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La faute de l’abbé Onfray

Même avec Freud, Michel Onfray règle ses comptes avec la religion.
Même avec Freud, Michel Onfray règle ses comptes avec la religion.

On attendait saint Michel terrassant le dragon. C’est la concierge qui est venue, cancanant dans les communs sur la vie dissolue du locataire du 1er. « Ah ! Ce Viennois à la triste barbiche, quel sagouin, ne me racontez pas : si on l’avait laissé faire, il aurait couché avec sa mère, tué son père tellement il le détestait et gamahuché sa petite dernière. Un monstre, je vous dis. »

En consacrant un gros livre (il est des gros livres comme des gros mots) à l’imposture freudienne, Michel Onfray n’y va pas de main morte : la haine qu’il consacrait alors exclusivement aux monothéismes, il la déverse sur le médecin viennois. Dans la Weltanschauung onfrayienne, Freud et Moïse, chargés tous deux de toutes les tares, se partagent désormais la paternité de tous les maux. La psychanalyse est une religion à la rationalité toute déglinguée, nous dit en substance Onfray, et le récit qu’elle fait de la nature humaine nous aliène bien plus qu’il nous libère. Le pire est que les tenants de Freud se comporteraient comme des gardiens du dogme et que le moindre critique serait voué aux gémonies. Qu’importe, Michel Onfray, lui, ose braver l’interdit et y aller franco.

Malheureusement, la philosophie n’a pas attendu Michel Onfray pour se livrer à une critique sans concession de la psychanalyse et de ses présupposés. Karl Popper et Jacques Bouveresse, pour ne citer qu’eux, ont, depuis longtemps, critiqué la rationalité même de la théorie freudienne, lui déniant notamment sa prétention scientifique et la validité des lois psychiques qu’elle entend édicter.

[access capability= »lire_inedits »]Freud, un maître du soupçon

En un peu plus de cent ans, les questions soulevées par Freud n’ont pas simplement été au centre du débat philosophique : elles ont assuré une bonne part de la fécondité de ce dernier. Ricoeur l’a écrit : avec Nietzsche et Marx, Freud demeure l’un des « maîtres du soupçon ». Tous trois remettent en cause la philosophie classique du Sujet. La liberté dont nous nous prévalons n’est qu’une illusion : si nous voulons être libres, nous devons prendre conscience des déterminismes qui agissent en nous. La célèbre formule de Freud résume parfaitement l’entreprise : « Wo Es war, soll Ich werden » (là où le Ça était, le Moi doit advenir).

Aussi paradoxal que cela puisse paraître aux esprits binaires, cette formule contient l’intégralité du programme génétique de la civilisation occidentale, celle dont les sujets se disent avoir été conçus à l’image d’un Dieu disant de lui-même : « Ego sum qui sum. » Surprenante formule à la grammaire bancale (« Ego sum qui est » aurait été plus latin), mais qui irrigue toute l’histoire de la pensée, allant du « Nesquio quid, ego ipse sum » d’Augustin au « Cogito, ergo sum » de Descartes, pour finir entre les bras de Freud. Passionnantes aventures d’un roseau qui essaie de se penser. Même pas besoin d’avoir fait Lacan première langue pour se rendre compte d’une chose : celui qui veut se penser veut avant tout se panser, c’est-à-dire raconter son chagrin pour pouvoir l’endurer.

Lorsque l’on prête un peu d’attention aux textes du corpus freudien, sans y projeter ses propres fantasmes et névroses, on s’aperçoit que la critique est au centre de la démarche de Freud : en permanence, il remet en cause ses présupposés les plus fondamentaux, il alterne études cliniques et théoriques. Il se trompe, l’avoue, recommence, remet le travail sur le métier et met à jour l’appareil psychique, le rôle primordial de l’enfance et la part que joue la sexualité dans l’affirmation de la personnalité de chacun. Freud travaille avec une incommensurable patience : il avance pas à pas, modestement. C’est que tout le monde ne s’appelle pas Michel Onfray, qui peut vous expliquer péremptoirement la marche du monde, la mort de Dieu et la nature humaine en trois coups de cuiller à pot.

Ce qui gêne Onfray, au fond, c’est que Freud instille le soupçon sur le désir humain. Nous ne sommes pas mus simplement par la recherche de notre propre satisfaction, du plaisir ou du bonheur cher aux hédonistes anciens. La compulsion de répétition, chez Freud, nous annonce, au contraire, que nous poursuivons, malgré nous, notre malheur. Qu’on appelle ça le péché originel, le diable ou ses démons n’y change rien : des passions qui ne dépendent pas de nous agissent en nous et notre liberté vaut le travail que nous consacrons à les connaître pour nous en affranchir. Voilà ce qu’on appelle la civilisation occidentale.

La philosophie ravalée au rang du simple commérage

Mais Michel Onfray ne se contente pas de pratiquer la « philosophie » à coups de marteau-piqueur. En publiant ce livre que les lectrices des pages « psy » des magazines s’arracheront pour l’été (autant de parts de marché piquées à André Comte-Sponville), Onfray ravale la philosophie au rang du simple commérage. Sur la foi de ragots colportés par les détracteurs de Freud de son vivant et totalement démentis depuis par les historiens sérieux de la psychanalyse, notre bon Sigismond est accusé de tous les maux : il est antisémite parce qu’il a écrit Moïse et le monothéisme, fasciste tendance admirateur du Duce, donc quasi nazi, incestueux et pédophile. N’en jetez plus, qu’on lui coupe la tête ! En gros, si Freud met au point la psychanalyse, nous dit Onfray, c’est qu’il a des problèmes de slip. Une telle démarche a un nom : le freudisme de pissotière. Héraclite disait qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Michel Onfray vient d’apporter la preuve qu’on peut puiser, à moindres frais, l’encre de ses livres dans la rigole des vespasiennes.

Le livre de trop ? Sans doute. Le livre du moins qui invalide tous les autres. Tant que Michel Onfray s’attaquait aux monothéismes et disait à peu près n’importe quoi sur la théologie et l’Église (on se souviendra qu’il écrivait que Jean Paul II se réjouissait du génocide rwandais…), personne ou presque n’y trouvait rien à redire. Parce que la critique irrationnelle et infondée de l’Église est le pont aux ânes du politiquement correct. Or, en s’attaquant à la psychanalyse, Onfray s’attaque à une discipline dont les tenants et les spécialistes ne sont pas prêts à se laisser impressionner par le Surhomme de la « philosophie » française.[/access]

Taxi, suivez ce garçon !

Alexandre Dufoix, Sigmund Freud
Alexandre Dufoix, Sigmund Freud

Pour son 23e numéro, Causeur a demandé à un jeune artiste parisien, Alexandre Dufoix, de lui dessiner l’illustration de couverture : un Freud qui aurait lu le nouveau livre de Michel Onfray…

Né à Saint-Malo en 1983, Alexandre Dufoix est sorti d’hypokhâgne en 2002 pour étudier à l’école d’art d’Avignon et à celle de Nimes, décrochant un diplôme national d’arts plastiques et un diplôme national supérieur d’expression plastique. Il a surtout un trait et un talent incomparables. Nul doute que vous retrouverez bientôt cet artiste prometteur dans votre mensuel préféré.

Découvrir le travail d’Alexandre Dufoix.

Monsieur le Président, présidez !

Angela Merkel et Nicolas Sarkozy
Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Photo Flickr / france.diplomatie

« Mi 2011, on aura fait passer toutes les réformes. Après, on ne fera que de la politique ». Ces propos tenus par Nicolas Sarkozy aux députés UMP au cours d’une séance de câlinage ont tout d’un aveu inconscient. Alors, on voit bien ce qu’il a voulu dire : le boulot sérieux et les mesures impopulaires maintenant, la bagarre électorale avec son cortège de coups plus ou moins bas et de promesses qui engageront ceux qui y croiront ensuite. Sauf que, Monsieur le président, les mots parlent. Vous n’avez pas été élu pour être un « entrepreneur en élection », formule que j’emprunte à Marcel Gauchet, mais, précisément, pour faire de la politique. Beaucoup de verbe, souvent flamboyant, peu d’action : même pour ceux qui ne vous rendent pas responsable de tous les malheurs de la France et de l’Europe, le compte n’y est pas.

Mettez les pieds dans le plat bruxellois !

Faire de la politique, mais encore, me direz-vous ? Cela signifie reprendre la main, et pour commencer, faire taire tous ceux qui vous susurrent qu’on ne peut rien faire. Vous avez choisi, avec la loi sur le voile intégral, de ne pas suivre les conseils du Conseil d’Etat et de braver la réprobation médiatique, fort bien. Mais faire de la politique aujourd’hui, c’est peut-être prendre le risque d’irriter les Allemands, d’affoler les marchés et de réveiller Jean-Claude Trichet – encore qu’il serait peut-être préférable de le laisser dormir.

Faire de la politique, c’est avoir le courage de mettre les pieds dans le plat bruxellois et de dire que cette usine à gaz ne marche pas. Faire de la politique, c’est exiger qu’on cesse de torturer les peuples avec l’euro, comme le dit Emmanuel Todd.

Faire de la politique, ce n’est certainement pas se raconter, comme vous le faites avec madame Merkel, qu’on va créer un super-Etat auquel on délèguera le budget après avoir renoncé à l’arme monétaire. Faire de la politique, ce n’est pas nous offrir comme unique horizon de rentrer dans l’épure pré-dessinée des 3% de déficit – surtout quand vous savez que cet objectif, qui n’a pas grand sens dans la période que nous vivons, est, par surcroît, parfaitement irréaliste. Faire de la politique, c’est affronter le réel et le réel nous dit que tous les bons sentiments et pieuses proclamations européennes ne suffisent pas à faire disparaître les rapports de force et les divergences d’intérêts entre les vieux pays que nous sommes.

Sous prétexte de nous protéger de la guerre, ce qui est fort louable, l’Europe interdit en vérité l’expression de tout conflit, prétendant nous faire marcher du même pas d’Oslo à Athènes. Or, la politique, c’est le conflit mais aussi et par là-même la possibilité de sa résolution pacifique. Personne ne vous demande de faire sauter la baraque à coups de cocktails Molotov. Entre nations civilisées, on doit pouvoir négocier, faire des compromis et même, aller ensemble à l’épreuve de force. Ces fameux et étranges marchés qui semblent être devenus nos vrais dirigeants savent désormais que l’Europe est un ventre mou qui, justement, ne fait pas de politique. Aux Etats, donc à vous, de leur montrer qui sont les patrons. Faites leur la guerre avec leurs armes, ruinez quelques traders et banquiers indélicats, obligez la Banque centrale européenne à jeter son poids financier dans la bataille – c’est sur notre travail à tous qu’est gagé l’euro qu’elle défend avec des mines de veuve jalouse. S’il le faut, empruntez-leur l’argent qui les mettra à genoux. Ou alors, monsieur le Président, confiez-leur les clés et prenez du bon temps. Avec Madame Merkel si ça vous chante.

Tragédie grecque et farce bruxelloise

Grèce

Le premier sang a coulé. C’était à Athènes, mercredi après-midi. Trois employés de banque sont morts sur leur lieu de travail. Il paraît que des anarchistes ont attaqué l’établissement à coup de cocktails Molotov. C’est sans doute vrai. Que les bombes aient été concoctées dans de confortables bureaux climatisés du côté de Washington, de Bruxelles ou de Berlin, on se gardera bien de le dire. Ce ne serait pas convenable.

Il faisait beau. Ce doit être particulièrement pénible de mourir par une belle journée de printemps pour quelque chose qui s’appelle un déficit, une dette ou une monnaie unique dont les billets sont illustrés de paysages et monuments sortis d’un programme informatique. Mourir à cause de quelque chose de profondément irréel, quelque chose de « fétiche » aurait dit Marx et qui n’est visible que dans quelques graphiques tracés par des khmers de salles des marchés, toujours prêts à privatiser des profits démentiels et à socialiser des pertes délirantes. Quelque chose dont Guy Debord, en 1988 déjà, dans ses Commentaires sur la société du spectacle avait déjà parfaitement compris le fonctionnement: « Jamais censure n’a été plus parfaite. Jamais l’opinion de ceux à qui l’on fait croire encore, dans quelques pays, qu’ils sont restés des citoyens libres, n’a été moins autorisée à se faire connaître, chaque fois qu’il s’agit d’un choix qui affectera leur vie réelle. »

Des cercueils remplis d’abstractions

On aura rempli le cercueil de trois employés de banque avec des abstractions. Seuls les corps carbonisés et asphyxiés rappelleront que quelque chose a vraiment eu lieu. Il ne faudrait tout de même pas qu’il y en ait trop. Les odeurs de charnier, même au ciel des Idées du néolibéralisme, ça va finir par faire mauvais genre.

Contrairement aux idées reçues, les tragédies se passent le plus souvent en plein soleil. Les Grecs s’y connaissent, en tragédie. La tragédie, Eschyle et Sophocle l’ont inventée, tout de même. Une tragédie, c’est une fatalité mise en scène, une contradiction sans fin, un dilemme insurmontable : les Perses, les Turcs, les Nazis, la Guerre civile entre communistes et royalistes dans les années 46-49, la dictature des colonels en 67. Et maintenant, le bombardement assassin du bimoteur UE-FMI. Un modèle assez lent au démarrage mais aux attaques en piqué redoutables.

Qui pouvait penser un seul instant que le peuple grec allait se laisser faire ? Même le Premier ministre, Papandréou n’y croyait pas. Sa belle gueule désespérée, quand il a annoncé le plan de rigueur, joli nom de napalmage social exigé par l’Union Européenne sous contrôle allemand d’un côté et par le FMI sous contrôle des agences de notation de l’autre, rappelait celles de tous les chefs d’Etat qui acceptent avec un flingue sur la tempe une catastrophe pour éviter une catastrophe plus grande encore tout en sachant qu’ils font une saloperie dont personne ne leur sera reconnaissant. Pétain, Jaruzelski, on vous laisse le choix de la couleur parce qu’il n’y a pas de couleur, seulement une attitude assez fréquente dans l’Histoire. Les acteurs changent mais le scénario reste le même. Cette impression, oui, qu’il allait consciemment à la mort, au moins politique. Comme un héros de tragédie.

Qui se souvient de Franchet d’Esperey ?

Qui pouvait penser un seul instant qu’un peuple comme celui-là allait avaler les couleuvres idéologiques du néo-libéralisme et accepter de payer pour une situation créée il y a moins de deux ans par ces mêmes donneurs de leçons, ces mêmes experts ? Du sang et des larmes ? C’est ça ? Vraiment ? Pour apurer la folie des financiers à qui la BCE continue à prêter à 1% tandis que les banques vont prêter à la Grèce à des taux allant de 4 à 8% ?

Ils vont penser quoi, les Grecs, des « pays frères » de l’Union Européenne ? Ils croyaient qu’ils étaient de la famille, que l’Europe était une famille. Quand vous avez un cousin dépensier mais cultivé, légèrement bohème, s’il vous demande un peu de pognon, vous lui demandez des intérêts, vous ?

Et pourtant, la Grèce et la France, c’est une vieille histoire d’amour. On les a toujours aidés contre les Turcs et c’est de Salonique qu’est partie la magnifique armée Franchet d’Esperey en 1918 pour aller libérer les Balkans avec des bribes de troupes grecques et serbes. C’est en français, encore aujourd’hui, que certaines boîtes aux lettres indiquent fièrement leur appartenance aux « Postes Helléniques ». En français, avant l’anglais, que dans de nombreux petits musées des Cyclades ou d’Argolide, de sages étiquettes tapées à la machine vous indiquent que se trouve, sous la vitrine un peu poussiéreuse, du bracelet torsadé ayant appartenu à une coquette mycénienne.

Spécialité de la France : renier Jacques Bainville et passer son temps à insulter ou à blesser ses alliés historiques dans la région. Ce n’est pas les Allemands qui feraient un coup comme ça aux Hongrois ou aux Croates. Mais la France, elle, qui s’oublie en matière de politique extérieure comme s’oublient les vieilles dames, n’a pas hésité à bombarder Belgrade et le Kosovo en 1999. On pourra lire à ce sujet le récent Roman de Belgrade de Jean-Christophe Buisson pour mesurer à quel point on sait décevoir, et même désespérer nos meilleurs amis.

Gobseck gifle Aphrodite

Et là, dix ans plus tard, on pousse discrètement l’infamie un peu plus loin. On ne bombarde pas le peuple grec, non (ou pas encore), on lui prête avec intérêt. 4 milliards à 5%, sur trois ans. Ce n’est plus Hugo versifiant la guerre d’indépendance dans les Orientales ou Delacroix peignant les massacres de Scio, c’est juste Gobseck qui gifle Aphrodite.

On en attend quoi, en admettant, choses hautement improbables, que les choses se passent comme dans les rêves des éditorialistes économiques ? Un retour sur investissement avec un bénéfice de quelques centaines de millions d’euros ? Et on les aura gagnés sur quoi, ces deniers de Judas ? Léon Bloy aurait dit sur le sang du pauvre. Disons, pour être clairs, sur la mort supplémentaire de quelques vieillards dans des urgences surchargées du côté de Patras ou celle de quelques ouvriers sur un chantier où ne règnera plus que le fantôme d’un quelconque droit du travail. Parce que si l’UE a adoré légiférer sur l’appellation contrôlée de la féta, elle sera beaucoup moins regardante sur la manière dont les Grecs s’y prendront pour rabouler la thune et elle n’ira pas compter le nombre réglementaire des boulons sur un échafaudage.

Il serait peut-être temps que la France qui a encore quelques défenses immunitaires contre la muflerie marchande, cesse de se comporter comme l’un des rayons de l’épicerie planétaire et comprenne que ce n’est pas un plan économique d’austérité qui est infligé à la Grèce : c’est un acte de guerre contre un peuple, un peuple qui n’a plus ce fameux droit à disposer de lui-même.

Il serait peut-être temps que la France se souvienne qu’il y a entre elle et la liberté du monde un pacte vingt fois séculaire, comme disait notre dernière grande silhouette. Et que la liberté du monde, elle fut justement pensée pour la première fois quelque part dans le matin bleu et profond de ce que les historiens ont appelé, comme par hasard, le miracle grec. Un miracle auquel, pour le coup, nous devons tout ou presque.

Obsolète, qui disent…

La dernière chance de ne pas sombrer dans le meilleur des mondes avec son androgynisation forcée et sa reproduction sans sexualité risque de disparaitre dans les semaines qui viennent. Il existe en effet une loi qui aurait pu tout sauver (mais pour combien de temps encore ?), et que seul le laxisme des pouvoirs successifs avait laissé tomber en désuétude. Elle date du 26 brumaire an VIII et précise que « toute femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation ». Bien sûr, quelques lâches aménagements, quelques honteuses dérogations avaient déjà tenté de saper ce texte essentiel pour ceux qui ne voulaient pas voir disparaître les jambes nues, bronzées ou gainées de noir, arpentant le monde comme des compas. Ou qui aimaient surprendre le spectacle délicieux de ces femmes s’asseyant sur un banc et laissant entrevoir malgré elles la zone magique qui va du haut du dim-up à la naissance de la petite culotte.

Ainsi, les circulaires de 1892 et 1909, au nom déjà de l’adaptation au progrès (mais de quel progrès parle-on ici ?) indiquaient que les femmes pouvaient mettre un pantalon si c’était pour pousser le guidon d’une bicyclette ou tenir les rênes d’un cheval. Il n’y a plus de chevaux, et presque plus de vélos. Rien n’aurait donc empêché un gouvernement courageux, dans la foulée de l’interdiction de la burqa d’exiger, au nom de la loi, l’interdiction du port du jean qui n’est rien d’autre qu’un voile des cuisses, finalement. Hélas, trois fois hélas, les députés radicaux de gauche qui n’ont manifestement que ça à foutre en ces temps de débats sur les retraites et la crise grecque, se sont avisés d’en finir avec ce texte qu’ils disent obsolète.

Le premier après le poteau !

Qui entrera au 10 Downing Street ?

Imaginez un pays où le parti arrivé en troisième position peut néanmoins être déclaré vainqueur. Où le second, avec un tiers des voix, n’obtient que quelques misérables sièges de consolation au Parlement. Où le premier n’a plus que les yeux de ses militants pour pleurer. Un tel mépris de l’électeur vous incitera sans doute à situer ce non-sens électoral quelque part entre feu l’URSS et la grande muraille de Chine (avec détour par PyongYang) plutôt qu’en Europe. Pourtant, il suffit de prendre l’Eurostar pour l’observer.

Escroquerie électorale

Par la grâce du first past the post (FPTP), ou « premier après le poteau » dans une traduction rugbystique littérale, le Royaume-Uni s’apprête à renouveler jeudi son Parlement… D’aucuns diraient à nous jouer la dernière version de son escroquerie électorale quinquennale tant le cru 2010 semble concentrer magistralement à peu près tous les défauts du scrutin uninominal majoritaire à un tour.
Le FPTP a pourtant les faveurs de 45 % de la population mondiale, et sans doute aussi des bonobos s’il leur prenait l’envie de désigner leur chef. Dans les cavernes cro-magnonesques, aujourd’hui au Royaume-Uni et dans tous les Etats du Commonwealth, aux USA pour élire le Président, celui qui est arrivé en tête remporte l’élection quel que soit son score, même s’il n’a pas la majorité des suffrages exprimés. Simple, clair, limpide et sans ambigüité.

Concrètement, le Premier ministre a cinq ans jour pour jour pour convoquer de nouvelles élections. Quand l’envie lui en prend ou quand le délai est échu, il se rend à Buckingham (station de métro Green Park) et demande à la reine de dissoudre le Parlement pour convoquer de nouvelles élections qui auront lieu le premier jeudi du mois suivant. Pourquoi ? Personne n’en sait rien, c’est la tradition, c’est l’Angleterre. Six cent cinquante circonscriptions, chacune comptant à peu près 70.000 électeurs, vont envoyer au palais de Westminster un député ou member of Parliament (MP’s) élu selon la règle du FPTP.

Une vieille démocratie pas si démocratique

Attention, le vote est rustique et n’a pas dû beaucoup changer depuis Edouard Ier, quand en 1295 la Chambre des Communes a vu le jour. Pas de panneau d’affichage devant les bureaux de vote, pas d’envoi aux électeurs d’une enveloppe de présentation des candidats et des programmes. L’électeur qui vit dans la lune découvre les noms des impétrants dans le bureau de vote. Dans l’isoloir sans rideau, il coche au crayon de bois le nom de son choix, plie la feuille A4 et la glisse dans l’urne (opaque !). Il s’est contenté de tendre sa carte d’électeur reçue quelques jours auparavant sans justifier de son identité puisque la carte du même nom a été jugée odieusement attentatoire aux libertés individuelles. Mais pas les huit caméras de surveillance qui le filment en permanence, où qu’il soit. Passons.

Le tour unique oblige à voter utile, les voix ne s’éparpillent pas entre « Chasse, Pêche, Nature et Tradition » ou autres « candidats des maires » plus ou moins fantaisistes, les extrêmes sont de fait marginalisés et le bipartisme favorisé. Les verts contre les bleus, comme à Byzance.
Le lien entre l’électeur et son député est net et franc : Une circonscription, un peuple, un député.

Le parti qui obtient la majorité absolue des sièges au Parlement forme le gouvernement et son leader devient automatiquement Premier ministre.

C’est simple, pas cher et ça peut rapporter cinq ans de pouvoir.
Depuis 715 ans, les Britanniques s’y accrochent et vous disent avec fierté et un rien de condescendance qu’ils forment la plus vieille démocratie du monde. Vieille, indéniablement, démocratie… Pas si sûr.

Westminster, chasse gardée de l’homme blanc

À y regarder de plus près, on se rend assez vite compte que pour élire un député du Labour, il faut 27 000 voix, 46 000 pour un conservateur et 96 000 pour un libéral-démocrate, la faute à un redécoupage électoral récent fignolé aux petits oignons par le parti au pouvoir depuis 13 ans. Il faudra au moins 8 points d’avance à David Cameron pour obtenir la majorité absolue au Parlement quand Gordon Brown peut gagner en ayant moins de voix que lui ! C’est de bonne guerre, en 1951 les Tories l’ont emporté dans ces conditions. Outré, le Labour avait alors demandé une modification du système électoral, pour oublier mystérieusement cette exigence une fois revenu aux affaires.
Par ailleurs, on cherche les femmes et les représentants des minorités, sacrifiés sur l’autel du réalisme politique. Une seule candidature par parti et par circonscription… Westminster est la chasse gardée de l’homme blanc. Voilà qui donne toute sa valeur à la carrière exceptionnelle de Margaret Thatcher. On peut penser ce que l’on veut de la dame de fer qui ne se bat plus aujourd’hui que contre Alzheimer, mais s’imposer aux Tories et au pays le plus conservateur du monde est un exploit véritablement inouï.

Un Parlement sans majorité ?

Plus grave, la conversion des suffrages exprimés en sièges parlementaires est arbitraire et trompeuse, voire carrément injuste. On peut être majoritaire aux Communes avec moins de 50% des voix sur l’ensemble du pays. Ainsi, en mai 2005, avec 35% des voix, le Labour a gagné 356 sièges, avec 32% les Tories ont du se contenter de 197 sièges et les Lib-dem, 22% des voix et bon derniers, de 62 sièges. Depuis 1974, une nette majorité s’est toujours dessinée par la grâce de cette amplification systémique, à défaut d’être miraculeuse, des résultats.

Mais nous ne sommes pas, cette année, au bout de nos surprises… La poussée très spectaculaire des Lib-dem après les débats brouille singulièrement les cartes et ramène sur le devant de la scène le spectre du « Parlement suspendu » ou hung parliament, l’absence de majorité imposant des coalitions ou des alliances ponctuelles, vote par vote.

Si le Labour remporte aujourd’hui les élections dans de telles conditions, Nick Clegg a déjà pris les devants. « On ne pourra plus faire rentrer le génie dans la bouteille »… La formule est alambiquée mais la menace à peine voilée. En deuxième position actuellement, il accordera son soutien au parti qui acceptera de réformer ce hold-up électoral. Mais il n’est pas impossible qu’il se refuse à jouer le jeu pour forcer les futurs MP’s à prendre leurs responsabilités. Le Royaume–Uni se réveillerait donc avec la gueule de bois vendredi sans majorité et un Parlement ingouvernable. Son voisin Edouard Ier va se retourner dans sa tombe à Westminster.

Pour manger avec le diable, il faut une longue cuillère. En France, les apprentis-sorciers du scrutin qui seraient tentés par les sirènes du FPTP pour favoriser le parti du Président devraient garder un œil sur Londres et se méfier des vieilles recettes dans de vieux pots séculaires.

Helléniques mieux

Le Monde Magazine de cette semaine s’intéresse en une à la Grèce actuellement martyrisée par la spéculation avant d’être prochainement guérie morte par une bonne saignée des Diafoirus européens et/ou effémistes. On pourra lire notamment les portraits d’une professeur, d’une infirmière et d’une jeune chômeuse qui réussissent à rester jolies malgré les quelques centaines d’euros mensuels qui leur restent pour survivre, alors même que les plans draconiens qui vont les achever ne sont pas encore entrés en vigueur. Sans rapport (même sexuel) apparent, on peut aussi lire dans ce même Monde Magazine, annoncé en accroche, une étude marronnier sur le plaisir féminin et ses mystères. Et de nous souvenir soudain que l’acte sexuel, en argomuche, s’est longtemps appelé « le café du pauvre ». Jeunes femmes grecques, toujours plus belles, faites l’amour en attendant de faire la révolution. S’il se révèle aussi bon que votre café, soyez certaines que le plaisir, pour vous au moins, n’aura plus aucun mystère.

Autopsie d’un psy

Michel Onfray entend déboulonner la statue de Freud.

Ancien enseignant, fondateur de l’Université populaire de Caen (2002), Michel Onfray était connu jusqu’à présent pour avoir non pas annoncé mais célébré la mort de Dieu. Il mettait dans cet exercice un entrain de gourmet qui se prépare à passer à table. Il attendait, assis sur la rive extrême gauche du fleuve, de voir passer le cadavre de l’Eglise catholique, précédant de peu, au fil de l’eau, les dépouilles de l’islam et du judaïsme. On ne saurait lui reprocher un quelconque choix dans sa détestation des monothéismes : il les déteste tous. Leurs fariboles remontent, selon lui, à un âge révolu de l’évolution humaine, et doivent être entreposées au milieu des vestiges de la pensée magique, parmi les fourberies de grand-prêtre fouillant dans les entrailles fumantes d’un bœuf encore agité des spasmes de l’agonie et les manipulations mentales de gourou assez habile pour soumettre les masses en les menaçant de la géhenne, des flammes éternelles ou du remords d’être né. 

La jouissance heureuse et saine
Gourmet, disions-nous : M. Onfray a chanté les plaisirs de la table avec des accents de patricien de la Rome classique. On l’a vu en compagnie d’un ami restaurateur s’émerveiller d’un plat sorti du four, s’attendrir aux louanges de tel vignoble par un caviste aimable ; on l’a suivi au jardin, où il s’émerveillait des reflets de la lumière sur une rose, et jusqu’au potager, où les tomates paraissaient rougir de la savante et lyrique admiration qu’il leur portait. Des délices de la table aux voluptés de la chair, il n’y a pas toujours la distance qui sépare la salle à manger de la chambre à coucher ; M. Onfray ne se prive pas d’associer les unes et les autres dans un joyeux appétit de commensal débarrassé du sentiment de la faute. Il émane de ses réflexions le goût de la jouissance heureuse et saine.

S’il se montre volontiers pédagogue, avec son air sérieux et modeste, il n’est jamais pédant. Sa très vaste culture l’autorise à oser des combinaisons audacieuses et maîtrisées. Tant et si bien qu’il a réussi à percer dans un rôle convoité, que la seule pertinence d’Alain Finkielkraut et l’extravagance de Bernard-Henri Lévy ne suffisaient plus à remplir : celui du philosophe médiatique. Le premier s’est spécialisé dans le combat frontal contre les conformismes ; le second a échoué dans sa tentative hégémonique de prophète engagé. Si l’on veut comparer les méthodes et leur efficacité, on verra combien Onfray, relativement à ce qu’on nomme le « plan média », surclasse BHL. Onfray se garde bien d’annoncer l’avenir, il ne donne pas l’impression de penser à la place de tous, il ne distribue pas à la volée sa bonne parole, mais la partage et la fait circuler. Il stimule et, bien que percutant voire redoutable, n’use point des formules ronflantes qui signalent en tout lieu la présence de notre vigie post-malrussienne.

Prétentieux et péremptoire ?
Il prospérait, jusqu’à aujourd’hui, sur une judicieuse économie de son image. Quelque chose a changé. Assis sur une réputation flatteuse et une audience considérable, enivré de ses prodiges et de ses succès, Onfray ne serait-il pas devenu prétentieux et définitivement péremptoire ?

Après s’en être violemment pris à Dieu (Traité d’athéologie, physique de la métaphysique, Grasset, 2005), il tire à boulets rouges sur la plus grande idole du XXe siècle, Sigmund Freud (1856-1939), et sur ce qu’il estime être sa religion, la psychanalyse. Certes, il lui reconnaît, ainsi qu’aux précédents cultes, une certaine utilité, démontrée par celles et ceux qui affirment avoir été « guéris » par sa pratique. Mais les prétendus « miracles » de la grotte de Lourdes, ajoute-t-il, ne démontrent pas l’existence de Dieu !

Il convient de reconnaître la formidable efficacité de sa méthode de travail, inspirée de Nietzsche, lequel, dans sa préface au Gai savoir, affirme qu’une pensée est plus ou moins une autobiographie « confectionnée » par le penseur lui-même. De Freud, il a lu l’intégrale de l’œuvre et de la correspondance, il a suivi pas à pas les déplacements et le cours de la vie (a-t-il, à ce sujet, commis des erreurs ? Nous le saurons prochainement, dès que se lèveront des opposants véritables). Puis il a soumis ce vaste corpus à un « remuement » vigoureux, censé provoquer un dépôt de vérité dans un liquide trouble où se suspendent les particules du mensonge, de la renommée, de la contradiction, de la dissimulation.  

Freud, débiteur indélicat ?
C’est une bourrasque contre la légende freudienne que ce livre ! D’abord contre Sigmund, peint en névrosé, affabulateur, maniaco-dépressif, soucieux de laisser une trace indélébile de son passage sur Terre. Le Viennois serait un pilleur d’œuvres, un voleur d’idées, un débiteur indélicat : il prétendrait au statut de savant, « découvrant » des choses déjà pressenties ou largement mises au jour par Empédocle (492-432 av. JC, les principes de vie et de mort), Karl Robert Eduard von Hartmann (1842-1906, l’inconscient) ou Friedrich Nietzsche (1844-1900). Le voici également en tyran sexuel, contraignant sa belle-sœur à une pénible (ou excitante ?) compromission dans le foyer conjugal ! Avec cela, une prétention à donner une valeur universelle à ce qu’il a observé chez lui ! Le désir sexuel qu’il éprouva, enfant, pour sa mère, peut-il fonder le complexe d’Œdipe ? Et encore âpre au gain, politiquement aveugle (ou suspect), au point d’honorer Mussolini d’une dédicace et de travailler à l’Institut Goering, dirigé par le neveu du fameux maréchal !

On attend avec impatience la contre-offensive des bébés brutalement interrompus au stade anal ; celle des pervers polymorphes légitimement outrés. On redoute de voir surgir en direct sur le plateau du JT, les yeux révulsés, dans un chahut de micros heurtés et de chaises renversées, les frères Miller, gardiens du square Sigmund, entraînant après eux quelques autres chaisières de la périphérie freudienne, rouges d’une colère sacrée, qui n’hésiteront sans doute pas à retourner à l’auteur sacrilège le procès en sorcellerie, voire en antisémitisme qu’il intente au fondateur de la psychanalyse.

On m’autorisera plutôt un avis de béotien. Freud demeure l’un des grands rénovateurs de l’imagination. Ses travaux, sa langue admirable, ses intuitions, sa sensibilité constituent l’aliment de la création artistique. En élargissant l’audience de la psyché, il a laissé une immense réserve de fiction, dans laquelle ont puisé la littérature, le cinématographe, la peinture, la poésie, le théâtre modernes. Enfin, nul ne nous convaincra de la nocivité d’un homme qui éprouvait pour son chien « ce sentiment de parenté intime, d’affinité incontestée », et affirmait, dans une lettre à Marie Bonaparte, le 6 décembre 1936 : « Souvent, en caressant Jofi, je me suis surpris à fredonner une mélodie que je connais bien, quoique je ne sois pas du tout musicien : l’Aria de Don Juan. » Finalement, la statue du Commandeur n’est pas si loin.

Ce mois-ci, Causeur consacre son mensuel à la psychanalyse et à la polémique lancée par Michel Onfray.

Le crépuscule d'une idole.

Prix: 22,40 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 2,79 €

« Freud n’a jamais été une idole »

Jean-Pierre Winter
Jean-Pierre Winter est psychanalyste, il vient de publier Homoparenté, Albin Michel.

Le livre de Michel Onfray a suscité des flopées de commentaires, parfois indignés, parfois raisonnés. Avez-vous compris ce qui ne va pas dans son raisonnement ?
Sa première erreur est de traiter la psychanalyse comme si c’était une philosophie, ce qu’elle n’est pas. Freud n’est pas Marx ou Kant : il ne prétend nullement énoncer une vision du monde.

Première nouvelle !
Mais si ! La psychanalyse est d’abord une pratique, une méthode. Et s’il existe une ou plutôt plusieurs théories psychanalytiques, elles sont les fruits de cette pratique qu’elles tentent de rendre transmissible. On essaie, pour se mettre à l’écoute de l’inconscient de l’autre, de théoriser ce qu’on fait, mais personne ne prétend démontrer l’existence de l’inconscient ou du transfert. Et la preuve qu’il n’y a pas continuité entre la pratique et les théories, c’est la règle inaugurale de la cure analytique, énoncée par Freud : « À l’orée de toute nouvelle cure, oubliez tout ce que vous savez. » C’est votre patient qui vous apprend ce qu’est la psychanalyse. C’est exactement ce qui est arrivé à Freud avec les premières hystériques qui lui ont dit : « Fermez-la et écoutez-moi ! » Le plus inouï est qu’il l’a fait.

[access capability= »lire_inedits »]Insistons ! Ces observations ébauchent tout de même une conception d’un être humain agi par des forces et soumis à des contraintes qu’il ne maîtrise pas. Cet individu limité ne peut que déplaire à l’homme libéré que prétend célébrer Onfray…
Au risque de me répéter, la psychanalyse ne part pas d’une idée de l’homme mais d’un constat sur les hommes. Elle n’est pas normative, elle prend acte de la complexité de l’appareil psychique humain et essaie de se donner une représentation de son fonctionnement. Mais il ne s’agit en aucun cas d’appliquer une théorie à quelqu’un pour le faire rentrer dans le rang.

Que la psychanalyse soit une philosophie ou non, pour Onfray, elle est réactionnaire. Feriez-vous de cette injure votre nom ?
Pour commencer, Onfray n’a pas toujours pensé ça. La lecture de Freud, à l’âge de 14 ans, a commencé, dit-il, par le déculpabiliser de la masturbation. Il nous explique maintenant que Freud est un censeur réac qui veut limiter la jouissance. Il a mis longtemps à s’en apercevoir ! Comment a-t-il pu être fasciné par Freud au point d’en faire une idole dont il annonce maintenant le crépuscule ? Pour les psychanalystes, Freud n’a jamais été une idole. Et nous sommes bien placés pour savoir que le fondement de l’idolâtrie est toujours une haine inconsciente.

Vous bottez en touche ! Les psychanalystes sont-ils, oui ou non, des défenseurs de la Loi et de l’ordre symbolique qu’Onfray assimile à des instruments de répression ?
Il y a à ce sujet un malentendu extraordinaire. Tout d’abord, la Loi dont il est question dans la psychanalyse, en clair l’Œdipe, l’interdit de l’inceste, s’adresse à des sujets qui ne sont pas des sujets de droit, les enfants (raison pour laquelle elle ne figure pas dans les Dix Commandements qui s’adressent, eux, à des sujets de droit). Ce n’est pas une règle édictée par des bourgeois répressifs ou des emmerdeurs judéo-chrétiens, mais l’injonction de renoncer à sa mère à laquelle tout être désirant est nécessairement confronté parce que ce renoncement est la condition pour qu’il puisse désirer ailleurs. Si ce renoncement ne se fait pas, son désir sera forcément pathologique, possiblement violent. Mais encore une fois, il ne s’agit pas d’une idée mais d’un constat. Quand Freud s’interroge sur le fondement de cette Loi, il doit admettre qu’il n’en sait rien.

Quid de l’argument selon lequel Freud aurait projeté ses propres fantasmes sur les autres et universalisé son propre désir de coucher avec sa mère ?
Onfray n’a rien inventé : cette pénible antienne revient de façon récurrente. L’ennui, c’est que Freud n’est pas franchement le premier à avoir pointé le désir de l’enfant de coucher avec sa mère. Ou alors il a influencé Sophocle et beaucoup d’autres. En effet, contrairement à ce que prétend la mystification générale, chez Sophocle, quand Œdipe couche avec Jocaste, il sait que c’est sa mère. Autrement dit, à l’époque de Sophocle, on savait déjà que les hommes voulaient coucher avec leur mère.

Dans ce cas, au moins le crime de pillage est-il constitué, non ?
Mais Freud ne s’en est jamais caché ! Shakespeare dans Hamlet, Diderot dans Le Neveu de Rameau et bien d’autres ont pressenti l’inconscient et le désir œdipien. Et Freud admet avec humilité que tout ce qu’il dit à ce sujet a déjà été dit par les poètes et les écrivains, et que lui n’a fait que rassembler des éléments épars.

Donc la psychanalyse, qui l’a pourtant théorisé, n’est en rien responsable du régime de répression du désir dans lequel nous vivons ?
Ce qui angoisse les gens qui viennent en analyse n’est pas que leur psy les morigène mais que, quand ils dépassent une certaine frontière dans leur jouissance, ils rencontrent une limite qui tient au fait que cette jouissance est nocive, pour eux et pour leur entourage, et que Freud appelle le Surmoi. Encore faut-il préciser que ce Surmoi est bifide : d’un côté, il ordonne de jouir, de l’autre, sous la face de l’idéal du Moi, il produit de l’autorépression. Ce conflit psychique est à l’œuvre dans la masturbation infantile – la seule qui intéresse Freud. Plus personne ne dit aux enfants : « Si tu continues à te tripoter la quéquette, je te la coupe. » Il arrive pourtant un moment où ils y renoncent, pas par peur d’un père Fouettard ou d’un curé répressif, mais parce que la jouissance masturbatoire devient une source d’angoisse et d’insatisfaction. Si l’auto-érotisme était tellement satisfaisant, pourquoi chercherait-on des partenaires ? Une fois de plus, Onfray ne comprend rien quand il confond la masturbation infantile et adulte.

Onfray ne s’en prend pas seulement à la théorie, il attaque aussi une pratique qui, selon lui, ne guérit pas. Après tout, avons-nous besoin d’être guéris ?
Je ne veux pas parler au nom de Freud mais, en tant que psychanalyste, je ne cherche ni à guérir mes patients ni à les « sauver », comme l’a dit Philippe Grimbert. J’espère les libérer en leur ouvrant des potentialités psychiques qui leur étaient fermées, en leur permettant par exemple de se désinhiber, d’atténuer leurs angoisses, donc de faire des choses dont ils se croyaient incapables comme aimer, désirer, créer, travailler. Les analysants rêvent souvent qu’ils découvrent, dans un appartement familier, des pièces inconnues qu’ils se mettent à explorer.

Que répondez-vous à Onfray quand il dévoile les traits les moins glorieux de la biographie de Freud ?
Je suis psychanalyste, pas freudologue. La freudologie est une discipline à part qui ne dit rien de la pertinence de la psychanalyse. Je trouve néanmoins très surprenant qu’un type qui se présente comme un nietzschéen de gauche s’arroge le droit de critiquer Freud sous prétexte qu’il aurait couché avec sa belle-sœur. Le problème, répond Onfray, n’est pas que Freud ait couché mais qu’il ait menti. C’est encore plus grotesque ! Ce désir de transparence me fait penser que le plus fâcheux, dans cette affaire, n’est pas ce qu’Onfray dit de Freud, qui en a vu d’autres, mais ce qu’il fait de Nietzsche qui a écrit que « la philosophie est l’art de la nuance ». D’où Onfray tient-il l’idée que Freud lui doit la vérité sur sa vie privée ? Au prétexte qu’il a inventé la psychanalyse, il aurait dû rendre compte de ses faits et gestes sans le moindre égard pour les proches ? Notre briseur d’idoles veut-il nous faire accroire qu’il ne ment jamais et qu’il serait impossible de le prendre la main dans le sac ? Je me garderais de lui faire subir une psychanalyse de journal mais, dans ma pratique, je constate que les gens qui traquent l’imposture chez les autres sont toujours des imposteurs.
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J Call, un appel pour rien

Barrière de séparation, Cisjordanie
Barrière de séparation, Cisjordanie. Photo Flickr / Filippo Minelli

Il y a dix ans, ou même cinq, j’aurais sans doute apposé ma signature sous le texte www.jcall.eu qui invite les juifs d’Europe « impliqués dans la vie politique et sociale de (leurs) pays respectifs »[1. Et ceux qui sont résolument hors de l’implication politique et sociale du pays dont ils sont citoyens, ils n’ont pas droit à la parole ?] à demander à l’Union européenne de s’aligner sur la politique d’Obama pour tordre le bras à l’actuel gouvernement d’Israël et le contraindre à des concessions permettant, enfin, de mettre un terme au conflit israélo-palestinien. Quand on se réclame de la Raison avec un grand R (sinon de grands airs) on a tout de suite l’air plus sympathique que ceux qui invoquent le Très-Haut pour justifier un comportement banalement humain, c’est-à-dire obéissant plutôt aux principes de Hobbes qu’à la théorie du care chère à Martine Aubry. J’aurais signé, aussi, parce que je croyais encore, à l’époque que les pétitions enluminées de signatures prestigieuses d’autorités morales incontestées pouvaient influencer la marche du monde et remettre dans le droit chemin des gouvernants égarés par leurs passions. J’aurais signé, enfin, parce que la solution dite « deux Etats pour deux peuples » était la seule qui semblait avoir quelque chance de servir de fondement solide à un compromis historique entre deux mouvements nationaux se disputant la même terre.

Aujourd’hui, en dépit de la présence sur la liste des signataires de quelques bons amis, célèbres ou non, je n’ajouterai pas mon nom au bas de ce parchemin élaboré rue de l’Hôtel des Monnaies à Bruxelles, local du Centre communautaire laïc juif de la capitale belge, organisme oxymore qui rassemble la gauche juive du pays de Beulemans et du Manneken Pis.

Un titre anglophone ridicule

D’abord, je ne signe pas un appel qui se dote d’un nom anglophone ridicule, pour faire moderne et ratisser large. J Call !!! (prononcer Djé caule) c’est le nom d’un disk-jockey  où celui d’un club de rencontres coquines ? Un ami qui lit derrière mon dos ce texte en train de s’afficher sur mon Mac me signale que ce titre est un clin d’œil à ce fameux J Street, cette organisation de juifs américains qui ambitionne de faire concurrence à l’AIPAC, le puissant lobby pro-israélien de Washington. Eh bien, voilà une bonne raison supplémentaire de ne pas signer ce texte ! On peut, à la rigueur, justifier l’existence de J Street par le désir d’une partie minoritaire de la communauté juive des Etats-Unis d’appuyer la politique proche-orientale de Barack Obama face à l’AIPAC qui ne lui ménage pas ses critiques.

Or, pour autant qu’il existe une politique commune de l’Union européenne vis-à-vis du conflit israélo-arabe, il est difficile de lui faire le reproche d’un soutien systématique à la cause israélienne. Il suffit pour s’en convaincre, de reprendre tous les textes produits sur la question par la Commission, le Conseil ou le Parlement. S’il s’agit, pour J Call, de faire pression sur les instances de l’UE pour qu’elles adoptent le point de vue exprimé dans l’appel de Bruxelles, c’est vraiment enfoncer des portes ouvertes, vaincre sans périls et triompher sans gloire…

Les Israéliens, peuple souverain

L’Union européenne ne cesse, avec les moyens qui sont les siens, c’est-à-dire essentiellement des mesures économiques, de faire pression sur le gouvernement israélien, notamment en excluant du traité de libre échange entre l’Europe et Israël les produits provenant des implantations juives de Cisjordanie. C’est l’Europe, principal bailleur de fonds de l’Autorité palestinienne, qui a si longtemps fermé les yeux sur la corruption des dirigeants du Fatah – l’ex-député européen PS François Zimeray[2. François Zimeray, proche de Laurent Fabius, a été « puni » par le PS en disparaissant d’une place éligible au Parlement Européen en 2003 (au profit d’Henri Weber !) parce qu’il s’était acharné à demander une commission d’enquête parlementaire sur l’usage des fonds communautaires par les dirigeants de l’Autorité palestinienne de l’époque d’Arafat. Il a été nommé ambassadeur chargés des Droits de l’Homme par Nicolas Sarkozy.] en sait quelque chose ! – que les islamistes radicaux du Hamas sont apparus comme les Messieurs Propre de la société palestinienne. Il existe à Bruxelles un Congrès Juif Européen, représentant les communautés juives du Continent dans leur diversité, y compris par rapport à la politique des gouvernements israéliens, dont la discrétion n’est pas synonyme d’inaction, notamment dans le domaine de la lutte contre l’antisémitisme.

L’accusation, répétée en boucle, de soutien systématique et inconditionnel à la politique d’Israël portée contre les dirigeants du judaïsme organisé dans les divers pays européens ne prend pas plus de consistance à force d’être martelée. Le peuple israélien, jusqu’à preuve du contraire, détermine librement ses choix politiques dans le cadre d’un système démocratique ni plus, ni moins imparfait que celui en vigueur dans nos diverses contrées européennes. Je peux ne pas être satisfait du résultat des élections israéliennes, et même en faire état publiquement en ma qualité de Juif de la diaspora. Je ne risque, ce faisant, aucun désagrément administratif, ni en France, ni en Israël. Mais de quel droit un organisme comme le CRIF, qui rassemble des organisations de toutes tendances serait autorisé à donner des leçons de conduite à un gouvernement démocratiquement élu ?

« Deux Etats pour deux peuples » : trop tard !

La pauvre gauche israélienne, celle qui animait, dans les années 1980 et 1990, le mouvement de la paix et les grandes manifestations pacifistes de Tel Aviv ou Jérusalem a été la principale victime de la deuxième Intifada et de son déferlement de terreur aveugle. Peu à peu, ses principales figures désertent la vie politique choisissant l’exil doré ou le monde, plus gratifiant, des affaires dans un pays étonnamment résistant aux ravages de la crise économique. Cette gauche israélienne hors-sol tente, pathétiquement, de s’appuyer sur ses amis de la diaspora pour donner l’illusion de son existence politique.

Elle a eu tort d’avoir raison trop tôt, en prenant pour argent comptant les propos modérés de ses interlocuteurs habituels palestiniens habituels.

Le texte de J Call oublie un élément essentiel de la situation actuelle du conflit : l’échec de Camp David et de Taba n’est pas l’effet d’une mauvaise gestion par l’une ou l’autre partie de cette négociation, palestinienne, israélienne ou américaine. La solution « deux Etats pour deux peuples » a raté en 2000 le coche historique, et l’Histoire, comme chacun sait, ne repasse pas les plats. J’aurais vraiment aimé pouvoir signer ce texte. Cela m’aurait rajeuni de dix ans et rendu quelques illusions sur la capacité des hommes de bonne volonté à surmonter les haines ancestrales. En revanche, s’il y avait, un de ces jours, un appel judéo-arabe émanant de la société civile proposant une solution adaptée aux réalités d’aujourd’hui, territoriales, économiques et politiques, il n’est pas impossible que je me laisse encore embarquer dans la procession des chenilles pétitionnaires…

La faute de l’abbé Onfray

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Même avec Freud, Michel Onfray règle ses comptes avec la religion.
Même avec Freud, Michel Onfray règle ses comptes avec la religion.
Même avec Freud, Michel Onfray règle ses comptes avec la religion.
Même avec Freud, Michel Onfray règle ses comptes avec la religion.

On attendait saint Michel terrassant le dragon. C’est la concierge qui est venue, cancanant dans les communs sur la vie dissolue du locataire du 1er. « Ah ! Ce Viennois à la triste barbiche, quel sagouin, ne me racontez pas : si on l’avait laissé faire, il aurait couché avec sa mère, tué son père tellement il le détestait et gamahuché sa petite dernière. Un monstre, je vous dis. »

En consacrant un gros livre (il est des gros livres comme des gros mots) à l’imposture freudienne, Michel Onfray n’y va pas de main morte : la haine qu’il consacrait alors exclusivement aux monothéismes, il la déverse sur le médecin viennois. Dans la Weltanschauung onfrayienne, Freud et Moïse, chargés tous deux de toutes les tares, se partagent désormais la paternité de tous les maux. La psychanalyse est une religion à la rationalité toute déglinguée, nous dit en substance Onfray, et le récit qu’elle fait de la nature humaine nous aliène bien plus qu’il nous libère. Le pire est que les tenants de Freud se comporteraient comme des gardiens du dogme et que le moindre critique serait voué aux gémonies. Qu’importe, Michel Onfray, lui, ose braver l’interdit et y aller franco.

Malheureusement, la philosophie n’a pas attendu Michel Onfray pour se livrer à une critique sans concession de la psychanalyse et de ses présupposés. Karl Popper et Jacques Bouveresse, pour ne citer qu’eux, ont, depuis longtemps, critiqué la rationalité même de la théorie freudienne, lui déniant notamment sa prétention scientifique et la validité des lois psychiques qu’elle entend édicter.

[access capability= »lire_inedits »]Freud, un maître du soupçon

En un peu plus de cent ans, les questions soulevées par Freud n’ont pas simplement été au centre du débat philosophique : elles ont assuré une bonne part de la fécondité de ce dernier. Ricoeur l’a écrit : avec Nietzsche et Marx, Freud demeure l’un des « maîtres du soupçon ». Tous trois remettent en cause la philosophie classique du Sujet. La liberté dont nous nous prévalons n’est qu’une illusion : si nous voulons être libres, nous devons prendre conscience des déterminismes qui agissent en nous. La célèbre formule de Freud résume parfaitement l’entreprise : « Wo Es war, soll Ich werden » (là où le Ça était, le Moi doit advenir).

Aussi paradoxal que cela puisse paraître aux esprits binaires, cette formule contient l’intégralité du programme génétique de la civilisation occidentale, celle dont les sujets se disent avoir été conçus à l’image d’un Dieu disant de lui-même : « Ego sum qui sum. » Surprenante formule à la grammaire bancale (« Ego sum qui est » aurait été plus latin), mais qui irrigue toute l’histoire de la pensée, allant du « Nesquio quid, ego ipse sum » d’Augustin au « Cogito, ergo sum » de Descartes, pour finir entre les bras de Freud. Passionnantes aventures d’un roseau qui essaie de se penser. Même pas besoin d’avoir fait Lacan première langue pour se rendre compte d’une chose : celui qui veut se penser veut avant tout se panser, c’est-à-dire raconter son chagrin pour pouvoir l’endurer.

Lorsque l’on prête un peu d’attention aux textes du corpus freudien, sans y projeter ses propres fantasmes et névroses, on s’aperçoit que la critique est au centre de la démarche de Freud : en permanence, il remet en cause ses présupposés les plus fondamentaux, il alterne études cliniques et théoriques. Il se trompe, l’avoue, recommence, remet le travail sur le métier et met à jour l’appareil psychique, le rôle primordial de l’enfance et la part que joue la sexualité dans l’affirmation de la personnalité de chacun. Freud travaille avec une incommensurable patience : il avance pas à pas, modestement. C’est que tout le monde ne s’appelle pas Michel Onfray, qui peut vous expliquer péremptoirement la marche du monde, la mort de Dieu et la nature humaine en trois coups de cuiller à pot.

Ce qui gêne Onfray, au fond, c’est que Freud instille le soupçon sur le désir humain. Nous ne sommes pas mus simplement par la recherche de notre propre satisfaction, du plaisir ou du bonheur cher aux hédonistes anciens. La compulsion de répétition, chez Freud, nous annonce, au contraire, que nous poursuivons, malgré nous, notre malheur. Qu’on appelle ça le péché originel, le diable ou ses démons n’y change rien : des passions qui ne dépendent pas de nous agissent en nous et notre liberté vaut le travail que nous consacrons à les connaître pour nous en affranchir. Voilà ce qu’on appelle la civilisation occidentale.

La philosophie ravalée au rang du simple commérage

Mais Michel Onfray ne se contente pas de pratiquer la « philosophie » à coups de marteau-piqueur. En publiant ce livre que les lectrices des pages « psy » des magazines s’arracheront pour l’été (autant de parts de marché piquées à André Comte-Sponville), Onfray ravale la philosophie au rang du simple commérage. Sur la foi de ragots colportés par les détracteurs de Freud de son vivant et totalement démentis depuis par les historiens sérieux de la psychanalyse, notre bon Sigismond est accusé de tous les maux : il est antisémite parce qu’il a écrit Moïse et le monothéisme, fasciste tendance admirateur du Duce, donc quasi nazi, incestueux et pédophile. N’en jetez plus, qu’on lui coupe la tête ! En gros, si Freud met au point la psychanalyse, nous dit Onfray, c’est qu’il a des problèmes de slip. Une telle démarche a un nom : le freudisme de pissotière. Héraclite disait qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Michel Onfray vient d’apporter la preuve qu’on peut puiser, à moindres frais, l’encre de ses livres dans la rigole des vespasiennes.

Le livre de trop ? Sans doute. Le livre du moins qui invalide tous les autres. Tant que Michel Onfray s’attaquait aux monothéismes et disait à peu près n’importe quoi sur la théologie et l’Église (on se souviendra qu’il écrivait que Jean Paul II se réjouissait du génocide rwandais…), personne ou presque n’y trouvait rien à redire. Parce que la critique irrationnelle et infondée de l’Église est le pont aux ânes du politiquement correct. Or, en s’attaquant à la psychanalyse, Onfray s’attaque à une discipline dont les tenants et les spécialistes ne sont pas prêts à se laisser impressionner par le Surhomme de la « philosophie » française.[/access]

Taxi, suivez ce garçon !

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Alexandre Dufoix, Sigmund Freud
Alexandre Dufoix, Sigmund Freud
Alexandre Dufoix, Sigmund Freud
Alexandre Dufoix, Sigmund Freud

Pour son 23e numéro, Causeur a demandé à un jeune artiste parisien, Alexandre Dufoix, de lui dessiner l’illustration de couverture : un Freud qui aurait lu le nouveau livre de Michel Onfray…

Né à Saint-Malo en 1983, Alexandre Dufoix est sorti d’hypokhâgne en 2002 pour étudier à l’école d’art d’Avignon et à celle de Nimes, décrochant un diplôme national d’arts plastiques et un diplôme national supérieur d’expression plastique. Il a surtout un trait et un talent incomparables. Nul doute que vous retrouverez bientôt cet artiste prometteur dans votre mensuel préféré.

Découvrir le travail d’Alexandre Dufoix.

Monsieur le Président, présidez !

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Angela Merkel et Nicolas Sarkozy
Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Photo Flickr / france.diplomatie
Angela Merkel et Nicolas Sarkozy
Angela Merkel et Nicolas Sarkozy. Photo Flickr / france.diplomatie

« Mi 2011, on aura fait passer toutes les réformes. Après, on ne fera que de la politique ». Ces propos tenus par Nicolas Sarkozy aux députés UMP au cours d’une séance de câlinage ont tout d’un aveu inconscient. Alors, on voit bien ce qu’il a voulu dire : le boulot sérieux et les mesures impopulaires maintenant, la bagarre électorale avec son cortège de coups plus ou moins bas et de promesses qui engageront ceux qui y croiront ensuite. Sauf que, Monsieur le président, les mots parlent. Vous n’avez pas été élu pour être un « entrepreneur en élection », formule que j’emprunte à Marcel Gauchet, mais, précisément, pour faire de la politique. Beaucoup de verbe, souvent flamboyant, peu d’action : même pour ceux qui ne vous rendent pas responsable de tous les malheurs de la France et de l’Europe, le compte n’y est pas.

Mettez les pieds dans le plat bruxellois !

Faire de la politique, mais encore, me direz-vous ? Cela signifie reprendre la main, et pour commencer, faire taire tous ceux qui vous susurrent qu’on ne peut rien faire. Vous avez choisi, avec la loi sur le voile intégral, de ne pas suivre les conseils du Conseil d’Etat et de braver la réprobation médiatique, fort bien. Mais faire de la politique aujourd’hui, c’est peut-être prendre le risque d’irriter les Allemands, d’affoler les marchés et de réveiller Jean-Claude Trichet – encore qu’il serait peut-être préférable de le laisser dormir.

Faire de la politique, c’est avoir le courage de mettre les pieds dans le plat bruxellois et de dire que cette usine à gaz ne marche pas. Faire de la politique, c’est exiger qu’on cesse de torturer les peuples avec l’euro, comme le dit Emmanuel Todd.

Faire de la politique, ce n’est certainement pas se raconter, comme vous le faites avec madame Merkel, qu’on va créer un super-Etat auquel on délèguera le budget après avoir renoncé à l’arme monétaire. Faire de la politique, ce n’est pas nous offrir comme unique horizon de rentrer dans l’épure pré-dessinée des 3% de déficit – surtout quand vous savez que cet objectif, qui n’a pas grand sens dans la période que nous vivons, est, par surcroît, parfaitement irréaliste. Faire de la politique, c’est affronter le réel et le réel nous dit que tous les bons sentiments et pieuses proclamations européennes ne suffisent pas à faire disparaître les rapports de force et les divergences d’intérêts entre les vieux pays que nous sommes.

Sous prétexte de nous protéger de la guerre, ce qui est fort louable, l’Europe interdit en vérité l’expression de tout conflit, prétendant nous faire marcher du même pas d’Oslo à Athènes. Or, la politique, c’est le conflit mais aussi et par là-même la possibilité de sa résolution pacifique. Personne ne vous demande de faire sauter la baraque à coups de cocktails Molotov. Entre nations civilisées, on doit pouvoir négocier, faire des compromis et même, aller ensemble à l’épreuve de force. Ces fameux et étranges marchés qui semblent être devenus nos vrais dirigeants savent désormais que l’Europe est un ventre mou qui, justement, ne fait pas de politique. Aux Etats, donc à vous, de leur montrer qui sont les patrons. Faites leur la guerre avec leurs armes, ruinez quelques traders et banquiers indélicats, obligez la Banque centrale européenne à jeter son poids financier dans la bataille – c’est sur notre travail à tous qu’est gagé l’euro qu’elle défend avec des mines de veuve jalouse. S’il le faut, empruntez-leur l’argent qui les mettra à genoux. Ou alors, monsieur le Président, confiez-leur les clés et prenez du bon temps. Avec Madame Merkel si ça vous chante.

Tragédie grecque et farce bruxelloise

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Grèce

Grèce

Le premier sang a coulé. C’était à Athènes, mercredi après-midi. Trois employés de banque sont morts sur leur lieu de travail. Il paraît que des anarchistes ont attaqué l’établissement à coup de cocktails Molotov. C’est sans doute vrai. Que les bombes aient été concoctées dans de confortables bureaux climatisés du côté de Washington, de Bruxelles ou de Berlin, on se gardera bien de le dire. Ce ne serait pas convenable.

Il faisait beau. Ce doit être particulièrement pénible de mourir par une belle journée de printemps pour quelque chose qui s’appelle un déficit, une dette ou une monnaie unique dont les billets sont illustrés de paysages et monuments sortis d’un programme informatique. Mourir à cause de quelque chose de profondément irréel, quelque chose de « fétiche » aurait dit Marx et qui n’est visible que dans quelques graphiques tracés par des khmers de salles des marchés, toujours prêts à privatiser des profits démentiels et à socialiser des pertes délirantes. Quelque chose dont Guy Debord, en 1988 déjà, dans ses Commentaires sur la société du spectacle avait déjà parfaitement compris le fonctionnement: « Jamais censure n’a été plus parfaite. Jamais l’opinion de ceux à qui l’on fait croire encore, dans quelques pays, qu’ils sont restés des citoyens libres, n’a été moins autorisée à se faire connaître, chaque fois qu’il s’agit d’un choix qui affectera leur vie réelle. »

Des cercueils remplis d’abstractions

On aura rempli le cercueil de trois employés de banque avec des abstractions. Seuls les corps carbonisés et asphyxiés rappelleront que quelque chose a vraiment eu lieu. Il ne faudrait tout de même pas qu’il y en ait trop. Les odeurs de charnier, même au ciel des Idées du néolibéralisme, ça va finir par faire mauvais genre.

Contrairement aux idées reçues, les tragédies se passent le plus souvent en plein soleil. Les Grecs s’y connaissent, en tragédie. La tragédie, Eschyle et Sophocle l’ont inventée, tout de même. Une tragédie, c’est une fatalité mise en scène, une contradiction sans fin, un dilemme insurmontable : les Perses, les Turcs, les Nazis, la Guerre civile entre communistes et royalistes dans les années 46-49, la dictature des colonels en 67. Et maintenant, le bombardement assassin du bimoteur UE-FMI. Un modèle assez lent au démarrage mais aux attaques en piqué redoutables.

Qui pouvait penser un seul instant que le peuple grec allait se laisser faire ? Même le Premier ministre, Papandréou n’y croyait pas. Sa belle gueule désespérée, quand il a annoncé le plan de rigueur, joli nom de napalmage social exigé par l’Union Européenne sous contrôle allemand d’un côté et par le FMI sous contrôle des agences de notation de l’autre, rappelait celles de tous les chefs d’Etat qui acceptent avec un flingue sur la tempe une catastrophe pour éviter une catastrophe plus grande encore tout en sachant qu’ils font une saloperie dont personne ne leur sera reconnaissant. Pétain, Jaruzelski, on vous laisse le choix de la couleur parce qu’il n’y a pas de couleur, seulement une attitude assez fréquente dans l’Histoire. Les acteurs changent mais le scénario reste le même. Cette impression, oui, qu’il allait consciemment à la mort, au moins politique. Comme un héros de tragédie.

Qui se souvient de Franchet d’Esperey ?

Qui pouvait penser un seul instant qu’un peuple comme celui-là allait avaler les couleuvres idéologiques du néo-libéralisme et accepter de payer pour une situation créée il y a moins de deux ans par ces mêmes donneurs de leçons, ces mêmes experts ? Du sang et des larmes ? C’est ça ? Vraiment ? Pour apurer la folie des financiers à qui la BCE continue à prêter à 1% tandis que les banques vont prêter à la Grèce à des taux allant de 4 à 8% ?

Ils vont penser quoi, les Grecs, des « pays frères » de l’Union Européenne ? Ils croyaient qu’ils étaient de la famille, que l’Europe était une famille. Quand vous avez un cousin dépensier mais cultivé, légèrement bohème, s’il vous demande un peu de pognon, vous lui demandez des intérêts, vous ?

Et pourtant, la Grèce et la France, c’est une vieille histoire d’amour. On les a toujours aidés contre les Turcs et c’est de Salonique qu’est partie la magnifique armée Franchet d’Esperey en 1918 pour aller libérer les Balkans avec des bribes de troupes grecques et serbes. C’est en français, encore aujourd’hui, que certaines boîtes aux lettres indiquent fièrement leur appartenance aux « Postes Helléniques ». En français, avant l’anglais, que dans de nombreux petits musées des Cyclades ou d’Argolide, de sages étiquettes tapées à la machine vous indiquent que se trouve, sous la vitrine un peu poussiéreuse, du bracelet torsadé ayant appartenu à une coquette mycénienne.

Spécialité de la France : renier Jacques Bainville et passer son temps à insulter ou à blesser ses alliés historiques dans la région. Ce n’est pas les Allemands qui feraient un coup comme ça aux Hongrois ou aux Croates. Mais la France, elle, qui s’oublie en matière de politique extérieure comme s’oublient les vieilles dames, n’a pas hésité à bombarder Belgrade et le Kosovo en 1999. On pourra lire à ce sujet le récent Roman de Belgrade de Jean-Christophe Buisson pour mesurer à quel point on sait décevoir, et même désespérer nos meilleurs amis.

Gobseck gifle Aphrodite

Et là, dix ans plus tard, on pousse discrètement l’infamie un peu plus loin. On ne bombarde pas le peuple grec, non (ou pas encore), on lui prête avec intérêt. 4 milliards à 5%, sur trois ans. Ce n’est plus Hugo versifiant la guerre d’indépendance dans les Orientales ou Delacroix peignant les massacres de Scio, c’est juste Gobseck qui gifle Aphrodite.

On en attend quoi, en admettant, choses hautement improbables, que les choses se passent comme dans les rêves des éditorialistes économiques ? Un retour sur investissement avec un bénéfice de quelques centaines de millions d’euros ? Et on les aura gagnés sur quoi, ces deniers de Judas ? Léon Bloy aurait dit sur le sang du pauvre. Disons, pour être clairs, sur la mort supplémentaire de quelques vieillards dans des urgences surchargées du côté de Patras ou celle de quelques ouvriers sur un chantier où ne règnera plus que le fantôme d’un quelconque droit du travail. Parce que si l’UE a adoré légiférer sur l’appellation contrôlée de la féta, elle sera beaucoup moins regardante sur la manière dont les Grecs s’y prendront pour rabouler la thune et elle n’ira pas compter le nombre réglementaire des boulons sur un échafaudage.

Il serait peut-être temps que la France qui a encore quelques défenses immunitaires contre la muflerie marchande, cesse de se comporter comme l’un des rayons de l’épicerie planétaire et comprenne que ce n’est pas un plan économique d’austérité qui est infligé à la Grèce : c’est un acte de guerre contre un peuple, un peuple qui n’a plus ce fameux droit à disposer de lui-même.

Il serait peut-être temps que la France se souvienne qu’il y a entre elle et la liberté du monde un pacte vingt fois séculaire, comme disait notre dernière grande silhouette. Et que la liberté du monde, elle fut justement pensée pour la première fois quelque part dans le matin bleu et profond de ce que les historiens ont appelé, comme par hasard, le miracle grec. Un miracle auquel, pour le coup, nous devons tout ou presque.

Obsolète, qui disent…

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La dernière chance de ne pas sombrer dans le meilleur des mondes avec son androgynisation forcée et sa reproduction sans sexualité risque de disparaitre dans les semaines qui viennent. Il existe en effet une loi qui aurait pu tout sauver (mais pour combien de temps encore ?), et que seul le laxisme des pouvoirs successifs avait laissé tomber en désuétude. Elle date du 26 brumaire an VIII et précise que « toute femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation ». Bien sûr, quelques lâches aménagements, quelques honteuses dérogations avaient déjà tenté de saper ce texte essentiel pour ceux qui ne voulaient pas voir disparaître les jambes nues, bronzées ou gainées de noir, arpentant le monde comme des compas. Ou qui aimaient surprendre le spectacle délicieux de ces femmes s’asseyant sur un banc et laissant entrevoir malgré elles la zone magique qui va du haut du dim-up à la naissance de la petite culotte.

Ainsi, les circulaires de 1892 et 1909, au nom déjà de l’adaptation au progrès (mais de quel progrès parle-on ici ?) indiquaient que les femmes pouvaient mettre un pantalon si c’était pour pousser le guidon d’une bicyclette ou tenir les rênes d’un cheval. Il n’y a plus de chevaux, et presque plus de vélos. Rien n’aurait donc empêché un gouvernement courageux, dans la foulée de l’interdiction de la burqa d’exiger, au nom de la loi, l’interdiction du port du jean qui n’est rien d’autre qu’un voile des cuisses, finalement. Hélas, trois fois hélas, les députés radicaux de gauche qui n’ont manifestement que ça à foutre en ces temps de débats sur les retraites et la crise grecque, se sont avisés d’en finir avec ce texte qu’ils disent obsolète.

Le premier après le poteau !

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Qui entrera au 10 Downing Street ?
Qui entrera au 10 Downing Street ?

Imaginez un pays où le parti arrivé en troisième position peut néanmoins être déclaré vainqueur. Où le second, avec un tiers des voix, n’obtient que quelques misérables sièges de consolation au Parlement. Où le premier n’a plus que les yeux de ses militants pour pleurer. Un tel mépris de l’électeur vous incitera sans doute à situer ce non-sens électoral quelque part entre feu l’URSS et la grande muraille de Chine (avec détour par PyongYang) plutôt qu’en Europe. Pourtant, il suffit de prendre l’Eurostar pour l’observer.

Escroquerie électorale

Par la grâce du first past the post (FPTP), ou « premier après le poteau » dans une traduction rugbystique littérale, le Royaume-Uni s’apprête à renouveler jeudi son Parlement… D’aucuns diraient à nous jouer la dernière version de son escroquerie électorale quinquennale tant le cru 2010 semble concentrer magistralement à peu près tous les défauts du scrutin uninominal majoritaire à un tour.
Le FPTP a pourtant les faveurs de 45 % de la population mondiale, et sans doute aussi des bonobos s’il leur prenait l’envie de désigner leur chef. Dans les cavernes cro-magnonesques, aujourd’hui au Royaume-Uni et dans tous les Etats du Commonwealth, aux USA pour élire le Président, celui qui est arrivé en tête remporte l’élection quel que soit son score, même s’il n’a pas la majorité des suffrages exprimés. Simple, clair, limpide et sans ambigüité.

Concrètement, le Premier ministre a cinq ans jour pour jour pour convoquer de nouvelles élections. Quand l’envie lui en prend ou quand le délai est échu, il se rend à Buckingham (station de métro Green Park) et demande à la reine de dissoudre le Parlement pour convoquer de nouvelles élections qui auront lieu le premier jeudi du mois suivant. Pourquoi ? Personne n’en sait rien, c’est la tradition, c’est l’Angleterre. Six cent cinquante circonscriptions, chacune comptant à peu près 70.000 électeurs, vont envoyer au palais de Westminster un député ou member of Parliament (MP’s) élu selon la règle du FPTP.

Une vieille démocratie pas si démocratique

Attention, le vote est rustique et n’a pas dû beaucoup changer depuis Edouard Ier, quand en 1295 la Chambre des Communes a vu le jour. Pas de panneau d’affichage devant les bureaux de vote, pas d’envoi aux électeurs d’une enveloppe de présentation des candidats et des programmes. L’électeur qui vit dans la lune découvre les noms des impétrants dans le bureau de vote. Dans l’isoloir sans rideau, il coche au crayon de bois le nom de son choix, plie la feuille A4 et la glisse dans l’urne (opaque !). Il s’est contenté de tendre sa carte d’électeur reçue quelques jours auparavant sans justifier de son identité puisque la carte du même nom a été jugée odieusement attentatoire aux libertés individuelles. Mais pas les huit caméras de surveillance qui le filment en permanence, où qu’il soit. Passons.

Le tour unique oblige à voter utile, les voix ne s’éparpillent pas entre « Chasse, Pêche, Nature et Tradition » ou autres « candidats des maires » plus ou moins fantaisistes, les extrêmes sont de fait marginalisés et le bipartisme favorisé. Les verts contre les bleus, comme à Byzance.
Le lien entre l’électeur et son député est net et franc : Une circonscription, un peuple, un député.

Le parti qui obtient la majorité absolue des sièges au Parlement forme le gouvernement et son leader devient automatiquement Premier ministre.

C’est simple, pas cher et ça peut rapporter cinq ans de pouvoir.
Depuis 715 ans, les Britanniques s’y accrochent et vous disent avec fierté et un rien de condescendance qu’ils forment la plus vieille démocratie du monde. Vieille, indéniablement, démocratie… Pas si sûr.

Westminster, chasse gardée de l’homme blanc

À y regarder de plus près, on se rend assez vite compte que pour élire un député du Labour, il faut 27 000 voix, 46 000 pour un conservateur et 96 000 pour un libéral-démocrate, la faute à un redécoupage électoral récent fignolé aux petits oignons par le parti au pouvoir depuis 13 ans. Il faudra au moins 8 points d’avance à David Cameron pour obtenir la majorité absolue au Parlement quand Gordon Brown peut gagner en ayant moins de voix que lui ! C’est de bonne guerre, en 1951 les Tories l’ont emporté dans ces conditions. Outré, le Labour avait alors demandé une modification du système électoral, pour oublier mystérieusement cette exigence une fois revenu aux affaires.
Par ailleurs, on cherche les femmes et les représentants des minorités, sacrifiés sur l’autel du réalisme politique. Une seule candidature par parti et par circonscription… Westminster est la chasse gardée de l’homme blanc. Voilà qui donne toute sa valeur à la carrière exceptionnelle de Margaret Thatcher. On peut penser ce que l’on veut de la dame de fer qui ne se bat plus aujourd’hui que contre Alzheimer, mais s’imposer aux Tories et au pays le plus conservateur du monde est un exploit véritablement inouï.

Un Parlement sans majorité ?

Plus grave, la conversion des suffrages exprimés en sièges parlementaires est arbitraire et trompeuse, voire carrément injuste. On peut être majoritaire aux Communes avec moins de 50% des voix sur l’ensemble du pays. Ainsi, en mai 2005, avec 35% des voix, le Labour a gagné 356 sièges, avec 32% les Tories ont du se contenter de 197 sièges et les Lib-dem, 22% des voix et bon derniers, de 62 sièges. Depuis 1974, une nette majorité s’est toujours dessinée par la grâce de cette amplification systémique, à défaut d’être miraculeuse, des résultats.

Mais nous ne sommes pas, cette année, au bout de nos surprises… La poussée très spectaculaire des Lib-dem après les débats brouille singulièrement les cartes et ramène sur le devant de la scène le spectre du « Parlement suspendu » ou hung parliament, l’absence de majorité imposant des coalitions ou des alliances ponctuelles, vote par vote.

Si le Labour remporte aujourd’hui les élections dans de telles conditions, Nick Clegg a déjà pris les devants. « On ne pourra plus faire rentrer le génie dans la bouteille »… La formule est alambiquée mais la menace à peine voilée. En deuxième position actuellement, il accordera son soutien au parti qui acceptera de réformer ce hold-up électoral. Mais il n’est pas impossible qu’il se refuse à jouer le jeu pour forcer les futurs MP’s à prendre leurs responsabilités. Le Royaume–Uni se réveillerait donc avec la gueule de bois vendredi sans majorité et un Parlement ingouvernable. Son voisin Edouard Ier va se retourner dans sa tombe à Westminster.

Pour manger avec le diable, il faut une longue cuillère. En France, les apprentis-sorciers du scrutin qui seraient tentés par les sirènes du FPTP pour favoriser le parti du Président devraient garder un œil sur Londres et se méfier des vieilles recettes dans de vieux pots séculaires.

Helléniques mieux

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Le Monde Magazine de cette semaine s’intéresse en une à la Grèce actuellement martyrisée par la spéculation avant d’être prochainement guérie morte par une bonne saignée des Diafoirus européens et/ou effémistes. On pourra lire notamment les portraits d’une professeur, d’une infirmière et d’une jeune chômeuse qui réussissent à rester jolies malgré les quelques centaines d’euros mensuels qui leur restent pour survivre, alors même que les plans draconiens qui vont les achever ne sont pas encore entrés en vigueur. Sans rapport (même sexuel) apparent, on peut aussi lire dans ce même Monde Magazine, annoncé en accroche, une étude marronnier sur le plaisir féminin et ses mystères. Et de nous souvenir soudain que l’acte sexuel, en argomuche, s’est longtemps appelé « le café du pauvre ». Jeunes femmes grecques, toujours plus belles, faites l’amour en attendant de faire la révolution. S’il se révèle aussi bon que votre café, soyez certaines que le plaisir, pour vous au moins, n’aura plus aucun mystère.

Autopsie d’un psy

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Michel Onfray entend déboulonner la statue de Freud.
Michel Onfray entend déboulonner la statue de Freud.

Ancien enseignant, fondateur de l’Université populaire de Caen (2002), Michel Onfray était connu jusqu’à présent pour avoir non pas annoncé mais célébré la mort de Dieu. Il mettait dans cet exercice un entrain de gourmet qui se prépare à passer à table. Il attendait, assis sur la rive extrême gauche du fleuve, de voir passer le cadavre de l’Eglise catholique, précédant de peu, au fil de l’eau, les dépouilles de l’islam et du judaïsme. On ne saurait lui reprocher un quelconque choix dans sa détestation des monothéismes : il les déteste tous. Leurs fariboles remontent, selon lui, à un âge révolu de l’évolution humaine, et doivent être entreposées au milieu des vestiges de la pensée magique, parmi les fourberies de grand-prêtre fouillant dans les entrailles fumantes d’un bœuf encore agité des spasmes de l’agonie et les manipulations mentales de gourou assez habile pour soumettre les masses en les menaçant de la géhenne, des flammes éternelles ou du remords d’être né. 

La jouissance heureuse et saine
Gourmet, disions-nous : M. Onfray a chanté les plaisirs de la table avec des accents de patricien de la Rome classique. On l’a vu en compagnie d’un ami restaurateur s’émerveiller d’un plat sorti du four, s’attendrir aux louanges de tel vignoble par un caviste aimable ; on l’a suivi au jardin, où il s’émerveillait des reflets de la lumière sur une rose, et jusqu’au potager, où les tomates paraissaient rougir de la savante et lyrique admiration qu’il leur portait. Des délices de la table aux voluptés de la chair, il n’y a pas toujours la distance qui sépare la salle à manger de la chambre à coucher ; M. Onfray ne se prive pas d’associer les unes et les autres dans un joyeux appétit de commensal débarrassé du sentiment de la faute. Il émane de ses réflexions le goût de la jouissance heureuse et saine.

S’il se montre volontiers pédagogue, avec son air sérieux et modeste, il n’est jamais pédant. Sa très vaste culture l’autorise à oser des combinaisons audacieuses et maîtrisées. Tant et si bien qu’il a réussi à percer dans un rôle convoité, que la seule pertinence d’Alain Finkielkraut et l’extravagance de Bernard-Henri Lévy ne suffisaient plus à remplir : celui du philosophe médiatique. Le premier s’est spécialisé dans le combat frontal contre les conformismes ; le second a échoué dans sa tentative hégémonique de prophète engagé. Si l’on veut comparer les méthodes et leur efficacité, on verra combien Onfray, relativement à ce qu’on nomme le « plan média », surclasse BHL. Onfray se garde bien d’annoncer l’avenir, il ne donne pas l’impression de penser à la place de tous, il ne distribue pas à la volée sa bonne parole, mais la partage et la fait circuler. Il stimule et, bien que percutant voire redoutable, n’use point des formules ronflantes qui signalent en tout lieu la présence de notre vigie post-malrussienne.

Prétentieux et péremptoire ?
Il prospérait, jusqu’à aujourd’hui, sur une judicieuse économie de son image. Quelque chose a changé. Assis sur une réputation flatteuse et une audience considérable, enivré de ses prodiges et de ses succès, Onfray ne serait-il pas devenu prétentieux et définitivement péremptoire ?

Après s’en être violemment pris à Dieu (Traité d’athéologie, physique de la métaphysique, Grasset, 2005), il tire à boulets rouges sur la plus grande idole du XXe siècle, Sigmund Freud (1856-1939), et sur ce qu’il estime être sa religion, la psychanalyse. Certes, il lui reconnaît, ainsi qu’aux précédents cultes, une certaine utilité, démontrée par celles et ceux qui affirment avoir été « guéris » par sa pratique. Mais les prétendus « miracles » de la grotte de Lourdes, ajoute-t-il, ne démontrent pas l’existence de Dieu !

Il convient de reconnaître la formidable efficacité de sa méthode de travail, inspirée de Nietzsche, lequel, dans sa préface au Gai savoir, affirme qu’une pensée est plus ou moins une autobiographie « confectionnée » par le penseur lui-même. De Freud, il a lu l’intégrale de l’œuvre et de la correspondance, il a suivi pas à pas les déplacements et le cours de la vie (a-t-il, à ce sujet, commis des erreurs ? Nous le saurons prochainement, dès que se lèveront des opposants véritables). Puis il a soumis ce vaste corpus à un « remuement » vigoureux, censé provoquer un dépôt de vérité dans un liquide trouble où se suspendent les particules du mensonge, de la renommée, de la contradiction, de la dissimulation.  

Freud, débiteur indélicat ?
C’est une bourrasque contre la légende freudienne que ce livre ! D’abord contre Sigmund, peint en névrosé, affabulateur, maniaco-dépressif, soucieux de laisser une trace indélébile de son passage sur Terre. Le Viennois serait un pilleur d’œuvres, un voleur d’idées, un débiteur indélicat : il prétendrait au statut de savant, « découvrant » des choses déjà pressenties ou largement mises au jour par Empédocle (492-432 av. JC, les principes de vie et de mort), Karl Robert Eduard von Hartmann (1842-1906, l’inconscient) ou Friedrich Nietzsche (1844-1900). Le voici également en tyran sexuel, contraignant sa belle-sœur à une pénible (ou excitante ?) compromission dans le foyer conjugal ! Avec cela, une prétention à donner une valeur universelle à ce qu’il a observé chez lui ! Le désir sexuel qu’il éprouva, enfant, pour sa mère, peut-il fonder le complexe d’Œdipe ? Et encore âpre au gain, politiquement aveugle (ou suspect), au point d’honorer Mussolini d’une dédicace et de travailler à l’Institut Goering, dirigé par le neveu du fameux maréchal !

On attend avec impatience la contre-offensive des bébés brutalement interrompus au stade anal ; celle des pervers polymorphes légitimement outrés. On redoute de voir surgir en direct sur le plateau du JT, les yeux révulsés, dans un chahut de micros heurtés et de chaises renversées, les frères Miller, gardiens du square Sigmund, entraînant après eux quelques autres chaisières de la périphérie freudienne, rouges d’une colère sacrée, qui n’hésiteront sans doute pas à retourner à l’auteur sacrilège le procès en sorcellerie, voire en antisémitisme qu’il intente au fondateur de la psychanalyse.

On m’autorisera plutôt un avis de béotien. Freud demeure l’un des grands rénovateurs de l’imagination. Ses travaux, sa langue admirable, ses intuitions, sa sensibilité constituent l’aliment de la création artistique. En élargissant l’audience de la psyché, il a laissé une immense réserve de fiction, dans laquelle ont puisé la littérature, le cinématographe, la peinture, la poésie, le théâtre modernes. Enfin, nul ne nous convaincra de la nocivité d’un homme qui éprouvait pour son chien « ce sentiment de parenté intime, d’affinité incontestée », et affirmait, dans une lettre à Marie Bonaparte, le 6 décembre 1936 : « Souvent, en caressant Jofi, je me suis surpris à fredonner une mélodie que je connais bien, quoique je ne sois pas du tout musicien : l’Aria de Don Juan. » Finalement, la statue du Commandeur n’est pas si loin.

Ce mois-ci, Causeur consacre son mensuel à la psychanalyse et à la polémique lancée par Michel Onfray.

Le crépuscule d'une idole.

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« Freud n’a jamais été une idole »

Jean-Pierre Winter
Jean-Pierre Winter est psychanalyste, il vient de publier Homoparenté, Albin Michel.
Jean-Pierre Winter
Jean-Pierre Winter est psychanalyste, il vient de publier Homoparenté, Albin Michel.

Le livre de Michel Onfray a suscité des flopées de commentaires, parfois indignés, parfois raisonnés. Avez-vous compris ce qui ne va pas dans son raisonnement ?
Sa première erreur est de traiter la psychanalyse comme si c’était une philosophie, ce qu’elle n’est pas. Freud n’est pas Marx ou Kant : il ne prétend nullement énoncer une vision du monde.

Première nouvelle !
Mais si ! La psychanalyse est d’abord une pratique, une méthode. Et s’il existe une ou plutôt plusieurs théories psychanalytiques, elles sont les fruits de cette pratique qu’elles tentent de rendre transmissible. On essaie, pour se mettre à l’écoute de l’inconscient de l’autre, de théoriser ce qu’on fait, mais personne ne prétend démontrer l’existence de l’inconscient ou du transfert. Et la preuve qu’il n’y a pas continuité entre la pratique et les théories, c’est la règle inaugurale de la cure analytique, énoncée par Freud : « À l’orée de toute nouvelle cure, oubliez tout ce que vous savez. » C’est votre patient qui vous apprend ce qu’est la psychanalyse. C’est exactement ce qui est arrivé à Freud avec les premières hystériques qui lui ont dit : « Fermez-la et écoutez-moi ! » Le plus inouï est qu’il l’a fait.

[access capability= »lire_inedits »]Insistons ! Ces observations ébauchent tout de même une conception d’un être humain agi par des forces et soumis à des contraintes qu’il ne maîtrise pas. Cet individu limité ne peut que déplaire à l’homme libéré que prétend célébrer Onfray…
Au risque de me répéter, la psychanalyse ne part pas d’une idée de l’homme mais d’un constat sur les hommes. Elle n’est pas normative, elle prend acte de la complexité de l’appareil psychique humain et essaie de se donner une représentation de son fonctionnement. Mais il ne s’agit en aucun cas d’appliquer une théorie à quelqu’un pour le faire rentrer dans le rang.

Que la psychanalyse soit une philosophie ou non, pour Onfray, elle est réactionnaire. Feriez-vous de cette injure votre nom ?
Pour commencer, Onfray n’a pas toujours pensé ça. La lecture de Freud, à l’âge de 14 ans, a commencé, dit-il, par le déculpabiliser de la masturbation. Il nous explique maintenant que Freud est un censeur réac qui veut limiter la jouissance. Il a mis longtemps à s’en apercevoir ! Comment a-t-il pu être fasciné par Freud au point d’en faire une idole dont il annonce maintenant le crépuscule ? Pour les psychanalystes, Freud n’a jamais été une idole. Et nous sommes bien placés pour savoir que le fondement de l’idolâtrie est toujours une haine inconsciente.

Vous bottez en touche ! Les psychanalystes sont-ils, oui ou non, des défenseurs de la Loi et de l’ordre symbolique qu’Onfray assimile à des instruments de répression ?
Il y a à ce sujet un malentendu extraordinaire. Tout d’abord, la Loi dont il est question dans la psychanalyse, en clair l’Œdipe, l’interdit de l’inceste, s’adresse à des sujets qui ne sont pas des sujets de droit, les enfants (raison pour laquelle elle ne figure pas dans les Dix Commandements qui s’adressent, eux, à des sujets de droit). Ce n’est pas une règle édictée par des bourgeois répressifs ou des emmerdeurs judéo-chrétiens, mais l’injonction de renoncer à sa mère à laquelle tout être désirant est nécessairement confronté parce que ce renoncement est la condition pour qu’il puisse désirer ailleurs. Si ce renoncement ne se fait pas, son désir sera forcément pathologique, possiblement violent. Mais encore une fois, il ne s’agit pas d’une idée mais d’un constat. Quand Freud s’interroge sur le fondement de cette Loi, il doit admettre qu’il n’en sait rien.

Quid de l’argument selon lequel Freud aurait projeté ses propres fantasmes sur les autres et universalisé son propre désir de coucher avec sa mère ?
Onfray n’a rien inventé : cette pénible antienne revient de façon récurrente. L’ennui, c’est que Freud n’est pas franchement le premier à avoir pointé le désir de l’enfant de coucher avec sa mère. Ou alors il a influencé Sophocle et beaucoup d’autres. En effet, contrairement à ce que prétend la mystification générale, chez Sophocle, quand Œdipe couche avec Jocaste, il sait que c’est sa mère. Autrement dit, à l’époque de Sophocle, on savait déjà que les hommes voulaient coucher avec leur mère.

Dans ce cas, au moins le crime de pillage est-il constitué, non ?
Mais Freud ne s’en est jamais caché ! Shakespeare dans Hamlet, Diderot dans Le Neveu de Rameau et bien d’autres ont pressenti l’inconscient et le désir œdipien. Et Freud admet avec humilité que tout ce qu’il dit à ce sujet a déjà été dit par les poètes et les écrivains, et que lui n’a fait que rassembler des éléments épars.

Donc la psychanalyse, qui l’a pourtant théorisé, n’est en rien responsable du régime de répression du désir dans lequel nous vivons ?
Ce qui angoisse les gens qui viennent en analyse n’est pas que leur psy les morigène mais que, quand ils dépassent une certaine frontière dans leur jouissance, ils rencontrent une limite qui tient au fait que cette jouissance est nocive, pour eux et pour leur entourage, et que Freud appelle le Surmoi. Encore faut-il préciser que ce Surmoi est bifide : d’un côté, il ordonne de jouir, de l’autre, sous la face de l’idéal du Moi, il produit de l’autorépression. Ce conflit psychique est à l’œuvre dans la masturbation infantile – la seule qui intéresse Freud. Plus personne ne dit aux enfants : « Si tu continues à te tripoter la quéquette, je te la coupe. » Il arrive pourtant un moment où ils y renoncent, pas par peur d’un père Fouettard ou d’un curé répressif, mais parce que la jouissance masturbatoire devient une source d’angoisse et d’insatisfaction. Si l’auto-érotisme était tellement satisfaisant, pourquoi chercherait-on des partenaires ? Une fois de plus, Onfray ne comprend rien quand il confond la masturbation infantile et adulte.

Onfray ne s’en prend pas seulement à la théorie, il attaque aussi une pratique qui, selon lui, ne guérit pas. Après tout, avons-nous besoin d’être guéris ?
Je ne veux pas parler au nom de Freud mais, en tant que psychanalyste, je ne cherche ni à guérir mes patients ni à les « sauver », comme l’a dit Philippe Grimbert. J’espère les libérer en leur ouvrant des potentialités psychiques qui leur étaient fermées, en leur permettant par exemple de se désinhiber, d’atténuer leurs angoisses, donc de faire des choses dont ils se croyaient incapables comme aimer, désirer, créer, travailler. Les analysants rêvent souvent qu’ils découvrent, dans un appartement familier, des pièces inconnues qu’ils se mettent à explorer.

Que répondez-vous à Onfray quand il dévoile les traits les moins glorieux de la biographie de Freud ?
Je suis psychanalyste, pas freudologue. La freudologie est une discipline à part qui ne dit rien de la pertinence de la psychanalyse. Je trouve néanmoins très surprenant qu’un type qui se présente comme un nietzschéen de gauche s’arroge le droit de critiquer Freud sous prétexte qu’il aurait couché avec sa belle-sœur. Le problème, répond Onfray, n’est pas que Freud ait couché mais qu’il ait menti. C’est encore plus grotesque ! Ce désir de transparence me fait penser que le plus fâcheux, dans cette affaire, n’est pas ce qu’Onfray dit de Freud, qui en a vu d’autres, mais ce qu’il fait de Nietzsche qui a écrit que « la philosophie est l’art de la nuance ». D’où Onfray tient-il l’idée que Freud lui doit la vérité sur sa vie privée ? Au prétexte qu’il a inventé la psychanalyse, il aurait dû rendre compte de ses faits et gestes sans le moindre égard pour les proches ? Notre briseur d’idoles veut-il nous faire accroire qu’il ne ment jamais et qu’il serait impossible de le prendre la main dans le sac ? Je me garderais de lui faire subir une psychanalyse de journal mais, dans ma pratique, je constate que les gens qui traquent l’imposture chez les autres sont toujours des imposteurs.
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J Call, un appel pour rien

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Barrière de séparation, Palestine
Barrière de séparation, Palestine. Photo Flickr / Filippo Minelli
Barrière de séparation, Cisjordanie
Barrière de séparation, Cisjordanie. Photo Flickr / Filippo Minelli

Il y a dix ans, ou même cinq, j’aurais sans doute apposé ma signature sous le texte www.jcall.eu qui invite les juifs d’Europe « impliqués dans la vie politique et sociale de (leurs) pays respectifs »[1. Et ceux qui sont résolument hors de l’implication politique et sociale du pays dont ils sont citoyens, ils n’ont pas droit à la parole ?] à demander à l’Union européenne de s’aligner sur la politique d’Obama pour tordre le bras à l’actuel gouvernement d’Israël et le contraindre à des concessions permettant, enfin, de mettre un terme au conflit israélo-palestinien. Quand on se réclame de la Raison avec un grand R (sinon de grands airs) on a tout de suite l’air plus sympathique que ceux qui invoquent le Très-Haut pour justifier un comportement banalement humain, c’est-à-dire obéissant plutôt aux principes de Hobbes qu’à la théorie du care chère à Martine Aubry. J’aurais signé, aussi, parce que je croyais encore, à l’époque que les pétitions enluminées de signatures prestigieuses d’autorités morales incontestées pouvaient influencer la marche du monde et remettre dans le droit chemin des gouvernants égarés par leurs passions. J’aurais signé, enfin, parce que la solution dite « deux Etats pour deux peuples » était la seule qui semblait avoir quelque chance de servir de fondement solide à un compromis historique entre deux mouvements nationaux se disputant la même terre.

Aujourd’hui, en dépit de la présence sur la liste des signataires de quelques bons amis, célèbres ou non, je n’ajouterai pas mon nom au bas de ce parchemin élaboré rue de l’Hôtel des Monnaies à Bruxelles, local du Centre communautaire laïc juif de la capitale belge, organisme oxymore qui rassemble la gauche juive du pays de Beulemans et du Manneken Pis.

Un titre anglophone ridicule

D’abord, je ne signe pas un appel qui se dote d’un nom anglophone ridicule, pour faire moderne et ratisser large. J Call !!! (prononcer Djé caule) c’est le nom d’un disk-jockey  où celui d’un club de rencontres coquines ? Un ami qui lit derrière mon dos ce texte en train de s’afficher sur mon Mac me signale que ce titre est un clin d’œil à ce fameux J Street, cette organisation de juifs américains qui ambitionne de faire concurrence à l’AIPAC, le puissant lobby pro-israélien de Washington. Eh bien, voilà une bonne raison supplémentaire de ne pas signer ce texte ! On peut, à la rigueur, justifier l’existence de J Street par le désir d’une partie minoritaire de la communauté juive des Etats-Unis d’appuyer la politique proche-orientale de Barack Obama face à l’AIPAC qui ne lui ménage pas ses critiques.

Or, pour autant qu’il existe une politique commune de l’Union européenne vis-à-vis du conflit israélo-arabe, il est difficile de lui faire le reproche d’un soutien systématique à la cause israélienne. Il suffit pour s’en convaincre, de reprendre tous les textes produits sur la question par la Commission, le Conseil ou le Parlement. S’il s’agit, pour J Call, de faire pression sur les instances de l’UE pour qu’elles adoptent le point de vue exprimé dans l’appel de Bruxelles, c’est vraiment enfoncer des portes ouvertes, vaincre sans périls et triompher sans gloire…

Les Israéliens, peuple souverain

L’Union européenne ne cesse, avec les moyens qui sont les siens, c’est-à-dire essentiellement des mesures économiques, de faire pression sur le gouvernement israélien, notamment en excluant du traité de libre échange entre l’Europe et Israël les produits provenant des implantations juives de Cisjordanie. C’est l’Europe, principal bailleur de fonds de l’Autorité palestinienne, qui a si longtemps fermé les yeux sur la corruption des dirigeants du Fatah – l’ex-député européen PS François Zimeray[2. François Zimeray, proche de Laurent Fabius, a été « puni » par le PS en disparaissant d’une place éligible au Parlement Européen en 2003 (au profit d’Henri Weber !) parce qu’il s’était acharné à demander une commission d’enquête parlementaire sur l’usage des fonds communautaires par les dirigeants de l’Autorité palestinienne de l’époque d’Arafat. Il a été nommé ambassadeur chargés des Droits de l’Homme par Nicolas Sarkozy.] en sait quelque chose ! – que les islamistes radicaux du Hamas sont apparus comme les Messieurs Propre de la société palestinienne. Il existe à Bruxelles un Congrès Juif Européen, représentant les communautés juives du Continent dans leur diversité, y compris par rapport à la politique des gouvernements israéliens, dont la discrétion n’est pas synonyme d’inaction, notamment dans le domaine de la lutte contre l’antisémitisme.

L’accusation, répétée en boucle, de soutien systématique et inconditionnel à la politique d’Israël portée contre les dirigeants du judaïsme organisé dans les divers pays européens ne prend pas plus de consistance à force d’être martelée. Le peuple israélien, jusqu’à preuve du contraire, détermine librement ses choix politiques dans le cadre d’un système démocratique ni plus, ni moins imparfait que celui en vigueur dans nos diverses contrées européennes. Je peux ne pas être satisfait du résultat des élections israéliennes, et même en faire état publiquement en ma qualité de Juif de la diaspora. Je ne risque, ce faisant, aucun désagrément administratif, ni en France, ni en Israël. Mais de quel droit un organisme comme le CRIF, qui rassemble des organisations de toutes tendances serait autorisé à donner des leçons de conduite à un gouvernement démocratiquement élu ?

« Deux Etats pour deux peuples » : trop tard !

La pauvre gauche israélienne, celle qui animait, dans les années 1980 et 1990, le mouvement de la paix et les grandes manifestations pacifistes de Tel Aviv ou Jérusalem a été la principale victime de la deuxième Intifada et de son déferlement de terreur aveugle. Peu à peu, ses principales figures désertent la vie politique choisissant l’exil doré ou le monde, plus gratifiant, des affaires dans un pays étonnamment résistant aux ravages de la crise économique. Cette gauche israélienne hors-sol tente, pathétiquement, de s’appuyer sur ses amis de la diaspora pour donner l’illusion de son existence politique.

Elle a eu tort d’avoir raison trop tôt, en prenant pour argent comptant les propos modérés de ses interlocuteurs habituels palestiniens habituels.

Le texte de J Call oublie un élément essentiel de la situation actuelle du conflit : l’échec de Camp David et de Taba n’est pas l’effet d’une mauvaise gestion par l’une ou l’autre partie de cette négociation, palestinienne, israélienne ou américaine. La solution « deux Etats pour deux peuples » a raté en 2000 le coche historique, et l’Histoire, comme chacun sait, ne repasse pas les plats. J’aurais vraiment aimé pouvoir signer ce texte. Cela m’aurait rajeuni de dix ans et rendu quelques illusions sur la capacité des hommes de bonne volonté à surmonter les haines ancestrales. En revanche, s’il y avait, un de ces jours, un appel judéo-arabe émanant de la société civile proposant une solution adaptée aux réalités d’aujourd’hui, territoriales, économiques et politiques, il n’est pas impossible que je me laisse encore embarquer dans la procession des chenilles pétitionnaires…