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L’homme sans qualité

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C’est le lot des nations qui se rappellent, en soufflant les bougies du gâteau, qu’un jour elles écrivaient l’histoire : la France aime les anniversaires. On commémore, on se souvient, on évoque, on remémore et on ressasse, on exerce son devoir de remembrance, on se repasse le film et on joue les remake. Les années où l’on n’a pas d’abattis suffisamment présentables à exposer au Panthéon, on se contente d’accrocher un brin de Vergissmeinnicht à sa boutonnière patriotique. L’odeur des chrysanthèmes nous est tellement montée à la tête qu’on ne se demande même plus pourquoi Victor Hugo écrivait dans Quatre-Vingt-Treize ce qui depuis cinq mille ans constitue la sagesse des nations : « Quel bienfaiteur pour l’humanité qu’un distributeur d’oubli ! » Et l’on se reprend de ces mauvaises idées. On se sniffe discretos un stick de naphtaline. Y a pas à dire, ça requinque.

Rien qu’en 2008 – et l’année n’est pas finie –, on aura donc fêté le quarantième anniversaire de mai 68, le cinquantième anniversaire de ce qui reste de la Ve République, le quatre-vingt-dixième anniversaire de l’armistice de la Grande Guerre, sans compter le trentième anniversaire de la mort de Jacques Brel et le quarante-cinquième de celle d’Edith Piaf… Cette effervescence commémorative nous aurait presque fait oublier que 2008 est aussi l’année du quatre-vingt-dixième anniversaire de l’inscription de Gaston Monnerville au barreau de Toulouse. Manquerait plus que ça !

Ah, Gaston Monnerville ! Président du Conseil de la République, devenu le Sénat en 1959, il est resté pendant vingt-deux ans le deuxième personnage de l’Etat. Un record historique ! Un record d’autant plus époustouflant qu’il présida la Haute Assemblée sous les deux septennats du général de Gaulle tout en étant l’un des adversaires les plus acharnés du chef de l’Etat. C’est Monnerville qui en 1962 accusa Georges Pompidou de « forfaiture », avant de dénoncer le « viol de la Constitution » par le général de Gaulle… On connaît la suite et la réponse du général : « On ne viole pas sa femme. » Tante Yvonne, toujours consentante ?

Il n’en reste pas moins qu’alors que François Mitterrand s’essuyait encore le lait qui lui perlait du nez Gaston Monnerville avait une légitimité incontestable. Il était venu à la politique dans les années 1930 avant d’être nommé secrétaire d’Etat sous le Front populaire. Durant la guerre, il avait rejoint les maquis du Cantal, devenant l’une des figures de la résistance auvergnate. C’était l’un des plus brillants orateurs politiques de la République, de la trempe d’un Gambetta ou d’un Jaurès, et, surtout, l’un des tacticiens dont l’habileté à la manœuvre aurait fait passer le cardinal Mazarin pour le premier sciocco venu.

Monnerville avait du talent. Il avait du panache – ce qui jamais ne gâche rien. Il avait du courage – ce qui relève du miracle chez un radical. Et voilà toute la différence entre Gaston Monnerville et Patrick Lozes : le premier avait du cran, le second le préside. Je suis bête et vous prie de m’excuser d’avoir omis de mentionner une chose : Monnerville était noir. Sur l’échelle Gobineau de la diversité, qui s’étend du gris pâle au noir profond, Monnerville était très coloré. Plus coloré en tout cas que Barack Obama. Et, puisque le temps en est à célébrer le culte des origines et de la pigmentation cutanée, Monnerville était guyanais et petit-fils d’esclave. Le voilà outé.

Tandis que chaque jour pendant vingt-deux ans deux huissiers endimanchés d’une queue-de-pie mal ajustée accompagnaient Gaston Monnerville jusqu’au Plateau, tiraient vers l’arrière son fauteuil afin qu’il pût s’asseoir et déclarer d’un ton solennel l’ouverture de la séance, rappelant au règlement ministres et sénateurs, négociant au forceps l’ordre du jour de la Haute Assemblée avec le gouvernement, les Gaston Monnerville états-uniens avaient le choix de baisser la tête quand ils croisaient un white anglo-saxon protestant ou d’exceller en jazz pour se casser des States et émigrer dans les caves germanopratines. Quand le chauffeur de la présidence du Sénat ouvrait la porte de la DS républicaine à notre Gaston national afin qu’il puisse bien se caler au fond des sièges, outre-Atlantique on indiquait à Rosa Parks que sa place était là-bas, au fond du bus.

Ce n’est qu’une différence bien maigre, puisqu’elle tient essentiellement à l’usage des transports collectifs ou privés, mais cela fait toute la différence. Si personne pendant vingt-deux ans ne s’est inquiété, dans cette France moisie, réputée raciste et négrophobe, qu’un homme tel que Gaston Monnerville fût le deuxième personnage de l’Etat, c’est que son talent et sa valeur balayaient à des rangs subsidiaires toute autre forme de considération. Pour résumer d’un point de vue strictement gaulliste : Monnerville était beaucoup plus emmerdeur que noir… N’est-ce pas ce qui compte en politique ?

Je veux bien que Patrick Lozes, président du Cran (Conseil représentatif des associations noires), profite de l’élection de Barack Obama pour réclamer en France un président noir – nous en avons eu quelques-uns de marron, ça ne va pas nous changer beaucoup – et oublie au passage que son propre père Gabriel avait eu, lui, le talent, de se faire élire sénateur sous la IVe République. Les Etats-Unis découvrent seulement aujourd’hui qu’en politique la couleur de la peau ne fait pas tout (et ils vont, dans les prochains mois s’en rendre compte encore davantage). Après avoir abandonné il y a tout juste quarante ans leur odieuse politique ségrégationniste, nos amis américains découvrent ce qu’ici nous connaissons depuis près de quatre siècles, quand ce Rital de Giulio Mazarino conduisait la France de Louis XIII à des succès diplomatiques et militaires dont les effets se font encore sentir aujourd’hui (les traités de Westphalie n’ouvrent-ils pas l’ère de la politique moderne ?).

Malraux, dont la propension à broyer du noir accompagnait au fil des ans sa soif à devenir de plus en plus brun, a établi définitivement le programme de la modernité politique dans Les Noyers de l’Altenburg : « L’homme est ce qu’il fait. » Qu’on nous objecte que les Etats-Unis aient inventé et mis en place l’affirmative action quand la France se contentait de tenter de faire vivre le modèle républicain relève du plus malfaisant révisionnisme historique. D’abord, parce que la France pratique l’affirmative action depuis bien plus longtemps que les Etats-Unis : le système redistributif qu’est, par exemple, la Sécurité sociale est le parangon de toute discrimination positive (on donne plus à ceux qui ont moins)… On peut reprocher beaucoup de choses à notre vieux pays, mais jamais la France n’a pratiqué l’apartheid et n’a fait de la pigmentation cutanée un fait institutionnel : au nom de quoi devrait-elle aujourd’hui réparer une faute dont elle n’est pas entachée mais que les Américains, eux, ont commise ? Catholiste, je suis assez favorable à la repentance et à la correction fraternelle. En tout lieu, en tout temps, mais pas à la place des autres.

La retraite à 70 ans, dernier coup de vice des baby-boomers

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Il y a dix-huit ans, en 1990, une consœur journaliste et néanmoins amie, Jacqueline Remy, publiait aux éditions du Seuil un essai prémonitoire et injustement oublié intitulé Nous sommes irrésistibles, critique d’une génération abusive. Elle y défendait la thèse que les « baby-boomers », c’est-à-dire les gens nés entre 1945 et 1955, s’étaient emparé des leviers de commande de la société française dans le sillage de mai 68, et en avaient profité pour réorganiser à leur profit les structures politiques, économiques et sociales de notre pays. Selon elle, ils sont parvenus à fermer à la génération suivante l’entrée sur le marché du travail et l’accès aux postes de pouvoir, à orienter les systèmes de redistribution (retraites, santé etc..) dans un sens qui leur était favorable, et à monopoliser les postes-clés dans la haute administration, les médias, et les entreprises du CAC40.

Cette intuition géniale allait être reprise, une quinzaine d’années plus tard par des très sérieux universitaires comme Louis Chauvel, qui développe la théorie d’une « fracture générationnelle » qui se superposerait à la fracture sociale. Celle-ci provoquerait des frustrations spécifiques au sein d’une jeunesse à laquelle il ne resterait plus qu’à payer la note des frasques financières de leurs ascendants, en terme d’allongement du temps de travail au cours de la vie, de hausse des prélèvements obligatoires, de charges de remboursement de la dette publique.

Déjà, l’Insee constate que le revenu moyen des retraités est supérieur à celui des actifs, et la Cour des comptes vient tout juste de rendre public un rapport établissant que les plus de soixante-cinq ans contribuent moins à la solidarité nationale (cotisation sécu, RDS, etc.) que leurs cadets.

Il restait quelques dernières barrières à faire sauter pour que cette génération puisse se maintenir encore quelque temps aux manettes et dans une confortable aisance financière: la loi qui permet à un employeur de mettre d’office à la retraite ses salariés âgés de plus de soixante-cinq ans, et celle qui plafonne le cumul des revenus emploi-retraite au montant du dernier salaire perçu en activité.

L’affaire est désormais sur les rails, grâce à un amendement à la Loi de finances déposé fin octobre par le député UMP de la 2e circonscription de la Moselle, Didier Jacquat, né en 1944 et exerçant, quand il ne fait pas le député, la profession de médecin oto-rhino-laryngologiste. La mention de tous ces détails me paraît nécessaire, car il est à prévoir que « l’amendement Jacquat » va faire sortir son auteur de l’anonymat qui est le lot de la plupart des parlementaires, bien connus dans leur circonscription, mais ignorés par le reste de la population. Comme le ministre du Travail, l’ambitieux Xavier Bertrand, ne s’est pas opposé à cet amendement, l’Assemblée l’a adopté derechef, et on ne voit pas le Sénat, vu sa composition politique et générationnelle, y faire obstacle.

La gauche, toujours à coté de la plaque, est montée au créneau sur le thème « On va forcer les pauv’ travailleurs déjà épuisés par une vie de galérien à bosser jusqu’à 70 balais, car on vous voit venir, vous dites que cela se fera sur la base du volontariat, mais on connait les méthodes des patrons… »

En fait, les experts de la chose sociale prévoient que ces mesures pourraient produire des effets aux deux extrémités de l’échelle sociale: chez les travailleurs précaires et mal payés qui vont en allongeant leur durée de cotisations arrondir une maigre pension, et chez les cadres supérieurs qui appréhendent d’être obligés quitter leurs postes prestigieux, confortables et bien rémunérés le lendemain de leur soixante-cinquième anniversaire.

C’est cette dernière catégorie, composée aujourd’hui de baby-boomers bien décidés à s’agripper au cocotier, qui se frotte les mains, et les quadras et quinquas qui vont se trouver bloqués dans leurs espoirs de promotion pour un bon bout de temps.

Il y a dans la situation ainsi créée tous les ingrédients qui peuvent nourrir une nouvelle révolution « bourgeoise » contre les nouveaux privilégiés à cheveux gris, avec bronzage permanent pour les messieurs, lifting annuel pour les dames. Les « bataillons de la jeunesse » célébrés par Aragon pendant sa période stalinienne vont-ils à nouveau surgir, prendre les armes et pendre Jacquat à la lanterne ? Du haut de mes soixante-cinq balais, je brandis d’ores et déjà le drapeau blanc de la reddition !

C’est nous les Africaines…

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Bertrand Delanoë et Martine Aubry n’ont cessé de le répéter au micro des journalistes ces trois derniers jours : la France aurait tout à gagner à suivre la voie ouverte par les Américains qui ont accordé leurs voix à Barack Obama. Pour trancher avec une classe politique française assez monochrome, Bertrand Delanoë et Martine Aubry auront tout loisir de mettre en accord leurs vœux pieux avec leurs actes en votant pour Ségolène Royal au Congrès de Reims. Née à Dakar en 1953, Ségolène Royal deviendrait ainsi la première Africaine de l’histoire à accéder au poste de premier secrétaire du Parti socialiste. His-to-ri-que ! His-to-ri-que ! His-to-ri-que !

Félicitations, Barack Obama !

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Je vous adresse mes félicitations pour avoir été capable d’attirer la majorité des votes des participants lors de ces élections présidentielles.

Toutes les nations du monde, et en particulier le peuple américain, attendent des changements fondamentaux et clairs dans les politiques intérieure et étrangère de Washington.

Vous savez que les occasions accordées par Dieu passent.

J’espère que vous saurez préférer les intérêts du peuple aux exigences rapaces d’une minorité égoïste, et saisirez l’opportunité qui vous est offerte pour servir le peuple afin qu’on se souvienne de vous avec une haute estime.

La liste des critiques qu’on peut adresser à l’Amérique est longue : la politique militariste, l’occupation, l’intimidation, le mensonge, l’humiliation et l’imposition de relations injustes et discriminatoires, qui font que l’Amérique est détestée par la plupart des nations.

La grande nation iranienne se réjouit des changements fondamentaux et justes dans la politique américaine, spécialement dans la région.

Les peuples du monde attendent que les Etats-Unis optent pour la justice, le respect du droit des nations, la non-ingérence, et que les interventions du gouvernement américain se cantonnent dans les limites géographiques de leur pays.

Si vous mettez vos pas dans ceux des grands prophètes, alors vous serez soutenus par Dieu.

Traduit et adapté par Marc Cohen, d’après les communiqués des agences officielles iraniennes Irna et Isna.

Et pendant ce temps-là, en Somalie…

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Personne n’aura remarqué une dépêche de l’agence Reuters faisant part de la lapidation, le 28 octobre, d’une enfant somalienne de 13 ans à Kismayo. Son crime ? Avoir été violée par 3 adultes, alors qu’elle se rendait à pied à Mogadiscio pour y visiter sa grand-mère… Et d’avoir eu la naïveté d’aller se plaindre aux autorités, croyant se placer ainsi sous leur protection… Verdict : la petite victime a été condamnée à la mort par lapidation pour adultère. Conformément à la tradition, la sentence a été exécutée en public devant plusieurs centaines de spectateurs enthousiastes. Peu soucieuses sans doute de pousser au choc des civilisations, les organisations féministes auront été d’une efficacité exemplaire dans la non-médiatisation de ce crime. A moins qu’elles aient été trop occupées à dénoncer le risque mortel que McCain et Palin représentaient pour les droits des femmes du monde entier…

Les lunettes de Sarah

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La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, nous raconte Aragon, il la trouva franchement laide. Moi, la première fois que je vis Sarah Palin, je la trouvai franchement canon. Je peux bien l’avouer, maintenant qu’elle va quitter aussi vite qu’il est venu son quart d’heure warholien de célébrité et retourner là-bas, en Alaska, dans le blanc si semblable des glaciers et de l’amnésie médiatique. McCain, dans son beau discours de défaite, a beau lui avoir promis un destin national, on n’y croit pas trop.

Avant les résultats que l’on sait, jamais je n’aurais osé confier ce tendre secret à qui que ce soit. On m’aurait lapidé sur place avec les pierres de l’idéologiquement correct. Trouver ses adversaires jolis physiquement, c’est déjà trahir, dans le monde merveilleux des imbéciles. Ce qui m’a plu chez Sarah ? Allez savoir… Je sentais bien néanmoins que cette attirance frappait d’autres que moi, qui l’ont dit par des moyens détournés, à l’instar de David Martin Castelnau analysant avec un feint détachement l’attirance un peu trouble que l’on pouvait trouver à la dame d’Anchorage tandis que Luc Rosenzweig me faisait rêver avec ses parties de pêche, au point que j’imagine désormais l’Alaska comme une manière d’Ultima Thulé de la pêche au gros hemingwayenne, en compagnie de femmes dans le genre de Sarah, qui rient fort, boivent sec et savent faire un nœud de raccord sur un moulinet de traîne en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Je fis donc, dans le secret de mon âme, un examen de conscience. Sarah Palin, c’était un sourire, un chignon désordonné et charmant, et puis des lunettes aussi. Très important, ça, les lunettes. À l’époque où l’on recourt de manière presque systématique à la chirurgie esthétique, le port des lunettes, et donc le refus des lentilles, indiquaient un louable refus du prométhéen, un désir d’assumer son âge, son allure qui n’étaient pas forcément de saison et qui ne ravissaient probablement pas les communicants et autres faiseurs de looks du camp républicain. Je fus à peine surpris, ensuite, d’apprendre qu’elle avait laissé sa dernière grossesse se poursuivre jusqu’à son terme, alors qu’elle savait l’enfant trisomique. Refus du prométhéen, toujours. On en pense ce qu’on veut, mais il y avait sur un sujet aussi douloureux un louable souci de cohérence avec elle-même. Comme cette histoire, aussi, de sa fille enceinte à dix-sept ans.

Pourtant, chez les conservateurs religieux, des deux côtés de l’Atlantique, la religion et la morale qui va avec sont trop souvent des moyens de calmer les pauvres : on voit bien, par exemple, qu’à la bourse des valeurs sarkozystes les actions de Dieu montent au fur et à mesure que celles de la protection sociale ou du pouvoir d’achat s’effondrent.

Mais ce n’est décidément pas le cas chez Sarah Palin. La religion, pour elle, n’est pas l’opium du peuple mais une cocaïne spirituelle qui lui donne cette force souriante, un rien canaille et un appétit joyeux pour l’existence. On peut estimer que cela confine à la naïveté. Oui, sans doute, mais je préfère cette fraîcheur maladroite à la sophistication incroyablement arrogante du directeur de Vanity Fair, d’Anne Sinclair et de Bernard-Henri Lévy qui, le soir précédant le vote, paradaient en grandes consciences éclairées sur le plateau du Grand Journal de Canal + et se demandaient pourquoi il y avait encore des « cols bleus », entendez des ouvriers, qui étaient assez bêtes pour voter McCain-Palin. Moi je ne me le demandais pas en voyant le spectacle donné par ces repus du progressisme, repoussoirs définitifs pour les classes populaires comme ont pu l’expliquer mieux que moi Serge Halimi dans Le Grand Bond en arrière ou Eric Conan dans La Gauche sans le peuple.

Mais je reviens aux lunettes de Sarah Palin : par un renversement qui doit autant à la dialectique qu’aux hormones, ces lunettes qui auraient dû la désérotiser eurent sur moi un effet exactement contraire. Sarah Palin donnait l’impression délicieuse d’être réelle, ce qui suffit aujourd’hui, dans l’âge de la falsification généralisée, à vous rendre incroyablement sexy.

Elle n’était pas en plastique, Sarah, pendant cette campagne. Elle était là, pour de bon, avec son corps et ses métaphores à la Lautréamont, « le pit-bull avec du rouge à lèvres », elle n’avait pas ce physique calibré et angoissant qu’ont en partage tant d’hommes et de femmes politiques postmodernes. Qui n’a pas eu cette impression, légèrement inquiétante, que de Ségolène Royal à Berlusconi, de Zapatero à Hillary Clinton, de Barack Obama à Bayrou, ils ont tous, à quelques détails prêts la même tête ? Qu’ils ont le même débit, les mêmes postures, la même façon de bouger. Bref, qu’ils sortent d’une fabrique en série, Ken et Barbie des démocraties de marché, qu’ils sont des clones interchangeables (avec quelques options pour entretenir l’illusion d’une différence), comme dans un cauchemar de Philip K.Dick.

Et puis j’aime bien ce qu’on raconte du passé de Sarah, pas seulement le basket, le hockey, les concours de miss, le mariage avec un working class hero qui bosse dur sur les plates-formes pétrolières (un scénario pour un Capra de droite), mais aussi son flirt avec le parti indépendantiste de l’Alaska. On pourra objecter que cela participe de la façon palinienne de faire de la géopolitique au hachoir, certes, mais il faut voir notre Sarah, avant tout, comme une utopiste.

Elle aussi, comme Martin Luther King, a un rêve. Les gazettes bien informées nous apprennent qu’en matière de religion, elle est en fait une « charismatique post confessionnelle », ce qui veut dire qu’elle est au courant évangélique ce que les libertariens sont au libéralisme : ni Eglise, ni Etat, les deux se devant de dépérir pour laisser l’homme libre dans un monde d’hommes libres et solidaires, où le libre développement de chacun sera l’unique condition du libre développement de tous.

Et je comprends soudain, au terme de cet article, la bouleversante vérité de cette attirance irrationnelle : Sarah Palin, en fait, rêve du même monde que moi. Elle veut y arriver par les Evangiles, moi grâce à deux philosophes allemands du dix-neuvième siècle, un peu oubliés aujourd’hui.

Ce n’était donc pas, seulement, une question de lunettes.

On avait dû beaucoup calomnier Milan K.

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Kundera a gagné. De la piteuse « Affaire Kundera », les observateurs distraits ne retiendront que ce verdict, aussi sommaire que le procès qui l’a précédé[1. Le magazine Respekt a publié il y a trois semaines un article de Adam Hradilek, chercheur pour l’Institut de Recherche sur les Régimes totalitaires, selon lequel en mars 1950 Kundera, alors âgé de 21 ans, aurait permis l’arrestation de Miroslav Dvoracek, jeune aviateur passé à l’Ouest après le Coup de Prague de février 1948 et revenu clandestinement dans le pays pour le compte du renseignement militaire américain.]. Et c’est tant mieux. Après tout, c’est la guerre – et qu’elle se déroule dans le prétendu ciel des idées ne la rend pas moins sanguinaire. On ne boudera pas cette victoire, même si elle a été emportée dans les termes imposés par l’adversaire.

Au petit jeu du « Combien de divisions ? », les accusateurs de l’écrivain ne faisaient pas le poids. Droits dans leurs bottes quand l’authenticité du providentiel document policier sur lequel était bâtie toute leur opération a été mise en doute, ils n’ont pas paru plus ébranlés par les déclarations de Zdenek Pesat : malade, âgé de 80 ans, cet historien qui connaissait les protagonistes de l’affaire a raconté comment, il y a près de 60 ans, ruptures politiques et rivalités amoureuses conjuguées plantaient les graines de la tragédie dans l’existence d’un groupe d’étudiants communistes, expédiant l’un d’eux pour 15 ans dans l’enfer du camp de travail. Zdenek a dû donner le nom du véritable dénonciateur, innocentant complètement Kundera. « Je suis un peu soulagé que cela soit tombé sur un mort », soufflait alors l’écrivain. Les « néo-flics qui fouillent dans les archives des vieux flics », définition dont il a gratifié ses persécuteurs, ont fait comme s’ils n’avaient rien entendu. Gageons qu’ils ont été plus ennuyés par la mobilisation en faveur de l’écrivain des plus grands noms de l’intelligence et de la littérature mondiales. En France, une bonne partie de la République des Lettres a attendu de voir dans quelle direction soufflait le vent. Avant de basculer massivement.

« On avait dû beaucoup calomnier Joseph K. Car sans avoir jamais rien fait, il fut arrêté un matin. » Ainsi la première phrase du Procès était-elle un message codé, le clin d’œil d’un écrivain à son héritier… Ou alors, l’Histoire se fout de notre gueule en infligeant à un romancier le destin d’un personnage romanesque qui chemine à ses côtés depuis des années. Milan Kundera a-t-il éprouvé « comme une honte » sa propre « transformation de sujet en objet », tel Joseph K au contact de ses bourreaux ?

On ne sait pas et on ne saura peut-être jamais dans quels cercles et officines s’est mitonné ce ragoût parfumé de haine recuite et de ressentiment. L’écrivain et son épouse Véra ont été surpris de voir « la grande presse » française reprendre, sans la moindre distance, les assertions de l’hebdomadaire pragois nommé, comme par antiphrase, Respekt. (Minimum Respekt, aurait dit Muray, dont la plume, encore une fois, a cruellement manqué.) Pourquoi faire des chichis ? Dans un premier temps, quand les Messieurs Propre du passé semblaient triompher, nombre de journaux ont emboîté le pas à l’AFP, agence mondiale réputée pour son sérieux dont la première dépêche était titrée : « Milan Kundera a collaboré avec la police secrète communiste ». Sous Staline, les procès n’étaient pas plus expéditifs. Du reste, les épurateurs et autres lustrateurs qui ont entrepris de karchériser l’histoire de l’Europe de l’Est ne demandaient rien d’autre à l’écrivain qu’une émouvante autocritique – le stalinisme version bisounours.

Reste que cette victoire a un sale goût. Parce qu’il a fallu se plier à l’agenda dicté par les vigilants et à la question qui les obsède – vrai ou faux ? coupable ou innocent ? Dans un procès où le doute jouait à charge, tout refus de répondre eût été entendu comme un aveu. Instinctivement, on ne voulait pas savoir si le jeune homme qui avait porté le nom de Milan Kundera avait ou non dénoncé un espion à la police, on se disait que cette rage de purification rétrospective ne pouvait que salir et non laver, obscurcir au lieu d’éclairer. On avait envie qu’il les accable de son mépris, comme l’a suggéré Vaclav Havel – dont il n’est pas proche. « Milan, restez au-dessus de la mêlée ! Vous savez sûrement, qu’il y a pire dans la vie qu’une diffamation dans la presse. » Facile à dire – qui peut vivre avec le mensonge à ses trousses ? D’ailleurs, il y a eu pire. Les petits inquisiteurs ont entrepris de relire toute l’œuvre de l’écrivain à la lumière de leurs prétendues révélations. De pompeux imbéciles ont joué les psychanalystes de bazar en allant chercher entre les lignes de La Plaisanterie les secrets (forcément honteux) d’une existence. Du coup, on n’a guère remarqué ce qui crevait les yeux, à savoir que Kundera avait déjà tout dit de « l’Affaire Kundera » – dans Les testaments trahis, chronique mélancolique et pénétrante du procès intenté par le kitsch au passé, c’est-à-dire au Roman.

L’honneur de l’homme Kundera ayant été lavé, il est aujourd’hui permis de dire ce qu’il fallait taire – que soixante ans après l’épisode proposé à la gourmandise mauvaise du public, les faits n’ont rien à dire et même qu’il n’existe rien que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de faits. Et aussi que les fils qui se battent la coulpe sur la poitrine de leurs pères sont les moins qualifiés pour écrire l’Histoire qu’ils ont congédiée, non pas pour obéir à leurs convictions intimes mais pour se conformer à l’esprit changeant de l’époque – autrement dit pour être du côté du manche. La démocratie n’est pour eux que le nouveau gourdin avec lequel ils matraquent le monde ancien. « L’homme est celui qui avance dans le brouillard. Mais quand il regarde en arrière pour juger les gens du passé, il ne voit aucun brouillard sur leur chemin. » À supposer qu’ils connaissent cette phrase des Testaments, les fils maudits y trouveraient sans doute la confirmation du bienfondé de leurs soupçons – quand ils devraient plutôt y voir leur reflet grimaçant. L’imbécile regardera toujours le doigt.

Rien n’entamera la bonne conscience des procureurs. Kundera le sait : « les inculpabilisables dansent », a-t-il écrit. Eh bien, qu’ils chantent même, si cela leur chante. Un écrivain doit bien ressentir une forme de joie, serait-elle infiniment douloureuse, quand la réalité imite sa fiction, qu’il a dévoilé le désastre avant qu’il ne se produise. De plus, cher Milan Kundera, vous êtes désormais assuré de ne pas avoir le Nobel. Encore qu’on ne sait jamais. Maintenant, vous êtes une victime…

Du côté des grands électeurs

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Ce n’est que ce soir vers 21 heures que le monde entier pourra enfin connaître les résultats définitifs du scrutin le plus attendu de l’année. C’est vers cette heure-là, en effet, que Frédéric Beigbeder et Carole Chrétiennot annonceront à un public souvent lettré et passablement éméché le nom de l’heureux lauréat du 15e Prix de Flore, remis dans le Café du même nom (il n’y a plus qu’au Creusot et aux infos de France Culture qu’on utilise l’adjectif « éponyme », provisoirement banni, donc, de notre playlist). La dernière sélection du jury comprend Polichinelle de Pierric Bailly, La meilleure part des hommes de Tristan Garcia, La domination de Karine Tuil, Faux-père de Philippe Vilain et Saloon d’Aude Walker. De toute façon, on sera agréablement surpris : il n’est techniquement plus possible que le jury fasse un plus mauvais choix qu’en 2006 (Angot) ou 2007 (Nothomb). Nos nombreux envoyés spéciaux sur place ne manqueront pas de vous faire dès demain un compte-rendu détaillé de cet événement historique – à condition, toutefois, qu’au moins l’un d’entre eux se souvienne de sa soirée.

Nous sommes tous des Américains !

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« Nous sommes tous des Américains ! » C’est Willy qui m’a hurlé ça ce matin à 5 heures, alors que je somnolais devant CNN. Mon mari n’a pas le sens des convenances. Il ne respecte rien, pas même les journalistes consciencieuses qui essaient de faire tant bien que mal leur travail parce que les maîtres du monde ont décidé d’organiser leurs élections la nuit. Grand bien leur fasse. Je sais seulement qu’on ne verrait pas ça en France : le Fouquet’s ferme à 2 heures du matin et je m’imagine mal un président français fraichement élu se coltiner Mireille Mathieu aux Bains.

Le temps de me réveiller, de reprendre mes esprits et de caler ma Weltanschauung sur des fuseaux horaires à peu près décents (sept heures de CNN, ça vaut un bon gros jet-lag), Willy me tendait une tasse de café en hurlant à nouveau : « Nous sommes tous des Américains ! » Comme il ne lisait sur mon visage qu’une grande perplexité, il se mit à m’expliquer que l’élection de Barack Obama était l’événement le plus important du siècle, que c’était la première fois qu’un non-blanc était élu à la tête d’un grand pays, que depuis Neil Amstrong il n’y avait pas eu de noir aussi populaire aux Etats-Unis et que j’étais bien sotte[1. Il a employé un autre mot. Mais il ne perd rien pour attendre.] de ne pas écrire ça dans mon article. J’ai essayé de lui faire comprendre qu’il nous restait encore 92 ans pour juger de l’importance séculaire de l’élection d’Obama, que Hu Jintao n’était pas très blanc non plus comme président d’un grand pays et, enfin, que Neil Amstrong ne jouant pas de trompette ne pouvait pas être noir. Puis, narquoise, j’ai rajouté : « Tu n’as pas fait un tel cirque quand, pour la première fois de l’histoire allemande, une femme est devenue chancelière… »

Willy a haussé les épaules : « Je m’en fous. Nous sommes tous des Américains ! » Puis, vexé, il est allé se servir un verre de Jägermeister hors d’âge pour fêter l’événement.

Sur ce coup, je dois avouer que je n’ai pas été très finaude. L’élection d’Obama réveille chez Willy un point sensible : sa sœur est noire. Oui, vous lisez bien : Elfriede Kohl est une négresse. Pour tout vous dire, lorsque l’enfant parut – c’était dans les années 1950, une époque où le brun n’était vraiment pas à la mode en Allemagne –, le cercle de famille n’a pas applaudi à grands cris. Leur premier réflexe fut de la nettoyer, avant de se ranger au bout de quelques mois à l’avis de la faculté : une anomalie génétique, un dommage collatéral des Lebensborn ou un truc qui saute plusieurs générations et vous stimule la pigmentation cutanée comme on ne fait plus.

Tout laisse pourtant accroire que ce ne sont pas les générations qui se sont fait sauter. Mes beaux-parents vivaient à l’époque non loin d’une base militaire américaine. L’arrivée des GI’s a été une source de grand désordre et de bouleversement. On savait ce qu’était un noir : le Nicke-Neger[2. Le Nicke-Neger (le nègre qui hoche la tête), s’est répandu en Allemagne à partir des années 50 pour recevoir les dons des fidèles aux Missions africaines. Il a été remplacé un temps par un plus politiquement correct Nicke-Schwarzer (le noir qui hoche la tête), avant de céder définitivement la place au Spendenbehälter (boîte à dons). Quant aux Suisses allemands, ils ont depuis longtemps trouvé la solution avec un raciste – oui, mais humaniste – Negerkässeli (le nègre-tirelire) : un nègre peut recevoir de l’argent sans pour autant être obligé de dire merci.] remplissait la fonction de tirelire à la porte des églises. On lui glissait un pfennig dans le tronc et un admirable mécanisme lui faisait hocher la tête en signe de merci. Les pfennigs ainsi récoltés étaient envoyés en Afrique par la filière des pères blancs ou de Jacques Foccart – je ne me souviens plus très bien. Lorsque les GI’s sont arrivés, ma belle-mère a certainement croisé l’un de ces blacks bien balancés, poussant la dévotion jusqu’à s’occuper de son mécanisme afin de lui faire hocher autre chose que la tête. La sainte femme ! Je crois bien que c’est précisément ce que Willy a réalisé ce matin en voyant Obama élu. Mon mari s’est souvenu des années de son enfance, où il devait supporter les quolibets et les sarcasmes dont on couvrait sa sœur. Et ce fut, dans sa petite tête, comme un déclic : il a fait le rapport entre noir et américain, entre GI’s et maman, entre Barack et Elfriede…

Nous sommes, donc, tous des Américains. C’est aussi beau que du Joe Dassin[3. L’annonce de la fermeture de Guantanamo va faire pleurer ses ayant-droits.]. En élisant Obama, les Etats-Unis abolissent l’apartheid planétaire qui séparait blancs et noirs, oppresseurs et opprimés, exploiteurs et exploités. Le rêve américain est enfin à portée de tous – du moins de Seattle à Miami, et de Washington à Los Angeles. Avec Barack, une ère nouvelle commence !

Si tout va bien, elle devrait durer deux ou trois semaines. Car, si l’on s’en réfère à la dernière fois où la planète médiatique s’est écriée à l’unisson : « Nous sommes tous des Américains », c’était le 11 septembre 2001… Il n’a pas fallu longtemps pour que des illuminés plutôt éteints à l’intérieur crient au complot planétaire. Attendons-nous donc à ce que l’on nous démontre dans les prochains temps qu’Obama n’est pas noir, que son élection est un coup des néo-cons à la solde de la CIA, du Mossad, des fonds de pension et de Monsanto. Branchez vos magnétoscopes : rien ne dit que Thierry Ardisson n’a pas déjà contacté l’un ou l’autre de ces esprits clairvoyants – Michael Moore, Thierry Meyssan ou Jean-Marie Bigard : le choix est ouvert parmi les intellectuels – qui présentera au public l’imparable preuve de la supercherie : « Les noirs sentent fort, mais Obama sent bon. »

Et puis, un noir qui devient président des Etats-Unis, un type qui vous fout au chômage des milliers de militants des droits civiques en une seule soirée électorale, ça n’est rien d’autre qu’un ennemi de classe, camarade altermondialiste.

John Smith

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Représentés devant leur baraque (la maison blanche à l’arrière-plan), John et Rebecca Smith sont les fondateurs du mouvement gothique américain. Comme tous les autres wasp du comté de Hancock (Kentucky), John Smith s’habillait en noir. Sauf que lui c’était par esprit de résistance, comme en témoigne la fourche qu’il tient crânement de sa main gauche afin de protester contre la politique désastreuse du président Hoover. Fidèle à son slogan révolutionnaire (win the yes need the no to win against the no), John Smith inventa également le ketchup, le pop-corn, les pinups, le chewing-gum, le technicolor, le penis enlarger, la bombe A, le french kiss et les donuts. Bref, John Smith redonna un sens au rêve américain et un avenir au monde libre.

Grant Wood, American gothic, 1930. Huile sur toile conservée à l’Institut of arts de Chicago. Prochaine exposition début janvier à Washington avant tournée mondiale près de chez vous.

L’homme sans qualité

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C’est le lot des nations qui se rappellent, en soufflant les bougies du gâteau, qu’un jour elles écrivaient l’histoire : la France aime les anniversaires. On commémore, on se souvient, on évoque, on remémore et on ressasse, on exerce son devoir de remembrance, on se repasse le film et on joue les remake. Les années où l’on n’a pas d’abattis suffisamment présentables à exposer au Panthéon, on se contente d’accrocher un brin de Vergissmeinnicht à sa boutonnière patriotique. L’odeur des chrysanthèmes nous est tellement montée à la tête qu’on ne se demande même plus pourquoi Victor Hugo écrivait dans Quatre-Vingt-Treize ce qui depuis cinq mille ans constitue la sagesse des nations : « Quel bienfaiteur pour l’humanité qu’un distributeur d’oubli ! » Et l’on se reprend de ces mauvaises idées. On se sniffe discretos un stick de naphtaline. Y a pas à dire, ça requinque.

Rien qu’en 2008 – et l’année n’est pas finie –, on aura donc fêté le quarantième anniversaire de mai 68, le cinquantième anniversaire de ce qui reste de la Ve République, le quatre-vingt-dixième anniversaire de l’armistice de la Grande Guerre, sans compter le trentième anniversaire de la mort de Jacques Brel et le quarante-cinquième de celle d’Edith Piaf… Cette effervescence commémorative nous aurait presque fait oublier que 2008 est aussi l’année du quatre-vingt-dixième anniversaire de l’inscription de Gaston Monnerville au barreau de Toulouse. Manquerait plus que ça !

Ah, Gaston Monnerville ! Président du Conseil de la République, devenu le Sénat en 1959, il est resté pendant vingt-deux ans le deuxième personnage de l’Etat. Un record historique ! Un record d’autant plus époustouflant qu’il présida la Haute Assemblée sous les deux septennats du général de Gaulle tout en étant l’un des adversaires les plus acharnés du chef de l’Etat. C’est Monnerville qui en 1962 accusa Georges Pompidou de « forfaiture », avant de dénoncer le « viol de la Constitution » par le général de Gaulle… On connaît la suite et la réponse du général : « On ne viole pas sa femme. » Tante Yvonne, toujours consentante ?

Il n’en reste pas moins qu’alors que François Mitterrand s’essuyait encore le lait qui lui perlait du nez Gaston Monnerville avait une légitimité incontestable. Il était venu à la politique dans les années 1930 avant d’être nommé secrétaire d’Etat sous le Front populaire. Durant la guerre, il avait rejoint les maquis du Cantal, devenant l’une des figures de la résistance auvergnate. C’était l’un des plus brillants orateurs politiques de la République, de la trempe d’un Gambetta ou d’un Jaurès, et, surtout, l’un des tacticiens dont l’habileté à la manœuvre aurait fait passer le cardinal Mazarin pour le premier sciocco venu.

Monnerville avait du talent. Il avait du panache – ce qui jamais ne gâche rien. Il avait du courage – ce qui relève du miracle chez un radical. Et voilà toute la différence entre Gaston Monnerville et Patrick Lozes : le premier avait du cran, le second le préside. Je suis bête et vous prie de m’excuser d’avoir omis de mentionner une chose : Monnerville était noir. Sur l’échelle Gobineau de la diversité, qui s’étend du gris pâle au noir profond, Monnerville était très coloré. Plus coloré en tout cas que Barack Obama. Et, puisque le temps en est à célébrer le culte des origines et de la pigmentation cutanée, Monnerville était guyanais et petit-fils d’esclave. Le voilà outé.

Tandis que chaque jour pendant vingt-deux ans deux huissiers endimanchés d’une queue-de-pie mal ajustée accompagnaient Gaston Monnerville jusqu’au Plateau, tiraient vers l’arrière son fauteuil afin qu’il pût s’asseoir et déclarer d’un ton solennel l’ouverture de la séance, rappelant au règlement ministres et sénateurs, négociant au forceps l’ordre du jour de la Haute Assemblée avec le gouvernement, les Gaston Monnerville états-uniens avaient le choix de baisser la tête quand ils croisaient un white anglo-saxon protestant ou d’exceller en jazz pour se casser des States et émigrer dans les caves germanopratines. Quand le chauffeur de la présidence du Sénat ouvrait la porte de la DS républicaine à notre Gaston national afin qu’il puisse bien se caler au fond des sièges, outre-Atlantique on indiquait à Rosa Parks que sa place était là-bas, au fond du bus.

Ce n’est qu’une différence bien maigre, puisqu’elle tient essentiellement à l’usage des transports collectifs ou privés, mais cela fait toute la différence. Si personne pendant vingt-deux ans ne s’est inquiété, dans cette France moisie, réputée raciste et négrophobe, qu’un homme tel que Gaston Monnerville fût le deuxième personnage de l’Etat, c’est que son talent et sa valeur balayaient à des rangs subsidiaires toute autre forme de considération. Pour résumer d’un point de vue strictement gaulliste : Monnerville était beaucoup plus emmerdeur que noir… N’est-ce pas ce qui compte en politique ?

Je veux bien que Patrick Lozes, président du Cran (Conseil représentatif des associations noires), profite de l’élection de Barack Obama pour réclamer en France un président noir – nous en avons eu quelques-uns de marron, ça ne va pas nous changer beaucoup – et oublie au passage que son propre père Gabriel avait eu, lui, le talent, de se faire élire sénateur sous la IVe République. Les Etats-Unis découvrent seulement aujourd’hui qu’en politique la couleur de la peau ne fait pas tout (et ils vont, dans les prochains mois s’en rendre compte encore davantage). Après avoir abandonné il y a tout juste quarante ans leur odieuse politique ségrégationniste, nos amis américains découvrent ce qu’ici nous connaissons depuis près de quatre siècles, quand ce Rital de Giulio Mazarino conduisait la France de Louis XIII à des succès diplomatiques et militaires dont les effets se font encore sentir aujourd’hui (les traités de Westphalie n’ouvrent-ils pas l’ère de la politique moderne ?).

Malraux, dont la propension à broyer du noir accompagnait au fil des ans sa soif à devenir de plus en plus brun, a établi définitivement le programme de la modernité politique dans Les Noyers de l’Altenburg : « L’homme est ce qu’il fait. » Qu’on nous objecte que les Etats-Unis aient inventé et mis en place l’affirmative action quand la France se contentait de tenter de faire vivre le modèle républicain relève du plus malfaisant révisionnisme historique. D’abord, parce que la France pratique l’affirmative action depuis bien plus longtemps que les Etats-Unis : le système redistributif qu’est, par exemple, la Sécurité sociale est le parangon de toute discrimination positive (on donne plus à ceux qui ont moins)… On peut reprocher beaucoup de choses à notre vieux pays, mais jamais la France n’a pratiqué l’apartheid et n’a fait de la pigmentation cutanée un fait institutionnel : au nom de quoi devrait-elle aujourd’hui réparer une faute dont elle n’est pas entachée mais que les Américains, eux, ont commise ? Catholiste, je suis assez favorable à la repentance et à la correction fraternelle. En tout lieu, en tout temps, mais pas à la place des autres.

La retraite à 70 ans, dernier coup de vice des baby-boomers

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Il y a dix-huit ans, en 1990, une consœur journaliste et néanmoins amie, Jacqueline Remy, publiait aux éditions du Seuil un essai prémonitoire et injustement oublié intitulé Nous sommes irrésistibles, critique d’une génération abusive. Elle y défendait la thèse que les « baby-boomers », c’est-à-dire les gens nés entre 1945 et 1955, s’étaient emparé des leviers de commande de la société française dans le sillage de mai 68, et en avaient profité pour réorganiser à leur profit les structures politiques, économiques et sociales de notre pays. Selon elle, ils sont parvenus à fermer à la génération suivante l’entrée sur le marché du travail et l’accès aux postes de pouvoir, à orienter les systèmes de redistribution (retraites, santé etc..) dans un sens qui leur était favorable, et à monopoliser les postes-clés dans la haute administration, les médias, et les entreprises du CAC40.

Cette intuition géniale allait être reprise, une quinzaine d’années plus tard par des très sérieux universitaires comme Louis Chauvel, qui développe la théorie d’une « fracture générationnelle » qui se superposerait à la fracture sociale. Celle-ci provoquerait des frustrations spécifiques au sein d’une jeunesse à laquelle il ne resterait plus qu’à payer la note des frasques financières de leurs ascendants, en terme d’allongement du temps de travail au cours de la vie, de hausse des prélèvements obligatoires, de charges de remboursement de la dette publique.

Déjà, l’Insee constate que le revenu moyen des retraités est supérieur à celui des actifs, et la Cour des comptes vient tout juste de rendre public un rapport établissant que les plus de soixante-cinq ans contribuent moins à la solidarité nationale (cotisation sécu, RDS, etc.) que leurs cadets.

Il restait quelques dernières barrières à faire sauter pour que cette génération puisse se maintenir encore quelque temps aux manettes et dans une confortable aisance financière: la loi qui permet à un employeur de mettre d’office à la retraite ses salariés âgés de plus de soixante-cinq ans, et celle qui plafonne le cumul des revenus emploi-retraite au montant du dernier salaire perçu en activité.

L’affaire est désormais sur les rails, grâce à un amendement à la Loi de finances déposé fin octobre par le député UMP de la 2e circonscription de la Moselle, Didier Jacquat, né en 1944 et exerçant, quand il ne fait pas le député, la profession de médecin oto-rhino-laryngologiste. La mention de tous ces détails me paraît nécessaire, car il est à prévoir que « l’amendement Jacquat » va faire sortir son auteur de l’anonymat qui est le lot de la plupart des parlementaires, bien connus dans leur circonscription, mais ignorés par le reste de la population. Comme le ministre du Travail, l’ambitieux Xavier Bertrand, ne s’est pas opposé à cet amendement, l’Assemblée l’a adopté derechef, et on ne voit pas le Sénat, vu sa composition politique et générationnelle, y faire obstacle.

La gauche, toujours à coté de la plaque, est montée au créneau sur le thème « On va forcer les pauv’ travailleurs déjà épuisés par une vie de galérien à bosser jusqu’à 70 balais, car on vous voit venir, vous dites que cela se fera sur la base du volontariat, mais on connait les méthodes des patrons… »

En fait, les experts de la chose sociale prévoient que ces mesures pourraient produire des effets aux deux extrémités de l’échelle sociale: chez les travailleurs précaires et mal payés qui vont en allongeant leur durée de cotisations arrondir une maigre pension, et chez les cadres supérieurs qui appréhendent d’être obligés quitter leurs postes prestigieux, confortables et bien rémunérés le lendemain de leur soixante-cinquième anniversaire.

C’est cette dernière catégorie, composée aujourd’hui de baby-boomers bien décidés à s’agripper au cocotier, qui se frotte les mains, et les quadras et quinquas qui vont se trouver bloqués dans leurs espoirs de promotion pour un bon bout de temps.

Il y a dans la situation ainsi créée tous les ingrédients qui peuvent nourrir une nouvelle révolution « bourgeoise » contre les nouveaux privilégiés à cheveux gris, avec bronzage permanent pour les messieurs, lifting annuel pour les dames. Les « bataillons de la jeunesse » célébrés par Aragon pendant sa période stalinienne vont-ils à nouveau surgir, prendre les armes et pendre Jacquat à la lanterne ? Du haut de mes soixante-cinq balais, je brandis d’ores et déjà le drapeau blanc de la reddition !

C’est nous les Africaines…

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Bertrand Delanoë et Martine Aubry n’ont cessé de le répéter au micro des journalistes ces trois derniers jours : la France aurait tout à gagner à suivre la voie ouverte par les Américains qui ont accordé leurs voix à Barack Obama. Pour trancher avec une classe politique française assez monochrome, Bertrand Delanoë et Martine Aubry auront tout loisir de mettre en accord leurs vœux pieux avec leurs actes en votant pour Ségolène Royal au Congrès de Reims. Née à Dakar en 1953, Ségolène Royal deviendrait ainsi la première Africaine de l’histoire à accéder au poste de premier secrétaire du Parti socialiste. His-to-ri-que ! His-to-ri-que ! His-to-ri-que !

Félicitations, Barack Obama !

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Je vous adresse mes félicitations pour avoir été capable d’attirer la majorité des votes des participants lors de ces élections présidentielles.

Toutes les nations du monde, et en particulier le peuple américain, attendent des changements fondamentaux et clairs dans les politiques intérieure et étrangère de Washington.

Vous savez que les occasions accordées par Dieu passent.

J’espère que vous saurez préférer les intérêts du peuple aux exigences rapaces d’une minorité égoïste, et saisirez l’opportunité qui vous est offerte pour servir le peuple afin qu’on se souvienne de vous avec une haute estime.

La liste des critiques qu’on peut adresser à l’Amérique est longue : la politique militariste, l’occupation, l’intimidation, le mensonge, l’humiliation et l’imposition de relations injustes et discriminatoires, qui font que l’Amérique est détestée par la plupart des nations.

La grande nation iranienne se réjouit des changements fondamentaux et justes dans la politique américaine, spécialement dans la région.

Les peuples du monde attendent que les Etats-Unis optent pour la justice, le respect du droit des nations, la non-ingérence, et que les interventions du gouvernement américain se cantonnent dans les limites géographiques de leur pays.

Si vous mettez vos pas dans ceux des grands prophètes, alors vous serez soutenus par Dieu.

Traduit et adapté par Marc Cohen, d’après les communiqués des agences officielles iraniennes Irna et Isna.

Et pendant ce temps-là, en Somalie…

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Personne n’aura remarqué une dépêche de l’agence Reuters faisant part de la lapidation, le 28 octobre, d’une enfant somalienne de 13 ans à Kismayo. Son crime ? Avoir été violée par 3 adultes, alors qu’elle se rendait à pied à Mogadiscio pour y visiter sa grand-mère… Et d’avoir eu la naïveté d’aller se plaindre aux autorités, croyant se placer ainsi sous leur protection… Verdict : la petite victime a été condamnée à la mort par lapidation pour adultère. Conformément à la tradition, la sentence a été exécutée en public devant plusieurs centaines de spectateurs enthousiastes. Peu soucieuses sans doute de pousser au choc des civilisations, les organisations féministes auront été d’une efficacité exemplaire dans la non-médiatisation de ce crime. A moins qu’elles aient été trop occupées à dénoncer le risque mortel que McCain et Palin représentaient pour les droits des femmes du monde entier…

Les lunettes de Sarah

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La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, nous raconte Aragon, il la trouva franchement laide. Moi, la première fois que je vis Sarah Palin, je la trouvai franchement canon. Je peux bien l’avouer, maintenant qu’elle va quitter aussi vite qu’il est venu son quart d’heure warholien de célébrité et retourner là-bas, en Alaska, dans le blanc si semblable des glaciers et de l’amnésie médiatique. McCain, dans son beau discours de défaite, a beau lui avoir promis un destin national, on n’y croit pas trop.

Avant les résultats que l’on sait, jamais je n’aurais osé confier ce tendre secret à qui que ce soit. On m’aurait lapidé sur place avec les pierres de l’idéologiquement correct. Trouver ses adversaires jolis physiquement, c’est déjà trahir, dans le monde merveilleux des imbéciles. Ce qui m’a plu chez Sarah ? Allez savoir… Je sentais bien néanmoins que cette attirance frappait d’autres que moi, qui l’ont dit par des moyens détournés, à l’instar de David Martin Castelnau analysant avec un feint détachement l’attirance un peu trouble que l’on pouvait trouver à la dame d’Anchorage tandis que Luc Rosenzweig me faisait rêver avec ses parties de pêche, au point que j’imagine désormais l’Alaska comme une manière d’Ultima Thulé de la pêche au gros hemingwayenne, en compagnie de femmes dans le genre de Sarah, qui rient fort, boivent sec et savent faire un nœud de raccord sur un moulinet de traîne en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Je fis donc, dans le secret de mon âme, un examen de conscience. Sarah Palin, c’était un sourire, un chignon désordonné et charmant, et puis des lunettes aussi. Très important, ça, les lunettes. À l’époque où l’on recourt de manière presque systématique à la chirurgie esthétique, le port des lunettes, et donc le refus des lentilles, indiquaient un louable refus du prométhéen, un désir d’assumer son âge, son allure qui n’étaient pas forcément de saison et qui ne ravissaient probablement pas les communicants et autres faiseurs de looks du camp républicain. Je fus à peine surpris, ensuite, d’apprendre qu’elle avait laissé sa dernière grossesse se poursuivre jusqu’à son terme, alors qu’elle savait l’enfant trisomique. Refus du prométhéen, toujours. On en pense ce qu’on veut, mais il y avait sur un sujet aussi douloureux un louable souci de cohérence avec elle-même. Comme cette histoire, aussi, de sa fille enceinte à dix-sept ans.

Pourtant, chez les conservateurs religieux, des deux côtés de l’Atlantique, la religion et la morale qui va avec sont trop souvent des moyens de calmer les pauvres : on voit bien, par exemple, qu’à la bourse des valeurs sarkozystes les actions de Dieu montent au fur et à mesure que celles de la protection sociale ou du pouvoir d’achat s’effondrent.

Mais ce n’est décidément pas le cas chez Sarah Palin. La religion, pour elle, n’est pas l’opium du peuple mais une cocaïne spirituelle qui lui donne cette force souriante, un rien canaille et un appétit joyeux pour l’existence. On peut estimer que cela confine à la naïveté. Oui, sans doute, mais je préfère cette fraîcheur maladroite à la sophistication incroyablement arrogante du directeur de Vanity Fair, d’Anne Sinclair et de Bernard-Henri Lévy qui, le soir précédant le vote, paradaient en grandes consciences éclairées sur le plateau du Grand Journal de Canal + et se demandaient pourquoi il y avait encore des « cols bleus », entendez des ouvriers, qui étaient assez bêtes pour voter McCain-Palin. Moi je ne me le demandais pas en voyant le spectacle donné par ces repus du progressisme, repoussoirs définitifs pour les classes populaires comme ont pu l’expliquer mieux que moi Serge Halimi dans Le Grand Bond en arrière ou Eric Conan dans La Gauche sans le peuple.

Mais je reviens aux lunettes de Sarah Palin : par un renversement qui doit autant à la dialectique qu’aux hormones, ces lunettes qui auraient dû la désérotiser eurent sur moi un effet exactement contraire. Sarah Palin donnait l’impression délicieuse d’être réelle, ce qui suffit aujourd’hui, dans l’âge de la falsification généralisée, à vous rendre incroyablement sexy.

Elle n’était pas en plastique, Sarah, pendant cette campagne. Elle était là, pour de bon, avec son corps et ses métaphores à la Lautréamont, « le pit-bull avec du rouge à lèvres », elle n’avait pas ce physique calibré et angoissant qu’ont en partage tant d’hommes et de femmes politiques postmodernes. Qui n’a pas eu cette impression, légèrement inquiétante, que de Ségolène Royal à Berlusconi, de Zapatero à Hillary Clinton, de Barack Obama à Bayrou, ils ont tous, à quelques détails prêts la même tête ? Qu’ils ont le même débit, les mêmes postures, la même façon de bouger. Bref, qu’ils sortent d’une fabrique en série, Ken et Barbie des démocraties de marché, qu’ils sont des clones interchangeables (avec quelques options pour entretenir l’illusion d’une différence), comme dans un cauchemar de Philip K.Dick.

Et puis j’aime bien ce qu’on raconte du passé de Sarah, pas seulement le basket, le hockey, les concours de miss, le mariage avec un working class hero qui bosse dur sur les plates-formes pétrolières (un scénario pour un Capra de droite), mais aussi son flirt avec le parti indépendantiste de l’Alaska. On pourra objecter que cela participe de la façon palinienne de faire de la géopolitique au hachoir, certes, mais il faut voir notre Sarah, avant tout, comme une utopiste.

Elle aussi, comme Martin Luther King, a un rêve. Les gazettes bien informées nous apprennent qu’en matière de religion, elle est en fait une « charismatique post confessionnelle », ce qui veut dire qu’elle est au courant évangélique ce que les libertariens sont au libéralisme : ni Eglise, ni Etat, les deux se devant de dépérir pour laisser l’homme libre dans un monde d’hommes libres et solidaires, où le libre développement de chacun sera l’unique condition du libre développement de tous.

Et je comprends soudain, au terme de cet article, la bouleversante vérité de cette attirance irrationnelle : Sarah Palin, en fait, rêve du même monde que moi. Elle veut y arriver par les Evangiles, moi grâce à deux philosophes allemands du dix-neuvième siècle, un peu oubliés aujourd’hui.

Ce n’était donc pas, seulement, une question de lunettes.

On avait dû beaucoup calomnier Milan K.

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Kundera a gagné. De la piteuse « Affaire Kundera », les observateurs distraits ne retiendront que ce verdict, aussi sommaire que le procès qui l’a précédé[1. Le magazine Respekt a publié il y a trois semaines un article de Adam Hradilek, chercheur pour l’Institut de Recherche sur les Régimes totalitaires, selon lequel en mars 1950 Kundera, alors âgé de 21 ans, aurait permis l’arrestation de Miroslav Dvoracek, jeune aviateur passé à l’Ouest après le Coup de Prague de février 1948 et revenu clandestinement dans le pays pour le compte du renseignement militaire américain.]. Et c’est tant mieux. Après tout, c’est la guerre – et qu’elle se déroule dans le prétendu ciel des idées ne la rend pas moins sanguinaire. On ne boudera pas cette victoire, même si elle a été emportée dans les termes imposés par l’adversaire.

Au petit jeu du « Combien de divisions ? », les accusateurs de l’écrivain ne faisaient pas le poids. Droits dans leurs bottes quand l’authenticité du providentiel document policier sur lequel était bâtie toute leur opération a été mise en doute, ils n’ont pas paru plus ébranlés par les déclarations de Zdenek Pesat : malade, âgé de 80 ans, cet historien qui connaissait les protagonistes de l’affaire a raconté comment, il y a près de 60 ans, ruptures politiques et rivalités amoureuses conjuguées plantaient les graines de la tragédie dans l’existence d’un groupe d’étudiants communistes, expédiant l’un d’eux pour 15 ans dans l’enfer du camp de travail. Zdenek a dû donner le nom du véritable dénonciateur, innocentant complètement Kundera. « Je suis un peu soulagé que cela soit tombé sur un mort », soufflait alors l’écrivain. Les « néo-flics qui fouillent dans les archives des vieux flics », définition dont il a gratifié ses persécuteurs, ont fait comme s’ils n’avaient rien entendu. Gageons qu’ils ont été plus ennuyés par la mobilisation en faveur de l’écrivain des plus grands noms de l’intelligence et de la littérature mondiales. En France, une bonne partie de la République des Lettres a attendu de voir dans quelle direction soufflait le vent. Avant de basculer massivement.

« On avait dû beaucoup calomnier Joseph K. Car sans avoir jamais rien fait, il fut arrêté un matin. » Ainsi la première phrase du Procès était-elle un message codé, le clin d’œil d’un écrivain à son héritier… Ou alors, l’Histoire se fout de notre gueule en infligeant à un romancier le destin d’un personnage romanesque qui chemine à ses côtés depuis des années. Milan Kundera a-t-il éprouvé « comme une honte » sa propre « transformation de sujet en objet », tel Joseph K au contact de ses bourreaux ?

On ne sait pas et on ne saura peut-être jamais dans quels cercles et officines s’est mitonné ce ragoût parfumé de haine recuite et de ressentiment. L’écrivain et son épouse Véra ont été surpris de voir « la grande presse » française reprendre, sans la moindre distance, les assertions de l’hebdomadaire pragois nommé, comme par antiphrase, Respekt. (Minimum Respekt, aurait dit Muray, dont la plume, encore une fois, a cruellement manqué.) Pourquoi faire des chichis ? Dans un premier temps, quand les Messieurs Propre du passé semblaient triompher, nombre de journaux ont emboîté le pas à l’AFP, agence mondiale réputée pour son sérieux dont la première dépêche était titrée : « Milan Kundera a collaboré avec la police secrète communiste ». Sous Staline, les procès n’étaient pas plus expéditifs. Du reste, les épurateurs et autres lustrateurs qui ont entrepris de karchériser l’histoire de l’Europe de l’Est ne demandaient rien d’autre à l’écrivain qu’une émouvante autocritique – le stalinisme version bisounours.

Reste que cette victoire a un sale goût. Parce qu’il a fallu se plier à l’agenda dicté par les vigilants et à la question qui les obsède – vrai ou faux ? coupable ou innocent ? Dans un procès où le doute jouait à charge, tout refus de répondre eût été entendu comme un aveu. Instinctivement, on ne voulait pas savoir si le jeune homme qui avait porté le nom de Milan Kundera avait ou non dénoncé un espion à la police, on se disait que cette rage de purification rétrospective ne pouvait que salir et non laver, obscurcir au lieu d’éclairer. On avait envie qu’il les accable de son mépris, comme l’a suggéré Vaclav Havel – dont il n’est pas proche. « Milan, restez au-dessus de la mêlée ! Vous savez sûrement, qu’il y a pire dans la vie qu’une diffamation dans la presse. » Facile à dire – qui peut vivre avec le mensonge à ses trousses ? D’ailleurs, il y a eu pire. Les petits inquisiteurs ont entrepris de relire toute l’œuvre de l’écrivain à la lumière de leurs prétendues révélations. De pompeux imbéciles ont joué les psychanalystes de bazar en allant chercher entre les lignes de La Plaisanterie les secrets (forcément honteux) d’une existence. Du coup, on n’a guère remarqué ce qui crevait les yeux, à savoir que Kundera avait déjà tout dit de « l’Affaire Kundera » – dans Les testaments trahis, chronique mélancolique et pénétrante du procès intenté par le kitsch au passé, c’est-à-dire au Roman.

L’honneur de l’homme Kundera ayant été lavé, il est aujourd’hui permis de dire ce qu’il fallait taire – que soixante ans après l’épisode proposé à la gourmandise mauvaise du public, les faits n’ont rien à dire et même qu’il n’existe rien que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de faits. Et aussi que les fils qui se battent la coulpe sur la poitrine de leurs pères sont les moins qualifiés pour écrire l’Histoire qu’ils ont congédiée, non pas pour obéir à leurs convictions intimes mais pour se conformer à l’esprit changeant de l’époque – autrement dit pour être du côté du manche. La démocratie n’est pour eux que le nouveau gourdin avec lequel ils matraquent le monde ancien. « L’homme est celui qui avance dans le brouillard. Mais quand il regarde en arrière pour juger les gens du passé, il ne voit aucun brouillard sur leur chemin. » À supposer qu’ils connaissent cette phrase des Testaments, les fils maudits y trouveraient sans doute la confirmation du bienfondé de leurs soupçons – quand ils devraient plutôt y voir leur reflet grimaçant. L’imbécile regardera toujours le doigt.

Rien n’entamera la bonne conscience des procureurs. Kundera le sait : « les inculpabilisables dansent », a-t-il écrit. Eh bien, qu’ils chantent même, si cela leur chante. Un écrivain doit bien ressentir une forme de joie, serait-elle infiniment douloureuse, quand la réalité imite sa fiction, qu’il a dévoilé le désastre avant qu’il ne se produise. De plus, cher Milan Kundera, vous êtes désormais assuré de ne pas avoir le Nobel. Encore qu’on ne sait jamais. Maintenant, vous êtes une victime…

Du côté des grands électeurs

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Ce n’est que ce soir vers 21 heures que le monde entier pourra enfin connaître les résultats définitifs du scrutin le plus attendu de l’année. C’est vers cette heure-là, en effet, que Frédéric Beigbeder et Carole Chrétiennot annonceront à un public souvent lettré et passablement éméché le nom de l’heureux lauréat du 15e Prix de Flore, remis dans le Café du même nom (il n’y a plus qu’au Creusot et aux infos de France Culture qu’on utilise l’adjectif « éponyme », provisoirement banni, donc, de notre playlist). La dernière sélection du jury comprend Polichinelle de Pierric Bailly, La meilleure part des hommes de Tristan Garcia, La domination de Karine Tuil, Faux-père de Philippe Vilain et Saloon d’Aude Walker. De toute façon, on sera agréablement surpris : il n’est techniquement plus possible que le jury fasse un plus mauvais choix qu’en 2006 (Angot) ou 2007 (Nothomb). Nos nombreux envoyés spéciaux sur place ne manqueront pas de vous faire dès demain un compte-rendu détaillé de cet événement historique – à condition, toutefois, qu’au moins l’un d’entre eux se souvienne de sa soirée.

Nous sommes tous des Américains !

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« Nous sommes tous des Américains ! » C’est Willy qui m’a hurlé ça ce matin à 5 heures, alors que je somnolais devant CNN. Mon mari n’a pas le sens des convenances. Il ne respecte rien, pas même les journalistes consciencieuses qui essaient de faire tant bien que mal leur travail parce que les maîtres du monde ont décidé d’organiser leurs élections la nuit. Grand bien leur fasse. Je sais seulement qu’on ne verrait pas ça en France : le Fouquet’s ferme à 2 heures du matin et je m’imagine mal un président français fraichement élu se coltiner Mireille Mathieu aux Bains.

Le temps de me réveiller, de reprendre mes esprits et de caler ma Weltanschauung sur des fuseaux horaires à peu près décents (sept heures de CNN, ça vaut un bon gros jet-lag), Willy me tendait une tasse de café en hurlant à nouveau : « Nous sommes tous des Américains ! » Comme il ne lisait sur mon visage qu’une grande perplexité, il se mit à m’expliquer que l’élection de Barack Obama était l’événement le plus important du siècle, que c’était la première fois qu’un non-blanc était élu à la tête d’un grand pays, que depuis Neil Amstrong il n’y avait pas eu de noir aussi populaire aux Etats-Unis et que j’étais bien sotte[1. Il a employé un autre mot. Mais il ne perd rien pour attendre.] de ne pas écrire ça dans mon article. J’ai essayé de lui faire comprendre qu’il nous restait encore 92 ans pour juger de l’importance séculaire de l’élection d’Obama, que Hu Jintao n’était pas très blanc non plus comme président d’un grand pays et, enfin, que Neil Amstrong ne jouant pas de trompette ne pouvait pas être noir. Puis, narquoise, j’ai rajouté : « Tu n’as pas fait un tel cirque quand, pour la première fois de l’histoire allemande, une femme est devenue chancelière… »

Willy a haussé les épaules : « Je m’en fous. Nous sommes tous des Américains ! » Puis, vexé, il est allé se servir un verre de Jägermeister hors d’âge pour fêter l’événement.

Sur ce coup, je dois avouer que je n’ai pas été très finaude. L’élection d’Obama réveille chez Willy un point sensible : sa sœur est noire. Oui, vous lisez bien : Elfriede Kohl est une négresse. Pour tout vous dire, lorsque l’enfant parut – c’était dans les années 1950, une époque où le brun n’était vraiment pas à la mode en Allemagne –, le cercle de famille n’a pas applaudi à grands cris. Leur premier réflexe fut de la nettoyer, avant de se ranger au bout de quelques mois à l’avis de la faculté : une anomalie génétique, un dommage collatéral des Lebensborn ou un truc qui saute plusieurs générations et vous stimule la pigmentation cutanée comme on ne fait plus.

Tout laisse pourtant accroire que ce ne sont pas les générations qui se sont fait sauter. Mes beaux-parents vivaient à l’époque non loin d’une base militaire américaine. L’arrivée des GI’s a été une source de grand désordre et de bouleversement. On savait ce qu’était un noir : le Nicke-Neger[2. Le Nicke-Neger (le nègre qui hoche la tête), s’est répandu en Allemagne à partir des années 50 pour recevoir les dons des fidèles aux Missions africaines. Il a été remplacé un temps par un plus politiquement correct Nicke-Schwarzer (le noir qui hoche la tête), avant de céder définitivement la place au Spendenbehälter (boîte à dons). Quant aux Suisses allemands, ils ont depuis longtemps trouvé la solution avec un raciste – oui, mais humaniste – Negerkässeli (le nègre-tirelire) : un nègre peut recevoir de l’argent sans pour autant être obligé de dire merci.] remplissait la fonction de tirelire à la porte des églises. On lui glissait un pfennig dans le tronc et un admirable mécanisme lui faisait hocher la tête en signe de merci. Les pfennigs ainsi récoltés étaient envoyés en Afrique par la filière des pères blancs ou de Jacques Foccart – je ne me souviens plus très bien. Lorsque les GI’s sont arrivés, ma belle-mère a certainement croisé l’un de ces blacks bien balancés, poussant la dévotion jusqu’à s’occuper de son mécanisme afin de lui faire hocher autre chose que la tête. La sainte femme ! Je crois bien que c’est précisément ce que Willy a réalisé ce matin en voyant Obama élu. Mon mari s’est souvenu des années de son enfance, où il devait supporter les quolibets et les sarcasmes dont on couvrait sa sœur. Et ce fut, dans sa petite tête, comme un déclic : il a fait le rapport entre noir et américain, entre GI’s et maman, entre Barack et Elfriede…

Nous sommes, donc, tous des Américains. C’est aussi beau que du Joe Dassin[3. L’annonce de la fermeture de Guantanamo va faire pleurer ses ayant-droits.]. En élisant Obama, les Etats-Unis abolissent l’apartheid planétaire qui séparait blancs et noirs, oppresseurs et opprimés, exploiteurs et exploités. Le rêve américain est enfin à portée de tous – du moins de Seattle à Miami, et de Washington à Los Angeles. Avec Barack, une ère nouvelle commence !

Si tout va bien, elle devrait durer deux ou trois semaines. Car, si l’on s’en réfère à la dernière fois où la planète médiatique s’est écriée à l’unisson : « Nous sommes tous des Américains », c’était le 11 septembre 2001… Il n’a pas fallu longtemps pour que des illuminés plutôt éteints à l’intérieur crient au complot planétaire. Attendons-nous donc à ce que l’on nous démontre dans les prochains temps qu’Obama n’est pas noir, que son élection est un coup des néo-cons à la solde de la CIA, du Mossad, des fonds de pension et de Monsanto. Branchez vos magnétoscopes : rien ne dit que Thierry Ardisson n’a pas déjà contacté l’un ou l’autre de ces esprits clairvoyants – Michael Moore, Thierry Meyssan ou Jean-Marie Bigard : le choix est ouvert parmi les intellectuels – qui présentera au public l’imparable preuve de la supercherie : « Les noirs sentent fort, mais Obama sent bon. »

Et puis, un noir qui devient président des Etats-Unis, un type qui vous fout au chômage des milliers de militants des droits civiques en une seule soirée électorale, ça n’est rien d’autre qu’un ennemi de classe, camarade altermondialiste.

John Smith

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Représentés devant leur baraque (la maison blanche à l’arrière-plan), John et Rebecca Smith sont les fondateurs du mouvement gothique américain. Comme tous les autres wasp du comté de Hancock (Kentucky), John Smith s’habillait en noir. Sauf que lui c’était par esprit de résistance, comme en témoigne la fourche qu’il tient crânement de sa main gauche afin de protester contre la politique désastreuse du président Hoover. Fidèle à son slogan révolutionnaire (win the yes need the no to win against the no), John Smith inventa également le ketchup, le pop-corn, les pinups, le chewing-gum, le technicolor, le penis enlarger, la bombe A, le french kiss et les donuts. Bref, John Smith redonna un sens au rêve américain et un avenir au monde libre.

Grant Wood, American gothic, 1930. Huile sur toile conservée à l’Institut of arts de Chicago. Prochaine exposition début janvier à Washington avant tournée mondiale près de chez vous.