chez des libéraux qui sont pourtant des pragmatiques détestant tout autisme idéologique. À se demander s’il ne faudrait pas mettre tout ce petit monde aux arrêts. De rigueur.

Une course de champion

Arnaud Le Guern est Breton. En soi, ce n’est pas grave même si cela déjà doit mettre la puce à l’oreille : le Breton est celte, irrationnel et la même pulsion mystique le pousse à adorer les fées, les korrigans et Saint-Anne-du-Palud. On ne sait jamais avec eux, un accès de violence lyrique est vite arrivé et ça ferait mauvais effet dans une France où tout le monde, même les romanciers, semble avoir peur de hausser le ton.

Arnaud Le Guern mouille depuis quelques années déjà dans les parages de la Flore, boit du champagne avec des jeunes filles et continue, le naïf, à leur parler littérature alors qu’elles ne pensent qu’à l’édition. Breton et germanopratin. Le dossier s’alourdit. On l’aurait vu en compagnie de la bande de Cancer, une éphémère revue littéraire, hargneuse, intolérante, talentueuse et provocatrice. Il les a quittés assez vite. Il n’aime pas les bandes mimétiques qui rejouent mal le surréalisme en mettant des bouts de fascisme et de porno crade dedans. On l’a vu aussi co-signer récemment, avec Thierry Séchan, le dernier volume de Nos Amis les chanteurs, un guide aux allures d’exécutions capitales pour se faire plein d’amis dans le chobizeness, comme disait Jean Yanne, et en particulier chez les idoles anémiées genre mous du slam ou filles nées en 73.

Arnaud Le Guern, anarque finistérien, se reconnaît pourtant une divinité tutélaire. Une seule. Jean-Edern Hallier. Vous voyez, son compte est bon. Et on a des pièces à transmettre au procureur. À vingt-cinq ans, en 1991, alors qu’il aurait pu faire une école de commerce ou, si vraiment il voulait gribouiller, écrire un récit de son enfance cernée par des prêtres pédophiles (il est breton après tout), le voilà qui balance comme une gifle salée et insolente une Stèle pour Jean Edern. Les jeunes écrivains ont tous besoin d’intercesseurs, mais reconnaissons que choisir un mort récent, dont la vie et l’œuvre ne furent qu’un long scandale, il fallait une certaine dose d’inconscience et un vrai mépris pour un plan de carrière balisé dans la République des Lettres. Hallier fut sans doute la dernière figure littéraire du monde d’avant, se servant d’un journal, L’Idiot International, pour faire feu contre l’époque tout entière y compris le pouvoir lui-même qui ne vous embastille plus mais vous ruine à coups de procès : c’est évidemment ce qui a plu à Le Guern. Il est né en 1976, mais il préfère les bibliothèques municipales où l’on photocopie des chroniques de Bernard Frank et des romans épuisés de Jean Freustié à Facebook où des gens de son âge répondent à des quizz genre « Quel bonbon Haribo êtes-vous ? »

Nous avons préféré vous mettre en garde sur l’individu avant de vous parler de son premier roman, Du soufre au cœur. Comme ça, vous ne pourrez pas dire que vous n’étiez pas prévenus.

Le Guern emprunte un titre qui fait écho à Louis Malle et indique au passage que le bonheur est aussi une salle obscure où passeraient en boucle des Godard première période ou des Chabrol dialogués par Gégauff. Dans Du Soufre au cœur, il sera question d’un jeune homme en cure de désintoxication au Val de Grâce. Trop de bulles, trop de tremblements matinaux. Il ne se cherche pas d’excuse, refuse le repentir. Il se fait le documentariste amusé ou furieux d’une déchéance somme toute somptueuse puisqu’elle est habitée par le style. Le style, c’est la grande affaire de Le Guern. Il a bien raison : quand on en aura fini avec toutes les idées, il nous restera le style. Il nous restera d’avoir fait jouir la langue française dans des positions que la morale réprouve. Cela seul nous sera compté.

Le Guern l’a compris et ça donne des autoportraits de ce genre : « Qui je suis ? Un grand rien percuté par la berline saoule de mes émotions. Aristocrate échoué à l’asile, oiseau fou mazouté, vieux gamin français passé trop vite des jupes de sa mère aux jupes des filles, jouisseur au regard froi, plaisantin du plaisir, dandy de foire, picoleur assermenté, enfant du siècle passé à tabac, socialo suicidé, idiot inutile, coco fascistoïde, prof de merde, écrivain de basse-fosse, pouilleux sans dieux, ni maîtres – sauf les miens ! –, franc tireur jamais partisan, derviche blasphémateur, Zorro au cœur qui pleure, fada de fado, de la peau et des frissons. »

Vous comprenez ? Oui ? Vous voulez le relire pour le plaisir, pour vérifier que ce qui coule tout seul est admirablement travaillé ? Allez-y, c’est fait pour ça.

D’autant plus que tout le roman de Le Guern est de cette eau-de-vie-là. On se dit qu’il ne va pas tenir le rythme, qu’il ne va pas pouvoir, en gardant ce tempo là, raconter comment on perd un amour, comment on pourrait en retrouver un autre, comment il est impossible de ne pas avoir envie de boire le verre en trop quand Iseult se met à vouloir passer des concours administratifs ou que Shéhérazade par haine de soi suce des anciens d’Afghanistan dans la salle des internes.

Eh bien si, on peut. Ce roman en est la preuve. C’est pour cela qu’il faut lire Le Guern, grand admirateur de la foulée de Katrin Krabbe et des envolées de Marco Pantani, ce martyr.

Du Soufre au cœur, c’est un sprint immobile. Une retrouvaille avec le souffle. Une course de champion.

Du soufre au coeur

Prix: 19,90 €

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Thierry Jonquet, pour mémoire

Thierry Jonquet
Thierry Jonquet.

Thierry Jonquet est mort à 55 ans, au mois d’août 2009. C’était une des voix les plus originales et les plus indépendantes du roman noir français. Dans un milieu où l’antifascisme est devenu une posture moutonnière pour cacher l’absence de talent et profiter de quelques rentes de situation dans les festivals, il avait fait entendre sa différence sur des questions comme l’insécurité ou la montée de l’antisémitisme dans les banlieues. Cela avait valu à Thierry Jonquet les foudres du procureur Daeninckx et de quelques-uns de ses sycophantes. Venu de l’extrême gauche trotskyste, éducateur puis ergothérapeute avant de se consacrer pleinement à la littérature, Jonquet n’avait pourtant pas viré particulièrement à droite, se contentant de rendre compte, dans Jours Tranquilles à Belleville, de la dégradation d’un quartier à cause de la toxicomanie à ciel ouvert et, dans Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, des angoisses d’une professeur obligé de cacher ses origines juives devant certains adolescents plus ou moins manipulés par des islamistes à front de taureau.

[access capability= »lire_inedits »]Folio Policier a eu la bonne idée de reprendre en un seul et épais volume quatre titres parus initialement en Série Noire. Ils correspondent à deux périodes distinctes de l’œuvre de Jonquet. Mygale et La Bête et la belle sont des romans noirs rapides, cruels, coupants comme une lame fraîchement aiguisée. Typiques d’une « french touch » des années 1980, ils décrivent, à travers des névroses individuelles, l’état d’une société tout entière. Si La Bête et la belle est une réécriture ironique et achélémienne du conte de Mme Leprince de Beaumont, Mygale, qui eut l’honneur de porter le numéro 2000 de la célèbre collection de Marcel Duhamel, est l’un des récits de vengeance froide et médicale les plus étonnamment pervers et efficaces qu’il nous ait été donné de lire et que beaucoup tiennent pour un chef-d’œuvre littéraire qui transcende le genre.

Documentaire réaliste et peintre de l’intime

Les Orpailleurs et Moloch, les deux autres titres présents dans ce volume, datent des années 1990, époque où Jonquet décide de renouer avec une autre tradition du genre, celle de la saga unanimiste, mêlant sur plusieurs centaines de pages tous les acteurs d’une société, policiers, magistrats, avocats, médecins, que l’on suit sur de longues périodes. Cela avait donné, par le passé, des œuvres essentielles comme celle d’Ed McBain et ses romans sur le 87e commissariat ou celles des Suédois Sojwall et Whalöö sur un groupe de policiers dans le Stockholm des années 1960-1970. Chez Jonquet, comme chez eux, on retrouve la minutie dans la description des procédures et le réalisme documentaire des situations qui n’empêchent pourtant pas de suivre les destins individuels dans leur intimité. Cette façon de faire a donné à ces deux titres de Jonquet une dimension de « roman total » : c’est à eux, en priorité, qu’il faudra se référer quand on voudra savoir à quoi ressemblait la France de la dernière décennie du siècle dernier entre corruption, meurtres d’enfants, tueurs en série, tensions sociales et « passé qui ne passe pas » et vient affleurer mortellement dans le présent.

Romans noirs

Prix: 13,90 €

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Blaise Pascal fucks La Rochefoucauld

Blaise Pascal.

« Flocons tombés du ciel noir de la mélancolie » : Dominique Noguez définit avec justesse les plaisants aphorismes jaillis de sa Soudaine mélancolie.

Avec une drôlerie et un laconisme vivifiants, il note par exemple : « Soyez un écrivain mineur, cela vous rajeunira. » « Si la mort était une solution, on ne le saurait même pas. » La mort, l’amour, le plaisir et le désir sont les thèmes de prédilection de ce recueil. « Le drame humain, dont témoignent tous les rituels des religions, tous les arts et toute la littérature, c’est la mort. Non seulement la mort terminale, qui fait que la vie s’arrête – mais cette mort frappant dans la vie même qu’est l’amour déçu, l’empêchement de trouver le bonheur avec un être. » « L’amour, ce sont souvent les rapports de l’autre en nous avec quelqu’un qui nous prend pour un autre. »

Feu sur l’époque !
L’auteur de Houellebecq, en fait décoche également quelques flèches réjouissantes à l’époque. « La disparition des réflexes liés à l’ancienne organisation sociale – où l’individu, via la famille reine, était fortement encadré par le groupe – oblige à recourir aux prothèses du juridique. Sur les ruines de mœurs, la loi dresse ses abris de carton. »

Hédoniste paradoxal, Dominique Noguez prend même la liberté de se rire du corps. « Le corps ! Le corps ! Voilà trente ans qu’on nous serine qu’il est le grand oublié de la philosophie occidentale ! Tout le monde le réhabilite, l’institue en mesure de toute chose. Cela commence à bien faire ! Rentrez-moi ce corps débordant et indiscret ! L’âme, s’il vous plaît ! L’âme seule ! » Je profite de l’occasion pour transmettre au liquidateur liquide Onfray, auteur d’un fameux brûlot brûlé, cette petite salutation de Jacques Lacan : « L’hédonisme ne peut à la lumière de l’expérience analytique que rentrer dans ce qu’il est, à savoir un mythe philosophique. »

Le scepticisme est une mystique
Dominique Noguez, héritier des moralistes français du XVIIe, contempteur de toutes les religions, me semble pourtant commettre une erreur en refusant de concevoir son scepticisme élégant comme une mystique comme les autres. La mystique sceptique comporte son obscurité, son inquiétude propre, sa ferveur, sa grandeur, ses dogmes et ses illusions – et, comme toute autre aussi, la foule de ses faux dévots, qui ne doutent que pour les yeux du monde.

Mais le cœur de l’auteur des Trois Rimbaud, s’affranchissant de l’empire de La Rochefoucaud – prince des Naïfs – penche aussi souvent vers le réalisme supérieur d’un Pascal, qui, connaissant la misère de l’homme, n’en oublie pas pour autant la grandeur, tout aussi stupéfiante, toute aussi réelle et scandaleuse : « Tous ces points de vue exagérés que nous avons sur l’homme, parfois simultanément ! Allons, il n’est pas si méprisable en groupe, ni si irréprochable seul ; pas si innocent enfant, ni si coupable adulte ; pas si dominé femme, ni si brute homme ; pas si grossier banlieusard, ni si raffiné parisien ; pas si haïssable bourgeois, ni si victime sans-papier ; pas si barbare Occidental, ni si exemplaire homme du Tiers Monde. Il faut se faire une raison : il est comme la langue d’Ésope, il est tout ce qu’on voudra, tour à tour le plus admirable et le plus répugnant des êtres. »

Soudaine Mélancolie

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La fessée a bon dos

Le Conseil de l’Europe lance une campagne[1. Déjà soutenue par des personnalités rompues à l’art d’éduquer les enfants et les masses, ou plutôt les masses comme des enfants (ou l’inverse) : une comédienne jadis sensuelle (Claudia Cardinale), un prince espagnol, une reine scandinave et un ancien président du Soviet suprême qui sut si bien tenir son pays qu’il changea de régime, à l’insu de son plein gré. Autant de garants de l’intelligence du réel, de l’âme humaine et de la manière dont on devient homme (ou humain…).] pour faire interdire la fessée dans les pays qui ne l’interdisent pas encore. Sur les quarante-sept pays que compte cette institution, dix-huit pays l’ont déjà interdite, c’est-à-dire criminalisée.

Vouloir interdire la fessée paraît d’une timidité affligeante. Ce qu’il faut interdire, c’est la punition, quelle qu’en fût la forme : il faut interdire les coins, arrondir les angles, supprimer les mots désagréables qui servent à humilier les enfants – car il y a des fessées psychologiques, n’en doutons pas, qui sont à l’éducation ce que le harcèlement moral est au monde du travail – et les plongent dans une honte traumatisante, interdire l’usage de l’encre rouge dans la correction des copies (je crois que c’est déjà fait), car c’est la couleur du sang et de la violence, interdire les commentaires vexants et décourageants du type « peut mieux faire » (je crois que ce fut fait aussi, du temps où Ségolène Royal officiait au ministère de l’enseignement secondaire), il faut interdire les classements, les notes, les évaluations qui sont autant de punitions pour ceux qui n’arrivent pas, qui ne travaillent pas, qui ne veulent pas avoir à passer par les fourches caudines du jugement des adultes alors qu’ils ne sont que des enfants.

En finir avec l’éducation
À bien y réfléchir, la punition elle-même n’est encore qu’un symptôme, un moyen, dont la fessée représente la forme physique la plus courante – la forme paradigmatique d’une certaine manière, car elle vaut pour la petite tape sur la main, la gifle, le martinet, etc. Ce qui choque et choquera toujours davantage, dans le devenir infantile de nos sociétés, dans le devenir muet de ces sociétés d’enfants sans discours qui bavassent interminablement pour ne rien dire, c’est l’idée même d’éducation, de limite et d’élévation, c’est-à-dire l’idée qu’une différence entre enfance et âge adulte existant, il faut faire accéder les uns à l’âge adulte et qu’ils n’y peuvent accéder que si les autres les y élèvent en les instruisant, en leur assignant des exigences de formes sans cesse plus hautes, lesquelles exigences consistent pour une grande part dans l’acceptation de limites à l’action et à la parole, autant qu’aux désirs des enfants.

Tout doit désormais être mis au même niveau : l’idée d’âge adulte d’où tomberait la norme sur la tête d’enfants est devenue elle-même insupportable. Les enfants, désormais pierres de touche et clefs de voûte de notre société hypermoderne, n’ont nul besoin qu’on leur dise quoi que ce fût : ils savent mieux ce qu’il en est de ce monde d’appareils divers dont ils expliquent, souvent sans patience, le fonctionnement à leurs parents idiots – et conscients de l’être, autant qu’admiratifs de l’ingenium de leur progéniture.

Newsweek soutenait, il y a peu, qu’il convenait de fermer les écoles et de mettre les enfants devant internet où ils sauraient bien s’instruire tout seuls du monde hypermoderne tel qu’il va, où ils sauraient bien apprendre l’avenir, le passé étant de toute manière devenu caduc, lourd, inutile et incertain, ne valant plus guère une heure de peine, et certainement pas une heure d’attention.

Mon père, cet oppresseur au visage si dur
La figure paternelle (qui était souvent assumée par des femmes), son autorité, sa punition, sa fessée sont insupportables : ils sont le symbole de l’oppression séculaire sur le reste de la société, à savoir les femmes et les enfants. Or, il est devenu scandinaviser[1. Les premiers pays à avoir criminalisé la fessée sont en effet la Suède et ses voisins. Le système scolaire danois ignore et interdit les notes jusqu’à quinze ans, les travaux étant de toute manière réalisés en groupe. La Finlande dont on vante tant le système scolaire est aussi ce pays d’Europe où les seuls massacres à l’arme à feu furent accomplis dans l’enceinte d’un lycée, à la mode américaine – il est étrange qu’on s’interroge si peu des raisons de tels actes dans un système présenté comme le meilleur d’Europe, sinon du monde.] le monde tout entier, en commençant par le reste de l’Europe, et de lui donner sa seule et unique forme moderne et morale : « femmes et enfants seulement », non pas d’abord comme dans les naufrages, mais seuls.

On laisse désormais les hommes à fond de cale, tandis que sombre, chaque jour davantage l’imposant et monumental paquebot de la civilisation européenne : sur de légères chaloupes, les enfants, les femmes, les quelques hommes devenus enfants et femmes, voguent librement en toutes directions à condition de s’éloigner du vieux paquebot encore un peu visible de l’ancien monde, celui où existaient plusieurs étages, où on pouvait désirer monter du bas vers le haut, grandir, s’instruire, se cultiver, progresser personnellement…

Désormais, la progression, sur la chaloupe légère du progrès inexorable, n’a plus lieu qu’à l’horizontal, sur les flots infinis de l’insignifiance et de l’ignorance, et en groupes. On ne s’élève plus seul – quel égoïsme – non plus qu’on s’élève tout court d’ailleurs. On pratique le « vivre-ensemble », le « surfer-ensemble », en ramant dans l’insensé, heureux de trouver du nouveau à chaque nouvel vague qui vient, oubliant ce qui vient de passer, la mémoire n’étant plus tournée que vers l’avenir que nous désirons si fort, sans limite.

Les parents sont devenus une incongruïté qu’il faudra bien se résoudre à supprimer, comme on l’a déjà plus ou moins fait des professeurs – désormais salutairement « animateurs du groupe-classe ». On en fera sans doute des « animateurs du groupe-famille ».

Tous des enfants !
Nous sommes tous maintenant des enfants et nous refusons la violence, la limite, l’oppression et la réalité. Un autre monde est en effet possible. Un autre réel est possible. Une autre enfance est possible. Un autre possible est possible. Ensemble, tout devient possible et rien n’est plus réel. Nous sommes tous animés d’un désir d’avenir – qui sans ce désir risquerait de n’advenir jamais – et d’une haine bien légitime du passé.

Le parent n’est-il pas, au moins étymologiquement, un résidu de « père » dans notre langue et dans nos mœurs ? La punition ne sert à rien. Les prisons le montrent bien, qui ne résolvent pas le problème qu’elles sont censées régler.

Ce qu’il faut, c’est de la mère, non, il faut de la maman, de l’amour, toujours plus d’amour. C’est important l’amour ; c’est important d’apprendre le vivre-ensemble. Ensemble, plus de différence. Nous sommes tous dans la même chaloupe où nous n’avons pas choisis nos compagnons de naufrage, mais nous sommes forts de notre diversité qui fait de notre chaloupe une chaloupe métissée sans différence réelle, mais où on respecte toutes les différences apparentes et possibles.

Dans le monde d’après – dont la France d’après fait évidemment partie – il n’y aura bientôt plus qu’une immense mer d’indifférence parcourue en tous sens par ces chaloupes du progrès, barrées par les consciences du temps, femmes ou souteneurs de la cause des femmes, ou plutôt mamans aimantes du genre humain, régnant par le bisou sur les grappes d’enfants-rois de 7 à 77 ans.

Et ces mamans, et leur chapelet d’enfants jeunes et vieux, ne comprendront pas d’où vient cette violence que leurs enfants persistent à nourrir et dont ils s’obstinent à pratiquer les plus ignobles formes.

Parce qu’en réponse à une transgression infantile, bêtise ou insolence, n’aura jamais été donnée cette petite fessée ou cette petite tape sur la main[2. Rappelons qu’une loi interdit déjà la maltraitance physique qui commence au-delà de la fessée. Aucune loi n’est envisagée contre la maltraitance linguistique (ne pas vraiment enseigner à parler, ou si peu et si mal, ne pas vraiment apprendre à lire et à écrire), contre la maltraitance culturelle (ne rien enseigner de l’histoire et des formes de l’humanité passée et présente), contre la maltraitance morale (inculquer à l’enfant l’art de l’excuse anticipant et justifiant tout échec, et lui donner des droits sur la douleur passée de ses aïeux), contre la maltraitance politique (ne pas instruire l’enfant de ses droits et devoirs réels), la maltraitance humaine, tout simplement, enfin, qui consiste à le réduire à un simple consommateur, à une cible d’annonceurs, à une cible des sondeurs… Toutes maltraitances qui, aggravées par la précarité économique légale, conduisent assurément à la plus coruscante barbarie.], dont la douleur est oubliée l’instant d’après, mais dont l’effet psychologique et narcissique dure et permet de prendre conscience d’une limite, parce qu’elle n’aura donc jamais été donnée, alors que les occasions l’exigeant se multiplièrent, parce que toute limite aura en conséquence été effacée, parce que l’éducation aura été finalement dissoute, la fonction d’adulte et de parent supprimée, on se rendra compte, sans doute trop tard, que ces quelques chaloupes de naufragés, où nous voyons toujours des victimes, sont aussi et souvent, l’embarcation de terribles pirates qui sont prêts à tout pour prendre le contrôle de tout ce qui leur fait envie, l’esquif pas si frêle de barbares que toute construction solide rend méchant au point qu’ils se mettent en peine de l’abattre, ne supportant que l’instable, le temporaire, le transitoire et l’infantile. Comme Billy Budd, pire même que Billy Budd qui cognait parce qu’ils ne parvenaient pas à articuler les mots, nos enfants universels et illimités seront eux aussi d’odieux marins toujours ivres de pouvoir, de boisson, de plaisir et soucieux de n’obéir qu’à leur capitaine : celui d’entre eux qui sera parvenu à faire croire à tous qu’il est le plus fort et le plus fou[3. Cette prédiction fut déjà formulée voilà quelques années par Christian Combaz dans l’excellent opuscule intitulée Enfants sans foi ni loi (Editions du Rocher, Paris, 2002) dont le point de départ fut la lecture d’une thèse de doctorat soutenue en 1997 par Mme Georgette Mouton intitulée : Jeunesse et Genèse du nazisme. La thèse qu’en retient Christian Combaz est la suivante : « La jeunesse invente, par la violence, l’autorité qu’elle n’a jamais subie.].

Causeur en finale !

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La Coupe du monde débute le 11 juin et déjà, de Pivot à Finkielkraut, on broie du noir pour les Bleus. Y a de quoi ! Aux manettes : Domenech, le sélectionneur qui écoute les astres, se déclare « amoureux » les soirs de défaite et « confiant » ceux d’élimination. Les meneurs qu’il a désignés dans l’équipe ? Thierry Henry, risée planétaire pour sa main face à l’Irlande, est scotché au banc des remplaçants dans son club. Eric Abidal, lui, ne figure même plus sur les feuilles de match du Barça – ce qui vaut peut-être mieux pour ce défenseur calamiteux, surnommé « penalty-expulsion ». Reste Franck Ribéry, dont on ne sait toujours pas s’il sera ou non mis en examen dans une affaire assez scabreuse de mineure, mais qui a d’ores et déjà été exclu de la finale de la Champions’ League pour son comportement violent. Aux supporteurs tricolores qui redoutent donc « la campagne française la plus catastrophique depuis 2000 ans », un conseil : cet été, oubliez la télé ! Le beau jeu et les plus beaux contre-pieds seront sur Causeur.

Elections anglaises : no future !

On savait que les scores seraient serrés, on savait que le hung Parliament, le Parlement suspendu minoritaire, pendait au nez des Britanniques. Les sondages et les observateurs le sentaient venir. Mais personne n’avait osé imaginer la cacophonie et le blues électoral qui régnaient à Londres vendredi matin après une longue, très longue nuit. Les premiers résultats ne sont jamais révélés avant 23 heures et enclenchent un interminable compte-gouttes pour identifier les 650 députés. De quoi faire périr d’ennui l’observateur le plus enthousiaste qui remercie à genoux le ciel de n’avoir à supporter qu’un seul tour de ce pensum. Centralisés dans d’immenses gymnases ou hangars à zeppelin, les bulletins arrivent de tout le Royaume pour être flegmatiquement comptés et recomptés. De quoi laisser rêveur le Français habitué à tout savoir dès 20 heures avant d’assister blasé aux habituelles empoignades où tout le monde a gagné. Ici on ne s’empoigne pas, mais on ne sait toujours pas qui est élu et qui ne l’est pas douze heures après le scrutin.

Comme prévu les tories l’ont bien emporté (36% des voix) mais n’ont pas atteint la majorité. Même avec l’appui traditionnel de leurs amis du parti unioniste irlandais, ceux qui défilent tous les ans dans les quartiers catholiques au son des fifres et des tambours pour commémorer joyeusement et sans aucune provocation la conquête de l’Irlande et sa soumission à la Couronne.

Alliance lib-lab : qui perd gagne ?
Comme prévu, Brown a perdu (29%), mais il devance néanmoins Nick Clegg et ses Lib-dems, ce qui est presque une petite victoire en soi. Si les grandes manœuvres qui ont déjà commencé dès cette nuit des longs couteaux aboutissent, une coalition très bigarrée lib-lab-nationalistes gallois et écossais peut coiffer les tories sur le fil et obtenir d’un ou deux sièges cette fameuse majorité absolue de 326 qui est le gage de la stabilité politique du Royaume et de la stabilité tout court. Bien qu’arrivé second, rien ni personne ne peut l’obliger constitutionnellement à démissionner s’il a trouvé des appuis.

L’équation est donc simple mais diaboliquement perverse. Le très pâle vainqueur, celui à qui on promettait la victoire par KO il y a six mois, va-t-il être privé de son modeste mais incontestable succès ? L’inusable vaincu, le survivant du bigotsgate, va-t-il finalement gagner alors que le pays l’a désavoué mais pas trop ? Chacun a aussitôt claironné devant les caméras avoir remporté l’élection par défaut, chacun se dit prêt à mener le pays vers la prospérité et les lendemains qui chantent. On imagine déjà une sorte de course en sac dans les jardins de Buckingham pour les départager et la reine au chrono… Ou Cameron tentant de forcer la porte du 10 Downing Street pendant que Brown s’arc-boute pour lui interdire d’entrer.

Nick Clegg : retour au réel
Comme prévu, Nick Clegg sera bien le kingmaker annoncé, mais le FPTP a ramené le sémillant Lib-dem sur terre. 23 % des voix, mais seulement 51 sièges pour le moment, moins que dans la chambre précédente, un comble. Sacré nouvelle star de la vie politique britannique par la grâce télévisuelle de débats habilement menés, il paie le scrutin uninominal à un tour qui lamine à chaque fois son parti. Tous les ténors du Labour, d’Alan Johnson, le Home secretary (ministre de l’Intérieur) à Lord Mandelson (commissaire européen au commerce) ont entamé devant lui une gracieuse parade nuptiale destinée à le convaincre d’apporter son soutien en échange d’une réforme immédiate du mode de scrutin. La proposition est tentante. C’est même le rêve d’une vie. Mais peut-il décemment soutenir celui qu’il traite à qui veut l’entendre d’homme du passé ? Les négociations porteraient sur le départ de Gordon Brown et son remplacement à la tête du parti par un jeune loup, une sorte de Clegg bis travailliste, pour former un tandem new look. Il devra être capable de s’imposer à un parlement lui-même très renouvelé, 350 députés ayant sombré corps et biens dans le scandale des dépenses.

Une certitude malgré tout. Le FPTP est mort définitivement cette nuit. Injuste voire scandaleux, il n’avait qu’une vertu : assurer au pays la stabilité politique. Ce n’est plus le cas. Après 715 ans de d’existence indiscutable et d’identification à la démocratie britannique, les trois petits tours devant les caméras d’un jeune candidat aux dents blanches inconnu il y a trois semaines auront suffit à le rendre insupportable à tout un pays. On est peu de chose.

Bien malin qui peut prédire la suite. Elle est quelque part entre les mains de Nick Clegg, la conscience de Gordon Brown, les tripes de David Cameron et les nerfs de la reine. Good luck à tous, la journée va être très, très longue.

Qui a dit….

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« Si nous n’étions pas là, qui lutterait contre les délocalisations, contre la désindustrialisation, la paupérisation généralisée de notre société, la prolétarisation de notre classe moyenne et la disparition programmée de notre agriculture, de notre pêche, et de nos petits commerçants sous les coups de la grande distribution ? (…) Etat-Nation, Ecole, Service public : que d’empêcheurs d’exploiter en rond ! » 

  1. Martine Aubry, à la fin d’une réunion thématique du PS sur le « care »
  2. Jean-Marie Le Pen lors de son traditionnel discours du 1er mai.
  3. Georges Marchais en 1980

Un indice : il s’agit d’une personnalité de gauche et vivante.

L’Europe sur les jantes

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Anne-Louis Girodet-Trioson, L'Enlèvement d'Europe
Anne-Louis Girodet-Trioson, L'Enlèvement d'Europe
Anne-Louis Girodet-Trioson, L'Enlèvement d'Europe
Anne-Louis Girodet-Trioson, L'Enlèvement d'Europe

Il est toujours réjouissant d’entendre, chaque matin, Bernard Guetta pérorer sur France-Inter. Les jours pairs, il chante les louanges de Barack Obama et de sa géniale politique extérieure qui va instaurer cette paix perpétuelle chère au vieux sage de Koenigsberg (aujourd’hui Kaliningrad). Les jours impairs, il entonne son couplet à la gloire d’une Union européenne qui avance dans les crises selon le principe nietzschéen estimant que tout ce qui ne la tue pas la rend plus forte.

Bernard Guetta, de l’europtismisme à l’euroblues

Jeudi 6 mai, alors que la fine équipe de Demorand devisait aimablement avec Jacques Attali, l’excellent Bernard laissa cependant filtrer un léger sentiment d’angoisse sur l’avenir de l’UE et de sa capacité à sortir de la crise actuelle par le haut, c’est-à-dire dotée d’un « gouvernement économique de la zone euro », bel euphémisme désignant une férule germanique sur les pays concernés. Il voulait se rassurer auprès de Jacques le fataliste sur la volonté conjointe de Nicolas Sarkozy et d’Angela Merkel de prendre les choses en main, pour le plus grand bien de la construction européenne, comme le firent jadis François Mitterrand et Helmut Kohl, aidés de leur complice Jacques Delors. La réponse d’Attali aurait pu faire de ce dernier un natif du Calvados tant elle fut prudente et circonspecte… Le lendemain, au vu des incertitudes issues des élections britanniques et du flop de la déclaration commune Merkel-Sarkozy, Bernard Guetta ne pouvait faire autrement que de constater que l’Europe était bel et bien dans l’ornière, et qu’il ne voyait pas à l’horizon de bourrin politique capable de l’en sortir. Cela avait l’air de le peiner considérablement, mais ne l’incitait nullement à s’excuser pour les prophéties hasardeuses formulées par lui quelques jours auparavant…Mais gageons que bientôt reviendront chez lui les bons reflexes europtimismes et obamaniaques, qui sont sa marque de fabrique de barde du mainstream en politique internationale.

La Hongrie entre FMI et nationalisme

Pendant ce temps-là, il survient, sur notre continent quelques événements dont M.Guetta a bien raison de ne pas entretenir ses auditeurs fidèles, vu que cela risquerait de leur casser le moral pour la journée, et de provoquer de surcroît, une dépression grave chez le géopoliticien chroniqueur matinal.

On a, par exemple, bien vite détourné le regard d’une Hongrie où le Jobbik, un parti ouvertement fasciste et antisémite a fait son entrée au parlement, ce qui est déjà regrettable, mais où le grand vainqueur du scrutin, le Fidesz de Viktor Orban ne vaut guère mieux. Ce parti de la droite cléricale et populiste a en effet obtenu les deux tiers des sièges au parlement, ce qui lui permet de modifier à son gré la constitution magyare. Comme ce gouvernement doit gérer une situation économique désastreuse – le pays, en faillite, est passé sous la tutelle du FMI et de l’UE en 2008 – il peut être tenté de faire vibrer la corde nationaliste. Or, celle-ci est fort sensible dans un pays qui s’estime, depuis un siècle, victime de l’Histoire, en ayant dû, après la première guerre mondiale abandonner à des pays voisins, Roumanie, Slovaquie et Serbie des régions peuplées en majorité de magyars. Pour entrer dans l’UE après la chute du communisme, Budapest avait mis une sourdine à ses revendications concernant le statut de ces minorités, mais cette question refait maintenant surface, causant notamment des frictions avec la Slovaquie où les Hongrois, qui constituent 10% de la population, subissent de multiples vexations. On prête à Viktor Orban le projet d’accorder automatiquement la nationalité hongroise et le droit de vote aux magyars de l’extérieur, une idée qui devrait être modérément appréciée à Bratislava, Bucarest et Belgrade. Les talents de négociateur de M. Herman Van Rompuy, l’ectoplasmique président du Conseil européen, vont pouvoir s’employer à plein, sous les encouragements de Bernard Guetta.

Belgique : la fin est proche

Cela nous amène à la Belgique, où les dernières péripéties de l’affrontement entre Flamands et Francophones[1. On emploiera ici la majuscule pour désigner l’ensemble des Belges wallons et Bruxellois pratiquant notre langue, mais constituant des entités politiques et culturelles distinctes.] ont encore provoqué la chute du gouvernement et la convocation de nouvelles élections. Celles-ci devraient voir les mouvements autonomistes et indépendantistes flamands monter et puissance et les partis dits « traditionnels » de Flandre faire assaut de surenchères nationalistes pour ne pas perdre trop d’électeurs. Ironie de l’Histoire, c’est l’Open VLD, le parti flamand le moins porté, jusque-là à faire monter la tension communautaire, qui a provoqué la crise en prétextant le retard pris dans les négociations pour la division de l’arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Hal-Vilvorde, dit BHV[2. La division de BHV est une revendication majeure des Flamands, rejetée par des Francophones, car elle ôterait aux habitants parlant le français et résidant dans la périphérie flamande de Bruxelles la possibilité de voter pour des partis francophones.]. C’est le parti de l’ancien Premier ministre Guy Verhofstadt, aujourd’hui président du groupe libéral du parlement européen, qui s’était récemment mis en colère contre la France de Sarkozy à propos du défunt débat sur l’identité nationale…En bonne logique, il devrait quitter un parti qui se laisse aller à une dérive identitaire et nationaliste de cette ampleur, mais en Belgique, on peut très bien vivre sans logique, ce qui n’a pas que des inconvénients…

Ceux qui connaissent un peu la question, pour avoir vécu et travaillé au pays de Magritte et d’Eddy Merckx, sont aujourd’hui persuadés que l’aspiration nationale flamande est irrépressible, et que le jour approche où la coquille belge aura été vidée de tout contenu, laissant les deux communautés linguistiques à leur destin séparé, et le roi tout nu en son palais de Laeken.

Mais les avis divergent sur l’avenir des Francophones de Wallonie et de Bruxelles. Certains observateurs, comme l’excellent José-Alain Fralon[3. José-Alain Fralon, ancien correspondant du Monde en Belgique est l’auteur de La Belgique est morte, vive la Belgique ! (Fayard)], croient à la possibilité du maintien d’une « Belgique résiduelle » un royaume croupion rassemblant Wallons et Bruxellois, avec un statut spécial, voire international, pour la capitale de l’Union européenne.

D’autres, comme votre serviteur, ne se laissent pas abuser par les réticences de la classe dirigeante francophone à envisager la seule issue possible à l’éclatement du pays : l’intégration de la Wallonie et peut-être de Bruxelles à une République française seule à même de nettoyer les écuries d’Augias d’une région minée par la corruption, le clientélisme politique et la gabegie financière et administrative. Il ne faudrait pas six mois, en effet pour que cette « petite Belgique » se retrouve dans la situation grecque. On devrait, à Paris, cesser de croire aux balivernes des prébendiers d’outre-Quiévrain, et lancer quelques signaux montrant que l’on n’est pas totalement indifférent à l’évolution de la situation. Les réactions populaires pourraient être surprenantes…

Grèce : « On ne repousse pas Platon », mais les droits d’auteur sont chers

Quant à la Grèce, justement, la médecine de cheval qui vient de lui être administrée par l’UE et le FMI aura, pour la plupart des observateurs, comme premier effet de lui ôter les moyens de doper sa croissance pour alléger la charge de sa dette. L’exigence allemande de voir les Grecs adopter désormais le comportement économique et politique des Finlandais peut apparaître sévère mais juste, au vu des escroqueries répétées d’Athènes en matière statistique. Mais la vie internationale ne se règle pas comme le droit commercial, et il est des pesanteurs anthropologiques et culturelles dont il vaut mieux tenir compte, sauf à sacrifier le pragmatisme à l’idéologie. « On ne repousse pas Platon ! », avait lancé, naguère, Valéry Giscard d’Estaing aux critiques de l’entrée de la Grèce dans l’UE en raison de son tropisme plus oriental et balkanique qu’européen dans la version rhénane des pères fondateurs de l’Union. Peut-être, mais il ne faut pas alors s’étonner du coût élevé des droits d’auteur exigés par les héritiers corrompus des inventeurs de la démocratie…

Le mythique et baroque couple franco-allemand

Le salut, nous dit-on, viendra d’une résurrection de ce fameux couple franco-allemand qui a fait tant de merveilles par le passé. Sauf que les dirigeants actuels de ces deux pays traînent des boulets dont leurs prédécesseurs avaient été préservés : un certain référendum français de juin 2005 d’un côté et de l’autre une opinion publique allemande massivement et violemment eurosceptique et une décision de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe décrétant, l’an passé, l’inexistence d’un peuple européen. Ce couple mythique et baroque formé par Sarkozy et Merkel est donc dans la peu envieuse situation de choisir entre le suicide politique en se jetant de conserve dans le Fuji-Yama de l’intégration européenne, ou de survivre chacun de son côté en défendant bec et ongles son bout de gras. La déclaration commune de Nicolas et d’Angela publiée le 6 mai, mi-chèvre, mi-chou, n’a bien évidemment convaincu personne et surtout pas les marchés financiers qui, pour n’avoir pas d’âme, ne sont pas totalement dépourvus de jugeote. Si le tableau vous semble trop sombre, branchez-vous sur France-Inter, la station où le soleil brille quand il pleut.

L’origine du nom

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Lucian Freud, Grand Intérieur, Notting Hill, 1998, huile sur toile.
Lucian Freud, Grand Intérieur, Notting Hill, 1998, huile sur toile.
Lucian Freud, Grand Intérieur, Notting Hill, 1998, huile sur toile.
Lucian Freud, Grand Intérieur, Notting Hill, 1998, huile sur toile.

Après plus de vingt ans d’absence en France, le Centre Pompidou répare un outrage. Et malgré une attente considérable pour y accéder, Paris se pâme devant l’exposition « Lucian Freud, l’atelier ».

Pourquoi ? Pour ces nus agonisants aux chairs flasques et aux sexes hypertrophiés ? Pour cette réhabilitation du laid, du difforme, du monstrueux ? Pour ces femmes obèses, victimes du diktat de la mode actuelle, pour ces corps intolérables au canon esthétique dominant ?

La vérité est ailleurs. Celui que l’on vient voir, c’est l’Autre, le seul, l’unique : Sigmund Freud, ce grand-père jamais cité par le peintre, mais toujours présent.

Et nous voilà avec deux Freud : grand-père et petit-fils. Sigmund, dont l’œuvre entre dans le domaine public cette année, figure tutélaire aujourd’hui assassinée par un Michel Onfray ; et son petit-fils, Lucian, l’artiste vivant le plus cher du monde et qui a pour particularité de se cacher et de garder le silence sur sa filiation, laquelle est évoquée d’entrée de jeu dans l’exposition. Les deux noms, Sigmund et Lucian, sont ainsi coagulés.

[access capability= »lire_inedits »]« Le nom sert toujours à boucher quelque chose »

Lacan nous dit que « le nom sert toujours à boucher quelque chose ». Chez les Freud, on ne bouche pas, on analyse. Si Sigmund Freud signait ses œuvres, Lucian ne s’autorise pas à signer ses toiles. Porter ce patronyme illustre et hautement « chargé » serait pour le peintre une pure donnée biographique, sans conséquence. Rien n’est moins vrai, car le public parisien vient voir un paradigme nommé « Freud ».

On veut comprendre ce que cela signifie de porter ce nom-symbole et à quoi ressemble ce petit-fils, ce « produit dérivé » du Moïse des temps modernes. On veut savoir si cette peinture est freudienne. On veut comprendre si elle porte la marque de la psychose découverte par le grand-père. On veut comprendre si cet exhibitionnisme charnel cache un mal-être, pour ne pas dire une haine de soi. A-t-il reçu, de par sa filiation, l’esprit de la psychanalyse en héritage ? On veut comprendre cette proximité fantasmée entre Lucian Freud et son grand-père : tel est le ressort caché de cette exposition. Tel grandiose ancêtre, tel petit-fils ! Tel petit fils psychotique, tel grand-père !

De tableau en tableau, Lucian Freud règle ses comptes avec son envahissant aïeul. Tous reflètent la même litanie sur la chair triste et fade privée de désir et d’amour. Obsédé, comme son ami Bacon, par la représentation du corps et du nu, il veut que « la peinture soit chair ». Il ne connaît aucun tabou, il ne veut rien refouler.

Voici le génital, offert aux spectateurs, toujours et encore, malgré ou à cause de l’interdit brandi par son auguste grand-père.

Tous ces portraits sans regard, affalés dans des sofas, allongés sur des lits, ne rappellent-ils pas la pratique du divan des séances d’analyse ? Lucian n’est-il pas lui-même analyste de modèles-patients à qui il ne donnerait jamais la parole ?

Comment renoncer à dessiner des parallèles entre l’« atelier » et le « cabinet », mondes clos, espaces où tout est observé ? Le spectateur pénètre, comme à travers un miroir, dans l’atelier du peintre, le lieu de ses psychodrames, le « lieu du crime ».

La psychanalyse mise à nue par Lucian Freud

C’est, en réalité, la psychanalyse qui est proprement regardée par des milliers de spectateurs-voyeurs et qui est mise à nue dans cette exposition.

Mais le plus intéressant reste, sûrement, la peinture de sa mère, qu’il entreprit durant neuf ans, jusqu’à la mort de cette dernière pour, dit-il, la sauver : assise sur un fauteuil, allongée à demi nue dans un lit surplombé d’un miroir dans lequel se reflète l’artiste en enfant. C’est, peut-être, la seule fois où le peintre retrouve son ancêtre.

Il est vrai que la mère de Lucian Freud s’appelait Lucie. Porter le prénom de sa mère, oui. Signer du nom de Freud, non. Tel est l’implacable destin de l’artiste.

L’exposition « Lucian Freud. L’Atelier » est présentée du 10 mars au 19 juillet 2010, au Centre Pompidou, Paris. Plus d’informations sur www.centrepompidou.fr

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Libéral sous caution

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« On est loin d’un plan de rigueur », a déclaré François Fillon en commentant le gel des dépenses de l’Etat pour les trois ans à venir, annoncé en catastrophe et la trouille au ventre devant la révolte grecque qui fait plonger les marchés. « Ce n’est pas un plan de rigueur, c’est une politique responsable dans une situation difficile », a renchéri Christine Lagarde, la plus belle tête de litote du gouvernement. Elle a quand même reconnu que tout cela s’est fait sous la pression des agences de notation de la dette française qui risquait de perdre son joli « triple A ». De son côté, Jean-Claude « magic » Trichet en est sûr et certain : « Un défaut de paiement de la Grèce est, à mes yeux, hors de question, c’est aussi simple que cela. » C’est tout de même assez étonnant, ce déni de réel chez des libéraux qui sont pourtant des pragmatiques détestant tout autisme idéologique. À se demander s’il ne faudrait pas mettre tout ce petit monde aux arrêts. De rigueur.

Une course de champion

34

Arnaud Le Guern est Breton. En soi, ce n’est pas grave même si cela déjà doit mettre la puce à l’oreille : le Breton est celte, irrationnel et la même pulsion mystique le pousse à adorer les fées, les korrigans et Saint-Anne-du-Palud. On ne sait jamais avec eux, un accès de violence lyrique est vite arrivé et ça ferait mauvais effet dans une France où tout le monde, même les romanciers, semble avoir peur de hausser le ton.

Arnaud Le Guern mouille depuis quelques années déjà dans les parages de la Flore, boit du champagne avec des jeunes filles et continue, le naïf, à leur parler littérature alors qu’elles ne pensent qu’à l’édition. Breton et germanopratin. Le dossier s’alourdit. On l’aurait vu en compagnie de la bande de Cancer, une éphémère revue littéraire, hargneuse, intolérante, talentueuse et provocatrice. Il les a quittés assez vite. Il n’aime pas les bandes mimétiques qui rejouent mal le surréalisme en mettant des bouts de fascisme et de porno crade dedans. On l’a vu aussi co-signer récemment, avec Thierry Séchan, le dernier volume de Nos Amis les chanteurs, un guide aux allures d’exécutions capitales pour se faire plein d’amis dans le chobizeness, comme disait Jean Yanne, et en particulier chez les idoles anémiées genre mous du slam ou filles nées en 73.

Arnaud Le Guern, anarque finistérien, se reconnaît pourtant une divinité tutélaire. Une seule. Jean-Edern Hallier. Vous voyez, son compte est bon. Et on a des pièces à transmettre au procureur. À vingt-cinq ans, en 1991, alors qu’il aurait pu faire une école de commerce ou, si vraiment il voulait gribouiller, écrire un récit de son enfance cernée par des prêtres pédophiles (il est breton après tout), le voilà qui balance comme une gifle salée et insolente une Stèle pour Jean Edern. Les jeunes écrivains ont tous besoin d’intercesseurs, mais reconnaissons que choisir un mort récent, dont la vie et l’œuvre ne furent qu’un long scandale, il fallait une certaine dose d’inconscience et un vrai mépris pour un plan de carrière balisé dans la République des Lettres. Hallier fut sans doute la dernière figure littéraire du monde d’avant, se servant d’un journal, L’Idiot International, pour faire feu contre l’époque tout entière y compris le pouvoir lui-même qui ne vous embastille plus mais vous ruine à coups de procès : c’est évidemment ce qui a plu à Le Guern. Il est né en 1976, mais il préfère les bibliothèques municipales où l’on photocopie des chroniques de Bernard Frank et des romans épuisés de Jean Freustié à Facebook où des gens de son âge répondent à des quizz genre « Quel bonbon Haribo êtes-vous ? »

Nous avons préféré vous mettre en garde sur l’individu avant de vous parler de son premier roman, Du soufre au cœur. Comme ça, vous ne pourrez pas dire que vous n’étiez pas prévenus.

Le Guern emprunte un titre qui fait écho à Louis Malle et indique au passage que le bonheur est aussi une salle obscure où passeraient en boucle des Godard première période ou des Chabrol dialogués par Gégauff. Dans Du Soufre au cœur, il sera question d’un jeune homme en cure de désintoxication au Val de Grâce. Trop de bulles, trop de tremblements matinaux. Il ne se cherche pas d’excuse, refuse le repentir. Il se fait le documentariste amusé ou furieux d’une déchéance somme toute somptueuse puisqu’elle est habitée par le style. Le style, c’est la grande affaire de Le Guern. Il a bien raison : quand on en aura fini avec toutes les idées, il nous restera le style. Il nous restera d’avoir fait jouir la langue française dans des positions que la morale réprouve. Cela seul nous sera compté.

Le Guern l’a compris et ça donne des autoportraits de ce genre : « Qui je suis ? Un grand rien percuté par la berline saoule de mes émotions. Aristocrate échoué à l’asile, oiseau fou mazouté, vieux gamin français passé trop vite des jupes de sa mère aux jupes des filles, jouisseur au regard froi, plaisantin du plaisir, dandy de foire, picoleur assermenté, enfant du siècle passé à tabac, socialo suicidé, idiot inutile, coco fascistoïde, prof de merde, écrivain de basse-fosse, pouilleux sans dieux, ni maîtres – sauf les miens ! –, franc tireur jamais partisan, derviche blasphémateur, Zorro au cœur qui pleure, fada de fado, de la peau et des frissons. »

Vous comprenez ? Oui ? Vous voulez le relire pour le plaisir, pour vérifier que ce qui coule tout seul est admirablement travaillé ? Allez-y, c’est fait pour ça.

D’autant plus que tout le roman de Le Guern est de cette eau-de-vie-là. On se dit qu’il ne va pas tenir le rythme, qu’il ne va pas pouvoir, en gardant ce tempo là, raconter comment on perd un amour, comment on pourrait en retrouver un autre, comment il est impossible de ne pas avoir envie de boire le verre en trop quand Iseult se met à vouloir passer des concours administratifs ou que Shéhérazade par haine de soi suce des anciens d’Afghanistan dans la salle des internes.

Eh bien si, on peut. Ce roman en est la preuve. C’est pour cela qu’il faut lire Le Guern, grand admirateur de la foulée de Katrin Krabbe et des envolées de Marco Pantani, ce martyr.

Du Soufre au cœur, c’est un sprint immobile. Une retrouvaille avec le souffle. Une course de champion.

Du soufre au coeur

Prix: 19,90 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 4,89 €

Thierry Jonquet, pour mémoire

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Thierry Jonquet
Thierry Jonquet.
Thierry Jonquet
Thierry Jonquet.

Thierry Jonquet est mort à 55 ans, au mois d’août 2009. C’était une des voix les plus originales et les plus indépendantes du roman noir français. Dans un milieu où l’antifascisme est devenu une posture moutonnière pour cacher l’absence de talent et profiter de quelques rentes de situation dans les festivals, il avait fait entendre sa différence sur des questions comme l’insécurité ou la montée de l’antisémitisme dans les banlieues. Cela avait valu à Thierry Jonquet les foudres du procureur Daeninckx et de quelques-uns de ses sycophantes. Venu de l’extrême gauche trotskyste, éducateur puis ergothérapeute avant de se consacrer pleinement à la littérature, Jonquet n’avait pourtant pas viré particulièrement à droite, se contentant de rendre compte, dans Jours Tranquilles à Belleville, de la dégradation d’un quartier à cause de la toxicomanie à ciel ouvert et, dans Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, des angoisses d’une professeur obligé de cacher ses origines juives devant certains adolescents plus ou moins manipulés par des islamistes à front de taureau.

[access capability= »lire_inedits »]Folio Policier a eu la bonne idée de reprendre en un seul et épais volume quatre titres parus initialement en Série Noire. Ils correspondent à deux périodes distinctes de l’œuvre de Jonquet. Mygale et La Bête et la belle sont des romans noirs rapides, cruels, coupants comme une lame fraîchement aiguisée. Typiques d’une « french touch » des années 1980, ils décrivent, à travers des névroses individuelles, l’état d’une société tout entière. Si La Bête et la belle est une réécriture ironique et achélémienne du conte de Mme Leprince de Beaumont, Mygale, qui eut l’honneur de porter le numéro 2000 de la célèbre collection de Marcel Duhamel, est l’un des récits de vengeance froide et médicale les plus étonnamment pervers et efficaces qu’il nous ait été donné de lire et que beaucoup tiennent pour un chef-d’œuvre littéraire qui transcende le genre.

Documentaire réaliste et peintre de l’intime

Les Orpailleurs et Moloch, les deux autres titres présents dans ce volume, datent des années 1990, époque où Jonquet décide de renouer avec une autre tradition du genre, celle de la saga unanimiste, mêlant sur plusieurs centaines de pages tous les acteurs d’une société, policiers, magistrats, avocats, médecins, que l’on suit sur de longues périodes. Cela avait donné, par le passé, des œuvres essentielles comme celle d’Ed McBain et ses romans sur le 87e commissariat ou celles des Suédois Sojwall et Whalöö sur un groupe de policiers dans le Stockholm des années 1960-1970. Chez Jonquet, comme chez eux, on retrouve la minutie dans la description des procédures et le réalisme documentaire des situations qui n’empêchent pourtant pas de suivre les destins individuels dans leur intimité. Cette façon de faire a donné à ces deux titres de Jonquet une dimension de « roman total » : c’est à eux, en priorité, qu’il faudra se référer quand on voudra savoir à quoi ressemblait la France de la dernière décennie du siècle dernier entre corruption, meurtres d’enfants, tueurs en série, tensions sociales et « passé qui ne passe pas » et vient affleurer mortellement dans le présent.

Romans noirs

Prix: 13,90 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,94 €

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Blaise Pascal fucks La Rochefoucauld

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Blaise Pascal.
Blaise Pascal.

« Flocons tombés du ciel noir de la mélancolie » : Dominique Noguez définit avec justesse les plaisants aphorismes jaillis de sa Soudaine mélancolie.

Avec une drôlerie et un laconisme vivifiants, il note par exemple : « Soyez un écrivain mineur, cela vous rajeunira. » « Si la mort était une solution, on ne le saurait même pas. » La mort, l’amour, le plaisir et le désir sont les thèmes de prédilection de ce recueil. « Le drame humain, dont témoignent tous les rituels des religions, tous les arts et toute la littérature, c’est la mort. Non seulement la mort terminale, qui fait que la vie s’arrête – mais cette mort frappant dans la vie même qu’est l’amour déçu, l’empêchement de trouver le bonheur avec un être. » « L’amour, ce sont souvent les rapports de l’autre en nous avec quelqu’un qui nous prend pour un autre. »

Feu sur l’époque !
L’auteur de Houellebecq, en fait décoche également quelques flèches réjouissantes à l’époque. « La disparition des réflexes liés à l’ancienne organisation sociale – où l’individu, via la famille reine, était fortement encadré par le groupe – oblige à recourir aux prothèses du juridique. Sur les ruines de mœurs, la loi dresse ses abris de carton. »

Hédoniste paradoxal, Dominique Noguez prend même la liberté de se rire du corps. « Le corps ! Le corps ! Voilà trente ans qu’on nous serine qu’il est le grand oublié de la philosophie occidentale ! Tout le monde le réhabilite, l’institue en mesure de toute chose. Cela commence à bien faire ! Rentrez-moi ce corps débordant et indiscret ! L’âme, s’il vous plaît ! L’âme seule ! » Je profite de l’occasion pour transmettre au liquidateur liquide Onfray, auteur d’un fameux brûlot brûlé, cette petite salutation de Jacques Lacan : « L’hédonisme ne peut à la lumière de l’expérience analytique que rentrer dans ce qu’il est, à savoir un mythe philosophique. »

Le scepticisme est une mystique
Dominique Noguez, héritier des moralistes français du XVIIe, contempteur de toutes les religions, me semble pourtant commettre une erreur en refusant de concevoir son scepticisme élégant comme une mystique comme les autres. La mystique sceptique comporte son obscurité, son inquiétude propre, sa ferveur, sa grandeur, ses dogmes et ses illusions – et, comme toute autre aussi, la foule de ses faux dévots, qui ne doutent que pour les yeux du monde.

Mais le cœur de l’auteur des Trois Rimbaud, s’affranchissant de l’empire de La Rochefoucaud – prince des Naïfs – penche aussi souvent vers le réalisme supérieur d’un Pascal, qui, connaissant la misère de l’homme, n’en oublie pas pour autant la grandeur, tout aussi stupéfiante, toute aussi réelle et scandaleuse : « Tous ces points de vue exagérés que nous avons sur l’homme, parfois simultanément ! Allons, il n’est pas si méprisable en groupe, ni si irréprochable seul ; pas si innocent enfant, ni si coupable adulte ; pas si dominé femme, ni si brute homme ; pas si grossier banlieusard, ni si raffiné parisien ; pas si haïssable bourgeois, ni si victime sans-papier ; pas si barbare Occidental, ni si exemplaire homme du Tiers Monde. Il faut se faire une raison : il est comme la langue d’Ésope, il est tout ce qu’on voudra, tour à tour le plus admirable et le plus répugnant des êtres. »

Soudaine Mélancolie

Prix: 5,70 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

La fessée a bon dos

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Le Conseil de l’Europe lance une campagne[1. Déjà soutenue par des personnalités rompues à l’art d’éduquer les enfants et les masses, ou plutôt les masses comme des enfants (ou l’inverse) : une comédienne jadis sensuelle (Claudia Cardinale), un prince espagnol, une reine scandinave et un ancien président du Soviet suprême qui sut si bien tenir son pays qu’il changea de régime, à l’insu de son plein gré. Autant de garants de l’intelligence du réel, de l’âme humaine et de la manière dont on devient homme (ou humain…).] pour faire interdire la fessée dans les pays qui ne l’interdisent pas encore. Sur les quarante-sept pays que compte cette institution, dix-huit pays l’ont déjà interdite, c’est-à-dire criminalisée.

Vouloir interdire la fessée paraît d’une timidité affligeante. Ce qu’il faut interdire, c’est la punition, quelle qu’en fût la forme : il faut interdire les coins, arrondir les angles, supprimer les mots désagréables qui servent à humilier les enfants – car il y a des fessées psychologiques, n’en doutons pas, qui sont à l’éducation ce que le harcèlement moral est au monde du travail – et les plongent dans une honte traumatisante, interdire l’usage de l’encre rouge dans la correction des copies (je crois que c’est déjà fait), car c’est la couleur du sang et de la violence, interdire les commentaires vexants et décourageants du type « peut mieux faire » (je crois que ce fut fait aussi, du temps où Ségolène Royal officiait au ministère de l’enseignement secondaire), il faut interdire les classements, les notes, les évaluations qui sont autant de punitions pour ceux qui n’arrivent pas, qui ne travaillent pas, qui ne veulent pas avoir à passer par les fourches caudines du jugement des adultes alors qu’ils ne sont que des enfants.

En finir avec l’éducation
À bien y réfléchir, la punition elle-même n’est encore qu’un symptôme, un moyen, dont la fessée représente la forme physique la plus courante – la forme paradigmatique d’une certaine manière, car elle vaut pour la petite tape sur la main, la gifle, le martinet, etc. Ce qui choque et choquera toujours davantage, dans le devenir infantile de nos sociétés, dans le devenir muet de ces sociétés d’enfants sans discours qui bavassent interminablement pour ne rien dire, c’est l’idée même d’éducation, de limite et d’élévation, c’est-à-dire l’idée qu’une différence entre enfance et âge adulte existant, il faut faire accéder les uns à l’âge adulte et qu’ils n’y peuvent accéder que si les autres les y élèvent en les instruisant, en leur assignant des exigences de formes sans cesse plus hautes, lesquelles exigences consistent pour une grande part dans l’acceptation de limites à l’action et à la parole, autant qu’aux désirs des enfants.

Tout doit désormais être mis au même niveau : l’idée d’âge adulte d’où tomberait la norme sur la tête d’enfants est devenue elle-même insupportable. Les enfants, désormais pierres de touche et clefs de voûte de notre société hypermoderne, n’ont nul besoin qu’on leur dise quoi que ce fût : ils savent mieux ce qu’il en est de ce monde d’appareils divers dont ils expliquent, souvent sans patience, le fonctionnement à leurs parents idiots – et conscients de l’être, autant qu’admiratifs de l’ingenium de leur progéniture.

Newsweek soutenait, il y a peu, qu’il convenait de fermer les écoles et de mettre les enfants devant internet où ils sauraient bien s’instruire tout seuls du monde hypermoderne tel qu’il va, où ils sauraient bien apprendre l’avenir, le passé étant de toute manière devenu caduc, lourd, inutile et incertain, ne valant plus guère une heure de peine, et certainement pas une heure d’attention.

Mon père, cet oppresseur au visage si dur
La figure paternelle (qui était souvent assumée par des femmes), son autorité, sa punition, sa fessée sont insupportables : ils sont le symbole de l’oppression séculaire sur le reste de la société, à savoir les femmes et les enfants. Or, il est devenu scandinaviser[1. Les premiers pays à avoir criminalisé la fessée sont en effet la Suède et ses voisins. Le système scolaire danois ignore et interdit les notes jusqu’à quinze ans, les travaux étant de toute manière réalisés en groupe. La Finlande dont on vante tant le système scolaire est aussi ce pays d’Europe où les seuls massacres à l’arme à feu furent accomplis dans l’enceinte d’un lycée, à la mode américaine – il est étrange qu’on s’interroge si peu des raisons de tels actes dans un système présenté comme le meilleur d’Europe, sinon du monde.] le monde tout entier, en commençant par le reste de l’Europe, et de lui donner sa seule et unique forme moderne et morale : « femmes et enfants seulement », non pas d’abord comme dans les naufrages, mais seuls.

On laisse désormais les hommes à fond de cale, tandis que sombre, chaque jour davantage l’imposant et monumental paquebot de la civilisation européenne : sur de légères chaloupes, les enfants, les femmes, les quelques hommes devenus enfants et femmes, voguent librement en toutes directions à condition de s’éloigner du vieux paquebot encore un peu visible de l’ancien monde, celui où existaient plusieurs étages, où on pouvait désirer monter du bas vers le haut, grandir, s’instruire, se cultiver, progresser personnellement…

Désormais, la progression, sur la chaloupe légère du progrès inexorable, n’a plus lieu qu’à l’horizontal, sur les flots infinis de l’insignifiance et de l’ignorance, et en groupes. On ne s’élève plus seul – quel égoïsme – non plus qu’on s’élève tout court d’ailleurs. On pratique le « vivre-ensemble », le « surfer-ensemble », en ramant dans l’insensé, heureux de trouver du nouveau à chaque nouvel vague qui vient, oubliant ce qui vient de passer, la mémoire n’étant plus tournée que vers l’avenir que nous désirons si fort, sans limite.

Les parents sont devenus une incongruïté qu’il faudra bien se résoudre à supprimer, comme on l’a déjà plus ou moins fait des professeurs – désormais salutairement « animateurs du groupe-classe ». On en fera sans doute des « animateurs du groupe-famille ».

Tous des enfants !
Nous sommes tous maintenant des enfants et nous refusons la violence, la limite, l’oppression et la réalité. Un autre monde est en effet possible. Un autre réel est possible. Une autre enfance est possible. Un autre possible est possible. Ensemble, tout devient possible et rien n’est plus réel. Nous sommes tous animés d’un désir d’avenir – qui sans ce désir risquerait de n’advenir jamais – et d’une haine bien légitime du passé.

Le parent n’est-il pas, au moins étymologiquement, un résidu de « père » dans notre langue et dans nos mœurs ? La punition ne sert à rien. Les prisons le montrent bien, qui ne résolvent pas le problème qu’elles sont censées régler.

Ce qu’il faut, c’est de la mère, non, il faut de la maman, de l’amour, toujours plus d’amour. C’est important l’amour ; c’est important d’apprendre le vivre-ensemble. Ensemble, plus de différence. Nous sommes tous dans la même chaloupe où nous n’avons pas choisis nos compagnons de naufrage, mais nous sommes forts de notre diversité qui fait de notre chaloupe une chaloupe métissée sans différence réelle, mais où on respecte toutes les différences apparentes et possibles.

Dans le monde d’après – dont la France d’après fait évidemment partie – il n’y aura bientôt plus qu’une immense mer d’indifférence parcourue en tous sens par ces chaloupes du progrès, barrées par les consciences du temps, femmes ou souteneurs de la cause des femmes, ou plutôt mamans aimantes du genre humain, régnant par le bisou sur les grappes d’enfants-rois de 7 à 77 ans.

Et ces mamans, et leur chapelet d’enfants jeunes et vieux, ne comprendront pas d’où vient cette violence que leurs enfants persistent à nourrir et dont ils s’obstinent à pratiquer les plus ignobles formes.

Parce qu’en réponse à une transgression infantile, bêtise ou insolence, n’aura jamais été donnée cette petite fessée ou cette petite tape sur la main[2. Rappelons qu’une loi interdit déjà la maltraitance physique qui commence au-delà de la fessée. Aucune loi n’est envisagée contre la maltraitance linguistique (ne pas vraiment enseigner à parler, ou si peu et si mal, ne pas vraiment apprendre à lire et à écrire), contre la maltraitance culturelle (ne rien enseigner de l’histoire et des formes de l’humanité passée et présente), contre la maltraitance morale (inculquer à l’enfant l’art de l’excuse anticipant et justifiant tout échec, et lui donner des droits sur la douleur passée de ses aïeux), contre la maltraitance politique (ne pas instruire l’enfant de ses droits et devoirs réels), la maltraitance humaine, tout simplement, enfin, qui consiste à le réduire à un simple consommateur, à une cible d’annonceurs, à une cible des sondeurs… Toutes maltraitances qui, aggravées par la précarité économique légale, conduisent assurément à la plus coruscante barbarie.], dont la douleur est oubliée l’instant d’après, mais dont l’effet psychologique et narcissique dure et permet de prendre conscience d’une limite, parce qu’elle n’aura donc jamais été donnée, alors que les occasions l’exigeant se multiplièrent, parce que toute limite aura en conséquence été effacée, parce que l’éducation aura été finalement dissoute, la fonction d’adulte et de parent supprimée, on se rendra compte, sans doute trop tard, que ces quelques chaloupes de naufragés, où nous voyons toujours des victimes, sont aussi et souvent, l’embarcation de terribles pirates qui sont prêts à tout pour prendre le contrôle de tout ce qui leur fait envie, l’esquif pas si frêle de barbares que toute construction solide rend méchant au point qu’ils se mettent en peine de l’abattre, ne supportant que l’instable, le temporaire, le transitoire et l’infantile. Comme Billy Budd, pire même que Billy Budd qui cognait parce qu’ils ne parvenaient pas à articuler les mots, nos enfants universels et illimités seront eux aussi d’odieux marins toujours ivres de pouvoir, de boisson, de plaisir et soucieux de n’obéir qu’à leur capitaine : celui d’entre eux qui sera parvenu à faire croire à tous qu’il est le plus fort et le plus fou[3. Cette prédiction fut déjà formulée voilà quelques années par Christian Combaz dans l’excellent opuscule intitulée Enfants sans foi ni loi (Editions du Rocher, Paris, 2002) dont le point de départ fut la lecture d’une thèse de doctorat soutenue en 1997 par Mme Georgette Mouton intitulée : Jeunesse et Genèse du nazisme. La thèse qu’en retient Christian Combaz est la suivante : « La jeunesse invente, par la violence, l’autorité qu’elle n’a jamais subie.].

Causeur en finale !

8

La Coupe du monde débute le 11 juin et déjà, de Pivot à Finkielkraut, on broie du noir pour les Bleus. Y a de quoi ! Aux manettes : Domenech, le sélectionneur qui écoute les astres, se déclare « amoureux » les soirs de défaite et « confiant » ceux d’élimination. Les meneurs qu’il a désignés dans l’équipe ? Thierry Henry, risée planétaire pour sa main face à l’Irlande, est scotché au banc des remplaçants dans son club. Eric Abidal, lui, ne figure même plus sur les feuilles de match du Barça – ce qui vaut peut-être mieux pour ce défenseur calamiteux, surnommé « penalty-expulsion ». Reste Franck Ribéry, dont on ne sait toujours pas s’il sera ou non mis en examen dans une affaire assez scabreuse de mineure, mais qui a d’ores et déjà été exclu de la finale de la Champions’ League pour son comportement violent. Aux supporteurs tricolores qui redoutent donc « la campagne française la plus catastrophique depuis 2000 ans », un conseil : cet été, oubliez la télé ! Le beau jeu et les plus beaux contre-pieds seront sur Causeur.

Elections anglaises : no future !

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On savait que les scores seraient serrés, on savait que le hung Parliament, le Parlement suspendu minoritaire, pendait au nez des Britanniques. Les sondages et les observateurs le sentaient venir. Mais personne n’avait osé imaginer la cacophonie et le blues électoral qui régnaient à Londres vendredi matin après une longue, très longue nuit. Les premiers résultats ne sont jamais révélés avant 23 heures et enclenchent un interminable compte-gouttes pour identifier les 650 députés. De quoi faire périr d’ennui l’observateur le plus enthousiaste qui remercie à genoux le ciel de n’avoir à supporter qu’un seul tour de ce pensum. Centralisés dans d’immenses gymnases ou hangars à zeppelin, les bulletins arrivent de tout le Royaume pour être flegmatiquement comptés et recomptés. De quoi laisser rêveur le Français habitué à tout savoir dès 20 heures avant d’assister blasé aux habituelles empoignades où tout le monde a gagné. Ici on ne s’empoigne pas, mais on ne sait toujours pas qui est élu et qui ne l’est pas douze heures après le scrutin.

Comme prévu les tories l’ont bien emporté (36% des voix) mais n’ont pas atteint la majorité. Même avec l’appui traditionnel de leurs amis du parti unioniste irlandais, ceux qui défilent tous les ans dans les quartiers catholiques au son des fifres et des tambours pour commémorer joyeusement et sans aucune provocation la conquête de l’Irlande et sa soumission à la Couronne.

Alliance lib-lab : qui perd gagne ?
Comme prévu, Brown a perdu (29%), mais il devance néanmoins Nick Clegg et ses Lib-dems, ce qui est presque une petite victoire en soi. Si les grandes manœuvres qui ont déjà commencé dès cette nuit des longs couteaux aboutissent, une coalition très bigarrée lib-lab-nationalistes gallois et écossais peut coiffer les tories sur le fil et obtenir d’un ou deux sièges cette fameuse majorité absolue de 326 qui est le gage de la stabilité politique du Royaume et de la stabilité tout court. Bien qu’arrivé second, rien ni personne ne peut l’obliger constitutionnellement à démissionner s’il a trouvé des appuis.

L’équation est donc simple mais diaboliquement perverse. Le très pâle vainqueur, celui à qui on promettait la victoire par KO il y a six mois, va-t-il être privé de son modeste mais incontestable succès ? L’inusable vaincu, le survivant du bigotsgate, va-t-il finalement gagner alors que le pays l’a désavoué mais pas trop ? Chacun a aussitôt claironné devant les caméras avoir remporté l’élection par défaut, chacun se dit prêt à mener le pays vers la prospérité et les lendemains qui chantent. On imagine déjà une sorte de course en sac dans les jardins de Buckingham pour les départager et la reine au chrono… Ou Cameron tentant de forcer la porte du 10 Downing Street pendant que Brown s’arc-boute pour lui interdire d’entrer.

Nick Clegg : retour au réel
Comme prévu, Nick Clegg sera bien le kingmaker annoncé, mais le FPTP a ramené le sémillant Lib-dem sur terre. 23 % des voix, mais seulement 51 sièges pour le moment, moins que dans la chambre précédente, un comble. Sacré nouvelle star de la vie politique britannique par la grâce télévisuelle de débats habilement menés, il paie le scrutin uninominal à un tour qui lamine à chaque fois son parti. Tous les ténors du Labour, d’Alan Johnson, le Home secretary (ministre de l’Intérieur) à Lord Mandelson (commissaire européen au commerce) ont entamé devant lui une gracieuse parade nuptiale destinée à le convaincre d’apporter son soutien en échange d’une réforme immédiate du mode de scrutin. La proposition est tentante. C’est même le rêve d’une vie. Mais peut-il décemment soutenir celui qu’il traite à qui veut l’entendre d’homme du passé ? Les négociations porteraient sur le départ de Gordon Brown et son remplacement à la tête du parti par un jeune loup, une sorte de Clegg bis travailliste, pour former un tandem new look. Il devra être capable de s’imposer à un parlement lui-même très renouvelé, 350 députés ayant sombré corps et biens dans le scandale des dépenses.

Une certitude malgré tout. Le FPTP est mort définitivement cette nuit. Injuste voire scandaleux, il n’avait qu’une vertu : assurer au pays la stabilité politique. Ce n’est plus le cas. Après 715 ans de d’existence indiscutable et d’identification à la démocratie britannique, les trois petits tours devant les caméras d’un jeune candidat aux dents blanches inconnu il y a trois semaines auront suffit à le rendre insupportable à tout un pays. On est peu de chose.

Bien malin qui peut prédire la suite. Elle est quelque part entre les mains de Nick Clegg, la conscience de Gordon Brown, les tripes de David Cameron et les nerfs de la reine. Good luck à tous, la journée va être très, très longue.